Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Amérique latine

Route amazonienne et principes du “bien vivre”

Tensions politiques dans la Bolivie d’Evo Morales

Ces dernières années, on a souvent présenté la Bolivie –avec le Venezuela et l’Équateur—comme étant un pays où la gauche expérimentait de nouvelles et prometteuses voies de changement social, notamment en se revendiquant courageusement des valeurs de la démocratie participative, du pouvoir populaire et de l’écologie. Récemment pourtant et par deux fois, en fin décembre 2010 lors de la proclamation par le gouvernement d’une hausse drastique du prix du carburant (72%), et ces jours-ci en réprimant les Autochtones de la région amazonienne du Tipnis, on a eu l’impression que le Président Evo Morales peinait à maintenir ces orientations premières. Qu’en est-il vraiment ?

On se souviendra sans doute qu’Evo Morales —paysan Aymara et défenseur des cocaleros boliviens— a pu, en tant que leader du MAS (Mouvement vers le socialisme), se faire élire comme président de la Bolivie en 2005 après avoir recueilli plus de 53% des suffrages. Avec le recul du temps, on peut dire qu’il avait été à l’époque porté par une vague ascendante de luttes sociales de grande ampleur initiées dans les années 2000 autour de “la guerre de l’eau” puis re-stimulées en 2003 par celle du gaz [1].

Ces vague de luttes grandissantes opposaient fondamentalement la droite bolivienne conservatrice dont les élites s’étaient reconverties aux vertus du néolibéralisme, à une gauche en pleine recomposition où peuples indigènes, petits paysans et organisations de mineurs et de salariés se retrouvaient dans un même volonté victorieuse de transformation sociale.

Il faut cependant ajouter que si cette victoire électorale apparaissait comme étant celle du “peuple d’en bas” de Bolivie, les partisans de la droite n’en avaient pas pour autant perdu la totalité du pouvoir à l’intérieur du pays. Loin de là ! C’est ce qui explique qu’au-delà de lentes mais indéniables avancées sociales et démocratiques [2], le premier mandat de Evo Morales (2005-2009) ait été très agité, confronté qu’il était à une puissante opposition sécessionniste des élites soutenue en sous main par les États-unis, au point que certains craignaient même que le premier président autochtone du pays puisse être renversé par un coup d’État. Sa réélection triomphale en 2009 (avec 63% des suffrages) mettait cependant en évidence qu’il était parvenu avec beaucoup d’habilité à la dompter, au moins provisoirement, mais non sans que continuent à se développer —à l’intérieur même de la coalition gouvernementale— d’intenses contradictions à propos des grandes orientations que le pays devrait privilégier.

Le conflit du Tipnis

C’est dans cet contexte qu’il faut replacer ce récent affrontement avec les Autochtones du Tipnis (Territorio Indígena y Parque Nacional Isiboro Sécure). Au point de départ l’histoire est on ne peut plus classique et à l’image de bien des conflits secouant l’Amérique latine d’aujourd’hui. l’État bolivien –fort de l’appui d’une grande entreprise de construction brésilienne (OAS) et d’un prêt de la Banque nationale du développement économique et social du Brésil (BNDES ; 332 millions de dollars US sur 413 millions de dollars !)— a parrainé la construction d’une route de près de 300 km à travers l’Amazonie, et cela avec l’objectif proclamé d’aider au désenclavement de la région et plus particulièrement au développement économique des paysans cocaleros du Chapare.

Le problème c’est que le trajet de cette route passe à travers le Tipnis, situé au coeur d’une réserve naturelle et reconnu comme territoire indigène depuis 1990. Le problème aussi c’est qu’on n’a procédé à aucune consultation auprès des communautés autochtones de la région, obligation à laquelle pourtant le conviait la nouvelle constitution, dans laquelle on avait inscrit les principes à portée écologique du “bien vivre” (“el buen vivir”). D’où la levée de bouclier des Autochtones de cette région qui en signe d’opposition ont organisé une longue marche de protestation d’environ 1 millier de participants dont des femmes et des enfants, partis le 15 août de Trinidad. Manifestation qui a été durement réprimée le 25 septembre dernier avec tous les effets en chaine en la matière : démission du ministre de la défense Cécilia Chacón en signe de protestation, puis du Ministre de l’intérieur Sacha Lorenti et du Vice-ministre de l’intérieur, Marco Farfan. De quoi transformer ce conflit social en une véritable crise politique du régime !

