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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Les r&#233;voltes arabes de 2011 au fil de l'histoire</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aya Khalil, Georges Corm</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-03-23</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Parce que le temps social &#8211; toujours pluriel et souvent contradictoire &#8211; ne peut souffrir qu'on l'ampute du lent mouvement de la longue histoire, nous avons rencontr&#233;, &#224; l'occasion des dix ans des r&#233;voltes arabes de 2011, l'historien et &#233;conomiste Georges Corm. Figure intellectuelle et progressiste majeure, sp&#233;cialiste du monde arabe, Georges Corm est l'auteur d'une &#339;uvre prolifique. Parmi ses ouvrages, l'incontournable Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) (Gallimard, 1983), Orient-Occident, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-en-marche-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe en marche&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-03-23-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-03-23&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/arton47385-7c6bc.jpg?1781844090' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Parce que le temps social &#8211; toujours pluriel et souvent contradictoire &#8211; ne peut souffrir qu'on l'ampute du lent mouvement de la longue histoire, nous avons rencontr&#233;, &#224; l'occasion des dix ans des r&#233;voltes arabes de 2011, l'historien et &#233;conomiste Georges Corm. Figure intellectuelle et progressiste majeure, sp&#233;cialiste du monde arabe, Georges Corm est l'auteur d'une &#339;uvre prolifique. Parmi ses ouvrages, l'incontournable Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) (Gallimard, 1983), Orient-Occident, la fracture imaginaire (La D&#233;couverte, 2002), Le Liban contemporain (La D&#233;couverte, 2003), ou encore La Nouvelle Question d'Orient (La D&#233;couverte, 2017).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article57248&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Europe solidaire sans fronti&#232;re&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;f&#233;rence au printemps des peuples europ&#233;ens de 1848, les r&#233;voltes de 2011 seront vite d&#233;sign&#233;es par le terme de &#171; Printemps arabe &#187;, autant par les commentateurs occidentaux que ceux du monde arabe. Si l'analogie avec 1848 a pour m&#233;rite d'inscrire la s&#233;quence r&#233;volutionnaire arabe dans le temps long de l'histoire, elle rend moins &#233;vidente sa g&#233;n&#233;alogie avec les mouvements d'ind&#233;pendance et de lib&#233;ration nationale des ann&#233;es 1950 et 1960. Comment peut-on penser les soul&#232;vements arabes de 2011 au fil de l'histoire des r&#233;voltes populaires arabes ? Quelles sont les continuit&#233;s et les ruptures ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personnellement, je n'aime pas l'expression de &#171; Printemps arabe &#187;. C'est une expression import&#233;e d'une histoire diff&#233;rente du continent europ&#233;en, et qui emp&#234;che d'envisager l'historicit&#233; plus imm&#233;diate de ces r&#233;voltes. Je pr&#233;f&#232;re donc parler des &#171; r&#233;voltes arabes de 2011 &#187;, qui ont ouvert une nouvelle p&#233;riode de l'histoire arabe. Par ailleurs, je suis &#233;tonn&#233; de constater l'omission r&#233;currente dans les productions acad&#233;miques occidentales de l'influence de ces r&#233;voltes sur les soul&#232;vements qui les ont suivis de l'autre c&#244;t&#233; de la M&#233;diterran&#233;e. Les Indign&#233;s en Espagne, en Gr&#232;ce, jusqu'aux &#201;tats-Unis avec Occupy Wall Street&#8230; Ce type d'omission est r&#233;v&#233;lateur de la permanence en Occident d'une vision essentialisante du monde arabe, et ce malgr&#233; l'existence de courants universitaires postcoloniaux ou postmodernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne donc la g&#233;n&#233;alogie historique de ces r&#233;voltes, on peut dans un premier temps faire le lien avec les grands mouvements populaires de l'&#233;poque nass&#233;rienne. Gamal Abdel Nasser dont on a f&#234;t&#233; il y a trois mois le cinquanti&#232;me anniversaire de son d&#233;c&#232;s a &#233;t&#233; une figure majeure de l'histoire contemporaine arabe et mondiale. Il a incarn&#233; la lutte anticoloniale et tiersmondiste avec une force d'autant plus grande qu'elle puisait sa source dans la volont&#233; populaire. Les rassemblements gigantesques qui ont marqu&#233; l'&#233;pop&#233;e nass&#233;rienne n'&#233;taient pas de nature contestataire, mais ils sont int&#233;ressants &#224; &#233;voquer puisqu'ils montraient des peuples arabes en mouvement qui appelaient &#224; la lutte et &#224; la r&#233;sistance, dans une relation d'osmose avec Nasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on remonte plus loin, au IXe si&#232;cle, on peut &#233;voquer les Qarmates qui sont &#224; l'origine d'un grand mouvement de protestation r&#233;unissant intellectuels, travailleurs des villes et paysans s'&#233;tendant jusqu'au Bahre&#239;n, Oman et le Yemen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, bien s&#251;r, il y a la longue s&#233;quence des luttes anticoloniales auxquelles ont massivement particip&#233; les peuples d&#232;s la fin du 19e si&#232;cle et ce dans l'ensemble du monde arabe (&#224; l'exception de la p&#233;ninsule arabique, qui est un cas particulier). En Alg&#233;rie contre l'invasion puis l'occupation fran&#231;aise, en &#201;gypte contre l'occupation britannique, puis entre 1920 et 1940 en Syrie et au Liban contre le colonialisme fran&#231;ais et son projet de tron&#231;onnage de la Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviens rapidement sur cet &#233;pisode tant il a d&#233;termin&#233; les conflits futurs de la r&#233;gion. La France avait d&#233;tach&#233; le Liban de la Syrie et, suite &#224; cela, elle comptait cr&#233;er de toute pi&#232;ce un &#201;tat alaouite, un &#201;tat druze, un &#201;tat d'Alep, etc, &#224; l'encontre de la volont&#233; des peuples de la Syrie g&#233;ographique qui souhaitaient leur ind&#233;pendance dans un &#201;tat syrien uni comprenant la Syrie actuelle, le Liban et la Palestine. En 1925, une insurrection populaire se d&#233;clenche contre le mandat fran&#231;ais et pour l'ind&#233;pendance d'une Syrie arabe unie. La France la r&#233;prima de mani&#232;re extr&#234;mement brutale, par des bombardements f&#233;roces sur Damas et le Jabal druze. Puis, pourtant cens&#233;e &#234;tre fille a&#238;n&#233;e de l'&#201;glise, elle c&#233;da &#224; la Turquie en 1939 la r&#233;gion syrienne d'Antioche, berceau historique des &#201;glises naissantes. Je pense qu'il reste des traces tr&#232;s fortes de cette p&#233;riode du mandat dans l'actuelle politique de la France &#224; l'&#233;gard de la Syrie. D'une certaine fa&#231;on, la France ne pardonne pas &#224; la Syrie de lui avoir tant tenu t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;voltes de 2011 ne sont pas directement anticoloniales ou antiimp&#233;rialistes. Cependant, la &#171; libert&#233; &#187; et la &#171; dignit&#233; &#187; qui revenaient souvent dans les slogans des manifestants doivent s'entendre dans la continuit&#233; des luttes anticoloniales, comme des revendications de lib&#233;ration collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui connait votre &#339;uvre sait l'importance que vous donnez &#224; la dialectique de la fragmentation et de l'unit&#233; dans l'histoire de la r&#233;gion arabe depuis la chute de l'Empire ottoman. Que ce soit dans votre monumental Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) [1], ou dans l'un de vos derniers ouvrages Pens&#233;e et politique dans le monde arabe [2], il s'agit &#224; chaque fois d'examiner la fa&#231;on dont cette dialectique structure la vie politique et intellectuelle de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1983, vous parliez de &#171; balkanisation &#187; du Proche-Orient, entendu comme le travail des imp&#233;rialismes europ&#233;ens puis &#233;tasunien(-isra&#233;lien) visant &#224; d&#233;pecer la r&#233;gion sur des crit&#232;res ethniques et religieux selon la c&#233;l&#232;bre devise : diviser pour mieux r&#233;gner. Alors que cette vague de protestations semblait rassembler les soci&#233;t&#233;s arabes dans une unit&#233; de destin, comment la dynamique