Édition du 20 septembre 2022

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Monde du travail et syndicalisme

Selon le syndicaliste, Unai Sordo : « La réforme du travail est l’antithèse parfaite des précédentes »

Précarité, sous-traitance... Le gouvernement a adopté une loi d’une portée sans précédent. *Secrétaire général des Commissions ouvrières, Unai Sordo revient sur cette avancée. *

L’Humanité, France, lundi 21 mars 2022*

Par Thomas Lemahieu

Le chiffre est sorti en fin de semaine dernière, et c’est le premier indicateur qui mesure l’un des effets de la vaste réforme du marché du travail, adoptée début février, en Espagne : dans un pays miné par la précarité depuis des décennies, et plus encore depuis la déferlante austéritaire qui a ravagé son droit social en 2012, le nombre de contrats à durée indéterminée a bondi de 22 % en février. « La politique que nous menons est très efficace, c’est un pari payant », s’est réjouie la communiste Yolanda Diaz, ministre du Travail et vice-présidente du gouvernement Sanchez, à qui l’on prête par ailleurs l’intention de lancer un mouvement politique débordant sa coalition d’origine, Unidas Podemos.

*L’Humanité.*** Quelle portée a la réforme du travail qui découle de l’accord que vous avez, en tant que secrétaire général des Commissions ouvrières ( CCOO ), trouvé avec le patronat ?

*Unai Sordo.*** Cette réforme apporte une amélioration substantielle des droits des travailleurs. Il s’agit du paquet de mesures législatives le plus ambitieux qui ait jamais été mis sur la table pour s’attaquer au travail temporaire avec, en particulier, le recours abusif aux multiples contrats précaires. L’Espagne est, rappelons-le, le pays avec le taux d’intérim et de contrats courts le plus élevé de toute l’Union européenne.

Par ailleurs, la négociation collective, fortement dégradée en 2012, a été rétablie dans ses grands principes : en Espagne, les accords seront de nouveau valables pour une durée indéfinie, et les accords d’entreprise ne pourront pas servir à réduire les salaires convenus dans les accords de branche. Enfin, des alternatives aux licenciements ont été gravées dans le marbre, avec une forme de nouveau chômage partiel ( Erte ) qui, au plus fort de la pandémie, a sauvé plus de 3 millions d’emplois.

Dans son ensemble, c’est donc une réforme qui permet de pérenniser les embauches, d’éviter les licenciements, de donner plus de force au monde du travail dans la négociation collective et d’améliorer les conditions dans les entreprises sous-traitantes. Lors de la crise précédente, la stratégie était rigoureusement inverse : faire baisser les salaires, précariser les embauches et faciliter les licenciements. C’est pourquoi je dis, et je maintiens, que cette réforme est l’antithèse des précédentes.

L’Humanité.Comment faire respecter l’accord ?

Unai Sordo.Avec l’accord transposé dans la loi, il y a une augmentation très importante des sanctions pour les entreprises qui ne respectent pas la législation sur les contrats de travail. Évidemment, les moyens de l’inspection du travail et la bonne utilisation des métadonnées dans les déclarations transmises à l’administration seront essentiels, car le non-respect des causes et surtout des délais d’utilisation des contrats temporaires sera beaucoup plus contrôlable et vérifiable. En tant que syndicat le plus représentatif d’Espagne, les Commissions ouvrières auront un rôle de contrôle très important à jouer à travers les comités d’entreprise et les sections syndicales. Nous comptons réintégrer tout ce que les patrons ont désintégré, et l’occasion de le faire nous est donnée désormais…

L’Humanité.Depuis l’approbation de la réforme, le salaire minimum a été augmenté à 1 000 euros net en Espagne, sans le patronat, cette fois... De quoi compenser la hausse du coût de la vie ?

Unai Sordo.En Espagne, l’inflation glissante sur douze mois a dépassé les 6 % en 2021. Ajoutez maintenant les énormes incertitudes après l’invasion de l’Ukraine et les sanctions contre la Russie qui auront un impact sur l’économie mondiale. Mais, en restant sur l’année 2021, les deux tiers de cette inflation à 6,1 % sont liés aux prix de l’énergie. Et pas seulement à cause de la hausse du coût des produits comme le gaz, mais surtout à cause d’un système de tarification de l’énergie inéquitable, qui fait que la totalité du prix du mix énergétique est payée au prix de la production d’énergie la plus chère. Ce modèle doit être revu, et pas seulement en Espagne, dans toute l’Europe. D’autre part, nous avons besoin d’un fort renforcement de la souveraineté énergétique par le biais de sources de production où nous avons une grande marge d’amélioration, comme les énergies renouvelables.

Pour faire face à cette inflation, il faut absolument garantir l’amélioration du pouvoir d’achat et les augmentations de salaires. Cela peut être fait en concluant des accords de deux ou trois ans, qui garantissent de telles évolutions dans le temps. De telle sorte que les salaires puissent croître sans générer de spirales inflationnistes. Aujourd’hui, en Espagne, les salaires peuvent augmenter sans générer de hausses de prix : les salaires subissent l’inflation, ils ne la provoquent pas.

L’Humanité.La gestion de la pandémie a consacré une forme de retour de l’intervention publique dans l’économie au sein de l’Union européenne ( UE ). Comment creuser cette brèche dans le consensus néolibéral si largement répandu sur le continent ?

