Édition du 16 décembre 2025

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Monde du travail et syndicalisme

Une interview - Le mouvement ouvrier chinois sous le feu d’attaques

Ce qu’il se passe dans la classe ouvrière chinoise revêt une importance stratégique pour la classe ouvrière mondiale. Pourtant, peu de données sont disponibles sur ses luttes en raison des restrictions imposées par le gouvernement aux médias et aux organisations à qui ont fait de la défense des droits des travailleurs leur principale préoccupation.

Tiré d’Europe solidaire sans frontière. Publié en anglais à l’origine sur Links International Journal of Socialist Renewal, jeudi 3 juillet 2025. Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l’aide de Deeplpro

Manfred Elfstrom est politologue et professeur à l’Université de Colombie-Britannique. Ses recherches portent sur la contestation ouvrière en Chine, les réponses autoritaires de l’État et la manière dont les luttes populaires ont influé sur la politique gouvernementale. Il est l’auteur de l’ouvrage intitulé Workers and Change in China : Resistance, Repression, Responsiveness (Les travailleurs et le changement en Chine : résistance, répression, réactivité).

Elfstrom s’est entretenu avec Serhii Shlyapnikov pour LINKS International Journal of Socialist Renewal afin de discuter des conflits sociaux récents en Chine et de ce qu’ils nous apprennent sur les perspectives de changement sous un régime autoritaire.

Serhii Shlyapnikov - Comment avez-vous choisi le thème central de votre livre, Workers and Change in China ?

Manfred Elfstrom - Avant de revenir dans le monde universitaire, j’ai travaillé pour une ONG, China Labor Watch, et pour l’International Labor Rights Forum (aujourd’hui Global Labor Justice). J’ai piloté certains de leurs programmes en Chine, en aidant des centres de travailleurs locaux et des ateliers sur le droit du travail dans des facultés de droit chinoises.

Ce livre est né de ma volonté de mesurer les résultats de toutes ces activités.

Pourriez-vous nous parler de votre travail au sein de China Labor Watch ? Dans des pays comme le mien (la Russie), les ONG sont souvent considérées comme des agents étrangers et traitées avec suspicion par l’État.

J’ai travaillé avec China Labor Watch et l’International Labor Rights Forum à de la fin des années 2000 et au début des années 2010. À cette époque, le gouvernement chinois se méfiait des organisations de la société civile locales et étrangères impliquées dans les questions liées au travail. Mais il n’adoptait pas une ligne aussi dure qu’aujourd’hui. C’était une période d’ouverture relative, marquée par une vague extraordinaire d’activisme syndical.

Vous vous souvenez peut-être de certaines des grandes grèves de l’époque, comme celle de l’usine Honda en 2010, qui a attiré l’attention du monde entier. Les travailleur.es ne réclamaient pas seulement le paiement de leurs salaires impayés ou des indemnités pour accident du travail. Iles réclamaient des augmentations de salaire, ce que j’appelle des revendications syndicales offensives.

De ce fait, le gouvernement chinois a considéré qu’il était judicieux d’échanger avec des experts étrangers des questions sociales afin de les aider à trouver des solutions pour absorber et gérer ces conflits croissants, ainsi que pour mettre en place une infrastructure juridique permettant de traiter les conflits du travail.

Il y a environ 15 ans, la sociologue américaine Beverly Silver avait prédit que la Chine deviendrait le centre mondial des troubles sociaux. Avec le recul, pensez-vous que cette prédiction s’est avérée juste ?

Lorsque Silver a écrit cela, la Chine était déjà un centre majeur des conflits sociaux au niveau mondial. Les grèves, les manifestations et les émeutes atteignaient un niveau extraordinaire, même en tenant compte de l’importante population chinoise.

Avec le recul, il semble y avoir eu un pic au début et au milieu des années 2010, suivi d’un déclin progressif. Je dis « semble » parce que les données sont extrêmement fragmentaires. Ceux d’entre nous qui étudient les grèves en Chine s’appuient sur ce qu’ils en apprennent dans les médias sociaux et sur la couverture médiatique limitée des conflits du travail par les médias d’État. Sous Xi Jinping, la couverture des conflits du travail par les médias sociaux et les médias d’État a été fortement réduite.