de la fragmentation a-t-elle (une fois encore) pris le dessus ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dynamique de la fragmentation fait partie de tout groupement humain, mais en tant que th&#233;matique elle est particuli&#232;rement pr&#233;sente dans la culture arabe, avec le terme de &#171; fitna &#187; qui se traduit en fran&#231;ais par d&#233;sordre et antagonisme &#224; la fois. L'histoire des Arabes est rythm&#233;e par cette dialectique constante entre l'appel &#224; l'unit&#233; et l'appel &#224; la dissidence ; dialectique qui a commenc&#233; tr&#232;s t&#244;t ainsi que le montre Hichem Dja&#239;t dans son livre La grande discorde [3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, la fragmentation (ou la balkanisation) du Proche-Orient, qui a longtemps fait l'objet de mes travaux, rel&#232;ve de dynamiques exog&#232;nes. Elle trouve ses racines dans les d&#233;coupages coloniaux de la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale. Lorsque l'Empire ottoman s'effondre, le mouvement d'unit&#233; arabe &#233;tait alors puissant. Il a &#233;t&#233; bris&#233; par la pr&#233;sence militaire des colonialismes europ&#233;ens et leur d&#233;pe&#231;age de la r&#233;gion en entit&#233;s politiques plus ou moins viables, sur des bases ethniques et confessionnelles, et aux dimensions territoriales et d&#233;mographiques vari&#233;es. Le nom de la Syrie en arabe c'est Bilad As-Sham, Pays de Damas (au pluriel) &#8211; appellation magnifique qui illustre &#224; elle seule la conception plurielle et inclusive du sentiment d'appartenance des peuples de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le rappelle souvent : d&#232;s 1840, avant m&#234;me la naissance du mouvement sioniste, les Britanniques pr&#233;conisaient de convaincre les citoyens anglais de confession juive de s'installer en Palestine pour contrebalancer l'influence fran&#231;aise en M&#233;diterran&#233;e de l'Est, une des r&#233;gions les plus strat&#233;giques du monde car elle est la route vers les Indes. La D&#233;claration Balfour ensuite en 1917, et le soutien europ&#233;en et &#233;tasunien vibrant au sionisme plus g&#233;n&#233;ralement, s'inscrit dans le cadre du contr&#244;le colonial du monde arabe. Du point de vue de la fragmentation, la seule cr&#233;ation d'Isra&#235;l a coup&#233; g&#233;ographiquement le Maghreb arabe du Machrek arabe, et l'&#201;gypte de la Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais pourquoi les colonialismes europ&#233;ens auraient admis &#224; la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale les formations d'un grand &#201;tat turc et d'un grand &#201;tat iranien, et pas celle d'un grand &#201;tat arabe ? C'est une opposition que vous notez dans votre livre Pens&#233;e et politique dans le monde arabe, je vous cite : &#171; Cette fragmentation contraste comme on l'a vu avec la reconstitution d'un &#201;tat turc moderne d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1920, arc-bout&#233; sur le vaste territoire anatolien et ses fa&#231;ades maritimes en M&#233;diterran&#233;e et en mer Noire. Elle contraste aussi avec la continuit&#233; de l'&#201;tat iranien &#187; (p.133)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, la Turquie et l'Iran &#233;taient des entit&#233;s politiques massives et unies &#224; la fin du 19e si&#232;cle. Ensuite, Ataturk a r&#233;alis&#233; une r&#233;volution modernisante, brutale certes, mais qui a chass&#233; militairement les envahisseurs occidentaux du territoire turc. En comparaison, l'espace social arabe ne constituait plus une entit&#233; politique unie et coh&#233;rente depuis des si&#232;cles. L'&#201;gypte avait maintenu une certaine coh&#233;sion sur les bases de l'&#201;tat pharaonique lui permettant d'arracher une certaine autonomie politique durant la p&#233;riode mamelouke, mais cela restait fragile. Or, au d&#233;but du 20e si&#232;cle, se former en &#201;tat-nation exigeait &#224; la fois un certain degr&#233; de totalisation au sein d'un territoire donn&#233;, et les moyens de se d&#233;fendre contre le colonialisme europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au reste, ces politiques coloniales de fragmentation de la r&#233;gion ne se sont &#233;videmment pas poursuivies sans heurts. Les populations ont r&#233;sist&#233; autant que faire se peut &#224; cette dynamique. C'est d'ailleurs de ces r&#233;sistances continues qu'ont &#233;merg&#233; dans les ann&#233;es 1950 et 1960 les mouvements radicaux antiimp&#233;rialistes. De fait, la lutte anticoloniale a redynamis&#233; le panarabisme sous diff&#233;rentes variantes (baathiste, nass&#233;rienne, marxisante&#8230;). En 1958, l'&#201;gypte de Nasser et la Syrie baathiste d&#233;cident de ne faire qu'un seul &#201;tat &#8211; la R&#233;publique arabe unie. Une tentative qui n'a pas tenue pour un tas de raisons, mais qui refl&#233;tait la forte volont&#233; populaire de s'unir dans un projet &#233;mancipateur. Or, l'imp&#233;rialisme occidental n'a eu qu'un objectif : casser ce mouvement d'unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une guerre redoutable a &#233;t&#233; men&#233;e contre le panarabisme par des agressions militaires directes d'une part, et par l'instrumentalisation des mouvances islamistes d'autre part. Des ressources financi&#232;res immenses ont &#233;t&#233; d&#233;ploy&#233;es pour propager le wahhabisme saoudien afin de contrer le panarabisme socialisant, dans le contexte de la guerre froide. Et cette guerre se poursuit aujourd'hui encore. L'imp&#233;rialisme occidental ne tol&#232;re pas la pr&#233;sence de grands &#201;tats arabes qui ne lui soient pas assujettis sur les plans &#233;conomique et politique ; la non-suj&#233;tion &#224; l'imp&#233;rialisme se traduisant par le refus de la normalisation avec Isra&#235;l. L'invasion de l'Irak en 2003 et la guerre de Syrie quelques ann&#233;es apr&#232;s ont eu pour cons&#233;quence l'implosion de ces &#201;tats, avec le d&#233;veloppement des logiques tribales et r&#233;gionales qui en d&#233;coule. Que Daech ait pu se constituer et s'&#233;tendre ainsi est le produit d'une longue histoire d'instrumentalisation des mouvements islamistes par l'imp&#233;rialisme occidental ; histoire dont est &#233;galement issu Oussama Ben Laden.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les r&#233;voltes arabes ont provoqu&#233; des reconfigurations politiques diff&#233;rentes d'un pays &#224; l'autre. Les tyrans &#224; la t&#234;te de l'&#201;gypte et de la Tunisie ont pris leurs jambes &#224; leur cou, quand dans d'autres pays des conflits arm&#233;s extr&#234;mement violents ont &#233;clat&#233;. Comment les soul&#232;vements populaires de 2011 ont-ils agi sur les crises que traversaient les &#201;tats arabes ? En quoi se sont-ils heurt&#233;s aux antagonismes g&#233;opolitiques structurels ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne la Syrie, j'aimerais rappeler la d&#233;claration de l'ancien ministre des affaires &#233;trang&#232;res fran&#231;aises Laurent Fabius en 2012 : &#171; Al Nosra fait du bon boulot en Syrie &#187;. Pendant au moins deux ans, de 2011 &#224; 2013, par un tour de passe-passe discursif et id&#233;ologique &#233;tonnant, les mouvements jihadistes terroristes &#233;taient devenus des mouvements de lib&#233;ration de la Syrie dans les grands m&#233;dias occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre cela, s&#251;rement est-il utile de rappeler le contexte d'alors. