Édition du 25 février 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Politique d’austérité

Lettre ouverte au fiscaliste Luc Godbout

Sommes-nous plus riches ou plus pauvres

Cher Luc Godbout,

Il y a quelques jours, vous avez publié votre nouvelle étude « L’évolution des revenus entre 1976 et 2011. Des éléments pour mesurer adéquatement l’enrichissement ou l’appauvrissement des ménages ». La stratégie médiatique d’une diffusion sous embargo a porté et les principaux médias ont repris en chœur, sans trop de questionnement critique, les conclusions que vous souhaitez tirer des chiffres.

Pourtant, une erreur méthodologique dans votre approche m’apparaît si importante que certains pourraient difficilement croire qu’elle ait été faite de bonne foi. Mais je préfère vous laisser le bénéfice du doute, pour espérer vous voir rectifier l’erreur.

Que nous dit au juste votre étude ? Essentiellement que les familles québécoises se sont enrichies depuis 35 ans. Pourtant, cela contredit à peu près toutes les études produites sur le sujet depuis des années.

Vous tentez ainsi de nous convaincre qu’il ne faut pas évaluer l’évolution des revenus des Québécois.es par tête de pipe, mais plutôt par ménage. En procédant ainsi, vous réussissez le tour de force de maquiller complètement le portrait.

Selon vos propres chiffres, le calcul par personne nous démontre que le revenu médian d’un.e Québécois.e a diminué de 17 % depuis 1976, ou 3 % après impôt. Quant à lui, le revenu médian d’une « famille économique » de deux personnes ou plus a augmenté de 10 %. C’est bien sûr cette dernière donnée que vous souhaiteriez que nous retenions.

Mais comment diable la moyenne de tous les individus peut-elle s’appauvrir alors que les familles s’enrichissent ? C’est là le tour de magie de votre analyse.

Les foyers dont les deux adultes travaillent sont considérablement plus nombreux aujourd’hui qu’il y a 35 ans. Le taux d’activité des femmes est passé de 37 % en 1976 à 57 % l’an dernier, faisant en sorte que le nombre d’heures travaillées par famille a augmenté d’environ 50 % sur la même période. Ce qui déconstruit le portrait dressé par les « lucides » qui reprochent aux Québécois.es de ne pas travailler suffisamment !

Le revenu familial est donc plus élevé non pas parce que les salaires horaires sont plus élevés en dollars constants, mais principalement parce que les familles travaillent plus d’heures à un taux horaire effectif moindre. Qui peut prétendre que la qualité de vie de nos familles s’améliore quand pour maintenir le niveau de vie, il faut consacrer beaucoup plus de temps à travailler.

M. Godbout, il faut le reconnaître : vous comparez des pommes et des oranges. La réalité professionnelle d’une famille de 1976 est trop différente de celle d’une famille d’aujourd’hui pour qu’une comparaison soit possible sur cette base. Comme fiscaliste, je me serais attendu à ce que vous utilisiez une méthodologie moins contestable.

Au lieu de jouer les alchimistes pour nous présenter la regrettable réalité de l’appauvrissement de la classe moyenne sous un jour plus encourageant, il faut saisir la réalité d’un constat qui a été fait de manière admirable à l’échelle de la planète par Thomas Picketty : comme dans la majorité des pays de l’OCDE, les Québécois.es de la classe moyenne se sont appauvri.es depuis 35 ans en raison de politiques économiques qui ont soutenu le capital et le profit des marchés financiers plutôt que de soutenir le développement social et la valorisation du travail.

Un débat extrêmement important pour l’avenir de la fiscalité québécoise s’ouvrira cet automne sur la base d’autres travaux réalisés par vous dans le cadre de la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise. Espérons des travaux plus crédibles pour éviter des réformes nuisibles à coup de propos jovialistes et de manipulations des chiffres.

Amir Khadir, député de la circonscription de Mercier

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