Originaire des environs d’Athènes, Xénophon (-426 à -354) naquit dans une riche famille aristocratique. Il participa à la défense d’Athènes lors de la guerre du Péloponnèse. En 401 av. J.-C., il s’engagea aux côtés des Spartiates et de Cyrus le Jeune qui cherchait à renverser son frère le roi Artaxerxès. Après l’échec de l’expédition des Dix-Mille et la mort de Cyrus, Xénophon fut élu général et parvint à ramener, dans des conditions difficiles et précaires, les troupes grecques vers la mer. Pour avoir servi dans les rangs de Cyrus, il sera, en -399, ostracisé d’Athènes pour une période d’un peu plus de vingt ans. Ce ne sera qu’en -367 qu’il y rentrera.
Auteur prolifique, Xénophon nous a légué une œuvre diversifiée. Disciple de Socrate, il a puisé dans son enseignement pour produire des écrits qualifiés de socratiques, tels que Les Mémorables, Le Banquet, L’Apologie et, dans une certaine mesure, L’Économique. En tant qu’historien, il est l’auteur de L’Anabase et, surtout, des Helléniques, où il reprend le récit de la guerre du Péloponnèse à l’endroit où Thucydide avait interrompu son travail. Bien qu’Athénien de naissance, il était profondément attaché à Sparte. Xénophon a écrit des ouvrages politiques qui témoignent de son admiration pour cette cité, la célèbre rivale d’Athènes. Tout au long de son œuvre, il n’a cessé d’explorer les questions liées à la forme et à l’exercice du pouvoir, tout en esquissant la figure du chef idéal. Certains de ses écrits, comme La Constitution des Lacédémoniens, Agésilas et Hiéron, expriment son admiration pour Sparte et examinent la possibilité de transformer la tyrannie en une forme de « despotisme éclairé » (Degage, 1984 ; Dorion, 2021 ; Vernière, 1998).
Xénophon méprisait souverainement la démocratie d’Athènes. Il la jugeait « incompétente et rancunière » (Vernière, 1998). Il voyait dans la foule les bourreaux de Socrate. Ses préférences se portaient vers l’aristocratie. Dans ses dernières années, Xénophon évoluera vers le rêve monarchique d’un « despote éclairé », une sorte de « souverain providentiel » (Vernière, 1998). Que pense-t-il alors de la tyrannie ? Comment son analyse se distingue-t-elle de celle de Platon, d’Aristote, d’Épictète et de Polybe ? Les modernes et les contemporains ont-ils raison de substituer tyrannie par « autoritarisme » ou « totalitarisme » ?
Hiéron
Le dialogue intitulé Hiéron constitue un parallèle entre la vie du tyran et celle de l’homme privé (Xénophon, 1954 ; 2021). Dans ce cadre, le poète Simonide, venu rendre visite à Hiéron l’Ancien, frère de Gélon et tyran de Syracuse, engage avec lui un échange qui porte sur les diverses conditions de l’existence humaine. Simonide, interrogeant son hôte sur la nature de sa condition après être passé du rang de simple particulier à celui de tyran, lui demande s’il préfère désormais celle qui est la sienne. Hiéron répond en retraçant le tableau de sa situation sous les couleurs les plus sombres.
À l’inverse des douceurs de l’amitié, il ne connaît que les méfiances et les soupçons inhérents à la tyrannie : il se trouve constamment gêné au milieu des richesses, contraint de s’appuyer sur des étrangers par crainte d’être trahi ou assassiné par ses sujets. Or, bien que la tyrannie apparaisse comme un mal insupportable, le danger demeure pour lui de s’en départir. Telle est la vie d’Hiéron et tels sont les maux qui l’assaillent.
Simonide ne croit pas à l’irréversibilité de ces malheurs ; et comme il existe des cas dont la guérison dépend du caractère et de la volonté d’Hiéron lui-même, il démontre que, dans sa condition nouvelle, il peut encore atteindre le bonheur si, dès lors, il oriente tous ses efforts et emploie l’intégralité de ses ressources à favoriser le bonheur de la cité sur laquelle s’exerce son pouvoir absolu[1].
