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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title> *Karl Marx &#224; vingt ans. De la col&#232;re au communisme*</title>
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		<dc:date>2023-01-30T16:50:44Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Isabelle Garo</dc:creator>


		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; *Karl Marx &#224; vingt ans. De la col&#232;re au communisme* &#187; par Isabelle Garo, &#233;ditions Au diable Vauvert, Vauvert, 2022,153 pages, 15 euros &lt; https://audiable.com/boutique/cat_document/marx-a-20-ans/ &gt;. &lt;br class='autobr' /&gt;
La philosophe Isabelle Garo explore les ann&#233;es de jeunesse du penseur, n&#233; en 1818 &#224; Tr&#232;ves. Cette petite ville de Rh&#233;nanie, annex&#233;e en 1797 par la R&#233;publique fran&#231;aise, connut les id&#233;es r&#233;volutionnaires avant d'&#234;tre soumise au royaume de Prusse apr&#232;s la d&#233;faite napol&#233;onienne : le jeune (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Livres-et-periodiques-" rel="directory"&gt;Livres et p&#233;riodiques&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Livres-+" rel="tag"&gt;Livres et revues&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L98xH150/arton55311-f782e.jpg?1675097679' class='spip_logo spip_logo_right' width='98' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; *Karl Marx &#224; vingt ans. De la col&#232;re au communisme* &#187; par Isabelle Garo, &#233;ditions Au diable Vauvert, Vauvert, 2022,153 pages, 15 euros &lt; &lt;a href=&#034;https://audiable.com/boutique/cat_document/marx-a-20-ans/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://audiable.com/boutique/cat_document/marx-a-20-ans/&lt;/a&gt; &lt;span class='ressource spip_out'&gt;&lt;&lt;a href=&#034;https://audiable.com/boutique/cat_document/marx-a-20-ans/&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;https://audiable.com/boutique/cat_d...&lt;/a&gt;&gt;&lt;/span&gt; &gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophe Isabelle Garo explore les ann&#233;es de jeunesse du penseur, n&#233; en 1818 &#224; Tr&#232;ves. Cette petite ville de Rh&#233;nanie, annex&#233;e en 1797 par la R&#233;publique fran&#231;aise, connut les id&#233;es r&#233;volutionnaires avant d'&#234;tre soumise au royaume de Prusse apr&#232;s la d&#233;faite napol&#233;onienne : le jeune Karl Marx y subit la censure &#233;touffante de l'&#201;tat absolutiste. Cette exp&#233;rience le conduira &#224; placer le &#171; plein d&#233;veloppement des individus au centre d'un mode de production in&#233;dit, le communisme, contre toute forme d'ali&#233;nation &#187;. Le monde intellectuel allemand, marqu&#233; du sceau h&#233;g&#233;lien, remarque ce jeune penseur aussi rigoureux que mordant. Ses engagements le privent cependant de toute carri&#232;re universitaire ou administrative. Karl et son &#233;pouse, Jenny, en raison de leur int&#233;grit&#233;, endureront toute leur vie une certaine pr&#233;carit&#233; mat&#233;rielle. &#171; Ses choix, rappelle l'auteure, ne furent jamais motiv&#233;s par la r&#233;ussite sociale ou l'int&#233;r&#234;t personnel. &#187; C&#233;dric Gouverneur, Le Monde diplomatique, Paris, novembre 2022, page 24.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>&#171; Exterminez toutes ces brutes &#187;. Entretien avec Raoul Peck</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Exterminez-toutes-ces-brutes-Entretien-avec-Raoul-Peck</link>
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		<dc:date>2022-02-08T12:51:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Isabelle Garo, Raoul Peck</dc:creator>


		<dc:subject>Cultures, arts et soci&#233;t&#233;s</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2022-02-08</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Arte diffuse actuellement le nouveau documentaire en 4 parties du cin&#233;aste ha&#239;tien Raoul Peck, auteur notamment de &#171; Lumumba &#187;, d'un film sur le jeune Marx, ou encore de &#171; I am not your Negro &#187;. Il y retrace la g&#233;n&#233;alogie du racisme moderne, qui s'est propag&#233; &#224; partir de l'Europe sur plusieurs si&#232;cles et qui d'inf&#233;riorisation en d&#233;shumanisation, d'essentialisation en d&#233;monisation, a abouti au g&#233;nocide des Am&#233;rindiens, &#224; la mise en esclavage de millions d'Africains, &#224; la colonisation du monde (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2022-02-08-+" rel="tag"&gt;Edition du 2022-02-08&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH71/arton51341-9fad3.png?1674957810' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='71' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Arte diffuse actuellement le nouveau documentaire en 4 parties du cin&#233;aste ha&#239;tien Raoul Peck, auteur notamment de &#171; Lumumba &#187;, d'un film sur le jeune Marx, ou encore de &#171; I am not your Negro &#187;. Il y retrace la g&#233;n&#233;alogie du racisme moderne, qui s'est propag&#233; &#224; partir de l'Europe sur plusieurs si&#232;cles et qui d'inf&#233;riorisation en d&#233;shumanisation, d'essentialisation en d&#233;monisation, a abouti au g&#233;nocide des Am&#233;rindiens, &#224; la mise en esclavage de millions d'Africains, &#224; la colonisation du monde et jusqu'au g&#233;nocide des Juifs d'Europe. Dans cet entretien, il revient sur l'origine de ce film et les ressorts de sa construction.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;31 janvier 2022 | tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/extermination-colonialisme-esclavage-racisme-documentaire-peck/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;contretemps.eu&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Contretemps &#8211; La diffusion par Arte et auparavant par HBO d'une &#339;uvre si radicalement critique au sujet du racisme et de l'esclavage est un &#233;v&#233;nement, dans le contexte politique et m&#233;diatique actuel. Quelle est l'origine de votre film ? S'agit-il d'une commande ou d'un projet personnel ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Raoul Peck&lt;/strong&gt; &#8211; Comme la plupart de mes films, l'origine est toujours organique. Je r&#233;agis &#224; ce que je vis et ce que je vois autour de moi, je fais des films sur le pr&#233;sent et c'est ma forme d'engagement, de la m&#234;me mani&#232;re que d'autres s'engagent dans des institutions ou des partis politiques. Ce film est donc issu d'un certain nombre de ressentis, de discussions sur ce qui se passe autour de moi, que ce soit en Europe, en France ou aux &#201;tats-Unis. Le film est la forme compacte, artistique et politique de ces ressentis, &#233;motions et analyses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la suite de I Am Not Your Negro, j'ai &#233;t&#233; invit&#233; par tous les studios aux &#201;tats-Unis. L&#224;-bas, quand vous avez du succ&#232;s, tout le monde vous invite et vous demande ce que vous voulez faire ensuite. J'ai d&#233;j&#224; travaill&#233; avec HBO. Nous avons fait mon film Sometimes in April ensemble, en 2005, sur le g&#233;nocide des Tutsi au Rwanda. Apr&#232;s I Am Not Your Negro, Richard Plepler, alors pr&#233;sident d'HBO, m'a demand&#233; : &#171; qu'est-ce que tu veux faire maintenant ? &#187;. &#192; vrai dire, j'avais plut&#244;t envie de de prendre un peu de repos. Je lui ai dit : &#171; peut-&#234;tre faire quelques recherches, lire beaucoup et &#233;crire un peu &#187;. J'avais surtout besoin de temps. Un mois plus tard, il m'a offert un contrat de trois ans avec HBO pour d&#233;velopper ce que je voudrais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ces entrefaites, un ami &#233;diteur m'a fait d&#233;couvrir le livre de Sven Lindqvist et &#231;a a tout de suite fait tilt : il contenait tout ce que j'essayais de mani&#232;re d&#233;sorganis&#233;e d'accumuler au cours de ces ann&#233;es. Il s'agissait