Édition du 21 septembre 2021

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Canada

Triste bilan de l’action du Canada en Afghanistan

Le monde a regardé des images de milliers d’Afghans se précipitant sur le tarmac de l’aéroport international de Kaboul, certains désespérément accrochés à des avions, pour échapper à la capture de leur pays par les talibans. Les forces de sécurité soutenues par l’Occident se sont effondrées alors que les talibans ont balayé le pays, alors que les dernières troupes américaines entament leur retrait définitif du pays après une occupation militaire de 20 ans.

Tiré de Plateforme altermondialiste.

Les discussions dans les médias canadiens ont été remplies de tiraillements de la part d’experts qui ont déploré « l’échec » des efforts du Canada pour transformer le pays. Mais les tentatives des médias et de l’élite politique de vendre la guerre en Afghanistan comme une mission de paix et de respect des droits de l’homme, aujourd’hui et au cours des deux dernières décennies, ont toujours été un mensonge.

La guerre a duré de 2001 à 2014, ce qui en fait la plus longue guerre étrangère du Canada. Les pertes canadiennes ont été relativement peu nombreuses : 159 soldats ont été tués et environ 2000 blessés. En revanche, plus de 100 000 Afghans ont été tués en conséquence directe du conflit, dont une grande partie des civils. Si l’on considère les conséquences de la guerre – destruction des récoltes et des infrastructures, perturbations des hôpitaux et des soins de santé, pauvreté et malnutrition – ce nombre pourrait atteindre 500 000.

Une décennie après le début de la guerre, 70 pour cent des Afghans vivaient dans une pauvreté extrême. La violence et l’instabilité étaient bien pires qu’avant l’invasion. Les médias canadiens ont régulièrement rassuré les Canadiens qu’ils étaient en Afghanistan pour promouvoir la paix, stabiliser un État « défaillant » et promouvoir les droits de la personne, en particulier pour les femmes. Le fait que les associations de femmes afghanes aient rejeté cette justification était une perturbation inconfortable de l’histoire. Ils étaient généralement ignorés.

Au Canada, tout dialogue significatif sur la question de savoir si la guerre elle-même était bonne ou mauvaise était reporté indéfiniment ; Le travail des Canadiens consistait simplement à se ranger derrière les hommes et les femmes qui se mettaient en danger au nom du reste d’entre nous. Mais que se passerait-il si la guerre en Afghanistan n’avait jamais eu pour but de protéger les Canadiens ?

La « mission afghane », comme l’appelait généralement l’élite canadienne, a été lancée en réponse aux attaques contre les centres symboliques du pouvoir américain le 11 septembre 2001, le World Trade Center et le Pentagone. L’architecte des attaques était Oussama Ben Laden, un riche militant saoudien qui avait déjà été à la solde de la CIA mais s’était retourné contre ses anciens sponsors, en dépit de la présence écrasante des États-Unis au Moyen-Orient, en particulier en Arabie saoudite. Lorsque le président américain George W. Bush a déclaré la guerre contre le terrorisme, qui allait façonner la politique du début du XXIe siècle, le Canada n’a pas tardé à se joindre à l’invasion de l’Afghanistan.

Aucun Afghan n’avait participé aux attentats du 11 septembre, mais des responsables américains ont affirmé que l’organisation de Ben Laden, Al-Qaïda, avait utilisé un réseau de grottes dans ce pays comme base d’opérations. En conséquence, l’Afghanistan devait faire l’objet d’une invasion et d’une occupation dans le but avoué de capturer Ben Laden, de mettre son organisation en déroute et de décourager d’autres pays d’« héberger des terroristes ».

