Édition du 6 avril 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

homophobie

A la veille de Stonewall 40

Que sont nos fiertés gaies devenues ?

Les célébrations de la fierté viennent de se terminer à Montréal et à Ottawa, et je ne peux m’empêcher de me poser la question : que sont nos fiertés gaies devenues ?

Nous célébrerons l’an prochain le 40ème anniversaire des émeutes du Stonewall Inn à New-York, l’acte de naissance du mouvement de libération gaie contemporain qui est à l’origine du mouvement international des fiertés gaies. A une époque où dans le ‘monde libre’ il était commun que la police fasse des razzias pour empêcher toute manifestation publique de l’homosexualité, les clients d’un bar, travestis, gais, lesbiennes ont décidé que s’en était assez et ont décidé de résister et d’affronter la police. S’en suivirent 3 jours d’affrontements et de protestations dans les rues de Greenwich Village à New-York. Trois jours qui allaient nous redonner notre fierté, une fierté que nous avons arrachée à nos oppresseurs.

C’est pour commémorer cet acte de révolte et de courage que les premiers défilés de la fierté gaie eurent lieu en 1970 à New-York et à San Francisco. Les gais, lesbiennes, bisexuels et transgenres qui défilèrent dans les rues dans les années 1970 en Amérique du Nord durent faire face comme c’est encore le cas en Europe de l’Est et dans de nombreuses villes plus petites en Occident un peu partout, à énormément d’hostilité, le résultat de siècles d’ostracisme (ne parlons même pas de cette moitié de la planète où c’est encore soit un tabou, soit un crime). Ce mouvement était une rupture radicale avec le profil bas adopté jusqu’alors par les organisations homophiles qui ne voulaient pas ‘provoquer’ en demandant l’égalité, mais avait adopté l’orientation de la ‘respectabilité’ et des ‘petits pas’. Encore aujourd’hui, même dans les villes où la tolérance est plus grande, décider de participer au défilé, c’est décider de sortir au grand jour, ce que la majorité d’entre nous n’avons pas encore fait.

En parodiant les ‘parades’ où tant de communautés manifestent leur fierté et qui existent encore aujourd’hui, les défilés de la fierté ont toujours eu un caractère festif tout en étant un acte éminemment politique, probablement l’acte collectif le plus grand et le plus porteur qui nous a permis de sortir du placard, de sortir de l’invisibilité. Ici au Québec, malgré les critiques de tous les gérants d’estrade, le défilé de la fierté de Montréal depuis 1993 a fait plus pour nous sortir de l’invisibilité, pour que la société québécoise réalise que nous existons et que nous avons des droits autant que n’importe quel individu, groupe, institution ou mouvement.

Au fil des années toutefois, au fur et à mesure que nous gagnions plus de tolérance et l’égalité formelle dans le cas du Québec et du Canada, l’élément festif en est venu à estomper largement la raison d’être de ces manifestations, le contenu social et politique a été de plus en plus dilué.
Je pris pour la première fois brusquement conscience de cette réalité quand, au lieu d’aller marcher à Pointe-Claire en 2001 pour soutenir Roger et Théo (dans ce qui était une véritable marche de la fierté gaie !), des amis qui couraient toutes les ‘Gay Pride’, préférèrent faire la fête toute la nuit et déclarer forfait le moment venu de marcher.

Depuis ce jour, je supporte de plus en plus mal la dérive de ces événements centraux pour nos communautés. Cette année, j’avais déjà perdu mon enthousiasme quand j’ai appris que nous marcherions de nouveau à Montréal à l’ombre du Village, devant les terrains désertés le dimanche de Radio-Canada et sous le thème ridicule ‘Place au cirque’. J’ai été encore plus déçu quand la journée communautaire a été envahie par les beaux bodys représentant des banques qui ne pensent qu’à siphonner notre fric, et pire encore par l’Armée canadienne, le bras armé du gouvernement homophobe de Stephen Harper, qui ne lève pas le petit doigt à l’échelle internationale pour défendre nos droits, mais qui ne se préoccupe que de recruter de la chair à canons pour défendre des gouvernements homophobes.

