Édition du 29 septembre 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Élections québécoises 2026

Soigne ta gauche !

À l’heure des choix, le Québec a besoin d’équilibre !

Mon petit-fils aime les roues. Il aime les faire tourner, les pousser, les regarder rouler. À onze mois, il a déjà compris quelque chose que bien des adultes semblent avoir oublié, une roue ne peut avancer si elle perd son équilibre. Il la fait tourner d’un côté. Puis, presque naturellement, il la ramène de l’autre. Il ne connaît ni la gauche ni la droite. Il ne connaît ni les sondages, ni les partis, ni les idéologies. Et pourtant, dans son geste minuscule, il y a peut-être une grande leçon politique. L’équilibre.

Le 5 octobre prochain, les Québécoises et les Québécois seront appelés aux urnes. La campagne est commencée et quelque 6,4 millions d’électrices et d’électeurs sont inscrits sur la liste électorale. Nous ne sommes pas devant une élection comme les autres. Le monde change.

Partout, les démocraties occidentales sont traversées par une poussée des droites, des nationalismes, des populismes et, dans certains pays, de l’extrême droite. La colère contre le coût de la vie, l’immigration, les institutions et les élites nourrit cette vague.

Mais il serait trop facile de conclure que l’avenir appartient nécessairement à la droite. Ailleurs, une autre histoire s’écrit. La gauche cherche son chemin, se relève et se réinvente. Pourquoi pas nous aussi au Québec ?

Chez nous, le paysage est saisissant. Le plus récent sondage Léger donne 29 % au Parti québécois, 24 % à la CAQ, 22 % au Parti libéral du Québec, 15 % au Parti conservateur du Québec et seulement 10 % à Québec solidaire. Certes, rien n’est joué. La campagne ne fait que commencer.

Mais une chose devrait nous interpeller. Dans cette course à cinq, la seule formation qui se réclame clairement d’une gauche politique, sociale, écologique et solidaire se retrouve au dernier rang des intentions de vote.

Voilà le véritable sujet. Pas seulement celui de Québec solidaire. Pas seulement celui de la gauche. Celui de l’équilibre démocratique du Québec. Une démocratie saine permet à plusieurs visions de la société de s’affronter, de se corriger, de se répondre et de se limiter. Elle a besoin de contrepoids pour empêcher la concentration excessive du pouvoir et assurer la représentation de points de vue différents.

La démocratie a besoin d’une gauche forte, même lorsque la gauche n’est pas au pouvoir. Elle rappelle que la société ne se résume pas aux intérêts individuels, que le logement est aussi un droit, que l’école et la santé sont des biens communs, que l’environnement concerne tout le monde et que l’État peut être un instrument collectif.

N’oublions pas d’où nous venons. Une grande partie du Québec moderne est née d’un vaste mouvement de modernisation et de réformes sociales. La Révolution tranquille a modernisé l’État, démocratisé l’éducation, transformé le système de santé, laïcisé les institutions et donné à l’État québécois un rôle majeur dans le développement économique. La nationalisation de l’électricité et la création du ministère de l’Éducation sont devenues des symboles de cette transformation. Ce Québec croyait à l’éducation publique, à la santé, à la solidarité et à la capacité de construire des institutions communes. Une partie essentielle du Québec moderne est le fruit d’une histoire progressiste. C’est cet héritage que la gauche québécoise veut prolonger, approfondir et inscrire dans l’avenir.

Quand avons-nous commencé à avoir peur de notre propre solidarité ? Pourquoi avons-nous tant de difficulté à parler de redistribution de la richesse sans y voir une attaque contre les plus riches ? Pourquoi le mot « collectif  » semble-t-il parfois plus suspect que le mot « marché  » ? Et surtout, qu’est devenu le bien commun ?

Le bien commun n’est pas l’ennemi de l’individu. Il est ce qui permet à chacun de vivre librement parmi les autres. Une école publique forte, un système de santé accessible, des transports efficaces, un environnement sain et une société moins inégalitaire profitent à l’ensemble de la population. Voilà ce que nous oublions lorsque nous réduisons la politique à la défense de notre intérêt personnel.

