Les cafards, Modi et la fin de la peur
Les récentes manifestations de jeunes en Inde, surnommées « les cafards », ont neutralisé les principaux outils de gouvernance du régime au pouvoir : la peur, l’aliénation et la division.
Aman Sethi est rédacteur en chef d’openDemocracy. Avant de nous rejoindre, il était rédacteur en chef adjoint au HuffPost. Auparavant, il a occupé les fonctions de directeur de la stratégie chez BuzzFeed, de directeur de la rédaction chez Coda Media, de rédacteur en chef du HuffPost India, de rédacteur en chef adjoint à l’Hindustan Times, ainsi que de correspondant à l’étranger (Afrique) et de correspondant dans l’État du Chhattisgarh pour le journal The Hindu. Ses reportages primés, réalisés tant en Inde qu’à travers le monde, ont abordé certaines des questions les plus urgentes de notre époque, telles que les migrations, l’accaparement des terres, les droits du travail, la santé publique, le nationalisme, la démocratie et l’insurrection. Il est l’auteur de l’ouvrage documentaire « A Free Man », salué par la critique.
Aman Sethi : Les cafards, Modi et la fin de la peur
Sankha Subhra Biswas : Les « cafards » en Inde – L’entrée en lutte d’une jeunesse sans avenir
Nilakshi Das : Les manifestations de la génération Z redéfinissent la démocratie en Inde
Indira Jaising & Pratik Patnaik : Le trou dans le ciel
Liens vers d’autres textes
Les cafards, Modi et la fin de la peur
Les récentes manifestations de jeunes en Inde, surnommées « les cafards », ont neutralisé les principaux outils de gouvernance du régime au pouvoir : la peur, l’aliénation et la division
Sa mère craignait qu’elle ne se fasse tabasser par la police. Son père allait certainement l’en empêcher, alors elle est partie sans le prévenir. Sa sœur, qui venait de se marier, l’a surprise en insistant pour l’accompagner.
Les voilà donc : Rachna, âgée de 21 ans et vêtue du modeste tailleur-pantalon noir qu’elle portait pour donner des cours particuliers, et Mamta, 23 ans, vêtue d’un sari et portant encore ses bracelets de mariée. Simples filles d’un ouvrier payé à la journée et d’une femme au foyer, elles se retrouvaient au milieu de dizaines de milliers de jeunes comme elles, à 2 heures du matin un samedi, à Jantar Mantar, ce cadran solaire et observatoire du XVIIIe siècle qui sert depuis longtemps de point de ralliement et de refuge spirituel aux manifestations démocratiques en Inde.
Les sœurs ne connaissaient personne d’autre parmi les manifestant·es ; elles n’étaient jamais venues auparavant à Delhi,
la ville la plus dangereuse d’Inde pour les femmes. Elles étaient épuisées par le voyage, submergées par la foule qui les entourait, mais ravies d’avoir pris le train depuis leur domicile, non loin du Taj Mahal à Agra, jusqu’à la capitale nationale indienne pour participer à la plus grande manifestation de leur jeune vie.
« Nous allons rester ici aussi longtemps qu’il le faudra », a déclaré Rachna, en nouant nerveusement sa longue queue de cheval en un chignon serré. « J’ai dit à ma didi qu’on dormirait ici, dans la rue, jusqu’à ce que le ministre de l’Éducation démissionne. »
Il y a deux mois, le Cockroach Janata Party (CJP) indien n’était qu’une blague sur Internet née d’une remarque irréfléchie du président de la Cour suprême indienne, qui avait comparé une partie de la jeunesse indienne au chômage à des cafards. La semaine dernière, le CJP a remporté la plus grande victoire politique du pays depuis douze ans : il a contraint l’influent ministre de l’Éducation à démissionner à la suite d’une vague massive de manifestations, dont un sit-in qui a duré plusieurs semaines, en réaction à des fuites répétées de sujets d’examen.
