Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections québécoises 2026

Québec 2026 : Les élections de la courte échelle

Tout le monde connaît l’expression, faire la courte échelle : en l’absence d’une véritable échelle permettant de grimper aussi haut qu’on le souhaiterait, on peut s’arranger pour se fabriquer une courte échelle, en se hissant sur les mains ou les épaules d’un quidam de passage et en tentant vaille que vaille de se rapprocher de la cible espérée. Mais au petit bonheur la chance, et sans garantie de succès !

Eh bien au sortir du dernier débat des chefs de la campagne électorale québécoise de 2026, c’est plutôt l’impression que l’on garde ! La plupart des chefs n’avaient-ils donc, en guise de propositions, que de bien « courtes échelles » à nous proposer pour nous permettre d’être à la hauteur des défis collectifs qui sont les nôtres aujourd’hui ?

Des défis pressants

Tout pourtant de l’actualité ne cesse de nous le rappeler. Des défis collectifs pressants nécessitent de la part de la petite communauté québécoise à laquelle nous appartenons, des transformations majeures : logements trop chers et itinérance grandissante ; hausse marquée du panier d’épicerie et ménages recourant toujours plus aux soupes populaires ; explosion du prix du diesel et difficulté pour les petites entreprises à tenir le coup. Le tout aggravé, par les effets perturbateurs de la guerre tarifaire trumpienne, par les guerres en Iran et en Ukraine destabilisant les chaines de valeurs, par les feux de forêts de l’été nous rappelant l’approfondissement de la crise climatique, ou encore par la bulle financière et spéculative portée par une IA, dont on réalise chaque fois plus comment, à ne pas être controlée par une puissance publique digne de ce nom, elle ne peut qu’être éminement dangereuse. Et c’est sans parler de cette propension des gouvernements, provincial et fédéral (pensez à la loi C39 de Mark Carney, ou à la loi 3 de la CAQ), à réduire les espaces démocratiques, à faire fi des mesures de protections de l’environnement, à jouer la carte de la guerre ou de celle de la répression des syndicats ou des mouvements sociaux.

Tous autant que nous sommes, avons en tête quelques-unes de ces données, et personne sur la petite planète terre n’échappe complètement à ce cocktail de questions préoccupantes qui toutes nous renvoient à un sentiment de dépossession grandissante, à un manque flagrant de contrôle et de souveraineté démocratique sur l’ensemble de nos vies. Aussi y-a-t-il quelque chose de pathétique en cet automne électoral 2026 à voir les 4/5 de nos chefs de partis passés complètement à côté de ces enjeux de fond et s’en tenir le plus souvent à des propositions "à courte vue" totalement déphasées vis-à-vis du brutal contexte qui est devenu le nôtre aujourd’hui.

Des propositions à courte vue

Celui qui remporte la palme, c’est bien sûr le parti conservateur d’Éric Duhaime qui n’a rien trouvé de mieux que de s’en prendre, par des coupes massives dans la fonction publique à la puissance collective incarnée par l’État québécois, la seule qui pourrait pourtant représenter un certain rempart aux maux qui nous assaillent aujourd’hui. Et qui en rajoute, en vantant sans nuances les mérites du libre marché capitaliste, tout en les mâtinant de propos grossièrement conservateurs sur les familles ou les immigrants bénéficiant du droit d’asile. Mais il n’est pas le seul à aller dans cette direction. Tous à l’exception de QS, lui emboitent le pas, certes avec plus de modération, mais en allant dans la même direction. Qu’il suffise de penser —8 ans plus tard et malgré l’image de renouveau que Christine Frechette veut insuffler— au bilan de la CAQ en termes de santé ou de gestion étatique (Voir SAAClic, Northvolt, etc. ) ! Ou encore pensez au parti libéral de Charles Milliard qui tout en ne changeant rien à son credo économique néolibéral, reste aveugle, autant aux volontés de souveraineté tant justifiées des Québécois qu’aux formidables déséquilibres produits par le fédéralisme canadien. Et bien sûr, il faut se référer aussi à Paul Saint-Pierre Plamondon qui tout en surfant sur l’idée d’une souveraineté « light » déliée de toute dimension sociale inclusive, parle aussi de réduction de la fonction publique et n’a jamais abandonné son discours anti immigrants, s’en tenant à l’incompréhensible chiffre de 35 000 permanents par an.

Le rempart dont nous aurions besoin

Il n’y a en somme que QS qui ne joue pas à la courte échelle. Et qui sort du lôt —notamment à travers son projet de taxation des très grandes fortunes—, en osant s’engager dans la seule direction qui nous permettrait de garder espoir et renverser la tendance, c’est-à-dire dans la voie du renforcement des services publics comme d’une souveraineté populaire et démocratique élargie.

Mais il faut quand même le dire, QS le fait de manière si prudente, si modérée et si polie, qu’on ne peut que se demander si elle peut faire écho comme il le faudrait à ces besoins de changement qui sourdent pourtant avec tant d’angoisse de toutes les sphères de la société. Au-delà du succès d’estime que sont toujours prêts à lui reconnaître les journalistes de bonne foi, qu’on n’oublie donc pas le 5 octobre de lui apporter l’élan et la force qui lui manquent encore pour demeurer, avec une vigueur renouvelée, ce rempart dont tous et toutes avons un urgent besoin !

Pierre Mouterde
Sociologue et essayiste Québec,
le 26 septembre 2026

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Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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