Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Syndicalisme

Sur la portée du rapport moral « Le deuxième front »

Un texte trop peu connu de Marcel Pepin

photo : Achives CSN

Du mois de mars au mois de mai 2022 nous avons publié sur le site de la revue Presse-toi à gauche ! six textes portant sur les rapports moraux que Marcel Pepin a présentés aux congressistes de la CSN entre 1966 à 1976[1].

Dans la foulée de notre recherche autour de ces documents, nous avons été en mesure de constater que le rapport moral intitulé Le deuxième front (1968) semble en avoir impressionné plusieurs. Il nous est même arrivé de lire que c’est dans ce rapport moral que Marcel Pepin propose la création des comités d’action politique à la CSN. Dans un texte à paraître en septembre prochain dans la revue les Nouveau Cahiers du socialisme nous démontrons que ces comités ont été adoptés lors du Congrès de la centrale syndicale en 1962, sous la présidence de Jean Marchand. Marc Comby, archiviste à la CSN, nous a fait parvenir un document rédigé par Marcel Pepin paru dans la revue Prêtres et laics (Février 1969 – Vol. XIX, 2, p. 84 à 88[2]). Dans ce texte, Pepin dégage le sens et la portée du « deuxième front ». En vue d’éviter toute interprétation exagérée sur les comités d’action politique à la CSN, il nous a semblé important de vous livrer cet article dans sa version intégrale. Pepin parle surtout ici des conditions d’existence de la population. Pour ce qui est des comités d’action politique, il en est brièvement mention. Il en est de même dans le rapport moral Le deuxième front (1968). Pepin souligne par ailleurs que ces comités existent déjà à la centrale syndicale qu’il préside depuis 1965. « Création des comités d’action politique » ou « intensification » ou encore « dynamisation et élargissement » de leur action ? La question mérite, selon nous, d’être approfondie.

Yvan Perrier

2 juin 2022

10h45

yvan_perrier@hotmail.com

« Le “deuxième Front” de la C.S.N.

Marcel PEPIN, président de la C.S.N.

II y a au sein du mouvement syndical, des éléments qui cherchent à redéfinir celui-ci, et en dehors, il y a des éléments qui le remettent en question. Une inquiétude diffuse, à l’intérieur comme à 1 extérieur de ses cadres, s’est répandue à son sujet. A l’intérieur, les syndiqués sont plus insatisfaits, plus agités, en quelque sorte, plus incertains de la valeur du syndicalisme, qu’ils ne l’étaient. A l’extérieur, il rencontre une contestation croissante, précisément dans des milieux populaires militants.

Un syndicalisme devenu fonctionnel

Ces signes sont des symptômes dont il faut trouver le sens. L’une des causes de cet état de choses, c’est que le mouvement syndical, d’une certaine manière, s’est réalisé... Cette explication peut paraître paradoxale. Il s’est réalisé, c’est-à-dire qu’il a atteint à une place dans la cité, qu’il s’est constitué un domaine, qu’il s’est donné certaines fonctions précises et les a exercées avec succès dans une société présentant les apparences de la stabilité et du progrès. Dès lors, il s’est défini par ces fonctions. Celles-ci l’ont fixé dans l’existence et ont fixé aussi son image et sa réalité. Le syndicalisme, en devenant fonctionnel, tendait à s’en tenir aux fonctions qu’il accomplissait jour après jour, année après année. Comme le point le plus aigu de résistance à son effort se trouvait dans l’entreprise et comme c’est là qu’il devait s’implanter, sa lutte a consisté essentiellement à y organiser des syndicats, à les faire reconnaître par les employeurs et à négocier des conventions collectives. Cet effort gigantesque a accaparé ses énergies pendant des décennies. Au terme de cette période, qu’on a appelée « héroïque » , le syndicalisme était, en quelque sorte, devenu tout entier ce qu’il faisait. Les nécessités de la lutte la plus difficile avaient, d’une certaine manière, rétréci ses horizons ; le besoin de concentrer son effort sur un point donné avait réduit son champ d’activité.

