Tiré du blogue de l’auteur.
Roch Denis est mort aujourd’hui. Il m’est difficile d’écrire ces mots. Pendant près de cinquante ans, Roch a été beaucoup plus qu’un ami. Il a été un camarade, un compagnon de combats, de voyages, de discussions et de vacances, et peu à peu, presque sans que nous nous en apercevions, il était devenu un frère. Notre amitié est née à Paris, vers 1975. Elle ne s’est jamais interrompue depuis.
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Nous avons vécu dans des pays différents, traversé des périodes politiques très différentes, connu les changements que la vie impose aux hommes, aux familles et aux convictions. Mais nous n’avons pratiquement jamais cessé de nous parler ou de nous écrire. Presque chaque semaine, pendant un demi-siècle, il y eut un appel, une lettre, puis un courriel ou un message. Et lorsque la distance disparaissait, il y avait les voyages, les séjours ensemble, les vacances.
À force d’années, notre amitié avait cessé d’être seulement une amitié. Elle était devenue une famille. Mes quatre enfants et sa fille Frédérique faisaient partie de cette famille que nous avions construite au-delà des frontières et des liens du sang.
Roch était né au Québec en 1944. Étudiant à Grenoble, il avait été profondément marqué par l’enseignement de Pierre Broué, le grand historien de Trotsky, de la Révolution russe, de la révolution allemande et de la guerre d’Espagne. C’est dans ces années qu’il adhéra au trotskysme, dans le courant auquel appartenait alors l’Organisation communiste internationaliste dirigée en France par Pierre Lambert.
De retour au Québec, il fut l’un des fondateurs, avec notamment Louis Gill et Serge Denis, du Groupe socialiste des travailleurs, le GST, qui allait devenir dans les années 1970 et 1980 l’une des principales organisations de la gauche trotskyste québécoise. Roch y apportait déjà ce qui restera une constante de sa vie intellectuelle et politique : la volonté de relier la lutte pour le socialisme au mouvement réel des travailleurs, à la question nationale québécoise, au syndicalisme et à la démocratie.
Nos chemins politiques furent étroitement liés. En 1987, nous avons rompu ensemble avec le lambertisme. Ce ne fut pas pour renoncer à notre engagement socialiste, mais parce que nous refusions qu’une organisation et ses certitudes puissent se substituer aux mouvements réels par lesquels les travailleurs et les peuples cherchent leur propre voie.
Au Brésil, nous défendions le travail avec Lula et le Parti des travailleurs, convaincus qu’il fallait participer pleinement à cette expérience nouvelle de la classe ouvrière brésilienne et contribuer à ouvrir au PT le chemin du gouvernement. Au Québec, Roch s’engagea alors dans le Nouveau Parti démocratique du Québec. Les formes de son engagement changèrent avec les années, mais pas ce qui en constituait le fond : la recherche d’une société plus juste, plus égalitaire et plus démocratique.
Roch n’a jamais pensé que le socialisme pouvait se construire contre la démocratie. Pour lui, l’émancipation sociale exigeait davantage de démocratie, davantage de droits, davantage de capacité pour les femmes et les hommes de décider eux-mêmes de leur avenir. Cette conviction traversa aussi bien son engagement politique que sa vie universitaire et syndicale.
Car Roch fut également un universitaire de premier plan.
Professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal à partir de 1971, il obtint en 1979 un doctorat d’État en science politique à l’Institut d’études politiques de Paris. Son travail intellectuel porta pendant plusieurs décennies sur quelques-unes des questions essentielles de l’histoire politique du Québec : le mouvement ouvrier, le syndicalisme, la question nationale, les rapports entre classes sociales et État, puis l’avenir de l’université.
Son œuvre en témoigne. Les marxistes et l’émancipation de la femme, publié en 1976, appartient à ses premiers travaux militants. Sa grande étude Luttes de classes et question nationale au Québec, 1948-1968, publiée en 1979, demeure une référence importante pour qui veut comprendre les transformations sociales et politiques ayant précédé et accompagné la "Révolution tranquille". Vinrent ensuite, entre autres, Québec : dix ans de crise constitutionnelle, en 1990, Les syndicats face au pouvoir, écrit avec Serge Denis et publié en 1992, ainsi que Les défis de l’université au Québec, en 2000. À ces livres s’ajoutent de nombreux articles et contributions consacrés au syndicalisme, à la politique québécoise et à l’enseignement supérieur.
Mais chez Roch, l’université ne fut jamais uniquement un objet d’étude.
Il fut à deux reprises président du Syndicat des professeures et professeurs de l’UQAM. En 1991, il participa à la création de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université, qu’il présida de 1993 à 1999. Il avait également présidé la Société québécoise de science politique. Pendant deux ans, à Paris, il participa à la direction du Centre de coopération interuniversitaire franco-québécoise, renforçant ces liens entre la France et le Québec auxquels il attachait tant d’importance.