Aider l’empire américain

L’occupation a été une catastrophe pour les Afghans . La mise en place du gouvernement fantoche dirigé par Hamid Karzai a été une aubaine pour le capital de l’anglosphère, car des entreprises américaines, britanniques et canadiennes ont obtenu des contrats lucratifs pour la construction, la reconstruction, l’exploitation minière, les télécommunications, l’énergie et d’autres industries. Parmi les entreprises canadiennes qui ont réalisé d’importants profits en Afghanistan après 2001, se trouvaient Lockheed Martin Canada, Canaccord Financial et SRK Consulting, sans parler de l’énorme société d’ingénierie SNC-Lavalin. La richesse en ressources de l’Afghanistan était estimée à quelque 3 000 milliards de dollars, et l’investisseur canadien le plus notable dans le pays était Kilo Goldmines,

Et tandis que la guerre a rapporté des profits exceptionnels à un éventail d’entreprises canadiennes, ses objectifs étaient plus larges que de simplement gonfler les poches des millionnaires canadiens. La guerre en Afghanistan – comme celle en Irak – visait à établir l’architecture de l’Empire américain au 21e siècle. Le capital américain avait besoin d’un monde dans lequel la résistance était vaincue et démoralisée, où les États clients locaux pouvaient compter sur le maintien des conditions juridiques et politiques idéales pour l’exploitation de la main-d’œuvre et des ressources et où il y avait un appareil de sécurité à plusieurs niveaux pour protéger le flux de capitaux. profite de toute menace possible.

L’Afghanistan, situé dans une position d’importance stratégique pour le transport des combustibles fossiles, aurait pu facilement tomber sous l’emprise des concurrents capitalistes américains – comme l’Iran, la Russie et la Chine – et la guerre était un moyen d’assurer la domination continue de l’Amérique dans la région.

Le Canada s’est profondément investi dans le maintien de l’empire capitaliste américain. La politique étrangère du Canada pendant un siècle et demi visait à protéger et à promouvoir les empires britannique et américain, avec une profonde compréhension que le Canada pouvait se tailler une place pour la prospérité de ses propres classes dirigeantes sous ce parapluie. La récompense pour le Canada était qu’il continuerait de bénéficier d’un traitement préférentiel au sein de l’empire ; cela comprenait l’accès aux contrats, le partage d’informations et un siège à la table où les grandes décisions seraient prises.

En effet, la guerre a également servi à transformer l’armée elle-même, à se débarrasser de l’orientation vers le maintien de la paix et à redevenir une armée impériale à part entière. En 2017, le Canada ne contribuait qu’à 62 des plus de 90 000 soldats de la paix des Nations Unies dans le monde, classés 72e au monde par les chiffres. Cette réduction spectaculaire de la présence canadienne de maintien de la paix s’est accompagnée d’un budget militaire annuel qui est passé d’environ 12 milliards de dollars dans les années 1990 à plus de 20 milliards de dollars par an à la fin des années 2010. Les ressources étaient là, mais elles n’étaient pas affectées aux casques bleus. Le Canada se transformait en une « nation guerrière ».

« Ce dont les Afghans ont besoin, c’est de coloniser »

L’Équipe consultative stratégique en Afghanistan (SAT-A) était le titre trompeusement ennuyeux donné à un groupe d’officiers militaires canadiens qui faisaient partie de l’appareil du gouvernement Karzaï. SAT-A était en mesure d’élaborer une législation afghane et, en effet, a contribué à établir l’architecture juridique du néolibéralisme grâce à laquelle le capital étranger a pu tirer profit du pays. Une partie de la raison pour laquelle SAT-A était en mesure d’exercer une telle influence était que l’occupation, lorsqu’elle a repensé les structures de la gouvernance afghane, a intentionnellement créé un système dans lequel le pouvoir réel reposerait entre les mains du président.

Après avoir consciemment construit un système démocratique faible dans lequel le président fantoche détenait la plus grande partie du pouvoir, le Canada et ses alliés ont alors veillé à ce que leur marionnette obéisse à leurs ordres. Le gouvernement Karzaï a accueilli les capitaux étrangers, vendu des biens publics, imposé des mesures d’austérité, maintenu le pouvoir de l’élite locale et mobilisé presque entièrement les ressources limitées de l’État afghan pour la contre-insurrection violente et la projection de la force militaire pour garantir les conditions aux étrangers. exploitation. Inutile de dire que c’était un programme qui servait le capital étranger, pas le peuple afghan. Lorsque le Canada offrait de l’aide à la reconstruction, il ne le faisait souvent qu’aux communautés afghanes qui acceptaient de soutenir le gouvernement Karzaï, dressant les Afghans les uns contre les autres et cherchant à se conformer à l’aide à la reconstruction dont le Canada avait désespérément besoin.

