Édition du 27 septembre 2022

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Débats

Réflexions sur l'ascension d'Éric Duhaime, la stagnation de la gauche et la perte de rêves collectifs

Le Parti conservateur du Québec est le seul parti contestataire à profiter réellement de la crise sanitaire. On aurait pu s’attendre à ce que Québec solidaire profite de la baisse d’appuis à la CAQ, mais le transfert de votes se fait plutôt vers le ras-le-bol face au couvre-feu, reconfinements, passeport vaccinal et yo-yo incohérents du gouvernement Legault. La gauche pourrait se réjouir en théorie de cette "division de la droite", mais en réalité sa stagnation représente un recul sur le plan politique et idéologique : elle ne représente pas une alternative, un vent de changement, mais une force parlementaire respectable, alignée avec le statu quo sanitaire qui rime avec restrictions, contrôle, paternalisme et perte de liberté.

Facebook de l’auteur - 26 janvier 2022

Le principal problème, c’est que Duhaime ne fait pas uniquement le plein d’appuis auprès des personnes non-vaccinées et des antivax militants ; il rejoint de plus en plus des "gens ordinaires", pas conservateurs dans leurs valeurs, apolitiques, au centre, même à gauche de l’échiquier politique, mais qui trouvent que la stratégie générale de gestion de crise est absurde et nuisible. Ce sentiment est amplifié depuis le virage abrupt de décembre 2021, avec un reconfinement dur et le couvre-feu alors que plus de 85% de la population est doublement vaccinée.

La désobéissance de Stéphanie Hariot, "la pâtissière de Jonquière" doublement vaccinée qui a décidé d’ouvrir son commerce malgré tout en respectant l’ensemble des mesures sanitaires, est un phénomène révélateur. Dans son entrevue avec Patrick Lagacé le 20 janvier, celui-ci lui demandait pour qui elle allait voter : elle a dit spontanément "si ça continue comme ça, je vais voter pour Duhaime", à la blague et en riant, car elle a souligné qu’elle n’est pas conservatrice ; mais elle ne se reconnaît plus dans les partis actuels et va sûrement voter blanc.

Cela devrait donner un son de cloche pour la gauche, qui se trouve recroquevillée sur sa base électorale acquise, sans aller rejoindre les gens qui subissent les contrecoups de la crise actuelle. Pendant ce temps, Éric Duhaime a réussi à gagner plus de 40 000 militants en moins de 9 mois, alors que Québec solidaire stagne autour de 20 000 membres. En termes de financement, le PCQ a amassé 1,4 millions de $ de dons individuels, soit plus que le montant total de dons pour le PQ, le PLQ et QS.

Certes, la gauche pourrait se rassurer en disant que le vote anti-sanitaire est dispersé à travers le Québec, et que le PCQ, malgré des sondages qui le placent entre 10 et 13% (talonnant le PQ et QS), ne réussira pas à avoir la masse critique dans une circonscription pour faire élire un député. Or, si la tendance se maintient, Duhaime réussira sans doute à faire élire, 1, 2 voire 3 députés l’automne prochain.
Autre problème : QS s’est longtemps targué d’être le "parti des urnes et de la rue".

Le problème, c’est que la "rue" des mouvements sociaux classiques (syndicaux, féministes, écologistes, etc.) est devenue beaucoup plus calme depuis le début de la pandémie (outre la recrudescence du mouvement antiraciste et Black Lives Matter !, qui a d’ailleurs alimenté le ressac anti-woke). Qui plus est, la rue s’est déplacée là où la gauche ne s’y attendait pas, avec la mobilisation contre diverses mesures sanitaires. Cette mouvance étrange rassemble certes des antimasques, des trumpistes égarés, conspirationnistes et anciens militants de La Meute qui côtoient des hippies antivax, mais la nébuleuse contestatrice est beaucoup plus vaste et complexe, avec une panoplie de gens éduqués et rationnels, mais qui en ont marre pour diverses raisons.

