Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Sortir de l'impasse ? La campagne d'Avi Lewis et la stratégie de la gauche

Suite à l’effondrement quasi total du Nouveau Parti démocratique (NPD) canadien lors des élections fédérales de 2025, le paysage électoral canadien est désormais dominé par un bras de fer entre deux forces : un pôle technocratique et autoritaire de centre-droite autour des libéraux de Mark Carney, et une droite dure proche du mouvement MAGA autour des conservateurs de Pierre Poilievre. Ce conflit, tantôt substantiel, tantôt théâtral, ouvre la voie aux forces d’extrême droite qui s’inspirent de la montée des éléments racistes et fascistes aux États-Unis et ailleurs. Pendant ce temps, le président américain continue de menacer de subjuguer, voire d’annexer le Canada – des menaces qu’il ne faut pas sous-estimer.

C’est aussi une période riche en opportunités. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder le mouvement mondial de solidarité avec le peuple palestinien et la campagne électorale réussie de Zohran Mamdani à la mairie de New York, une percée politique pour la gauche. C’est dans ce contexte que la campagne du journaliste et militant Avi Lewis pour la chefferie du NPD a suscité beaucoup d’attention, d’engagement et de débats.

Lewis a obtenu le soutien de nombreux militants et responsables à gauche, en partie parce qu’il a pris des positions politiques audacieuses et prometteuses sur des questions importantes. Par exemple, il a plaidé en faveur de mesures visant à instaurer la propriété publique et le contrôle démocratique dans des domaines vitaux de l’économie tels que le logement, l’agro-alimentaire, les télécommunications et les banques. Il a également présenté une vision ambitieuse pour transformer notre économie grâce à une transition écologique qui inclut des garanties d’emploi pour les travailleurs quittant l’industrie destructrice du pétrole et du gaz. Il a fait de la lutte pour les droits des autochtones un thème central de sa campagne – ainsi que de la lutte pour une Palestine libre – et s’est exprimé haut et fort sur la nécessité de s’opposer à l’extrême droite partout où elle se manifeste.

Mais la valeur profonde de la campagne de Lewis, au-delà de ses propositions programmatiques, réside dans sa volonté de transformer le NPD et la façon de faire de la politique de la gauche. Lewis a clairement indiqué que le projet central de sa campagne est de construire un mouvement uni et puissant pour vaincre les menaces auxquelles nous sommes confrontés : organiser la solidarité avec les rassemblements populaires et les grèves, ainsi que d’unir et de mobiliser le soutien aux candidats de gauche lors des élections. Sa campagne a également été utile dans la mesure où elle crée le cadre d’un débat sérieux sur la stratégie et l’organisation de la gauche, un débat qui n’a pas eu lieu à l’échelle pancanadienne depuis très longtemps.

Politique et stratégie

Les petites organisations indépendantes de la gauche militante au Canada ont servi de terrain de formation important pour bon nombre de militants et d’intellectuels. Certains des dirigeants syndicaux et des mouvements sociaux actuels sont issus de ces milieux.

Pourtant, les organisations indépendantes canadiennes situées à gauche du NPD se trouvent dans une impasse stratégique depuis de nombreuses années. Cette impasse résulte en partie d’une culture organisationnelle et d’une vision rigides au sein de beaucoup de ces groupes, qui ont tendance à surestimer les possibilités politiques d’une période historique donnée. Ces groupes sont également parfois incapables de s’ancrer dans les luttes réelles sans perdre leur engagement fondamental en faveur du développement d’une pensée et d’une stratégie révolutionnaires. Certains de ces groupes s’acharnent à recruter de nouveaux membres, tandis que d’autres sombrent dans une sorte de quiétisme politique, cultivant une image d’eux-mêmes comme gardiens d’une orthodoxie de gauche tout en attendant un soulèvement populaire qui ne vient jamais – ou qui apparaît un instant, pour dépasser complètement ces organisations avant de finir par se dissiper.

Il y a certainement une place importante pour les marxistes et les socialistes révolutionnaires dans le paysage politique actuel au Canada. Mais fonctionner comme un réseau informel d’activistes animés des mêmes idées est une réponse inadéquate aux dangers et aux opportunités du moment présent. La campagne de Lewis nous semble être une ouverture qui pourrait nous permettre de sortir, ou du moins de secouer, cette impasse : un moment où la gauche révolutionnaire du pays pourrait se rapprocher de forces beaucoup plus importantes et plus larges.

