Édition du 31 mars 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

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Le blogue de Pierre Beaudet

Repenser à notre affaire (première partie)

Maintenant que la poussière du 7 avril est retombée, il faut se reconcentrer sur la « chose ». Il y a peut-être un aspect positif d’avoir devant nous une période relativement longue (quelques mois ?) pour relancer les débats et bien se préparer aux prochains affrontements (ils seront nombreux).

Retour sur quelques constantes

Le camp des dominants a gagné une manche le 7 avril, c’est certain. Pour autant, la victoire est loin d’être aussi spectaculaire qu’elle ne paraît. Les spécialistes des statistiques électorales ont encore une fois démontré que dans notre système pseudo démocratique, le déplacement de quelques milliers de voix d’un côté ou de l’autre fait tout basculer. Le PLQ a gagné des points, mais pas tant que cela. La CAQ en a perdu, tout en ayant plus de sièges ! Le PQ a mangé une claque, en partie à cause du déplacement des votes, aussi à cause de l’abandon d’une partie de sa « clientèle » traditionnelle. Au total pour simplifier, on peut dire que la société reste divisée en deux « camps » qui restent assez stables depuis déjà plusieurs décennies. Au « noyau dur » de la droite traditionnelle (+ ou – 30/35 %) se confronte un autre « noyau dur » qui aspire au changement et qui en gros a été « capté » par le PQ depuis quelques décennies (un autre 30/35 %). Aujourd’hui, ce « noyau dur » du changement est en train de « migrer », en abandonnant peu à peu le PQ et en regardant « ailleurs. C’est ce « camp » qui se traduit par les luttes populaires, les « grandes » comme les « petites », et qui cherche une équation légitime entre l’émancipation sociale et nationale. C’est ce camp qui se cherche une définition programmatique à la fois audacieuse et réaliste, dont l’ébauche se trouve dans l’expérience de QS. Et entre ces deux « pôles » se situe une population « flottante » sur laquelle se font généralement les campagnes électorales. Ces « indécis » au niveau politique sont en généralement plus conservateurs, ils se rallient plus facilement à la droite « traditionnelle », mais ce n’est pas toujours le cas.

Qu’est-ce qui peut faire la différence ?!?!

Et bien, ce qui fait la différence, c’est « nous ». Sommes-nous capables de penser à un projet rassembleur, « hégémonique » (qui fait consensus), qui est assez puissant pour constituer devant les dominants un puissant bloc des dominé-es ? Sommes-nous capables de penser à la fois à une stratégie de long terme, qui implique une longue et épuisante « bataille des idées », avec des engagements à court terme, où l’accumulation de « petites » victoires contribue à l’auto-organisation du peuple, au déploiement de sa confiance et de son intelligence ??? On l’a dit mais on ne le dit jamais assez, « la » politique, celle de la scène politique qui existe, avec ses partis, institutions, normes et procédures, est un espace mutilé, manipulé par des règles établies depuis longtemps par les dominants. Dans nos démocraties tronquées, l’ « alternance » est possible, en autant que tous s’entendent pour préserver l’essentiel du système en place. En d’autres mots, on peut tout changer sauf ce qui est important. Une fois dit cela, et cela fait longtemps que les mouvements de gauche discutent de cette question, cet espace restreint, « mutilé » de la politique peut être investi d’une manière intelligente.

Le terrain est glissant

Certes, si on veut aller sur ce terrain de « la » politique, il faut le faire d’une manière judicieuse, en n’abandonnant pas « le » politique », c’est-à-dire l’espace de la lutte politique qui est à l’extérieur de « la » politique. Calibrer une intervention sur « la » politique avec un travail sur « le » politique n’est pas simple. Il n’y a pas de petite « formule ». Et il y a des pièges, des impasses, des angles morts. Par exemple, « la » politique avec ses règles mutilantes a des côtés pervertis. « La » politique est trop sur le court terme, pour ne pas dire l’immédiat. Il faut apporter des solutions « immédiates » pour des problèmes immenses qui ne sont pas des questions techniques ou simples. Ainsi, on sait très bien que l’enjeu de la santé n’est pas celui d’augmenter ou non le nombre des personnels médicaux ou des infrastructures. Cela relève d’une perspective de pouvoir, le pouvoir « biomédical » en l’occurrence, qui est une des « branches » du pouvoir économique et politique « tout court ». Faire face à ce genre de dilemme n’est pas facile. Franchement, on ne peut pas se présenter devant des gens « ordinaires », qui sont soucieux de leur santé et de celle de leurs enfants, et leur dire seulement, qu’il faudra, un jour, abolir le paradigme biomédical capitaliste ! Il faut alors parler de choses plus terre-à-terre, y compris du nombre et de la fonction des CLSC, des hôpitaux, du personnel médical, et ainsi de suite, et proposer des solutions immédiates ou du moins, à court terme.

Éviter l’autre pensée simpliste

Pour éviter le piège que représente le terrain de « la » politique, des courants de gauche ont tout simplement conclu qu’il fallait tout simplement se retirer de « la » politique. Ce sont traditionnellement les courants anarchistes et d’autres éléments radicalisés (se réclamant parfois d’une sorte de marxisme appauvri). Pour ceux-ci, il y aura un changement révolutionnaire ou il n’y aura rien. La gauche doit alors se contenter de parler de la révolution en expliquant que toute lutte immédiate est nécessairement trompeuse. Ce faisant, cette pensée simpliste amène inévitablement à un autre cul-de-sac qui est celui de l’isolement, de l’avant-gardisme et du je-sais-tout-isme. De là apparaissent d’autres côtés pervers, presque morbides, « la lutte pour la lutte », la valorisation de l’échec (si on gagne, c’est qu’on est complices du système), le mépris et l’arrogance, etc. Éviter ce piège tout en gardant le cap sur les transformations fondamentales reste un grand défi. Pourtant, dans l’histoire récente et même dans les développements en cours, certaines expérimentations démontrent que c’est possible, même si les conditions sont souvent très difficiles. Il n’y a pas bien sûr de « modèle » (seuls les nostalgiques du « marxisme-léninisme » et les anarchistes dogmatiques continuent de croire à des « modèles »), chaque parcours est spécifique. La constitution d’un camp populaire hégémonique est un processus prolongé (dans le temps) et différencié (selon les particularités sociales ou régionales). Régler des problèmes criants dans la santé, l’éducation ou le travail est une condition sine qua non pour la construction de ce camp populaire et cela requiert une intervention sur « la » politique, sur le terrain de « la » politique, y compris au sein d’institutions dont la fonction première est d’étouffer les revendications populaires. Construire le camp populaire, c’est aussi accumuler des forces, ne pas éviter les confrontations, mais savoir choisir quand, où et avec qui.

Cette réflexion est (très) préliminaire, et donc, dans les prochaines chroniques, je vais essayer de discuter comment cela peut atterrir aujourd’hui et ici.

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