Différences dans l’analyse de la tyrannie chez Platon, Aristote, Épictète et Polybe
Manifestement, l’analyse de la tyrannie a donné lieu à des approches diversifiées chez les auteurs de l’Antiquité. Pour Platon (428/427 à 348/347 av. J.-C.), la tyrannie est la pire des formes de gouvernement. Il s’agit, pour lui, d’une sorte de maladie de l’État. Le tyran est dépeint comme un être démesuré et violent, soumis à ses passions illégitimes, exerçant son pouvoir par la violence et la peur. Platon s’oppose fermement à la tyrannie. Dans République, il préconise le règne des philosophes-rois, capables de diriger avec justice et sagesse, alors que dans le livre Les lois, il envisageait la possibilité de l’existence du « bon tyran » (Guineret, 2014, p. 765 ; Million-Delson, 1985, p. 177 ; Platon, 2006, §709e).
Aristote (-384 à -322), de son côté, considère la tyrannie comme la forme la plus ignoble de la monarchie dévoyée (« le pire des gouvernements »), gouvernant uniquement pour l’intérêt personnel du tyran, sans justice ni souci du bien commun. La tyrannie repose sur la peur, la manipulation et la violence (Aristote, 1971, p. 106-107).
Xénophon (un contemporain de Platon), au contraire, présente le tyran comme un personnage complexe et malheureux, souvent isolé, jaloux des richesses et prisonnier de ses propres désirs excessifs. Dans son dialogue Hiéron, il explore la possibilité de réformer ou d’orienter le tyran vers un comportement plus vertueux et heureux, distinguant le tyran du roi par l’absence d’eusebia (piété, respect des dieux) et le non-respect de la loi. Pour Xénophon, le tyran vit dans la méfiance constante et l’insécurité, ce qui gâche son existence. Il porte un regard moins abstrait et plus politique sur la tyrannie, soulignant la dimension sociale et morale du tyran et tentant d’en comprendre la nature pour envisager une réforme possible.
L’analyse de Polybe (-200 à -120) sur le tyran comporte une différence notable de celle de Xénophon. Polybe présente le tyran dans le cadre de sa théorie de l’anacyclose (un cycle de transformation successive des régimes politiques). Pour lui, la tyrannie est une forme corrompue de la monarchie, c’est-à-dire où le pouvoir devient absolu, arbitraire et oppressif. Il distingue le tyran du roi : ce dernier gouverne avec vertu et sagesse, alors que le premier est corrompu, gouverne dans son intérêt personnel, par la peur et la violence. La tyrannie conduit à la chute du régime et à la transition vers une aristocratie, suivant un cycle politique naturel.
Épictète (50 à 135) invite pour sa part à l’indifférence et au détachement intérieur face au pouvoir arbitraire du tyran. Il optait pour la liberté intérieure et la résistance psychologique plutôt que sur la lutte politique contre la tyrannie. Pour lui, le tyran est celui qui a perdu le chemin vers sa propre sagesse et ne comprend pas sa place collective. Comme nous l’avons écrit dans un autre article[2], Épictète nous a donné la forte impression de prôner une forme de passivité politique qui laisse le tyran agir tant que l’individu conserve sa sérénité intérieure.
À l’époque de l’Antiquité grecque, le concept de tyrannie semble s’appliquer à un régime politique monocratique (ou d’une autorité arbitraire et parfois violente), né d’un coup de force et pouvant bénéficier, parfois (comme avec Pisistrate à Athènes) d’un appui populaire. Le tyran est donc celui qui s’est imposé ou emparé du pouvoir même s’il pouvait, à l’occasion, gouverner d’une manière juste.
Le concept de tyrannie ne signifiera plus nécessairement la même chose chez les auteurs modernes et ce, surtout à partir de la période contemporaine (qui débute avec la Révolution française).
La tyrannie chez les modernes
Au chapitre 3 du livre XIX De l’esprit des lois, Montesquieu distingue et oppose deux tyrannies : l’une réelle (définie par référence aux lois) et l’autre, la tyrannie d’opinion (définie par rapport aux mœurs et aux manières)[3] :
« De la tyrannie
Il y a deux sortes de tyrannie : une réelle, qui consiste dans la violence du gouvernement ; et une d’opinion, qui se fait sentir lorsque ceux qui gouvernent établissent des choses qui choquent la manière de penser d’une nation.