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, une offensive imp&#233;rialiste men&#233;e par le couple franco-&#233;tasunien fut lanc&#233;e contre le r&#233;gime syrien pour son soutien au Hezbollah et son alliance avec l'Iran. En octobre 2003, soit quelques mois apr&#232;s le d&#233;clenchement de la guerre d'Irak, Bush adopte le Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA) qui accuse le r&#233;gime syrien de &#171; soutenir le terrorisme international &#187; et pr&#233;voit des sanctions si la Syrie poursuivait la politique d&#233;nonc&#233;e. Le mois suivant, Bush explique qu'il s'agit de cr&#233;er un nouveau Moyen-Orient, avec des r&#233;gimes arabes appel&#233;s &#224; devenir &#171; d&#233;mocratiques &#187; et &#224; partager les &#171; valeurs &#187; de l'Occident, parmi lesquelles le souci de la s&#233;curit&#233; d'Isra&#235;l, ce qui implique la normalisation. En 2008, Sarkozy tente une autre approche : faire adh&#233;rer la Syrie &#224; l'Union pour la M&#233;diterran&#233;e, esp&#233;rant par l&#224; que le r&#233;gime changerait son positionnement g&#233;ostrat&#233;gique. Or, les r&#233;sultats escompt&#233;s n'ont pas suivi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le r&#233;gime syrien porte une lourde responsabilit&#233; dans la fa&#231;on dont les choses ont d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; et dans la propagation de pratiques particuli&#232;rement violentes, cela ne fait aucun doute. Par ailleurs, sur le plan &#233;conomique, le gouvernement syrien avait commis une erreur consid&#233;rable dans les ann&#233;es 2000 en engageant le pays vers des politiques n&#233;olib&#233;rales. Par la voix de son vice-premier ministre des affaires &#233;conomiques, Al-Dardari, il avait diminu&#233; les subventions &#224; l'agriculture, alors qu'elle &#233;tait affect&#233;e par la s&#233;cheresse et qu'elle repr&#233;sentait un des secteurs &#233;conomiques cl&#233; de la Syrie lui assurant &#8211; et ce n'est pas rien &#8211; son autosuffisance alimentaire. De plus, le gouvernement avait inconsid&#233;r&#233;ment conclu un accord de libre-&#233;change avec la Turquie dont l'&#233;conomie &#233;tait beaucoup plus avanc&#233;e ; cela a permis par la suite &#224; la Turquie de devenir un acteur majeur &#224; l'int&#233;rieur de la Syrie. Cette orientation n&#233;olib&#233;rale du r&#233;gime syrien, pensant ainsi se rapprocher des puissances occidentales, n'a &#233;videmment pas permis de r&#233;pondre &#224; la tr&#232;s forte pression d&#233;mographique et aux besoins des habitants, bien au contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les manifestations commencent en mars 2011, l'agitation occidentale en faveur d'un changement de r&#233;gime en Syrie s'inscrivait dans le cadre de l'offensive imp&#233;rialiste ; il n'&#233;tait aucunement question de soutenir les Syriens dans leur qu&#234;te de justice sociale et d'une vie politique d&#233;mocratique. La multiplication des conf&#233;rences internationales et les d&#233;clarations am&#233;ricaines et fran&#231;aises ont confirm&#233; l'instrumentalisation des manifestations populaires pour faire valoir des agendas g&#233;opolitiques qui n'ont rien &#224; voir avec les revendications des Syriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Libye, un tout autre sc&#233;nario s'est jou&#233;. Le r&#233;gime libyen &#233;tait lui aussi autoritaire, voire dictatorial, d'o&#249; la col&#232;re populaire, mais la redistribution des revenus issus de l'exploitation du p&#233;trole permettait un niveau de vie digne aux Libyens, ainsi qu'aux &#201;gyptiens et aux Tunisiens qui travaillaient en Libye. Si Khadafi est tomb&#233; aussi vite, c'est tout simplement parce qu'il y a eu une campagne de bombardements massifs de l'OTAN dont l'objectif principal &#233;tait d'&#233;liminer Kadhafi. Rien ne peut r&#233;sister &#224; cela. Sarkozy souhaitait &#233;touffer l'affaire du financement de sa campagne &#233;lectorale, et au passage mettre la main sur les ressources du pays. Cela a justifi&#233; que sans scrupules un pays soit d&#233;truit, avec les cons&#233;quences terribles que l'on connait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour ce qui est de la Tunisie et de l'&#201;gypte, un facteur fondamental a pr&#233;cipit&#233; la chute de ces r&#233;gimes : le positionnement de l'arm&#233;e. Il faudrait sans doute proc&#233;der &#224; une analyse plus approfondie des liens entre les r&#233;gimes de ces &#201;tats avec leurs arm&#233;es. Grosso modo, dans les deux cas, la pression &#233;norme des r&#233;voltes populaires a soit cr&#233;&#233; soit exacerb&#233; la dissension entre les arm&#233;es et les r&#233;gimes de telle sorte que &#8211; &#224; un moment donn&#233; &#8211; les arm&#233;es ont l&#226;ch&#233; les r&#233;gimes. Ce facteur est d&#233;cisif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nombre d'intellectuels conviennent que le panarabisme socialisant est d&#233;sormais r&#233;volu, en tant qu'&#233;poque et en tant qu'id&#233;e. Qu'on date sa disparition &#224; 1967, 1970 ou 1982, une sorte de proc&#232;s permanent en souligne les erreurs ; erreurs qui seraient inh&#233;rentes &#224; l'id&#233;e elle-m&#234;me. C'est un ph&#233;nom&#232;ne qui se rapproche sensiblement de la condamnation du communisme &#224; partir des ann&#233;es 1980. Il n'est plus bon de s'en revendiquer : communisme ou panarabisme appartiendraient &#224; des &#233;poques pass&#233;es. Pourtant, les constats sociaux et politiques au principe du panarabisme restent relativement actuels&#8230; Quels seraient selon vous les contours d'un nouveau panarabisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas en la d&#233;faite ou en la r&#233;signation des peuples. L'id&#233;e panarabe contemporaine fait son chemin dans le monde arabe depuis la fin du 19e si&#232;cle, elle condense des aspirations populaires tr&#232;s vives et tr&#232;s anciennes de lib&#233;ration et d'unit&#233;. Lorsque Isra&#235;l officialise en 1948 le rapt de la Palestine, les peuples du Maghreb et du Machrek se sont sentis directement concern&#233;s et ont particip&#233; comme ils pouvaient &#224; une guerre qui &#233;tait perdue d'avance. Lorsque Nasser redonne vie au panarabisme &#224; partir de 1956, les peuples arabes sont spontan&#233;ment avec lui. Lib&#233;rer les territoires occup&#233;s, assurer l'ind&#233;pendance politique et &#233;conomique face &#224; l'imp&#233;rialisme occidental et &#233;difier une &#233;conomie socialisante &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale restaient les seuls recours possibles aux peuples arabes pour sortir du marasme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'unit&#233; arabe doit &#234;tre pens&#233;e sous la forme concr&#232;te de f&#233;d&#233;ration, et non pas d'&#201;tat-nation. Je pense que ce qui manque actuellement c'est un pays phare qui puisse &#234;tre pr&#233;sent et actif sur la sc&#232;ne arabe, comme ont pu l'&#234;tre par exemple l'&#201;gypte, ou l'Alg&#233;rie &#224; sa suite puisque l'&#201;gypte de Sadate fut expuls&#233;e de la Ligue arabe durant plusieurs ann&#233;es pour avoir sign&#233; la paix avec Isra&#235;l par l'accord de Camp David.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comprenez qu'il y a en tout cas un lien indestructible entre les Arabes : leur langue. Vous avez beau fragmenter, appuyer les clivages communautaires ou religieux, il reste qu'une langue rassemble ces peuples. La langue arabe est le r&#233;servoir de la culture collective ; il suffit de constater combien les chansons, po&#232;mes et romans circulent d'un bout &#224; l'autre des pays de la r&#233;gion. Les intellectuels arabes se connaissent tous, de l'Irak au Maroc en passant par le Liban ; ils se lisent et discutent leurs travaux. Nous avons &#233;galement le Centre des &#233;tudes pour l'unit&#233; arabe et l'Institut d'&#233;tudes palestiniennes &#224; Beyrouth qui sont deux lieux de la pens&#233;e nationale arabe. Ils font un travail formidable de publication : on parle de plusieurs centaines de revues, ouvrages, essais publi&#233;s, qui pr&#233;sentent des analyses sociales et politiques sur le monde arabe sous de multiples angles, et assurent une conservation de la m&#233;moire. Ces institutions organisent de surcro&#238;t des conf&#233;rences et des colloques acad&#233;miques dans les capitales arabes permettant aux intellectuels de se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et surtout, il y a la Palestine : elle f&#233;d&#232;re les sentiments panarabes. Et je ne crois pas qu'il soit possible d'&#233;touffer la question palestinienne, quelques soient les moyens d&#233;ploy&#233;s, parmi eux la normalisation des relations entre Isra&#235;l et les petites royaut&#233;s b&#233;douines de la P&#233;ninsule arabique. &#192; cet &#233;gard, je trouve la r&#233;sistance palestinienne r&#233;ellement admirable. C'est en d&#233;finitive &#224; partir de la Palestine que se dessineront les contours d'un nouveau panarabisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges Corm&lt;br class='autobr' /&gt;
Aya Khalil&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>En &#201;gypte, origines et impasses d'une r&#233;volution avort&#233;e. Entretien avec Alain Gresh</title>
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		<dc:date>2021-01-26T07:08:28Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Gresh, Aya Khalil</dc:creator>