La cerise sur le sundae fut de voir les organisateurs des ‘célébrations’ faire appel à la police pour déloger les quelques personnes qui manifestaient pacifiquement contre le recrutement militaire.
Arrêtons-nous deux minutes sur l’image et demandons-nous ce que les clients du Stonewall Inn auraient pensé d’un tel geste de la part des organisateurs de la ‘fierté gaie’ ?

Même inconfort quand je vois des politiciens et politiciennes venir se faire du capital politique en participant au défilé, alors que les programmes de leur parti (sans parler de leur inaction) nous réduisent toujours au silence. Ce n’est pas de leurs sourires et de leurs poignées de main dont nous avons besoin, ni des quelques miettes de subventions qui tombent de leur table, mais de politiques nationales de lutte contre l’homophobie et d’une action internationale pour que nos frères et sœurs dans tous les pays voient leurs droits reconnus.

Pour chasser ces voleurs du temple, il serait temps d’exiger de tous les participants qu’ils adhèrent, dans le mot et dans le geste, à la Déclaration de Montréal adoptée lors de la Conférence sur les droits humains des personnes LGBT tenue lors des OutGames en 2006. Qui d’autre que le défilé de la fierté de Montréal serait mieux placé pour monter ainsi la barre ?

La confusion est si grande sur ce qu’est la fierté gaie, réduite à une fête sans contenu que cette année tout le monde parlait de Divers/Cité, maintenant clairement défini comme une FÊTE gaie comme de la ‘fierté gaie’.

Et la situation n’est pas propre à Montréal. A Québec, la frileuse Fête Arc-en-ciel qui ose sans rougir se réclamer de la ‘fierté gaie’, rejette depuis le début l’idée centrale de ce mouvement, celle de sortir du placard en marchant dans des rues où nous sommes habituellement invisibles avec toutes les excuses les plus loufoques… surtout dans l’une des rares grandes villes canadiennes à avoir donné une majorité au gouvernement homophobe de Stephen Harper !

Pire encore, les promoteurs de la renaissance honteuse de la ‘Fête Arc-en-ciel’ (après sa faillite en 2001 pour éviter de payer ses modestes dettes) ont tout fait en leur possible pour combattre la seule tentative digne de ce nom de créer une véritable fierté gaie dans la capitale : activités parallèles, campagne de dénigrement tous azimuts allant jusqu’à remettre en cause le concept même de fierté gaie et faisant appel à un fan déclaré de l’homophobe André Arthur ! Il aura fallu l’attaque physique homophobe la plus violente de l’histoire récente du Québec pour que ses organisateurs intègrent l’an dernier à leur programmation… un brunch contre l’homophobie ! Nouvel arrêt sur l’image : qu’en penseraient les clients du Stonewall Inn ? Ici, on confond véritablement lâcheté et fierté.

Le magazine Etre a toujours participé et soutenu (souvent à bout de bras et sans compter) les activités de la fierté gaie. Parce que ce sont des activités centrales et toujours nécessaires dans l’objectif d’être véritablement qui nous sommes, là où nous sommes. A l’occasion du 40ème des émeutes de Stonewall en 2009, nous invitons tous ceux et toutes celles qui souhaitent continuer à porter ce riche héritage de fierté durement retrouvée, à participer à des activités qui remettront au cœur de nos communautés la raison d’être du mouvement de la libération et de la fierté gaie.

La fierté gaie n’est pas pour nous ni une fête, ni une foire commerciale, ni une attraction touristique. C’est l’occasion unique de nous réunir et de marcher au cœur de nos villes, de manifester que nous existons, d’exprimer nos revendications, de nous souvenir du chemin parcouru, de ceux et celles qui sont tombées comme de ceux et celles qui se sont battues pour nos droits, et d’énoncer tout le chemin qu’il reste à parcourir pour que nous soyons vraiment libres et égaux.

C’est à cela que je souhaite, comme éditeur du magazine Etre et comme simple membre de la communauté gaie, lesbienne, bisexuelle et transgenre, m’associer en 2009 et à l’avenir.


Photos : Bruno Dion

Mots-clés : homophobie Québec

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