Les condamnations se multipliant de toutes part, en particulier à l’intérieur du camp gouvernemental (la COB appelant à une grève générale pour soutenir les marcheurs), le président Evo Morales a dû reculer, un peu comme il l’avait fait lors de l’annonce de l’augmentation des prix du pétrole fin 2010. Cette fois-ci, il a décidé de suspendre la construction du tronçon incriminé et annoncé la mise en place d’un référendum, mais un référendum dont seraient partie prenante non seulement les Autochtones, mais encore toutes les populations des régions concernées ; manière de s’assurer davantage de soutien parmi des votants ne sentant pas directement menacés par le projet.

Les aléas d’un processus de transformation sociale inédit

Si l’annonce présidentielle a eu pour effet de calmer le jeu, elle n’en a pas pour autant fait taire les critiques, au point que certains observateurs tendent à parler aujourd’hui –en reliant cette affaire à celle de hausse annoncée des prix du carburant fin 2010, d’un épuisement du projet politique du MAS, lui qui avait eu en 2005 la chance de faire naître “un projet national” et qui serait aujourd’hui en train de construire “un projet de pouvoir”. Dur jugement qui doit néanmoins être mis en perspective. Ne serait-ce que parce qu’on se trouve –comme un peu partout au monde— en pleine période de néolibéralisme triomphant et qu’il n’est aucunement facile de dessiner une alternative de gauche dans ce contexte, a fortiori quand on appartient à un pays comme la Bolivie, parmi les plus démunis du sous-continent et soumis depuis si longtemps aux diktats des multinationales étrangères.

Aussi, en attendant que d’autres prises de position confirment ou infirment cette tendance au demeurant inquiétante, on pourrait peut-être nuancer ce diagnostic, en rappelant comme le sociologue et vice-président bolivien, Alvaro Garcia Liñera l’a fait récemment [3], qu’on se trouverait peut-être en face d’une des 4 contradictions créatrices de la révolution bolivienne : celle qui “émane de l’opposition entre la nécessité de transformer nos matières premières (l’industrialisation) et celle de respecter la nature, “le bien vivre”” ; contradiction inhérente au processus révolutionnaire bolivien et que le gouvernement souhaiterait dépasser “en donnant la priorité à la satisfaction des besoins (la valeur d’usage) sur le profit (la valeur d’échange)”.

Il reste que le recul tardif du président quant à la construction de la route de au Tipnis n’inaugure rien de bon, pas plus que le recours dilatoire à un référendum qui n’aidera guère à clarifier ce fameux principe de la priorité de la valeur d’usage sur la valeur d’échange.

Espérons cependant que le fait que dans cette affaire, les mouvements sociaux aient montré qu’ils n’étaient inféodés à aucune structure gouvernementale, soit suffisant pour redonner élan à ce processus de transformation sociale encore si porteur d’espérance au sud de l’Amérique. Ne disait-on pas, il y a pas si longtemps encore, que le gouvernement d’Evo était d’abord celui des mouvements sociaux ?

Pierre Mouterde

Le 9 octobre 2011

Auteur de La gauche en temps de crise, Contre-stratégies pour demain, Montréal, Liber 2011

http://web.me.com/pierremouterde/ma_page/Blog/Blog.html


[1La guerre de l’eau en Bolivie désigne une série de mobilisations sociales qui se déroulèrent à Cochabamba, entre janvier et avril 2000 à la suite de la privatisation du système municipal de gestion de l’eau. Consécutif au doublement des prix de l’entreprise Aguas del Tunari, filiale du groupe nord-américain Bechtel, ce cycle de protestation s’est conclu par l’annulation du contrat de concession de service public accordé pour quarante ans à l’entreprise et par l’abolition de la loi 2029, qui prévoyait la privatisation des eaux du pays. La guerre du gaz, quant à elle, désigne les conflits et troubles sociaux et politiques survenus en Bolivie après la découverte d’un champ de gaz naturel dans le département de Tarija, dans le Sud-est du pays. Après avoir culminé à l’automne 2003 par le blocage de la capitale administrative La Paz, elle s’est achevée avec la chute du président Gonzalo Sánchez de Lozada le 17 octobre 2003.

[2Une nouvelle constitution, des allocations aux personnes âgées, une baisse des indices de pauvreté, une nationalisation partielle des hydocarbures, etc..

[3Voir le Monde Diplomatique de septembre 2011

Mots-clés : Amérique latine Bolivie
Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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