		<dc:subject>Egypte</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-01-26</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;S'il fallait associer une image au Printemps arabe, celle de la place Tahrir s'impose sans nul doute. Dix-huit jours durant, du 25 janvier au 11 f&#233;vrier 2011, le monde exaltait au rythme bouillonnant de cette place du centre-ville du Caire. Ben Ali avait rendu les cl&#233;s aux Tunisiens quelques jours auparavant &#8211; cela (cette sorte de miraculeuse d&#233;livrance) &#233;tait donc possible ! &#8211; et l'on voyait le clan Moubarak s'&#233;crouler comme un ch&#226;teau de cartes. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du site de la revue Contretemps. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-01-26-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-01-26&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH85/arton46453-8f9b8.jpg?1782045260' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;S'il fallait associer une image au Printemps arabe, celle de la place Tahrir s'impose sans nul doute. Dix-huit jours durant, du 25 janvier au 11 f&#233;vrier 2011, le monde exaltait au rythme bouillonnant de cette place du centre-ville du Caire. Ben Ali avait rendu les cl&#233;s aux Tunisiens quelques jours auparavant &#8211; cela (cette sorte de miraculeuse d&#233;livrance) &#233;tait donc possible ! &#8211; et l'on voyait le clan Moubarak s'&#233;crouler comme un ch&#226;teau de cartes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/egypte-revolution-repression-sissi-entretien-gresh/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sous le signe de l'&#233;v&#233;nement que des pages de couvertures m&#233;diatiques (et acad&#233;miques) ont abord&#233; les r&#233;voltes arabes, et Tahrir en particulier. Qu'il y ait un caract&#232;re &#233;v&#233;nementiel &#224; la chose, c'est-&#224;-dire un effet de rupture, cela peut difficilement &#234;tre ni&#233;. Mais cela ne doit pas pour autant occulter le long processus jalonn&#233; de luttes qui a rendu possible l'&#233;v&#233;nement. Dans cet entretien avec Alain Gresh, directeur de la revue Orient XXI, journaliste sp&#233;cialiste du Proche-Orient et auteur de nombreux ouvrages, nous revenons sur les conditions sociales, &#233;conomiques et politiques qui ont pr&#233;par&#233; l'insurrection de 2011, avant de nous int&#233;resser &#224; la s&#233;quence contre-r&#233;volutionnaire ouverte par le coup d'&#201;tat de juillet 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est bien ais&#233; de convenir apr&#232;s-coup que cette r&#233;volution &#233;tait condamn&#233;e d&#232;s le d&#233;part &#8211; trop inorganis&#233;e, sans direction politique, brouillonne, comment se serait-elle mesur&#233;e &#224; l'arm&#233;e ? -, des mois d'incertitude pourtant se sont &#233;coul&#233;s entre 2011 et 2013 alternant vide de pouvoir, &#233;lections et mobilisations sociales. Cet intervalle de tous les possibles constitue en soi l'avanc&#233;e r&#233;volutionnaire la plus aboutie depuis l'arriv&#233;e de Sadate au pouvoir en 1970. Elle a &#233;t&#233; accomplie par des milliers d'&#233;gyptiennes et &#233;gyptiens, h&#233;ros anonymes &#224; qui Contretemps rend ici hommage, tout comme nous rappelons notre soutien aux campagnes de lib&#233;ration des prisonniers politiques, parmi eux Alaa AbdelFatah et Ramy Shaath.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Au milieu des ann&#233;es 1970, rompant avec l'orientation socialisante de Nasser, Sadate impulse la politique de l'Infitah, ouverture aux investissements &#233;trangers et &#224; l'&#171; aide &#187; &#233;tatsunienne, et aussi introduction des m&#233;thodes propres au capitalisme n&#233;olib&#233;ral. Comment ce revirement de la politique &#233;conomique s'est-il concr&#232;tement mat&#233;rialis&#233; ? Comment a-t-il affaibli le secteur public (sant&#233;, &#233;ducation, agriculture&#8230;) b&#226;ti en grande partie sous Nasser ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Ce qu'il est important d'expliquer c'est que ce changement a &#233;t&#233; tr&#232;s progressif, c'est-&#224;-dire que le passage &#224; une &#233;conomie de plus en plus n&#233;olib&#233;rale ne s'est pas fait en un jour, ni m&#234;me en quelques ann&#233;es, c'est all&#233; bien au-del&#224; de la p&#233;riode de Sadate (1970-1981). La deuxi&#232;me chose c'est que ce changement n'est pas survenu comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu : des conditions &#224; la fois internes et externes l'ont permis et facilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan interne, la d&#233;faite cataclysmique face &#224; Isra&#235;l de 1967 a mis en lumi&#232;re certaines limites du mod&#232;le nass&#233;rien. Elle a en effet favoris&#233; un d&#233;bat au sein de la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne, et surtout dans la gauche, sur ce qu'on a appel&#233; la &#171; nouvelle classe &#187;, c'est-&#224;-dire la nouvelle bourgeoisie d'&#201;tat. Pour comprendre son apparition, il faut revenir rapidement sur la R&#233;volution de 1952. Un groupe d'officiers dissidents men&#233;s par Nasser orchestrent un coup d'&#201;tat pacifique renversant le roi Farouk et mettant fin en pratique &#224; la domination britannique. Nationalisations, r&#233;forme agraire, industrialisations et r&#233;formes sociales vont &#234;tre les grandes lignes de l'&#233;conomie nass&#233;rienne, et elles vont permettre d'importants progr&#232;s pour les couches populaires. Cependant, elles vont &#233;galement favoriser l'&#233;mergence d'une nouvelle classe, celle-l&#224; m&#234;me qui sera porteuse des changements lib&#233;raux dans les ann&#233;es qui suivent la disparition de Nasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan externe, l'&#233;chec de 1967 a une dimension r&#233;gionale : Isra&#235;l occupe le Sina&#239; &#233;gyptien, le Golan syrien et ce qui reste de la Palestine. Il porte un coup au prestige de l'&#201;gypte qui &#233;tait le fer de lance du mouvement nationaliste arabe, des non-align&#233;s, de la lutte anticoloniale&#8230; Nul ne s'attendait &#224; une telle faillite de l'arm&#233;e &#233;gyptienne. Et donc, tandis que se tient un d&#233;bat vif sur cette nouvelle classe li&#233;e &#224; l'appareil d'&#201;tat, la priorit&#233; de Nasser est de r&#233;cup&#233;rer les territoires occup&#233;s. Pour cela, entre 1967 et 1970, il m&#232;ne une politique d'ouverture internationale sur le plan diplomatique, et une guerre d'usure contre l'occupation isra&#233;lienne. Les questions &#233;conomiques &#233;tant secondaires pour lui &#224; ce moment-l&#224;, il ne s'attaque pas &#224; cette nouvelle classe et refuse une radicalisation r&#233;clam&#233;e notamment par des grandes manifestations &#233;tudiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, toujours du point de vue des conditions externes, il y a les r&#233;ticences de l'Union sovi&#233;tique. L'industrie lourde et le haut barrage en &#201;gypte se sont construits avec une aide importante de l'Union sovi&#233;tique dans les ann&#233;es 1950 et 1960. Or, les ann&#233;es 1970 sont &#224; la fois une &#232;re de stagnation en &#201;gypte, et aussi un moment o&#249; la direction du PC sovi&#233;tique &#8211; notamment apr&#232;s l'&#233;limination de Khrouchtchev &#8211; pense que le Tiers-Monde co&#251;te beaucoup d'argent et qu'on ne peut plus investir autant. L'ensemble de ces &#233;l&#233;ments vont cr&#233;er un climat favorable &#224; ce que Sadate appelle l'Infitah (Ouverture).