L’autre facteur est la pandémie de COVID-19. La Chine a mis en place des mesures de confinement d’un type que nous n’avons pas connu ici au Canada. Les gens étaient confinés chez eux et des tests obligatoires étaient effectués régulièrement. Cela a considérablement réduit toutes sortes d’activités.

Mais avec la levée des restrictions liées à la COVID en Chine, les grèves semblent avoir repris dans une certaine mesure. Immédiatement après, des grèves ont été organisées par des gens qui avaient été directement impactés par la pandémie, comme les livreurs, qui étaient devenus indispensables aux habitant.e.s confiné.e.s à Shanghai, ou les fabricants d’équipements de protection individuelle.

Je ne pense pas que le niveau d’activité ait atteint celui du début des années 2010, mais il est difficile d’en dire plus en raison du manque de données.

Pourriez-vous nous parler de certaines des grèves les plus importantes menées par les travailleur.es chinois au cours des dernières décennies ?

La grève chez Honda mérite qu’on s’y attarde. Elle a été spectaculaire car elle a impliqué de jeunes travailleurs et travailleuses qui réclamaient des augmentations de salaire substantielles. De plus, la méthode de gestion « Juste-à-temps » a fait que la fermeture de l’usine de pièces automobiles a eu des répercussions tout au long de la chaîne d’approvisionnement, ce qui a conduit à des grèves similaires dans d’autres usines automobiles.

Au début, le syndicat officiel ne s’est pas montré très efficace, mais lorsque le syndicat local s’est impliqué, il a largement appuyé les négociations et n’a pas cherché à rétablir l’ordre, contrairement à ce que font souvent les syndicats en Chine. Le responsable du syndicat local était un fonctionnaire réformateur. Ainsi, plusieurs facteurs différents se sont conjugués.

La grève s’est également déroulée dans un contexte marqué par de nombreux autres conflits et par des discussions autour d’une nouvelle législation sur les grèves, qui n’a jamais vu le jour. Elle est survenue peu après l’adoption d’une série de nouvelles lois sur le travail en 2008, notamment la loi sur les contrats de travail, la loi sur la promotion de l’emploi et la loi sur la médiation et l’arbitrage des conflits du travail. En somme, elle s’est déroulée dans des circonstances assez exceptionnelles.

Les grèves chez Honda ont beaucoup attiré l’attention, mais plusieurs autres grèves notables ont eu lieu par la suite. Quelques années plus tard seulement, une grève de grande ampleur a éclaté dans une usine de chaussures à Dongguan. On considère qu’il s’agit de l’une des plus grandes grèves de l’histoire moderne de la Chine.

D’autres grèves notables ont concerné les chauffeurs routiers, ainsi que les grutiers des ports. Il est à noter que ces grèves ont été coordonnées à l’échelle nationale. En général, les grèves en Chine se limitent à un seul lieu de travail et, parfois, elles s’étendent à d’autres lieux de travail. Mais elles ne s’étendent généralement pas à d’autres régions de manière coordonnée.

La dernière que je mentionnerai – il ne s’agit pas vraiment d’une grève, mais d’un mouvement de protestation – est celle de l’usine électronique Jasic en 2018. Des militants avaient été expulsés de l’usine de Shenzhen. Des étudiants de différentes universités – pour la plupart membres de groupes étudiants de gauche – se sont rendus à Shenzhen et ont manifesté en soutien aux travailleurs.

Comme le mouvement débordait le cadre habituel des frontières sociales, le gouvernement a sévèrement réprimé les manifestations : des étudiants ont été arrêtés, des organisations étudiantes ont été dissoutes, des étudiants ont été embarqués de force dans des fourgons sur leur campus. À cette époque, le gouvernement a lancé une grande campagne contre les ONG de défense des droits des travailleurs et a arrêté plusieurs dirigeants connus de ces organisations.

Pourriez-vous me parler de la base de données sur les grèves en Chine que vous gérez ?

J’ai commencé à rassembler des données en 2010, pour la période 2003-2012, c’est-à-dire tout le temps où Hu Jintao et Wen Jiabao ont été au pouvoir. J’ai recueilli ces informations en faisant des recherches sur les sites web des organisations syndicales et des dissidents, et grâce à un formulaire de signalement sur mon propre site. J’ai ensuite recoupé mes données avec la carte des grèves du China Labour Bulletin à partir de 2010, en ajoutant les événements qui n’y figuraient pas.

