Tiré du blogue de l’auteur.
Depuis le 26 août, le monde regarde le Népal compter ses morts. Plus de 900 disparus, bientôt 4 000 personnes portées manquantes (le 31 août 2026), des villages entiers arrachés par une coulée de boue née de l’effondrement d’un pan de glacier à plus de 5 000 mètres d’altitude, à la frontière avec le Tibet. Les images circulent, les témoignages s’accumulent, les journalistes sont sur place. De l’autre côté de cette même frontière, dans le comté de Kyirong (Gyirong en chinois), la même vague a frappé les mêmes vallées. Mais côté tibétain, il n’y a presque rien à voir. Seize morts, 546 disparus selon Pékin, quelques images de secouristes en tenue officielle, un chiffre de nationalités étrangères égrené avec précision, mais pour le reste, du vide.
Une frontière, deux catastrophes
Le déclencheur du désastre : une masse de glace et de roche s’est arrachée du glacier surplombant le haut bassin de La-Dep-Phu (la rivière Lhende Khola). En quelques minutes, le mur de boue a dévalé les gorges, détruisant centrales hydroélectriques, ponts, routes, villages, au Népal comme au Tibet.
Mais c’est là que la comparabilité s’arrête. Le groupe de défense des droits International Campaign for Tibet affirme dans The Guardian, par la voix de sa présidente Tencho Gyatso, que quatre villages : Sale, Serchung, Labi et Rizi, ont été particulièrement dévastés, avec environ 300 maisons détruites, un bilan qu’elle juge très supérieur à celui publié par Pékin. Impossible de vérifier. Les journalistes étrangers n’ont pas accès au Tibet sans autorisation spéciale. Les survivants déplacés vers Kyirong seraient, selon plusieurs sources recueillies par ICT, placés sous encadrement strict, avec des communications restreintes. Et les Tibétains qui tentent de faire circuler une autre version des faits s’exposent à des poursuites. Le week-end suivant la catastrophe, les autorités locales ont annoncé avoir sanctionné au moins dix personnes pour avoir partagé de « fausses informations », et deux Tibétains ont été interpellés pour avoir évoqué en ligne un bilan de plus de mille disparus.
La correspondante de la BBC à Pékin, Laura Bicker, note un détail qui dit tout : le soir même du drame, le journal télévisé national ouvrait non pas sur les inondations, mais sur la sortie du dernier livre de Xi Jinping.
Ce qui frappe surtout ceux qui suivent le Tibet depuis longtemps, c’est le sentiment de déjà-vu : et une colère qui ne cherche plus à se draper dans la prudence diplomatique habituelle. Lhadon Tethong, directrice du Tibet Action Institute, le dit sans détour : après le séisme de Dingri, en janvier 2025, l’exil tibétain avait connu une mobilisation sans précédent, des vidéos de la zone sinistrée circulaient, des réseaux entiers de contacts remontaient de l’information en quelques heures. Cette fois, rien. Silence total alors même que Kyirong est une région d’où sont originaires de nombreux Tibétains en exil, qui pouvaient plus facilement fuir vers le Népal en raison de sa position frontalière : un réseau de contacts dense, en théorie, et pourtant totalement muet. Elle admet que les communications aient pu être coupées par les inondations. Mais, tranche-t-elle, « est-il vraiment possible que tout soit à ce point silencieux ? Non. » Pour Lhadon Tethong, le contraste avec le séisme de Dingri de 2025 suggère que les autorités ont pu renforcer leur contrôle de l’information à la suite de cette catastrophe.
Chaque catastrophe au Tibet expose la même faille : un contrôle absolu, mais une légitimité qui ne l’est pas. Ce que Pékin redoute n’est pas la catastrophe elle-même, mais ce qu’elle pourrait révéler : un mécontentement, une solidarité spontanée, une mobilisation tibétaine incontrôlée, comme après Dingri en 2025. La censure ne vise donc pas d’abord l’information qui sortirait vers l’étranger, mais le lien qui pourrait se reformer entre Tibétains eux-mêmes, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays - ce lien qui, à chaque catastrophe, se ranime un instant avant d’être de nouveau coupé.
Il serait pourtant trop simple de réduire cette opacité à une pudeur politique sur les chiffres de morts. Le silence sert aussi, plus prosaïquement, à soustraire à l’examen une question dérangeante : dans quelle mesure les aménagements chinois en amont ont-ils aggravé un désastre que la nature seule n’explique pas entièrement ?
Kyirong n’est pas un simple hameau frontalier : avec ses digues, ses routes et ses installations commerciales bâties au fond d’une gorge himalayenne instable, c’est devenu le principal hub logistique entre le Tibet occupé par la Chine et le Népal. Lors d’une crue extrême, ces mêmes aménagements deviennent des amplificateurs de catastrophe, entraînant gravats et débris de béton dans le torrent. Et surtout, selon le chercheur Brahma Chellaney, spécialiste des enjeux hydrauliques en Asie, la défaillance la plus évitable n’était pas physique mais informationnelle : la Chine surveille en temps réel les rivières qui prennent leur source au Tibet, mais n’a jamais mis en place de mécanisme de partage de ces données avec le Népal. Selon Reuters, Katmandou avait demandé à la Chine, trois mois avant la catastrophe, une coopération accrue en matière de données hydrologiques. La question demeure donc de savoir si un système d’alerte et de partage des données aurait permis de réduire les pertes humaines en aval.