aussi de formuler une r&#233;ponse face &#224; certaines r&#233;actions de d&#233;ni suscit&#233;es par I Am Not Your Negro, notamment en France. Il fallait donc repartir &#224; la source m&#234;me de cette histoire. Quand commence-t-elle, quand peut-on commencer &#224; parler de supr&#233;matisme blanc ? &#192; quel moment commence-t-on &#224; hi&#233;rarchiser les races ? &#192; quel moment le terme de &#171; race &#187; prend-il racine, devient-il politique d'&#201;tat et enveloppe-t-il les soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes ? Toutes ces questions me paraissaient essentielles &#224; &#233;clairer, dans une Europe qui, quelque part, a oubli&#233; ses propres racines et ses propres rep&#232;res, et o&#249; n'importe quel populiste aujourd'hui &#8211; et il y en a beaucoup &#8211; peut proclamer ses soi-disant &#171; v&#233;rit&#233;s &#187;, fond&#233;s sur&#8230; rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir de l&#224;, l'id&#233;e est devenue un projet : examinons et d&#233;construisons 600 &#224; 700 ans d'histoire eurocentrique. Il est rare d'avoir la totale libert&#233; que j'ai eue &#224; la fois sur le contenu du film et sa forme. Le format de quatre &#233;pisodes &#233;tait &#233;galement ma d&#233;cision. C'est seulement une fois que le propos, la d&#233;monstration, la force du film &#233;taient l&#224;, que nous avons verrouill&#233; les choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CT &#8211; Concernant la construction de film : elle est tr&#232;s complexe. Je suis frapp&#233;e notamment par les croisements constants entre votre histoire personnelle, via le recours &#224; des archives familiales o&#249; l'on vous voit enfant et jeune homme, et l'histoire globale que vous narrez. Pouvez-vous revenir sur cette dimension de votre travail, sur l'inspiration que vous puisez dans votre propre itin&#233;raire et dans les images qui l'accompagnent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais vous utilisez aussi beaucoup d'autres mat&#233;riaux : une voix off qui dit un texte, la v&#244;tre, durant tout le film, des inserts didactiques, des citations de films -les v&#244;tres, mais bien d'autres encore-, des archives documentaires, des sc&#232;nes de fiction tourn&#233;es pour les besoins de ce film o&#249; on retrouve le m&#234;me acteur dans le r&#244;le du colon blanc : cet ensemble, donne une structure particuli&#232;rement complexe &#224; votre film, kal&#233;idoscopique m&#234;me, tout en restant accessible &#224; un public large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous mettez cette construction au service d'une histoire globale reconstitu&#233;e dans son unit&#233; profonde. Pourriez-vous revenir sur ce qui, au premier abord, peut sembler un paradoxe, cette construction tr&#232;s savante et par moments presque &#233;clat&#233;e et un propos tr&#232;s coh&#233;rent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;RP&lt;/strong&gt; &#8211; Ceci est d&#251; &#224; la mani&#232;re de construire le film d'apr&#232;s une forme organique : ce n'est pas simplement une histoire que je mets sur papier et que je n'ai plus qu'&#224; ex&#233;cuter. D&#232;s le d&#233;part, c'est tout un processus et dispositif que je mets en place. C'est d'abord le livre de Sven Lindqvist, qui d&#233;clenche le projet et en devient le premier pilier. Sven a mis dans un ordre coh&#233;rent toutes ces diverses id&#233;es que j'avais au cours des quarante derni&#232;res ann&#233;es. J'y ai retrouv&#233; un parcours que, d'une certaine fa&#231;on, je reconnais progressivement avoir effectu&#233; moi aussi de mon c&#244;t&#233;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sven livre aussi les r&#233;f&#233;rences scientifiques et litt&#233;raires qui permettent ce voyage &#224; travers l'histoire de l'Europe, de mani&#232;re claire, transparente, et coh&#233;rente. Cela m'a fourni une colonne vert&#233;brale solide. Ensuite, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas laisser de c&#244;t&#233; les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique qui jouent dans cette histoire un r&#244;le primordial, non seulement dans la construction du capitalisme, mais &#233;galement dans tout le reste de l'histoire, de l'Europe et de la plan&#232;te. Il &#233;tait clair qu'il fallait d&#233;construire cette dichotomie d'un Ancien Monde et d'un Nouveau Monde comme si les deux n'avaient presque rien &#224; voir l'un avec l'autre. Sven d&#233;montre que c'est l'Europe g&#233;nocidaire qui va coloniser l'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; partir de l&#224;, j'ai poursuivi le travail avec le livre de Roxanne Dunbar-Ortiz[1], experte &#233;minente de l'histoire des indig&#232;nes d'Am&#233;rique. Elle a &#233;crit un livre fondateur, tout aussi fondateur que le livre de Howard Zinn[2], que j'ai rencontr&#233; et que je cite &#233;galement dans le film. &#192; ces deux piliers solides s'ajoute un troisi&#232;me, Michel-Rolph Trouillot avec son livre Silencing the Past[3], qui permet une critique et une d&#233;construction de l'histoire elle-m&#234;me, et de la fa&#231;on dont on raconte l'histoire. Que retenons-nous de l'histoire ? Que passons-nous sous silence ? Qui &#233;crit l'histoire ? C'&#233;tait la matrice de cet &#233;change entre Roxanne, Sven et Michel-Rolph Trouillot. Et paradoxalement, ces trois livres recr&#233;ent un parcours entre l'Afrique, l'Europe, l'Am&#233;rique et les Antilles, qui se trouve correspondre &#224; mon propre parcours. C'est ainsi que la partie personnelle vient se greffer petit &#224; petit, sans avoir &#233;t&#233; dans le projet initial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;sultat final, dans toute sa complexit&#233;, ne donne pas forc&#233;ment &#224; voir le processus d'une construction qui passe d'abord par une d&#233;construction. Je cr&#233;e des strates au fur et &#224; mesure de mes r&#233;actions &#224; ce que je trouve face &#224; moi, sur la table : il se trouve donc un moment o&#249; je ressens ce besoin de convoquer ma propre histoire, ce que j'explique par bon nombre de raisons. L'une d'elles est la totale transparence n&#233;cessaire quant &#224; ma propre relation avec le sujet du film, ce qui donne une autre connotation, et ce qui oblige aussi, comme Sven l'a fait, comme d'autres l'ont fait, &#224; se mettre soi-m&#234;me &#224; nu, dans ce processus, parce qu'il ne s'agit pas de tricher. Sven a &#233;crit son livre la col&#232;re au ventre, et de la m&#234;me mani&#232;re, mon film est un film visc&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car &#224; un moment donn&#233;, comme je le dis dans le film, il faut aller au bout des choses. On ne peut pas tenir longtemps une attitude &#171; d'artiste &#187; au-dessus de la foule ou de scientifique dans un laboratoire qui analyse froidement les choses. Non, il s'agit de vies r&#233;elles humaines. C'est un film sur la vie, c'est un film sur l'humain et ce qu'on en fait aujourd'hui. Il est important de se rappeler que mon combat concerne le pr&#233;sent, en France et ailleurs. On le voit &#224; travers ce qui se passe dans la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine aujourd'hui, ainsi que dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise. Ce sont les m&#234;mes tensions. Et le film permet de voir &#224; travers ce brouillard, &#224; travers le discours d&#233;magogique, raciste et ignorant, de figures qui peuplent les r&#233;seaux sociaux et envahissent les plateaux de t&#233;l&#233;vision prof&#233;rant les m&#234;mes aberrations, et qui choisissent de ne voir que la partie de leur histoire de laquelle ils s'accommodent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon travail est de montrer toute l'histoire, en faisant &#233;galement le r&#233;cit de la partie manquante. Pour un historien, faire le choix de s'int&#233;resser &#224; une partie de l'histoire uniquement, c'est d'une certaine