En mai, plus de deux millions d’étudiant·es ont passé le test national annuel d’éligibilité et d’admission (National Eligibility cum Entrance Test) afin d’avoir une chance d’étudier dans une prestigieuse faculté de médecine. L’examen s’est déroulé en 13 langues différentes dans plus de 5 000 centres d’examen sous haute sécurité, mais il est apparu quelques jours plus tard que le sujet avait été divulgué à l’avance et vendu pour des centaines de milliers de roupies à des étudiant·es souhaitant tricher. L’examen a été annulé et reprogrammé pour le mois suivant.
Par ailleurs, pendant trois jours en juin, près de trois millions de candidat·es, dont Rachna et Mamta, ont passé un examen visant à recruter 32 679 agent·es de police pour l’État de l’Uttar Pradesh – soit un taux d’admission de 1%. Quelques jours plus tard, une publication virale sur les réseaux sociaux a affirmé que cette épreuve avait également fait l’objet d’une fuite. Cette fois-ci, les autorités ont démenti les rumeurs et arrêté un jeune homme responsable de la publication, mais pour les 99% de candidat·es qui n’ont pas décroché de poste, la rumeur était désormais devenue une réalité.
« J’ai passé l’examen pour devenir agente de police », a déclaré Rachna. « Moi aussi », a ajouté Mamta. « Mais le sujet avait fuité. C’est toujours comme ça », ont-elles déclaré en chœur. « Le ministre de l’Éducation doit partir. »
Douze heures plus tard, leur souhait fut exaucé : Dharmendra Pradhan avait démissionné. La foule se dispersa peu après, laissant derrière elle une série de questions. Qui étaient ces jeunes ? Pourquoi leurs manifestations avaient-elles abouti, là où d’innombrables autres n’avaient pas réussi à obtenir la moindre concession du régime autoritaire du Premier ministre Narendra Modi ? L’énergie dégagée par ces manifestations se traduirait-elle par des gains électoraux pour l’opposition, ou aboutirait-elle à un « changement significatif » – quoi que cela puisse signifier ?
Il est désormais communément admis que le succès de cette manifestation en particulier s’explique par la trahison perçue du gouvernement Modi vis-à-vis de la logique qui sous-tend les aspirations indiennes : travailler dur, réussir ses examens, décrocher un emploi, intégrer la classe moyenne. En refusant de relier cette rébellion à celles qui l’avaient précédée, notamment celles concernant les droits des citoyen·nes musulman·es, les manifestations n’ont pas ébranlé le régime en profondeur.
Pourtant, les entretiens menés avec celles et ceux qui ont campé à Jantar Mantar suggèrent que le préjudice causé au régime de Modi va bien au-delà de la perte d’un simple ministre. Les manifestations « Cockroach » à Delhi et dans les villes et villages de tout le pays ont donné naissance à une solidarité nouvelle et inattendue qui a neutralisé les principaux outils de gouvernance du régime de Modi : la peur, l’aliénation et la division.
Le pacte faustien de Modi
Lorsque Narendra Modi a accédé au pouvoir en 2014, son régime a proposé aux industriels, à l’intelligentsia, à la classe moyenne hindoue urbaine et à l’électorat rural en ébullition de l’Inde un pacte faustien : fermez les yeux, et en échange, nous ferons tout ce qu’il faudra pour transformer l’Inde en une économie moderne et capitaliste, à la hauteur des aspirations croissantes de sa population jeune.
« Tout ce qu’il faudra », s’est-il avéré, signifiait sacrifier tout et tout le monde – institutions démocratiques, minorités religieuses, droit de vote et citoyenneté, terres agricoles et agriculteurs/agricultrices, forêts et habitant·es des forêts, rivières et celles/ceux qui les considèrent comme sacrées – sur l’autel de la réduction drastique de l’impôt sur les sociétés, du démantèlement du droit du travail et des codes environnementaux, de l’octroi d’avantages aux grandes entreprises indiennes et de la tentative de transformer l’Inde en un État théocratique hindou.
