Édition du 7 avril 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Une prison, un ministre et une contradiction !

Une mini émeute a éclaté le mercredi soir du 11 mars à la prison de Bordeaux à Montréal. À l’origine de la tension, une décision administrative qui pourrait paraître mineure vue de l’extérieur. Le couvre-feu imposé aux détenus, qui les obligeait à regagner leur cellule à 22 h, a été avancé à 21 h. Une heure de moins dans les espaces communs, une heure de plus enfermés.

Concrètement, les détenus perdaient l’accès aux appels téléphoniques, aux espaces communs et même à l’infirmerie à partir de 20 h 30. Une restriction supplémentaire qui modifiait sensiblement le fonctionnement de la vie quotidienne à l’intérieur de l’établissement.

La consigne provenait directement du Ministère de la Sécurité Publique dirigé par le ministre Ian Lafrenière.

Le lendemain de la petite émeute, le ministre a déclaré ne pas avoir été surpris par les conséquences de cette mesure. Jusque-là, on pourrait presque saluer la lucidité. Les milieux carcéraux sont des environnements fragiles où la moindre modification du quotidien peut provoquer des tensions.

Pour moi, qui réfléchis à la question carcérale depuis un moment, le véritable intérêt de cette affaire se trouve dans la justification offerte par le ministre. « Je comprends que des gens ne sont pas contents, mais je le rappelle, c’est un milieu carcéral ».

Il faut reconnaître à cette phrase une certaine franchise. En quelques mots, le ministre semble résumer une conception assez particulière de l’univers carcéral. Puisqu’il s’agit d’une prison, les personnes qui s’y trouvent devraient donc accepter les décisions qui leur sont imposées sans trop discuter. Après tout, elles sont en prison.

Ce raisonnement n’est d’ailleurs pas absent d’une certaine opinion publique. Le ministre le sait très bien. En formulant les choses ainsi, il s’adresse précisément à cette sensibilité et lui dit, en somme, ce qu’elle souhaite entendre. De la part d’un ministre appartenant à un parti politique qui n’hésite pas à recourir à des accents populistes, la chose n’a finalement rien de très surprenant.

Dans la déclaration du ministre, moi, j’entends autre chose. J’entends une question : Les personnes incarcérées, ont-elles encore des droits qui méritent d’être respectés, ou le simple fait d’être détenu suffit-il à justifier une forme de pouvoir discrétionnaire où la dignité humaine devient une variable secondaire ?

Dans un État de droit, la peine prononcée par un tribunal est précise. Elle consiste en une privation de liberté. Elle ne consiste pas en une suspension générale des droits fondamentaux. Elle ne consiste pas non plus en une permission implicite donnée aux autorités d’exercer leur pouvoir sans se soucier des conséquences humaines.

Dans ce contexte, un agent des services correctionnels, préférant garder l’anonymat, aurait commenté les événements avec une certaine désinvolture. Selon lui, le fait que les détenus contestent ces mesures et l’expriment parfois avec violence «  ne devrait pas nous faire peur ». Après tout, pourrait-on ajouter, dans une prison, ça nous prend des agents qui savent faire face à la musique carcérale. Une musique qui n’a rien d’un concert symphonique.

Une telle réaction peut sembler compréhensible de la part d’un surveillant. Son métier consiste précisément à maintenir l’ordre dans un environnement difficile. Mais la question mérite tout de même d’être posée. Est-ce vraiment dans un esprit de défi permanent que l’on réduit les tensions à l’intérieur d’un établissement carcéral ? Est-ce en attisant la confrontation que l’on protège mieux la société à l’extérieur ?

C’est ici que l’ironie de la situation apparaît avec encore plus de netteté. Le ministre de la Sécurité publique n’est pas un observateur extérieur du système carcéral. Il en est le responsable politique. Sa fonction ne consiste pas seulement à administrer des établissements de détention. Elle consiste aussi à protéger la mission que la société prétend leur confier. Celle de protéger la société.

Or cette protection ne repose pas uniquement sur l’enfermement. Elle repose surtout sur ce que l’on appelle la réhabilitation. L’idée est simple. Une grande partie des personnes incarcérées finiront par sortir de prison. La question n’est donc pas seulement de les punir. Être derrière les murs, privé de liberté est une punition. La question est de savoir dans quel état social et moral elles réintégreront la société ? Qu’est-ce que la prison fait pour les préparer à ce retour ?

Si la prison doit contribuer à la réhabilitation, elle doit nécessairement préserver un minimum de respect envers la personne humaine. Elle doit maintenir un cadre où les droits fondamentaux demeurent reconnus. Car on ne prépare pas quelqu’un à vivre dans une société fondée sur le respect du droit en lui donnant quotidiennement l’impression que ce respect du droit ne s’applique plus à lui.

Lorsque le responsable politique chargé de défendre cette mission explique en substance que l’insatisfaction des détenus est normale puisqu’il s’agit d’un milieu carcéral, il donne involontairement l’impression que la mission de réhabilitation passe au second plan. La prison devient alors essentiellement un lieu de gestion disciplinaire plutôt qu’un lieu de transformation sociale.

Dans ce contexte, la petite émeute de la prison de Bordeaux n’apparaît plus comme un simple incident. Elle ressemble plutôt à un symptôme. Un symptôme de plus qui révèle les limites d’un modèle carcéral déjà fragilisé.

Si la protection de la société est réellement l’objectif, il serait peut-être temps de reconnaître que celle-ci passe moins par la taille des murs que par la qualité du travail humain qui se fait à l’intérieur.

Bordeaux n’en est pas à sa première crise. Depuis longtemps, cette prison révèle les difficultés inhérentes à la gestion d’un établissement de détention d’une telle ampleur, conçu selon une logique carcérale héritée du siècle dernier. Un véritable monstre pénitentiaire dont l’échelle rend la gestion humaine particulièrement complexe.

Au fil des années, plusieurs administrateurs et directeurs ont tenté d’y imposer leur vision avec une bonne volonté afin d’en améliorer le fonctionnement. Beaucoup s’y sont engagés avec sérieux et détermination. Force est de constater qu’ils sont bien rares ceux qui ont réellement réussi à dompter cette machine carcérale.

Il faudra bien finir par poser la question que l’on repousse depuis des années. La prison de Bordeaux est-elle encore adaptée à la mission que l’on prétend confier au système carcéral ?
J’espère qu’un jour cet immense bâtiment cessera d’être une prison. Il pourrait devenir un musée carcéral, un centre de recherche en criminologie consacré à l’étude de la réhabilitation, ou même un hôtel ou un lieu patrimonial. En prenant l’exemple de l’Allemagne qui a transformé d’anciennes prisons en hôtels.

Montréal pourrait très bien fonctionner avec trois ou quatre établissements de détention plus petits, répartis sur son territoire. Des institutions à échelle plus humaine, où la gestion quotidienne serait moins dominée par la logique du contrôle massif et davantage orientée vers la réhabilitation.

Si la prison de Bordeaux est appelée un jour à devenir autre chose, il faudra peut-être aussi redéfinir le rôle même du gardien de prison dans notre société. Et au-delà de cette fonction, c’est probablement tout le système de justice qui devra être repensé. L’incarcération est trop souvent devenue la réponse la plus simple à des problèmes sociaux qui, eux, sont tout sauf simples.

Mohamed Lotfi
14 mars 2026

L’auteur a été responsable du programme Souverains anonymes pendant 35 ans à la prison de Bordeaux. Auteur de Vols de temps, Chroniques des années anonymes et d’un prochain livre « Une prison, pourquoi faire ?  ».

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Québec

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Abonnez-vous à la lettre