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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>&#8220;On est face &#224; un Etat n&#233;o-lib&#233;ral au service exclusif des plus riches qui a fait du mensonge son seul mode de communication avec le peuple&#8221;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/On-est-face-a-un-Etat-neo-liberal-au-service-exclusif-des-plus-riches-qui-a-40810</link>
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		<dc:date>2019-10-22T09:49:49Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Selim Derkaoui, Monique Pin&#231;on-Charlot, Nicolas Framont</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
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		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2019-10-22</dc:subject>

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&lt;p&gt;Chez Frustration, s'il y a bien une personne qui nous inspire et nous a inspir&#233;, c'est la sociologue Monique Pin&#231;on-Charlot. Des Ghetto du Ghota en 2007 (Seuil) aux Pr&#233;sidents des ultra-riches en 2018 (La D&#233;couverte), ses ouvrages, co-&#233;crits avec son mari Michel, nous ont accompagn&#233; tout le long de nos parcours universitaires et engag&#233;s respectifs. Lorsqu'elle raconte son histoire de chercheuse avec son mari au CNRS, elle ne peut s'emp&#234;cher d'en parler d'une voix tremblotante. Ses yeux (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH73/arton40810-fb758.png?1781614189' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='73' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Chez Frustration, s'il y a bien une personne qui nous inspire et nous a inspir&#233;, c'est la sociologue Monique Pin&#231;on-Charlot. Des Ghetto du Ghota en 2007 (Seuil) aux Pr&#233;sidents des ultra-riches en 2018 (La D&#233;couverte), ses ouvrages, co-&#233;crits avec son mari Michel, nous ont accompagn&#233; tout le long de nos parcours universitaires et engag&#233;s respectifs. Lorsqu'elle raconte son histoire de chercheuse avec son mari au CNRS, elle ne peut s'emp&#234;cher d'en parler d'une voix tremblotante. Ses yeux p&#233;tillent remplis d'esp&#233;rance quand elle &#233;voque son exp&#233;rience du mouvement insurrectionnel des gilets jaunes avec Michel, post&#233; sur les barricades. Evidemment, cela ne l'emp&#234;che pas de m&#226;cher ses mots lorsqu'il s'agit de d&#233;crire la marche forc&#233;e n&#233;o-lib&#233;rale que nous subissons de plein fouet, ou de se montrer plut&#244;t critique &#224; l'encontre d'un march&#233; du militantisme qui se complairait dans ses certitudes et ses acquis de niche, en pleine mobilisation contre la r&#233;forme des retraites. Entretien, par Selim Derkaoui et Nicolas Framont. Photo en noir et blanc par Serge d'Ignazio.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt; 8 octobre 2019 | tir&#233; de la revue Frustation&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.frustrationlarevue.fr/on-aurait-fait-cet-entretien-il-y-a-un-an-pile-avant-les-gilets-jaunes-jaurais-dit-que-la-propagande-neo-liberale-etait-trop-forte-quon-etait-foutus-entretien-avec-monique-p/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.frustrationlarevue.fr/on-aurait-fait-cet-entretien-il-y-a-un-an-pile-avant-les-gilets-jaunes-jaurais-dit-que-la-propagande-neo-liberale-etait-trop-forte-quon-etait-foutus-entretien-avec-monique-p/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Est-ce que tu peux te pr&#233;senter et expliquer le travail que tu m&#232;nes depuis plusieurs ann&#233;es avec ton mari Michel Pin&#231;on ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Je suis sociologue et j'ai &#233;crit avec mon mari 26 ou 27 livres de sociologie sur l'oligarchie. Si nous avons pu accomplir un tel travail, c'est gr&#226;ce &#224; notre statut de chercheurs au CNRS, que nous avons d&#233;fendu bec et ongles, sans obligation de charge administrative et d'enseignement, pour nous consacrer enti&#232;rement &#224; l' objet de recherche de notre choix et le labourer pendant des d&#233;cennies. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons ouvert un v&#233;ritable boulevard pour d&#233;velopper les recherches sur l'oligarchie mais en m&#234;me temps nous avons grill&#233; le terrain. En effet les r&#233;sultats de nos enqu&#234;tes men&#233;es aupr&#232;s des familles les plus riches de France, de mani&#232;re ethnographique, anthropologique et sociologique, ne sont pas remis en cause par les enqu&#234;t&#233;s. Par contre la transmission de ces r&#233;sultats aux ouvriers des Ardennes, aux agriculteurs du Gard et aupr&#232;s de toutes sortes de milieux sociaux &#224; travers la France, ne pla&#238;t pas du tout !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Aujourd'hui encore en France, l'oligarchie et les riches constituent un sujet sur lequel les sociologues travaillent tr&#232;s peu. Comment avez-vous pu obtenir cette libert&#233;, cette possibilit&#233; ? Et comment cela s'est-il pass&#233; avec les autres chercheurs et universitaires ? &lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : On ne l'a pas obtenue cette libert&#233;, on l'a impos&#233;e ! Michel et moi nous avons d&#233;cid&#233;, le 1er janvier 1986, de travailler ensemble sur les dominants. Nous n'&#233;tions plus li&#233;s par des engagements collectifs comme pour nos recherches pr&#233;c&#233;dentes : moi, sur les classes moyennes et les hauts fonctionnaires, Michel sur les ouvriers. Nous &#233;tions libres de travailler tous les deux. L'ann&#233;e 1986 a &#233;t&#233; marqu&#233;e par le d&#233;m&#233;nagement de notre petit pavillon &#224; Arcueil pour la maison de Bourg-la-Reine que nous occupons encore actuellement. La possibilit&#233; de travailler chez nous dans de bonnes conditions a &#233;t&#233; favoris&#233;e par la p&#233;nurie de bureaux dans le nouvel institut auquel notre laboratoire s'est vu rattacher en 1986 &#233;galement. Notre minuscule petit espace sans fen&#234;tre tenait plus du placard &#224; balai que du bureau pour mener &#224; bien nos projets. Nous avons donc annonc&#233; que, d&#233;sormais, nous allions travailler sur celles qu'on appelait alors les &#8220;grandes familles fortun&#233;es de la noblesse et de la grande bourgeoisie&#8221;. Nous &#233;tions des chercheurs modestes et peu reconnus mais nous avions toujours trouv&#233; de l'argent pour financer nos enqu&#234;tes. Ce qui n'a pas &#233;t&#233; le cas pour notre premier travail &#224; Neuilly et dans les arrondissements de l'ouest de Paris, qui a d&#233;bouch&#233; sur le livre Dans les beaux quartiers (Seuil, 1989). Nous avons financ&#233; nous-m&#234;mes avec nos salaires, magn&#233;tophone, d&#233;placements, mais aussi des v&#234;tements car il a fallu faire des efforts en mati&#232;re vestimentaire pour marquer notre respect vis &#224; vis des personnes qui acceptaient de nous recevoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Puis, comme ce premier livre a trouv&#233; un certain &#233;cho, nous avons b&#233;n&#233;fici&#233; par la suite de contrats de recherche avec le minist&#232;re de l'Equipement ou celui de la Culture, voire m&#234;me une banque priv&#233;e !&lt;br class='autobr' /&gt;
