Édition du 1er décembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Un apartheid très insidieux.

Mandela est célébré partout pour avoir mis fin à l’apartheid en Afrique du Sud. Avec raison car une des grandes aberrations de l’humanité, sinon la plus grande, fut la discrimination institutionnalisée envers les Noirs.

Pourtant un autre arpartheid existe, et des plus insidieux. Cette autre discrimination a lieu dans plusieurs pays et, Noirs, Blancs, Chinois, Arabes, Autochtones, etc peuvent la subir. Pourtant, c’est à peine si on en parle tellement elle est banalisée, voire acceptée. Même justifiée.

Aujourd’hui on refuserait aux Noirs l’accès à des hôpitaux, des écoles, pour le motif que c’est réservé aux blancs seulement, on crierait au scandale dans les journaux du monde entier et avec raison.

Pourtant, dans les pays où le privé domine dans les services de santé, des millions de gens n’ont pas accès à tous les soins nécessaires. Dans certains pays, des hôpitaux publics parallèles existent, mal financés par les pouvoirs publics, avec des soins de moindre qualité. Des milliers de personnes doivent s’en contenter. La santé des gens plus pauvres n’est pas aussi importante que la santé des riches. Qui s’en scandalise ?

Au Québec, comme en d’autres pays, écoles privées coexistent avec écoles publiques. Chaque année, la droite publie un bulletin annuel des écoles les plus performantes, bulletin biaisé car les écoles ne font pas face aux mêmes défis. Le but : valoriser les écoles privées. Tous les parents souhaitent que leurs enfants fréquentent les meilleures écoles et selon ce bulletin, ce serait au privé. Pourtant tous n’y ont pas accès. Parce qu’ils sont Noirs ? Non. Une école réservée aux Blancs ferait scandale, mais une école réservée aux plus fortunés, il n’y a rien là.

Combien aujourd’hui au Québec doivent vivre avec moins de $20,000, que dis-je moins de $10,000 ? Cela ne suffit pas ou à peine à se loger décemment. Si les Noirs, en tant que race, devaient vivre cela, l’accepterions-nous ? Pourtant des gens vivent cela dans notre pays. Combien s’en offusquent ? Cela fait même partie de la normalité.

Nathalie Elgrably de l’Institut économique de Montréal, a déjà réclamé dans les médias l’abolition du salaire minimum. Selon cette porte-parole de la droite, le salaire minimum nuirait à la sacro-sainte compétitivité et donc finalement aux travailleurs !!!. Pour elle, $9/hre c’est déjà trop. Que d’insensibilité ! Avec ce montant, comment une personne avec un ou deux enfants peut’il arriver à se loger, se nourrir, s’habiller convenablement ?

Des gens au Québec se scandalisent que les BS, comme certains disent avec mépris, reçoivent moins de $600/mois mais se scandalisent moins que les Banques aient reçu des milliards, que des grandes entreprises avec des milliards de profits, reçoivent des subventions directes ou indirectes.

Et tous ces paysans en Afrique et ailleurs qui sont expulsés de chez eux parce que les transnationales avec la complicité e leur gouvernement s’accaparent de leurs terres, ou encore qu’on les chasse pour y exploiter une mine ? Si ce traitement était réservé uniquement aux Noirs (bien qu’ils en sont souvent les victimes) le monde réagirait-il comme il l’a fait au temps de l’apartheid ? Pourtant ces événements sont passés sous silence dans la plupart des médias.

Alors qu’il est prouvé qu’on pourrait nourrir tous les humains, que les profits n’ont jamais été aussi grands, en 2013 des êtres humains ne peuvent satisfaire dignement leurs besoins vitaux !

Aujourd’hui, le plus grand apartheid ce sont les défavorisés de nos sociétés qui en sont les victimes. Les pires préjugés sont liés non pas tant à la couleur de la peau qu’à la minceur du portefeuille. Ces victimes sont dispersées un peu partout, et parce que jugés paresseux, responsables de leur sort, on ne s’en soucie pas assez. Sauf bien sûr, lors de la Guignolée.

Tant que des personnes ne peuvent manger, se loger, s’éduquer, se faire soigner convenablement, l’apartheid, celui des plus démunis parmi nous, existe encore. Tant que dans notre esprit cela ne nous dérangera pas, il sera difficile de l’abolir dans la réalité.

Qui a intérêt à maintenir une société inégalitaire, à insinuer que ceux qui peinent à joindre les deux bouts, c’est leur faute ? C’est parce qu’ils ne travaillent pas assez ? Se peut-il que ce soient ceux à qui cela profite, à ces privilégiés qui vivent aux dépens des travailleurs ? Comment pourraient-ils accaparer tant de capital sans l’exploitation du temps et de l’énergie de ces derniers ?

Souvent la droite se dit victime des lourds impôts à payer et fait valoir que 40% des travailleurs au Québec ne paient pas d’impôt. C’est dire à quel point leurs revenus sont maigres, à quel point ils sont exploités.

Pourtant, ce sont ces privilégiés qui réclament de baisser le salaire minimum, de hausser les salaires déjà faramineux des PDG, de baisser les impôts des fortunés (en laissant croire que cela favorise tout le monde), de hausser les frais de scolarité, d’augmenter la part du privé en santé, d’augmenter les taux d’électricité, etc.

Lors de l’arrivée au pouvoir du PQ en 2012, sa timide proposition d’augmenter légèrement les impôts des plus nantis, de taxer les gains en capital, provoqua une levée des boucliers dans les journaux au service de l’oligarchie. Quand les privilèges des mieux nantis risquent de diminuer un tant soit peu, c’est un crime de lèse-majesté. Quand les besoins vitaux des pauvres sont bafoués, cela a peu d’écho dans les journaux.

Les oligarques de cette planète tiennent tout autant, sinon plus, à maintenir leurs privilèges que les Afrikaaners y tenaient en Afrique du Sud. Le malheur c’est qu’ils sont plus nombreux et plus puissants que ne l’étaient les Afrikaaners. Ils célèbrent Mandela mais hypocritement font des pressions pour que les lois contribuent à maintenir les inégalités.

La lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud et la lutte contre la pauvreté de notre société n’est finalement pas si différente.

Tant qu’on ne sera pas profondément indignés que tous sur cette planète n’aient pas accès à des systèmes de santé et d’éducation de qualité, autant qu’on le serait si on refusait cela aux Noirs parce qu’ils sont Noirs, notre bataille contre l’apartheid n’est pas terminée.

Françoise Breault

Françoise Breault

Après une carrière en enseignement, dont un an avec les Échanges France-Québec, j’ai poursuivi en travail social auprès des familles. Vers l’âge de cinq ans, je me demandais pourquoi il y avait des pauvres et ce que je pouvais faire. Sans en prendre pleinement conscience, cette interrogation m’a habité toute ma vie. Une année en Amérique du Sud ne m’avait toujours pas apporté de réponse. Cela m’a pris du temps à voir clair... Maintenant que la lumière est allumée, je ne peux et ne veux la refermer... Tous les faits, toutes mes lectures me confirment comment le système économique actuel contribue à ce fossé grandissant entre riches et pauvres. Me voici maintenant à ma 3e carrière, celle où je peux mettre tout mon temps et énergie à sensibiliser les gens aux graves enjeux d’aujourd’hui, afin de vivre dans un monde plus juste... « mais nous, nous serons morts mon frère... ».

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