Édition du 8 octobre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Laïcité

Un pas en avant, oui. Deux pas en arrière, non !

Le débat en Commission parlementaire sur le Projet de Loi 21 sera (au moment où j’écris ces lignes) bientôt derrière nous. Comment je me positionne face à cet enjeu qui porte sur la laïcité de l’État[1] et le droit d’une personne en situation ou en relation d’autorité de porter des signes religieux dans l’exercice de ses fonctions dans les services publics et parapublics ?

Dans les lignes qui suivent, je ne me prononce pas explicitement sur le contenu de ce projet de loi, que j’avoue ne pas avoir encore lu en entier. J’attends la version finale du texte avant de m’adonner à un tel exercice. J’expose plutôt certains éléments de mon cheminement et de mon combat en faveur de la neutralité religieuse et de la laïcité de l’État.

Exergue :

« La liberté religieuse, depuis l’apparition du christianisme, implique davantage que la liberté de croire (...). La nouvelle liberté que les chrétiens trouvaient si difficile à défendre contre l’Empire romain (...) était l’émancipation de la politique vis-à-vis de la religion. Et cette liberté n’a été juridiquement garantie que par la séparation de l’Église et de l’État. [...] La religion dégradée en instrument de la politique met en péril la liberté de culte. » Hannah Arendt, Lettre à Robert M. Hutchins, président de l’université de Chicago, 1957, dans La révolution qui vient, Éditions Payot, & Rivages, 2018, aux pages 136 et 137. Cité dans : Les Juristes pour la laïcité de l’État. Mémoire au sujet du projet de loi no 21 : Loi sur la laïcité de l’État. p. 6

Dans les écoles primaires de mon enfance, il y avait pléthore de signes religieux ostentatoires, autant dans les classes que dans les couloirs (statues, crucifix, bibles, images du Christ en pleurs avec une couronne d’épines sur la tête et le cœur en sang, etc.). J’ai eu et j’ai vu, lors de mes études secondaires, des enseignantes et des enseignants qui portaient la soutane et autres gadgets supposément « sacrés » (entre autres choses, des chapelets, des cornettes, etc.). Il y avait, dans cette polyvalente, qui n’en avait pas encore le nom, une chapelle mieux équipée que les étagères de la bibliothèque où il manquait terriblement de livres.

On trouvait, dans ce lieu de formation scolaire, un prêtre-aumônier qui avait un emploi à temps plein. Qui payait son salaire ? Que faisait-il réellement durant ses heures de travail ? Il lisait un quotidien de la presse écrite (Le Devoir dirigé à l’époque par le très croyant et très pratiquant Claude Ryan) et officiait, à certaines occasions, diverses cérémonies religieuses. Pour ce qui est du reste de son temps, il semblait exempté d’avoir à rendre des comptes à la direction de l’école. Tout cela se passait au Québec, en 1965, en pleine Révolution tranquille.

J’ai lutté pour la laïcisation de mon école secondaire. Nous avons demandé, lors d’une grève étudiante qui a duré trois jours en octobre 1968, que les enseignantes et les enseignants membres d’une communauté religieuse cessent de se vêtir uniquement et exclusivement dans leur costume religieux « bicolore » (c’est-à-dire en noir et blanc). Nous avons lutté pour avoir le droit de nous habiller selon notre code vestimentaire et non selon les normes d’une morale religieuse qui réprimait et étouffait les formes du corps. À cette école secondaire, les cheveux longs pour les garçons et les mini-jupes pour les filles étaient tout simplement interdits.

Pas de jeans trop ajustés non plus. Il ne fallait pas que la forme des mamelons des filles se laisse deviner sous leur soutien-gorge, leur blouse et leur chandail (ou leur épais veston). C’est dans la position à genoux que la directrice de l’école mesurait la partie nue de la cuisse des jeunes filles. Si la jupe était trop courte, les étudiantes prises en défaut se faisaient imposer une retenue et ensuite elles étaient susceptibles d’une sanction plus sévère, allant même jusqu’à l’expulsion de l’école pour une durée plus ou moins longue. Le port du pantalon leur était interdit. Elles devaient, par temps froid, comme par temps chaud, se vêtir d’une jupe très, pour ne pas dire « ultra », décente. Pas question pour elles « d’avoir l’air habillé comme un garçon ». Pas question non plus pour les garçons « d’avoir une tête de fille ».

Je vous pose les questions suivantes : De quel droit certaines personnes, en position d’autorité dans les services publics, durant les années soixante, se présentaient-elles devant les étudiantes et les étudiants avec des signes religieux qui n’avaient plus leur place dans une société moderne qui s’autoproclamait « neutre et laïque » ? Ai-je eu tort, quand j’étais adolescent, de revendiquer et de lutter, pour ne plus avoir devant moi comme enseignante ou comme enseignant une ou un membre d’une communauté religieuse qui se faisait imposer, par ses supérieurs hiérarchiques, une tenue vestimentaire qui remontait à l’époque des couvents et des monastères ? Ai-je eu tort de lutter pour avoir une enseignante ou un enseignant qui gardait pour elle-même ou pour lui-même ses convictions religieuses ? Qui oblige les croyantes et les croyants à se vêtir d’une certaine façon, plutôt qu’une autre ? Qui oblige les adhérentes et les adhérents d’une communauté religieuse, d’une religion ou d’une secte, à se soumettre à un code vestimentaire qui remonte à l’Antiquité ou au Moyen-Âge ?