Cette base de données était indispensable car la couverture médiatique des mouvements sociaux par les médias officiels locaux est minimale et se limite généralement aux conflits dans le secteur du bâtiment et aux grèves des taxis, considérés comme moins menaçants. Les reportages des médias d’État adoptent généralement une approche similaire, confirmant ce qui est déjà connu et rendant compte de la manière dont le gouvernement a résolu le problème. Les conflits les plus importants peuvent être rapportés par les médias locaux et nationaux, mais ces reportages se concentrent sur la résolution du problème plutôt que sur la critique du gouvernement.

Maria Repnikova, politologue américaine, a effectué une comparaison entre les médias russes et chinois, et fait remarquer que si les journalistes critiques en Russie se considèrent comme des éléments de l’opposition, leurs homologues chinois se comportent comme des « initiés constructifs », qui se concentrent sur la résolution des problèmes plutôt que sur la dénonciation des échecs. Les médias présentent les conflits sociaux comme des problèmes complexes que le gouvernement est en mesure de résoudre.

La meilleure source d’informations sur les grèves pour la décennie suivant la fin de ma base de données est le China Labor Bulletin et sa carte des grèves. Je viens d’apprendre la triste nouvelle de la disparition de cette organisation. C’est une perte considérable, tant en termes de données sur le militantisme syndical en Chine qu’en raison de son rôle important dans la défense des questions liées au travail en Chine.

Dans votre livre, vous comparez les conflits sociaux dans deux deltas, celui du Yangtsé et celui de la Rivière des Perles. Pourquoi avez-vous choisi ces deux régions ?

Je les ai choisies parce qu’elles sont similaires à bien des égards. Toutes deux sont des régions riches et orientées vers l’exportation. Toutes deux comptent de nombreux travailleurs migrants employés dans des usines et des chantiers de construction. Cependant, elles diffèrent également de manière significative en termes de conflits sociaux. Elles divergeaient particulièrement pendant la période que j’ai étudiée. Depuis lors, les deux régions se sont quelque peu rapprochées.

Mon analyse était que la différence en matière de conflits sociaux était à la fois quantitative (il y avait plus de grèves et de manifestations dans le delta de la rivière des Perles que dans celui du Yangtsé) et qualitative (les travailleurs du delta de la rivière des Perles formulaient des revendications plus ambitieuses et avaient mis en place des organisations plus développées).

Cette différence a à son tour entraîné des différences au niveau des gouvernements locaux.

Pourriez-vous expliquer ces différences plus en détail ?

Il existe des différences structurelles entre les deux régions qui expliquent les différences en matière d’activisme syndical. Le Guangdong [dans la région du delta de la rivière des Perles] s’est intégré plus tôt au marché mondial. Par conséquent, l’activisme a eu plus de temps pour mûrir. De plus, la région s’est généralement spécialisée dans les industries légères à faible valeur ajoutée, tandis que le delta du Yangtsé disposait d’une base industrielle plus axée sur les hautes technologies.

Un autre facteur était que les travailleurs du Guangdong venaient généralement de plus loin, tandis que dans le delta du Yangtsé, ils venaient de plus près ou d’autres endroits de la province du Jiangsu ou de l’Anhui. Cela a contribué à rendre les travailleurs du delta de la rivière des Perles plus militants que ceux du delta du Yangtsé.

Mais mon argumentation — contestée par certains — est que la différence essentielle ne résidait pas dans ces facteurs structurels, mais plutôt dans les actions menées par les travailleurs eux-mêmes. Les autorités locales ne devaient pas administrer les lieux de travail de manière différente simplement parce que les travailleurs venaient de près ou de loin, ou parce que les usines étaient plus ou moins high-tech ; elles les administraient différemment en raison des niveaux d’agitation sociale.

Les travailleurs du secteur électronique semblent être au cœur des secteurs technologiques stratégiques et des exportations. Cependant, beaucoup sont sous-traitants. Pourriez-vous nous en dire plus sur ces travailleurs et nous dire s’ils jouent un rôle stratégique ?

On peut dire que certains travailleurs du secteur de l’électronique occupent une position stratégique. Mais beaucoup effectuent des tâches d’assemblage très basiques et répétitives, comme l’assemblage d’iPhones ou d’ordinateurs pour des multinationales étrangères. Il est toutefois difficile de dire si leur situation leur confère un avantage particulier.

