Édition du 1er septembre 2026

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Arts culture et société

Spotify couronne les fantômes : la musique a-t-elle encore un roi ?

La plateforme musicale Spotify, a dégainé le 11 août son badge « AI Persona ». Sous couvert de transparence, le distributeur numérique suédois officialise la concurrence entre artistes de chair et créatures algorithmiques. Un choix qui trahit l’esprit du trône offert par Alexandre le Grand à un musicien (1), et contredit l’encyclique du pape Léon XIV (2).

Tiré du blogue de l’auteur.

Il y a plus de deux mille trois cents ans, lors d’un banquet où Alexandre le Grand recevait sa cour, un musicien s’avança et joua avec un tel art que le roi de Macédoine, submergé, se leva de son propre trône et l’invita à s’y asseoir. Devant les regards incrédules de ses généraux, Alexandre eut cette phrase restée dans la mémoire des lettrés grecs, puis arabes. « Je n’ai fait qu’honorer sa musique. »

Ce geste, transmis de siècle en siècle par les connaisseurs, dit une vérité simple que notre époque numérique s’emploie méthodiquement à oublier. La musique se distingue par la main, le souffle, la vie de celui qui la crée. On n’honore pas un son, on honore un être humain qui a su, dans l’instant, transformer sa fragilité en beauté.

Le 11 août, Spotify a choisi une tout autre direction. Dans un communiqué feutré, la plateforme suédoise a annoncé qu’à partir de la mi-septembre, elle apposera un badge « AI Persona » sur les profils d’artistes dont l’identité publique serait générée par l’intelligence artificielle. L’intention affichée est louable. Transparence, confiance, lutte contre la confusion des auditeurs qui, dupés par des groupes comme The Velvet Sundown ou le phénomène Breaking Rust, ont vu leurs coups de cœur se révéler être des chimères algorithmiques.

Mais derrière le vernis de la pédagogie, cette décision accomplit un geste bien plus lourd de conséquences. Elle officialise, elle légitime, elle installe dans le paysage sonore mondial la coexistence, et donc la concurrence directe, entre la musique des humains et celle des machines.

Effectivement, il s’agit bien de cela. En créant un badge plutôt qu’en refusant purement et simplement la diffusion de contenus intégralement générés par IA sous une identité fictive, Spotify ne protège pas les artistes, elle organise leur cohabitation forcée avec des concurrents qui ne dorment jamais, ne se fatiguent jamais, ne demandent ni cachet ni droits d’auteur au sens plein du terme, et peuvent inonder les catalogues à un rythme qu’aucun compositeur de chair et de sang ne pourra jamais suivre.

Rappelons ce chiffre vertigineux. dès juin, Deezer estimait que les morceaux générés par IA représentaient plus de la moitié des nouveaux titres mis en ligne chaque jour sur sa plateforme. Ce n’est plus une anecdote technologique, c’est un raz-de-marée.

Spotify le sait. Et si la plateforme s’engage aujourd’hui dans cette voie du badge plutôt que dans celle de l’endiguement, c’est qu’elle a fait ses calculs. Dans l’économie de l’attention où Spotify prospère, le contenu est roi. Peu importe qui, ou ce qui, l’a engendré. Un flux continu et bon marché de morceaux formatés pour les algorithmes de playlists, produit sans les aléas humains, grèves, maladies, exigences contractuelles, droits voisins, est une aubaine commerciale.

Le badge « AI Persona » n’est pas un garde-fou éthique, c’est un totem de conformité qui permet à la plateforme de continuer à monétiser la musique-machine tout en se donnant les apparences de la vertu. On habille en transparence ce qui est d’abord une stratégie de diversification des coûts.

De son coté, Suno vient d’ajouter l’insulte à la blessure. La plateforme de génération musicale par IA lance Suno Vinyl, service permettant de presser, dès 45 dollars, des morceaux entièrement fabriqués par des machines sur un disque 12 pouces. Ainsi le vinyle, objet sacré des collectionneurs, symbole tactile d’une œuvre humaine gravée dans la matière, devient le réceptacle de fantômes algorithmiques. Après avoir usurpé les scènes numériques, les barbares du code s’emparent désormais du geste physique, achevant de vider la création artistique de toute chair et de toute âme.

Cette dérive entre en collision frontale avec l’esprit qui traverse « Magnifica humanitas », l’encyclique que le pape Léon XIV a consacrée à l’intelligence artificielle. Le souverain pontife y invite l’humanité à choisir entre bâtir Babel, un pouvoir qui prétend s’affranchir de toute limite, et reconstruire les murs de Jérusalem, où des hommes fragiles travaillent ensemble, reconnaissant leur interdépendance.

La fragilité, écrit le pape Léon XIV en substance, n’est pas un défaut à corriger par la technique, mais la condition même de notre humanité créatrice. Or que fait une AI Persona, sinon simuler cette fragilité sans jamais l’éprouver ? Elle imite le trouble dans la voix, l’hésitation dans le phrasé, la cicatrice dans le texte, sans jamais avoir souffert, aimé, douté. En labellisant ces personae plutôt qu’en affirmant que la musique est, par nature, un langage entre êtres vulnérables, Spotify choisit Babel, elle laisse le marché trancher, plutôt que d’ériger un mur protecteur autour de la création humaine.

On objectera que Spotify prend aussi des mesures pour les artistes réels, avec vérification, crédits IA, SongDNA, protection des profils. Tout cela est réel, et il serait injuste de n’y voir que du cynisme. Mais ces outils de confiance profitent d’abord à la plateforme elle-même, qui se pose en arbitre suprême d’un jeu dont elle a modifié les règles à son avantage. En excluant par défaut les AI Personas des recommandations algorithmiques, Spotify se donne le beau rôle du protecteur, tout en ouvrant, dans le même communiqué, la porte à leur présence légale et pérenne sur la plateforme, badge ou pas.

Alexandre, lui, n’avait pas besoin de badge pour reconnaître l’humain derrière la musique. Il suffisait d’écouter, et de savoir ce qu’il honorait. Non un son techniquement irréprochable, mais un souffle, une âme, une fragilité assumée. Les auteurs, compositeurs, interprètes et musiciens qui vivent, aujourd’hui, de leur art méritent mieux qu’une étiquette apposée après coup sur un système déjà saturé de fantômes numériques. Ils méritent qu’une plateforme qui prospère grâce à leur travail choisisse, une fois, de leur laisser le trône.

Notes

(1) "La Perfection des connaissances musicales" de Al-Hasan ibn Ahmad ibn ’Ali al Kātib (XI siècle). Manuscrit traduit par le musicologue Amnon Shiloah (1928-2014) et publié aux Editions La Librairie orientaliste Paul Geuthner (1972).

(2) L’encyclique de Léon XIV : que l’IA serve l’humanité et non le pouvoir de quelques-uns - Vatican News

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