Édition du 29 novembre 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Question nationale

Indépendance du Kosovo

Une bien drôle de manière de concevoir le droit des peuples à l'autodétermination

Les événements ainsi que les réactions entourant la toute récente déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo font ressortir une bien drôle manière avec laquelle un grand nombre de gouvernements et d’États, mais aussi bien de gens et des mouvements et associations se disant pourtant de gauche, continuent à concevoir le droit des peuples à l’autodétermination.

Par droit des peuples à l’autodétermination, on veut normalement dire que chaque nation a le droit de choisir son avenir, sans intervention ou pression de l’extérieur. Cela découle en même temps d’un constat assez simple à comprendre, à savoir le fait que seuls des États souverains sont capables d’établir des relations solides, d’égal à égal. L’inverse est tout aussi vrai. Vouloir imposer par la force ou autrement, le maintien de liens de domination entre une nation (ou une groupe de nations) libres et un autre groupe de nations non libres et à qui ont refuserait le droit de choisir leur propre avenir, ne pourra jamais servir de bases à des relations stables et durables.

Officiellement, ce droit à l’autodétermination est supposé faire largement consensus à travers la planète. Tout cela, c’est sur papier.

Sauf qu’on demeure en même temps très loin de tous ces beaux principes quand on prend la peine de regarder ce qui est présentement en train de se passer autour du Kosovo.

Depuis déjà un bon bout de temps, et avant même que le Kosovo ne pose son geste et se déclare indépendant, certains pays (dont les États-Unis) mettaient les bouchées doubles pour encourager les dirigeants du Kosovo à poser un tel geste. De toute évidence, une telle déclaration unilatérale d’indépendance cadrait avec leur projets en matière de géopolitique internationale.

Quelle hypocrisie !

Ici même, au Canada, il ne manque pas de politiciens, y compris au sein du Parti libéral du Canada — l’ex leader provincial du NPD et nouveau bras droit de Stéphane Dion, Bob Rae, en est un — pour dire que les Albanais du Kosovo auraient un droit inaliénable de décider de leur avenir politique, y compris le droit de se déclarer indépendants de manière unilatérale. Ironiquement, ces mêmes politiciens continuent toujours à nier un tel droit aux Québécois et aux Québécoises, soit disant parce que la situation du Québec serait différente.

Aucun de ces politiciens ne peut en même temps véritablement expliquer ce qui serait un droit inaliénable chez les uns ne devraient pas s’appliquer aux autres.

En Europe, il s’en trouve également pour dire OUI au Kosovo, tandis que d’autres sont plutôt contre, de peur qu’une telle déclaration d’indépendance finisse par encourager d’autres peuples, non encore indépendants, à faire éventuellement la même chose. Gageons que c’est également pour ce genre de raisons que le gouvernement canadien traînait toujours, au moment d’écrire ces lignes, dans sa décision de soutenir ou non cette fameuse déclaration.

Les États-Unis continuent, pour leur part, à user d’un double discours dans ce dossier. C’est d’ailleurs un double discours plutôt grossier. Autant, le gouvernement américain appuie en effet la déclaration d’indépendance du Kosovo, autant il demeure bien sûr opposé à toute velléité d’indépendance pour le peuple de Porto Rico, celui-ci continuant toujours à être dominé par les États-Unis et à se voir refusé tout droit de décider de son propre avenir. Et il en va ainsi de même pour bien d’autres peuples.

À l’inverse, le gouvernement russe est souvent pointé du doigt dans cette affaire par les États-Unis, ainsi que tous les autres gouvernements qui appuient l’indépendance du Kosovo. Mais faut-il vraiment se surprendre d’une telle situation ? La Russie, pour des raisons géopolitiques toutes aussi évidentes mais en même temps plutôt opposées à celles des États-Unis, affirme que la sécession du Kosovo serait tout à la fois "immorale" et "illégale". Du même coup, on apprend ensuite que la Russie pourrait (en guise de contre-attaque) décider d’appuyer la sécession de la partie russe de la Georgie (ce qu’elle fait déjà dans les faits en passant), cette dernière étant devenue au fil des années un allié des États-Unis et même un éventuel candidat pour devenir membre de l’OTAN.

À voir tout cela, on serait en droit de se demander : mais où est donc la moralité dans tout cela ? Et que fait-on vraiment du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Est-ce vraiment la manière dont on voudrait que les rapports entre nations se fassent ?

Une bien drôle d’indépendance

La présence, au Kosovo même, de nombreux drapeaux américains dans le cadre des différentes manifestations qui furent organisées des suites de la déclaration unilatérale, ne peut en même temps que nous laisser songeur quand à ce qui serait vraiment en train de se passer là-bas.

