Édition du 21 septembre 2021

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Afrique

Soudan : « Les fruits de la révolution tardent à venir »

À Gedaref, grande ville commerçante et prospère de l’est du Soudan, il y a des visages, des noms et des dates : ceux des « martyrs », en l’honneur desquels le boulevard longeant l’hôpital a été rebaptisé. Ils sont morts au nom de la révolution, l’immense insurrection populaire qui a renversé le régime trentenaire d’Omar Al-Bachir. Quelques-uns d’entre eux figurent sur les affiches colorées. Au-dessus est écrit « Rue des Martyrs ».

Tiré de Orient XXI.

Ce texte fait partie d’une série de quatre que vous pouvez consulter ici.

Sur des centaines de mètres, des fresques rendent hommage au soulèvement du peuple soudanais. Chacune a été peinte par un artiste différent du collectif G. Artistic. Elles sont plus ou moins gaies, plus ou moins vives, mais toutes débordent de cet élan qui a fait se lever le Soudan en décembre 2018.

Gedaref a fait partie des villes pionnières à se joindre à la protestation lancée à Damazin le 13 décembre 2018, puis à Atbara le 19. Le lendemain, 20 décembre, les habitants de Gedaref descendent à leur tour dans la rue. La troupe tire à balles réelles. Les premiers martyrs tombent à Gedaref. Vingt vies fauchées.

Ça ne calmera pas la population de la ville. Celle-ci, à six heures de Khartoum en bus, est pourtant aisée et conservatrice. Sa richesse vient des grands fermiers qui cultivent le sésame, le sorgho et le millet et possèdent du bétail. La plupart émargent au parti-colonne vertébrale du régime d’Omar Al-Bachir. On ne peut pas leur en vouloir, Gedaref est un grand centre commercial, et se ranger du côté du manche politique est toujours meilleur pour les affaires.

Mais ici comme ailleurs, les slogans « tasqut bas » (« ta chute, c’est tout »), « al-shaab yurid isqat al-nizam » (« le peuple veut la chute du régime ») prennent les rues. Ici comme ailleurs, les manifestations sont appelées par l’Association des professionnels soudanais (APS), rassemblement d’organisations professionnelles clandestines et organe programmatique de la révolution. Elles sont organisées par les comités révolutionnaires locaux. Ici comme ailleurs, il y aura un sit-in pour exiger le départ des militaires.

Presque deux ans plus tard, l’enthousiasme des débuts est un peu terni. « Nous nous sommes battus pour la liberté, et nous avons la liberté, mais les gens voient surtout qu’ils ont du mal à remplir les assiettes », dit Aladin, un jeune révolutionnaire féru de littérature française, avec une préférence marquée pour Jean-Jacques Rousseau. Lui-même est au chômage et trouve que les fruits de la révolution sont longs à venir. L’inflation est hors de contrôle, le travail rare, les perspectives absentes. Sans compter, renchérissent ses amis Amjad, architecte, et Ahmad, employé de téléphonie, que les anciens soutiens du régime précédent, grands commerçant et grands fermiers, sont toujours là, aussi puissants qu’avant la révolution. Les hommes des renseignements militaires, un des organes de répression sous Al-Bachir aussi. Ils flanquent chaque haut fonctionnaire nommé par le nouvel exécutif en remplacement de ceux de l’ancien régime.

À Gedaref la provinciale, les jeunes trouvent que leur révolution s’encalmine. Mais pas l’espoir. « Nous, les comités révolutionnaires, nous pouvons reprendre la rue pour porter nos voix. » Celles des vivants, et celles des martyrs.

Gwenaëlle Lenoir

Journaliste indépendante, spécialiste du monde arabe et de l’Afrique de l’Est.

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