mani&#232;re hi&#233;rarchiser le r&#233;cit de l'histoire, donc hi&#233;rarchiser les &#234;tres humains acteurs de cette histoire. Dans un de mes films pr&#233;c&#233;dents, je r&#233;p&#232;te la phrase : &#171; tous les morts n'ont pas la m&#234;me valeur &#187;. C'est tragique : on en est &#224; un point o&#249; les morts n'ont pas la m&#234;me valeur, on hi&#233;rarchise les cadavres, et donc les &#234;tres vivants eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CT &#8211; Durant tout le film, vous vous appuyez sur des travaux de chercheurs, vous utilisez et citez des livres, vous ins&#233;rez en incrustation des donn&#233;es dat&#233;es et chiffr&#233;es, des cartes, des sch&#233;mas. Mais dans le m&#234;me temps, vous recourez constamment &#224; l'&#233;motion, &#224; la passion : c'est un film &#171; visc&#233;ral &#187;, avez-vous dit. Pourriez-vous pr&#233;ciser la mani&#232;re dont la col&#232;re, la passion, l'&#233;motion viennent non pas contrarier le propos didactique, mais au contraire lui donner plus de force et plus de force politique, en particulier ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;RP &lt;/strong&gt; &#8211; Je pense que &#231;a a toujours &#233;t&#233; le parti pris de mon travail, ma d&#233;marche a toujours &#233;t&#233; citoyenne, personnelle, artistique. Et d&#232;s mon premier film, cette d&#233;marche est pr&#233;sente : comment atteindre mes contemporains ? Comment, sans faire la le&#231;on, parler et t&#233;moigner de choses v&#233;cues ? Tout mon cin&#233;ma s'inscrit dans le r&#233;el, qu'il s'agisse de fiction ou de documentaire. Je n'ai jamais fait la diff&#233;rence, de ce point de vue. Le contenu arrive en premier. C'est apr&#232;s que je me demande quelle est la meilleure forme pour raconter cette histoire. Mais la d&#233;marche fondamentale est toujours un r&#233;cit, des personnages, au-del&#224; de la possibilit&#233; d'une d&#233;marche scientifique ou historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pars de ce qui me fait r&#233;agir dans le monde aujourd'hui : comment cr&#233;er un r&#233;cit d'apr&#232;s ce ressenti ? Mon ressenti, mais aussi mon analyse politique, soci&#233;tale. C'est peut-&#234;tre cette discipline qui me permet de g&#233;rer la complexit&#233; de mes sujets et de ne m'imposer aucune limite &#8211; notamment formelle &#8211; avec ces films. D'o&#249; le m&#233;lange possible des genres (entre fiction et documentaire), parce que je pense que je ma&#238;trise suffisamment bien les deux, ce qui me donne une r&#233;elle libert&#233; cr&#233;ative tout en respectant les conventions de l'un comme de l'autre. Fondamentalement, c'est la partie cr&#233;ative qui me motive le plus, c'est le fait de ne jamais s&#233;parer le contenu de la forme : c'est ce qui cr&#233;e des r&#233;cits in&#233;dits, des formes in&#233;dites et c'est cela qui me passionne dans mon m&#233;tier de cin&#233;aste. Sinon j'aurais pu &#233;crire des livres et m'en contenter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CT &#8211; Je voudrais revenir sur cette question du r&#233;cit, sur laquelle vous insistez beaucoup. Du fait de son titre, &lt;i&gt;Exterminez toutes ces brutes&lt;/i&gt;, vous placez ce film aussi sous le signe de la fiction, du roman de Joseph Conrad, au travers de Sven Lindqvist, ce qui est aussi une fa&#231;on de r&#233;fl&#233;chir &#224; l'histoire, &#224; la construction d'une analyse qui est toujours en m&#234;me temps un r&#233;cit, qui se confronte &#224; ses choix, &#224; ses limites, &#224; sa validit&#233; scientifique. En face du r&#233;cit que vous proposez, il n'existe pas seulement un refoulement ou un d&#233;ni, ces &#171; tristes certitudes de l'ignorance &#187; dites-vous dans le film. Il existe un autre r&#233;cit, id&#233;ologique, raciste et n&#233;ocolonial, qui accompagne la remont&#233;e de l'extr&#234;me droite, mais aussi la permanence des in&#233;galit&#233;s et des discriminations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment concevez-vous ce qui n'est pas un simple heurt des r&#233;cits, mais un profond conflit politique et social aussi, comment inscrivez-vous votre travail dans ce contexte conflictuel contemporain, lourd de menaces ? Comment la construction complexe de votre film vous permet-elle d'affronter le r&#233;cit id&#233;ologique dominant ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;RP &lt;/strong&gt; &#8211; Nous sommes des &#234;tres humains, nous sommes des &#234;tres collectifs et nous adh&#233;rons &#224; des r&#233;cits. Nous vivons tous les jours accompagn&#233;s de r&#233;cits. Le probl&#232;me, c'est que le r&#233;cit dominant est un r&#233;cit r&#233;ducteur, qu'il faut justement d&#233;construire et casser. D'o&#249; l'importance que j'accorde &#224; la place du r&#233;cit puisque c'est ce qui me permet de toucher l'autre. Il est important &#233;galement dans un r&#233;cit, d'en montrer la construction. J'essaie d'&#234;tre le plus transparent possible. J'essaie de laisser des &#171; espaces &#187; pour que celui &#224; qui ce r&#233;cit s'adresse puisse r&#233;fl&#233;chir de son c&#244;t&#233;, des espaces de r&#233;flexion, mais aussi des espaces de questionnement et de contradiction. J'&#339;uvre &#224; ce que ma parole ne s'impose pas comme une parole c&#233;leste qu'on ne peut mettre en doute. Au contraire, souvent, mes phrases se terminent par un point d'interrogation. C'est une mani&#232;re d'impliquer activement celui qui re&#231;oit et de lutter contre ce ph&#233;nom&#232;ne qui s'est d&#233;velopp&#233; en particulier ces quarante derni&#232;res ann&#233;es : les r&#233;cits nous sont adress&#233;s en tant que consommateurs plut&#244;t qu'en tant qu'acteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant c'est l&#224; toute la beaut&#233; de la narration, on le sait quand on est enfant et qu'on lit des livres. On peut aussi le voir quand on apprend &#224; lire &#224; un enfant, et qu'on lui raconte une histoire le soir : ses yeux brillent, il participe, il pose des questions, il r&#233;pond, c'est une relation active. C'est loin d'&#234;tre une simple &#171; consommation &#187; avant d'aller dormir. On consomme beaucoup d'images, beaucoup de t&#233;l&#233;vision, beaucoup de films, on est sur son canap&#233; et on engloutit. Mais cela cr&#233;e-t-il de la pens&#233;e, du questionnement ? Je n'en suis pas s&#251;r. Je tente une approche diff&#233;rente. Ce film est complexe, oui, mais je donne aussi les cl&#233;s et les codes de cette complexit&#233;, j'en donne la grille de lecture, je ne tente jamais de tromper personne. J'essaie de donner au spectateur les instruments de sa propre &#233;dification, de sa propre r&#233;ception du r&#233;cit, c'est &#224; lui de choisir de les utiliser ou pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre r&#233;alit&#233; est complexe, l'histoire est complexe. La preuve : pendant 600 ou 700 ans, l'Europe a racont&#233; la m&#234;me histoire. Or, cette histoire est fausse, elle est fausse dans la mesure o&#249; elle ne tient pas compte du reste de la plan&#232;te, de la majorit&#233; des humains. L'Europe a d&#233;cid&#233; qu'elle &#233;tait au centre du monde, elle l'&#233;tait, &#233;conomiquement, mais culturellement et philosophiquement la diversit&#233; et la multiplicit&#233; globale ont &#233;t&#233; &#233;touff&#233;es. Elle a annihil&#233; ou, comme le dit Michel-Rolph, a r&#233;duit au silence toutes les autres pens&#233;es, toutes les autres histoires qui sont pourtant parties prenantes de l'histoire humaine. Il faut mettre fin &#224; ce silence, c'est primordial et c'est ce pour quoi j'&#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CT &#8211; Dans le film, vous dites : &#171; Ce n'est pas le savoir qui nous manque, mais le courage de comprendre ce que nous savons et d'en tirer les conclusions &#187;. Est-ce que, dans le cadre d'un tel travail, vous vous sentez isol&#233; dans le monde