Édition du 3 mars 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique centrale et du sud

Venezuela

Redémocratiser la société et la politique pour sortir de la situation coloniale

Le président des États-Unis, Donald Trump, aux côtés du directeur de la CIA, John Ratcliffe, et du secrétaire d’État des États-Unis, Marco Rubio, dans le cadre de la mission militaire d’enlèvement du président du Venezuela, Nicolás Maduro, le 3 janvier 2026.

4 février 2026 | tiré de Vientosur.info
https://vientosur.info/redemocratizar-la-sociedad-y-la-politica-para-salir-de-la-situacion-colonial/

Le madurisme n’a pas seulement enterré ce qu’il y avait de progressiste dans le chavisme : il a liquidé la démocratie. Les événements du 3 janvier, avec l’agression nord-américaine, ont signifié un coup profond porté à la République et l’ouverture d’une situation coloniale qui exprime de manière nette la défaite historique du projet bolivarien et du socialisme du XXIᵉ siècle incarné par Hugo Chávez Frías. C’est une réalité concrète à partir de laquelle il faut reformuler la politique depuis les secteurs démocratiques, populaires, progressistes et de gauche.

Cette défaite s’exprime par l’absence d’une réponse autonome, populaire et auto-organisée dans la rue face à l’agression militaire et à la situation coloniale que les États-Unis cherchent à imposer.

Le gouvernement a réussi à organiser, depuis l’appareil du pouvoir, des mobilisations réduites et dépourvues d’esprit combatif ; la droite est restée immobilisée face à la reconnaissance par Trump de la Junte d’administration coloniale dirigée par Delcy Rodríguez ; la gauche radicale, anticapitaliste et anticoloniale n’a pas non plus réussi à mobiliser les secteurs populaires ; et le mouvement populaire ne s’est activé ce 2 février que sur sa revendication la plus pressante : le salaire et de meilleures conditions matérielles de vie.

Il faut dire la vérité, même si elle fait mal : il n’existe pas, à l’heure actuelle, de possibilités de mobilisations unitaires qui mettent en évidence une unité nationale anti-impérialiste. C’est à ce désastre que nous a conduits le madurisme.

La libération des prisonniers politiques a redonné de l’espoir, même si la peur ne s’est pas dissipée, car les personnes libérées sortent avec des mesures de contrôle qui leur interdisent de s’exprimer publiquement et de donner leur opinion. La persévérance des mères et des proches des prisonniers politiques a permis d’obtenir la victoire démocratique la plus importante de ces dernières années. Cela a contribué à placer l’agenda démocratique au premier plan.

Cependant, l’espace public et l’exercice de la citoyenneté ont touché le fond, atteignant leur expression minimale, ce qui a conduit à un désespoir collectif qui se traduit politiquement par le fait qu’une frange importante de la population — pas seulement de droite — en vienne à penser que la tutelle nord-américaine pourrait être préférable au désordre du régime maduriste. C’est pourquoi nous ne voyons ni grandes mobilisations ni front national anti-impérialiste ; le nier, c’est ne pas comprendre le moment politique.

En conséquence, la lutte pour redémocratiser la vie sociale et politique du pays doit être la priorité de l’agenda national. Cela passe par la réinstitutionnalisation des pouvoirs publics et par l’ouverture de canaux permettant de répondre aux urgentes revendications sociales. C’est le seul chemin possible pour ouvrir la voie à une conscience et à une lutte anticoloniales. Sans démocratisation de la société vénézuélienne, il sera impossible de récupérer la République.

Dans les expériences colonialistes connues, l’agresseur favorise la formation de partis politiques serviles, qui acceptent par nature la condition coloniale et qu’il considère comme des interlocuteurs valides. Aujourd’hui, une part importante de la classe politique — celle qui est au gouvernement et des secteurs de l’opposition fonctionnels au statu quo — se disputent ce rôle.

Par conséquent, le défi consiste à édifier des partis politiques démocratiques qui remplissent réellement un rôle de médiation permettant, de manière constructive, de récupérer la République. Cela implique de construire des espaces de convergence dans la différence, d’organiser des instruments politiques pluriels, comme seule façon d’éviter que la redémocratisation n’aboutisse à l’essor de partis qui promeuvent la situation coloniale.

Ce n’est pas facile, car nous venons de décennies de polarisation, de désaccords profonds, et d’abandon de la politique comme art de rendre possible l’impossible au service des majorités. Pour la gauche non maduriste, cela implique de dépasser l’autoréférentialité, le sectarisme et les postures de radicalité incapables de se lier au mouvement de masse, tout en défendant son identité, en préservant le droit d’exister comme option de pouvoir pour les humbles et les secteurs populaires, dans le cadre d’un agenda impérial qui pourrait chercher à interdire tout instrument politique se réclamant du socialisme.

Réinventer pour ne pas se tromper : tel est le plus grand défi de la gauche vénézuélienne dans un moment aussi complexe que celui que nous traversons.

3/02/2026

Luis Bonilla-Molina

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