Cette "colère anti-système" n’arrive pas à être redéployée contre les responsables de la crise ; elle vise surtout l’instance qui dicte arbitrairement diverses contraintes plus ou moins cohérentes, de façon top-down, avec un état d’urgence sanitaire anti-démocratique depuis deux ans : l’État. La haine anti-étatiste monte, à gauche, au centre comme à droite ; non pas la haine de la "main gauche de l’État" (les services publics et programmes sociaux que QS défend), mais la "main droite", celle de la police, de la surveillance, des amendes salées, de la coercition permanente, de la répression de la dissidence.

La gauche parlementaire se retrouve à défendre la main gauche ET à demander l’obéissance à la main droite de l’État, tout en se gardant une petite place pour critiquer l’incohérence de telle ou telle mesure spécifique, du bout des lèvres. Face aux critiques, QS réplique : "Nous avons la responsabilité, comme parti d’opposition, d’appeler au respect des mesures, mais nous avons aussi le devoir de soulever les incohérences dans l’action du gouvernement et de faire des propositions constructives pour améliorer notre gestion collective de la pandémie".
Cette critique timorée des mesures sanitaires (critique des excès du couvre-feu, sans demander son retrait pur et simple, demandes de débats parlementaires sur le passeport vaccinal, sans s’opposer frontalement à cette mesure), est le résultat d’un calcul politique pour ne pas perdre l’appui du personnel de la santé (chose légitime), pour ne pas se faire dépeindre dans le camp complotiste et antivax (chose compréhensible), et surtout pour gagner une certaine "respectabilité parlementaire" afin de devenir l’opposition officielle à Legault.

Le coude-à-coude entre QS et le PLQ dans les sondages explique notamment ce recentrement de QS qui ne vise plus à se présenter comme une alternative au système économique et politique, mais comme un digne représentant d’une social-démocratie sérieuse, apte à gouverner. Ce choix s’explique, c’est un pari stratégique, et il sera peut-être "payant dans les urnes" ; mais j’en doute. Cette tendance de normalisation qui se manifeste pour chaque parti qui se rapproche du pouvoir, et qui se conjugue à une forte professionnalisation à l’interne, se fait au prix d’un affaiblissement de la base militante du parti (surtout avec les querelles internes et les congrès en virtuel), une perte d’ancrage dans la population et les mouvements sociaux, une perte générale de fraîcheur, de visibilité et de rayonnement.

Le parti devient "sérieux", pour le meilleur et pour le pire. Il a les deux pieds bien implantés dans l’arène parlementaire, le pied dans la rue s’étant retiré, surtout depuis la pandémie. Pendant ce temps, les mouvements sociaux traditionnels sont amorphes, la détresse psychologique monte à grande vitesse chez les jeunes, les artistes et la population en général. Le champ de la contestation se déplace vers la droite et les classes populaires, et cette mouvance populaire suscite la méfiance de la gauche, à cause notamment de la présence de groupes néo-trumpistes.
Rappelons qu’aux États-Unis, la vague trumpiste avait pris du gallon suite à la déclaration incendiaire d’Hillary Clinton : "basket of deplorables". La gauche ici n’a pas fait la même gaffe, mais on sent bien que l’attitude médiatique et politique à l’endroit de l’hésitation vaccinale, les expressions méprisantes de covidiots et autres choses du genre génèrent un sentiment de déni de reconnaissance et un "décrochage" de plusieurs individus et groupes qui se sentent largués par la gauche, la classe politique et l’État en général.

De son côté, Duhaime promet une solution simple : l’abandon total des mesures sanitaires, le laissez-faire. C’est bien sûr une chose irresponsable et simpliste, mais qui a le mérite de tracer une ligne claire face à l’establishment politique. C’est une solution populiste, voire démagogique, mais compte tenu du vide intersidéral dans la critique de la gestion autoritaire de la crise, cette promesse de liberté trouve une forte résonance.