Unai Sordo.Je ne voudrais pas paraître naïf. La réponse à la crise du Covid a été très différente de celle de la crise financière précédente, car il s’agissait cette fois de la survie même de l’UE, en termes politiques et économiques. Le risque d’effondrement était général et évident, si l’économie n’avait pas été placée sous oxygène lorsque la pandémie a tout mis à l’arrêt. Sur fond d’expérience du Brexit, une nouvelle dose d’austérité aurait fait imploser l’UE. Mais, évidemment, je ne pense pas que les faucons austéritaires aient changé leur façon d’appréhender l’économie, la société et le modèle de construction européenne.

Mais, au-delà, on a administré la preuve, dans ces circonstances, de la nécessité de la puissance et des services publics, de l’État garant de la cohésion sociale. De plus, sous l’impulsion du plan de relance NextGenerationEU ( NGEU ), s’ouvrent des perspectives pour certaines politiques sectorielles et industrielles qui manquent cruellement en Espagne depuis des décennies.

C’est un moment clé pour promouvoir une controverse à grande échelle sur les idées et l’hégémonie dans les récits, après des décennies de déluge individualiste et d’offensive néolibérale. Par exemple, en Espagne, la démonstration est faite : avec une politique fortement interventionniste en matière sociale, il est possible de perdre beaucoup moins d’emplois que dans d’autres crises, de les regagner plus rapidement, et même de le faire en augmentant dans le même temps le salaire minimum interprofessionnel de près de 40 % !

Les tentatives ne manqueront pas pour revenir au plus vite au dogmatisme néolibéral, avec un nouveau pacte de stabilité et de croissance qui place au centre les objectifs de dette et de déficit publics afin d’entraîner un nouveau cycle de coupes budgétaires dans les droits sociaux. De plus, à partir d’un message prétendument contradictoire, le populisme d’extrême droite tente de fédérer les mécontentements pour sauver les billes du néolibéralisme, le temps qu’il récupère l’hégémonie.

En Espagne, la droite, par exemple, a développé un processus sans précédent de détérioration des services publics, de délégitimation du gouvernement et de boycott du NGEU. Attention toutefois, cette analyse est antérieure à l’escalade de la guerre en Ukraine, qui va définir de nouvelles priorités, peut-être un nouveau cadre d’analyse et la direction que prendra l’UE dans les années à venir.

L’Humanité.Avec l’adoption d’extrême justesse de la réforme du travail, la situation est encore plus compliquée, non ?

Unai Sordo.Oui, la réforme du marché du travail a bien failli ne pas être adoptée au Parlement parce que les partis de la gauche nationaliste ont privilégié une stratégie d’érosion du gouvernement et une attaque, en particulier, contre la ministre du Travail, Yolanda Diaz, qu’ils considèrent comme une future concurrente dans le champ électoral. Pour CCOO, ce qui s’est passé a mis en danger cette réforme, mais aussi tout le reste de la législature. C’est lamentable. Or, la période que traverse l’Espagne est dangereuse. Non seulement un parti d’extrême droite, comparable aux autres expressions nationales populistes à caractère réactionnaire ailleurs en Europe, a émergé avec force. Mais le Parti populaire lui-même est infecté par ce virus.

En Espagne, il y a une opération de déstabilisation à laquelle une partie du pouvoir économique et médiatique ainsi que des segments de l’appareil d’État ne sont pas étrangers. La droite a entamé la législature en contestant la légitimité du gouvernement. C’est une constante en Espagne depuis 2004, mais maintenant ça prend des connotations plus inquiétantes encore, car nous sommes désormais face à une vague évidente, réactionnaire, néonationaliste et antiprogressiste.

Pour contrecarrer cette dynamique, l’alternative est complexe. Un agenda social puissant me semble indispensable, avec le déploiement des effets économiques des fonds européens. Il faut en effet améliorer les conditions de vie de notre majorité sociale. Cette condition est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Dans une société occidentale comme la nôtre, il y a eu un intense processus de dislocation des liens collectifs. Cela a conduit à une société individualiste et irrationnelle au plan politique. Dans ce contexte, après des décennies d’infusion néolibérale, l’amélioration des conditions matérielles de vie risque de n’être appréhendée que comme une manifestation clientéliste en quelque sorte : on perçoit les améliorations sans les expliquer par une forme de conscience sociale et sans mesurer qu’elles sont en ­réalité les conséquences d’une position politique progressiste.

On le voit depuis des années, toute dégradation des conditions de vie est, elle, récupérée immédiatement par le populisme d’extrême droite qui prétend offrir de simples refuges culturels, aussi stupides qu’ils puissent nous paraître : la patrie dans son sens réactionnaire, les vieilles masculinités, l’ordre face au soi-disant ­désordre, etc. Nous avons besoin d’une nouvelle narration progressiste qui aille mener la bataille des idées.

* https://www.humanite.fr/monde/espagne/espagne-selon-le-syndicaliste-unai-sordo-la-reforme-du-travail-est-lantithese-parfaite <https://www.humanite.fr/monde/espag...>

Thomas Lemahieu

Journaliste au quotidien L’Humanité (France).

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