Quand vous votez, pour qui votez-vous ? La question mérite d’être posée à chaque Québécoise et à chaque Québécois. Votez-vous seulement pour votre portefeuille, votre maison, votre quartier, votre groupe, votre génération, votre peur ou votre colère ?

Ou pensez-vous aussi à l’enfant que vous ne connaissez pas, à l’aîné que vous ne rencontrerez jamais, au voisin qui ne pense pas comme vous, au travailleur qui peine à payer son loyer, au jeune qui ne sait pas s’il pourra un jour acheter une maison et à ceux qui viendront après nous ?

Votez-vous pour vous ou pour le Québec ? La démocratie consiste aussi à replacer nos intérêts personnels dans quelque chose de plus grand. C’est cela, le sens du mot citoyen.

Il y a urgence de soigner la gauche au Québec. Il ne s’agit pas de demander à tous les Québécois de devenir socialistes, ni à tous les indépendantistes d’adhérer à Québec solidaire. Il s’agit de reconnaître l’importance de ne pas laisser disparaître une voix politique qui porte une autre conception de la société.

Ne laissons pas disparaître la gauche. Cette voix existe. Elle s’appelle Québec solidaire. On peut être en désaccord avec elle, critiquer ses propositions et lui reprocher ses erreurs, ses stratégies ou ses hésitations. Mais sa disparition modifierait profondément l’équilibre politique québécois.

Si la gauche disparaît, ce n’est pas seulement un parti de gauche qui disparaît. C’est un contrepoids démocratique qui s’affaiblit. Une démocratie a besoin d’une pluralité de voix. Elle a besoin d’une gauche capable de défendre la dignité humaine, la réduction des inégalités, le logement comme droit, la justice sociale et la transition écologique.

Pour les souverainistes, une question demeure essentielle, quel Québec voulons-nous rendre indépendant ? L’indépendance ne peut être seulement un changement de drapeau. Elle doit aussi être un projet de société, une volonté de reprendre collectivement la maîtrise de notre destin. La question nationale et la question sociale ne devraient pas être ennemies. Elles peuvent se rejoindre dans une même volonté de donner davantage de pouvoir aux citoyens sur leur avenir.

La roue tourne. Mon petit-fils continue de jouer avec sa roue. Il la fait rouler à gauche, puis à droite. Il la reprend, la remet sur son axe et recommence. La démocratie fonctionne un peu comme cela. Elle avance par tensions, oppositions, débats, corrections et mouvements de balancier.

La gauche corrige la droite, comme la droite corrige la gauche. Le pouvoir a besoin de l’opposition et la majorité a besoin de la minorité. C’est dans cette tension entre des visions différentes que la démocratie respire et demeure vivante. Lorsque le balancier reste trop longtemps du même côté, quelque chose finit par se briser. Les contrepoids sont là pour empêcher la concentration du pouvoir et permettre que les décisions soient examinées, contestées et améliorées.

Alors, au moment où tant de démocraties voient progresser les forces politiques qui proposent des réponses simples à des problèmes complexes, une question demeure essentielle, où va le Québec ?

À celles et ceux qui voteront le 5 octobre, une idée devrait demeurer au cœur de la réflexion, ne pas regarder seulement ce que le gouvernement peut donner, mais aussi ce que notre vote peut apporter à la société. Le Québec n’est pas une somme de consommateurs. Nous sommes une société, un peuple et des citoyens liés par une histoire, une langue, des institutions, une culture, un territoire et une responsabilité envers ceux qui viendront après nous.

Le bien commun n’est ni de droite ni de gauche. Mais il a besoin de voix capables de rappeler qu’il ne peut jamais être réduit au bien des plus forts. Alors oui, le Québec a besoin de soigner sa gauche, de ne pas la mépriser, de ne pas sous-estimer son poids sur les prises de décisions. De ne pas la laisser disparaître.

Une roue qui ne tourne que d’un côté finit par tomber. Mon petit-fils le sait déjà. Il n’a que onze mois. La roue tourne. À nous de veiller à ce qu’elle ne perde pas son équilibre.

À nous de décider où va le Québec.

Mohamed Lotfi
6 septembre 2026

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