Dans un certain sens, ils ont toutefois un avantage, car de nombreuses multinationales étrangères ont structuré leurs chaînes d’approvisionnement autour de la Chine et d’un nombre limité de fournisseurs clés. Par exemple, une grande partie de la production d’iPhone est concentrée chez Foxconn, une grande entreprise taïwanaise qui exploite d’énormes sites de production en Chine et emploie environ 200 000 travailleurs. Il n’est pas facile pour Apple de délocaliser et de trouver un nouveau fournisseur.

En même temps, ces travailleurs sont assez facilement remplaçables par rapport aux travailleurs des secteurs manufacturiers plus sophistiqués. Même certains travailleurs de l’industrie textile ont acquis des compétences qui sont encore plus difficiles à remplacer.

La sous-traitance est à la fois un phénomène très répandu et un problème structurel plus large dans l’économie chinoise. En fait, même les entreprises publiques (EP), qui ont été réduites à la fin des années 1990 et au début des années 2000, n’offrent désormais des avantages sociaux sûrs et un emploi stable qu’à un groupe relativement restreint.

Au lieu de cela, elles recourent de plus en plus à des sous-traitants. Elles disposent d’une main-d’œuvre permanente plus âgée qui bénéficie des avantages sociaux généralement associés aux EP. À leurs côtés, on trouve des travailleurs plus récents et plus précaires, embauchés par l’intermédiaire d’agences d’intérim.

Ce phénomène s’observe également dans le secteur de la construction. Cela a sensiblement exacerbé les conflits, car les grandes entreprises du bâtiment, tant privées que publiques, réalisent souvent des projets de grande envergure. Elles sous-traitent différentes parties du projet, et ces sous-traitants sous-traitent à leur tour à d’autres qui se rendent dans les campagnes pour recruter des travailleurs, souvent originaires de leur ville natale.

Si un maillon de la chaîne de sous-traitance fait faillite ou se retrouve à court d’argent, les travailleurs situés au bas de la chaîne ne sont souvent pas payés. Cette situation est particulièrement grave dans le secteur de la construction, car traditionnellement, les ouvriers de ce secteur ne reçoivent que des salaires minimaux tout au long de l’année.

La plus grosse partie de leur salaire leur est versée à la fin de l’année, juste avant qu’ils ne rentrent chez eux pour la fête du Printemps, l’une des fêtes les plus importantes du calendrier chinois. Souvent, à ce moment-là, l’argent disparaît et les travailleurs se retrouvent dans une situation très difficile. La situation s’est peut-être quelque peu améliorée ces dernières années, mais cela reste un problème.

Votre livre se concentre sur la manière dont les citoyens ordinaires peuvent influencer l’État. Pouvez-vous expliquer un peu cela ?

On suppose généralement que les États autoritaires sont moins sensibles aux attentes de leurs concitoyen.ne.s que les démocraties. Cette hypothèse est en partie vraie et s’applique probablement davantage à certains régimes autoritaires qu’à d’autres.

Dans certains contextes, cependant, précisément parce qu’il n’existe pas de soupapes de décompression telles que les élections et que chaque manifestation est considérée comme un problème grave, les mécanismes de résistance (qu’il s’agisse de manifestations, de grèves ou d’émeutes) peuvent avoir plus d’impact que dans des sociétés plus ouvertes.

Ainsi, au Canada ou aux États-Unis, par exemple, il y a souvent des manifestations contre les usines chimiques polluantes ou autres installations similaires. En Chine, il y a également des manifestations contre ces usines, et certaines ont conduit à l’annulation de projets de plusieurs millions de dollars en très peu de temps. Le simple fait de voir un grand nombre d’habitant.e.s d’une ville se rassembler a été considéré comme suffisamment grave pour que les autorités locales soient obligées de supprimer le problème.

Plus largement, mon livre étudie comment les conflits sociaux, et plus particulièrement les activités syndicales, pourraient contribuer à remodeler l’État chinois et sa capacité de réaction. Il aboutit à une conclusion mitigée. À certains égards, j’apporte la preuve que les activités syndicales incitent l’État à être plus réactif vis-à-vis des travailleurs.

