Édition du 13 octobre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

Repenser à notre affaire (4)

Quoi qu’on en dise, il n’y a pas de raccourci si on veut penser à une politique d’émancipation. Parfois, on cherche à sauter des étapes : « cela ne va pas assez vite ». Ou pire encore, comme le disent certains anarchistes, « la majorité est réactionnaire et seule l’action de l’« avant-garde » éclairée est révolutionnaire » (Collectif de débrayage, On s’en calisse, 2013). On va montrer l’« exemple », on va « réveiller les gens », on va leur montrer comment lutter. Une telle pensée appauvrie apparaît souvent après de grandes luttes, lorsque l’adrénaline descend. Lors des grandes luttes, on idéalise, on s’enthousiasme, et même on fantasme. On pense que des assemblées de quartier sont des soviets en émergence (Ancelovici et Dupuis-Déri, « Un printemps rouge et noir »). « Si seulement la CSN, Québec Solidaire, la FFQ et tous les autres avaient appuyé la vraie lutte jusqu’au bout ». On pense, on rêve alors que l’insurrection est pour « demain » et que si cela ne marche pas, c’est à cause de mauvais bureaucrates. Avec cette perspective binaire, atrophiée, on transforme des reculs en de vraies défaites.

Les « petites » victoires »

Si on regarde les choses autrement, on voit que les « grandes luttes » ne durent pas éternellement. Qu’elles sont rarement « décisives ». Qu’elles génèrent la plupart du temps des « petites » victoires, qui en fin de compte ne sont jamais si « petites » que cela. Que l’accumulation des expériences est ce qui permet aux mouvements populaires de construire leur identité, d’accroître leur auto-organisation et de développer leur auto-formation. Que les reculs et les retraites sont la plupart du temps non seulement inévitables mais nécessaires. Alors là on devient modeste et également patient. Le peuple ne lutte pas pour lutter. Le peuple est sceptique et dans un sens, ce scepticisme est rationnel, et non un signe qu’il n’est pas vraiment « révolutionnaire ». Des mouvements et des militant-es doivent réfléchir à cela, au lieu de blâmer n’importe qui. Bougonner dans son petit coin parce qu’il n’y a plus de casseroles dans les rues ne sert à rien. Une fois cela dit, le labeur de la pensée continue. Vient une autre nécessité : la stratégie, qui implique des calculs, des enquêtes, des approximations.

Envahir l’espace institutionnel et mener la bataille des idées

Dans cet après printemps érable et cet après 7 avril, il y a des choix difficiles à faire. Par exemple, il faut mener la bataille des idées dans les institutions, à commencer par celles qui occupent le champ politique et culturel. Il faut profiter du vide qui provient du déséquilibre réel des dominants, malgré leurs fanfaronnades. Il y a des points à marquer en constituant les embryons de ce que pourrait être une grande coalition pour le changement et pour l’émancipation sociale et nationale. Certes, l’idée d’une assemblée constituante n’est pas pour demain. Mais la mise en place de cette nouvelle coalition doit commencer aujourd’hui et c’est aux forces progressistes, notamment à Québec Solidaire et aux mouvements populaires, à l’initier. Pour cela, il faut être accueillant, ne pas penser qu’on a toujours raison. Ni que le grand changement peut survenir rapidement. Dans les 4 années qui s’en viennent, des pas importants peuvent être marqués pour non seulement confronter l’assaut concerté qui s’en vient avec Couillard, mais pour préparer une intervention de grande envergure aux prochaines élections.

Mobilisations par en bas

Est-ce assez ? Certainement pas. Même si on n’est plus à l’heure des casseroles, il faut s’insérer dans le nouveau cycle des luttes populaires qui vont surgir, à commencer par les syndicats du secteur public. Encore là, il faut être modeste. Les progressistes ne vont pas « diriger » le mouvement populaire . Encore moins le « blâmer » parce que cela ne « va pas assez vite ». Ils sont simplement l’assister, favoriser la concertation, produire des connaissances utiles à ce mouvement, aider à son articulation. Cette mobilisation par ailleurs peut prendre plusieurs formes, dont la confrontation (grèves, manifestations), mais pas seulement cela. Il y a des batailles qui se mènent en déjouant l’adversaire, en occupant le terrain avant lui, en l’isolant. Que les mouvements populaires gagnent des forces, des « petites » victoires, est 1000 fois plus important qu’une confrontation prématurée, visible, mais vaincue. Le peuple ne veut pas perdre. Et il a raison. Seuls les desperados arrogants et donneurs-de-leçons ne savent pas cela.

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