Édition du 3 mars 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Une réponse à Guillaume Boivin

Une gauche de l'émancipation ne doit pas s'adapter à l'opinion dominante

Guillaume Boivin nous explique, une fois de plus, que la gauche doit choisir. Choisir entre gagner des élections ou transformer la société. Choisir entre parler vrai ou parler utile. Choisir entre la radicalité ou le pouvoir gouvernemental. Ce faux dilemme, présenté comme une évidence de la realpolitik, n’est rien d’autre qu’une tentative de discipliner la gauche, de la ramener à une gestion prudente de l’existant, et de disqualifier toute ambition de transformation sociale réelle.

Car derrière l’appel à la « cohérence » et au « choix », il y a une idée centrale, jamais assumée frontalement mais omniprésente : pour gagner, il faudrait s’adapter à l’opinion dominante. Composer avec le « sentiment général ». Limiter les conflits. Économiser son capital politique. En clair : accepter le cadre idéologique imposé par l’ordre social actuel, et reléguer la contestation à quelques enjeux soigneusement balisés, tolérables pour la majorité.

Mais depuis quand l’opinion dominante est-elle un terrain neutre ? Depuis quand serait-elle une donnée naturelle, indépendante des rapports de pouvoir ? Depuis quand la gauche devrait-elle considérer comme un horizon indépassable une opinion publique façonnée par les médias privés, par les intérêts économiques dominants, par des décennies de politiques néolibérales ? Ce que l’auteur appelle « sentiment général » n’est rien d’autre que l’idéologie dominante à un moment donné de l’histoire — c’est-à-dire, pour le dire clairement, l’idéologie de la classe dominante.

S’adapter à cette idéologie, ce n’est pas faire preuve de réalisme : c’est entériner une défaite avant même d’avoir combattu. C’est renoncer à l’une des fonctions essentielles d’un parti de gauche : politiser ce qui est présenté comme allant de soi, rendre contestable ce qui est naturalisé, déplacer le centre de gravité du débat public. Les grandes conquêtes sociales n’ont jamais commencé comme des opinions majoritaires. Elles ont toujours été portées par des minorités organisées, accusées d’irréalisme, d’extrémisme, de dogmatisme — exactement comme on accuse aujourd’hui celles et ceux qui refusent de réduire la politique à une stratégie électorale à courte vue.

On nous dit qu’il serait impossible de gouverner « contre son peuple ». Mais gouverner avec son peuple ne signifie pas se plier à ses représentations dominantes du moment. Cela signifie travailler à leur transformation, en s’appuyant sur les contradictions réelles vécues par les classes populaires, sur leurs intérêts matériels, sur leurs expériences concrètes de l’exploitation et de l’injustice. Confondre démocratie et suivisme idéologique, c’est vider la politique de toute ambition émancipatrice.

L’appel aux « superpriorités » illustre parfaitement cette dérive. On nous propose de choisir quelques combats emblématiques et de mettre le reste en sourdine pour ne pas effrayer l’électorat. Mais qui décide de ce qui mérite d’être sacrifié ? Les luttes féministes, antiracistes, écologistes, autochtones, syndicales devraient-elles attendre leur tour au nom de l’efficacité électorale ? Une gauche qui hiérarchise les oppressions en fonction de leur rentabilité politique n’est pas une gauche stratégique : c’est une gauche qui renonce à la cohérence de son projet.

Plus inquiétant encore est l’idée selon laquelle les désaccords internes devraient se résoudre par le ralliement ou le départ. Comme si le pluralisme stratégique était une anomalie. Comme si les tensions entre réforme et rupture, entre mouvement social et institutionnel, n’étaient pas constitutives de toute gauche vivante. La scission n’est pas une solution politique : c’est un aveu d’impuissance collective. Elle affaiblit les forces populaires, assèche le débat, et transforme des divergences stratégiques légitimes en querelles d’appareil.

La véritable incohérence n’est pas de vouloir à la fois transformer la société et gagner des élections. Elle consiste à croire que l’on peut gagner durablement sans transformer, ou transformer en cessant de déranger. Une gauche qui renonce à affronter l’idéologie dominante au nom du réalisme finit toujours par devenir le gestionnaire loyal de l’ordre existant — jusqu’à ce que la droite, l’extrême droite ou le cynisme électoral viennent occuper l’espace laissé vacant.

La question n’est donc pas de choisir entre le pouvoir et les idées. La question est de savoir à quoi sert le pouvoir, et au service de qui. Une gauche digne de ce nom ne se contente pas de s’adapter au monde tel qu’il est : elle travaille, patiemment mais résolument, à le rendre transformable. Tout le reste n’est qu’un habillage stratégique de la résignation.

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Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com (maintenant la gauche.ca). Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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