Exploitation des travailleurs en dehors de l’usine

Mais les travailleurs ont des problèmes sociaux qui débordent de toutes parts ce champ d’activité. Les syndiqués marquent des points, bien sûr ; le sort des travailleurs syndiqués s’améliore, du moins dans leurs conditions de travail ; nous jouissons d’avantages que nous n’avions pas ; nous avons forcé les employeurs à céder du terrain ; dans les lieux de travail, le mouvement syndical a certes mis au point des moyens qui peuvent être efficaces et qui, dans une bonne mesure, se révèlent tels. Mais en dehors des lieux du travail, le syndicalisme et la population laborieuse restent à la merci des possédants de tout acabit. La société en général, de ce point de vue, reste une espèce de no man’s land où la population, atomisée, est pratiquement sans défense.

D’où le phénomène suivant : l’exploitation, plus ou moins contenue par les syndicats dans les entreprises, a libre cours encore à l’extérieur de celles-ci.

Il en résulte une double conséquence. La classe possédante recouvre là amplement les pertes qu’elle fait aux mains des syndiqués. En outre, les moyens qu’utilisent ceux qui dominent royalement l’univers économique sont si vastes et si divers qu’ils réussissent, malgré tout, à faire durer, dans notre société technologique avancée, un véritable abîme de misère et de difficultés de toutes sortes.

Dans une bonne partie des entreprises, il y a une force sociale organisée. Dans les autres, et en dehors des entreprises, il n’y en a pas. La classe des possédants a donc là le champ libre pour employer à sa guise l’immense diversité de moyens qu’elle met en œuvre pour tirer le plus d’argent qu’elle peut de la population laborieuse, à la faveur d’un très grand désordre économique.

L’injustice sociale, aux yeux des gens en général et jusqu’à un certain point aux yeux des travailleurs eux-mêmes, n’est plus principalement identifiée à celle qui s’exerce dans les usines et autres lieux de travail (bien qu’elle soit loin d’en être disparue), mais bien à celle qui a cours en dehors des usines et autres lieux de la production, c’est-à- dire dans le monde de la consommation, dans les conditions d’existence faites au peuple en dehors de son lieu de travail.

Cette injustice, contre laquelle le peuple se défend mal et à laquelle les syndicats se sont trop peu intéressés jusqu’ici, a mille visages. Elle s’appelle chômage, cette plaie révoltante de la riche Amérique : elle s’appelle hausse désordonnée des prix, augmentation sans contrôle des profits, spéculation sur toute espèce de biens, de denrées et de services, y compris les services professionnels : elle s’appelle le contrôle du logement et des terrains à bâtir par les spéculateurs, qui méprisent tout, y compris les familles, pour peu qu’ils trouvent quelque profit à bâtir pour le luxe ou à refuser, par volonté de spéculation, de bâtir ; elle s’appelle donc crise du logement, taudis, entassement des populations urbaines dans des logis insatisfaisants et trop exigus : et que ne s’appelle-t-elle pas encore ? Pauvreté, insécurité d’emploi, manque de travail, sans doute, mais aussi exploitation sans merci du peuple par les usuriers, accaparement du service professionnel par des corporations qui empêchent une certaine socialisation des professions, refus par les gouvernements d’étendre le domaine de la sécurité sociale, contrôle de l’information et exploitation à des fins mercantiles et vaines des moyens de communication, contrôle indirect du vote populaire par une débauche publicitaire qui conditionne l’électorat, taxation abusive des petits et moyens revenus, etc. On ne peut décrire en quelques lignes seulement les moyens qu’utilise la civilisation de la piastre pour exiger du peuple qu’il paie chèrement son droit de vivre partout là où il reste une proie facile pour ceux qui veulent abuser de lui, c’est-à-dire partout en dehors des lieux du travail où il y a des syndicats pour le défendre.

Un nouveau champ d’action

La question se pose. Devant cette situation, les syndicats, le syndicalisme, la démocratie militante, le simple esprit de justice, la simple compassion pour la souffrance d’autrui, peuvent-ils demeurer indifférents ? Il s’agit de savoir en effet si nous pouvons rester les bras croisés devant un tel spectacle. Si par surcroît on se prétend chrétien et qu’on se mette à condamner la justice militante dont je parle, au nom de je ne sais quel conservatisme ou de je ne sais quelle prudence, la contradiction dans laquelle on se trouve alors n’est pas mince, et il faudra la mettre soit au compte de l’inconscience, soit à celui de l’hypocrisie.

Nous avons essayé à la CSN, de voir au-delà des horizons de ce conservatisme. Nous avons commencé à exercer notre action dans des domaines qui débordent le champ de la convention collective de travail.