du cin&#233;ma et plus largement dans le contexte contemporain ? Ou bien consid&#233;rez-vous qu'il y existe un regain d'int&#233;r&#234;t, &#224; nouveau des pr&#233;occupations artistiques, intellectuelles mais aussi et surtout des luttes autour de ces questions de domination ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;RP&lt;/strong&gt; &#8211; Isol&#233;, jamais : je pense plut&#244;t qu'une grande majorit&#233; de mes coll&#232;gues sont &#224; c&#244;t&#233; de la plaque, par rapport &#224; leur r&#244;le d'artiste dans une soci&#233;t&#233;. Je reste toujours &#233;veill&#233; et &#233;merveill&#233; par ce que je d&#233;couvre, par ce que je lis. Mais le cin&#233;ma est majoritairement un art commercial, qui rapporte de l'argent, qui cr&#233;e des profits. Il ne faut pas &#234;tre na&#239;f sur le r&#244;le id&#233;ologique que joue le cin&#233;ma, le cin&#233;ma dominant am&#233;ricain en particulier. Certes, ma mani&#232;re de voir n'est peut-&#234;tre pas le courant dominant, mais je ne m'estime pas isol&#233;. J'estime que ce sont ceux qui refusent de voir, de conna&#238;tre et d'apprendre qui s'isolent dans un repli born&#233; d'une certaine mani&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est vrai que, ce qui me permet de fonctionner ainsi, c'est d'avoir su d&#232;s le d&#233;part &#8211; merci monsieur Marx ! &#8211; qu'il me fallait avoir ma propre autonomie &#233;conomique et qu'il ne fallait jamais d&#233;pendre de qui que ce soit, sinon aucun de mes r&#233;cits n'aurait pu voir le jour. Tous mes films se sont fabriqu&#233;s en choisissant des fili&#232;res in&#233;dites ou des alli&#233;s, jusqu'au jour o&#249; un studio am&#233;ricain m'a permis de faire le film le plus libre de toute mon existence professionnelle, en voil&#224; une contradiction ! Mais j'ai toujours su qu'il fallait trouver ses alli&#233;s &#224; l'int&#233;rieur du monstre lui-m&#234;me, &#224; l'int&#233;rieur de la machine elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand j'&#233;tais plus jeune, je consid&#233;rais que faire des films, c'&#233;tait une sorte de gu&#233;rilla. Il fallait frapper fort et dispara&#238;tre. Et c'est un peu ce que j'ai fait pendant toute ma carri&#232;re et ce qui m'a permis de durer. Quand je reviens sur ma filmographie, j'y vois des films qu'on n'attendait pas et auxquels on n'avait pas r&#233;serv&#233; la moindre place, mais qui se sont quand m&#234;me faits. D'autres, qui avaient les m&#234;mes moyens ou la m&#234;me capacit&#233; de les faire que moi, ne les ont pas faits. Je sais pertinemment que c'est ma libert&#233; qui m'a permis de faire mes films et je ne me suis jamais laiss&#233; enfermer, sur aucun territoire, que ce soit aux &#201;tats-Unis, en France ou en Allemagne. Quand je rencontrais un mur infranchissable, je partais ailleurs, je poursuivais mes projets l&#224; o&#249; ils &#233;taient r&#233;alisables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;CT &#8211; Vous avez aussi un autre alli&#233; de taille, votre public. Vous avez toujours &#233;t&#233; tr&#232;s soucieux de la r&#233;ception active de vos films, dont nous parlions tout &#224; l'heure, en intervenant sur leurs conditions de diffusion et de distribution. Je pense &#224; la premi&#232;re projection de votre film sur le Rwanda dans un stade &#224; Kigali, devant des milliers de personnes. Vous avez aussi fait en sorte que votre film sur Lumumba touche un tr&#232;s large public, en Afrique tout particuli&#232;rement. Quant au film dont nous parlons,&lt;i&gt; Exterminez toutes ces brutes&lt;/i&gt;, il a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; diffus&#233; aux &#201;tats-Unis et vu par un grand nombre de spectateurs sur la plate-forme de HBO.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avez-vous des retours sur l'accueil qu'il a re&#231;u aux &#201;tats-Unis ? Qu'esp&#233;rez-vous de sa diffusion en France, &#224; qui vous adressez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;RP&lt;/strong&gt; &#8211; J'ai toujours tent&#233; de faire des films qui puissent durer. Je me suis toujours prot&#233;g&#233; de l'exigence du succ&#232;s commercial. Qu'il s'agisse de Lumumba ou d'autres films, j'ai essay&#233; de les faire dans des contextes professionnels &#171; normaux &#187;, mais je savais qu'ils devraient trouver leur chemin et qu'il n'y avait aucune garantie qu'ils soient vus, en tout cas pas forc&#233;ment par un large public. D'une certaine mani&#232;re, ma chance est que, de par le contenu de mes films, je m'adresse &#224; un public tr&#232;s large, g&#233;ographiquement et sur la dur&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un de mes films peut sortir en salles en France ou aux USA, sans pour autant faire l'objet d'une grande campagne de publicit&#233;, ou sans qu'une grande chaine ne m'invite au journal pour en parler. Pour Lumumba, par exemple, je n'ai pas &#233;t&#233; invit&#233; en prime time, parce que ceux qui en d&#233;cident n'ont pas estim&#233; que le film m&#233;ritait ce genre de publicit&#233;. Mais le film a quand m&#234;me circul&#233; et aujourd'hui encore, il circule beaucoup, tout simplement parce que j'ai veill&#233; &#224; ce qu'il ne soit pas dat&#233;. Au moment de f&#234;ter les ind&#233;pendances africaines ou de parler des h&#233;ros africains, lorsqu'il s'agit de parler de la colonisation et de la d&#233;colonisation, c'est ce film qui est montr&#233;. Il est beaucoup projet&#233; dans les universit&#233;s, dans les &#233;coles, dans les associations. C'est cette p&#233;rennit&#233;-l&#224; que je cherche et non pas le succ&#232;s ponctuel, commercial, &#233;ph&#233;m&#232;re. L'un de mes premiers films documentaires, Lumumba, mort d'un proph&#232;te, est depuis plus de trente ans montr&#233; dans les universit&#233;s am&#233;ricaines. Sometimes in April reste le film principal sur le g&#233;nocide rwandais, en fiction. Parce qu'il est tr&#232;s pr&#232;s de la v&#233;rit&#233; et qu'il est bas&#233; sur des r&#233;cits r&#233;els, ce qui n'est pas le cas d'H&#244;tel Rwanda par exemple, qui est un r&#233;cit fabriqu&#233;, voire factuellement erron&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant &lt;i&gt;Exterminez toutes ces brutes&lt;/i&gt;, HBO a accept&#233; de mettre la s&#233;rie &#224; disposition de toutes les &#233;coles am&#233;ricaines. D'ailleurs, on a inaugur&#233; cette mise &#224; disposition en octobre &#224; l'occasion de la Journ&#233;e des Indig&#232;nes aux &#201;tats-Unis, qui est un nouvel anniversaire, sur le mod&#232;le de la journ&#233;e Martin Luther King. Je crois qu'il y a eu plus de 4 000 &#233;coles et universit&#233;s au premier rendez-vous, la projection &#233;tait accompagn&#233;e d'une aide p&#233;dagogique aux professeurs pour les cours et les discussions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me situe hors de la notion de consommation, hors de la notion de simple divertissement. Il y a beaucoup de films &#224; succ&#232;s que l'on ne voit qu'une seule fois, certains deviennent parfois des films cultes, mais ce n'est pas ma d&#233;marche. Ma d&#233;marche consiste &#224; faire en sorte que ce travail accumul&#233; puisse continuer &#224; jouer son r&#244;le. Dans ce sens, plus le temps passe, plus je me rends compte que mes films continuent &#224; exister. Gr&#226;ce au succ&#232;s de I Am Not Your Negro, beaucoup de gens d&#233;couvrent les films pr&#233;c&#233;dents. Cela se reproduit aussi avec Exterminez toutes ces brutes. J'essaie d'accumuler une &#339;uvre et des savoirs que je mets &#224; la disposition pour les g&#233;n&#233;rations &#224; venir. Ils en feront ce qu'ils voudront, mais j'aurai fait ma part et mon travail de passeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; CT &#8211; Concernant toujours ces enjeux de votre travail, dans l'entretien que vous avez donn&#233; en mai 2021 &#224; la chaine d'information am&#233;ricaine Democracy