Dans les régions où les conflits sociaux sont plus importants (davantage de grèves, de manifestations et d’émeutes), les tribunaux ont tendance à statuer plus souvent en faveur des travailleurs ou à rendre des décisions différenciées dans les litiges professionnels tranchés officiellement. On observe également des signes qui témoignent d’ébauches de réformes au sein de la fédération syndicale officielle. Tout cela est positif du point de vue des travailleurs.

Mais la conclusion est mitigée car, dans ces mêmes régions, l’État a également considérablement renforcé sa capacité répressive. Il consacre davantage de moyens aux services de sécurité.

Je fournis des statistiques sur l’augmentation des dépenses consacrées à ce qu’on appelle la Police armée populaire, une force paramilitaire qui a acquis un statut de premier plan après la répression de la place Tiananmen en 1989, dans le cadre de la réponse de l’État aux troubles intérieurs. L’idée était qu’elle prendrait le relais de l’armée pour maintenir l’ordre intérieur. La Police armée populaire est valorisée dans les endroits où les troubles sont plus importants.

Sur le plan qualitatif, on peut également analyser la manière dont les détenteurs du pouvoir réagissent aux conflits ponctuels. Dans le delta de la rivière des Perles, les grèves et les manifestations sont devenues monnaie courante et le gouvernement ne se sent plus obligé d’intervenir dans chaque cas, du moins pas autant qu’auparavant. Cependant, il sévit contre les organisateurs lors d’incidents très médiatisés et, ces dernières années, il s’en est pris aux associations civiles et syndicales de la région.

Mon analyse générale est que les travailleurs sont en train de remodeler la gouvernance en Chine, mais qu’ils le font dans deux directions opposées à la fois.

Quelles enseignements pouvons-nous tirer de tout ce qui s’est passé en Chine, sachant qu’il est difficile de créer des organisations de base lorsque les grèves sont réprimées et les militants emprisonnés ?

Oui, c’est difficile, surtout quand on essaie de construire quelque chose et que ça échoue. Lorsque j’ai écrit mon livre, les ONG de défense des travailleurs en Chine étaient déjà sous pression.

Depuis lors, la plupart de ces organisations dynamiques, en particulier dans le sud-est, ont été éliminées. Les dirigeants de ces organisations ont été soit arrêtés, soit mis en garde contre toute activité militante. La plupart ont complètement abandonné le terrain, tandis que certains se sont orientés vers des activités moins politiquement engagées, comme l’aide aux enfants des travailleurs migrants.

Le mouvement d’organisation des travailleurs a été étouffé, ce qui est une véritable perte. Ces groupements avaient commencé à se détacher d’une approche légaliste pour s’orienter vers une approche plus mobilisatrice.

Ce n’est pas la première fois que les syndicats et la société civile en Chine sont confrontés à la répression : des mesures similaires ont été prises à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Mais la vague actuelle a été particulièrement dévastatrice pour les organisations indépendantes de défense des droits des travailleurs.

Pourriez-vous nous parler de la situation actuelle des organisations de défense des droits des travailleurs, des ONG et des groupes de gauche en Chine ?

De nombreuses ONG de défense des travailleurs en Chine étaient liées à des réseaux internationaux œuvrant dans le domaine des relations entre partenaires sociaux et de l’État de droit, et cherchaient à mettre en place des systèmes de négociation collective similaires à ceux qui existent en Europe ou en Amérique du Nord. Certaines avaient un engagement très marqué à gauche, tandis que d’autres se concentraient davantage sur la protection des droits dans une perspective plus libérale.

Vers 2018, des jeunes se sont engagés dans des activités militantes en faveur des travailleurs et ont participé à des groupes de lecture marxistes. Ce mouvement a toutefois été fortement réprimé.

Dans les années 1990, on a assisté à l’émergence de la Nouvelle Gauche, qui se distinguait des libéraux chinois et critiquait les réformes du marché. Certains soutenaient le programme populiste d’un dirigeant du parti à Chongqing, notamment en matière de logement pour les travailleurs migrants et de nouvelle politique foncière.

Sous Xi, une partie de la gauche a adhéré à son approche étatiste, notamment l’accent mis sur le secteur public et la « prospérité commune ». D’autres restent toutefois sceptiques.