En 2001, il devint recteur de l’UQAM, fonction qu’il exerça jusqu’en 2006.
L’ancien militant révolutionnaire devenu recteur n’avait pas, pour autant, cessé de croire à la fonction émancipatrice du savoir. Il défendait l’idée d’une université publique, démocratique et ouverte, et considérait l’éducation non comme une marchandise ou un privilège, mais comme l’un des fondements d’un projet de société. Son action universitaire lui valut une reconnaissance qui dépassa largement le Québec. Il fut notamment membre de la Commission canadienne pour l’UNESCO et du conseil d’administration de l’Association internationale des universités. La France le nomma officier de l’Ordre des Palmes académiques et l’Université de Montréal lui décerna un doctorat honoris causa.
Tout cela appartient désormais à sa biographie. Cela dit beaucoup de Roch, mais cela ne dit pas encore ce que savaient ceux qui ont eu la chance d’être ses amis.
Roch était d’une fidélité exceptionnelle.
Il existe des amitiés qui appartiennent à une période de la vie, à un engagement, à une ville ou à une génération. La nôtre a traversé tout cela. Nous avons connu ensemble les enthousiasmes et les désillusions politiques, les accords et les désaccords, les changements de pays, les carrières, les enfants qui grandissent, les années qui passent. Rien n’a entamé l’essentiel.
Sa générosité se manifestait d’abord dans cette capacité si rare de donner du temps aux autres. Roch était présent. Il ne considérait jamais qu’une vieille amitié pouvait vivre simplement de ses souvenirs. Il fallait l’entretenir, l’interroger, la renouveler.
C’est Roch aussi qui m’a offert mon appareil Lumix, celui qui m’accompagne encore aujourd’hui lorsque je photographie. Ce cadeau, comme tant d’autres gestes de sa part, disait sa manière d’être attentif à ce qui comptait pour les autres. Désormais, chaque fois que je prendrai cet appareil entre mes mains, il y aura aussi quelque chose de lui avec moi.
Pendant près de cinquante ans, nous avons ainsi continué une conversation commencée lorsque nous étions jeunes et que nous pensions encore avoir devant nous un temps presque infini.
Nous avons beaucoup parlé de politique, évidemment. Du Québec, du Brésil, de la France, du mouvement ouvrier, de la gauche, du socialisme, de l’état du monde. Mais nous avons surtout parlé de nos vies, de nos familles, de nos enfants, de ceux que nous aimions, de nos inquiétudes et de nos bonheurs. C’est ainsi que se construisent les liens qui finissent par devenir indissociables d’une existence.
Aujourd’hui, cette conversation s’arrête.
Il restera les livres de Roch, les étudiants qu’il a formés, les institutions qu’il a contribué à construire, les combats syndicaux et politiques auxquels il a participé, les innombrables personnes qu’il a rencontrées au Québec, en France, au Brésil et ailleurs.
Mais pour moi il restera surtout Roch.
Celui à qui je pouvais écrire ou téléphoner. Celui dont je connaissais la voix avant même qu’il ait terminé son premier mot. Celui avec qui cinquante années de souvenirs n’avaient jamais épuisé le désir de parler du lendemain.
Je pense à Frédérique, sa fille, et à Christine, sa compagne, que j’embrasse avec toute mon affection, ainsi qu’à tous ceux qui l’ont aimé. J’ai eu la chance de rester auprès de Roch à Montréal pendant les mois de mai et de juin. Depuis mon départ, nous nous sommes parlé au téléphone presque tous les jours. Jusqu’au bout, notre conversation ne s’est donc jamais vraiment interrompue.
Lorsque nous étions tous réunis, Roch avait inventé pour nous un nom : « la famille Fetuccini ». C’était sa manière de plaisanter sur cette grande famille que nous formions ensemble, à la manière d’une famille italienne nombreuse, bruyante, où tout le monde parle en même temps, mais profondément joyeuse et unie. Mes quatre enfants, sa fille Frédérique, Alexandra, Roch et moi : lorsque nous étions ensemble, les frontières entre sa famille et la mienne disparaissaient. Le surnom est resté, au point de devenir pour nous le nom affectueux de cette famille que cinquante années d’amitié avaient construite.
Lorsque j’ai annoncé la mort de Roch à mes enfants, mon fils Tristan m’a répondu simplement :
« La famille Fetuccini est en deuil. »
Il n’aurait pas pu mieux dire ce que nous ressentions tous. Nous te pleurons en ce moment même, Roch. Je pleure en écrivant ces lignes.
Je perds aujourd’hui l’un des êtres qui ont le plus profondément accompagné ma vie.
Son absence laisse un vide que rien ne pourra véritablement combler. Je sais que je porterai désormais ce vide avec moi jusqu’au bout de ma propre vie.
Adieu, Roch.
Adieu, mon ami.
Adieu, mon frère.
Luis Favre
13 septembre 2026









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