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;part, si tu veux, le changement &#233;conomique s'est traduit avant tout par le sous-financement du secteur social et des industries d'&#201;tat, et la lev&#233;e des s&#233;questres sur certains biens confisqu&#233;s. &#199;a n'&#233;tait pas d'embl&#233;e des privatisations massives des grandes entreprises nationales, mais plut&#244;t une politique d'asphyxie progressive. Les secteurs de l'&#233;ducation et de la sant&#233; vont &#234;tre parmi les premiers &#224; p&#226;tir de cette politique. Le discours en vogue d'alors &#233;tait &#171; l'&#201;tat ne peut plus jouer le r&#244;le qu'il a jou&#233; sous Nasser &#187;. Et puis, face &#224; cela, la gauche &#233;tait d&#233;sarm&#233;e. Car tout en oeuvrant &#224; la construction d'une industrie ind&#233;pendante et &#224; l'adoption de r&#233;formes agraire et sociales, Nasser avait mis au pas la gauche, les syndicats et tous les mouvements autonomes qui s'&#233;taient d&#233;velopp&#233;s depuis les ann&#233;es 1930. Il tenait &#224; les garder sous contr&#244;le, m&#234;me lorsqu'il faisait les r&#233;formes qui allaient dans le sens de leurs revendications. Or, ces mouvements syndicaux et politiques se trouveront d&#233;sarm&#233;s et incapables de r&#233;agir efficacement &#224; la volte-face op&#233;r&#233;e par Sadate en politique internationale et en politique int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Moubarak s'inscrit dans la droite lign&#233;e de Sadate. En 2004, on assiste &#224; une acc&#233;l&#233;ration des politiques n&#233;olib&#233;rales concomitantes &#224; la nomination de Nazif, un puissant homme d'affaires, &#224; la t&#234;te du gouvernement. Pour la seule ann&#233;e 2005, pas moins de 59 compagnies nationales sont privatis&#233;es, tandis que l'&#233;conomie informelle prend une place croissante dans le pays. D'abord, comment expliquer ce tournant de l'appareil d'&#201;tat en faveur d'un capitalisme d&#233;r&#233;glement&#233; ? Quels &#233;taient les rapports des principaux capitalistes &#233;gyptiens avec le clan Moubarak ? Comment ces privatisations s'articulent avec le capitalisme globalis&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, nous avons chang&#233; d'&#233;poque. Le capitalisme a en quelque sorte triomph&#233;. Il y a eu l'arriv&#233;e de Margaret Tchatcher et de Ronald Reagan, l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique et de ce qu'on appelait le camp socialiste&#8230; S'ensuivit une absorption g&#233;n&#233;rale dans l'&#233;conomie capitaliste lib&#233;rale. Et, en ce qui concerne l'&#201;gypte, de plus en plus de compagnies nationales vont en effet &#234;tre privatis&#233;es. Il faut souligner la sp&#233;cificit&#233; du capitalisme &#233;gyptien qui n'est pas un secteur priv&#233; ind&#233;pendant de l'&#201;tat, ou relativement autonome comme ce peut &#234;tre le cas en Europe. C'est un capitalisme imbriqu&#233; &#224; l'appareil d'&#201;tat et &#224; l'arm&#233;e, constitu&#233; de cette nouvelle classe que j'&#233;voquais tant&#244;t et qui s'est souvent alli&#233;e (matrimonialement notamment) aux restes des vieilles classes dirigeantes. Il y a entre le capitalisme &#233;gyptien, l'&#201;tat et l'arm&#233;e un rapport de fusion. Ceci &#233;tant dit, il peut exister certains secteurs &#233;conomiques relativement autonomes mais cela reste marginal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, &#224; partir du moment o&#249; l'&#201;gypte s'ins&#232;re dans le syst&#232;me &#233;conomique international, c'est la nature de son &#233;conomie qui va &#234;tre modifi&#233;e ; il ne s'agira plus d'un capitalisme d'&#201;tat dont l'objectif principal est de b&#226;tir une &#233;conomie nationale. &#192; titre indicatif, l'agriculture se tournera davantage vers l'exportation, la sp&#233;culation immobili&#232;re va s'accro&#238;tre, les compagnies &#233;trang&#232;res augmenteront leurs investissements et le tourisme deviendra un secteur primordial. D&#232;s lors, l'&#233;conomie d&#233;pendra de plus en plus du capitalisme globalis&#233; ainsi que des transferts de fonds des travailleurs &#224; l'&#233;tranger. Ce dernier point est important : dans les ann&#233;es 1960 et 1970 il n'y avait pas r&#233;ellement de diaspora &#233;gyptienne. L'&#233;migration a commenc&#233; apr&#232;s la crise du p&#233;trole en 1973, puis elle est devenue massive &#224; mesure que le pays s'appauvrissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Malgr&#233; sa d&#233;pendance &#233;conomique structurelle que tu d&#233;cris, l'&#201;gypte est-elle &#224; m&#234;me d'assurer son auto-suffisance alimentaire ? Quel est l'&#233;tat de son agriculture et de son industrie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : L'&#201;gypte a un vrai probl&#232;me d&#233;mographique : elle a atteint 100 millions d'habitants aujourd'hui, et n'importe quelle r&#233;flexion sur l'avenir &#233;conomique de l'&#201;gypte doit int&#233;grer cette donn&#233;e. Malgr&#233; tout, c'est un pays qui a de riches &#233;tendues de terres agricoles. Cependant, les ressources en eau sont limit&#233;es par le type de consommation impos&#233;e par l'agriculture d'exportation, et puis ces terres agricoles sont soit grignot&#233;es par l'urbanisation grandissante (favoris&#233;e par la pouss&#233;e d&#233;mographique), soit exploit&#233;es pour l'exportation et non pour nourrir la population. Ce qui fait de l'&#201;gypte le premier importateur de bl&#233; au monde ! Je pense que c'est un pays qui est en mesure d'assurer l'auto-suffisance alimentaire, &#224; condition de r&#233;organiser son agriculture. Par ailleurs, l'industrie moyenne est ancienne et relativement performante, mais elle a &#233;t&#233; fragilis&#233;e par la politique de l'Infitah et par la concentration des investissements sur des activit&#233;s plus rentables (immobilier, import-export, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : En m&#234;me temps que la privatisation des compagnies nationales, la contestation s'organise et prend de l'ampleur dans les ann&#233;es 2000, que ce soit dans les usines, les universit&#233;s, les secteurs de la justice ou de la sant&#233;, milieux ruraux et urbains confondus. Des gr&#232;ves importantes ont rythm&#233; cette d&#233;cennie, &#224; Mahalla, Port Sa&#239;d, Suez, Alexandrie et Le Caire. Quelle &#233;tait la place des syndicats dans ces mouvements de gr&#232;ve ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Il faut d'abord rappeler qu'en &#201;gypte il y a un syndicat unique caporalis&#233;, la F&#233;d&#233;ration g&#233;n&#233;rale des syndicats des travailleurs d'&#201;gypte (FGSTE). Il y a &#233;galement les &#171; syndicats professionnels &#187;, qui encadrent les professions &#171; moyennes &#187; (avocats, journalistes, ing&#233;nieurs, m&#233;decins, etc.) tous d&#233;pendants des minist&#232;res. Mais, sur le terrain, il existe une certaine autonomie des groupes syndicaux comme des syndicats professionnels par rapport aux directions syndicales. Autrement dit, le contr&#244;le du syndicat sur sa repr&#233;sentation locale n'est pas total : les ouvriers peuvent se servir du comit&#233; syndical local comme d'un instrument de lutte[1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin des ann&#233;es 1990, avec la d&#233;gradation des conditions de travail (et de vie), on assiste &#224; une multiplication des mouvements de gr&#232;ve dans les usines, et parfois &#233;galement dans les administrations. Ces mouvements sont souvent simultan&#233;ment relay&#233;s par les comit&#233;s syndicaux locaux et d&#233;nonc&#233;s par le syndicat officiel. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, avec l'acc&#233;l&#233;ration des politiques n&#233;olib&#233;rales, ces gr&#232;ves prennent une plus grande ampleur. La plus importante, et qui agira en catalyseur sur les autres mobilisations, sera celle de Mahalla Al-Koubra. Mahalla Al-Koubra dans la vall&#233;e du Nil est une ville industrielle essentiellement de textile, et o&#249; il reste une des derni&#232;res entreprises nationales, Misr Spinning and Weaving Company. C'est une filature industrielle nationalis&#233;e par Nasser, et qui joue un r&#244;le moteur dans les mobilisations ouvri&#232;res. Elle compte environ 25 000 travailleurs qui disposent d'un certain nombre de droits que n'ont pas les travailleurs des petites entreprises pr&#233;sentes dans la ville. Il y a une tradition ouvri&#232;re de gauche assez forte &#224; Mahalla. Le 6 avril 2008, une gr&#232;ve importante sera suivie par plusieurs milliers d'ouvriers. Ils entra&#238;neront toute la ville dans des manifestations, cela va avoir un fort retentissement dans le pays. D'ailleurs, le Mouvement &#233;tudiant du 6 Avril, parmi les initiateurs de l'insurrection de 2011, choisira son nom en r&#233;f&#233;rence &#224; cette gr&#232;ve de Mahalla.