Le NPD n’a jamais été un terrain stratégique neutre. Si Avi Lewis remporte la direction du NPD, il se retrouvera à la tête d’un parti remodelé par les réformes internes majeures mises en œuvre lorsque Jack Layton était le chef du parti (2003-2011), lesquelles visaient à « professionnaliser » le parti et à affaiblir ses liens avec les syndicats. Il en a résulté une concentration accrue des pouvoirs entre les mains du chef du parti et de son entourage immédiat, marginalisant davantage le rôle des associations de circonscription, des adhérents actifs, des organisateurs syndicaux et d’autres couches de la population. Cela a exacerbé la tendance du parti à se concentrer sur les manœuvres parlementaires au détriment d’autres priorités politiques telles que la construction et le maintien de sa base populaire.

Les permanents et les consultants du NPD ont des décennies d’expérience dans la manipulation des procédures du parti afin d’exclure les résolutions radicales lors des congrès et d’empêcher les personnes dont ils jugent les positions politiques indésirables d’obtenir l’investiture du parti lors des élections. Le NPD de l’Ontario a viré l’ancienne députée provinciale de Hamilton-Centre, Sarah Jama, de son caucus parlementaire pour sa solidarité avec la Palestine, tandis que le NPD de la Colombie-Britannique a disqualifié la candidature à la chefferie de la militante pour la justice climatique Anjali Appadurai. L’histoire du NPD est jonchée des cadavres d’initiatives qui préconisaient une orientation plus à gauche, du Waffle des années 1970 à la New Politics Initiative du début des années 2000, en passant par le Leap Manifesto des années 2010.

Il est clair que le NPD n’est pas un outil que Lewis ou n’importe quel autre projet de gauche peut facilement manier. Pourtant, la tendance du parti à décevoir ou sa capacité à écraser les mouvements de fond à gauche dans ses rangs n’ont rien de métaphysique. Comme tout parti politique, le NPD est une institution travaillée par des luttes de pouvoir et en proie à des contradictions – un terrain stratégique où des intérêts opposés se disputent la domination, que ces intérêts s’expriment dans les sections provinciales du parti, dans certaines associations de circonscription ou dans certains éléments de la bureaucratie fédérale du parti. Certains opposants au projet de Lewis préféreraient peut-être dissoudre le parti, voire rejoindre les libéraux, plutôt que de céder du terrain. Il appartient donc à Lewis et à ses alliés d’élaborer une stratégie et de former une coalition capable de tirer parti de ces contradictions.

Contrairement à l’idée reçue que l’on rencontre souvent à gauche, la marginalisation de la gauche au sein du NPD n’est pas entièrement due aux machinations bureaucratiques du parti. Si ces dynamiques ont certainement contribué à porter un coup sévère au projet socialiste Waffle lors du congrès fédéral du parti en 1971, les initiatives du Waffle ont été rejetées lors du congrès par les votes des militants. Les partisans des initiatives de gauche au sein du NPD ne peuvent se contenter de dénoncer les pratiques antidémocratiques du parti, car celles-ci sont inévitables. Nous devons plutôt être capables de les anticiper et de les contrer.

Le résultat dévastateur des élections fédérales d’avril 2025 pour le NPD a porté un coup sévère aux consultants, sondeurs et stratèges qui tiennent les rênes du parti depuis plus de deux décennies. Non seulement l’effondrement quasi total des voix du NPD a sapé la légitimité des méthodes internes en place depuis que Jack Layton était à la tête du parti, mais la perte du statut officiel du parti qui en a résulté a également privé le bureau du chef et le bureau de recherche du parti de leur financement. Cette situation a été aggravée par le fait que le parti est fortement endetté. Déstabilisé et en crise, le NPD fédéral est peut-être aujourd’hui plus ouvert à une réorientation socialiste et démocratique qu’il ne l’a été à aucun moment au cours des dernières décennies, même si les forces conservatrices au sein du parti ne manqueront pas de s’y opposer.

