Édition du 4 octobre 2022

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Québec

Québec Solidaire et les élections 2022 : L’aile parlementaire remportera-t-elle son pari ?

À l’aube des prochaines élections provinciales, on peut voir un Gabriel Nadeau-Dubois tout en confiance. Et pour cause, l’ancien leader du mouvement étudiant a su bien tirer son épingle du jeu. Nombreux sont les experts, peu importe les allégeances politiques, qui reconnaisse le talent du jeune politicien.

Cependant, à l’instar des autres partis ou figure politiques de gauche (Bernie Sanders ou Jeremy Corbyn pour ne nommer que ceux-là) qui ont émergé au cours de ce siècle naissant un peu partout dans le monde, aucun n’ont réussi, soit à prendre le pouvoir ou faire adopter leur programme politique. Québec Solidaire, en diluant son discours antisystème, connaîtra-t-il une augmentation de sa députation au cours des prochaines élections ? Québec Solidaire réussira-t-il à chercher un électorat plus large ? Une chose est sure, le parti semble déterminé à jouer le rôle d’opposition officiel à Québec.

Une nouvelle gauche qui perd

Rapidement nous vient à la tête l’exemple de Syriza en Grèce. Après avoir tenu un référendum contre la troïka, le parti s’est couché lamentablement devant l’élite financière mondial pour imposer un programme austéritaire au peuple Grec. Le Monde Diplomatique du mois de janvier 2022 a produit un dossier spécial sur la question. En prenant exemple de plusieurs partis de gauche européen (Podemos, Die Link, Parti communiste Italien, etc), on peut se rendre compte que malgré une résurgence du discours traditionnel de la lutte des classes, ce-dernier tend à être dilué par les directions de parti afin d’attirer la classe moyenne aisé. C’est ce qui est arrivé au Parti communiste Italien, qui fut l’une des forces de gauche les plus puissante en Europe et qui, pour atténuer son visage de « communiste » ,a cherché « à séduire un électorat plus large1 », en laissant de côté les références liées au marxisme-léninisme. Pari perdu, le Parti communiste Italien disparaît et laisse un espace libre que la droite de Sylvio Berlusconi occupera sur plusieurs décennies laissant la gauche sur le banc. Comme c’est souligné dans l’article d’Antoine Schartz : « Il est remarquable, observait déjà le philosophe politique Ralph Miliband, que les spécialistes qui cherchent à expliquer l’adhésion de vastes secteurs des classes laborieuses à l’idéologie conservatrice n’aient pas cherché à souligner davantage la contribution des dirigeants sociaux-démocrates à la démobilisation politique produite tant par leurs paroles que par leur actes2 ».

Le rôle des militant-e-s est capital dans un parti qui se veut populaire. Du côté de chez Podemos en Espagne, la direction du Parti a misé sur l’électoralisme. En fait, ce n’est pas si surprenant, l’objectif d’un parti de gauche est de prendre le pouvoir. Mais cela implique un certain fonctionnement pour assurer une bonne efficacité au détriment des militant-e-s de la base : « Au sein du parti, l’efficacité prime : le fonctionnement vertical, plus rapide, prévaut ; ainsi que la participation plébiscitaire de militants auxquels il est demandé de limiter leurs interventions aux longues délibérations démocratiques fondées sur la constitution et la structuration d’une base militante3 ». Pourtant, autant chez Québec Solidaire que chez Podemos, ces formations politiques sont issus d’importants mouvements sociaux. Ce détachement entre la direction des partis de gauche et de sa base militante pourrait-il expliquer l’une des raisons de l’affaiblissement des organisations de gauche ?

Le programme ouvrier

En 1976, le parti Québécois a misé sur l’électorat des classes populaires. Ce parti pris pour les travailleurs a favorisé l’élection du Parti Québécois au pouvoir et a permis l’application d’un programme ouvrier le plus ambitieux dans l’histoire du Québec et ce, grâce à l’appui des syndicats. De nos jours, ce programme ouvrier existe toujours et la F.T.Q l’incarne relativement bien : augmentation du salaire minimum, défense des fonds de pension, lutte à l’évasion fiscale, transition énergétique, pour l’implantation d’un régime public et universel de médicaments, etc. De plus, la centrale n’a jamais craint de démontrer son opposition à la CAQ comme sa campagne lors des élections provinciales de 2018 4 . Encore cette année, la fédération récidive avec une nouvelle campagne pour inciter la population québécoise à ne pas voter pour la CAQ5. Avec un tel programme, on pourrait supposer que la centrale semble bien comprendre les enjeux que vivent les classes populaires.

Bien que Québec Solidaire affiche un député provenant de la F.T.Q, Alexandre Leduc, la formation ne semble pas trop s’afficher auprès de la centrale et du mouvement syndical en général. Cela peut se comprendre, le parti ne veut pas interférer au sein des différents syndicats et encore plusieurs militant-e-s syndicaux affichent toujours une sympathie envers le Parti Québécois. Probablement que les directions syndicales ne veulent pas non plus créer un schisme en leur rang entre les solidaires et les péquistes. En revanche, avec un tel programme, plusieurs idées pourraient « séduire » les gens provenant des classes populaires et ainsi gagner un large bastion de vote. Québec Solidaire gagnerait à créer davantage de lien avec le mouvement syndical, à établir des alliances électorales en promouvant des candidatures provenant du milieu syndical et s’afficher ouvertement avec les syndicats. Ce qui n’est pas le cas en vue des prochaines élections. Québec Solidaire pourra-t-il aller chercher le vote de cette « armée de prolétaire » sans une alliance claire avec le mouvement syndical comme ce fut le cas du parti québécois en 1976 ?

