« Toutes choses sont unes » (DK A29 = Platon, Sophiste, 242d) (Brouillette, 2015, p. 43).
« Non, jamais il n’y eut, jamais il n’y aura
Un homme possédant la connaissance claire
De ce qui touche aux dieux et de toutes les choses
Dont je parle à présent. Même si par hasard
Il se trouvait qu’il dît l’exacte vérité,
Lui-même ne saurait en prendre conscience :
Car tout n’est qu’opinion. »
(Sextus Empiricus. Contre les mathématiques, VII, 49 cité dans Dumont, 1988, p. 123).
Il est le principal représentant (et parfois posé comme le fondateur) de l’École d’Élée (ville d’Italie) qui se désintéressait du monde matériel et tentait de définir les attributs de l’être à l’aide de la seule raison. Il aurait été le maître ou l’inspirateur de nul autre que Parménide. Il a vécu autour de quatre-vingt-quinze ans. « Chassé de sa patrie » (Diogène Laërce, 1999, p. 1060) vers l’âge de vingt-cinq ans, après la chute de Crésus en -546, à la suite de la conquête de l’Ionie par les Perses, il aurait mené, pendant plusieurs années, une vie de rhapsode errant. Auteur de nombreux poèmes dont plusieurs humoristiques (Parodies, Silles, Éligies), il avait une certaine compréhension du monde physique (il était curieux des phénomènes naturels et il s’est intéressé notamment à la terre et aux phénomènes météorologiques dont l’origine est la mer, voyant dans les fossiles la preuve de lentes transformations géologiques) et sa vision de la place du sage dans la cité. Il s’est particulièrement illustré dans les domaines suivants : la théologie et l’épistémologie.
Théologie
Le monde selon Xénophane était illusoire. Il s’opposait aux croyances anthropomorphiques qui circulaient à son époque – tels qu’Hésiode et Homère les ont représentés – au sujet des dieux (Miravette, 2023, p. 83). Il reprochait même à ces deux figures emblématiques et légendaires de la poésie épique grecque « d’avoir prêté aux dieux ‘‘tout ce qui chez les mortels provoque opprobre et honte : vols, adultères, tromperies…’’ » (Diels, cité dans Salem, 1998, p. 2686). On le considère donc comme « le fondateur de la première tentative de démythologisation » (Brun, 1968, p. 67).
Il affirmait que « les dieux d’Éthiopie sont noirs et camus, ceux de la Thrace roux aux yeux bleus » (Clément d’Alexandrie, cité dans Barnes, 1998, p. 24). Il avançait même que « [s]i les bœufs, les chevaux et les lions avaient aussi des mains [e]t si avec ces mains ils savaient dessiner, et savaient modeler les œuvres que les hommes façonnent, [l]es chevaux forgeraient des dieux semblables à des chevaux et les bœufs donneraient aux dieux la forme des bœufs : Chacun dessinerait pour son dieu l’apparence imitant le corps de chacun » (Clément d’Alexandrie, cité dans Barnes, 1998, p. 24). Du divin, impossible pour les humains d’en avoir une connaissance exacte, précise ou vraie. La conception humaine du divin dérive de sa propre nature et non de la nature divine. Xénophane enseignait par conséquent que Dieu n’a rien en commun avec les représentations humaines et qu’il faut au contraire le concevoir comme un Être unique, c’est-à-dire un, voire un seul dieu, parfait, jamais né, éternel, immobile, immuable, intelligent « en aucun cas semblable à un mortel, ni de corps ni d’esprit » (Clément d’Alexandrie, cité dans Barnes, 1998, p. 23). Il s’inscrivait en faux face au polythéisme. Il prônait une sorte de monothéisme avant les chrétiens. Pour lui, il n’y avait qu’une seule puissance éternelle qui gouverne les choses. Dans De la nature, il a écrit : « Il n’y a qu’un seul dieu, maître souverain des dieux et des hommes, qui ne ressemble aux mortels ni par corps ni par la pensée. » (cité dans Voilquin, 1964, p. 65). Seul dieu à ses yeux est immortel. Les humains, pour leur part, ayant été générés, sont appelés à se corrompre et à disparaître. Il croyait par contre dans leur éventuelle renaissance (Voilquin, 1964, p. 61). D’après une première version, sa conception sur le divin serait dérivée de la religion égyptienne, en lien avec ce qu’il avait appris sur la pensée monothéiste du pharaon Akhenaton (1353 à 1336 av, J.-C.). Par contre, une autre version envisage plutôt une conclusion indépendante ; Xénophane l’ayant déduit lui-même (Mark, 2023). Néanmoins, il se serait inspiré de deux théories antérieures, à savoir l’apeiron d’Anaximandre et l’air d’Anaximène. L’un ou l’autre de ces concepts désignerait, selon Xénophane, une cause première, voire un être éternel, incréé, responsable de tout mouvement et de toutes choses (Mark, 2023).