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, il y a une vraie tradition ouvri&#232;re en &#201;gypte, comme en Tunisie d'ailleurs, mais sous des formes diff&#233;rentes. Il y a dans les syndicats des militants de gauche, des communistes souvent ; cette histoire militante remonte aux ann&#233;es 1940 et ne s'est jamais perdue malgr&#233; la r&#233;pression. Comme je l'ai dit, Nasser avait un rapport ambivalent avec les forces de gauche : il a mis en prison les militants communistes (et des autres courants de la gauche), mais &#224; certains moments leur a aussi donn&#233; des postes au sein de l'appareil d'&#201;tat (notamment apr&#232;s l'auto-dissolution du Parti communiste &#233;gyptien en 1965). Il y a toujours eu un discours subversif de gauche, localement, dans la presse, et parfois m&#234;me dans le parti unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est de la d&#233;cennie qui pr&#233;c&#232;de Tahrir, les multiples vagues de gr&#232;ves, occupations et manifestations ouvri&#232;res participeront &#224; cr&#233;er un climat de contestation centr&#233; sur la lutte des classes, et qui s'articulera avec le mouvement anti-Moubarak. &#201;videmment, la r&#233;pression sera rude, mais les travailleurs obtiendront gain de cause sur certaines de leurs revendications, comme des augmentations significatives de salaires. En f&#233;vrier 2011, les gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales et illimit&#233;es des ouvriers dans tout le pays &#8211; notamment &#224; Mahalla et &#224; Port-Sa&#239;d li&#233; au canal de Suez &#8211; en soutien aux manifestants de la capitale, joueront, je pense, un r&#244;le-cl&#233; dans la chute du pr&#233;sident Moubarak. H&#233;las, les m&#233;dias en ont peu parl&#233; puisqu'ils ont focalis&#233; l'attention sur les &#233;tudiants, les intellectuels et sur Tahrir au d&#233;triment de ce qui se passait dans les autres villes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Dans les ann&#233;es 2000, quel &#233;tait l'&#233;tat des partis de gauche nass&#233;riens et marxistes tels que le Parti communiste &#233;gyptien, les Socialistes r&#233;volutionnaires, Al Karama ? Tu as &#233;voqu&#233; le fait qu'ils participaient aux mobilisations ouvri&#232;res. Que repr&#233;sentaient-ils en termes de base sociale ? &#201;taient-ils en mesure d'organiser la contestation ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Une des caract&#233;ristiques de la gauche &#233;gyptienne depuis les ann&#233;es 1940 c'est sa division. La vie du mouvement communiste &#233;gyptien est jalonn&#233;e de scissions. Il faut rappeler aussi que sous Nasser le champ d'action &#233;tait tr&#232;s limit&#233;. Le Parti communiste &#233;gyptien s'est reconstitu&#233; apr&#232;s la disparition de Nasser mais dans la clandestinit&#233; (jusqu'en 2011) et dans l'exil. Apr&#232;s son auto-dissolution en 1965, la plupart des cadres communistes s'&#233;taient int&#233;gr&#233;s dans les instances de l'Union socialiste arabe, le parti unique. Puis, en 1973, Sadate ouvre le syst&#232;me politique et cr&#233;e trois plateformes : une avec le parti officiel, une de droite et une de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche, Tagammou' (Rassemblement), va regrouper assez largement la gauche nass&#233;rienne et marxiste qui, dans les ann&#233;es 1970 et 1980, aura une vraie influence dans certaines cat&#233;gories ouvri&#232;res et paysannes. L'implantation paysanne du Tagammou' se d&#233;veloppera par exemple dans la lutte contre les attaques de la r&#233;forme agraire par le r&#233;gime Moubarak. Cependant, cette influence va progressivement s'&#233;tioler lorsque le Tagammou' op&#232;re un rapprochement avec le r&#233;gime dans les ann&#233;es 1980 au nom de la lutte contre l'islamisme politique. Il finira par compl&#232;tement se discr&#233;diter lorsqu'il refusera d'appeler aux manifestations du 25 Janvier [2011], sous pr&#233;texte que cette date est celle de la journ&#233;e de la police ! Dans les ann&#233;es 2000, Tagammou' &#233;tait un parti d&#233;pass&#233;, sujet &#224; de nombreuses scissions, et dont les seuls &#233;lus parlementaires &#233;taient nomm&#233;s par Moubarak (car le pr&#233;sident a le droit de nommer un certain nombre de d&#233;put&#233;s). Il y a bien s&#251;r d'autres forces de gauche mais elles restent marginales en tant qu'organisations ; c'est davantage &#224; titre individuel que leurs militants vont avoir un impact au sein de collectifs plus larges. Ils vont cofonder des coalitions, s'investir dans les diff&#233;rents centres de d&#233;fense des droits humains, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m'am&#232;ne &#224; pr&#233;ciser un point. En &#201;gypte, comme dans d'autres pays arabes, la &#171; gestion &#187; des forces politiques est dans les mains des moukhabarat (services de renseignement). Leur fonction ne se r&#233;duit pas &#224; la r&#233;pression, ils s'immiscent dans les affaires int&#233;rieures des partis qui se forment pour y susciter des scissions. Ils sont de ce fait en partie responsable de la difficult&#233; &#224; voir &#233;merger un parti repr&#233;sentatif. Les partis n&#233;gocient d'ailleurs directement avec les moukhabarat sur des questions relatives &#224; leurs activit&#233;s politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Est-ce que les intellectuels de gauche parviennent s'exprimer, &#224; faire circuler leurs id&#233;es, dans la p&#233;riode de Moubarak, dans la presse par exemple ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Oui, la presse &#233;gyptienne &#233;tait relativement libre surtout dans les ann&#233;es 2000 contrairement &#224; ce que l'on pourrait penser. Il y avait certes des lignes rouges &#224; ne pas d&#233;passer, mais les intellectuels de la gauche &#233;gyptienne intervenaient r&#233;guli&#232;rement dans la presse, m&#234;me dans Al Ahram qui est l'un des plus vieux journaux arabes et qui &#233;tait sous le contr&#244;le du minist&#232;re de l'information. Pour les &#233;crivains contestataires, il y avait une ambigu&#239;t&#233; cependant puisqu'ils &#233;taient pay&#233;s par l'&#201;tat, ce qui faisait d'eux des fonctionnaires d'&#201;tat d'un certain point de vue. La question est &#233;pineuse, comment &#234;tre compl&#232;tement libre de ses propos lorsque l'on d&#233;pend mat&#233;riellement de l'&#201;tat ? Ce n'est pas &#233;vident, et c'est une des raisons qui conduisent des intellectuels arabes &#224; s'exiler. Aussi, les ann&#233;es 2000 voient l'&#233;mergence de m&#233;dias ind&#233;pendants comme Al Masry Al Youm en 2004 et Shorouq en 2009 qui favoriseront la circulation d'analyses critiques du r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : &#192; partir de la fin des ann&#233;es 1990, se d&#233;veloppent en &#201;gypte des coalitions, des collectifs et des ONGs qui initient de nouvelles pratiques d'action collective. On peut citer le Groupe du 09 Mars pour les libert&#233;s acad&#233;miques, le Centre Hicham Moubarak pour le droit, le Centre &#233;gyptien pour les droits sociaux et &#233;conomiques (ECESR), le Mouvement du 6 avril et Kefaya (Assez). Ces espaces r&#233;unissent des militants de tous bords : lib&#233;raux, nass&#233;riens, communistes et islamistes. Qui sont les acteurs de cette galaxie militante ? Quelles sont leurs relations avec les partis traditionnels de la gauche nass&#233;rienne et marxiste (ou marxisante) ? Quels types de mobilisation ont-ils organis&#233; dans les ann&#233;es 2000 ? Quels liens entretiennent-ils avec les classes ouvri&#232;res et rurales ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Je pense que ce qui a &#233;t&#233; important dans tous ces mouvements qui se sont d&#233;velopp&#233;s c'est d'avoir regroup&#233; des militants d'horizons divers et, qui plus est, une nouvelle g&#233;n&#233;ration de militants. &#192; titre d'exemple, le Centre Hicham Moubarak, tenu par de vieux militants marxistes, &#233;tait un lieu formidable situ&#233; au centre-ville du Caire qui permettait &#224; beaucoup de gens de se rencontrer et de travailler ensemble. En 2004, la campagne Kefaya (Assez) contre le projet de Moubarak de mettre son fils &#224; la succession, ouvre un espace militant bouillonnant qui r&#233;unit des centaines d'intellectuels et d'activistes. Partant du refus du pouvoir h&#233;r&#233;ditaire rejet&#233; par la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne, Kefaya a permis de cristalliser tous les m&#233;contentements. C'est la premi&#232;re fois qu'on a eu une contestation qui d&#233;passait le stade des revendications sociales et qui remettait en cause la l&#233;gitimit&#233; du chef d'&#201;tat. Et puis, dans Kefaya, les jeunes Fr&#232;res musulmans ont rencontr&#233; pour la premi&#232;re fois des marxistes, des nass&#233;riens&#8230; Cette d&#233;cennie militante va cr&#233;er le ciment de la R&#233;volution de 