Cette opacité hydrologique n’est pas un détail technique isolé : elle est le prolongement logique du même régime d’information qui censure les vidéos et sanctionne les habitants. Le Tibet, souvent qualifié de « château d’eau de l’Asie », abrite les sources de grands fleuves tels que l’Indus, le Brahmapoutre, le Yangtsé, le Mékong et la Salouen, qui irriguent à eux tous près de deux milliards de personnes. Le Tibet est aussi un territoire où Pékin construit sans consultation ni transparence des méga-barrages. Selon un rapport de l’International Campaign for Tibet, 198 barrages sont déjà construits ou planifiés sur le Tibet historique, dont 54 en fonctionnement et 26 en construction. Aucun de ces projets n’a fait l’objet d’une consultation des populations tibétaines, ni d’une réelle concertation avec l’Inde ou le Bangladesh, pourtant directement concernés en aval.
Il existe une façon commode de raconter cette histoire, une façon qui n’implique presque personne : celle du changement climatique global, des glaciers fragiles, d’un plateau tibétain qui se réchaufferait deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Tout cela est vrai mais incomplet.
Kyinzom Dhongdue, militante tibétaine des droits humains et responsable stratégie et plaidoyer chez Amnesty International Australie, la formule avec une netteté qui manque trop souvent au débat climatique international : on ne peut pas séparer la crise climatique au Tibet de sa réalité politique. Depuis des décennies, la Chine extrait du plateau des minerais comme le lithium, sans le consentement des Tibétains et sans qu’ils en tirent le moindre bénéfice, à travers des chantiers d’infrastructure démesurés qui bouleversent l’un des écosystèmes les plus fragiles de la planète. Séduite par le boom chinois des énergies renouvelables, la communauté climatique internationale préfère trop souvent fermer les yeux sur l’envers de cette « révolution énergétique ».
Le constat de Dhongdue ne s’embarrasse pas de nuances inutiles : il y a le changement climatique, et il y a « le changement climatique dans une terre colonisée et réprimée ». Les Tibétains, gardiens traditionnels de ce plateau depuis des générations, alertent depuis des décennies sur la fonte des glaciers et la destruction écologique et sont, depuis des décennies, ignorés. On ne peut pas prétendre comprendre la crise climatique en Asie tant qu’une part aussi déterminante de celle-ci reste dissimulée derrière une montagne de censure politique.
Le problème n’est donc pas seulement de savoir si un glacier s’est effondré sous l’effet du réchauffement. Il faut aussi demander : qui a décidé de construire dans une vallée himalayenne instable ? Quelles études de risques ont été réalisées ? Quelles données hydrologiques ont été partagées avec les populations en aval ? Les populations concernées ont-elles réellement été consultées ?
Ces questions sont d’autant plus importantes que le contrôle ne porte pas seulement sur le territoire, mais aussi sur les mots utilisés pour le décrire. La Chine, aujourd’hui, tente jusqu’à remplacer le nom même du Tibet par “Xizang”, y compris dans la couverture de cette catastrophe, afin de contrôler non seulement le territoire, mais aussi les mots utilisés pour le penser ?
C’est là que la catastrophe devient politique. Un État qui contrôle étroitement un territoire contrôle aussi, lorsque survient un désastre, l’accès à l’information, aux données et au récit. Et lorsque les populations directement concernées ne peuvent pas documenter librement ce qui s’est passé, c’est souvent la diaspora qui doit reconstituer les faits : un rapport d’ONG ici, une image satellite là, une publication effacée mais sauvegardée à temps.
Il y a quelque chose de particulièrement cruel dans le fait que ce soit la diaspora tibétaine qui, une fois de plus, se retrouve à assembler patiemment les fragments : un rapport d’ONG ici, une donnée satellite là, un post WeChat effacé mais capturé à temps, pour tenter de reconstituer ce qui s’est réellement passé chez elle. Cette position n’est pas nouvelle non plus : elle est la condition structurelle de l’exil, cette capacité à voir la forme d’ensemble d’une montagne qu’on ne peut plus toucher. Mais elle a un coût moral précis, celui de devoir prouver, encore et encore, qu’un silence n’est jamais neutre : qu’il est toujours la trace d’un choix, et que ce choix a un prix, payé par ceux qui restent.
La communauté internationale a les moyens d’exiger davantage : un accès réel pour les organisations humanitaires et les journalistes indépendants, un partage transparent des données hydrologiques transfrontalières, une consultation véritable des populations tibétaines sur les projets qui transforment leur territoire. Rien de tout cela n’est acquis. Mais tant que ces conditions ne seront pas posées, chaque catastrophe au Tibet continuera de se dérouler deux fois : une première fois dans la boue, une seconde fois dans le silence qui la recouvre. Et ce silence, on l’a vu, n’est pas seulement celui d’un régime autoritaire mal à l’aise avec les mauvaises nouvelles. C’est celui, plus ancien et plus structurel, d’une puissance coloniale qui n’a jamais eu à rendre de comptes sur ce qu’elle construit, extrait et hypothèque sur un territoire qui n’est pas le sien.











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