Épistémologie
Il est le premier philosophe à avoir abordé l’épistémologie (le processus de production de la connaissance). Il était d’avis que lorsque nous affirmons « connaître » quelque chose, au sens de connaissance vraie, il s’agit tout au plus d’une conjecture ou d’une hypothèse suffisamment crédible pour qu’elle soit admise comme point de départ à titre de postulat. Il ne niait pas que la « vérité » puisse exister. Il était d’avis que celle-ci outrepassait la capacité des humains à la comprendre ou à la saisir dans sa totalité. Il aurait été le premier à distinguer d’une manière affirmative l’opinion de la connaissance scientifique (le savoir vrai). Selon lui, « tout n’est qu’opinion » (Arius Didyme, cité dans Dumont, 1988, p. 97). Le lien ou le passage qu’il établissait ou créait entre la théologie et l’épistémologie peut s’exprimer comme suit : du divin, impossible d’avoir de connaissance certaine ; idem en matière de choses terrestres, pas de science sûre en raison de la relativité propre et intrinsèque à nos moyens d’investigation. À ce sujet il précisait ceci : « Or si Dieu n’avait pas créé le miel doré, [l]e comble du sucré serait le lot des figues. » (Hérodien, cité dans Dumont, 1988, p. 123). Le mieux qui est à notre portée consiste à pouvoir affiner et préciser nos hypothèses, nos conjectures, en vue de se rapprocher de la connaissance vraie ou de la vérité. La vérité selon lui est le résultat d’un long et quasi inépuisable processus de recherche : « Les dieux ne révèlent pas toutes choses aux hommes dès le commencement, mais ceux-ci, en cherchant tout au long du temps, parviennent à mieux faire des découvertes. » (Fragment 18, cité dans Brun, 1968, p. 67).
Son scepticisme n’excluait pas la vérité. Il établissait plutôt une sereine distinction entre posséder la vérité et savoir scientifique. Il n’hésitait pas à pratiquer son esprit critique. Père ou grand-père de l’épistémologie, il semblait croire, avant Socrate, Platon et Popper à la réfutabilité et à la falsification de la connaissance et du savoir.
Monothéiste affirmé, on peut le voir ou le poser comme un précurseur de Spinoza.
La place du sage dans la cité et sur la position à adopter à l’endroit des tyrans
Au sujet de la doctrine morale et politique de Xénophane, Bisson (1988) écrit ceci : « Selon Xénophane, l’excellence humaine réside dans la piété (DK 21 B 1), dans le service à la cité (B2) et dans un mode de vie modéré (B 3-5 et B 22) ». Selon Xénophane, le sage, en raison des « bienfaits qu’entraîne sa présence et la prospérité qu’elle rend possible », méritait d’occuper dans la cité « une place importante » (Brouillette, 2015, p. 43), une place supérieure à celle de l’athlète, ce héros honoré du plus grand nombre (Bisson, 2012, p. 115).