Now, vous parlez de dialogue &#224; reconstruire et vous inscrivez votre film dans la perspective d'un tel dialogue entre diff&#233;rentes histoires. Faute de quoi, il existe un risque, dites-vous, que chacun &#171; garde pour soi son propre malheur &#187;. Pour surmonter cet enfermement dans des histoires s&#233;par&#233;es, vous montrez dans votre film qu'elles sont en r&#233;alit&#233; communes, profond&#233;ment indissociables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pouvez-vous revenir sur l'importance qu'il y a selon vous de r&#233;articuler ces histoires s&#233;par&#233;es, de les rassembler non pas d'abord pour produire un r&#233;cit plus global, mais pour produire des effets aussi &#224; l'&#233;chelle de cette histoire globale qui est encore la n&#244;tre, aujourd'hui ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;RP&lt;/strong&gt; &#8211; Vous parliez des r&#233;percussions de ce film aux &#201;tats-Unis : c'est vrai, cela m'a &#233;tonn&#233; qu'il n'y ait pas eu plus de pol&#233;miques, mais j'ai ensuite compris pourquoi : le sujet &#233;tait trop lourd, la charge virale de ce film &#8211; pour parler dans les termes d'aujourd'hui &#8211; &#233;tait trop lourde pour permettre une attaque frontale de la part de quiconque. Tous les journaux ont parl&#233; du film et j'ai parfois re&#231;u des critiques dithyrambiques. Pourtant, dans ce film, j'&#233;branle la notion m&#234;me de ce qu'est l'Am&#233;rique pour les Am&#233;ricains, leur conviction d'avoir conquis un territoire vierge sur lequel ils auraient tout construit. Or le film dit exactement le contraire, qu'il s'agit d'une colonisation de peuplement : cette r&#233;alit&#233; est irrecevable mentalement et politiquement aux &#201;tats-Unis. Et pourtant, le film n'a pas &#233;t&#233; attaqu&#233; sur ce front.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, c'est la premi&#232;re fois que sont r&#233;unis le g&#233;nocide indig&#232;ne, l'esclavage et la Shoah dans un m&#234;me film, montrant leur relation, montrant l'origine g&#233;nocidaire de l'Europe et sa propagation sur tous les continents. Je tente de faire tomber les murs qui s&#233;parent les douleurs et les cons&#233;quences de cette s&#233;paration. Est-ce une mani&#232;re &#233;galement de hi&#233;rarchiser ces douleurs ? Il est important de savoir que Hitler s'est inspir&#233; du g&#233;nocide am&#233;rindien. Il a envoy&#233; des gens pour observer comment les Am&#233;ricains avaient organis&#233; les lois s&#233;gr&#233;gationnistes. Il a &#233;crit lui-m&#234;me, &#224; plusieurs reprises, que l'Am&#233;rique avait &#233;t&#233; sa grande source d'inspiration. Si on ne sait pas &#231;a, on ne peut pas comprendre la continuit&#233; du d&#233;bat, on ne peut pas comprendre pourquoi il y a des fascistes aujourd'hui en France qui se r&#233;f&#232;rent &#224; Charlemagne, sans se r&#233;f&#233;rer &#224; cette partie de l'histoire d'Am&#233;rique qui constitue leur propre histoire .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En compartimentant, on devient incapable de comprendre le chaos et la cacophonie actuelle, parce que chacun arrive avec son petit bout d'histoire fabriqu&#233; seul dans son grenier ou son laboratoire de vainqueur, et essaie de nous le faire avaler. Moi, j'essaie de raconter avec mes partenaires, Sven, Roxanne, Michel-Rolph, l'histoire de tous. Ce n'est pas un hasard que je parte de l'Afrique, berceau de l'humanit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de race n'est pas scientifique, puisque nous sommes une seule et m&#234;me race humaine. La forme, le contenu et la syntaxe ne sont jamais innocents. C'est pour cela que, constamment, j'essaie de relier les points parce qu'ils se conditionnent. Et si on n'a pas compris cette histoire pass&#233;e, on ne comprendra pas le pr&#233;sent. Le pass&#233; est en permanence dans notre pr&#233;sent, et ce pass&#233; explique bien des choses : nos comportements sociaux, nos paroles, nos contradictions et nos combats. C'est la parcellisation, je pourrais m&#234;me dire la tribalisation, y compris &#224; l'int&#233;rieur de mouvements progressistes, qui est terrible. On ne se parle pas, ou plus, ou peu, m&#234;me au sein des groupes solidaires. C'est le probl&#232;me de la gauche aujourd'hui, chacun se prot&#232;ge et se r&#233;fugie dans sa petite chapelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai termin&#233; mon film avec des voix d'enfants en r&#233;volte partout dans le monde, sur les images d'Auschwitz : ce contraste pour essayer d'illustrer le prix qu'on risque encore une fois de payer si l'on ne se bat pas. On a travaill&#233; longtemps avant de trouver cette fin. Il fallait en m&#234;me temps que le film s'ach&#232;ve sur une esp&#233;rance. Et je suis tr&#232;s curieux du monde que ces enfants, de toutes ces langues diff&#233;rentes, r&#233;ussiront ou non &#224; construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Propos recueillis par Isabelle Garo.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Illustration : Slave Trade, by John Raphael Smit. Image credit : Everett &#8211; Art/Shutterstock.&lt;i&gt;com&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Roxanne Dunbar-Ortiz, Contre-histoire des &#201;tats-Unis, Wildproject Editions, 2018.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Howard Zinn, Une histoire populaire des &#201;tats-Unis, Agone, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past : Power and the Production of History, Beacon Press, 2015.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Avec Marx, philosophie et politique</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Avec-Marx-philosophie-et-politique</link>
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		<dc:date>2019-11-03T13:32:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alexis Cukier, Isabelle Garo</dc:creator>


		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2019-10-22</dc:subject>

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&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la revue Contretemps. &lt;br class='autobr' /&gt;
Entretiens avec Alain Badiou, &#201;tienne Balibar, Jacques Bidet, Michael L&#246;wy et Lucien S&#232;ve, men&#233;s par Alexis Cukier et Isabelle Garo. &lt;br class='autobr' /&gt;
Contretemps publie un extrait de l'introduction de Avec Marx, philosophie et politique. Cet ouvrage donne la parole &#224; cinq philosophes marxistes fran&#231;aise de renomm&#233;e internationale &#8211; Alain Badiou, &#201;tienne Balibar, Jacques Bidet, Michael L&#246;wy et Lucien S&#232;ve &#8211; qui pr&#233;sentent l'&#233;volution de leur rapport &#224; Marx, &#224; la (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Livres-et-periodiques-" rel="directory"&gt;Livres et p&#233;riodiques&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Livres-+" rel="tag"&gt;Livres et revues&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2019-10-22-+" rel="tag"&gt;Edition du 2019-10-22&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L94xH150/arton40772-61b70.jpg?1675072387' class='spip_logo spip_logo_right' width='94' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/avec-marx-philosophie-politique/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site de la revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretiens avec Alain Badiou, &#201;tienne Balibar, Jacques Bidet, Michael L&#246;wy et Lucien S&#232;ve, men&#233;s par Alexis Cukier et Isabelle Garo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contretemps publie un extrait de l'introduction de Avec Marx, philosophie et politique. Cet ouvrage donne la parole &#224; cinq philosophes marxistes fran&#231;aise de renomm&#233;e internationale &#8211; Alain Badiou, &#201;tienne Balibar, Jacques Bidet, Michael L&#246;wy et Lucien S&#232;ve &#8211; qui pr&#233;sentent l'&#233;volution de leur rapport &#224; Marx, &#224; la philosophie et &#224; la