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du reste, ces militants se liaient aux luttes des ouvriers : piquets de gr&#232;ve, occupations d'usines &#224; Mahalla, manifestations, etc. Ce qui n'est d'ailleurs pas &#233;tonnant : ce type de jonction militante remonte aux ann&#233;es 1940, avec la constitution du Comit&#233; national des ouvriers et des &#233;tudiants en 1946. En toute logique, on verra les militants des centres des droits humains et sociaux d&#233;fendre sans frais les ouvriers dans les tribunaux, couvrir leurs luttes dans la presse, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, il faut faire remarquer combien ces ann&#233;es 2000 &#233;taient une p&#233;riode b&#233;nie quand on la compare au contexte actuel. On n'imagine pas tous ces groupes que tu cites fonctionner aujourd'hui&#8230; C'est terrible &#224; dire. Deux facteurs l'expliquent. D'une part, les pressions &#233;tasuniennes : nous &#233;tions au lendemain de la guerre d'Irak justifi&#233;e par l'imp&#233;ratif de &#171; d&#233;mocratiser &#187; les &#201;tats arabes dans le cadre du &#171; nouveau Moyen-Orient &#187; que souhaitait fa&#231;onner l'administration Bush. Il fallait donc que cela paraisse cr&#233;dible, c'est pourquoi les &#201;tats-Unis ont pouss&#233; &#224; un moment donn&#233; en faveur d'un minimum de libert&#233; politique en &#201;gypte. D'autre part, il existait tr&#232;s certainement des dissensions au sein de l'appareil d'&#201;tat &#233;gyptien ; ne voyant pas d'un bon oeil la succession de Moubarak, il est probable que l'arm&#233;e ait laiss&#233; se d&#233;velopper la contestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : En 2010, l'affaire Khaled Said brise le silence sur un ph&#233;nom&#232;ne end&#233;mique, celui de la terreur polici&#232;re. Terreur qui ne se limite plus &#224; la r&#233;pression des travailleurs mobilis&#233;s ou aux militants : elle s'installe dans le quotidien de tout un chacun. La mort de Khaled Said, jeune homme de la classe moyenne &#233;duqu&#233;e, &#233;tranger &#224; toute activit&#233; politique, et dont l'image du corps mutil&#233; fut post&#233;e sur les r&#233;seaux sociaux par sa famille, a fortement retenti dans le pays. Le collectif &#171; Kolena Khaled Said &#187; (Nous sommes tous Khaled Said) se forme. Il fera partie des initiateurs de la manifestation du 25 Janvier ; date symbolique puisqu'elle correspondait &#224; la journ&#233;e de la police. Peut-on revenir un peu sur ce r&#233;gime de la terreur ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Tu te souviens du mot d'ordre en 2011 &#171; &#8216;Aysh, Horia, &#8216;Adala eigtema'iya &#187; (Pain, Libert&#233;, Justice sociale), et bien Horia ce n'est pas la d&#233;mocratie, c'est la libert&#233; ; l'aspiration &#224; la libert&#233; dans un environnement o&#249; le pouvoir policier fait r&#233;gner la terreur. En Tunisie, Mohammad Bouazizi n'&#233;tait pas un opposant politique&#8230; Ce qu'il y a de commun dans la plupart des soci&#233;t&#233;s arabes, c'est ce caract&#232;re oppressif de la police, vis-&#224;-vis de tout le monde, mais en premier lieu la jeunesse populaire, et qui se manifeste de fa&#231;on totalement arbitraire. Les jeunes sont sans arr&#234;t contr&#244;l&#233;s, harcel&#233;s, tabass&#233;s. &#192; ce propos, il y a ce dicton en &#201;gypte qui dit &#171; Lorsque les policiers t'am&#232;nent au commissariat, d'abord ils te battent, ensuite ils t'interrogent &#187;, alors bon &#231;a d&#233;pend de la couche sociale &#224; laquelle tu appartiens, mais tout de m&#234;me, on est dans un pays tr&#232;s jeune. D'o&#249; l'ampleur qu'a pris l'affaire Khaled Said, il est le symbole du sort qui guette tout jeune &#233;gyptien. Je pense que ce rejet de l'arbitraire de la police &#8211; ou plut&#244;t de l'arbitraire de l'&#201;tat &#8211; a &#233;t&#233; un des &#233;l&#233;ments d&#233;terminants de cette r&#233;volte. L'arbitraire de l'&#201;tat c'est pour le citoyen de ne disposer d'aucun droit, sauf si tu es pistonn&#233;, c'est-&#224;-dire si tu fais partie des couches poss&#233;dantes, que tu as des r&#233;seaux. Il y a des similitudes avec l'Ancien r&#233;gime en France : on pense que les pauvres n'ont pas de droits, voire m&#234;me qu'ils ne sont pas humains. Il y avait eu une vice-pr&#233;sidente au Conseil d'&#201;tat qui avait affirm&#233; qu'on ne pouvait pas donner le droit de vote &#224; tout le monde parce que les gens sont b&#234;tes, analphab&#232;tes, pauvres&#8230; Il y a un profond m&#233;pris qui &#233;voque vraiment l'Ancien r&#233;gime. Les dirigeants pensent n'avoir aucun compte &#224; rendre. Car, en d&#233;finitive, la police n'est pas une institution s&#233;par&#233;e du pouvoir ou du syst&#232;me politique, elle est son instrument arm&#233;, elle d&#233;fend un syst&#232;me dans lequel les citoyens doivent ob&#233;ir et se taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m'am&#232;ne &#224; &#233;voquer le ph&#233;nom&#232;ne des Ultras, les supporters de football des diff&#233;rents clubs locaux, notamment les deux clubs du Caire Al Ahly et Zamalek, et qui vont jouer un r&#244;le important en 2011. Ces supporters sont en g&#233;n&#233;ral des jeunes hommes issus des classes populaires et moyennes, qui ont eu r&#233;guli&#232;rement &#224; s'affronter &#224; la police apr&#232;s les matchs de foot. C'est ce qui va les rendre particuli&#232;rement efficaces en 2011 face &#224; la Baltaguia (milice du r&#233;gime) envoy&#233;es pour mater les manifestants de Tahrir. Avec les Fr&#232;res musulmans, ils sont les seuls &#224; avoir une exp&#233;rience collective de la violence polici&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Les chercheuses Maha AbdelRahman[2] et Reem Abou-El-Fadl[3] d&#233;montrent que le processus contestataire qui a abouti au 25 Janvier s'enracine dans les manifestations en soutien &#224; la seconde intifada palestinienne et contre l'invasion &#233;tasunienne de l'Irak. Or, les r&#233;voltes de 2011 sont souvent lues comme &#233;tant des contestations sociales et d&#233;mocratiques. Peux-tu nous dire quelle place tenaient la question nationale arabe et la Palestine dans l'insurrection de 2011 ? Et quel rapport ont-elles avec la &#171; dignit&#233; &#187; qui faisait partie des mots d'ordre des manifestants ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : D'abord, il faut rappeler que l'&#201;gypte a sign&#233; un trait&#233; de paix avec Isra&#235;l il y a plus de quarante ans, et que pour autant il n'y a pas de normalisation au sens r&#233;el du terme. Les &#201;gyptiens ne se rendent pas en Isra&#235;l, et les Isra&#233;liens qui viennent sont en nombre tr&#232;s limit&#233;. Les intellectuels et les artistes &#233;gyptiens boycottent Isra&#235;l. Cette question reste importante. Elle rel&#232;ve en effet de quelque chose qui est de l'ordre de la dignit&#233; des &#201;gyptiens, de la dignit&#233; arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne fait pas de doute que le rejet de la normalisation avec Isra&#235;l faisait partie du mouvement anti-Moubarak. Nombre de militants de Kefaya viennent des r&#233;seaux constitu&#233;s durant les mobilisations en soutien &#224; la seconde intifada et contre la guerre en Irak. Il faut ajouter &#224; cela la guerre de Gaza de 2008, au cours de laquelle il y avait eu des connexions entre les militants de gauche et les Fr&#232;res pour venir en aide aux Palestiniens de Gaza. Moubarak avait ferm&#233; le passage de Rafah au moment de la premi&#232;re attaque isra&#233;lienne, et la mobilisation l'avait contraint &#224; le r&#233;ouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les manifestations &#224; Tahrir, on a entendu ce slogan tr&#232;s parlant &#171; Ya Moubarak ya gaban ya &#8216;ameel al amerikan &#187; (Moubarak le trouillard, collabo des Am&#233;ricains). Les nombreux portraits de Nasser brandis &#224; Tahrir ont aussi un rapport avec cette question, ils exprimaient les aspirations aux r&#233;formes sociales et la fid&#233;lit&#233; &#224; la cause arabe. Aussi, le 13 mai 2011, pour comm&#233;morer la Nakba, un gigantesque rassemblement aux couleurs du drapeau palestinien s'est tenu &#224; Tahrir, il r&#233;unissait des centaines de milliers de manifestants. Puis, au mois d'ao&#251;t 2011, l'ambassade d'Isra&#235;l est attaqu&#233;e. Une foule immense a saccag&#233; les locaux, jet&#233; et d&#233;truit les documents qui s'y trouvaient. Cela a contraint la repr&#233;sentation diplomatique