En temps de pandémie, la seule chose que la gauche se trouve à offrir apparaît de façon étrange dès qu’on imagine concrètement ses mesures dans les circonstances actuelles : on financera mieux les services publics, mais avec des mesures sanitaires strictes et un passeport vaccinal tout de même ; on aidera les plus vulnérables, mais on devra fermer les petits commerces, les restaurants et les bars pour limiter les contaminations ; on imposera de nouvelles règles pour la transition écologique, en demandant encore un effort aux Québécois car on voit la lumière au bout du tunnel ; misons sur la solidarité, mais en restant chez vous quand même ; on fera une assemblée constituante, mais sur Zoom car il faut absolument protéger le système de santé ; on prendra toutes nos décisions en fonction de la Science, tant sur le plan économique, sanitaire et écologique, c’est promis ; on vous demande de faire confiance en l’État, malgré ses incohérences et sa gestion verticale qui n’écoute pas les gens concernés.

Tout cela sonne faux. Je caricature un peu ici, mais je souhaite illustrer le paradoxe suivant : même pour une personne qui se définit comme socialiste, j’ai de la misère à m’imaginer un gouvernement de gauche effectuer une transition sociale et écologique, l’indépendance, ou une simple décentralisation démocratique des pouvoirs dans le contexte morose actuel. Imaginez comment cela doit être inconcevable pour une personne qui ne s’identifie même pas à la "gauche". Le défi de la gauche était déjà immense avant la Covid-19, mais je crois qu’on ne réalise pas encore toutes les implications de cette crise majeure qui vient d’ajouter une barrière solide à son projet politique.

La gauche n’a pas appris à gouverner en temps de pandémie, et son projet de société a du plomb dans l’aile. Ses nombreuses réformes plus ou moins radicales sont essentielles, mais sans éveiller l’espoir, la confiance et la promesse d’un monde meilleur, un monde qui a du sens, un monde où il est possible d’avoir un minimum de prévisibilité au-delà de quelques semaines, la gauche ne parviendra pas à convaincre.

Le monde a besoin d’un minimum de prévisibilité pour que les commerçants puissent faire vivre leur entreprise, pour que les agricultrices puissent commander leurs semences, pour que les familles puissent planifier leurs vacances, pour que les jeunes puissent planifier leurs études, pour que les adultes puissent décider s’il vaut la peine d’avoir des enfants dans un monde qui fonce dans le mur écologique et où l’école est source permanente d’anxiété et de contaminations. Sans ce degré minimum de "stabilité sociale" et de possibilité de projection dans le futur, tout projet de société tombe à l’eau, toute plateforme électorale apparaît comme un vœu pieux, une blague risible, un sketch de Bye Bye, une joke auquel personne ne croit.

Je n’ai pas de solution pour surmonter ce déclin des rêves collectifs, ce sentiment No Future ambiant qu’une partie de la population ressent sûrement dans les tripes, de façon plus ou moins consciente. Mais il semble que la gauche parlementaire n’a pas encore trouvé de façon de répondre à cette angoisse sociétale profonde, cette détresse diffuse. Il en va de même pour "la gauche de la rue" qui peine à se sortir de sa torpeur, ou encore pour les "intellectuels de gauche", comme moi, qui tente de surmonter cette impuissance avec des réflexions sur Facebook et quelques lettres ouvertes ici et là.

Mais le besoin de s’organiser est là ; on doit réactiver nos neurones, nos énergies et nos volontés pour renverser cette situation médiocre de "non-vie sociale", d’un système moribond et figé qui verrouille nos imaginaires. Activer nos solidarités à travers, dans et contre la pandémie n’est pas chose facile, surtout quand les rencontres en présence, le lien social et la confiance sont si sévèrement affectés par deux années d’anxiété constante et de pseudo-solidarité étatisée. Nous devrons contester la main droite de l’État qui prétend nous protéger alors qu’il nous prive des conditions pratiques de l’égalité, la liberté et la solidarité.

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