Mais jusqu’à récemment, alors même que l’économie indienne vacillait et stagnait et que les rangs des chômeurs/chômeuses gonflaient, ce pacte s’est révélé étonnamment durable.
La société indienne n’était pas préparée à l’hyperviolence déchaînée par le Parti du peuple indien (Bharatiya Janata Party) au pouvoir, ses militants, ses milices et la puissance des forces de sécurité militarisées de l’Inde. Pendant près d’une décennie, elle s’est repliée dans un état de choc tandis que des milices hindouistes suprémacistes traquaient et lynchaient ouvertement des musulman·es, que la police faisait irruption dans les universités et brutalisait les étudiant·es, que le pouvoir judiciaire refusait la libération sous caution aux détracteurs:détractrices du régime emprisonné·es sur la base d’accusations fallacieuses, que la commission électorale privait de leurs droits électoraux des millions d’Indien·nes, et que des soldats paramilitaires appréhendaient des milliers de musulman·es, les accusaient d’être des immigré·es clandestin·es venu·es du Bangladesh et, dans certains cas, leur bandaient les yeux, les attachaient dans des gilets de sauvetage de mauvaise qualité et les jetaient à la mer le long de la frontière maritime entre les deux pays.
La violence d’État a été amplifiée, justifiée et célébrée par les partisan·es du régime, y compris dans une grande partie des médias, tandis que les manifestations étaient qualifiées d’œuvres de terroristes, de traîtres et d’antinationaux, et dispersées par des policiers et des paramilitaires maniant matraques, gaz lacrymogènes et fusils à plombs. Les militant·es de gauche étaient qualifiés de maoïstes, les universitaires et les écrivain·es de séditieuses/séditieux, les agriculteurs/agricultrices de terroristes khalistanais, et les musulman·es présenté·es comme des agent·es du Pakistan.
« Ce régime a conditionné les personnes à être lâches. Car quand il n’y a rien d’autre en jeu, c’est votre vie. C’est tout simplement votre vie. Il n’y a rien de moins que cela en jeu », a déclaré Neha Bora, responsable étudiante au sein de l’association de gauche All India Students Association, qui a mené une grève de la faim de 23 jours dans le cadre du soulèvement.
« Ils nous conditionnent pour que, lorsqu’ils commettent des massacres dans ce pays, tout le monde ait tellement peur que personne ne puisse prendre la parole pour les autres. Mais ce qui a été inculqué peut être désappris. Et à chaque instant qui s’offre à nous, à chaque chance et à chaque occasion qui se présente, nous devons désapprendre cela. »
Désapprendre la peur
Alors que la mousson s’abattait sur Delhi, les signes de ce « désapprentissage » étaient omniprésents. Dans les bus, les taxis et les pousse-pousse, dans les salons de thé, les échoppes de cigarettes et les rares espaces verts de la capitale, toutes les conversations tournaient autour des manifestations exceptionnelles qui se déroulaient à Jantar Mantar. C’étaient là le genre de discussions complexes, riches en nuances et parfois frustrantes qui ont longtemps caractérisé la politique de rue, mais qui s’étaient tues au cours des douze dernières années.
« J’ai voté pour Modi et maintenant j’ai honte », a déclaré Subhash Yadav, un chauffeur de taxi originaire du Bihar, un État de l’est de l’Inde, qui vit à Delhi depuis plusieurs années. « Le chômage est énorme, des documents sont divulgués, et si quelqu’un ose ouvrir la bouche, il est immédiatement emprisonné. »
Pendant des années, a expliqué M. Yadav, il se considérait comme un « andh-bhakt », c’est-à-dire un adepte aveugle. Son dévouement envers Modi s’est accru lorsque le BJP a tenu une promesse de longue date : construire un temple hindou gigantesque dans la ville d’Ayodhya, à l’emplacement d’une mosquée musulmane du XIIIe siècle qui avait été démolie par les militants du BJP dans les années 1990.