Comme je l’ai exposé à notre dernier congrès, nous avons par exemple combattu, non pas simplement dans l’abstrait, mais sur le terrain, les usuriers. Nous avons en outre commencé d’amener la population laborieuse à se grouper dans des comités d’action politique indépendants des partis. Nous avons fait également un effort du côté de l’information populaire, par nos propres publications. Enfin nous avons entrepris un effort de critique sociale autonome, si sévère qu’elle puisse être ; car laisser le contrôle des idées sociales aux mains de ceux qui profitent du système, c’est le meilleur moyen de perdre tout espoir de voir la société changer dans le sens de la justice.

Moyens d’action populaire

Ces expériences nous ont fait découvrir une voie et une méthode, par lesquelles il semble, à l’exemple des Comités de citoyens qui ont surgi partout spontanément, qu’on puisse entreprendre de s’attaquer à un désordre social aux effets duquel on n’est que trop porté à s’habituer.

Mon rapport au dernier congrès de la CSN visait à exposer cette méthode et à indiquer, à titre d’exemples, un certain nombre d’initiatives par lesquelles nous pourrions, réellement et d’une manière profondément démocratique, commencer à faire face à la situation populaire qu’on a créée et que perpétue le libéralisme économique.

Ces moyens, dans le rapport en question, n’étaient pas indiqués comme des recettes, mais comme des exemples dont la créativité des gens puisse s’inspirer dans la lutte quotidienne. Il ne s’agissait pas tellement d’indiquer des remèdes que de souligner le sens d’un effort créateur de contestation et d’action directe. C’est la population elle-même qui doit créer et mettre en œuvre ses moyens de défense ; c’est dans l’action concrète qu’elle peut le faire : c’est elle qui doit se mobiliser. L’œuvre ainsi envisagée ne doit pas être un travail accompli par des élites, traditionnelles ou même syndicales : elle doit être le fait d’une population militante.

Mentionnons parmi les moyens ainsi suggérés, le développement et la radicalisation du mouvement coopératif, la résistance collective organisée aux hausses de prix, l’organisation de groupements de citoyens et la participation aux manifestations des groupes de contestation, la formation de militants en fonction d’objectifs de cette nature, l’action des syndicats sur le comportement de certains organismes d’intérêt public, les campagnes pour provoquer la démocratisation des professions libérales, l’extension d’une foule de moyens relatifs à la circulation des idées : journaux, ciné-clubs, bibliothèque, etc., sans parler de l’intensification des expériences déjà commencées et que j’ai mentionnées plus haut.

Exemples-types : moyens-types. Moyens d’une contestation éminemment nécessaire et qui n’existe que sporadiquement, à l’heure actuelle, et, dans bien des cas, d’une manière improvisée.

Ouvrir un deuxième front

Notre civilisation a le choix : ou bien laisser à peu près toutes choses aller anarchiquement dans le sens de ceux qui ne pensent qu’à l’argent, ou bien essayer de construire une société, morceau par morceau, sous le signe de la justice et sous celui de la démocratie.

Le "deuxième Front", c’est le choix impliqué par le second terme de l’alternative. Il s’agit d’ouvrir un deuxième front, un front terriblement dégarni jusqu’à maintenant, le premier étant celui du travail et de la production, où nous avons déjà une partie des défenses collectives et des techniques d’action qui nous sont nécessaires.

Ce choix, il devenait urgent de le poser clairement. Il y a, comme un printemps qui perce sous la neige, un humanisme et une justice qui percent de nos jours sous la carapace de l’odieuse civilisation mercantile et matérialiste. Nous voulons être parmi les forces qui préparent cette addition d’humanité et de raison dans une société qui ne peut prendre indéfiniment pour guide l’appât du gain. Une telle attitude provoque naturellement des chocs en retour, des condamnations faussement scandalisées, bref la riposte de ceux qui profitent du régime et surnagent personnellement sur le fiasco social. Mais peut-être y a-t-il, parmi les gens qui regardent un peu du côté de l’humain dans les choses sociales, certains individus, ça et là, qui attendent au contraire un tel réveil. C’est un de nos espoirs. »

Pepin, Marcel. 1969. « Le « deuxième Front de la C.S.N. » Prêtres et laics, Février 1969 – Vol. XIX, 2, p. 84 à 88. Disponible en ligne à la BANQ : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2632227.

[1] https://www.pressegauche.org/_Yvan-Perrier_.

[2] Disponible en ligne à la BANQ : https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/2632227.

Zone contenant les pièces jointes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).
Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante : yvan_perrier@hotmail.com

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