Les personnes interrogées par Mashina, Kosana Beker, directrice des programmes de FemPlatz, et Jelena Petković, membre de la Commission d’appel du Conseil de la presse, soulignent qu’il s’agit d’un double problème : un manque de responsabilité institutionnelle et une pratique médiatique qui porte encore davantage atteinte à la dignité des victimes.
Trois meurtres de femmes commis en peu de temps ont une nouvelle fois mis en évidence ce que les organisations de femmes dénoncent depuis des années : le féminicide n’est pas une succession de tragédies sans lien entre elles, mais un schéma de violence qui nécessite une réponse institutionnelle différente.
Kosana Beker, directrice des programmes de FemPlatz, affirme que la nécessité d’une reconnaissance spécifique du féminicide est d’autant plus évidente que ces cas se répètent.
« Nous menons campagne pour la mise en place d’un observatoire du féminicide et pour que le féminicide soit érigé en infraction pénale spécifique. Cette initiative se heurte à une opposition relativement forte, même si, lorsqu’une série de féminicides se produit en peu de temps, elle attire l’attention du public et des médias », souligne-t-elle.
Comme elle l’explique, le féminicide ne peut être considéré comme un simple meurtre, car il s’inscrit dans des schémas sociaux et s’accompagne de signes antérieurs de violence.
« Ce que nous constatons ici, c’est que le féminicide est bel et bien différent du délit d’homicide tel qu’il est défini dans notre Code pénal. C’est précisément pour cette raison qu’il est nécessaire de créer une infraction pénale spécifique », ajoute Mme Becker.
Selon Kosana Becker, l’un des problèmes majeurs réside dans le fait que, depuis des années, l’État n’a pas mis en place de mécanismes permettant d’analyser ce qui s’est passé après le meurtre de chaque femme.
« Nous n’attendrions pas depuis 2018 la création d’un organisme chargé de surveiller la situation et d’identifier les défaillances si l’État voulait vraiment s’attaquer à ce problème. »
Dans les cas où les femmes avaient déjà signalé des violences, la question de la responsabilité institutionnelle se pose avec encore plus d’acuité.
« On le constate dans les cas de femmes qui avaient déjà signalé des violences et dans la manière dont ce problème est abordé. Il est désormais clair pour tout le monde que l’État ne fait rien pour y remédier », souligne-t-elle.
Au lieu d’analyser la violence, les médias en font un spectacle
Alors que les institutions ne parviennent pas à apporter de réponses, l’espace médiatique est souvent occupé par la presse à sensation, qui présente les féminicides en mettant l’accent sur les détails criminels, les informations privées concernant les victimes et les spéculations sur les motifs.
Jelena Petković, membre de la Commission d’appel du Conseil de la presse, affirme que les derniers cas montrent une fois de plus que certains médias ignorent les normes élémentaires du journalisme professionnel.
« Le féminicide, forme la plus grave de violence de genre, a une nouvelle fois été transformé en un spectacle tabloïd brutal. « La publication inacceptable de photos privées, de détails sur sa vie, de spéculations sur le mobile, de conjectures, la citation de prétendues sources anonymes et la diffusion publique de photos de la scène du crime : tout cela témoigne d’un manque total de respect et de considération pour la dignité et la vie privée des victimes et de leurs familles », ajoute-t-elle.
Selon elle, le problème ne réside pas seulement dans la violation des règles déontologiques, mais dans la logique même de ce type de reportage.
« Tout cela est fait dans le but de bombarder le public d’autant de détails macabres que possible sur la perte d’une vie humaine, afin de générer un maximum de titres racoleurs et de transformer la tragédie en une sorte de profit pour le média », souligne-t-elle.
Mme Petković souligne que le journalisme à sensation est contraire au Code des journalistes de Serbie, mais que le problème va bien au-delà des règles elles-mêmes.
« Il ne s’agit plus depuis longtemps d’une question de règles écrites du journalisme, mais d’humanité fondamentale et des normes de civilisation auxquelles nous devrions aspirer », ajoute-t-elle.
De la « jalousie » aux discours de haine : comment la violence est dépolitisée
L’une des tendances les plus dangereuses dans la couverture médiatique des féminicides est la tentative d’expliquer la violence par des motifs privés, perdant ainsi de vue le contexte social plus large.
Jelena Petković met en garde contre le fait que certains médias vont jusqu’à romancer la violence.
« Dans certains articles, on assiste même à une romantisation et à une justification répugnantes de la violence, en cherchant une raison qui se résume à des expressions telles que « jalousie malsaine” », explique-t-elle.
Le mélange entre faits et spéculations pose également problème, en particulier lorsque des affirmations sont relayées au grand public par des personnes n’ayant aucun lien avec l’enquête.
« Certains médias citent des criminologues russes qui n’ont aucune connaissance de l’enquête serbe. Dans ces articles, spéculations et faits sont mélangés sans distinction claire, et d’autres spéculations viennent s’ajouter à tout cela. »
Elle considère que la publication de détails sur la vie privée des victimes est particulièrement problématique.
« La publication de détails sans rapport avec l’affaire et tirés de la vie privée d’une victime est particulièrement humiliante, car dans une société comme la nôtre, la victime est ainsi implicitement jugée, et cela ouvre la voie à des questions sur le genre de personne qu’elle était », explique Mme Petković.
Kosana Beker souligne qu’une autre facette du problème est également apparue ces derniers jours : la manière dont le féminicide est utilisé pour propager le nationalisme et le racisme.
« Nous avons dû à nouveau désactiver les commentaires sur les articles consacrés aux féminicides, en particulier sur celui concernant le meurtre de la jeune femme russe, qui a été traité de manière extrêmement sensationnaliste. Nos réseaux sociaux ont été inondés de commentaires nationalistes, chauvins et racistes », déclare Mme Becker.
L’intérêt général ne réside pas dans les détails du décès, mais dans la compréhension de la violence
Les personnes interrogées soulignent que la manière dont les féminicides sont présentés au public influe sur la façon dont la société appréhende la violence à l’égard des femmes.
Pour Mme Petković, le rôle des médias n’est pas de choquer, mais d’expliquer le problème.
« Ce type de reportage n’est pas dans l’intérêt général. L’intérêt général réside dans le fait que les médias remplissent leur rôle éducatif et sociétal en traitant de ce sujet terrible, d’un problème social qui trouve ses racines dans la position inégale des femmes par rapport aux hommes », ajoute-t-elle.
Et tandis que les questions sur la responsabilité des auteurs reviennent après chaque nouveau féminicide, on parle moins de la responsabilité du système qui n’a pas su prévenir la violence, ou de l’environnement sociétal qui relativise souvent cette violence.
Kosana Beker souligne que l’État ne fait rien pour remédier à ce problème.
« Tout le monde peut désormais clairement constater que l’État ne fait rien à ce sujet : on le voit dans les cas de femmes qui avaient déjà signalé des violences, dans la manière dont ce problème est abordé, et dans le fait que nous ne disposons toujours pas des mécanismes nécessaires pour empêcher que les mêmes schémas ne se reproduisent », conclut Mme Becker.
https://www.masina.rs/tri-femicida-za-sedam-dana-drzava-i-dalje-bez-odgovora-nasilje-postaje-poligon-za-senzacionalizam-i-mrznju/
Traduit par DE
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