« Vous voyez, les personnes aspirent à ce qu’elles n’ont pas », a déclaré Yadav. « À l’époque de [le prédécesseur de Modi] Manmohan Singh, nous avions des emplois, alors nous voulions le temple. Maintenant, nous avons le temple, mais plus d’emplois. À présent, nous avons besoin d’emplois. »
À proximité du lieu de la manifestation, les rues étaient recouvertes d’affiches et de graffitis anti-régime. En fin de journée, Tolstoy Marg – la principale artère menant au site – était bondée de jeunes femmes et d’hommes portant ces sacs à dos usés et bas sur le dos qui caractérisent celles et ceux qui consacrent des années de leur jeunesse à se préparer aux concours indiens.
Sur le site même de la manifestation, un réseau de bénévoles guidait du mieux qu’il pouvait la foule autour d’une grande scène animée par des bénévoles et Abhijeet Dipke, ce jeune homme qui avait lancé le compte Instagram du Cockroach Janata Party comme une blague d’humour noir [dark joke], avant d’être suivi par des dizaines de millions d’Indien·nes convaincu·es que la crise de la démocratie indienne allait bien au-delà de la fuite de sujets d’examen.
« Le gouvernement ne comprend pas ce qui se passe ici. Il pense que cette manifestation n’est qu’une broutille », a déclaré Saveen Gulia, qui vit à Jantar depuis dix jours, après avoir quitté son travail de pose de câbles Internet à fibre optique dans la campagne de l’Haryana et sauté dans un train avec un drap et trois t-shirts pour participer à la manifestation. Gulia a expliqué qu’il ne connaissait personne à son arrivée sur le site de la manifestation, mais qu’il s’était très vite retrouvé dans un monde qu’il n’aurait jamais cru possible.
« Les hindou·es, les musulman·es, les sikhs, les chrétien·nes, tous et toutes vivent ensemble comme une famille », a-t-il déclaré, semblant encore un peu incrédule face à cette expérience de coexistence pacifique. « J’entendais souvent les médias dire : « Les musulman·es sont comme ça, les musulman·es sont comme ça ». Mais quand je suis arrivé ici, j’ai découvert que si l’on traite bien les personnes, elles vous traitent bien en retour. Mieux que bien même : nous nous traitions tous et toutes comme des membres d’une même famille. »
Gulia a accusé les réseaux sociaux et les « chambres d’écho » en ligne – dont l’essor a coïncidé avec les douze années au pouvoir du BJP – d’avoir « ruiné cette fraternité ». Le régime a mis en place un corps professionnalisé de trolls en ligne qui ont sans relâche érodé l’idée selon laquelle les hindou·es et les musulman·es ne peuvent pas coexister pacifiquement dans une société aussi complexe que l’Inde, et encore moins être ami·es.
Ces trolls déclenchent des vagues d’indignation à propos de choses apparemment insignifiantes, comme une publicité pour une lessive montrant un garçon musulman et une fille hindoue jouant ensemble à Holi. Leur délégitimation d’un sentiment aussi intime et profond que l’amitié a conduit une génération de jeunes, comme Gulia, à passer la majeure partie de leur vie sans jamais vraiment rencontrer quelqu’un·e d’une autre religion.
Au fil des conversations à Jantar Mantar, les jeunes installé·es sous des tentes de fortune ont exprimé leur surprise, leur joie et leur enthousiasme face à des rencontres avec des inconnu·es auxquel·les elles et ils n’auraient jamais songé à parler, avec lesquel·les elles et ils n’auraient jamais imaginé se lier d’amitié, ni – alors que la répression s’intensifiait – protéger contre des policiers brandissant des matraques qui, selon certaines allégations, auraient été munies de clous.