Même lorsque l’aide a été fournie, une grande partie n’est même jamais arrivée en Afghanistan, étant siphonnée par les ONG et les entreprises canadiennes qui avaient été engagées pour la fournir. Bon nombre des projets – la construction d’écoles, par exemple – que les Canadiens ont appris qu’ils offraient à l’Afghanistan étaient, en fait, inachevés, dysfonctionnels ou inexistants. Entre-temps, afin de gérer la popularité croissante des talibans – populaires parce qu’ils menaient la contre-insurrection – le Canada a encouragé le gouvernement Karzaï à faire des concessions à la droite religieuse ; avec l’approbation du Canada, Karzaï a rétabli certaines des lois les plus répressives et patriarcales qui avaient été établies à l’origine par les talibans, de la légalisation du mariage des enfants et des représailles violentes contre les femmes qui refusaient des relations sexuelles au mariage des violeurs avec leurs victimes.

Le nouveau « fardeau de l’homme blanc »

Ce qui est clair, c’est que les Afghans n’ont pas bien accueilli l’occupation étrangère. Les sondages d’opinion en Afghanistan tout au long de la guerre ont reflété une opposition constante à la présence étrangère, souvent jusqu’à 80-90 pour cent. Même si les soldats canadiens racontaient des histoires d’enfants afghans aux pieds nus les remerciant de leur avoir permis d’aller à l’école, la réalité était que l’occupation était toujours le sujet de la colère et du ressentiment des Afghans.

Les Afghans étaient également tout à fait capables de proposer des alternatives viables pour résoudre la crise qui sévissait depuis l’arrivée des moudjahidines financés par les États-Unis à la fin des années 1970. Les Canadiens croyaient en grande partie que de tels Afghans n’existaient pas, et donc la responsabilité – le « fardeau » – de sauver le pays incombait aux Canadiens. Ainsi, l’hypothèse a toujours été que le Canada avait de bonnes intentions, qu’il s’agisse de soldats, de généraux, de politiciens, de sociétés, de travailleurs d’ONG, de missionnaires, qui se sont rendus en Afghanistan pour divertir les troupes.

À la fin des années 2000, lorsque l’histoire a commencé à sortir de l’Afghanistan selon laquelle des prisonniers étaient torturés, on a prétendu que c’était la police afghane qui torturait d’autres Afghans et que le seul crime du Canada était de transférer sciemment des prisonniers à la police nationale afghane pour torture. Néanmoins, il est devenu clair dès 2007 que des Canadiens avaient, en fait, participé directement à la torture. En 2016, c’était une affaire de notoriété publique, rapportée même dans le National Post, qui a repris l’histoire en notant que les prisonniers afghans – dont beaucoup étaient des agriculteurs pauvres et des travailleurs sans liens avec des groupes d’insurgés – étaient terrifiés par le des raids dans les prisons menés par des soldats canadiens qu’ils « défèquent et urinent sur place » à l’arrivée des Canadiens.

Les Afghans étaient, selon l’expression de Rudyard Kipling, les « nouveaux peuples maussades du Canada, mi-diable et mi-enfant ». Comme les nouveau-nés, ils n’avaient pas d’histoire et le mieux qu’ils pouvaient espérer était d’apprendre des occupants canadiens bienveillants qui essayaient de les façonner dans la modernité. Le cauchemar que l’occupation avait créé en Afghanistan était, dans cette conception coloniale, présenté comme un cadeau que ses destinataires n’appréciaient pas – ou ne pouvaient pas – apprécier correctement.

Extrait adapté de Tyler Shipley’s Canada in the World : Settler Capitalism and the Colonial Imagination, publié en 2020 avec Fernwood.

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