Vers une stratégie d’engagement avec le NPD

Dans des forums publics et des conversations privées avec des militants, Lewis a lui-même évoqué toutes ces réalités. Il semble conscient que son projet politique se heurtera à de sérieuses forces contraires, tant au sein du NPD qu’au-delà, qui l’inciteront à faire des compromis et à trahir les mouvements sociaux que le parti prétend soutenir. En conséquence, Lewis a envisagé de transformer les associations de circonscription du NPD en centres d’organisation communautaire et d’activisme, dans le but de construire le type de réseaux populaires de masse qui peuvent à la fois soutenir son projet et faire pression pour qu’il s’en tienne à son programme déclaré. Il a également émis l’hypothèse que la création d’organisations indépendantes ou quasi indépendantes agissant à la fois au sein et en dehors du NPD, à l’instar du DSA aux États-Unis ou de Momentum au Royaume-Uni, pourraient s’avérer nécessaires pour créer de tels réseaux et exercer une telle pression. Lewis connaît bien la culture politique socialiste et il est sans doute très conscient des échecs des initiatives socialistes passées au Canada et à l’étranger : les leçons des campagnes de Bernie Sanders et Jeremy Corbyn, ainsi que l’expérience du gouvernement de gauche Syriza en Grèce ou des gouvernements de gauche dits de la « vague rose » en Amérique latine.

Cependant, bien que la campagne de Lewis ait souvent évoqué l’intérêt de créer ces centres et ces organisations indépendantes, la mise en place des bases nécessaires n’a pas été une priorité de la campagne jusqu’à présent. De manière assez logique, la campagne s’est concentrée sur le recrutement de nouveaux membres et la mobilisation des membres actuels, c’est-à-dire sur la victoire à la course à la direction du NPD. Si des regroupements locaux ont vu le jour un peu partout dans le pays pendant la campagne, ils ne semblent pas avoir été impliqués de manière centrale dans l’élaboration de sa stratégie. La campagne a récemment publié une politique sur le renouvellement du parti, qui exprime l’intention de transformer les associations de circonscription électorale en centres d’organisation communautaire, mais il reste à voir si Lewis donnera la priorité à une telle initiative s’il est élu à la tête du parti.

L’avenir nous dira si ce modèle d’organisation était le plus approprié pour remporter la course à la direction. Il est difficile de dire si une approche plus participative aurait été plus efficace, compte tenu de l’état sporadique et inégal de la politique de gauche dans le pays aujourd’hui. Il est également difficile de prédire les plans de l’équipe de campagne de Lewis pour naviguer dans les eaux agitées qui l’attendent, quelle que soit l’issue de la course à la direction, et comment l’appel à la création de centres d’activisme à travers le pays sera accueilli si Lewis remporte la victoire. Lors d’une réunion publique que nous avons récemment aidé à organiser, sur l’établissement d’une relation entre la gauche militante et un éventuel NPD dirigé par Lewis, le ton de la conversation était généralement positif, ce qui suggère que Lewis et sa campagne ont peut-être ouvert la voie à une relation plus constructive entre la gauche populaire au Canada et le NPD. Néanmoins, nous sommes ressortis de cette réunion avec le sentiment renforcé de l’énorme travail, de l’imagination et de la bonne volonté nécessaires pour mettre en place les mécanismes qui permettraient à ces forces de gauche de soutenir et de demander des comptes à un NPD dirigé par Lewis.

Par ailleurs, il serait simpliste de supposer qu’il existe une dichotomie nette entre les mouvements sociaux plus radicaux et les entités plus modérées tels que les partis politiques. Cette dichotomie est bien connue : les initiatives passées visant à faire évoluer le NPD vers la gauche, telles que la New Politics Initiative de 2001, partaient du principe que le renouveau du NPD passait nécessairement par un rapprochement du parti avec les mouvements sociaux du pays – une fétichisation des mouvements sociaux en tant que réservoir de politique radicale et de démocratie de base qui reste forte aujourd’hui. En réalité, les « mouvements sociaux » au Canada sont largement composés de syndicats, de syndicats étudiants, de campagnes environnementales et autres campagnes thématiques, d’ONG et d’autres organisations qui s’alignent sur les priorités du NPD et naviguent au sein des mêmes réseaux institutionnels, avec un personnel dont souvent les trajectoires professionnelles individuelles se déploient dans les différents recoins de ce même écosystème. Cela peut parfois même placer ces mouvements et leurs dirigeants politiquement à droite du NPD, en particulier lorsque celui-ci n’est pas au pouvoir. Nous devons reconnaître que les mouvements sociaux, et notamment ceux qui impliquent les syndicats d’une façon ou d’une autre, sont en proie à des contradictions internes, y compris s’agissant des débats sur leurs orientations stratégiques et idéologiques.

