Édition du 29 novembre 2022

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Afrique

Torture en Algérie, une reconnaissance de la responsabilité de l’État

Le 18 octobre, à l’occasion de l’hommage aux combattants de la guerre d’Algérie, l’Élysée a publié un communiqué dans lequel il est précisé « Nous reconnaissons avec lucidité que dans cette guerre il en est qui, mandatés par le gouvernement pour la gagner à tout prix, se sont placés hors la République. » Le mot clé du communiqué est « mandaté ».

Tiré du blogue de l’auteur.

Le 23 septembre, Médiapart publiait l’Appel à la reconnaissance des responsabilités de l’État dans le recours à la torture durant la guerre d’Algérie lancé le 1er septembre par l’Association des Combattants de la Cause Anticoloniale.

Le recourt à la torture comme système durant la guerre d’Algérie ne pouvant être nié devant le nombre de témoignages, de preuves et de documents révélés dans le cours des événements et après 1962, l’Appel de l’ACCA pose une fois encore la question : Comment, dix ans après la libération du nazisme, l’État, les instances gouvernementales, militaires et judiciaires n’ont-elles pas réagi quand des officiers français ont théorisé le recours à la torture sous le concept de « guerre révolutionnaire » ?

Comment ces théories ont-elles pu recevoir l’aval de l’État et être propagées et enseignées dans les écoles militaires ?

Comment l’État a-t-il pu autoriser et couvrir la torture, définie comme crime de guerre dans les Conventions de Genève ?

Comment l’État a-t-il pu promouvoir et décorer des tortionnaires et, d’un autre côté, juger, condamner, mettre à pied, des Français, citoyens, journalistes, intellectuels, rappelés, officiers supérieurs et hauts fonctionnaires pour avoir dénoncé la torture ?

Il ne s’agit pas là d’une démarche historienne, qui consiste à étudier et à écrire les faits et les événements, mais citoyenne : connaître et comprendre l’engrenage qui peut conduire un État de droit, par ses décisions et par son autorité, jusqu’à faire commettre l’innommable.

Le 18 octobre, à l’occasion de l’hommage aux combattants de la guerre d’Algérie, l’Élysée a publié un communiqué dans lequel il est précisé : « Entre 1954 et 1962, la France envoya près d’un million et demi d’hommes et de femmes se battre pour elle en Algérie. Plus de 23 000 y trouvèrent la mort. 60 000 au moins furent blessés. Tous furent marqués à vie par ce conflit où, à la violence des combats, s’ajoutait la cruauté des attentats. Nous reconnaissons avec lucidité que dans cette guerre il en est qui, mandatés par le gouvernement pour la gagner à tout prix, se sont placés hors la République. Cette minorité de combattants a répandu la terreur, perpétré la torture, envers et contre toutes les valeurs d’une République fondée sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen… »

Le mot clé du communiqué de l’Élysée est mandaté. Robert Lacoste, au nom du gouvernement, a mandaté le général Salan commandant en chef et les paras du général Massu de gagner la guerre par tous les moyens (« à tout prix »). Quand le communiqué dit « Il en est qui mandatés, se sont placés hors la République… Cette minorité a répandu la terreur », c’est admettre qu’une minorité dans l’armée a « semé la terreur. »

C’est admettre qu’ils ont agi mandatés par le gouvernement, mandat qu’ils ont exécuté en appliquant la théorie de la « guerre contre-révolutionnaire », qui théorise le recours à la torture ? C’est admettre la responsabilité de l’État dans son usage.

Le communiqué précise : « Reconnaître cette vérité ne doit jamais nous faire oublier que l’immense majorité de nos officiers et de nos soldats refusa de violer les principes de la République française. Ces dérives criminelles, ils n’y ont pas souscrit, ne s’y sont pas soumis, et s’y sont même soustraits. En conscience, avec courage, certains prirent la parole ou la plume pour les condamner publiquement. »

Oui, l’immense majorité des officiers et des soldats n’ont pas « semé la terreur ». Jamais il n’a été dit « toute l’armée », cela serait faire injure à une génération traumatisée envoyée faire cette guerre et ignorer que ce sont des rappelés qui, témoins des exactions, furent les premiers à alerter sur la pratique de la torture comme système lors de la guerre d’Algérie.

S’engager dans la voie de la compréhension de cet engrenage répressif n’est pas un acte de contrition ou de repentance, mais un besoin, une nécessité pour répondre à la question posée par Pierre Vidal-Naquet dans La Raison d’État[1] : « Comment déterminer le rôle, dans l’État futur, de la magistrature ou de l’armée ou de la police si nous ne savons pas d’abord comment l’État, en tant que tel, s’est comporté devant les problèmes posés par la répression de l’insurrection algérienne, comment il a été informé par ceux dont c’était la mission de l’informer, comment il a réagi en présence de ces informations, comment il a informé à son tour les citoyens ? »

Une démarche qui peut être engagée en s’appuyant sur le grand nombre de témoignages, de documents et dossiers accessibles, publiés et révélés par ceux - pour reprendre les termes du communiqué de l’Élysée -, qui ont eu le courage de condamner publiquement la torture dans le cours de la guerre d’Algérie.

Le présent s’inscrit dans le passé, il est donc chargé de déchirures, d’où l’importance que cette démarche de vérité, de cicatrisation, d’entendement, soit conduite avec sérénité.

Notes

[1] La Raison d’État, Editions de Minuit, 1962

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