Dion dit qu’Auguste voulut se faire appeler Romulus ; mais qu’ayant appris que le peuple craignait qu’il ne voulût se faire roi, il changea de dessein. Les premiers Romains ne voulaient point de roi, parce qu’ils n’en pouvaient souffrir la puissance ; les Romains d’alors ne voulaient point de roi, pour n’en point souffrir les manières. Car, quoique César, les triumvirs, Auguste, fussent de véritables rois, ils avaient gardé tout l’extérieur de l’égalité, et leur vie privée contenait une espèce d’opposition avec le faste des rois d’alors ; et quand ils ne voulaient point de roi, cela signifiait qu’ils voulaient garder leurs manières, et ne pas prendre celles des peuples d’Afrique et d’Orient.Dion nous dit que le peuple romain était indigné contre Auguste, à cause de certaines lois trop dures qu’il avait faites ; mais que sitôt qu’il eut fait revenir le comédien Pylade, que les factions avaient chassé de la ville, le mécontentement cessa. Un peuple pareil sentait plus vivement la tyrannie lorsqu’on chassait un baladin, que lorsqu’on lui ôtait toutes ses lois. » (Montesquieu, 1995[1748], p. 566).
Tocqueville et Mills (Well, 1968, p. 230) ont repris à leur compte le concept de la tyrannie. Chez ces deux derniers auteurs, il ne s’agit pas d’un régime politique, mais plutôt d’une dynamique relationnelle entre une majorité numérique de la population qui refuserait à une minorité de personnes ayant des caractéristiques communes l’exercice de certains droits. Il s’agit ici, chez ces deux auteurs, du phénomène de « la tyrannie de la majorité ».
Dans la réalité politique contemporaine, le concept de tyrannie semble être délaissé par les théoriciennes et les théoriciens. Ce sont plutôt les concepts d’autoritarisme et de totalitarisme qui ont été privilégiés par les spécialistes en philosophie politique et en science politique (Hermet, 1985, p. 271 ; Raynaud et Rials, 1996, p. 821-824). Comme si dans les périodes précédant les temps modernes, il n’y avait pas d’États ou on ne pouvait imaginer l’idée de la nation. Or, l’autoritarisme et le totalitarisme s’inscrivent dans une réalité politique suivant la division des pouvoirs fixés par Montesquieu ; division et distribution des pouvoirs entre le législatif et l’exécutif, et indépendance du pouvoir judiciaire. Des exemples de totalitarisme au XXe siècle démontrent leur apparition lors de victoires démocratiques et non d’usurpations des gouvernements, la suppression des partis d’opposition et l’hégémonie d’un groupe sous un chef d’État qui prend possession de tous les pouvoirs. On a voulu ainsi s’éloigner des régimes du passé, afin de tenir compte des nouveaux rouages despotiques de notre époque. Or, pouvons-nous qualifier les tyrannies de l’Antiquité d’autoritarisme et de totalitarisme ? La plupart assurément, selon leurs spécificités. À l’inverse, pouvons-nous envisager de qualifier de tyrannies certains gouvernements ou États actuels ? Bien entendu. Ce n’est pas parce que les partis au pouvoir ont été élus démocratiquement qu’ils n’usurpent pas ou ne vont pas au-delà des pouvoirs accordés. Ainsi, ramener des termes passés ne doit pas toujours être décrié tels des anachronismes, puisque leur usage sert à démontrer à quel point l’humain semble incapable d’apprendre de ses erreurs aussi lointaines soient-elles.
Une morale sur la misère du tyran
Revenons un bref instant avec Xénophon avant de conclure. Contrairement à ses confrères philosophes qui se placent à l’extérieur pour juger les tyrans, l’approche préconisée dans Hiéron permet de donner la parole au tyran lui-même. Qui de mieux placer d’ailleurs pour discourir sur ses difficultés ou sa misère que celui-ci, dirons-nous. Mais il y a plus, puisque le dialogue permet de mettre en lumière l’enseignement reçu de Socrate à travers la dialectique. Il serait aisé de revenir sur l’image pernicieuse du tyran comme la dépeignent ceux et celles qui subissent son pouvoir. Simonide use plutôt de la flatterie, vantant donc les richesses, les prouesses et la puissance du tyran, à savoir une vie rêvée, qui font l’envie et aussi la jalousie, quoique ces derniers sentiments soient sous-entendus. Car c’est Hiéron lui-même qui les soulèvera dans son argumentation contraire, d’où l’ouverture sur un dialogue favorable à la dialectique socratique, afin d’exposer soudainement une vie cauchemardesque.
