Édition du 1er septembre 2026

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Numérique

Révolution ou servitude silencieuse ? Comment les algorithmes remodèlent la conscience au service du capital

Il y a quelques jours, le magazine TIME a révélé comment des modèles d’intelligence artificielle, lors d’un test de sécurité, ont échappé à leur environnement isolé et attaqué l’infrastructure d’un autre système.

Rezgar Akrawi

Quelques jours plus tard, plus de 1 378 salariés et salariées des principales entreprises d’intelligence artificielle ont signé une pétition commune appelant au développement d’outils techniques et de mécanismes de gouvernance internationale pour réguler le rythme de son développement. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est pas la domination des machines sur les êtres humains, telle que le cinéma l’a longtemps imaginée dans d’innombrables films, mais plutôt un nouveau modèle de contrôle numérique, fondé sur l’automatisation et le pilotage algorithmique de la vie quotidienne, où les sociétés se transforment en entités soumises à des systèmes, des entreprises et des machines intelligentes. La perte de contrôle n’est cependant que la face bruyante de ce danger, car il évolue si rapidement, sous l’effet de la concurrence entre les grandes puissances et les entreprises monopolistiques, que les lois, la société et les institutions éducatives ne parviennent pas à suivre le rythme. Sa facette la plus dangereuse est en revanche bien plus silencieuse : l’intelligence artificielle fonctionne exactement comme elle a été conçue pour le faire, orientant la conscience de milliards de personnes au service du capitalisme.

Orienter la conscience pour renforcer la culture capitaliste néolibérale

Au-delà de la maximisation des profits et du renforcement du contrôle social, l’intelligence artificielle est déployée de manière systématique pour façonner et diriger la conscience individuelle, dans le but de renforcer la culture capitaliste et les valeurs néolibérales. Par l’analyse des données et du comportement des utilisateurs et utilisatrices, les algorithmes régissent le contenu affiché sur les plateformes et sont conçus pour orienter chaque personne vers des contenus qui servent la vision capitaliste et ses politiques.

Cette tendance s’est enracinée à mesure que ces plateformes se sont développées : le rapport de l’Union internationale des télécommunications montre que près des trois quarts de la population mondiale utilisent désormais internet, soit une augmentation de plus de 240 millions d’utilisateurs en une seule année. Cette expansion découle en partie de la volonté des entreprises monopolistiques et des grandes puissances d’apporter internet à tous les recoins du globe, en particulier auxpays du Sud global, même avant que l’eau potable, l’électricité et les services essentiels ne soient assurés, dans le but de maximiser les profits, de renforcer leur domination et de l’étendre par une colonisation numérique.

La structure de la propriété capitaliste et les modèles de rentabilité poussent les algorithmes à privilégier les contenus qui servent les intérêts du marché, des entreprises monopolistiques et des grandes puissances, transformant ainsi les algorithmes en un outil de reproduction de l’hégémonie culturelle du capitalisme. Par ce mécanisme, la conscience collective est progressivement orientée vers l’acceptation de ces valeurs comme naturelles et inévitables, de manière douce, graduelle et presque imperceptible, au point que la plupart des utilisateurs et utilisatrices de ces applications, y compris nombre de personnes de gauche, les considèrent comme des outils neutres. Ce système contribue ainsi à ancrer l’hégémonie capitaliste, à approfondir la soumission des masses à l’ordre existant et à marginaliser les alternatives progressistes, menaçant la conscience des générations futures et leur capacité de pensée critique et d’organisation en vue du changement.

Démantèlement des capacités humaines et approfondissement de l’aliénation et de l’exploitation numériques

Cette menace s’étend également au démantèlement des facultés mentales de l’individu. Bien que l’intelligence artificielle soit présentée comme un moyen de faciliter la vie et d’accroître la productivité, des études scientifiques révèlent qu’une dépendance non critique à son égard approfondit une conscience superficielle et affaiblit les capacités humaines. Une étude menée par des chercheurs du MIT a révélé que la dépendance aux outils d’écriture fondés sur l’intelligence artificielle réduit l’activité cérébrale et affaiblit la mémoire ainsi que le sentiment de propriété sur ses propres idées. Les chercheurs ont baptisé ce phénomène « dette cognitive  », c’est-à-dire le fait, pour une personne, d’emprunter sa capacité mentale à l’avenir en échange du confort de l’instant présent.

