Le difficile à avaler
Lors de la séance de dévoilement de son nouveau Conseil des ministres, le premier ministre, monsieur François Legault, y est allé d’une déclaration de guerre à l’endroit des syndicats. Il a confié au ministre du Travail, monsieur Jean Boulet, le mandat suivant : « moderniser le régime syndical ». Cela fait plusieurs années que monsieur Legault rêve de moderniser – en dépeçant — les droits des salariéEs syndiquéEs. Il faut lire à ce sujet l’article de Maude Messier paru dans « L’Aut’journal », le 12 mars 2012 (il y a plus de 13 ans), intitulé : « Legault et les politiques antisyndicales conservatrices ». Déjà, à cette époque, il annonçait vouloir restreindre le champ d’action et d’intervention des organisations syndicales à la seule négociation de la convention collective. Autrement dit, fini l’action politique syndicale. Dans son annonce, toujours à cette époque, s’ajoutaient le vote secret obligatoire et le dévoilement des états financiers.
Monsieur Legault sait qu’il n’est plus au pouvoir pour très longtemps. L’avenir de sa coalition politique se présente dans un horizon — très — limité dans le temps. Il est même question, à ce moment-ci, sur la base des sondages d’opinion, à une disparition de la scène parlementaire de la CAQ.
Mais pour ce dernier droit avant l’élection générale d’octobre 2026, monsieur Legault semble déterminé à mener ses derniers combats réactionnaires et conservateurs. Son discours de présentation de ses ministres relevait d’une rhétorique partisane pouvant être jugée déplacée : « mettre nos culottes », « traitement choc », « couper profondément dans la bureaucratie », « faire le ménage », etc.. Voilà des formules indiquant « un virage à droite », pour un gouvernement qui n’a jamais campé ni à gauche ni au centre… Bref, rien de nouveau sous le soleil de ce côté « amer ».
Manifestement, l’homme d’affaires François Legault, devenu par la suite politicien, ne semble jamais avoir compris le rôle véritable des syndicats dans notre société. Le syndicalisme, dans une société capitaliste, correspond à un contrepoids indispensable pour améliorer les conditions de vie et d’existence des salariéEs. Il s’agit de la seule véritable organisation qui appartient en propre aux salariéEs pour résister à l’arbitraire patronal et étatique. L’action syndicale ne peut en aucun cas se limiter à la seule entreprise. Il s’agit d’une institution qui doit intervenir sur le terrain politique en vue de réformer le système économico-social. Vouloir restreindre le champ d’action des syndicats à la seule entreprise et à une simple question de négociation d’une convention collective montre que la pensée sociale de monsieur Legault s’inscrit dans une logique corporatiste pouvant même remonter aux années trente du siècle dernier. Se pose dès lors la question suivante : monsieur Legault a-t-il comme modèle d’inspiration, en apportant les nuances qui méritent d’être appliquées, deux hommes politiques honnis de cette époque, dont les initiales sont B.M. et A.H. ? En passant, l’un dominait en Italie, l’autre en Allemagne.
D’accord, la dernière allusion s’avère forte, mais tient compte d’une volonté à enrégimenter les travailleurEUSEs en vue de cette guerre économique destinée à engraisser un trésor, dont quelques-unEs en profiteront plus que les autres. Nous sommes alors loin d’une éthique politique selon laquelle le tiers-État doit agir en responsabilité de TOUTES et tous, parce que l’autre doit passer avant soi. À ce titre, le syndicalisme représente un garde-fou contre les dérives dictatoriales de tout gouvernement, surtout celui croyant, comme dans le cadre actuel, détourner la responsabilité publique vers une culpabilité individuelle, advenant des difficultés subies par le régime. Cela veut donc dire une déresponsabilisation accrue de l’État envers ses citoyenNEs, afin de se concentrer sur les attentes des entreprises, à savoir des personnes morales qui devraient un jour voter aux élections, si on se fait prophète d’un tournant historique plausible en raison de l’idéologie capitaliste qui domine et peut-être même à l’approche de son apogée.
Après cette montée émotive, comment maintenant entrevoir le côté sucré ? Voilà une tâche ardue, mais non impossible.
Ce qui s’avale mieux
Bien que l’État ne soit pas une entreprise et doit accepter la présence des syndicats dans le paysage, il n’y a pourtant rien de surprenant à voir monsieur Legault s’en prendre à eux, dans la mesure où, aux yeux de certaines personnes critiques, ils n’ont pas fait leur travail depuis quelques décennies. Autrement dit, malgré des parutions dans les médias, les récentes grèves et des revendications au nom de milliers de travailleurEUSEs syndiquéEs, l’impression générale a été de constater une certaine « bonne entente » avec le patronat, qui a pu pousser davantage la note sans rencontrer trop d’obstacles. Les grandes centrales ont alors engraissé leur propre trésor, et ce sur le dos de leurs membres, sans chercher à se renouveler et à s’adapter aux nouvelles réalités du marché du travail. Par conséquent, ce traitement choc que désire réaliser le premier ministre Legault servirait peut-être aussi d’électrochoc à un renouvellement souhaitable de domaine syndical.
