Mario Charland
En temps normal, les temps de grandes côtes d’écoute télévisuelle dans les médias mainstream devraient être l’occasion pour la gauche de montrer de quel bois elle se chauffe, comment elle se distingue radicalement des autres partis tous campés à « droite » (voir à l’extrême ── PCQ) et que leur tentative de se montrer sous un jour favorable n’est que de la poudre aux yeux car, une fois au pouvoir, les bonnes manières laissent place à de brutales politiques d’austérité budgétaire, à la stigmatisation des immigrants (tenus responsables de tous les problèmes socio-économiques devenus « chroniques »), au culte de l’entreprise privée auréolée de toutes les vertus et constituant la seule alternative envisageable dans le contexte d’une crise sans précédent de l’État Providence.
À la suite du troisième débat des chef(fe)s diffusé à Radio-Canada, il faut bien admettre que ce fut, une fois de plus, une occasion ratée par QS de pointer du doigt les incohérences extrêmes du PQ, de la CAQ, du PLQ et, surtout, du PCQ de Éric Duhaime, « bouffon » parmi les bouffons, qui carbure à la déréglementation tous azimuts et qui s’inscrit (peut-être ne le sait-il pas, il faut alors lui dire et en informer les électeurs) dans la mouvance anarcho-capitaliste qui fait rage aux États-Unis avec les conséquences que l’on sait.
Selon toute vraisemblance, l’on devrait s’attendre, de la part d’une porte-parole d’un parti qui se dit de « gauche », à des prises de position qui s’articulent autour d’une critique en règle du capitalisme, du néolibéralisme, de la xénophobie ambiante, du « croissantisme » comme idéologie responsable du désastre environnemental auquel on assiste impuissant, idéologie de la croissance économique sans limite à laquelle adhèrent tous les partis présents actuellement à l’Assemblée Nationale (ou qui aspirent à y être de façon imminente), que cette vision « archaïque » du développement (extractiviste, énergivore, destructeur, chaotique) soit mise au service de la souveraineté, de l’affirmation nationale, de l’État Zéro ou d’une foi toujours indéfectible dans le fédéralisme canadien n’y change pas grand-chose.
Dans l’esprit de l’électeur moyen, qui veut se faire une idée du programme que défendent les différents partis par l’entremise de leurs candidat(e)s respectifs, QS se présente, à l’évidence, comme une formation « un peu plus » à gauche que le PQ (sans plus), dans la mesure où il est le seul à mettre l’accent sur la nécessité (devenue plus qu’urgente) d’augmenter les revenus de l’État (par la taxation des plus gros patrimoines) afin de procéder à un refinancement des programmes sociaux (en particulier dans la Santé Publique, domaine de prédilection pour les tenants de la privatisation ── et pour cause, les profits potentiels sont très alléchants) plutôt que de diminuer (encore) les dépenses, ce qui aura des conséquences toujours plus dramatiques pour la population. Il y a bien la question de l’immigration sur laquelle QS se démarque mais elle s’appuie en bonne partie (du moins jusqu’à maintenant) sur l’expérience « personnelle » de Ruba Ghazal ; cette dimension n’étant, en elle-même, pas négligeable, elle ne peut pas, toutefois, constituer une base programmatique pour une politique d’immigration vraiment « inclusive ».
Pour une raison difficile à comprendre (à moins d’adopter une posture délibérément stratégique, bassement électoraliste), QS passe sous silence l’injustice flagrante que constituent les baisses récurrentes d’impôt, les crédits d’impôt, les cadeaux fiscaux offerts aux grandes entreprises, soit pour les attirer, soit pour les retenir dans la Belle Province, celles-là mêmes qui veulent, à la fois utiliser les infrastructures (routes, autoroutes, ports, aéroports, écoles, hôpitaux, systèmes sanitaires) essentielles à leurs activités, leur développement, leur croissance, et à la fois contribuer le moins possible au Trésor Public pour financer la construction et l’entretien nécessaire de ces infrastructures névralgiques. Il s’agit pourtant d’une cible privilégiée pour un parti de gauche qui prétend défendre la justice sociale, d’autant plus qu’il y a unanimité (ou quasi-unanimité) chez les autres formations quant au tabou concernant les taux d’imposition des multinationales (y compris les géants du web), la possible (voire la nécessaire) nationalisation des activités extractivistes québécoises (forêts, mines) et la remise en question du modèle de développement économique néolibéral qui pollue, crée des inégalités et alimente le cynisme et la désillusion chez les citoyens abandonnés par l’État qui les donnent en « pâture » aux fauves du marché globalisé, dérégulé, caractérisé par la volatilité des prix de l’énergie, la spéculation immobilière, les aléas de l’activité boursière, le chantage à la dette auprès des gouvernements.