En ce qui concerne les critiques de nos coll&#232;gues, ce sont celles des plus proches qui nous ont le plus marqu&#233;s car elles ont chang&#233; de registre. Les critiques scientifiques ont &#233;t&#233; remplac&#233;es par une stigmatisation de type psychologique : &#171; Vous &#234;tes trop gentils &#187;, &#171; Vous &#234;tes fascin&#233;s &#187; ou m&#234;me &#224; propos de notre recherche sur la sociologie de la chasse &#224; courre, &#171; Vous &#234;tes des chercheurs indignes &#187; ! &lt;br class='autobr' /&gt;
C'&#233;tait honn&#234;tement un peu dur pour nous. Notre force, et ce pourquoi nous avons r&#233;ussi &#224; faire ce travail pendant trente ans, c'est notre couple, un couple solidaire et qui a d&#233;cid&#233; de refuser le n&#233;o-lib&#233;ralisme et le management d&#232;s 1983 mis en place apr&#232;s la d&#233;mission de Jean-Pierre Chev&#232;nement, ministre d'Etat, ministre de la Recherche et de la Technologie, qui a malmen&#233; le m&#233;tier de chercheur au profit d'un pseudo-m&#233;tier qui m&#233;lange tous les genres : un peu chercheur, un peu enseignant et beaucoup de charges administratives &#224; d&#233;faut d'un personnel qui a fondu comme neige au soleil. Les crit&#232;res de l'&#233;valuation des travaux de recherches ont peu &#224; peu valoris&#233; la quantit&#233; de publications dans certaines revues am&#233;ricaines, de participations &#224; des s&#233;minaires internationaux, de responsabilit&#233;s dans la direction de th&#232;ses ou de laboratoires au d&#233;triment des enqu&#234;tes au long cours permettant l'articulation entre questionnements th&#233;oriques et r&#233;sultats empiriques originaux. Seule, je n'aurais jamais su r&#233;sister &#224; telle pression, cela aurait &#233;t&#233; trop dur, vraiment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Etiez-vous engag&#233;s politiquement avant ? Quel est le r&#244;le de la politique dans vos vies ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : La politique a toujours &#233;t&#233; omnipr&#233;sente dans nos vies mais pour des raisons diff&#233;rentes entre Michel et moi. Je suis issue de la bonne petite bourgeoisie de province, tr&#232;s &#224; droite. Je n'ai jamais quitt&#233; la Loz&#232;re avant l'&#226;ge de 17 ans. J'&#233;tais une sorte d'enfant-loup tr&#232;s inculte, mais je savais, au fond de moi, que j'&#233;tais une fille de gauche. Parce qu'en Loz&#232;re, il y avait des notables locaux qui soutenaient ouvertement l'OAS (Organisation de l'arm&#233;e secr&#232;te pour le maintien de l'Alg&#233;rie dans l'empire colonial fran&#231;ais). Et &#231;a, je savais que ce n'&#233;tait pas moi. C'&#233;tait une posture de principe, de r&#233;bellion par rapport &#224; un milieu dont les id&#233;es conservatrices m'insupportaient. Michel est lui fils et petit fils d'ouvriers pauvres des Ardennes, il a vu ses parents gal&#233;rer toute leur vie. Il a donc su verbaliser tr&#232;s jeune des sentiments forts de r&#233;volte face aux injustices &#233;conomiques li&#233;es &#224; la place occup&#233;e dans une soci&#233;t&#233; aux antagonismes irr&#233;ductibles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons adh&#233;r&#233; au Parti communiste fran&#231;ais (PCF) en mars 1970 et nous y sommes rest&#233;s tr&#232;s actifs, surtout pour Michel jusqu'&#224; notre d&#233;m&#233;nagement &#224; Arcueil en 1977. Notre participation s'est alors &#233;ffiloch&#233;e jusqu'&#224; ce que n'ayons plus pay&#233; nos cotisations en 1980. Bien que nous n'aspirions pas &#224; des responsabilit&#233;s permanentes, nous avons particip&#233; aux formations internes du PCF, avec l'&#233;cole de section et l'&#233;cole f&#233;d&#233;rale mais pas celle de Moscou pendant un an qui &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment r&#233;serv&#233;e aux permanents. C'est durant l'&#233;cole f&#233;d&#233;rale o&#249; l'on nous parlait du &#171; grand capital &#187; ou bien du &#171; capitalisme monopoliste d'Etat &#187;, c'est &#224; dire des concepts abstraits, qui ne nous faisaient pas avancer dans l'id&#233;e de la lutte des classes que nous avons d&#233;cid&#233; que, si l'opportunit&#233; s'offrait &#224; nous, nous mettrions de la chair sur le squelette de la domination. Et nous n'avons jamais oubli&#233; cet engagement citoyen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Qu'est-ce que vous r&#233;pondez aux personnes qui disent que vos travaux sont trop &#8220;militants&#8221;, alors que, finalement, comme tu l'expliques, les deux sont li&#233;s ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Le mot &#8220;militant&#8221; est selon moi un tr&#232;s joli mot, j'en suis fi&#232;re, comme celui de &#8220;camarade&#8221;. Et quand le journaliste Maurice Szafran, de l'hebdomadaire Challenges, m'a dit en direct sur France 5, &#171; J'en ai marre, j'en ai marre, j'en ai marre des universitaires ou des scientifiques qui, utilisant le cursus, leur carri&#232;re, leur professorat, etc&#8230;dissimulent le fait qu'ils sont (et c'est l&#233;gitime et c'est formidable) qu'ils sont des militants. &#187;. De quelle l&#233;gitimit&#233; ce &#171; journaliste &#187; qui d&#233;die le livre sur Macron qu'il a &#233;crit en collaboration avec Nicolas Domenach, peut-il se pr&#233;valoir lorsqu'il d&#233;die ce livre &#224; Claude Perdriel, le propri&#233;taire de Challenges qui le nourrit et qui a consacr&#233; couvertures et articles louangeurs &#224; Emmanuel Macron pendant la campagne des pr&#233;sidentielles ? S'il y a bien un militant n&#233;o-lib&#233;ral sur cette terre, c'est lui. Ne parlons pas de Julien Damon, sociologue, &#233;ditocrate pour l'hebdomadaire Le Point de Fran&#231;ois Pinault qui a &#233;crit dans le num&#233;ro du 7 f&#233;vrier 2019, en se revendiquant sociologue, un petit article au titre : &#171; Pin&#231;on-Charlot, exercice frauduleux de la sociologie &#187; . Il nous accuse de mettre &#171; en p&#233;ril l'&#233;difice de la sociologie en tant que discipline. Sans rigueur dans les d&#233;finitions, avec un rejet revendiqu&#233; de la neutralit&#233; la plus &#233;l&#233;mentaire, l'ensemble d&#233;rive vers ce que la science sociale fait de plus faible&#8230; C'est le syst&#233;matisme pin&#231;on-charlotien qui confine au ridicule. Leurs attaques d&#233;finitives, matin&#233;es