Par ailleurs, l’État québécois possède ses limites, surtout sur le plan budgétaire. Dans une société où les individus en demandent toujours plus, il faut savoir un jour cibler l’horizon de la capacité de payer, afin de garantir un avenir. Tant et aussi longtemps que nous évoluerons dans un régime capitaliste et néolibéral, le facteur croissance laisse croire en une assurance de pouvoir répondre aux besoins communs. Mais il faut être ingénieux, afin de faire face aux difficultés économiques. Augmenter la taille de l’État signifie de détourner des fonds vers des structures au lieu de répondre directement sur le terrain ; autrement dit, on ne peut demander à un éléphant de courir comme le léopard. Et l’embonpoint gouvernemental accentue les échelons hiérarchiques et les risques de perte de contrôle. Voilà aussi ce qui peut expliquer certaines bévues dans la gestion des grands projets, alors que l’information peut se perdre entre les échelons et démontrer ainsi l’inefficacité des organes de l’État et de ses avatars. Ce travail d’assainissement exige donc un « tour de force » nécessaire, alors que les syndicats doivent mettre l’épaule à la roue. Dans ce contexte, leur tâche consiste à garantir le meilleur milieu de travail, avec des conditions d’emploi dignes d’un gouvernement innovateur. Toutes les travailleuses et tous les travailleurs des secteurs public et parapublic de la province jouiraient des meilleurs environnements de travail, si l’État était optimisé tant dans sa taille que dans son mode de fonctionnement. Ainsi, il faudrait orienter le « traitement choc » vers une réforme de l’administration gouvernementale au sens large, non dans une visée consistant seulement à « sabrer » dans la masse salariale et donc dans la masse des travailleurEUSEs. Le gouvernement doit accepter, encourager et reconnaître le rôle des personnes dans la fonction publique qui décident d’agir en tant que lanceurs d’alerte. Sabrer dans le nombre de fonctionnaires est une simple et bête opération comptable, qui n’assure aucun résultat sur le plan de l’efficacité gouvernementale.
Étiqueter cette démarche énoncée par le premier ministre lors de son remaniement ministériel comme étant un tournant vers la droite serait réducteur et facile à dire. Il faudrait peut-être profiter de l’occasion, afin d’effectuer un tournant vers le haut — en pelletant quelques nuages —, dans le sens d’une transformation idéologique plus profonde, là où le régime capitaliste serait enterré pour y faire pousser la graine d’une orientation nouvelle valorisant un bien-être collectif — et non totalisé — plutôt qu’un bien-être constamment recherché, parce que la croissance et l’accumulation ne nous rassasient jamais. À ce titre, le syndicalisme actuel doit se responsabiliser non seulement envers leurs membres, mais envers toute la population, et ce dans l’avancement de notre société par un marché du travail ouvert à la réalisation d’un bien-être différent.
Que monsieur Legault aspire ou non à remporter un autre mandat, il doit non pas se faire ennemi des syndicats, mais travailler avec eux à ce tournant nécessaire du régime sociétal que le Québec a besoin. Ainsi, les changements qu’il propose seront meilleurs au goût.
Conclusion
Il n’est jamais vendeur de se lancer dans une élocution en disant vouloir « contrôler les autres », « couper profondément dans les emplois » ou y aller de « traitement choc ». Minimiser le rôle important des contre-pouvoirs ou oser même envisager de les museler, s’avère totalement opposé à ce pourquoi nous évoluons en démocratie. Les syndicats ne sont pas parfaits, comme tout gouvernement ne l’est pas non plus. Dans l’adversité, il faut savoir s’allier, communiquer, coopérer, au lieu d’imposer des idées, de ramener même au jour des façons de faire rétrogrades qui rappellent en plus de mauvais souvenirs. Automatiquement, un goût amer nous vient. Et ce côté nous pousse vers des émotions vives, susceptibles d’animer des diatribes qui peuvent être justifiées jusqu’à un certain point. Mieux vaut ouvrir les yeux, porter le regard sur ce qui ne fonctionne pas, au-delà des seuls besoins pécuniaires, afin d’accepter les lacunes du régime actuel. Déjà là, le goût s’améliore quelque peu. De nouvelles habitudes peuvent être prises, en reconnaissant la valeur à la fois des syndicats et du patronat, parce que chacun participe à faire du Québec un environnement meilleur. Viser le sucré suppose d’édulcorer certaines prises de position, d’un côté comme de l’autre. Comme dirait un vieux sage : « Mieux vaut le sucré du raisin sec que de boire le contenu de la bouteille devant soi, dont la plus petite gorgée soit-elle révèle son vinaigre ».
Guylain Bernier
Yvan Perrier
Dimanche, 14 septembre 2025
20h
Référence
Messier, Maude (2012). Legault et les politiques antisyndicales conservatrices. L’Aut’Journal. 12 mars. Repéré à https://www.lautjournal.info/20140312/legault-et-les-politiques-antisyndicales-conservatrices. Consulté le 14 septembre 2025.
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