L’opulence et la gouverne ne semblent pas accorder le bonheur et pour cause. Il subsiste une contradiction dans le désir d’avoir toujours davantage et, par ricochet, de défendre constamment ses acquis, pour ainsi créer un état d’insatisfaction, d’angoisse et de paranoïa permanent. L’usurpation du pouvoir soi-disant pour un bien renferme en elle-même un châtiment. Être identifié de tyran signifie être tombé dans la tyrannie ; il ne s’agit pas seulement d’actions portées contre autrui, mais aussi contre soi-même. Voilà pourquoi Platon a mis en corrélation l’homme (c’est-à-dire l’humain) et sa cité (ou société) dans sa République, en raison de cette relation réciproque où l’individu se colore de son groupe, comme le groupe se teinte de chaque individu. Et ses successeurs, entre autres Aristote, Polybe et ainsi de suite jusqu’à Montesquieu, maintiendront ce fondement, ce qui inclut les facteurs qui servent à corrompre les régimes pour faire entrer la tyrannie. Xénophon y participe à sa façon et tente, comme déjà dit, d’attendrir le tyran pour le rendre meilleur.
Simonide posera une question fort intéressante, possible de paraphraser comme suit : « si la tyrannie est à ce point une chose misérable, causant donc de grands maux, pourquoi ne pas s’en délivrer ? », et la réponse d’Hiéron expose l’emprise qu’elle a sur lui : « On ne peut s’en défaire » (Xénophon, 1878, p. 494), autrement dit « on ne peut s’en sortir ». Tyran une fois, tyran toujours, semble-t-il dire. La tyrannie ne consiste pas seulement à un état de fait ou des actes posés, mais peut être incarnée. Elle vit dans les gens, elle se colle à la peau. Si une bonne réputation prend du temps à se construire et se voit rapidement détruite, à l’inverse la réputation de tyran se construit rapidement et prend beaucoup de temps à se défaire. Dans son cas, Hiéron semble incapable d’envisager un retournement de situation, puisque cela lui exigerait une vie entière.
En bref, Hiéron se confie sur la descente aux enfers de son âme, puisque l’ambition du pouvoir lui a monté à la tête, le faisant tomber dans la concupiscence et le matérialisme extrême, à savoir tout ce qui empêche l’élévation de l’âme. D’ailleurs, la philosophie grecque prêchait la perfectibilité, non pas du corps, quoiqu’il soit d’une grande utilité, mais de l’âme qui devait faire sa route sur terre et gagner des points pour l’autre-monde. Mais Hiéron a déjà fait les premiers pas pour s’extirper de la tyrannie qui brûle son âme, ce qui sûrement a été perçu par Simonide, pour l’aider à s’améliorer. Pour tout dire, le tyran a pris conscience des effets de la tyrannie à la fois sur lui-même et sur autrui ; il a appris ses effets dévastateurs. Ouvert à la voie de sortie présentée par Simonide, nous pouvons toutefois anticiper celle qui le chicotait et qu’il attendait, à savoir la mort, d’une façon ou d’une autre : se tourner vers le bien risque de lui faire baisser sa garde, le rendant ainsi vulnérable, et préférer le statu quo le maintiendrait dans son état de guet jusqu’à la fin. Alors, l’exil ? Le régime du solitaire ou la voie de se retrouver avec lui-même serait assurément une alternative profitable. Dès lors, un sacrifice immense à accepter, lui qui vivait dans le matérialisme et l’abondance.
Voilà donc la morale de l’histoire pour ceux et celles qui aspirent au pouvoir, c’est-à-dire d’éviter les appâts rendant tyrannique, en préférant la vertu, en favorisant l’élévation de l’âme plutôt que les désirs du corps et les frivolités matérialistes qui illusionnent en termes de prestige et qui créent une envie insatiable. Malheureusement, ce précepte ne semble pas avoir eu suffisamment d’écho, puisque de nos jours nous évoluons dans un régime économique qui favorise les déviances menant à la tyrannie. En raison du capitalisme actuel, le matérialisme excessif par l’accumulation contribue à une insatisfaction continue, alors qu’on nous promettait le bonheur. Ce bonheur possible pour quiconque, pour faire en même temps de quiconque des tyrans de petits royaumes sous l’emprise de plus grands qui tirent les ficelles. La liberté vantée l’est par la capacité de payer sa sortie du travail qui, paradoxalement, est nécessaire à obtenir les moyens de s’en sortir et qui permet toujours d’accumuler davantage ; voilà un rouage conflictuel qui sert bien l’accumulation exponentielle et donc l’impossibilité du contentement heureux. Car le jeu des comparaisons en société accentue les envies et les jalousies, poussant vers la quête de l’image et de la performance. Voilà l’emprise de la tyrannie qui se généralise plus que jamais, créant névroses et psychoses.