de complotisme et d'affirmations pr&#233;somptueuses ne valent pas grand-chose. Flirtant avec l'air du temps, avec le d&#233;gagisme et la condamnation syst&#233;matique d'un n&#233;olib&#233;ralisme pr&#233;tendument omnipr&#233;sent, la sociologie des Pin&#231;on- Charlot est archa&#239;que. Elle nourrit une d&#233;fiance grandissante &#224; l'&#233;gard de toute la discipline. Si les d&#233;lits existaient, les auteurs devraient &#234;tre poursuivis pour exercice ill&#233;gal de la sociologie ou pour mise en p&#233;ril d'une profession. &#187; Excusez-moi de vous avoir lu cette savante expertise mais elle permet d'illustrer le militantisme n&#233;o-lib&#233;ral. Ces intellectuels au service des m&#233;dias des milliardaires sont l&#224; pour relayer, chacun &#224; sa mani&#232;re le discours performatif qui transforme les exploiteurs en &#171; entrepreneurs cr&#233;ateurs des richesses &#187; et les ouvriers en &#171; co&#251;ts et variables d'ajustement &#187; dans une inversion des rapports de classe fond&#233; sur des manipulations linguistiques et id&#233;ologiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Le paradigme de la fin de la lutte des classes, de la grande classe moyenne, &#233;tait quelque chose de tr&#232;s fort dans les ann&#233;es 1990, dans les ann&#233;es 2000 et jusqu'&#224; maintenant. Vous avez donc, ton mari et toi, travaill&#233; dans un contexte o&#249; cette id&#233;e s'imposait partout. Arriviez-vous &#224; la r&#233;futer ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Compl&#232;tement ! On se sentait tr&#232;s forts, &#224; vrai dire, gr&#226;ce au travail th&#233;orique de Pierre Bourdieu dont nous avons suivi de mani&#232;re r&#233;guli&#232;re les cours au Coll&#232;ge de France. Il &#233;tait capable de dire, au cours d'un s&#233;minaire des choses frappantes que nous n'avons jamais oubli&#233;es. Comme par exemple le fait que le r&#233;el est emmerdant parce qu' il est toujours pr&#233;sent&#233; de mani&#232;resubstantialiste alors qu'il faut l'appr&#233;hender dans toutes les relations pertinentes dans lesquelles il s'ins&#232;re .Dans les institutions de recherche, le cloisonnement entre la sociologie de l'&#233;ducation, la sociologie urbaine ou la sociologie du genre, est institu&#233; pour emp&#234;cher de penser en terme de classes sociales dont les antagonismes et les in&#233;galit&#233;s sont transversales &#224; ces approches sp&#233;cialis&#233;es. Il n'y a &#233;galement que dans la relation entre les diff&#233;rentes sciences sociales, la sociologie, l'ethnologie, l'anthropologie, l'&#233;conomie ou la science politique, que l'on peut faire le travail que nous avons fait sur la classe dominante dans sa transversalit&#233;. Quand Bourdieu et ses condisciples ont cr&#233;&#233; la revue &#171; Actes de la recherche en sciences sociales &#187; en 1975, c'&#233;tait une r&#233;volution intellectuelle, car ils contestaient les d&#233;coupages en disciplines. On a une reconnaissance profonde &#224; l'&#233;gard de Pierre Bourdieu. Nous &#233;tions des chercheurs plut&#244;t modestes se sachant parfaitement incapables de construire des concepts et un syst&#232;me th&#233;orique. Bourdieu nous a donn&#233; les lunettes pour comprendre et voir le monde. Il nous a soutenu dans notre travail sur la grande bourgeoisie en proposant par exemple &#224; Patrick Champagne de faire un compte rendu de notre premier livre sur les beaux quartiers dans la revue Actes de la recherche en sciences sociales . Avec le syst&#232;me th&#233;orique de Pierre Bourdieu, nous avons trouv&#233; une sociologie qui &#233;tait compatible avec la psychanalyse et le marxisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Le truc &#224; la mode, dans la recherche, c'est de tout le temps inventer des concepts, de dire qu'on change de g&#233;n&#233;ration, qu'on change de soci&#233;t&#233;. Quand je lis vos livres, et c'est ce qu'on a l'impression de faire aussi avec Frustration, c'est de montrer au contraire qu'il y a une grande permanence. &lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : L'id&#233;e du changement, trouver de nouveaux concepts, le fait du d&#233;coupage &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me d'une discipline avec des sous-champs &#224; l'autonomie revendiqu&#233;e , sont des injonctions qui dessinent les contours du bon chercheur. Je pense que c'est simplement pour masquer l'antagonisme du rapport entre les classes, le rapport entre les d&#233;tenteurs des titres de propri&#233;t&#233;, que ce soit aujourd'hui les moyens de production, les m&#233;dias, les ressources agricoles, l'art, les tableaux, les soci&#233;t&#233;s de vente aux ench&#232;res &#8230; et les salari&#233;s. Aujourd'hui, avec la financiarisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e, tout devient marchandise et profits potentiels au d&#233;triment de l'humain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Dans vos ouvrages, les expressions que vous utilisez sont parfois diff&#233;rentes, et plus ou moins intenses : &#8220;riches&#8221;, &#8220;oligarchie&#8221; &#8220;ultra-riches&#8221;, etc. Pourquoi une telle variation et quel sens leur donner &#224; chaque fois ? &lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Les mots pour d&#233;signer les riches ont &#233;volu&#233; en fonction de leur violence de classe. Nos premiers livres s'intitulent Dans les beaux quartiers (Seuil, 1989), Quartiers bourgeois, quartiers d'affaire (Payot, 1992), La chasse &#224; courre (Payot, 1993), Grandes fortunes, dynasties familiales et formes de richesses en France (Payot, 1996),ensuite Voyage en grande bourgeoisie ( PUF, 1997), Sociologie de la bourgeoisie (La D&#233;couverte, 2000) Ch&#226;teaux et ch&#226;telains (Anne Carri&#232;re, 2005), Les ghettos du gotha (Seuil, 2007) &#8230; En 2007, Nicolas Sarkozy arrive &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique et on assiste alors &#224; la revendication d'une richesse qui n'est plus du tout cach&#233;e, qui est assum&#233;e et cynique. Notre col&#232;re est mont&#233;e d'un cran et nous avons &#233;crit Le pr&#233;sident des riches (La D&#233;couverte, 2010) qui fut un best-seller. Nous lui avons renvoy&#233; l'ascenseur. &#8220;Tu fais le malin ? Tu seras le pr&#233;sident des riches ! &#8221; Dieu sait qu'on a bien fait, parce que ce sparadrap lui a coll&#233; &#224; la peau jusqu'&#224; la fin de son mandat. Par la suite, ce sobriquet a, d&#232;s son arriv&#233;e &#224; l'Elys&#233;e en 2017, &#233;t&#233; spontan&#233;ment attribu&#233; &#224; Emmanuel Macron. Le langage des sociologues s'est ainsi adapt&#233; &#224; la mont&#233;e en puissance de la violence dans les rapports de classe. &lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re fois que nous avons utilis&#233; le terme d' &#8220;oligarchie&#8221; c'est dans Le pr&#233;sident des riches &#224; propos de l'&#232;re Sarkozy. Le terme est totalement absent de tous les autres livres. A ce moment-l&#224;, nous avons vraiment compris &#224; quel point la classe dominante est capable d'une solidarit&#233; totale et totalitaire pour d&#233;fendre ses int&#233;r&#234;ts de classe.&lt;br class='autobr' /&gt;