Au fait, dites-moi, qu’est-ce qu’une religion ? De mon côté, j’y vois un système de croyances institué qui régit les relations avec l’au-delà ou la sphère dite « supra-humaine ». Ce système de croyances, au demeurant, est fondé principalement, pour ne pas dire exclusivement, sur des dogmes. Il n’y a rien là-dedans de véritablement épanouissant sur le plan intellectuel, sauf pour celles et ceux qui y adhèrent. Est-il nécessaire de rappeler que ces systèmes de croyances ne font pas tellement de cas de la promotion des droits politiques, économiques et sociaux des femmes. Sur un sujet comme l’avortement, la grossesse doit être menée à terme et la vie ne doit jamais être interrompue.

Cela irait à l’encontre, selon les gardiens et les défenseurs de l’orthodoxie religieuse, de la volonté divine. On semble s’interdire de rappeler en ce moment que toutes les religions sont d’un sexisme troublant qui invite à penser que Dieu, s’il existe vraiment, est un misogyne de la pire espèce. Le Dieu de différentes religions prône la soumission et l’infériorisation des femmes. Chez les catholiques, les femmes n’ont pas le droit de se faire avorter. Elles doivent accoucher dans la douleur. Il leur est interdit d’accéder à la prêtrise.

L’Église mormone est ouvertement patriarcale et accepte la polygamie pour les hommes. L’Église baptiste sudiste confine la femme en position de subordonnée à son mari. Que dire maintenant de l’image que se font le judaïsme, le bouddhisme, l’hindouisme, l’islam et j’en passe de la place de la femme dans la société et dans la famille ? Alors, les religions visent-elles à rendre les personnes réellement libres et affranchies ou à les confiner dans des stéréotypes traditionnels ? À qui donc appartient le corps d’une personne ? À la personne elle-même ou aux supérieurs hiérarchiques (mâles pour la quasi-totalité) d’une religion ? Qui peut dicter à autrui ce à quoi correspond un code vestimentaire dans les secteurs public et parapublic ? Une hiérarchie religieuse ? Les membres du conseil exécutif d’une organisation ou d’une association quelconque ? Ou l’État ?

La liberté religieuse est-elle réellement un absolu qui prime sur la totalité des autres droits et libertés ? Faut-il, au nom des dieux inventés par les hommes, il y a 10 000 ans ou moins, accepter de camoufler le visage ou les autres parties d’un corps humain et surtout celui des femmes ? Ce fait mérite d’être rappelé, ce sont des hommes qui ont inventé les religions et les dieux. Par une grande fraude intellectuelle, certains grands prêtres sont parvenus à faire croire, à leurs fidèles, que c’est l’inverse qui explique leur présence sur la terre. Selon ce grand mensonge, les humains ne seraient rien de moins que la création de Dieu. Ici, j’en perds mon latin.

Je suis étonné de voir comment certaines personnes agitent le spectre du racisme et du non-respect des droits fondamentaux en ce moment. Curieusement et étonnamment, je n’ai rien entendu au sujet de l’absence, depuis les soixante dernières années, des disciples d’Hare Krishna ou de Bouddha dans certains postes de travail dans les fonctions publiques et parapubliques au Québec et les autres fonctions publiques (gouvernement fédéral, municipalités et commissions scolaires). Rien entendu non plus de la part de celles et ceux qui font les gorges chaudes présentement quand les salariéEs des secteurs public et parapublic se font nier l’exercice de leurs droits fondamentaux (droit de négocier ou [et] droit de faire la grève) lors du renouvellement des conventions collectives de travail.

Elle m’apparaît très sélective cette indignation de certains ténors de la « vraie laïcité » (sic) ou de la « laïcité ouverte » (resic). Ces porte-voix sont prompts à monter aux barricades pour défendre certaines causes qui semblent leur tenir à cœur. Soit. Mais, quand il est question du non-respect par l’État des droits fondamentaux des salariéEs syndiquéEs des secteurs public et parapublic (qui sont à 70% des femmes), les tenants du multiculturalisme se tapissent dans l’ombre et observent un lourd silence.

En autant que je suis concerné, le débat autour du Projet de loi no 21 ne porte pas uniquement sur une question vestimentaire. Il s’agit de la place de la religion dans la vie publique. L’empereur Constantin et la vaste majorité de ses successeurs (à l’exception de Julien dit l’Apostat) sont parvenus à imposer, de manière subreptice au départ et très lente ensuite, le Dieu des chrétiens dans la totalité de l’Empire romain. Cela a pris au total un peu plus de quatre-vingts ans (de 312 à 394) pour que le christianisme, qui a été combattu violemment pendant plus de trois siècles par les Romains (de la crucifixion du Christ jusqu’en 393), s’impose et devienne religion officielle de l’Empire. Cela a commencé très simplement, par le dessin du célèbre chrisme sur un bouclier. Une fois le christianisme reconnu comme religion officielle de l’Empire romain, les païens ont été à leur tour très sévèrement réprimés. Pire, ils ont été disséminés et éradiqués.