Ce qui frappe à l’écoute de ces débats télévisés (ce fut le cas aussi à celui à Radio-Canada) entre chef(fe)s de partis qui cherchent à tous prix à plaire au plus grand nombre d’électeurs possibles, quitte à se dédouaner des erreurs et des frasques dépensières du passé, c’est le conservatisme et la frilosité devant l’analyse des causes de la déroute de notre modèle social qui distinguait (quoique relativement) le Québec des autres États en Amérique du Nord (moins grandes inégalités socio-économiques, fort taux de syndicalisation favorable aux travailleurs, part importante de l’économie sociale dans l’ensemble des rapports sociaux de production, dynamisme de la société civile à l’avant-garde des revendications pour les droits civiques ── femmes, minorités sexuelles, démocratie directe ──, défense de l’environnement, intensité de la vie culturelle). Selon Charles Milliard : « … ce n’est pas un problème “structurel”, … il ne sert à rien de s’en prendre aux médecins en les accusant de corporatisme... »
Pourtant, ici comme ailleurs en Occident, nous sommes bel et bien aux prises avec une crise aiguë du capitalisme, le néolibéralisme étant à bout de souffle et à court d’arguments, se métamorphosant peu à peu en néo-fascisme afin de colmater les brèches de plus en plus grandes observables un peu partout où il impose sa loi depuis plus de quarante ans, signes de son déclin et de sa déchéance (certains parlent même de « décadence ») ; à ce titre, il s’agit donc d’une crise « structurelle » et non uniquement « conjoncturelle ». Quant au Collège des médecins, son corporatisme est en bonne partie responsable du statu quo actuel dans l’organisation du système de santé, dont les coûts augmentent de façon exponentielle dus à la vision obstinément managériale des soins et aux pratiques hospitalo-centristes qui maintiennent une structure décisionnelle verticale, empêchant toute réforme d’importance qui pourrait bénéficier aux usagers qui en assument les frais (financiers, physiques, psychologiques).
La dernière session parlementaire fut le théâtre de plusieurs dérives, autant de la part de la CAQ que du PQ ; l’argent « public » jeté par les fenêtres (par des politiciens venant de l’entreprise « privée » qui auraient été peut-être plus prudents s’il s’était agi de leur propre « fric »), la stigmatisation des nouveaux arrivants, l’ingérence dans les affaires syndicales ── de la part d’un parti qui est arrivé au pouvoir avec des surplus budgétaires « historiques » et qui en est sorti avec un déficit tout aussi « historique », c’est assez gonflé merci ! ──, le show de boucane de Legault, alias Rocky Balboa, les projets de loi liberticide, autant d’occasions pour QS de demander des comptes (face caméra) aux nationalistes « identitaires », de rappeler aux auditeurs l’époque « Couillard » du PLQ, prenant aux pauvres (politiques d’austérité) pour donner aux riches (sauvetage de Bombardier aux frais des contribuables), sans parler du petit dernier, le chouchou des médias (QS n’a pas eu droit aux mêmes « privilèges » médiatiques tant et aussi longtemps qu’il n’a pas fait élire de candidats à l’AN, ce qui n’est pas le cas du PCQ), qui vit dans un monde parallèle où l’argent circule librement et est parfaitement réparti entre tous les acteurs socio-économiques, comme par enchantement, parce que le marché capitaliste est foncièrement mû par l’altruisme, l’empathie, la compassion et la devise évangélique : « Aimez-vous les uns les autres » ! C’est la Main Invisible, version québécoise.
Autant d’angles d’attaque disponibles dans un « débat » dont l’audience potentielle dépasse largement celle des assemblées partisanes…
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