Le concept d'oligarchie est parfaitement adapt&#233; &#224; la soci&#233;t&#233; capitaliste dans sa forme n&#233;o-lib&#233;rale que nous subissons actuellement. L'argent domine tous les secteurs de l'activit&#233; &#233;conomique et sociale. Le champ politique a perdu son autonomie relative, ce sont les puissances d'argent qui m&#232;nent d&#233;sormais la danse ! Pierre Bourdieu insistait dans ses travaux des ann&#233;es 70-80, sur la sp&#233;cificit&#233; de la forme de capital propre &#224; chaque champ : un banquier ne pouvait superviser les programmes scolaires ! Inversement, le capital culturel d'un enseignant est inefficace dans le monde des affaires ! Actuellement, avec la finance aux commandes de tous les secteurs de l'activit&#233; &#233;conomique et sociale. Le politique m&#234;me appartient aux milliardaires : c'est eux qui ont plac&#233; Emmanuel Macron &#224; l'&#201;lys&#233;e [et merci pour ce travail effectu&#233; dans Frustration] Un jour, comme cela a &#233;t&#233; le cas pour Nicolas Sarkozy avec les 50 millions d'euros que lui aurait donn&#233; le dirigeant libyen Kadhafi, on saura certainement beaucoup d'autres choses sur l'ill&#233;gitimit&#233; des &#171; &#233;lus &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : A vous entendre, on a le sentiment que tout a chang&#233; &#224; une vitesse &#233;norme.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. : Exactement. Vous &#234;tes jeunes tous les deux, donc vous ne vous &#234;tes pas rendus compte de ce qui s'est pass&#233; entre 1983 et 2007, mais cela a &#233;t&#233; un tsunami, une r&#233;volution conservatrice incroyable, une r&#233;volution totale, totalitaire m&#234;me. Evidemment, avec Emmanuel Macron, et sous Fran&#231;ois Hollande tout de suite apr&#232;s Sarkozy, cela a continu&#233;. Il n'y a pas eu de rupture, sauf que le grand bond en arri&#232;re s'est accentu&#233; avec Macron. On baigne, non seulement dans une ali&#233;nation id&#233;ologique, mais on est pass&#233; &#224; quelque chose de beaucoup plus grave encore : une ali&#233;nation de la conscience sociale avec une ali&#233;nation neurologique et psychologique qui fait perdre la conscience d'appartenir &#224; une classe sociale exploit&#233;e. C'est-&#224;-dire qu'aujourd'hui,les tenants du n&#233;o-lib&#233;ralisme utilisent les outils de la psychanalyse et des neurosciences pour trafiquer nos cerveaux ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Le livre &#171; Propaganda &#187; ou Comment manipuler l'opinion en d&#233;mocratie, d'un neveu de Freud, Edward Bernays, est pour cela tr&#232;s int&#233;ressant.( Edit&#233; chez Zones en 2017) On voit comment la mobilisation des puissants s'est mise en place pour instrumentaliser et d&#233;tourner les outils de la psychanalyse au profit d'une propagande cruelle mais insidieuse car arrim&#233;e sur des concepts comme celui du &#171; principe de plaisir &#187; , qui d&#233;tourn&#233; sera au principe de la destruction du citoyen et de sa reconstruction en consommateur selon le principe qu'un consommateur ne se rebelle pas tant qu'on l'excite &#224; consommer toujours davantage. Nous sommes entr&#233;s dans une phase totalitaire du capitalisme. Tous les secteurs de l'activit&#233; humaine, mais aussi animale et v&#233;g&#233;tale, sont marchandis&#233;s. Tout le vivant est aux mains de ces oligarques qui portent l'enti&#232;re responsabilit&#233; du d&#233;r&#232;glement climatique qui risque de faire dispara&#238;tre la moiti&#233; la plus pauvre de l'humanit&#233;, mais qui, pour qu'un tel crime contre l'Humanit&#233; ne soit pas per&#231;u comme tel, doit s'arrimer &#224; une d&#233;mocratie pseudo-repr&#233;sentative et &#224; un processus de d&#233;shumanisation et d'esclavagisation, en transformant les travailleurs en co&#251;ts et en charges int&#233;gr&#233;s comme tels dans les normes comptables des entreprises. La d&#233;shumanisation rend plus acceptable la mort humaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Mais comment, concr&#232;tement, a t-on pu passer du pr&#233;sident des riches au pr&#233;sident des ultra-riches ? &lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : D'abord, c'est l'ampleur des cadeaux fiscaux qui ont &#233;t&#233; faits aux plus riches par Macron, tout de suite apr&#232;s son arriv&#233;e &#224; l'&#201;lys&#233;e. Le bouclier fiscal de Nicolas Sarkozy [qui plafonnait &#224; 50 % le niveau d'imposition du contribuable, et profitait de fait aux plus riches], c'&#233;tait un milliard d'euros, et d&#233;j&#224; on hurlait. Aujourd'hui, on compte cela en dizaines de milliards d'euros. C'est un pognon de dingue, c'est quelque chose d'incroyable ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Je donnerai deux exemples : la suppression de l'ISF (imp&#244;t de solidarit&#233; sur la fortune), qui est un cadeau fort parce qu'en plus de l'avantage financier, il y a une force symbolique et id&#233;ologique ind&#233;niable qui disparait ! La suppression de l'ISF repr&#233;sente 4,6 milliards d'euros de manque &#224; gagner chaque ann&#233;e dans les caisses de l'Etat, c'est &#224; dire plus que le budget annuel du CNRS, qui est de 3,3 milliards d'euros. Mais l&#224; o&#249; Macron a &#233;t&#233; malin, c'est qu'il n'a pas supprim&#233; tout cet imp&#244;t, il a conserv&#233; la partie immobili&#232;re avec la cr&#233;ation de l'IFI (imp&#244;t sur la fortune immobili&#232;re). Donc, de l'ISF, il a extrait seulement les valeurs mobili&#232;res, c'est-&#224;-dire les actions, les obligations, les produits d&#233;riv&#233;s, tous ces produits financiers qui repr&#233;sentent plus de 90 % des patrimoines des 100 plus riches de l'ISF ! C'&#233;tait donc bien bien un cadeau aux ultra-riches. Les pauvres millionnaires qui poss&#232;dent 3 ou 4 appartements dans Paris, eux vont payer le nouvel IFI. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : En plus de l'ISF, il y a la Flat Tax ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, dont on a tr&#232;s peu parl&#233;, mais qui est essentielle : Macron cr&#233;e pour la premi&#232;re fois dans l'histoire, au moins de celle de la Ve R&#233;publique, et s&#251;rement depuis le d&#233;but de la lutte de classe entre le capital et le travail, un imp&#244;t forfaitaire pour le capital. Tous les capitalistes, que ce soit Bernard Arnault, ou vous si vous avez quelques actions mises de c&#244;t&#233;, vous payez d&#233;sormais &#224; la m&#234;me hauteur : 12,8 %, tous pareils !. Or, 12,8 %, c'est moins que la premi&#232;re tranche d'imposition de fait des salaires, soit 14 %. Est-ce que vous vous rendez compte de la r&#233;volution n&#233;o-lib&#233;rale que cela repr&#233;sente pour les capitalistes ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Les estimations du manque &#224; gagner pour les recettes fiscales sont variables, l'&#233;conomiste Gabriel Zucman pense qu'il n'est pas impossible qu'il soit de l'ordre de 10 milliards d'euros. De nombreux dirigeants pay&#233;s en salaires mirobolants ont d&#233;sormais bien int&#233;r&#234;t &#224; &#234;tre pay&#233;s en dividendes, puisque ceux-ci sont d&#233;sormais impos&#233;s de mani&#232;re forfaitaire &#224; 12,8 %, alors que l'imposition des salaires commence &#224; 14 % mais finit &#224; 45 % ! &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais le plus fort du plus fort dans cette histoire, c'est qu'ils ont menti. Aujourd'hui, on est face &#224; un Etat n&#233;o-lib&#233;ral au service exclusif des plus riches qui ont fait du mensonge leur seul mode de communication avec le peuple. Comment avons nous compris que cet imp&#244;t forfaitaire sur le capital, appel&#233; Flat Tax n'&#233;tait que de 12,8 % alors que tous les chiens de garde des m&#233;dias des milliardaires parlaient de 30 % ? Moi, au d&#233;but, je ne comprenais rien, j'avais bien vu que c'&#233;tait 12,8 %, mais lorsque je passais &#224; la t&#233;l&#233;vision, on me disait : non, c'est 30 %, qu'est-ce que vous racontez ? Alors nous nous sommes fait aider par un &#233;conomiste de gauche, Liem Hoang Ngoc qui nous a expliqu&#233; que quand il s'agit des revenus du capital, les capitalistes et leurs valets int&#232;grent le pr&#233;l&#232;vement social, la contribution additionnelle de solidarit&#233; pour l'autonomie et le pr&#233;l&#232;vement de solidarit&#233; (la CRDS et la CSG) soit 17,2 %, ce qui fait bien 30 % avec les 12,8 % de Flat Tax. Si je les enl&#232;ve, je retrouve bien mes 12,8 %. Par contre, d&#232;s qu'il s'agit des imp&#244;ts des travailleurs, on ne compte pas la CSG ni la CRDS, ce qui permet d'affirmer que la premi&#232;re tranche d'imposition est &#224; 14 %, alors qu'en les int&#233;grant cela fait 24 % ! Un tel niveau de pr&#233;l&#232;vement ferait hurler dans les chaumi&#232;res ! Le mensonge est omnipr&#233;sent sur toutes les chaines de t&#233;l&#233;visions. C'est honteux de nommer un imp&#244;t forfaitaire sur le capital qui fait dispara&#238;tre la progressivit&#233; de l'imposition des plus riches mais en maquillant cette r&#233;gression sociale sous l'anglicisme de FatTax.&lt;br class='autobr' /&gt;
Nous avons &#233;galement utilis&#233; l'expression &#171; ultra-riches &#187;, de mani&#232;re impertinente pour renvoyer l'ascenseur &#224; ceux qui traitent la moindre contestation du syst&#232;me capitaliste &#171; d'ultra-gauche, d'ultra-anarchisme&#8230; &#187; Avec Macron, on est pass&#233; &#224; un niveau suppl&#233;mentaire dans la violence de classe, dans les mots, dans le m&#233;pris, dans la violence avec la mutilation des corps notamment envers les gilets jaunes qui ont subi des violences polici&#232;res insens&#233;es par un Etat d&#233;sormais au services des grandes fortunes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Deuxi&#232;me partie de l'entretient &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : En termes de classes sociales, il y a le groupe des ultra-riches. On voit comment il fonctionne, par quels canaux ils influencent. Mais il y a tout un groupe sous les riches et les ultra-riches qui, quand m&#234;me, fait le travail pour maintenir leur domination. Comment vous le distinguez, ce groupe ? On voit bien quel est l'int&#233;r&#234;t des ultra-riches et des riches. Au milieu, il y a cette esp&#232;ce de classe, pour lesquels les vocables ne sont d'ailleurs pas toujours clairs. Les gens disent &#8220;classe moyenne sup&#233;rieure&#8221;, moi je dis la bourgeoisie au sens large, on va dire la moyenne bourgeoisie. Comment la d&#233;finirais-tu ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : La vraie fracture, le vrai rideau de fer, c'est entre ceux qui d&#233;tiennent les titres de propri&#233;t&#233; et les autres. Les traders, les banquiers, les salari&#233;s de tr&#232;s haut niveau, ce sont en quelque sorte leurs domestiques, leurs chiens de garde. Ils ont le m&#234;me statut que les journalistes qui servent la soupe du n&#233;o-lib&#233;ralisme. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Fran&#231;ois B&#233;gaudeau l'a d&#233;crit dans &#171; Histoire de ta b&#234;tise&#8221; : c'est la bourgeoisie culturelle de gauche, qui n'a pas forc&#233;ment les capitaux &#233;conomiques mais culturels. Et c'est elle aussi qui permet que la jonction ne se fasse pas entre eux et les ouvriers/employ&#233;s, les couches populaires.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : C'est vrai, on a d&#233;j&#224; parl&#233; des &#171; journalistes &#187; mais il y a aussi un probl&#232;me avec les intellectuels et les sociologues beaucoup trop nombreux &#224; avoir renonc&#233; aux analyses en termes de classes sociales. Mais on peut esp&#233;rer un basculement, &#224; l'heure du d&#233;r&#232;glement climatique, qui pourrait entrainer les gens de la finance, et bien d'autres, comme des hauts fonctionnaires, des intellectuels et tous ceux qui ne font pas partie de cette classe oligarchique. Notre int&#233;r&#234;t, en tant que sociologues et en tant que militants, c'est &#233;videmment de favoriser cette solidarit&#233; anti-oligarchique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Mais est-ce que &#231;a marche et est-ce que c'est possible ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Je pense que c'est possible. L'un de mes indicateurs est le succ&#232;s de nos conf&#233;rences dans les grandes &#233;coles, organis&#233;es par des &#233;tudiants des IEP en province, l'ENSAE sur le plateau de Saclay, &#224; la Sorbonne ou dans les classes pr&#233;paratoires du lyc&#233;e Lakanal &#224; Sceaux dans les Hauts-de-Seine, et &#224; chaque fois il y a eu un accord sur le fond de notre constat d'une guerre de classe qu'une petite oligarchie m&#232;ne contre les classes salari&#233;es, populaires moyennes et sup&#233;rieures. Je pense vraiment qu'il faut travailler main dans la main avec ceux qui ont fait de brillantes &#233;tudes et qui sont tr&#232;s inquiets. Le d&#233;r&#232;glement climatique va permettre cette solidarit&#233; et peut-&#234;tre de mettre &#224; bas le syst&#232;me capitaliste incompatible avec la survie de