« Chaque soir, des intervenant·es venu·es notamment de l’université Jawaharlal Nehru nous expliquent ce qu’est le capitalisme, ce qu’est le socialisme, et pourquoi l’Inde est telle qu’elle est », a déclaré Neha Dahat, une jeune diplômée de 22 ans qui occupe son premier emploi à Delhi. Neha Dahat avait passé les dernières nuits sur le lieu de la manifestation, dormant à peine pour pouvoir écouter le défilé de politicien·nes de l’opposition, de militant·es et d’universitaires qui s’adressaient à la foule jusque tard dans la nuit, puis se réveillait tôt pour rentrer chez elle, prendre une douche, se changer et se rendre au travail, avant de revenir chaque soir à la manifestation.
« Chaque matin, je me réveille en me disant : « Hier soir, j’ai entendu quelque chose de nouveau, j’ai appris quelque chose de nouveau ». Avant, je pensais avoir suffisamment lu. Mais ensuite, quelqu’un·e au rassemblement mentionne un/une auteur/autrice, et je me dis : « Maintenant, je dois lire ça. Maintenant, je dois lire davantage. » Les yeux de Dahat se sont illuminés lorsqu’elle a désigné une bibliothèque de fortune mise en place par la Fédération des étudiant·es de l’Inde, où, selon ses dires, elle dévorait des livres. Il était évident que, bien qu’elle participe à une manifestation officiellement consacrée au caractère sacré des concours, c’était la première fois qu’elle se retrouvait au sein d’une communauté de lecteurs/lectrices s’intéressant à des idées allant au-delà d’un programme scolaire.
« J’ai découvert que j’aimais rencontrer de nouvelles personnes, écouter différents points de vue, comprendre leur façon de penser », a-t-elle déclaré. « Je pense que je dois faire preuve de plus d’ouverture d’esprit, aller à la rencontre des personnes, de celles et ceux qui vivent au plus près de la réalité, de celles et ceux qui sont venu·es ici de très loin. »
En tant que militante étudiante chevronnée, Bora, membre de l’Association des étudiant·es de toute l’Inde, a déclaré avoir été frappée par le nombre de personnes entassées à Jantar Mantar qui manifestaient pour la première fois.
« Ce sont toutes des personnes qui, d’habitude, restaient chez elles et nous traitaient d’antinationaux », a-t-elle déclaré. « Si la télévision leur avait dit que celles et ceux qui étaient assis·es ici étaient des militant·es de gauche, une cabale de George Soros ou quoi que ce soit d’autre, elles et ils l’auraient cru. Mais c’est cette manifestation qui leur a permis de ne pas croire de telles choses. »
« Vous devez comprendre que toutes ces personnes que l’on qualifiait d’antinationaux auparavant, et que vous acceptiez comme telles, dont vous regardiez les procès publics à la télévision et croyiez ce qu’on en disait, auxquels vous participiez, que vous critiquiez sur les réseaux sociaux – toutes ces personnes que l’on qualifiait d’antinationaux et auxquelles vous croyiez, c’est vous qui êtes cette personne. Et si aujourd’hui vous ne les croyez pas parce qu’on vous traite d’antinationaux, alors peut-être qu’elles ne sont pas antinationaux non plus. »
Se moquer de Modi
La réalisation la plus intrigante des douze années passées par le BJP au pouvoir est peut-être d’avoir su maintenir intacte la popularité personnelle de Modi.
En parcourant Delhi, on aperçoit le visage barbu du Premier ministre sur les panneaux d’affichage, aux arrêts de bus, aux stations-service, à l’aéroport et à la gare. Dans les entretiens que j’ai menés au fil des ans, les gens ont déploré l’état de la nation, les folies de certains ministres et de la bureaucratie, mais se sont tus lorsqu’on leur a demandé leur avis sur Modi – souvent par instinct de survie, étant donné qu’il est devenu monnaie courante pour la police d’arrêter celles et ceux qui l’auraient insulté, même dans des groupes WhatsApp privés.