Le NPD et les mouvements sociaux doivent être considérés comme comme divers terrains de luttes qui se croisent et où s’affrontent différentes stratégies, chacune présentant à la fois des défis et des opportunités. Ce n’est pas en restant à l’écart que l’on parviendra à vaincre les forces centristes qui dominent ces organisations. L’objectif devrait plutôt être de coordonner un projet politique alternatif de gauche au sein du NPD et des mouvements sociaux et entre eux – une coordination qui impliquerait nécessairement ceux qui occupent des fonctions électives en tant que représentants du NPD.

Quelques principes provisoires pour s’engager avec le NPD

Le débat de gauche est truffé de dichotomies telles que la politique électorale contre les mouvements sociaux, ou la bureaucratie syndicale contre la base, où l’une des coordonnées est supposée être plus radicale ou plus authentiquement socialiste que l’autre. Pourtant, ces débats restent trop souvent abstraits. Le potentiel radical de toute force politique doit être testé dans le domaine de la politique et des luttes réelles, et non étiqueté d’une manière qui en détermine à l’avance la nature et le potentiel.

Deux principes directeurs pourraient être utiles. Le premier consiste à éviter de confier à un individu ou à une organisation la responsabilité d’être le porte-drapeau d’un projet politique de transformation de gauche. Aucun individu ni aucune organisation – pas même un parti politique fédéral – n’aurait à lui seul le pouvoir de soutenir un tel projet face aux vents contraires réactionnaires. Aucun individu ni aucune organisation ne serait non plus capable à lui seul de résoudre les profondes contradictions qui traversent le Canada en tant qu’État multinational colonial et colonisateur. Il faut toujours défendre des initiatives autonomes autochtones et québécoises qui peuvent défendre des projets distincts d’autodétermination.

Un deuxième principe directeur est que nous ne devons pas craindre les tensions fécondes dans nos projets politiques, mais plutôt chercher à les encourager. Ces tensions incluent la nécessité de demander des comptes aux élus de gauche, mais aussi de les soutenir lorsque cela est nécessaire. Cette dynamique pourrait aider ces élus à résister aux forces opposées qui chercheront inévitablement à neutraliser tout projet politique de gauche. Plus largement, elle permettrait le développement d’une écologie de gauche dans laquelle le NPD, les mouvements sociaux et les syndicats résoudraient nos contradictions au cours d’une lutte réelle, dans le but de renforcer le pouvoir de la gauche.

Pour remodeler le NPD, il faudrait prendre le contrôle des mécanismes institutionnels existants ou en créer de nouveaux, par exemple en transformant les associations de circonscription en centres d’organisation communautaire. Cela pourrait impliquer la création ou le développement d’organisations de base qui interviennent au sein du NPD tout en restant autonomes par rapport à lui. Nous ne disons pas qu’un NPD dirigé par Lewis serait forcément le principal moteur de ce réseau d’initiatives croisées, chacune ayant sa propre structure et ses propres activités.

En fin de compte, la gauche canadienne doit se demander si elle peut se permettre d’attendre qu’une meilleure occasion se présente pour faire face à l’aggravation des multiples crises de notre époque. La gauche canadienne a-t-elle la capacité et la volonté de construire une alternative de gauche au NPD qui puisse fonctionner à l’échelle nécessaire pour relever ces défis en temps utile ? Et peut-elle se permettre de laisser le champ électoral aux sondeurs et aux stratèges qui ont dominé le NPD au cours des dernières décennies – ou pire, à l’éternelle et étouffante confrontation entre les libéraux de centre-droite et les conservateurs de la droite dure ?

À court et moyen terme, il semble qu’il n’y ait pas de base populaire au Canada pour une force de gauche massive à l’échelle nationale qui soit entièrement indépendante du NPD. L’impasse de longue date et le caractère exigu des organisations situées à gauche du NPD dans ce pays l’illustrent clairement. S’engager auprès du NPD dans le cadre de la campagne de leadership d’Avi Lewis, en partie pour créer des centres d’activisme et d’autres organisations nouvelles, pourrait être interprété comme une tentative de raccourci, un pari que des moyens imparfaits peuvent nous aider à sortir de l’impasse de la gauche. Mais nous pensons que ce pari en vaut la peine, car toutes nos luttes, tous nos mouvements et toutes nos organisations ont beaucoup à gagner d’un tel bond en avant.

Marcel Nelson enseigne la politique dans le secteur collégial de l’Ontario.

Nathan Rao est interprète et traducteur à Toronto.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Canada

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Abonnez-vous à la lettre