tous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Est-ce qu'il y a une remont&#233;e de la conscience de classe de la part du reste de la population, de conscience de la lutte des classes, de conscience de l'existence de ces riches ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Le principal indicateur c'est le surgissement du mouvement des gilets jaunes. On aurait fait cet entretien il y a un an pile, je n'aurais pas eu de r&#233;ponse &#224; cette question, j'aurais dit que la propagande n&#233;o-lib&#233;rale &#233;tait trop forte, qu'on &#233;tait foutus. En participant aux manifestations des gilets jaunes, nous avons &#233;t&#233; surpris par la conscience de la violence des rapports de classe que nous pensions devenue impossible, compte tenu des manipulations en cascade dont sont victimes ceux et celles qui n'ont pas les moyens de lire et d'avoir acc&#232;s au savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : On a vu les gilets jaunes saccager une partie du 8e arrondissement de Paris. Est-ce que &#231;a n'illustre pas une forme de haine des riches (ce qui ne nous pose pas sp&#233;cialement probl&#232;me) ? &lt;/strong&gt; &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Ce n'est pas une haine des riches, c'est une conscience de classe, c'est-&#224;-dire une d&#233;marche profond&#233;ment anticapitaliste et pas sur le registre de la psychologisation du social. Mais eux, contrairement au Parti communiste, &#224; la CGT, m&#234;me peut-&#234;tre au NPA ou &#224; Lutte Ouvri&#232;re, d&#232;s la premi&#232;re manifestation, ils sont all&#233;s directement sur les lieux du pouvoir pour indiquer qu'il s'agissait d'une r&#233;volte populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Et pourquoi eux et pas les autres ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Parce qu'ils &#233;taient dans la fra&#238;cheur de leur conscience de classe. Leur mouvement n'&#233;tait pas encore institutionnalis&#233;, donc sans autre enjeu que de se retrouver sur les ronds-points dans l'&#233;merveillement d'une solidarit&#233; sans hi&#233;rarchie et dr&#244;lement roborative. Les gilets jaunes &#233;taient en quelque sorte hors du march&#233; de la contestation sociale tel qu'il s'est institu&#233;, notamment apr&#232;s la seconde guerre mondiale. Avec des syndicats, des partis politiques des associations multiples, des journaux, des &#233;crivains, des sites, des blogs sur internet etc&#8230;qui se sont peu &#224; peu int&#233;gr&#233;s et institutionnalis&#233;s dans une opposition au syst&#232;me capitaliste qu'ils revendiquent contester, sans toujours se rendre compte qu'ils aident indirectement les capitalistes &#224; rebondir de leurs &#233;checs et &#224; affiner l'exploitation du travail gr&#226;ce aux critiques sociales. Cela me fait penser &#224; la d&#233;claration d'un conseiller sp&#233;cial de Georges W Bush &#224; La Maison Blanche, Karl Rove, lorsqu'il a d&#233;clar&#233;, en 2004, &#224; un journaliste de Wall Street Journal : &#171; Nous sommes un empire maintenant et lorsque nous agissons, nous cr&#233;ons notre propre r&#233;alit&#233;. Et pendant que vous &#233;tudiez cette r&#233;alit&#233;, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons &#224; nouveau et nous cr&#233;ons d'autres r&#233;alit&#233;s nouvelles, que vous pouvez &#233;tudiez &#233;galement, et c'est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l'Histoire (&#8230;) Et vous, vous tous, il ne vous reste qu'&#224; &#233;tudier ce que nous faisons. &#187; C'est gla&#231;ant mais tellement vrai !&lt;br class='autobr' /&gt;
Si je prends l'exemple de la fraude fiscale, qui est un sujet tr&#232;s document&#233;, avec plein d'intellectuels, de politiques, de fonctionnaires qui travaillent dessus : eh bien, plus tu travailles sur la fraude fiscale, plus la fraude fiscale s'opacifie. En r&#233;alit&#233;, tu aides ceux qui fraudent &#224; toujours mieux frauder. Nous m&#234;mes nous avons peut-&#234;tre contribu&#233; &#224; l&#233;gitimer les familles les plus fortun&#233;es. Par contre, l&#224; o&#249; on les d&#233;range, c'est quand nous partons dans tous les coins de France pour transmettre les connaissances que nous acquises gr&#226;ce &#224; notre statut de chercheur au CNRS. Les gilets jaunes et de tr&#232;s nombreux militants nous disent que nos recherches les aident. La vulgarisation des critiques concernant les turpitudes de la classe des capitalistes est une des mani&#232;res de ne pas se faire r&#233;cup&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Ce qui contribue &#224; transformer les connaissances en actes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui car c'est ainsi que la fra&#238;cheur de la r&#233;volte des gilets jaunes les a affranchis de la courtoisie militante en leur donnant le courage d'attaquer le pouvoir l&#224; o&#249; il est, jusqu'&#224; faire fuir Benjamin Griveaux de son minist&#232;re par une petite porte d&#233;rob&#233;e, pour se retrouver rue de Grenelle et demander asile &#224; Edouard Philippe qui travaillait dans son bureau de l'Hotel Matignon ! Tout &#231;a est quand m&#234;me dr&#244;latique. Et c'&#233;tait quoi qui leur a permis de p&#233;n&#233;trer dans l'hotel de la rue de Grenelle o&#249; se trouvait Benjamin Griveaux avec des journalistes du magazine du Monde ? Juste un engin de chantier, conduit par un gilet jaune, qui a enfonc&#233; la porte, et voil&#224;. D&#232;s le premier acte des gilets, Macron a &#233;t&#233; leur cible privil&#233;gi&#233;e. &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourquoi je dis que les gilets jaunes sont bien dans la lutte de classe ? Parce que souvent, il y a eu des militants politiques ou des syndicalistes qui disaient : &#171; Mais ils ne s'en prennent pas &#224; leurs patrons, ils ne se mettent pas en gr&#232;ve dans leurs entreprises, ils ne sont pas dans le rapport capital/travail &#187;. Eh bien cela n'est pas exact, parce que le rapport capital/travail a beaucoup chang&#233;. Nous ne sommes plus dans la phase du capitalisme industriel de type paternaliste avec le face &#224; face visible entre le patron et les ouvriers. Aujourd'hui, le capitalisme s'est collectivis&#233; dans un actionnariat invisible, de sorte qu'aux yeux du peuple et &#224; juste titre, le capitaliste en chef, c'est Macron. C'est lui qui est le fond&#233; le pouvoir de l'oligarchie, c'est lui qui organise la destruction d'un Etat qui &#233;tait au service des travailleurs, de la solidarit&#233;, avec la S&#233;curit&#233; Sociale et l'ensemble des services publics. Macron a &#233;t&#233; en effet charg&#233; par les puissances d'argent d'achever la mise en place d'un Etat n&#233;o-lib&#233;ral au service des plus riches. Et cette r&#233;volution ultra conservatrice est maquill&#233;e par le &#8220;progressisme&#8221; de la Grande Marche en Avant !