Édition du 1er septembre 2026

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LGBT

Refuser la non-existence

Malgré les efforts renouvelés visant à criminaliser et à effacer la culture queer, les Africains LGBTQ continuent de remettre en cause le mythe selon lequel leurs vies et leurs identités seraient, d’une certaine manière, «  non africaines  ».

Tiré de Entre les lignes et les mots

3 août 2026

En tant que féministe africaine qui lutte contre la manière dont les systèmes d’oppression s’efforcent de restreindre et de rabaisser, je m’intéresse aux fonctions de la violence. La violence, sous ses innombrables formes, sert à définir qui est considéré comme humain et qui ne l’est pas, qui est jugé digne de dignité et qui doit en être dépouillé. C’est un langage qui délimite le statu quo de la société ainsi que les limites des identités et des comportements acceptables. Comprise ainsi, la violence à l’encontre des corps africains queer est particulièrement insidieuse, car elle vise à modeler brutalement les personnes queer selon l’hétéronormativité — dans la vie et parfois dans la mort.

Les personnes queer africaines sont souvent confrontées à l’affirmation selon laquelle leur existence serait « non africaine  » ; un produit détestable de l’influence occidentale. Ainsi, les dirigeants africains et d’autres acteurs déploient une énergie considérable pour tenter d’éradiquer la « queerness » à l’aide de divers outils de violence : rhétoriques, juridiques, politiques, physiques, religieux et sexuels. Tout en étant soumis à la violence et en vivant sous son spectre implacable, les personnes queer africaines doivent également trouver des moyens de résister. Il s’agit d’une existence liminale, mais qui démontre que les personnes queer africaines sont ancrées de manière permanente au sein du continent, malgré les efforts concertés visant à les effacer.

Sur le plan juridique, les dirigeants et les États africains ne cessent de renforcer leur projet d’effacement des personnes queer par le biais de lois répressives. En mars, le président du Sénégal a promulgué un projet de loi qui double les peines d’emprisonnement pour les relations entre personnes du même sexe et criminalise le militantisme en faveur des personnes queer. Récemment, le Parlement ghanéen a réactivé puis adopté le projet de loi sur les droits sexuels humains et les valeurs familiales, qui durcit les lois existantes, notamment en criminalisant l’identité queer et le militantisme en faveur des personnes queer. Ce texte attend désormais la signature du président John Mahama. Malgré les efforts juridiques visant à l’abroger, la sévère loi anti-homosexualité de 2023 reste en vigueur en Ouganda. En vertu de cette loi, les personnes qui se livrent à des activités homosexuelles s’exposent à la réclusion à perpétuité et à la peine de mort pour « homosexualité aggravée ». Sous le régime audacieux et panafricaniste du président Ibrahim Traoré, le Burkina Faso a criminalisé l’homosexualité en 2025.

Ces réformes juridiques sont encouragées et accompagnées par les discours enflammés de dirigeants africains qui ne cessent de répéter que l’homosexualité est « non africaine ». Défendant la nouvelle loi anti-LGBTQ du Sénégal, le président Ousmane Sonko a récemment déclaré : «  Il existe une forme de tyrannie. Il y a huit milliards d’êtres humains dans le monde, mais il existe un petit noyau appelé l’Occident qui, parce qu’il dispose de ressources et contrôle les médias, veut l’imposer [l’homosexualité] au reste du monde. » Lorsque le gouvernement de Traoré a criminalisé l’homosexualité, Edasso Rodrigue Bayala, ministre de la Justice et des Droits Humai,s, a expliqué que cette mesure constituait «  une réforme historique  » reflétant «  le respect des valeurs culturelles et la volonté de construire une famille burkinabé ». Fin 2023, le président burundais Évariste Ndayishimiye a déclaré que les Burundais·es homosexuel·les devraient être lapidés·e ou aller vivre dans les pays occidentaux, car elles et ils choisissent « Satan ».

