Édition du 7 avril 2026

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Guerre au Proche-Orient

Résister, c'est déjà gagner : La logique iranienne !

Le régime iranien repose sur une conception du monde profondément différente de celle qui domine en Occident. Cette différence ne tient pas seulement à la politique, mais à une vision du sens de l’histoire, du sacrifice et de la justice, largement influencée par l’héritage du chiisme.

Dans cette tradition, marquée par la mémoire du martyre de Hussein ibn Ali lors de la bataille de Karbala en 680, la souffrance n’est pas perçue comme un échec, mais comme une preuve de fidélité à une cause juste. Cette lecture du monde ne conduit pas à un rejet de la vie, mais à une redéfinition de la notion de succès. Résister, tenir, ne pas céder face à un adversaire peut constituer, en soi, une forme de victoire. Particulièrement pour le régime des mollahs.

Dans ce cadre, les pertes humaines, les sanctions économiques ou les frappes ciblées, y compris celles menées par Israël ou les États-Unis, ne produisent pas nécessairement l’effet attendu. Elles peuvent même renforcer le récit du régime, qui se perçoit comme assiégé, mais debout. La disparition de figures importantes du pouvoir, loin d’affaiblir automatiquement le système, est intégrée dans une logique de sacrifice et de continuité.

Il convient toutefois d’ajouter un élément central dans la perception iranienne et dans une partie de l’opinion internationale. L’Iran n’a jamais engagé d’attaque directe contre Israël ou les États-Unis, tout en reconnaissant son soutien à des acteurs comme le Hezbollah ou le Hamas. Ce soutien est présenté par Téhéran comme une aide à des populations considérées comme vulnérables. Cette lecture est fortement contestée par de nombreux États occidentaux qui voient dans ce soutien une forme d’appui au terrorisme, alors que, pour l’Iran des mollahs, tout mouvement de libération mérite un appui. C’est évidemment aussi sa façon de consolider ses appuis dans la région.

Dans le même esprit, la question nucléaire alimente une perception de double standard. L’Occident exprime une inquiétude constante face au programme nucléaire iranien, tandis que la possession de l’arme nucléaire par Israël reste en dehors de tout cadre officiel de contrôle international. Cette asymétrie nourrit, dans le discours iranien, l’idée d’une injustice structurelle dans l’ordre mondial. L’injustice peut être perçue comme encore plus grande, à juste titre, si l’on considère que la vraie menace provient plutôt de pays surmilitarisés et sur nucléarisés, qui n’hésitent pas, au mépris de tout droit international, à attaquer un pays qui s’est montré ouvert à des négociations. On est en droit de se demander qui est une menace pour qui ? La seule véritable menace contre Israël, ça ne serait pas Israël ? Sa conception de la victoire risque de conduire ce pays à sa perte.

Cela étant dit, la résilience du régime iranien repose aussi sur des réalités politiques solides. L’appareil sécuritaire, notamment les Gardiens de la Révolution, constitue un véritable pilier du pouvoir, agissant comme un État dans l’État. À cela s’ajoute un nationalisme profond, enraciné dans une histoire plurimillénaire, ainsi qu’une mémoire collective marquée par les ingérences étrangères.

L’histoire contemporaine de l’Iran illustre cette tension. Le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953, avec l’implication de puissances occidentales, reste un traumatisme fondateur. Plus tard, la révolution qui a conduit à l’arrivée de Ruhollah Khomeini s’inscrivait initialement dans une dynamique large et hétérogène d’opposition au Shah. Elle a progressivement évolué vers une révolution islamique structurée, portée par une vision politique et religieuse.

Le rôle des puissances étrangères, dont la France, dans l’installation de Ruhollah Khomeini au pouvoir, après la chute du Shah, n’est pas négligeable. Son retour en Iran, en janvier 1979, à bord d’un avion d’Air France, est un symbole marquant de cette séquence historique. Dans le contexte de la guerre froide, certains courants islamistes ont été utilisés comme des contrepoids possibles à l’influence communiste. Cependant, loin de répondre aux attentes extérieures, le nouveau régime en Iran a rapidement affirmé son autonomie. Il a su consolider son pouvoir et transformer la mobilisation initialement diverse en un système politique durable, structuré autour d’institutions révolutionnaires religieuses puissantes et d’un discours de rupture affirmé avec l’Occident.