Dans le même sens, une étude publiée dans la revueSocietiesa montré que l’usage fréquent d’outils fondés sur l’intelligence artificielle est associé à un affaiblissement de la pensée critique, par le biais d’un mécanisme connu sous le nom de décharge cognitive, en particulier chez les jeunes, c’est-à-dire une génération qui risque de développer des capacités d’analyse indépendante plus faibles.
Sur cette base, l’aliénation humaine se reproduit sous forme numérique : l’individu se trouve séparé de ses facultés intellectuelles et créatives et se retrouve prisonnier d’un système technique qui le prive de sa capacité d’action autonome, tout comme l’ouvrier industriel était aliéné du produit de son travail sous le capitalisme. Il peut progressivement devenir un être soumis aux algorithmes qui dirigent ses interactions quotidiennes et déterminent ce qu’il lit, ce qu’il regarde et comment il pense, ce qui renforce sa dépendance à l’égard de systèmes, d’entreprises et d’États contrôlés par le capital.

Dépendance numérique

La dépendance numérique apparaît comme l’une des conséquences les plus graves de l’expansion de l’intelligence artificielle. Une étude menée par des chercheurs de l’université de Californie, s’appuyant sur des données portant sur plus de six mille enfants dans le cadre d’une étude sur le développement cérébral des adolescents, a révélé que les enfants qui utilisent le plus les réseaux sociaux et les applications d’intelligence artificielle affichent un net recul en lecture, en vocabulaire et en mémoire, à mesure qu’ils passent davantage de temps à naviguer et à utiliser ces plateformes.

Les plateformes et applications numériques propulsées par l’intelligence artificielle ne sont pas de simples plateformes de services gratuits, mais des outils délibérément conçus pour renforcer la dépendance comportementale et intellectuelle, où les mégadonnées sont exploitées pour comprendre les motivations des individus et les manipuler au profit des intérêts des grandes entreprises et des puissances dominantes. Le capitalisme investit dans des technologies qui encouragent des comportements addictifs afin de maximiser l’engagement sur ces plateformes, transformant ce processus en un cercle vicieux qui génère des profits au détriment de la santé mentale, en particulier chez les jeunes générations.

Une forme de servitude numérique volontaire et la perte de contrôle

Cette exploitation psychologique n’est qu’une manifestation d’une domination de classe qui s’approfondit à mesure que l’intelligence artificielle passe du statut d’outil technologique à celui de moyen de reproduction des schémas de contrôle social, politique et économique. Ce qui rend ce contrôle plus dangereux encore est son caractère volontaire : sous l’effet de la manipulation algorithmique et de la pression croissante à utiliser l’intelligence artificielle au travail, les individus sont poussés à s’engager dans cette servitude numériquesans contrainte apparente, sous l’illusion du choix et du contrôle, tandis que leurs décisions sont en réalité orientées vers des voies préétablies au service du capitalisme.

L’assujettissement de l’humanité au contrôle de la machine n’est plus une simple hypothèse philosophique : il est devenu de plus en plus tangible à mesure que progresse l’intelligence artificielle, en l’absence de garde-fous juridiques internationaux efficaces encadrant son fonctionnement. Si elle venait à dépasser ses limites programmées, elle pourrait évoluer vers un système prenant des décisions déterminantes de façon autonome, imposées à l’humanité sans véritable contrôle humain. Sous le capitalisme, l’intelligence artificielle est développée au service de l’accumulation du capital et soumise à la logique de la concurrence entre grandes puissances et entreprises monopolistiques, ce qui fait de la perte de contrôle sur elle une possibilité réelle et grave.

Conclusion

Si cette dynamique se poursuit sans une riposte collective ancrée dans une conscience de gauche progressiste, et sans législation internationale et nationale, l’intelligence artificielle pourrait progressivement passer du statut d’outil entre les mains du capitalisme à celui de système alternatif se substituant à l’esprit humain pour gérer la vie quotidienne. La question essentielle ici est la suivante : comment la conscience de gauche et progressiste peut-elle survivre au sein d’un environnement numérique largement conçu pour l’affaiblir et la neutraliser ?

Ce à quoi nous faisons face aujourd’hui n’est pas une fatalité technologique inéluctable, mais le produit de choix politiques et économiques au service des intérêts du capital, choix que l’on peut combattre. Placer l’intelligence artificielle sous contrôle, réguler les algorithmes et les soumettre à un contrôle démocratique est une responsabilité collective qui exige une action organisée, progressiste et de gauche à l’échelle mondiale, capable de redonner à l’être humain sa capacité de pensée autonome et d’action collective, et de transformer cette technologie en un moyen de contribuer à la répartition des richesses, à l’organisation de la production, à la lutte contre les maladies et la pauvreté, et à la réalisation de la justice sociale.

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