À mon avis, le programme de « prospérité commune » de Xi est largement symbolique et manque de réformes substantielles en matière de protection sociale ou de modifications du droit du travail. Xi a réprimé les personnes qui militaient sur leur lieu de travail, et les mesures qu’il a prises semblent davantage viser à favoriser les aides financières aux entreprises qu’à apporter de véritables changements structurels

Comment la nouvelle génération de travailleurs a-t-elle créé et façonné sa propre culture et ses propres mouvements de solidarité, par rapport aux générations précédentes ?

Dans les années 1990 et au début des années 2000, il existait sans doute deux cultures ouvrières distinctes en Chine. L’une était celle des travailleurs des entreprises publiques concentrés dans le nord-est et les régions intérieures, où l’industrie lourde constituait l’épine dorsale du secteur public. L’autre était celle des travailleurs migrants issus des campagnes, qui s’installaient temporairement pour travailler dans l’industrie légère le long de la côte sud-est. Ces deux cultures étaient très différentes.

Les travailleurs des entreprises publiques parlaient souvent dans des termes clairement ancrés dans la classe sociale, hérités de l’époque maoïste. Les travailleurs migrants, en revanche, avaient tendance à formuler leurs revendications en termes plus juridiques et axés sur les droits. Un livre influent, Against the Law : Labor Protests in China’s Rustbelt and Sunbelt (Contre la loi : les protestations ouvrières dans la « ceinture de rouille » et la « ceinture de soleil » chinoises) de Ching Kwan Lee, met en évidence cette différence. Au fil du temps, cependant, ces frontières ont commencé à s’estomper.

Les deux groupes ont commencé à organiser des grèves audacieuses avec des revendications similaires. Les ONG spécialisées dans les questions sociales ont déployé des efforts concertés pour promouvoir une culture du respect de soi et de l’autonomisation parmi les travailleurs migrants. Entre autres initiatives, elles ont encouragé les travailleurs à se considérer comme des « nouveaux travailleurs » ou des « nouveaux citadins » plutôt que comme des migrants ruraux.

Il existe également des différences générationnelles au sein de ces groupes de travailleurs. Par exemple, plusieurs générations de migrants ruraux ont émigré vers les villes côtières pour travailler dans des usines.

De plus, de nombreux témoignages suggèrent que la génération plus âgée se concentrait principalement sur l’envoi de fonds vers leurs régions rurales d’origine, tandis que les jeunes générations sont plus installées dans les villes où elles travaillent et se sentent moins liées à la vie rurale. Elles ont créé des sous-cultures originales dans les zones industrielles, qui s’expriment à travers des coiffures et des modes vestimentaires originales. Elles se réunissent et nouent des relations sociales de manière nouvelle dans ces environnements industriels.

Une de ces formes de culture ouvrière, en particulier chez les travailleurs migrants, repose sur la poésie. Il existe plusieurs recueils de poèmes de grande qualité écrits par des travailleurs migrants. Il y a une dizaine d’années, certains de ces travailleurs ont acquis une certaine notoriété grâce à leurs écrits. Leurs poèmes dépeignent souvent la dure réalité de la vie dans les villes dont l’essor repose sur les exportations, ainsi que les conséquences physiques de ce mode de vie.

Parmi les cols blancs, on observe également le développement d’une importante culture du jeu vidéo et d’Internet. Nous avons assisté à une vague de contestation contre les charges de travail extrêmes dans les entreprises technologiques chinoises, les employé.e.s s’organisant sur des plateformes telles que GitHub et autres forums pour protester ou exprimer leur mécontentement.

Pourriez-vous nous expliquer comment vous comptez comparer les mouvements de protestation dans les Appalaches aux États-Unis et dans le nord de la Chine dans votre prochain livre ?

Je n’en suis encore qu’aux prémices de cette recherche. Les Appalaches sont un des principaux gisements de charbon des États-Unis, tandis que le nord de la Chine est l’équivalent chinois de cette région productrice de charbon. Ces deux régions ont connu des épisodes impressionnants de protestations populaires.

Dans les Appalaches, au début du XXe siècle, des combats violents ont opposé les militants syndicaux, les hommes de main des entreprises et les autorités locales. La plus importante de ces batailles, qui a eu lieu en 1921 à Blair Mountain, a vu environ 8 000 mineurs armés s’engager dans à une grande marche à travers la forêt pour aller délivrer un comté du sud de l’emprise des milices anti-syndicales.

