Son parcours personnel l’a convaincu que la social-démocratie peut fonctionner et que le monde des « affaires » n’est pas nécessairement incompatible avec ce qu’on identifie d’habitude comme étant des politiques de « gauche » (redistribution de la richesse en « aval » ― citoyens, consommateurs, payeurs de taxes ― produite en « amont » ― industries, commerces, géants de la tech ―, impôt progressif ― donc, contribution des grandes entreprises et des mieux nantis au Trésor public ―, politiques d’ouverture à l’immigration, défense des droits sociaux ― femmes, classes populaires, minorités ethnoculturelles et sexuelles, etc.) Ruba est conséquente avec elle-même : son « modèle » social-démocrate a besoin de intervention de l’État pour protéger les PME (milieu socio-économique d’où elle vient) contre la voracité sans limites des multi et trans-nationales qui ne tolèrent pas la concurrence, même celle qui ne menace pas réellement son monopole (lesdites PME de Ruba).
Malheureusement, ni Ruba ni le parti ne propose de réforme importante concernant la fiscalité des grandes entreprises afin qu’elles contribuent à la mesure de l’importance de leur poids économique dans la société (le pourcentage d’impôt qu’elles paient, à la fois par rapport à leurs chiffres d’affaires et les profits qu’elles réalisent et par rapport au Budget total de l’État est en diminution depuis plusieurs dizaines d’années, diminuant de façon importante la marge de manœuvre des gouvernements pour financer adéquatement les programmes sociaux au bénéfice de toute la population). L’impôt sur le patrimoine (à partir de 100 millions $) est déjà un début mais s’avérera nettement insuffisant aux vues des défis qui vont s’imposer de façon de plus en plus criante à l’État avec les catastrophes climatiques dont l’intensité augmente un peu plus à chaque année, le vieillissement de la population, l’appauvrissement grandissant des classes moyennes auparavant protégées par l’État Providence que Ruba veut remettre sur pied.
À l’ère des oligopoles numériques, de l’économie de guerre qui s’impose un peu partout en Occident (États-Unis, Europe, Canada), que peut faire une province comme le Québec dont le poids démographique, économique et politique représente peu de choses dans le brouhaha actuel des affaires internationales ? Concrètement, que le prochain gouvernement soit un peu plus à gauche ou un peu plus à droite que celui qui a dilapidé les fonds publics pendant deux mandats consécutifs pour des projets « broche à foin » ne changera pas grand-chose à la donne général. Par contre, d’un point de vue « symbolique » (et le « symbolique » est important en politique), le Québec peut montrer la voie et servir d’exemple d’un Peuple qui ne s’en laisse pas imposer par le chantage des grosses légumes et leurs commissionnaires, prêts à toutes les bassesses pour ne pas froisser la susceptibilité de Sa Majesté.
Le Maire de New York, Zohran Mamdani, en est un bel exemple. Pour l’instant, ses appuis restent marginaux (eu égard aux centaines de millions d’électeurs américains de tendance plutôt conservatrice) mais son initiative fait boule de neige et inspire d’autres politiciens à la fibre gauchiste en leur donnant le courage de passer à l’action et de ne pas se contenter de regarder benoîtement Donald Trump faire la pluie et le beau temps du haut de sa vision « toxique » de la Présidence d’une Superpuissance. Cela constitue une épine dans le pied de ces Néo-fascistes pour qui la « Société » n’existe pas, ni d’ailleurs aucune réalité (socio-économique, environnementale, politique) qui vient s’interposer entre leurs désirs « compulsifs » de pouvoir et de plaisir narcissique et la réalité brute des faits avec les limites inhérentes à l’intervention de l’Homme dans la nature pour satisfaire ces fantasmes de jouissance absolue. Et une épine dans le pied peut s’infecter jusqu’à le gangrener et menacer le corps tout entier si l’infection n’est pas traiter à temps. Le mieux que puisse faire QS dans ce contexte, c’est d’incarner cette épine dans le pied d’un Mark Carney qui, sans le dire ouvertement, doit finalement trouver pas si folle l’idée de devenir le cinquante-et-unième État américain (ça faciliterait les négociations avec un ahuri qui n’a jamais cru une seule seconde à la vertu des négociations entre pays souverains).