Il aurait dit, lorsque nous rencontrons des tyrans, qu’« il fallait le faire le moins fréquemment ou le plus plaisamment possible. » (Diogène Laërce, 1999, p. 1062).
Conclusion
Xénophane est surtout connu pour sa critique des représentations anthropomorphiques des dieux dans la mythologie grecque. Il soutenait que les dieux étaient souvent décrits à l’image des humains, avec des traits et des comportements humains, ce qui, selon lui, était une projection erronée. Il proposait plutôt une conception plus abstraite et universelle de la divinité, affirmant qu’il existe un dieu unique, non semblable aux mortels, qui gouverne l’univers par la pensée.
Il était également sceptique quant à la capacité des humains à atteindre une connaissance certaine. Il soutenait que la vérité absolue est inaccessible et que les humains ne peuvent que formuler tout au plus des conjectures ou des opinions. Cette idée annonce ou préfigure dans une certaine mesure le relativisme épistémologique.
La philosophie de Xénophane se caractérise par une critique des croyances traditionnelles, un scepticisme modéré quant à la connaissance humaine, et une recherche d’une compréhension plus rationnelle et universelle du divin et du monde naturel. Une de ses contributions à ce sujet est l’idée que tout dans la nature est en constante transformation et que les éléments se transforment les uns en les autres. La nature incluait des réflexions sur les phénomènes terrestres et célestes. Il expliquait les fossiles marins trouvés loin de la mer comme des preuves que la Terre avait autrefois été recouverte d’eau. Il a également abordé des questions liées à l’harmonie et à la structure de l’univers.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
21 juillet 2026
18h
Bibliographie
Barnes, Jonathan. (1998). « Les penseurs préplatoniciens ». In. Monique Canto-Sperber (dir.). Philosophie grecque. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 22-25.
Bisson, Luc. (2012). « Pythagore ». In Luc Brisson, Luc et al. (dir.). Lire les présocratiques. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 109-115.
Boudon, Brigitte. (2025). Les présocratiques : La puissance du mystère. Marseille, France : Éditions Ancrages, 67 p.
Bréhier, Émile. (2012). Histoire de la philosophie. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 54-57.
Brouillette, Xavier. (2015). Aux origines de la philosophie occidentale : Les présocratiques. Montréal, Canada : Les éditions CEC, 88 p.
Brun, Jean. (1968). Les présocratiques. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 66-71.
Cassin, Barbara. (1998) « Xénophane de Colophon (VI-V s.) ». In. Dictionnaire des philosophes. Paris, France : Encyclopedia Universalis/Albin Michel, p. 1586-1587.
De Crescenzo, Luciano. (1999). Les grands philosophes de la Grèce antique. Paris, France : Éditions de Fallois, p. 104-110.
Delattre, Daniel. (1988). « Xénophane ». In. Les présocratiques. Paris, France : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 91-126 et 1215-1225.
Diogène Laërce. (1999). Vies et doctrines des philosophes illustres. Paris, France : Le Livre de Poche, p. 1060-1063.
Dumont, Jean-Paul. (1988). Les présocratiques. Paris, France : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, p. 91-126.
Leclère, Albert. (1908). La philosophie grecque avant Socrate. Aris, France : Éditions Librairie Bloud & Cie., p. 53-56.
Mark, Joshua J. (2023). « Xénophane ». Traduit par Babeth Étiève-Cartwright. World History Encycopedia. https://www.worldhistory.org/trans/fr/1-492/xenophane/.
Miravette, Sébastien. (2023). Les présocratiques : Pas à pas. Paris, France : Ellipses, p. 81-111.
Salem, Jean. (1998). « Xénophane ». In. Dictionnaire des philosophes. Paris, France : Presses Universitaires de France, p. 2685-2686.
Voilquin, Jean. (1964). Les penseurs grecs avant Socrate : De Thalès de Milet à Prodicos. Paris, France : GF Flammarion, p. 59-69.
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