Ils ont été attaqués par les auxiliaires du shérif avec des mitrailleuses et ont même été bombardés depuis des avions affrétés par le shérif et les propriétaires des mines. Il s’agissait en fait d’une guerre civile à petite échelle. L’ampleur et la violence du conflit ont été extraordinaires. Au cours des dernières décennies, il y a eu un mouvement militant contre l’exploitation minière à ciel ouvert.

Dans le nord de la Chine, de grandes manifestations ont également eu lieu au début du XXe siècle. Les mines de la province du Shanxi, par exemple, étaient exploitées par des étrangers, en particulier des Britanniques. Un mouvement important a vu le jour pour placer ces mines sous contrôle chinois. Ces dernières années, le nord de la Chine n’a pas été témoin d’un grand nombre d’actions militantes liées aux mines. Le militantisme s’est plutôt concentré sur les agriculteurs, les taxes agricoles et d’autres questions similaires.

Les deux régions ont rencontré des difficultés pour diversifier leur économie. Je m’intéresse à la comparaison des tactiques utilisées dans ces contextes et à l’évaluation de ce qui s’est avéré efficace ou inefficace pour les activistes. Les conflits liés aux ressources naturelles sont particuliers, car les entreprises qui exploitent ces ressources exercent un pouvoir local considérable.

Ces conflits peuvent parfois avoir des conséquences politiques importantes, comme on l’a vu dans le passé en Russie et en Ukraine, ou en Grande-Bretagne et ailleurs. L’objectif est de mettre en évidence certaines tendances communes. Les gens considèrent souvent la Chine comme un cas unique, mais il peut être utile de la replacer dans un contexte plus large.

Pourriez-vous recommander aux militant.e.s quelques lectures sur le mouvement syndical chinois ?

Il existe un ouvrage récent qui fournit un bon résumé de la dynamique actuelle en Chine à l’intention du grand public. Il s’intitule China in Global Capitalism : Building International Solidarity Against Imperial Rivalry (La Chine dans le capitalisme mondial : construire une solidarité internationale contre la rivalité impériale) et a été écrit par Eli Friedman, Kevin Lin, Rosa Liu et Ashley Smith.

Un autre ouvrage, intitulé The Communist Road to Capitalism : How Social Unrest and Containment Have Pushed China’s (R)evolution since 1949 (La voie communiste vers le capitalisme : comment les troubles sociaux et la répression ont fait avancer la (r)évolution chinoise depuis 1949), de Ralph Ruckus. Il explique la trajectoire suivie par la Chine au cours des dernières décennies.

Ces deux ouvrages sont très accessibles et visent à intéresser un public plus large aux débats sur la situation actuelle de la Chine et la manière dont la gauche devrait l’interpréter.

« Against the Law » (Contre la loi) de Ching-Kwan Lee propose une comparaison pertinente entre les travailleurs des entreprises publiques et l’organisation des travailleurs migrants. « The Chinese Worker After Socialism » (Le travailleur chinois après le socialisme) de William Hurst analyse les protestations des travailleurs des entreprises publiques et mérite également d’être lu.

Eli Friedman a écrit d’autres ouvrages utiles, tels que « Insurgency Trap : Labor Politics in Postsocialist China » (Le piège de l’insurrection : la politique du travail dans la Chine postsocialiste), qui utilise la méthode de Polanyi pour décrire lamanière dont l’État chinois réagit – ou ne réagit pas – à l’activisme syndical.

La plupart de ces chercheurs sont établis à Hong Kong, en Grande-Bretagne, aux États-Unis ou en Australie, mais il existe également des chercheurs éminents en Chine, en particulier dans le domaine des relations industrielles. Malheureusement, leurs travaux ne sont pas toujours traduits.

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Manfred Elfstrom

Manfred Elfstrom est politologue et professeur à l’Université de Colombie-Britannique. Ses recherches portent sur la contestation ouvrière en Chine, les réponses autoritaires de l’État et la manière dont les luttes populaires ont influé sur la politique gouvernementale. Il est l’auteur de l’ouvrage intitulé Workers and Change in China : Resistance, Repression, Responsiveness (Les travailleurs et le changement en Chine : résistance, répression, réactivité) (https://www.cambridge.org/core/books/workers-and-change-in-china/2343B17E63CF3F55FFD4072325D3EF85).

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