politique, des ann&#233;es 1950 &#224; aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fil de leurs r&#233;ponses aux questions pos&#233;es par Alexis Cukier et Isabelle Garo, les auteurs analysent les rapports entre philosophie et politique, reviennent sur la trajectoire du marxisme en France et abordent la signification du communisme aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'introduction s'attache &#224; pr&#233;senter les coordonn&#233;es th&#233;oriques et politiques complexes de ces trajectoires singuli&#232;res, leurs convergences et leurs divergences, qui &#233;clairent le renouvellement en cours de la philosophie marxiste ainsi que de l'engagement communiste aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction par Alexis Cukier et Isabelle Garo&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi continuer de se confronter &#224; Marx, voire de se r&#233;clamer du marxisme en 2019 lorsqu'on est philosophe et qu'on appartient &#224; la g&#233;n&#233;ration n&#233;e entre 1925 et 1945 ? Apr&#232;s le rayonnement &#8211; relatif mais r&#233;el &#8211; du marxisme fran&#231;ais au cours des ann&#233;es 1960, puis le long purgatoire &#224; partir de la fin des ann&#233;es 1970, Marx suscite aujourd'hui un certain regain d'int&#233;r&#234;t, dans une situation qui combine l'oubli d'une histoire complexe et diverse &#8211; celle des &#171; mille marxismes &#187;1 et de leurs adversaires &#8211;, le poids persistant de l'&#233;chec des pays dits &#171; socialistes &#187; et la diabolisation du communisme, mais aussi la recherche montante d'alternatives franches face au nouveau tournant autoritaire du capitalisme en crise et &#224; ses saccages humains et environnementaux. C'est pourquoi il nous a sembl&#233; pertinent de concevoir ce livre comme un ensemble d'entretiens qui t&#233;moignent de cette histoire longue et toujours en cours : celle de la r&#233;ception et des usages de Marx en France, au point de rencontre entre philosophie et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ouvrage donne la parole &#224; cinq philosophes marxistes fran&#231;ais &#8211; Alain Badiou, &#201;tienne Balibar, Jacques Bidet, Michael L&#246;wy, Lucien S&#232;ve &#8211; de renomm&#233;e internationale, qui pr&#233;sentent chacun &#224; son tour les raisons, les enjeux et l'&#233;volution de leur rapport maintenu &#224; Marx, au croisement de la philosophie et de la politique, des ann&#233;es 1950 jusqu'&#224; aujourd'hui. Revenant sur leurs parcours intellectuels et militants respectifs, ils nous aident &#224; mieux comprendre les transformations du marxisme depuis l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre, et plus largement les &#233;volutions id&#233;ologiques et sociopolitiques dont notre p&#233;riode est issue &#8211; et qui continuent de l'&#233;clairer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; tour de r&#244;le, les auteurs ont r&#233;pondu &#224; nos questions, parfois en les reformulant, les entretiens qui suivent restant tous b&#226;tis autour des m&#234;mes interrogations : comment avez-vous rencontr&#233; la pens&#233;e de Marx, et avez-vous commenc&#233; &#224; en faire usage ; dans quel contexte th&#233;orique et politique, pour r&#233;pondre &#224; quelle urgence et quel probl&#232;me, en rapport avec quels engagements militants ? Quelles ont &#233;t&#233; les &#233;volutions de votre conception du communisme et que devraient &#234;tre une action ou une organisation politique communiste aujourd'hui ? Que retenez-vous d'essentiel de la pens&#233;e de Marx pour penser la p&#233;riode politique pr&#233;sente ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions font donc la part belle au croisement entre th&#233;orie et politique2 : outre qu'il s'agit l&#224; d'une caract&#233;ristique qui d&#233;finit le marxisme en propre, deux raisons majeures nous ont incit&#233;s &#224; placer ce croisement au c&#339;ur de ce livre, qui donne &#224; percevoir les continuit&#233;s autant que les ruptures qui traversent ce secteur du paysage intellectuel et militant fran&#231;ais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re est que l'histoire du marxisme fran&#231;ais, pour ne parler que de lui, est depuis longtemps entr&#233;e dans la cat&#233;gorie de l'&#171; histoire des vaincus &#187; : elle est lacunaire, caricatur&#233;e surtout, car &#233;crite par ses adversaires. Ainsi, le retournement de conjoncture des ann&#233;es 1970 a-t-il conduit &#224; la l&#233;gende d'une h&#233;g&#233;monie intellectuelle et acad&#233;mique d'un &#171; marxisme &#187; g&#233;n&#233;rique, sans &#233;gard pour sa diversit&#233; ni pour la r&#233;alit&#233; de sa pr&#233;sence institutionnelle, certes bien plus importante qu'aujourd'hui mais fort in&#233;gale. Cette brutale revanche id&#233;ologique a surtout conduit &#224; la rel&#233;gation des marxistes dans le camp totalitaire, &#224; leur expulsion progressive hors du monde universitaire et &#233;ditorial. Or l'oubli et la m&#233;connaissance de la richesse des d&#233;bats3 qui animaient alors la vie intellectuelle fran&#231;aise du c&#244;t&#233; du marxisme et de ses interlocuteurs p&#232;sent aujourd'hui encore sur la relance contemporaine de ce travail critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde raison qui motive ce projet tient au fait que tous les auteurs de ce livre demeurent des philosophes productifs et actifs, dont le rapport &#224; Marx et au marxisme n'a cess&#233; de se transformer et, tout en se r&#233;inventant, de se maintenir, d'une fa&#231;on ou d'une autre. R&#233;inscrire leurs apports dans le temps long des derni&#232;res d&#233;cennies permet de souligner leur importance et leur diversit&#233;, dans le contexte d'une profonde transformation de la vie intellectuelle fran&#231;aise et de l'actuelle promotion m&#233;diatique d'essayistes sans id&#233;es et de pamphl&#233;taires r&#233;actionnaires, dont la cons&#233;cration est assur&#233;e d&#233;sormais par les m&#233;dias dominants et non plus par les institutions savantes4 ou les r&#233;seaux militants. Ici encore, il s'agissait d'inviter les lecteurs &#224; d&#233;couvrir ou &#224; compl&#233;ter leur connaissance de ces &#339;uvres bien vivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi les chapitres qui suivent d&#233;mentent-ils tous la th&#232;se convenue d'un marxisme englouti et st&#233;rile, dont la discussion serait p&#233;rim&#233;e. Mais ils illustrent aussi la fa&#231;on dont, au tournant des ann&#233;es 1970, la philosophie marxiste a tent&#233; d'ouvrir des perspectives neuves extr&#234;mement diverses, en rupture avec un mode d'intervention ancien, tout en subissant de plein fouet l'impact d'une situation de crise, qui n'a cess&#233; de s'amplifier. Dans ces conditions, les r&#233;ponses des th&#233;oriciens marxistes emprunt&#232;rent des voies analogues &#224; celles qui s'offrent &#224; des militants politiques confront&#233;s &#224; la d&#233;faite &#8211; ce qu'ils &#233;taient &#233;galement : abandon discret, reniement tonitruant, fid&#233;lit&#233; r&#233;affirm&#233;e, tentative de renouvellement, recherche d'hybridation avec d'autres courants de pens&#233;e, combinaisons diverses de toutes ces options.