La stratégie de Québec Solidaire

La formation de gauche a parcouru bien du chemin depuis sa fondation. Lors de son dernier congrès, l’aile parlementaire n’a pas à hésiter à contrecarrer la tendance marxiste de l’organisation et s’opposer à toutes formes de nationalisation. Le groupe trotskyste Alternative Socialiste l’explique ainsi : «  Opposée à l’expropriation des immeubles abandonnés, une déléguée de Sherbrooke a synthétisé l’enjeu du débat de manière cristalline : « On ne peut pas s’attaquer au droit fondamental à la propriété6 !  ». Pour ceux et celles qui croient que la propriété privée c’est le vol, vous repasserez ! Le groupe socialiste prétend que le parti cherche à gérer le capitalisme et non à transformer la société pour le bienfait des classes populaires.Autre son de cloche chez Ronald Cameron, Québec Solidaire a réussi à maintenir le lien entre le parlementarisme et les mouvements sociaux. Il cite les différentes batailles auxquelles le parti politique a participé comme la lutte contre GNL et le 3ième lien à Québec. Pour lui, il y a eu une réelle connexion entre l’aile parlementaire et ces mouvements sociaux. On constate que plusieurs courants se côtoient et ce n’est pas tous les groupes qui ont la même lecture de l’évolution du parti. Cependant, l’abandon des revendications de tradition marxiste, démontre la volonté de l’aile parlementaire d’aller chercher un électorat plus large et se donner une image plus conciliante.

C’est effectivement le cas aussi avec la venue de nouveau type de candidature. Extérieur du milieu militant, ces nouvelles candidatures, tel que la docteur Mélissa Généreux ou l’avocat Guillaume Cliche-Rivard, proviennent de profession libérale : Maire, médecin, avocat, etc. Dans un article de Lapresse, le journaliste Charles Lecavelier cite le politologue Emmanuel Choquette : « Chargé de cours à l’Université de Sherbrooke, le politologue Emmanuel Choquette y voit aussi une progression de Québec solidaire. « Ça va lui donner une crédibilité. C’est un cercle vertueux. Parce que le parti est plus présent, et que sa crédibilité est de plus en plus forte, il attire de plus en plus de candidatures extérieures au cercle militant. Il gagne ainsi en crédibilité et élargit son spectre d’électeurs », dit-il.7 » À cet égard, le parti s’est fait critiquer d’avoir autant privilégié ce type de candidature. Pour Gabriel Dubois-Nadeau, au contraire, cité dans le même article, le parti n’a pas connu autant de course à investiture de son histoire permettant ainsi les débats d’idées et l’accroissement du membership du Parti. Par ailleurs, l’organisation Alternative socialiste a « challengé » le parti dans le comté de Verdun avec sa militante Rosalie Bélanger-Rioux. L’organisation trotskyste en a profité pour promouvoir sa campagne Nos quartiers ne sont pas à vendre au cours de l’investiture. L’intérêt de présenter une telle candidature est de faire la jonction entre les campagnes de terrain et l’action parlementaire : « Pour Alternative socialiste, la lutte pour le socialisme au sein de QS comme à l’extérieur n’est pas une simple question de discours radical et de branding. C’est d’abord et avant tout une pratique, un rapport de force à établir sur le terrain.8 ». C’est la présidente du parti, Alejandra Zaga Mendez qui remporta l’investiture. Provenant des hautes sphères du parti, madame Mendez n’est pas une candidature de la base. Il semblerait que pour les membres de la circonscription de Verdun, cela ne jouait pas dans la balance.

Conclusion

Le parti navigue entre la rue et les urnes. Cela va de soi qu’il est difficile de préserver ce délicat équilibre. En laissant tomber le discours socialisant de son programme et en favorisant des candidatures plus mainstream, le parti vise un électorat plus large. Si cette professionnalisation du parti parvient à augmenter encore plus sa députation aux prochaines élections, la direction aura remporter son pari. Mais elle doit rester vigilante et garder en tête ce qui est arrivé aux différents partis de gauche en Europe. Après tout, c’est sa base militante, par son implication, qui fait vivre le parti et c’est les conditions de vie des classes populaires que les militant-e-s de Québec Solidaire veulent améliorer, voir transformer. Abandonner un discours de classes pourrait désintéresser les classes populaires du parti. Après les élections, c’est le plus grand défi auquel la direction du parti devra s’attarder, s’assurer que la tête soit toujours connectée avec sa base et garder sa raison d’être : un parti qui représente les classes populaires.

Rémi Arsenault
Membre de QS-Marguerite-Bourgeois

NOTES
1. Antoine Schwartz, L’étrange disparition du Parti communiste italien, Le Monde Diplomatique, p.16-17.
2.Antoine Schwartz, L’étrange disparition du Parti communiste italien, Le Monde Diplomatique, p.17.
3.Maëlle Mariette, Podemos ou l’illusion du neuf, Le Monde Diplomatique, p.14-15.
4.https://scfp.qc.ca/campagne-caq-plq-pareil-meme-on-merite-mieux-coalition-syndicale-annonce-suite-de-campagne/
5.https://ftq.qc.ca/communiques/elections-doctobre-prochain-quebec-ftq-connaitre-priorites/
6.https://www.pressegauche.org/Congres-de-QS-La-veritable-audace-c-est-la-lutte-pour-le-socialisme
7.https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2022-05-27/elections/qs-veut-diversifier-sa-liste-de-candidats.php
8.https://alternativesocialiste.org/2022/05/31/investiture-qs-a-verdun-nouvelle-etape-de-franchie-pour-les-socialistes/

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