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : La rentr&#233;e sociale est assez importante, avec la r&#233;forme des retraites et la r&#233;forme de l'h&#244;pital public par exemple. Malgr&#233; justement la fra&#238;cheur des gilets jaunes, j'ai un peu peur qu'on revienne un an en arri&#232;re, quand tout le monde militait dans son coin, comme s'il ne s'&#233;tait rien pass&#233; entre temps. Quel h&#233;ritage peut-on esp&#233;rer avoir des gilets jaunes et de leur mani&#232;re d'envisager le rapport de force ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Les gilets jaunes n'ont pas cette responsabilit&#233; de l'h&#233;ritage, ils font partie de notre combat, ils font partie de ce qu'on peut appeler le march&#233; de la contestation sociale, et ce sont toutes les forces sociales et politiques qui doivent s'engager en toute conscience dans la guerre de classes. Les gilets jaunes ont &#233;t&#233; bless&#233;s par des armes l&#233;tales, avec mutilation de leurs yeux, de leurs mains ou de leur m&#226;choire. Il y a eu un nombre de bless&#233;s important. Nous-m&#234;mes pour avoir particip&#233; aux manifestations, on a parfois vraiment eu peur &#224; cause des masses impressionnantes de policiers et de gendarmes en tenue de combat. H&#233;licopt&#232;res, chars d'assaut, boucliers, armes diverses, LBD 40, Gaz lacrymog&#232;nes particuli&#232;rement nocifs, &#233;taient la confirmation que l'Etat d&#233;fendait les int&#233;r&#234;ts des habitants des beaux quartiers qui sont incompatibles avec les revendications des gilets jaunes et de tous ceux qui les ont rejoint dans ces manifestations historiques de l'hiver 2018-2019. &lt;br class='autobr' /&gt;
Alors, pour rebondir sur ta question, il y a en France des tas de formes de contestation contre les capitalistes, mais qui sont mal et peu relay&#233;es par les grands m&#233;dias puisque les capitalistes en sont les propri&#233;taires. Demain, nous irons au proc&#232;s de 9 d&#233;crocheurs de portraits de Macron dans les mairies. Ils comparaitront devant la 33&#232; chambre correctionnelle du tribunal de Paris pour &#171; vols en r&#233;union &#187;. Une table ronde est organis&#233;e par ANV COP21 sur la l&#233;gitimit&#233; de la d&#233;sob&#233;issance civile face &#224; l'urgence climatique et sociale, non violente et assum&#233;e car les portraits sont d&#233;croch&#233;s &#224; visage d&#233;couvert et photos &#224; l'appui. Ces militants donnent l'exemple d'un grand courage car ils doivent affronter des proc&#232;s et les risques de sanctions. Ces d&#233;crocheurs inscrivent leur combat dans une forme de r&#233;sistance qui ne peut &#234;tre stigmatis&#233;e de populiste, car les acteurs de cette d&#233;sob&#233;issance sont pleinement conscients de leur responsabilit&#233; et des risques encourus. Il n'y a donc pas de remise de soi &#224; un quelconque leader en qu&#234;te de voix pour sa carri&#232;re politique. La d&#233;sob&#233;issance civile pour alerter sur la gravit&#233; du d&#233;r&#232;glement climatique fait fi du calendrier n&#233;olib&#233;ral des &#233;ch&#233;ances &#233;lectorales et de la pseudo-d&#233;mocratie repr&#233;sentative n&#233;cessaire &#224; l'Etat n&#233;olib&#233;ral pour poursuivre sa guerre de classe pour d&#233;fendre l'int&#233;r&#234;t des plus riches.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si la d&#233;sob&#233;issance civile pouvait &#234;tre reconnue l&#233;gitime par le plus grand nombre, y compris les magistrats et les forces de l'ordre, il me semble qu'un pas important aurait &#233;t&#233; franchi pour mettre &#224; mal ceux qui sont en train de d&#233;truire la plan&#232;te et de menacer l'avenir de l'humanit&#233; avec le d&#233;r&#232;glement climatique. Car les capitalistes avec l'&#233;volution des technologies dans les domaines de l'informatique, de la robotique ou de l'intelligence artificielle, n'ont plus besoin de la moiti&#233; la plus pauvre de l'humanit&#233; qui constitue pourtant des bouches &#224; nourrir. Le d&#233;r&#232;glement climatique, par l'imbrication de toutes les in&#233;galit&#233;s sociales et &#233;conomiques qu'il r&#233;alise, constitue, pour tous ceux qui souhaitent la solidarit&#233; entre les humains, un rendez-vous avec l'Histoire, un vrai rendez-vous comme jamais, jamais &#231;a ne s'est produit, m&#234;me pendant la seconde guerre mondiale !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;S : Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car avec les bouleversement induits par l'atroce crise &#233;cologique qui est d&#233;j&#224; l&#224; mais n'est due qu'&#224; la folle recherche des profits par une toute petite minorit&#233; affam&#233;e d'argent, ce seront des centaines de millions, voire des milliards d'&#234;tres humains, parmi les plus pauvres qui risquent de mourir. Jamais nous n'aurions pu imaginer un tel rendez-vous avec une telle violence de la part d'une classe sociale solidaire dans la d&#233;fense de ses int&#233;r&#234;ts &#224; l'&#233;chelle mondiale. Face &#224; cela les &#233;gos surdimensionn&#233;s des hommes politiques qui pr&#233;tendent repr&#233;senter le monopole de la contestation contre Macron, fond&#233; de pouvoir de l'oligarchie, n'ont plus aucune l&#233;gitimit&#233; &#224; mes yeux. L'humilit&#233; doit &#234;tre notre dignit&#233;, la solidarit&#233;, notre force, le respect des diff&#233;rences de sensibilit&#233;, notre seul credo. La contestation doit prendre des formes diff&#233;rentes, ce qui est normal. Seule la solidarit&#233; permettra de les f&#233;d&#233;rer. Que les sp&#233;cialistes de la d&#233;mocratie pseudo-repr&#233;sentative, n&#233;cessaire pour l'acceptation de la violence du n&#233;olib&#233;ralisme, fassent leur boulot en se battant pour la reconnaissance du vote blanc dans les suffrages exprim&#233;s, voire pour les prochaines municipales en cr&#233;ant des communes libres et autog&#233;r&#233;es ! Il faut que chacun trouve sa place dans un combat collectif qui f&#233;d&#232;re les initiatives, sans avoir pour seul centre d'int&#233;r&#234;t de gagner des &#233;lections dont les r&#233;sultats, s'ils ne sont pas conformes aux int&#233;r&#234;ts des oligarques, ne seront pas respect&#233;s comme ce fut le cas avec le r&#233;f&#233;rendum de 2005. Imitons les riches qui eux son solidaires ! &lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Comment le changement doit-il se faire ? Peut-on encore compter sur la politique institutionnelle, malgr&#233; toutes nos d&#233;convenues ? Les partis de gauche radicale sont-ils assez vindicatifs pour mener ce combat ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Pour lire L'Humanit&#233; et L'Humanit&#233; Dimanche r&#233;guli&#232;rement &#8211; je ne me prononce pas sur la France Insoumise &#8211; je pense qu'il y a un changement consid&#233;rable. Dans les &#233;ditoriaux de Patrick Le Hyaric ou les manifestations avec les communistes, il y a aujourd'hui des slogans anticapitalistes. A Arras le 1er mai dernier, o&#249; nous &#233;tions pr&#233;sents pour le salon du livre de Col&#232;res du pr&#233;sent, la manifestation qui regroupaient toutes les sensibilit&#233;s de la gauche dont des communistes aux slogans anticapitalistes, vraiment assum&#233;s. Nous sommes all&#233;s les voir en leur disant : &#171; Nous avons assist&#233;s &#224; 5 ou 6 manifestations &#224; Arras le 1er mai, mais c'est la premi&#232;re fois que nous entendons des slogans anticapitalistes. &#187;. Le militant nous regarde droit dans les yeux : &#171; Ben oui vous avez tout compris, avant on n'osait pas le dire, maintenant, &#231;a y est. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Tu &#233;tais invit&#233;e &#224; l'universit&#233; d'&#233;t&#233; du Medef. C'&#233;tait comment ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Pourquoi ai-je &#233;t&#233; invit&#233;e &#224; participer &#224; une table ronde avec Laurent Dassault, un autre grand patron issu de l'immigration, le vice-pr&#233;sident du MEDEF, la secr&#233;taire d'Etat &#224; l'&#233;conomie et aux finances &#224; Bercy, un journaliste de Radio Classique, la radio dont le propri&#233;taire est la premi&#232;re fortune de France, Bernard Arnault. J'&#233;tais la seule avec des id&#233;es en contradiction compl&#232;tes avec les 5 autres participants &#224; cet &#233;change matinal. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'invitation &#233;tait g&#233;n&#233;reuse avec taxi depuis Bourg La Reine jusqu'&#224; l'hippodrome de Longchamp dans le 16&#232; arrondissement, petit d&#233;jeuner commun pour mettre au point le d&#233;roul&#233; de la table avec l'engagement du journaliste charg&#233; de l'animation du m&#234;me temps de parole pour chacun ( engagement respect&#233;) Lorsque ce fut mon tour de parole, j'ai tenu les m&#234;mes propos que ceux que je vous tiens avec ce long entretien pour Frustration. Je sentais des r&#233;actions mitig&#233;es dans la salle, mais avec un effet de surprise face &#224; la franchise de mes propos en d&#233;calage complet avec les &#171; entrepreneurs &#187; qui constituaient la majorit&#233; du public. Mais finalement les quelques applaudissements ou compliments qui m'ont &#233;r&#233; adress&#233;s saluaient plus mon courage que l'int&#233;r&#234;t de mes propos ! Cette invitation s'inscrivait dans un contexte de manipulations id&#233;ologiques diverses des puissants mettant en sc&#232;ne leur volont&#233; de lutter contre les in&#233;galit&#233;s. Je l'ai accept&#233;, comme nous l'avons toujours fait Michel et moi, en cherchant le plus de contacts possibles avec les dominants pour tout simplement poursuivre notre travail de sociologues sur la violence des rapports de classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Est-ce qu'ils &#233;taient un peu inquiets du contexte ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : Tr&#232;s ! En effet, leur mise en avant de la lutte contre les in&#233;galit&#233;s est bien un indicateur de leur inqui&#233;tude !&lt;br class='autobr' /&gt;
Il faut donc calmer la col&#232;re du peuple. Il y a donc eu l'intervention de Macron en juin 2019, &#224; l' Organisme International du Travail (OIT) o&#249; il a dit que le capitalisme est devenu fou et les in&#233;galit&#233;s abyssales. Il y a eu l'universit&#233; d'&#233;t&#233; du MEDEF dont le th&#232;me &#233;tait une r&#233;flexion sur la lutte contre les in&#233;galit&#233;s, le G7 &#224; Biarritz pr&#233;tendait &#233;galement faire de m&#234;me. L'initiative de 34 multinationales qui ont donn&#233; un milliard de dollars pour la plan&#232;te, &#224; l'initiative du PDG de Danone a confirm&#233; une inqui&#233;tude, d'ailleurs tout &#224; fait justifi&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Je voudrais redire l'importance qu'a pour nous cette id&#233;e d'un march&#233; de la contestation sociale qui contribue &#224; permettre au syst&#232;me capitaliste de rebondir en int&#233;grant, dans sa logique propre, la critique sociale. Les marxistes qui disaient que le capitalisme s'effondrerait de sa belle mort avaient tort car ce qui est fascinant, c'est au contraire la fa&#231;on dont les capitalistes se nourrissent de la critique pour mieux rebondir. Et l&#224;, ils sont en train de se nourrir du d&#233;r&#232;glement climatique qu'ils ont provoqu&#233;, dont ils sont les responsables, pour rebondir dans un capitalisme qui va &#234;tre d&#233;barrass&#233; de 3 milliards 500 millions d'&#234;tres humains parmi les plus vuln&#233;rables et les plus pauvres. On ne peut pas laisser faire &#231;a, c'est un crime contre l'humanit&#233;, c'est un crime contre la nature, c'est un crime contre le vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N : Par rapport au march&#233; de la contestation, tu disais qu'on en fait partie. Mais du coup, il faudrait qu'on travaille &#224; en sortir ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M : &#192; en parler d&#233;j&#224; du moins, c'est d&#233;j&#224; bien ! Ne pas se prendre pour des militants, des r&#233;volutionnaires alors qu'en r&#233;alit&#233;, mais sans en avoir conscience, on contribue malgr&#233; nous, avec la participation &#224; des &#233;lections dont les puissants contr&#244;lent tous les rouages et toutes les roueries, avec l'&#233;criture de livres sur la pr&#233;dation des richesses et des pouvoirs par une petite oligarchie, avec des articles, des &#233;missions, des journaux , des &#233;diteurs qui contestent sans rel&#226;che un syst&#232;me inique dont nous ne viendrons &#224; bout que si nous y associons d'autres formes de lutte comme la d&#233;sob&#233;issance civile. Si possible non violente, car elle serait partag&#233;e par le plus grand nombre, de mani&#232;re collective, solidaire et &#224; la hauteur de l'enjeu de la mort des plus pauvres avec le d&#233;r&#232;glement climatique entretenu par les puissances d'argent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dernier ouvrage paru avec Michel Pin&#231;on ; Le Pr&#233;sident des ultra-riches, chronique du m&#233;pris de classe dans la politique d'Emmanuel Macron, Zones 2019.&lt;br class='autobr' /&gt;
A para&#238;tre le 8 novembre aux &#233;ditions La Ville Br&#251;le, avec Michel Pin&#231;on et Etienne L&#233;croart, Kapital, qui gagnera la guerre des classes ?, le premier jeu de sociologie critique.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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