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, si les auteurs interrog&#233;s dans ce livre manifestent tous une volont&#233; de renouvellement associ&#233;e &#224; une fid&#233;lit&#233; critique, il est logique qu'ils se soient attel&#233;s &#224; cette t&#226;che selon des voies profond&#233;ment divergentes, interrogeant de nouveau fondamentalement le rapport entre th&#233;orie et politique, &#224; grande distance du marxisme ant&#233;rieur. Cette diversit&#233; est une richesse autant que l'&#233;cho, sur le terrain philosophique, de la longue d&#233;faite des organisations du mouvement ouvrier sur tout son spectre, conduisant &#224; l'effacement croissant de la culture th&#233;orique qui en &#233;tait indissociable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abord&#233;s sous cet &#233;clairage, c'est alors l'&#233;clatement des trajectoires qui frappe, la singularisation des objets d'analyse et des styles, ainsi que l'absence quasi totale de dialogue mutuel &#8211; f&#251;t-il pol&#233;mique. Car &#224; mesure que les marxismes de cette g&#233;n&#233;ration s'efforcent de se renouveler, ils tendent &#224; se r&#233;installer sur le terrain th&#233;orique, les philosophes b&#233;n&#233;ficiant tout particuli&#232;rement de la capacit&#233; &#224; percevoir voire &#224; diagnostiquer les conjonctures de crise globale et &#224; les convertir en opportunit&#233;s de recherche : on peut &#233;mettre l'hypoth&#232;se que la vitalit&#233; de la philosophie dans ce contexte provient de ce qu'elle se pr&#233;sente &#224; la fois comme modalit&#233; et comme substitut de l'intervention politique, reconduisant et d&#233;pla&#231;ant dans le m&#234;me temps son hypoth&#232;se maintenue5. Dans tous les cas, les philosophes de cette g&#233;n&#233;ration se sont attach&#233;s &#224; rouvrir une voie critique en se confrontant centralement aux conceptions de Marx, ces derni&#232;res s'offrant &#8211; comme c'est le cas de toute grande pens&#233;e en prise sur son temps &#8211; &#224; des r&#233;ceptions multiples et &#224; des interpr&#233;tations jamais d&#233;finitives. C'est pourquoi les chapitres de ce recueil ont pour trait commun de mettre en &#233;vidence la complexit&#233; de cette histoire inachev&#233;e, unifi&#233;e par ses contradictions m&#234;mes autant que d&#233;chir&#233;e par sa crise interne, travers&#233;e de d&#233;bats rest&#233;s en jach&#232;re, mais aussi de pr&#233;occupations partag&#233;es. C'est donc un territoire &#233;trange et mouvant que dessine ce livre, territoire &#224; l'&#233;vidence commun sans &#234;tre pour autant un lieu de rencontre v&#233;ritable. Mais peut-&#234;tre ce volume incitera-t-il &#224; de nouveaux &#233;changes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, c'est bien ce paysage vivant que nous avons voulu pr&#233;senter aux lecteurs et lectrices. Disons-le d'entr&#233;e de jeu : cet ouvrage ne propose aucun r&#233;sum&#233; des &#339;uvres des philosophes qui y ont contribu&#233;, il n'offre aucune synth&#232;se qui pourrait &#233;pargner l'effort de les aborder au niveau th&#233;orique exigeant o&#249; elles se situent toutes, mais il se veut une invitation &#224; leur lecture int&#233;grale, &#224; partir des &#233;clairages et de la mise en contexte historique propos&#233;s par les auteurs eux-m&#234;mes. Les trajectoires qui s'esquissent dans ces brefs textes interrogent notre pr&#233;sent, et singuli&#232;rement les sens neufs qu'y prennent les notions de &#171; philosophie &#187; et de &#171; politique &#187;, alors que leurs crises respectives une nouvelle fois se conjoignent et s'aggravent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela &#233;tant dit, deux aspects centraux de ce livre sont &#224; justifier : le choix de philosophes, &#224; l'exclusion des repr&#233;sentants des autres champs disciplinaires, en particulier les sciences sociales, et l'absence de femmes. Commen&#231;ons par ce second aspect : il ne s'agit bien entendu pas d'un choix, mais d'un constat. Si bien des femmes de cette g&#233;n&#233;ration ont particip&#233; au plus haut niveau &#224; la vie des id&#233;es sur le terrain du marxisme, du c&#244;t&#233; des sciences sociales et de la psychanalyse notamment, aucune n'a produit d'&#339;uvre philosophique. Cette absence n'est pas un hasard : la philosophie a &#233;t&#233; au XXe si&#232;cle une activit&#233; quasi exclusivement masculine, tout sp&#233;cialement concernant la g&#233;n&#233;ration des auteurs de ce livre. Les milieux acad&#233;miques marxistes ne font pas exception, pas plus que les organisations politiques, o&#249; les femmes occupent des places syst&#233;matiquement subalternes. De ces discriminations de fait d&#233;coule un autre constat : &#224; quelques exceptions, la question f&#233;ministe se r&#233;v&#232;le peu centrale pour les marxistes de cette g&#233;n&#233;ration. Quant &#224; la question coloniale et postcoloniale, marginale pour certains d'entre eux, elle fut et reste en revanche cruciale pour d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre question est de savoir pourquoi nous n'avons sollicit&#233; que des philosophes, au risque de sembler reconduire l'image convenue et dat&#233;e de sa pr&#233;&#233;minence. D'une part, tout au long de ces entretiens, c'est bien la place et le r&#244;le de la philosophie et des philosophes qui se trouvent interrog&#233;s. D'autre part, il faut rappeler qu'au tournant des ann&#233;es 1960-1970, la philosophie a continu&#233; de jouir d'un prestige inentam&#233;, passant sans transition du statut de discipline reine sur le plan acad&#233;mique au rang de pens&#233;e critique, &#224; la fois engag&#233;e et surplombante. Ce sont les figures de Jean-Paul Sartre et de Maurice Merleau-Ponty, apr&#232;s celles d'Henri Bergson et de Victor Cousin, qu'il faut invoquer pour percevoir les constantes d'une tradition, qui s'est par la suite parfois employ&#233;e &#224; faire s&#233;cession sans jamais rompre pour autant avec les institutions prestigieuses qui assurent son existence et tentent de maintenir sa pr&#233;&#233;minence : universit&#233;, agr&#233;gation, maisons d'&#233;dition, revues et, plus r&#233;cemment, grands m&#233;dias.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La philosophie fran&#231;aise des ann&#233;es 1960, loin d'&#234;tre homog&#232;ne, s'enracine donc dans une histoire longue, centr&#233;e sur les institutions d'enseignement et de recherche et sur le monde de l'&#233;dition acad&#233;mique, tout en s'ouvrant alors &#224; des perspectives critiques et contestataires, se donnant aussi pour objet de r&#233;fl&#233;chir et de contribuer au renouvellement du r&#244;le public des intellectuels. Elle parvient &#224; se renouveler en se m&#234;lant et en se confrontant &#224; la psychanalyse, aux sciences humaines et sociales, elles aussi en plein essor. Rencontrant le structuralisme sur ce terrain, elle s'emploie &#224; rendre &#224; l'approche sp&#233;cialis&#233;e et sectoris&#233;e qui en d&#233;coule ses enjeux communs. Apte &#224; formuler des d&#233;bats de grande port&#233;e, &#224; ramasser des questionnements disparates autour d'innovations th&#233;oriques, conceptuelles mais aussi stylistiques, le d&#233;bat avec le marxisme &#8211; ayant lieu en partie sur son terrain &#8211; appara&#238;t comme l'une des conditions de son exceptionnelle vitalit&#233;. Au cours de cette p&#233;riode, la philosophie se situe donc &#224; l'&#233;picentre des transformations id&#233;ologiques et politiques, non qu'elle les pense en tant que telles mais parce qu'elle parvient &#224; s'en faire la chambre d'&#233;cho et &#224; toucher un lectorat &#233;largi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du c&#244;t&#233; du marxisme, ce paradoxe se redouble d'un autre : au cours de sa p&#233;riode jeune-h&#233;g&#233;lienne, Marx avait adopt&#233; le mot d'ordre de &#171; r&#233;alisation de la philosophie &#187;, puis affirm&#233; la n&#233;cessit&#233; d'une &#171; sortie &#187; con&#231;ue comme d&#233;passement, sans pourtant jamais d&#233;serter son terrain. Le marxisme de la seconde moiti&#233; du XXe si&#232;cle aurait-il invers&#233; ce mouvement ? Les choses sont bien entendu plus complexes. Si la philosophie est pour partie redevenue &#224; cette &#233;poque un lieu &#224; part enti&#232;re de l'intervention politique, on peut consid&#233;rer cependant que fut bien r&#233;elle aussi la tendance &#224; la r&#233;inscription acad&#233;mique du marxisme, qui contribua &#224; son tour &#224; modifier la d&#233;finition de la politique. Ces coordonn&#233;es nouvelles posent de fa&#231;on in&#233;dite la question du