Les dirigeants africains ne se rendent peut-être pas compte qu’ils s’appuient sur une forme particulière d’homophobie, figée par la domination coloniale à l’époque où les relations entre personnes du même sexe étaient criminalisées, et qu’ils la concrétisent. Ils ignorent peut-être qu’ils renforcent et ancrent l’idée d’une Afrique homogène, ce qui s’inscrit à nouveau dans un ancien projet occidental consistant à percevoir l’Afrique à travers un prisme simpliste. De plus, ils ignorent que les forces anti-droits d’aujourd’hui sont constituées de réseaux reliant des responsables politiques africains, des chefs religieux et des groupes fondamentalistes chrétiens des États-Unis, d’Europe et d’ailleurs.

Mais telle est la fonction de la violence. C’est un instrument imprécis qui exerce une répression visant à maintenir les structures de pouvoir. L’hostilité envers les personnes queer renforce tout particulièrement le patriarcat. C’est pourquoi, même dans des pays comme l’Afrique du Sud, où les droits constitutionnels donnent l’illusion d’une liberté pour les minorités en matière d’orientation sexuelle et d’identité de genre, des horreurs particulières sont réservées aux femmes noires queer. Elles sont violées, mutilées et assassinées pour avoir osé sortir du moule patriarcal. Parfois, cette violence est commise par des amis ou sanctionnée par des membres de la famille.

Face à la violence légitimée, les Africains·es queer mettent en œuvre des formes multiples de résistance politique qui inscrivent la « queerness » dans les registres de l’humanité africaine. En Ouganda, Clare Byarugaba a fondé la première section locale de l’association Parents and Families of LGBTIQ children (P-FLAG). Bien qu’elle vive constamment dans un état de vigilance et de danger, en tant que l’une des rares militantes ouvertement queer du pays, elle affirme : « Je me bats parce que je veux que celles et ceux qui viendront après moi aient un parcours plus facile, qu’elles et ils découvrent un Ouganda différent.  » Au Botswana, une action en justice engagée par Letsweletse Motshidiemang, âgée de 24 ans, et soutenue par l’association « Lesbiennes, gays et bisexuel·les du Botswana » (LEGABIBO), a permis de dépénaliser l’homosexualité en 2019 en démontrant au tribunal les conséquences désastreuses de la pénalisation. En février de cette année, un cortège de personnes queer a fièrement défilé dans les rues du Cap pour célébrer la Pride, mais aussi pour attirer l’attention sur les crimes haineux et les inégalités subis par les personnes queer noires.

La recherche militante constitue un autre volet essentiel de la résistance queer. C’est ce que montre la recherche ethnographique de Stella Nyanzi, qui met en contexte la manière dont les Ougandais·es revendiquent fièrement leur double identité d’Africain·es et d’homosexuel·les en affirmant leurs identités et leurs noms cultivés localement, en répondant à l’appel de leurs ancêtres et en rappelant les pratiques homosexuelles précoloniales documentées dans le royaume du Buganda. Cette recherche constitue un contre-argument essentiel face aux affirmations selon lesquelles la « queerness » africaine n’existait pas avant le colonialisme et selon lesquelles le marqueur de l’africanité serait la cellule familiale hétérosexuelle et patriarcale.

Je cite ces exemples non pas pour dresser une liste optimiste des actions militantes queer africaines, mais pour mettre en lumière le travail lent, épuisant et souvent invisible qui consiste à refuser une violence considérée comme normale et acceptable. Cette remise en cause du statu quo est un moyen essentiel de se réapproprier les identités africaines de l’intérieur, de démystifier les affirmations fallacieuses et illégitimes sur les origines et l’influence occidentales, et de forger des solidarités africaines marginalisées. Il n’y a pas de conclusion toute faite, mais seulement une avancée progressive, pas à pas, dans la résistance à cette « non-existence » imposée.

Nyasha Karimakwenda
Nyasha Karimakwenda est unechercheuse féministe spécialisée dans les violences liées au genre en Afrique, rattachée aux Wellesley Centers for Women du Wellesley College.

https://africasacountry.com/2026/06/refusing-non-existence
traduit par DE

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