La présence de ces drapeaux ne représentent du reste que la pointe de l’iceberg. De fait, l’indépendance du Kosovo apparaît, au moins pour le moment, comme relevant plus de la forme qu’autre chose. La sécurité du territoire, la protection des frontières ainsi que le contrôle des marchandises et des personnes au niveau de ces frontières continuera à relever des 20 000 soldats de la KFOR, c’est à dire les troupes de l’OTAN qui occupent le territoire depuis la fin de guerre avec l’ex-Yougoslavie. Le gouvernement du Kosovo continue également de dépendre du bon vouloir des grandes puissances occidentales.

Soixante pour cent de la population active du Kosovo est actuellement au chômage. Bien que la guerre dans cette partie du monde soit finie depuis déjà plusieurs années, l’activité économique demeure minimale et rien ne laisse penser que cela pourrait changer. En même temps, tout près de 60% de la population a aussi 20 ans ou moins.

Force nous est de reconnaître qu’il s’agit au fond d’une bien drôle d’indépendance. La réalité du Kosovo semble mettre une fois encore en relief une vieille vérité, à savoir le fait de s’appuyer sur une puissance étrangère pour mieux se libérer d’une autre forme de domination ne peut habituellement qu’amener plus de problèmes à la longue.

Une dénonciation que nous ne pouvons en même temps endosser

Autant, on ne peut que demeurer critique face à la manière dont cette indépendance est en train de se faire, autant nous ne pouvons que nous démarquer, de manière tout aussi importante, de la prise de position officielle d’un certain nombre de Partis communistes à travers le monde, laquelle prise de position fut émise à la veille de la déclaration d’indépendance du Kosovo, soit le 16 février, et qui dénonçait carrément ce geste. Nous ne pouvons trouver une telle position que très déplorable.

Quelque soit les réserves qu’on puisse ou non avoir par rapport à un geste comme la déclaration d’indépendance du Kosovo, un principe demeure en effet. Il s’agit en fait d’un principe fondamental, sous-jacent au droit des peuples de décider de leur avenir. L’avenir du Kosovo est une question qui relève des Kosovars, et de personne d’autres.

Le fait que certaines grandes puissances veuillent se servir des aspirations nationales des uns ou des autres à leurs propres fins et n’hésitent pas à se mêler de ce qui ne les regardent pas, ne nous donne pas plus le droit de s’arroger le droit de faire de même.

Ce n’est certainement pas à nous de dire ce que les Kosovars devraient faire. À moins bien sûr de considérer que le droit à l’autodétermination des peuples n’aurait qu’une valeur toute relative ...

Nous-mêmes n’oserions jamais dire à un autre peuple, ailleurs dans le monde, comment ils devraient gérer leurs affaires et entrevoir leur avenir avec les autres peuples voisins. On ne voudrait pas qu’on agisse de la sorte pour nous-mêmes, ici au Québec. Aussi serions-nous tout autant mal placés de vouloir s’arroger d’un tel privilège face à autrui.

Un argument qui n’en est même pas un

Le fait que la déclaration d’indépendance ait été faite de manière unilatérale ne peut d’autre part constituer, en soi, une raison pour dénoncer le geste. Bien des pays ont finalement obtenu leur indépendance par une déclaration tout aussi unilatérale. Alors pourquoi ce qui serait bon et "moralement acceptable" pour les uns ne le serait plus pour d’autres. Cela ne tient juste pas la route et ne devrait donc pas être utilisé comme argument.

Les récents événements, et surtout le genre de réactions qu’a entraîné la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, démontrent bien malheureusement à quel point le droit à l’autodétermination des peuples est encore loin d’être vraiment reconnu à l’échelle de la planète. Cela nous rappelle aussi à quel point les grands principes peuvent aussi devenir, selon les circonstances, assez vite très monnayables ...

À notre avis, et tant que les grandes puissances continueront à jouer avec ces principes, et à se mêler de ce qui ne les concernent pas, tant que les populations avoisinantes et ailleurs sur la planète laisseront ces mêmes grandes puissances agir de la sorte, il continuera aussi à avoir toutes sortes de tensions et de sources de conflits à travers la planète.

La seule véritable manière de mettre un terme à tout cela consiste à refuser d’endosser une telle logique. Cela commence, entre autres choses, par une insistance à reconnaître le droit de tous les peuples et nations, sans exception, à devenir libres et souverains, sans intervention ou pression venant de l’extérieur. Être anti-impérialiste commence par là.


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Source de l’image : http://www.euronews.net/images_news/W300px_1112-kosovo.jpg

Mots-clés : Question nationale
André Parizeau

Chef du Parti communiste du Québec

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