Alors même que le mécontentement gagnait en force, que des pans de plus en plus larges de la société se rebellaient sous le poids d’un régime de plus en plus arrogant, le gouvernement et les médias dociles ont insisté sur le fait que Modi était un dirigeant populaire, que lui seul pouvait redresser l’Inde, et que toute résistance était vaine.
Pourtant, pendant 36 jours en juin et juillet, les dizaines de milliers d’étudiant·es rassemblé·es à Jantar Mantar ont brisé le redoutable culte de la personnalité de Modi. Les jeunes le considèrent désormais, lui et ses lieutenants, au mieux comme des vieillards déconnectés de la réalité, au pire comme des objets de ridicule. Les manifestant·es réclamaient peut-être la démission du ministre de l’Éducation, mais c’est clairement Modi lui-même qui était la cible de leur colère.
« Quand Modi a peur, il monte les hindou·es contre les musulman·es », tel était l’un des slogans les plus répandus à Jantar Mantar, auquel on répondait : « Quand Modi a peur, se cache derrière la police » [When Modi is frightened, he pits Hindus against Muslims / When Modi is frightened, he hides behind the police].
Mais le slogan que l’on entendait le plus souvent dans les rues bordant le lieu de la manifestation, généralement sous la forme d’un cri aigu qui perçait le vacarme de la manifestation, était une petite chanson en hindi qui commençait par le truisme selon lequel la feuille du neem est amère, pour que la foule réponde ensuite en rugissant une réplique imprononçable visant directement le Premier ministre.
S’il y avait un espace propice à la réflexion au milieu de ces journées et nuits grisantes de rébellion, c’était le long du mur d’enceinte est du site de la manifestation.
Là, les visiteurs/visiteuses étaient invité·es à griffonner des messages sur une grande feuille blanche sur laquelle étaient imprimés les visages d’étudiant·es au teint frais venus de tout le pays. Certaines de ces photos étaient des portraits de type « photo d’identité », tels que les exige le système d’examens indien : fond blanc, le visage occupant 80% de l’image, centré de manière à ce que les deux oreilles soient clairement visibles. D’autres photos offraient un aperçu de leur vie en dehors du train-train de la préparation aux examens : une guirlande lumineuse derrière une jeune fille du Tamil Nadu vêtue d’un salwar kameez scintillant, un jeune homme du Rajasthan debout devant des rideaux à motifs de feuilles que sa mère avait peut-être choisis, le sourire radieux d’une jeune fille du Madhya Pradesh ; le regard ironique mais déterminé d’un jeune homme s’efforçant manifestement de garder son sérieux tandis qu’un homme d’âge mûr, à l’arrière-plan, se penche pour lacer ses chaussures.
Ces jeunes gens souriant·es, ont déclaré leurs proches et leurs ami·es, se sont donné la mort en raison du stress lié à la nécessité de repasser les examens médicaux dont les sujets avaient fuité.
« Mes ami·es, vous étiez comme nous », disait une note écrite en hindi. « La société, le gouvernement et les circonstances ont cherché à vous dépouiller de votre humanité, vous avez mené une révolution qui a imprégné ce monde. Nous nous reverrons. »
Aman Sethi, 31 juillet 2026
Aman Sethi est rédacteur en chef d’openDemocracy. Avant de nous rejoindre, il était rédacteur en chef adjoint au HuffPost. Auparavant, il a occupé les fonctions de directeur de la stratégie chez BuzzFeed, de directeur de la rédaction chez Coda Media, de rédacteur en chef du HuffPost India, de rédacteur en chef adjoint à l’Hindustan Times, ainsi que de correspondant à l’étranger (Afrique) et de correspondant dans l’État du Chhattisgarh pour le journal The Hindu. Ses reportages primés, réalisés tant en Inde qu’à travers le monde, ont abordé certaines des questions les plus urgentes de notre époque, telles que les migrations, l’accaparement des terres, les droits du travail, la santé publique, le nationalisme, la démocratie et l’insurrection. Il est l’auteur de l’ouvrage documentaire « A Free Man », salué par la critique.