Édition du 12 novembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

S'unir pour créer un récit collectif de victoires

En fin de semaine dernière a eu lieu le troisième camp de formation du réseau Lutte commune qui milite depuis 2015 pour un syndicalisme de transformation sociale.

Auteur : Fabien Torres, professeur de sociologie et membre du réseau Lutte commune.

Pour la troisième année, ateliers et panels se sont succédés autant pour aider les militant.e.s à s’organiser dans leurs milieux de travail que pour se tenir au courant des luttes actuelles menées par les travailleur.se.s et les étudiant.e.s dans l’objectif de consolider des réseaux de solidarité. Cette année, il en est ressorti de manière extrêmement claire que ces militant.e.s provenant de milieux de travail différents, vivent des problèmes similaires qui sont tous très interconnectés, en subissent des conséquences similaires et mettent en place différents types de stratégies que nous tenterons de regrouper à la fin de ce billet.

"Tout est dans tout"

Le panel d’ouverture de vendredi était composé de deux syndiqués lock-outés de l’Aluminerie de Bécancour (ABI), de deux travailleur.se.s de Postes Canada, d’une infirmière et de deux étudiantes impliquées dans le mouvement des CUTE (Comités unitaires sur le travail étudiant) qui revendique une rémunération de tous les stages. Chaque intervenant faisait des liens naturellement avec les autres, ces derniers ont démontré de manière évidente que "tout était dans tout". Évoquant des multinationales ou des gouvernements désirant abaisser les conditions de travail des employé.e.s (temps supplémentaire obligatoire, attaquer les fonds de pension, tâches plus aliénantes, etc.), des balises imposées dans des négociations les rendant alors sclérosées, des collègues traumatisés ou cyniques par des souvenirs de lois spéciales à répétition, des peurs des conséquences juridiques d’organiser certaines activités plus visibles, des sensations d’être défendu par des centrales syndicales qui cherchent parfois davantage à se disputer entre elles, et des découragements de la désinformation créée par les médias autour de sa lutte menée, il était palpable que les panélistes ainsi que les militant.e.s dans la salle vivaient des situations extrêmement similaires et partageaient ainsi multiples formes de vulnérabilité.

La normalisation d’une vie d’exploité.e

Les conséquences de ces conditions de travail qui se dégradent et de la sensation d’être impuissant face à cela, sont sans surprise, également similaires : dégradation du climat de travail, augmentation des arrêts de travail et des épuisements professionnels, perte de l’enthousiasme de rejoindre son milieu de travail, normalisation des départs et l’acceptation implicite que l’individu est responsable d’avoir craqué alors que c’est le milieu de travail qui est toxique. Et on y retourne car comme le dit bien le sociologie Marcelo Otero : "la panne de l’action est synonyme, à terme, de mort sociale. Hors de l’univers du travail, point de salut social". (Marcelo Otero, La dépression : une vraie maladie ?, ACFAS, 2014).

À long terme, cela normalise la vie d’exploité.e, perçue comme étant normale, objective et celle qui nous est proposée dans le présent et dans le futur. Les étudiant.e.s impliquées au CUTE, en démontrant que ce sont surtout les stages où les femmes sont majoritaires qui sont non rémunérés, émettent l’hypothèse que cela pouvait constituer une manière de préparer les femmes à des conditions de travail moins bonnes.

Les stratégies de résistances

Il est possible de manière non exhaustive et hautement intuitive de distinguer les stratégies évoquées au cours de la fin de semaine en plusieurs catégories : celles de résistance, celles de visibilité et celles de transformation sociale. Chacune d’entre elles comportent leurs bienfaits (à court ou long terme) et leurs inconvénients.

Les stratégies de résistance sont les actions décidées de manière plus ou moins spontanée et visant à exprimer que la corde a lâché. Des sit-in, occupations de bureaux, grève du zèle, lettres ouvertes, groupes facebook dénonçant les mauvaises conditions : ces actions constituent des réels cris d’alerte et des appels à respecter la dignité des travailleur.se.s.

Les stratégies de visibilité sont plus que nécessaires car elle permettent de transmettre le message désiré. Le traitement médiatique pouvant être un obstacle, ce sont souvent les personnes elles-mêmes, bénévolement ou pas, qui font des tournées des régions ou de milieux de stages et de syndicats pour aller chercher le soutien financier et humain.

Le souci est que plus elles sont d’envergure, plus elles risquent d’être coûteuses en argent et en temps, qui sont les deux denrées de plus en en plus rares dans notre système croissanciste.

Participer aux grandes manifestations, effectuer des visites de milieux en grève ou en lock-out, klaxonner les manifestants pour les encourager, reconnaitre le travail bénévole gigantesque effectué, ou même sourire à une personne portant le macaron illustrant une cause que l’on soutient, tous ces moments, où chacun d’entre nous peut représenter la population pendant un court laps de temps et apporter du soutien, sont extrêmement précieux et font du bien au coeur militant. Ce dernier vivant en effet une double vulnérabilité, celle de la précarité vécue et celle d’avoir la sensation de lutter parfois contre Goliath - triple vulnérabilité si on ajoute au militant.e des facteurs de discrimination genrée ou raciale, ces moments d’entraide et de solidarité représentent de réelles bouffées d’air frais pour continuer à avancer.

À chaque geste, à chaque moment d’entraide, nous nous rapprochons et nous réalisons que nous ne sommes pas seul.e.s. à ressentir ces vulnérabilités. À chaque action où nous ouvrons les possibilités, nous ressentons une fébrilité profonde et intérieure qui nous donne la force de continuer. À chaque moment, nous nous transformons socialement collectivement. À l’instar des mouvements de grève des enseignants aux États-Unis qui nous ont été racontés samedi matin - 485 200 travailleur.se.s ont été en grève en 2018 soit le plus grand nombre depuis 1986 , nous devons mettre nos énergies à construire notre récit collectif de victoires (comme l’a mentionné une travailleuse des Postes au cours du camp) et nous persuader que la victoire est au bout du chemin, quel que soit la loi ou l’obstacle qui s’y présentera. Le Québec en a connu de nombreuses, que ce soit dans les victoires syndicales, les grèves étudiantes ou les mouvements sociaux. Rassembler ces récits, ces consciences, est une étape indispensable pour défendre ses intérêts de (futur.e.s) travailleur.se.s et des services donnés par ces derniers.

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