Faire de la politique autrement ?
Stéphane Bureau, qui aime se présenter comme « progressiste » mais qui fait toujours sa part à la « réaction », question de garder l’équilibre (c’est bon pour les « affaires », c’est bon pour les « Contacts »), s’est heurté aux balbutiements de Ruba Ghazal concernant la question du féminisme et des rapports de pouvoir à l’intérieur de parti, questions soulevées par les dernières expériences « douloureuses » à cet égard de Catherine Dorion et de Émilise Lessard-thérien lorsqu’elles étaient en fonction comme députée et Co-porte-parole solidaire. Ruba a usé de la même manœuvre de diversion que celle utilisée par les personnes en autorité lorsqu’elles font face à un problème qu’elles ne veulent pas regarder en face, c’est-à-dire en sous-estimer l’ampleur et l’importance en usant de comparaisons douteuses : « Nous sommes le parti le plus « féministe » à l’Assemblée nationale ! » Sans doute. Considérant le conservatisme bien ancré dans cette Institution séculaire, être le moins pire n’est pas de très bonne augure et, surtout, ne résout pas le problème à l’interne.
L’auteur de cet article a pu observer le même « malaise » chez l’autre porte-parole solidaire lors d’un récent rassemblement amical, « festif », à Trois-Rivières. À la remarque désobligeante à l’effet que l’aile parlementaire de QS avait littéralement abandonné son député de Maurice Richard face aux attaques mesquines, pernicieuses, toutes imprégnées d’hypocrisie bien-pensante des médias et des autres partis dans l’affaire des tendances « xénophobes » à l’Assemblée dénoncées par Haroun Bouazzi, tendances bien réelles non seulement chez François Legault, Paul St-Pierre Plamondon (PSPP) ou Jean Boulet et Jean-François Roberge mais aussi de plus en plus dans la société civile depuis l’adoption de la Loi 21 sur la laïcité de l’État, Sol Zaneti s’est « enfargé » dans des : « euh…, oui mais euh…, c’est que euh… » Bref, une réponse confuse qui cache la navrante vérité à l’effet que l’establishment de QS tient à nourrir l’image d’un parti de « gauche » bien-comme-il-faut, qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre, qui prend des détours pour dénoncer du bout des lèvres de graves dérives identitaires qui s’emparent du Québec comme elles se sont déjà emparées des États-Unis, de la France et d’une bonne partie de l’Europe de l’Est. Ça s’en vient ici aussi...
Que faire ?
La « gauche » de la « gauche » à QS trouve, avec raison, que les instances décisionnelles du parti ne sont pas asses « radicales » et affirmatives dans leurs prises de position, qu’elles tentent constamment de sauver à la fois la chèvre et le chou, qu’elles diluent le progressisme des origines dans le marketing politico-médiatique et qu’elles confondent programme politique avec stratégies « électoralistes » dictées par les firmes de relations publiques pour accéder au pouvoir. Autrement dit, former un « parti de gouvernement » à moindres frais, ce qui signifie rassurer les détenteurs de capitaux comme quoi la gauche québécoise n’est pas anticapitaliste et qu’il y aura toujours moyen de s’entendre entre gens de bonne volonté. C’est un peu le projet (et le pari) de Ruba qui semble avoir pu concilier ces contraires dans sa vie professionnelle et active, du moins si l’on en croit ses propos et confidences à Stéphane Bureau. De là à vouloir projeter cette expérience « singulière » à la collectivité, il y a un saut qu’on ne saurait effectuer sans risquer de tomber dans le vide, ce qui vaut pour la vie individuelle et personnelle ne valant pas nécessairement pour la vie sociale et politique1
Les prochaines élections provinciales vont être déterminantes pour l’avenir de Québec Solidaire ainsi que pour celui de la gauche (à court et moyen terme), du moins dans sa version parlementaire. « Si la tendance se maintient... », QS risque de récolter encore moins de votes (sur l’ensemble du territoire) que le PCQ de Éric Duhaime qui va vraisemblablement faire son entrée à l’Assemblée Nationale. Les distorsions représentatives causées par notre archaïque mode de scrutin uninominal à un tour que dénonce la gauche depuis belle lurette vont sans doute, cette fois-ci, lui être favorables parce que malgré des intentions de vote en nette diminution, le parti peut s’en sortir en gardant un certain nombre de député(e)s à l’Assemblée (difficile de dire combien en ce début de campagne électorale).