Peu importe l’époque, la tyrannie fait partie de l’être humain, telle la fabulation de la supériorité recherchée sur des semblables à rendre concrète, et ce, toujours dans le but de gagner cette image auprès d’elles et d’eux, puisque sans leur présence elle disparaîtrait. Voilà donc une illusion qui s’associe à des besoins égoïstes pourtant incapables de tout contrôler. Au fond, il y a refus d’accepter ce fait. Bien qu’il s’agisse d’un réflexe naturel, afin de nous aider à faire face à l’inconnu et ainsi se donner des repères sécurisants, celui-ci bloque notre apprentissage de la vie terrestre, nous impose donc à porter des oeillères et à devenir critiques à l’endroit des autres, précisément aussi à l’endroit de leur façon d’être et de vivre. S’expose ici la première étape par laquelle un simple particulier peut en arriver à devenir un jour tyran. En se comparant à soi-disant mieux que lui, tout en envisageant le sens de la vie à partir d’une vision à sens unique, sans aucune alternative possible, ou préférant se cacher la vue si plusieurs se présentent. S’empêcher de voir se révèle peut-être pire que de voir le mauvais de notre monde. Ainsi, s’imposer la tyrannie, c’est accepter de contrôler ce qui ne le devrait pas, au point de créer des débordements jusqu’à la violence extrême pour casser ce qui doit (voire que l’on veut) casser. Un complément apparaît avec Épictète qui, par sa sagesse, nous propose de choisir de réguler ce qui nous concerne et non pas ce qui est hors de notre portée, mais plus encore, de reconnaître que ce qui nous trouble ne provient pas de l’extérieur, bien plutôt des jugements que nous portons, ce qui met au banc des accusés notre inclination à nous illusionner.
Conclusion
D’un point de vue historique, la première révolution anglaise (English Civil War qui se déroule de 1640 à 1649) et la Révolution française de 1789 vont procéder à l’exécution des rois Charles Ier et Louis XVI. Est-ce là la preuve que la tyrannie cesse d’exister et disparaît, pour autant, à tout jamais du paysage politique réel et qu’il faille par conséquent substituer au concept de tyrannie ceux d’autoritarisme et de totalitarisme ? Chez les Grecs de l’Antiquité la typologie des régimes politiques focalise sur le nombre des détenteurs du pouvoir (un : la monarchie ; une minorité : l’aristocratie ; le plus grand nombre : la république ou la démocratie). On mentionne également son équivalent corrompu : la tyrannie, l’oligarchie et la démocratie ou l’ochlocratie. Dans Alcibiade, Socrate enseigne à Alcibiade que pour diriger une Cité-État l’aspirant au pouvoir doit se connaître lui-même et surtout être capable de se gouverner lui-même avant de vouloir diriger autrui. Que ce soit chez Platon ou Xénophon, il y a un aspect psychologique à prendre en considération dans l’analyse du pouvoir politique ou de la gouverne de la Cité.
Les analystes du pouvoir politique ou de l’État semblent préférer aujourd’hui les concepts d’autoritarisme ou de totalitarisme pour l’étude de l’État. Tout semble se passer comme si l’analyse de la relation politique entre « dirigeantEs » et « dirigéEs » pouvait se déduire uniquement d’un cadre structurel (le fascisme, le nazisme, le communisme, etc.) ou d’un régime politique liberticide qui aurait peu à voir avec la soif de domination ou de commandement du, de la ou des dirigeantEs qui est ou sont au poste de commande dans une société. On semble avoir oublié que la condition humaine nous met toujours en présence de personnes déchirées entre la rationalité (nécessairement limitée) et, par conséquent, l’irrationalité.
Les régimes politiques présidentiels et parlementaires n’ont pas fait disparaître la possibilité de voir apparaître des dirigeantEs irrationnelLEs, donc aux élans tyranniques. L’accès au pouvoir, même aujourd’hui, ne se fait pas toujours dans le respect des règles juridiques ou légales. Une fois installé dans la chaise présidentielle ou dans le poste de primus inter pares, la soif de domination peut monter vite à la surface et la gouverne peut prendre une direction hors-la-loi. Le risque de contrainte par une seule ou un seul qui décide reste toujours possible même si la monarchie absolue, de droit divin ou non, ne semble plus avoir sa place dans les démocraties pluralistes représentatives occidentales.