L’histoire nous enseigne que les religions tantôt se tolèrent, tantôt s’affrontent dans une lutte à finir. La tolérance en matière religieuse est provisoire et correspond assez souvent à un vain mot. À combien s’élève le nombre de conflits guerriers religieux dans l’histoire de l’humanité ? Combien y a-t-il de conflits armés en ce moment sur la planète ? Combien trouvent leur origine dans la question religieuse ? À combien au juste s’élève le nombre de victimes directes et de victimes collatérales de ces conflits militaires ?

Que des croyantEs veulent pratiquer librement leur liberté religieuse dans des lieux de leur choix, prévus spécifiquement à cet effet, que les autorités ecclésiastiques imposent des vêtements à revêtir dans leurs églises, leurs temples ou autres lieux de rassemblement des fidèles, je n’ai rien à dire sur ces sujets. Que des religions veulent imposer à leurs croyantes et à leurs croyants l’obligation de se vêtir d’une manière stricte et rigoureuse, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (voir même dans les lieux de travail publics), là je me dis qu’il y a matière à une intervention de l’État. Et par État[2] j’inclus à la fois le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et les tribunaux. Oui, selon moi l’État a le droit d’affirmer son caractère laïque.

Il a aussi le droit de se définir comme parfaitement neutre en matière religieuse. De plus, je ne souhaite pas un retour des signes ostentatoires dans les lieux publics. Je suis en faveur d’une déchristianisation et d’une déconfessionnalisation tous azimuts de l’espace public, ainsi qu’en faveur d’une neutralité des agentes et des agents de l’État dans l’exercice de leur fonction. Le retour des soutanes et des cornettes dans les services publics et parapublics, l’imposition autoritaire du port de vêtements sacrés dans l’exercice des fonctions rémunérées par l’État, la pratique des prières dans les lieux publics[3], le serment sur la bible à certaines occasions, etc., vous l’aurez compris, très peu pour moi.

Un pas en avant, oui. Deux pas en arrière, non !

Yvan Perrier

Notes

[1] La laïcité renvoie au principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’État n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Églises aucun pouvoir politique. Dans un État laïque, les institutions publiques sont indépendantes du clergé et des églises. La laïcité s’oppose à la reconnaissance d’une religion d’État.

[2] Voici ma définition du concept d’État :

L’État réfère tout d’abord à une population qui vit sur un territoire donné et qui est chapeautée par une organisation juridico-politique qui regroupe en son sein le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire. Ce pouvoir étatique n’est pas démuni comme l’a si bien démontré Max Weber dans Le savant et le politique. Il a en sa possession rien de moins que le monopole de la violence légitime et la capacité exclusive de dire la loi (c’est-à-dire de définir, de supprimer et de modifier la loi) qui s’appliquera à tous les membres d’une société sur laquelle s’étend son pouvoir. Il s’agit à proprement parler d’un pouvoir de domination sociale d’une minorité dirigeante sur une majorité dirigée.

Comme l’écrivait si bien Paul Valéry : « L’État est un être énorme, terrible, débile. Cyclope d’une puissance et d’une maladresse, enfant monstrueux de la force et du droit, qui l’ont engendré de leurs contradictions, il ne vit que par une foule de petits hommes qui en font mouvoir gauchement les mains et les pieds inertes et son gros œil de verre ne voit que des centimes et des milliards. L’État, ami de tous, ennemi de chacun. » Paul Valéry, cité dans Gérard Bergeron. 1990. Petit traité de l’État. Coll. « La politique éclatée ». Paris : Presses universitaires de France, p 1.

[3] Il m’est arrivé, dans ma carrière d’enseignant, de me faire demander par une étudiante, dans un cours de Sociologie du travail, des textes conformes à ses convictions religieuses. J’ai vu à l’université et au cégep des personnes effectuer leurs prières dans des endroits assez inusités, donc non-prévus à cette fin.

Bibliographie

Baillargeon, Normand. 2013. « On peut se le dire ? Dieu, s’il existe, hait les femmes ». https://voir.ca/chroniques/prise-de-tete/2013/10/16/on-peut-se-le-dire-dieu-sil-existe-hait-les-femmes/Consulté le 14 mai 2019.

Les Juristes pour la laïcité de l’État. 2019. Mémoire au sujet du projet de loi no 21 : Loi sur la laïcité de l’État. 35 p.

Rocher, Guy. 2019. Mémoire présenté à la Commission des institutions de l’Assemblée nationale du Québec sur le Projet de loi 21 – Loi sur la laïcité de l’État, le 14 mai 2019.4 p.

Veyne, Paul. 2007. Quand notre monde est devenu chrétien (312-394). Paris : Le livre de poche, 279 pages.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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