Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Une loyauté oui, mais dans quel sens ?

Idéalement le Québec devait disposer de tous les pouvoirs liés à sa culture et à son immigration, même au sein d’une fédération. Le Québec devait être maître de son souffle culturel, de son battement de coeur démographique, de ses portes ouvertes et de ses frontières. Seul le gouvernement du Québec à travers ses propres institutions devait soutenir ses créateurs, ses poètes, ses musiciens, ses rêveurs qui transforment l’air en beauté. Aussi longtemps que cette dépendance au Canada perdure, le risque demeure, celui d’une dilution progressive, d’un vaste fleuve où les artistes deviennent en quelque sorte monnaie d’échange, où les nouveaux arrivants sont intégrés non pas pour enrichir la nation québécoise, mais avec la subtile intention de la dissoudre dans le sirop tiède du multiculturalisme canadien. Une sorte de colonialisme à peine maquillée.

Or, pendant qu’on se déchire autour d’une controverse, le quotidien est moins flamboyant pour beaucoup d’artistes québécois. Leur salaire moyen tourne autour de 17 €0.00/année, mince revenu pour alimenter les rêves, payer les cordes de guitare, remplir le frigo ou acheter les pinceaux. Pas étonnant que plusieurs se tournent vers l’aide fédérale, vers les subventions qui, après tout, proviennent de l’argent québécois, de nos impôts, de nos poches, cet argent ne tombe pas du ciel d’Ottawa, il revient au Québec, il devrait servir ceux qui portent la culture à bout de bras.

La nomination d’un nouveau ministre de la Culture et de l’identité canadienne, figure déjà connue pour ses déclarations peu flatteuses envers le Québec, méritait un discours plus subtil, plus calculé, presque chirurgical, de la part d’un chef souverainiste. Il fallait condamner la nomination, bien sûr, rappeler ses propos passés, oui sans hésiter, mais il fallait surtout éviter de brandir l’accusation lourde et blessante de manque de loyauté envers certains organismes et représentants du milieu artistique qui, par diplomatie ou par simple réflexe institutionnel, ont salué sa prise de fonction. Dans un contexte aussi fragile, où chaque mot peut devenir blessure ou pont, cette dénonciation frontale sonne comme une maladresse stratégique, car la souveraineté ne se bâtira pas en accusant de manque de loyauté ceux qui donnent voix, chair et lumière à la culture québécoise. Accuser trop vite c’est risquer de fracturer, de refroidir, de renvoyer des alliés potentiels dans l’autre camp, or, pour rallier tout un peuple à l’idée d’un pays, il faut éviter de traiter comme suspects ceux qui font vibrer son imaginaire, un mouvement national a besoin de ses artistes comme un poumon a besoin d’air, et reprocher une simple politesse protocolaire c’est jouer contre son propre camp, ce n’est pas la meilleure stratégie pour rassembler un morceau essentiel de la nation en marche, mieux vaut offrir la nuance que la réprimande. L’indépendance ne grandit jamais dans la méfiance envers les siens, mais dans le rassemblement.

Moi, je leur aurais murmuré tout autrement, les invitant à prendre cet argent, à en vivre, à créer encore plus fort, en toute liberté, à s’épanouir avec ces fonds qui sont aussi les leurs. Je leur aurais rappelé que chaque dollar reçu du fédéral a d’abord le goût du Québec, que ce n’est pas le fédéral qui donne, mais la nation qui récupère, discrètement, sans renier son désir d’indépendance. Le Québec n’est pas encore libre, il navigue entre deux rives, il avance avec prudence. Dans ce contexte, les artistes essayent de protéger leur propre indépendance.

Si un chef indépendantiste veut garder près de lui ceux et celles qui façonnent l’imaginaire collectif, il doit trouver les mots qui rassemblent, il doit aussi tendre la main aux minorités, aux communautés nouvelles, il doit marcher avec elles, les rencontrer, dialoguer, s’afficher à leurs côtés, poser des gestes symboliques forts et doux à la fois. Des gestes qui disent simplement que le Québec souverain sera le Québec de tous les Québécois, inclusif et chaleureux. C’est au chef d’un parti historiquement souverainiste de donner l’exemple en affichant sa loyauté vers tous ceux qui font le Québec, sinon il pourrait devenir, malgré lui, l’adversaire de la cause qu’il prétend défendre, un obstacle involontaire planté sur le chemin de la liberté nationale.

Je ne suis pas le seul souverainiste au Québec à penser ainsi, nous sommes nombreux à porter cette inquiétude. Nous avons une espérance, nous voulons un pays, oui, mais avec l’appui et le souffle indéfectible de ses artistes, de ses minorités culturelles, de tous ceux et celles qui tissent le récit collectif, un pays qui sait parler à ceux qui créent le visage même de son histoire, son avenir. Nous voulons un Québec libre et vivant, pas un Québec fâché contre lui même. Nous voulons grandir ensemble, et il serait temps que ceux qui nous dirigent ou aspirent nous diriger apprennent aussi cet art là.

Dans ces moments où le Québec se ranime pour décider, à nouveau, de son avenir, il reste à choisir :

1- On fait du Québec un pays, pour nous ou contre les autres ?

2- On le bâtit dans la peur et la rancoeur ou avec la confiance tranquille de ceux qui n’ont plus honte d’espérer, qui ne s’excuse pas d’exister ?

La souveraineté n’est pas un cri, c’est un horizon, et il faudra y marcher ensemble, sans oublier personne, PERSONNE, surtout pas ceux qui écrivent, peignent et chantent ce que nous sommes.

Mohamed Lotfi

5 Décembre 2025

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