r&#244;le des intellectuels, alimentant le d&#233;bat sur le caract&#232;re &#171; sp&#233;cifique &#187; (Michel Foucault), ou de l'ordre de la &#171; pratique th&#233;orique &#187; (Louis Althusser) de leur contribution, les conduisant &#224; se confronter &#224; la fois au mod&#232;le sartrien de l'engagement, aux sciences sociales et &#224; leur sp&#233;cialisation croissante, aux difficult&#233;s maintenues et renouvel&#233;es de l'implication militante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l'ensemble de ces mutations r&#233;sulte un relatif &#233;loignement de la philosophie marxiste &#224; l'&#233;gard de ce que Marx avait nomm&#233; la &#171; critique de l'&#233;conomie politique &#187;, &#224; savoir une critique th&#233;orique se donnant pour t&#226;che &#224; la fois l'analyse du mode de production capitaliste et l'aff&#251;tage des &#171; armes de la critique &#187; en vue de sa contestation organis&#233;e. Si la philosophie fran&#231;aise du XXe si&#232;cle conserve sa mission totalisante, elle le fait en tant que th&#233;orie assumant les d&#233;coupages disciplinaires et institutionnels qu'une partie du marxisme des p&#233;riodes pr&#233;c&#233;dentes s'&#233;tait employ&#233;e &#224; contester. Sur ce point encore, le lecteur constatera que les choses sont d&#233;cid&#233;ment complexes et que certains des auteurs interrog&#233;s se sont employ&#233;s &#224; rejeter ce cloisonnement, red&#233;finissant le projet d'une critique de l'&#233;conomie politique et persistant &#224; explorer les questions de la valeur, des forces productives et des rapports de production.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce tableau bien trop succinct, il faut ajouter que les auteurs interrog&#233;s ont tous subi le retournement de conjoncture id&#233;ologique qui d&#233;bute &#224; la fin des ann&#233;es 1970. La mont&#233;e des &#171; nouveaux philosophes &#187; et du courant antitotalitaire s'appuie alors sur la glaciation du camp dit &#171; socialiste &#187;, devenu repoussoir, et dont l'histoire se trouve ramen&#233;e &#224; un stalinisme essentialis&#233; et imput&#233; au marxisme et &#224; Marx lui-m&#234;me, via des campagnes m&#233;diatiques qui contribu&#232;rent &#224; faire basculer la vie intellectuelle vers la droite et vers de nouveaux acteurs, dont ces m&#233;dias eux-m&#234;mes. Paradoxalement, c'est au moment m&#234;me o&#249; la gauche acc&#232;de au pouvoir, avec l'&#233;lection en 1981 de Fran&#231;ois Mitterrand &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique, que cette marginalisation s'acc&#233;l&#232;re, l'immense espoir collectif se heurtant vite &#224; une politique d'aust&#233;rit&#233;, impos&#233;e au nom du &#171; r&#233;alisme &#187;. Si la strat&#233;gie n&#233;olib&#233;rale, organisant une vigoureuse contre-offensive de classe, avait &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e d&#232;s l'entre-deux-guerres, la crise &#233;conomique d&#233;but&#233;e dans les ann&#233;es 1970, l'&#233;chec relatif des politiques keyn&#233;siennes et l'affaiblissement du rapport de force issu de la R&#233;sistance offrent &#224; ce moment l'occasion d'une revanche des classes dominantes, qui r&#233;tablissent le taux de profit au prix d'une destruction progressive des conqu&#234;tes sociales ant&#233;rieures. Dans cette situation, la perspective d'une alternative au capitalisme tend &#224; s'effondrer, d'autant plus s&#251;rement que sa crise co&#239;ncide avec celle du mouvement ouvrier, syndicats compris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus que jamais, les classes populaires restent la cible de cette contre-r&#233;forme puissante et acharn&#233;e, qui a su disperser ses adversaires mais qui a aussi fait rena&#238;tre le d&#233;sespoir et la col&#232;re. Il est finalement logique que, depuis la fin des ann&#233;es 1990 en France et plus manifestement encore depuis la crise mondiale de 2007-2008, le marxisme connaisse un relatif regain d'int&#233;r&#234;t, seule th&#233;orie s'attachant &#224; expliquer les crises du capitalisme et &#224; promouvoir son abolition. Cet essor n'a pas conduit pour autant &#224; la r&#233;&#233;mergence d'une culture marxiste, pas plus qu'&#224; une relance de la question th&#233;orico-politique situ&#233;e &#224; la hauteur des exigences de l'heure. De fait, le Marx th&#233;oricien, dont on conc&#232;de plus volontiers qu'il fut en son temps bon analyste du capitalisme et de ses crises, continue de se trouver souvent oppos&#233; au Marx politique, militant et penseur du communisme, condamn&#233; pour ses errances6. Quant au renouveau r&#233;cent du marxisme th&#233;orique, d'une grande vigueur hors de France et se confrontant aux sciences sociales autant qu'&#224; la mont&#233;e de th&#233;matiques neuves ou renouvel&#233;es (f&#233;ministes, queer, postcoloniales et d&#233;coloniales, &#233;cologistes, etc.), et qui parfois contribuent &#224; sa r&#233;activation politique, il reste encore largement m&#233;connu du lectorat francophone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces conditions, proposer &#224; des philosophes marxistes qui furent t&#233;moins et acteurs de cette histoire &#8211; et dont aucun ne s&#233;pare le Marx th&#233;oricien du Marx r&#233;volutionnaire &#8211; de d&#233;finir la port&#233;e politique de leur recherche nous a sembl&#233; &#234;tre le meilleur moyen d'appr&#233;hender cette situation en m&#234;me temps que les t&#226;ches qu'elle nous l&#232;gue. Le rapport entre th&#233;orie et politique, ainsi que leur red&#233;finition r&#233;ciproque et permanente, traverse tous les entretiens de ce livre, donnant &#224; voir une diversit&#233; et une richesse qui contrastent avec la vie intellectuelle dominante d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1.	&#8679;	Expression ch&#232;re &#224; Andr&#233; Tosel, elle est aussi le titre de la collection &#171; Mille marxismes &#187;, fond&#233;e en 2005 par Daniel Bensa&#239;d aux &#233;ditions Syllepse. Andr&#233; Tosel, Daniel Bensa&#239;d, Georges Labica, trop t&#244;t disparus, sont au nombre des grands absents de ce volume : ils y auraient trouv&#233; toute leur place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2.	&#8679;	Au sujet du rapport entre th&#233;orie et politique chez Marx et dans le marxisme, voir notamment Jean-Numa Ducange et Isabelle Garo (sous la direction de), Marx politique, La Dispute, Paris, 2015.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3.	&#8679;	Voir notamment Jean-Numa Ducange et Antony Burlaud (sous la direction de), Marx, une passion fran&#231;aise, La D&#233;couverte, Paris, 2018.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4.	&#8679;	Comme l'avait d&#233;j&#224; montr&#233; une s&#233;rie d'ouvrages publi&#233;s &#224; ce sujet dans les ann&#233;es 2000 : Perry Anderson, La Pens&#233;e ti&#232;de. Un regard critique sur la culture fran&#231;aise, Seuil, Paris, 2005 ; Michael Scott Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L'id&#233;ologie antitotalitaire en France (1968-1981), Agone, Marseille, 2009 ; Daniel Lindenberg, Le Rappel &#224; l'ordre. Enqu&#234;te sur les nouveaux r&#233;actionnaires, Seuil, Paris, 2002 ; Louis Pinto, Le Caf&#233; du commerce des penseurs. &#192; propos de la doxa intellectuelle, Le Croquant, Paris, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5.	&#8679;	Voir Isabelle Garo, Foucault, Deleuze, Althusser et Marx. La politique dans la philosophie, D&#233;mopolis, Paris, 2011, chapitre 1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6.	&#8679;	Voir David Harvey, Br&#232;ve histoire du n&#233;olib&#233;ralisme, Les Prairies ordinaires, Paris, 2014, et pour la France : Fran&#231;ois Denord, Le N&#233;olib&#233;ralisme &#224; la fran&#231;aise. Histoire d'une id&#233;ologie politique, Agone, Marseille, 2016.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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