Aujourd’hui, la situation dépasse largement le cadre iranien. En Occident, les opinions publiques expriment une lassitude croissante face aux conflits au Moyen-Orient. Cette fatigue n’est pas nécessairement liée à une sympathie envers le régime iranien, mais plutôt aux conséquences économiques directes des tensions, notamment après la fermeture par l’Iran du détroit d’Ormuz. La hausse des prix et l’instabilité renforcent cette réalité. Dans ce contexte, l’Iran peut apparaître comme capable d’imposer un coût significatif à ses adversaires, ce qui alimente son sentiment de victoire morale, indépendamment du bilan matériel.

Ces tensions s’inscrivent donc dans un cadre géopolitique plus large, marqué par la montée en puissance de la Chine. Les actions menées contre l’Iran sont considérées par plusieurs observateurs, dont des opposants au régime des mollahs, comme une forme de reconquête coloniale. Une manière de contenir et d’affaiblir une puissance émergente. C’est la deuxième attaque israélo-américaine en une seule année. Pour l’instant, l’effet est paradoxal. En mobilisant leurs ressources dans des conflits régionaux complexes, les puissances occidentales créent un espace stratégique dont la Chine peut tirer profit, sans s’exposer directement. Si l’on devait désigner un gagnant indirect de cette guerre, la Chine apparaît en position très favorable. Sa capacité à tirer profit d’un conflit qu’elle n’a ni initié ni assumé militairement rappelle, ironiquement et dans une certaine mesure, que lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, d’abord en retrait, ont su convertir leur engagement en avantage stratégique durable. Aujourd’hui, la Chine adopte une posture plus prudente, moins visible, mais potentiellement tout aussi efficace sur le long terme.

Ainsi, la situation actuelle révèle un décalage profond entre deux manières de penser la victoire. D’un côté, une approche occidentale encore largement fondée sur des résultats visibles, militaires ou économiques. De l’autre, une logique iranienne dans laquelle la capacité à durer, à résister et à transformer les pertes en légitimité constitue déjà une forme de succès.

Si l’Iran se considère comme gagnant selon sa propre définition de la victoire, des interrogations essentielles demeurent. Elles restent ouvertes, sans réponses claires à ce stade, mais elles s’imposent avec force.

Quelle leçon le régime tirera-t-il de cette épreuve qu’il présentera au monde comme une victoire ?
Ce succès revendiqué conduira-t-il à une évolution interne ?
Peut-on envisager un assouplissement du régime au bénéfice de la population ?
Des milliers de prisonniers politiques seront-ils libérés ?
Certaines lois obscurantistes, comme l’obligation faite aux femmes de porter le voile, seront-elles abolies ?
Ou faut-il, au contraire, s’attendre à un durcissement du pouvoir, à un système encore plus fermé et plus rigide ?

En parallèle, d’autres incertitudes majeures concernent l’équilibre régional :

Comment Israël sortira-t-il des ripostes iraniennes plus solides que prévu ?
Autant pour les États-Unis que pour Israël, l’attaque contre l’Iran aura-t-elle un effet de boomerang ?
Quelles leçons les pays du Golfe tireront-ils de la capacité de défense iranienne ?
Leurs relations avec leur principal allié, les États-Unis, en seront-elles durablement affectées ?
Pour combien de temps encore ces pays vont-ils accueillir des bases militaires américaines ?

Au fond, une question domine toutes les autres :

Au-delà de l’interprétation iranienne de l’issue de la guerre, de quelle façon cette intervention israélo-américaine est-elle en train de redessiner, en profondeur, le jeu des alliances au Moyen-Orient et peut-être même dans le monde ?

En attendant d’y voir plus clair, les pertes humaines innocentes ne sont jamais les signes d’une victoire, ni pour l’attaquant ni pour celui qui s’en défend. De ces pertes-là, un fait me paraît évident. Nous ne sommes pas étrangers à la violence et à la folie qui s’emparent du monde.

Des êtres tués sous les explosions là-bas, ils ont des proches ici.
Des bombes explosent là-bas, une bonne partie est fabriquée ici.

Mohamed Lotfi
19 mars 2026

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