Il ne faut jamais cesser de se demander qui prend les décisions ? Comment l’alternative a-t-elle été débattue, discutée ou prise en considération ? Dans un regroupement humain organisé, le pouvoir politique vient nécessairement avec la lutte pour la conquête et l’exercice du pouvoir. La personne qui est au pouvoir sait qu’elle peut être renversée ou chassée du pouvoir de différentes façons, c’est-à-dire légalement ou illégalement. Elle n’échappe pas non plus à la tentation de vouloir réduire les moyens de contestation de ses adversaires ou de ses ennemiEs. La vie politique est une vie de conflits qui sont susceptibles de se transformer en affrontements violents, et la tâche de la personne au pouvoir consiste à réprimer cette violence, parfois avec la loi, la ruse ou la violence (Machiavel, 1980).
Apprendre à se gouverner soi-même ne semble toujours pas une chose simple ou facile en ce bas monde. La dimension psychologique ne doit pas être exclue dans l’analyse comportementale des dirigeantEs politiques. Telle est la leçon que nous retenons de l’analyse de Xénophon au sujet de la tyrannie.
Guylain Bernier
Yvan Perrier
Notes
[1] Pour une analyse détaillée d’Hiéron, nous référons la lectrice et le lecteur à Louis-André Dorion (Xénophon, 2021, p. VII-CXLIV).
[2] Bernier, Guylain et Yvan Perrier. 2025. « Épictète : Réflexion critique sur le stoïcisme, la tyrannie et l’engagement politique ». https://www.pressegauche.org/Epictete. Consulté le 8 novembre 2025.
[3] La « tyrannie d’opinion » est mise en œuvre par ceux qui gouvernent sur l’opinion. « Ce sont les mœurs et les manières en tant qu’elles dictent les évaluations de la vie quotidienne. » (Binoche, https://books.openedition.org/pur/100680?lang=fr. note 12).
Bibliographie
Aristote. 1971. La politique. Paris : Éditions Gonthier, p. 106-107.
Degage, Alain. 1984. « Xénophon d’Athènes ». In Denis Huisman. Dictionnaire des philosophes. Paris : Presses Universitaires de France, p. 2686-2687.
Guineret, Hervé. 2014. « Tyrannie ». In Jean-Pierre Zarader. Dictionnaire de philosophie. Paris : Ellipses poche, p. 765-766.
Hermet, Guy. 1985. « L’autoritarisme ». In Madeleine Grawitz et Jean Leca. Traité de science politique : Les régimes politiques contemporains. Tome 2. Paris : Presses Universitaires de France, p. 269-312.
Hermet, Guy et al. 2015. Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques. Paris : Armand Colin, p. 305.
Machiavel. 1980. Le prince. Paris : Gallimard, 473 p.
Million-Delson, Chantal. 1985. Essai sur le pouvoir occidental. Paris : Presses Universitaires de France, 252 p.
Montesquieu, Charles de Secondat. 1995[1748]. De l’esprit des lois, I. Paris : Gallimard. 604 p.
Platon. 2000. Alcibiade. Paris : Garnier-Flammarion, 245 p.
Platon. 2006. Les lois : Livres I à VI. Paris : Garnier-Flammarion, 459 p.
Polybe. 2003. Histoire. Paris : Gallinard, p. 549 à 559.
Raynaud, Philippe et Stéphane Rials. 1996. « Tyrannie et despotisme ». Dictionnaire de philosophie politique. Paris : Presses Universitaires de France, p. 821-825.
Vernière, Yvonne. 1998. « Xénophon ». In Plusieurs auteurs. Dictionnaire des philosophes. Paris : Encyclopedia Universalis/Albin Michel, p. 1587-1591.
Well, Éric. 1968. « Politique : La philosophie politique ». Encyclopedia Universalis. Corpus 13. Encyclopedia Universalis France S.A., p. 225-231.
Xénophon. 1878. Morceaux choisis de Xénophon. Expliqués littéralement par F. de Parnajon, traduit en français par E. Talbot. Paris : Librairie Hachette et Cie, 804 p.
Xénophon. 1954. « Hiéron ou le traité sur la tyrannie ». In Leo Strauss. De la tyrannie. Paris : Gallimard, p. 9-38.
Xénophon. 2021. Hiéron. Paris : Les Belles Lettres, 156 p.
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