Une chose est sûre, par contre, ce seront les prises de position de ce qu’il restera de l’aile parlementaire du parti sur les bancs de l’Assemblée qui seront déterminantes pour la suite. Dans l’éventualité d’un recentrage maintenu ou encore plus accentué, la pertinence de QS sur la scène politique provinciale diminuera à la mesure de cette frilosité idéologique. À l’inverse, prendre acte de l’impasse que constitue la volonté de ressembler aux autres partis (en particulier le PQ ― si ce n’est celui de PSPP, celui, « mythifié », de René Lévesque) ou, du moins, de ne pas trop s’en distinguer afin de demeurer un « parti de gouvernement » (ce qui est absurde puisque tout parti présent à l’Assemblée Nationale aspire à former ce gouvernement ― ce ne sont que les moyens pour y arriver qui changent), renoncer à cette stratégie perdante et renouer avec une forme ou l’autre de radicalité qui motiva la fusion de l’UFP et d’Option Citoyenne deviendra la seule option possible pour ne pas disparaître complètement des radars et être confiné à la marge.
Ce serait alors un échec supplémentaire pour la gauche québécoise de s’inscrire durablement dans le paysage politique alors que nos cousins français tiennent bon, à telle enseigne qu’ils sont au portes du pouvoir à l’Élysée et pourront vraisemblablement former une majorité à l’Assemblée Nationale en s’alliant avec d’autres partis qui partagent, sinon la lettre, du moins l’esprit de leur programme de redistribution de la richesse et du patrimoine. L’adversité idéologique, médiatique, institutionnelle y est pourtant d’une ampleur qui dépasse largement les lamentations de nos François Lambert ou celles des pleurnichards de nos banlieues caquistes, effrayés à l’idée de perdre leurs droits acquis sur leurs véhicules motorisés (VUS, VTT et autres quatre-roues bruyantes et polluantes). Comme quoi il ne faut pas trop compter sur ce que Ruba appelle notre « culture (québécoise) du compromis » pour faire avancer les idées de la gauche qui seront toujours en porte-à-faux dans un système capitaliste devenu de plus en plus totalitaire...
Notes
1.Nonobstant le fait que de richissimes individus racontent s’être sortis de la misère ― mère célibataire, milieu populaire, pauvreté ambiante, délinquance généralisée ― de par la « seule » force de leur volonté, nourrissant ainsi le « mythe » du self-made-man à l’origine de l’Américan dream (sur lequel s’appuie Donald Trump pour électriser ses partisans lors de rassemblements tape-à-l’œil dont raffolent les médias conservateurs pour promouvoir des politiques réactionnaires, illibérales, xénophobes et racistes), pour un qui s’en est sorti par lui-même (faudrait voir, dans le détail, comment il s’y est pris), des centaines, voire des milliers d’autres vont demeurer prisonniers de leurs conditions socio-économiques sans que l’on puisse, objectivement, en expliquer la raison par des causes individuelles. Historiquement, ce sont des mesures de redistribution de la richesse qui réussissent à diminuer les inégalités entre classes sociales et non la promotion de l’initiative individuelle comme seul remède aux problèmes causés par ces inégalités.
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