Ces dernières semaines, le débat sur les sanctions économiques et politiques a de nouveau occupé une place centrale sur les réseaux sociaux, notamment en lien avec des pays comme l’Iran, Cuba ou le Venezuela. Tant les détracteurs que les défenseurs de ces mesures ont alimenté un discours souvent présenté en termes moraux : sanctionner pour punir des régimes jugés illégitimes. Or, cette narration occulte délibérément une réalité historique persistante : les sanctions ne sont pas appliquées contre des individus ou des élites politiques, mais contre des peuples entiers.
À partir de cette conviction, je continue de considérer comme profondément immorale la défense des sanctions par des dissidences internes ou externes qui prétendent agir au nom de ces peuples. La faim, la pénurie et les privations associées aux sanctions ne sont ni une abstraction théorique ni une exagération propagandiste : elles constituent une expérience concrète, quotidienne et transmise de génération en génération. L’histoire de l’Espagne franquiste de l’après-guerre en apporte une démonstration d’une grande brutalité.
L’Espagne de l’après-guerre et le début de l’isolement international (1945-1950)
Après la défaite des puissances de l’Axe lors de la Seconde Guerre mondiale, le régime de Francisco Franco fut perçu par une large partie de la communauté internationale comme un vestige du fascisme européen. Bien que l’Espagne n’ait pas participé officiellement au conflit, l’aide reçue de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste pendant la guerre civile, ainsi que l’affinité idéologique du régime, placèrent le franquisme sous la surveillance des Nations Unies nouvellement créées.
En 1946, l’Assemblée générale de l’ONU adopta la résolution 39(I), qui condamnait explicitement le régime franquiste pour son origine et sa nature autoritaire. Elle recommandait aux États membres de retirer leurs ambassadeurs de Madrid, d’exclure l’Espagne des organisations internationales et d’isoler diplomatiquement le pays tant qu’un gouvernement représentatif n’aurait pas été mis en place. L’Espagne se retrouva ainsi hors de l’ONU, exclue du plan Marshall, et soumise à un isolement international sévère.
Il n’exista pas d’embargo économique formel comparable aux sanctions contemporaines, mais le blocage diplomatique et financier indirect eut des effets dévastateurs : difficultés extrêmes d’accès au crédit, pénurie de devises, d’énergie, de nourriture et de matières premières, et une économie contrainte à l’autarcie. La France, en outre, ferma sa frontière avec l’Espagne en 1946, accentuant encore cet isolement.
Quand les sanctions frappent celles et ceux qui ne gouvernent pas
C’est dans ce contexte que mes grands-parents, déjà pauvres avant même les sanctions, vécurent une après-guerre marquée par la faim et la pénurie. Dans leur foyer, les lentilles n’étaient pas cuisinées « au jugé » : elles étaient comptées une à une dans la marmite, afin que chacune de leurs filles puisse manger de manière égale. Il ne s’agissait ni d’un geste symbolique ni d’une métaphore morale, mais d’une pratique de survie.
Ils ne faisaient pas partie du régime, n’occupaient aucune fonction de pouvoir et ne prenaient aucune décision politique ou militaire. Pourtant, eux — comme des millions de familles espagnoles — payèrent le prix de l’isolement international. C’est là une constante historique des sanctions : elles n’affaiblissent pas le pouvoir, elles affaiblissent la vie quotidienne de celles et ceux qui sont déjà en situation de vulnérabilité.
Les sanctions n’ont pas fait tomber le régime
Loin de provoquer la chute du franquisme, l’isolement contribua à renforcer le contrôle interne du régime. Franco sut instrumentaliser la punition extérieure pour construire un récit nationaliste et victimaire, justifier la répression et persécuter avec une violence accrue la dissidence politique, en particulier communiste et syndicale. Pendant des décennies, des centaines de milliers de personnes furent emprisonnées, assassinées ou portées disparues, laissant derrière elles l’un des plus vastes systèmes de fosses communes au monde, juste derrière le Cambodge.
Le régime ne se contenta pas de survivre aux sanctions : il dura plus de quarante ans.
La levée progressive de l’isolement (1950-1955)
Avec le début de la Guerre froide, le critère moral qui avait justifié l’isolement de l’Espagne fut remplacé par des considérations géopolitiques. En 1950, l’ONU adopta la résolution 386, mettant fin à la recommandation d’isolement diplomatique. En 1953, les pactes de Madrid avec les États-Unis intégrèrent l’Espagne dans la stratégie occidentale en échange de bases militaires et d’une aide économique. En 1955, l’Espagne fut officiellement admise à l’ONU.
Le message fut clair : les sanctions ne répondaient pas à une défense inconditionnelle des droits humains, mais à des intérêts conjoncturels. Lorsque le régime cessa d’être encombrant et devint utile, la punition disparut.
Une leçon pour le présent
L’expérience historique de l’Espagne franquiste devrait servir d’avertissement face à l’enthousiasme contemporain pour les sanctions contre des pays comme l’Iran, Cuba ou le Venezuela. Les sanctions ne libèrent pas les peuples, ne démocratisent pas les régimes à elles seules et ne punissent pas de manière sélective celles et ceux qui détiennent le pouvoir. Ce qu’elles font, encore et toujours, c’est approfondir la souffrance des populations, en particulier de celles et ceux qui disposent du moins de marges pour y résister.
Les lentilles comptées par mes grands-parents ne sont pas une anecdote nostalgique du passé : elles sont la preuve matérielle que les sanctions ont toujours un visage humain, même lorsque celles et ceux qui les défendent préfèrent détourner le regard, à la recherche de gains politiques au prix de la souffrance de leurs propres peuples.
Manuel Tapial est un militant social et chercheur sur les mouvements populaires et la justice internationale. Il vit à Montréal et collabore avec des plateformes d’analyse politique et de défense des droits humains, avec un accent particulier sur la solidarité internationale et les droits des peuples marginalisés.
metapial@icloud.com
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