isra&#233;lienne &#224; se d&#233;placer dans un lieu d&#233;sormais tenu secret. Dans mes discussions de l'&#233;poque avec les jeunes diplomates, qui en g&#233;n&#233;ral &#233;taient descendus &#224; Tahrir, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; de constater que parmi les &#233;l&#233;ments qui causaient la haine de Moubarak, il y avait justement cet alignement sur les &#201;tats-Unis, l'absence de souverainet&#233; nationale et l'abandon du r&#244;le r&#233;gional de l'&#201;gypte au profit de l'Arabie saoudite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : La chute de Moubarak est rapidement suivie d'un processus &#233;lectoral. Le champ politique ayant horreur du vide, deux forces organis&#233;es, centralis&#233;es et ancr&#233;es dans la soci&#233;t&#233; se sont impos&#233;es : l'arm&#233;e et les Fr&#232;res musulmans. Face &#224; elles, les collectifs de gauche qui ont montr&#233; une r&#233;elle efficacit&#233; &#224; mobiliser n'ont pas &#233;t&#233; en mesure de se constituer en troisi&#232;me force politique. Le nass&#233;rien Hamdin Sabahi et l'islamiste ind&#233;pendant Abdel Moneim Aboul Foutouh, proches des coalitions initiatrices de Tahrir, sont arriv&#233;s troisi&#232;me et quatri&#232;me au scrutin pr&#233;sidentiel. Pourquoi Sabahi et Aboul Foutouh n'ont-ils pas envisag&#233; une alliance en amont ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais d'abord faire une remarque sur les partis politiques de gauche, et qui ne concerne pas seulement l'&#201;gypte. Globalement dans les ann&#233;es 1960 et 1970, dans le monde arabe, il y avait des forces organis&#233;es, les nationalistes arabes (baathistes ou nass&#233;riens), les communistes, et ils avaient un corpus id&#233;ologique et programmatique tr&#232;s clair. Ce qui va appara&#238;tre &#224; partir de 2011, et on y reviendra, c'est une confusion sur ce qu'on veut faire, sinon ce r&#234;ve de revenir au nass&#233;risme mais qui n'a pas de sens parce que le monde a chang&#233;. Ce qui faisait la force de 2011 &#8211; les coalitions tr&#232;s larges sur les plans id&#233;ologique et organisationnel, au fonctionnement horizontal, difficile &#224; r&#233;primer, etc &#8211; constituait &#233;galement la faiblesse du mouvement. Ils n'ont pas eu le temps de former des partis influents (on ne peut les cr&#233;er du jour au lendemain). C'est ce qui va peser en 2011, ce sera un rude handicap. Ainsi, les Fr&#232;res musulmans seront la seule force organis&#233;e, centralis&#233;e, d&#233;sireuse de prendre le pouvoir. Et tandis que les coalitions que nous avons &#233;voqu&#233;es, et auxquelles participaient &#233;galement les jeunes Fr&#232;res, &#233;taient &#224; Tahrir, la direction des Fr&#232;res, elle, n&#233;gociait d&#233;j&#224; l'apr&#232;s avec les moukhabarat et l'arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sujet de Sabahi et Aboul Foutouh, l'impossible alliance trouve, il me semble, son explication premi&#232;re dans la volont&#233; pour chacun d'&#234;tre le leader unique de la R&#233;volution. Ensuite, il faut tenir compte de la grande m&#233;fiance de la gauche &#233;gyptienne vis-&#224;-vis des islamistes. Bien que Aboul Foutouh venait de la branche r&#233;formatrice et lib&#233;rale des Fr&#232;res &#8211; celle-l&#224; m&#234;me qui avait nou&#233; des liens avec les militants de gauche &#8211; mon sentiment est que la gauche le consid&#233;rait comme un sous-marin des Fr&#232;res musulmans. Sabahi et Aboul Foutouh, consid&#233;r&#233;s comme &#233;tant les candidats de la R&#233;volution, ont cumul&#233; &#224; eux deux environ 38% des votes au scrutin des &#233;lections de 2012, soit bien devant Mohammad Morsi, le candidat des Fr&#232;res et Ahmad Shafik, le candidat de l'appareil d'&#201;tat, chacun ayant recueilli un peu moins de 25% des votes. Ainsi, bien que les Fr&#232;res &#233;taient la principale force politique du pays, ils &#233;taient loin de repr&#233;senter la majorit&#233;, surtout dans le contexte de 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on compare ce qui s'est pass&#233; dans le monde arabe aux grandes r&#233;volutions qu'a connues le XXe si&#232;cle, il faut remarquer qu'il n'existait (et qu'il n'existe toujours pas) dans le monde arabe ni parti politique, ni id&#233;ologie capable de mobiliser les masses (comme en Russie en 1917 ou en Iran en 1978-1979) pour briser l'ancien appareil d'&#201;tat et en &#233;difier un nouveau, autrement dit pour faire du pass&#233; table rase. C'est un constat. Certains le regretteront, d'autres s'en r&#233;jouiront, mais c'est une r&#233;alit&#233; qui ne changera pas dans les ann&#233;es qui viennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La victoire repr&#233;sent&#233;e par le d&#233;part du pr&#233;sident Moubarak ne marquait pas la disparition de l'&#201;tat ancien. La r&#233;forme en profondeur de celui-ci, notamment du minist&#232;re de l'int&#233;rieur, et la r&#233;ponse aux aspirations de justice sociale de la population n&#233;cessitaient une strat&#233;gie &#224; court et moyen terme. Or, non seulement les forces d'opposition ont &#233;t&#233; incapables de formuler un programme r&#233;aliste &#8211; au-del&#224; de l'invocation incantatoire du mod&#232;le nass&#233;rien &#8211; mais elles n'ont pas su d&#233;finir une strat&#233;gie de transformation progressive de l'appareil &#233;tatique qui aurait permis d'&#233;purer les principaux responsables de l'ancien r&#233;gime tout en &#171; amnistiant &#187; les autres. Je le r&#233;p&#232;te, l'absence de programme d&#233;fini &#233;tait &#224; la fois une des forces et des faiblesses du mouvement de janvier-f&#233;vrier 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Groupe politique fond&#233; en 1928, sans doute le plus organis&#233; d'&#201;gypte et avec une solide base populaire, les Fr&#232;res musulmans ont acc&#233;d&#233; au pouvoir en 2012, pendant un an et demi. Quel bilan peut-on faire de leur mandat ? Quelles ont &#233;t&#233; leurs principales erreurs ? Quelles &#233;taient leurs relations avec l'arm&#233;e ? Et avec les collectifs de la gauche &#233;gyptienne ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Ce qu'il ressort du mandat des Fr&#232;res musulmans c'est leur grande na&#239;vet&#233; politique. Nous avons vu comme les Fr&#232;res, surtout les jeunes parmi eux, ont particip&#233; &#224; organiser la contestation anti-Moubarak tout au long des ann&#233;es 2000, main dans la main avec les militants nass&#233;riens, communistes et lib&#233;raux, dans le cadre de Kefaya, de la Conf&#233;rence contre l'imp&#233;rialisme et le sionisme, etc. Lorsqu'ils gagnent les &#233;lections en 2012, leur direction consid&#232;re qu'ils ont le pouvoir et qu'ils n'ont plus besoin des composantes &#233;parpill&#233;es de la R&#233;volution, alors m&#234;me que Morsi n'a obtenu qu'un quart des suffrages. C'est une erreur majeure. Face &#224; leur isolement grandissant, ils vont tenter dans les derni&#232;res semaines du r&#232;gne de Morsi un rapprochement avec certains salafistes, mais la majorit&#233; de ce courant soutenue par les Saoudiens se prononcent contre eux. Or, s'ils avaient travaill&#233; &#224; poursuivre ce qui avait port&#233; ses fruits, &#224; savoir approfondir l'articulation avec les coalitions initiatrices de Tahrir, peut-&#234;tre que l'issue aurait &#233;t&#233; diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une remarque s'impose ici. Les Fr&#232;res sont incontestablement une force r&#233;actionnaire, lib&#233;rale sur le plan &#233;conomique, avec des tendances autoritaires. Le probl&#232;me pos&#233; aux forces de gauche est qu'il n'existe pas de d&#233;mocratie sans leur inclusion dans le jeu politique, &#224; condition que cette inclusion n'aboutisse pas &#224; leur h&#233;g&#233;monie. Le chemin pris par la Tunisie montre qu'il y a une mani&#232;re de se sortir de ce dilemme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi revenir sur les relations des Fr&#232;res et de l'arm&#233;e. Les Fr&#232;res ont une longue exp&#233;rience de la n&#233;gociation avec les autorit&#233;s, il appara&#238;t pourtant qu'ils n'ont pas tellement &#233;tudi&#233; les le&#231;ons du pass&#233;&#8230; En tout &#233;tat de cause, ils ont &#233;t&#233; tromp&#233;s par le Conseil supr&#234;me des forces arm&#233;es (CSFA), et par Sissi en particulier. Mais la politique consiste justement &#224; savoir identifier la nature des relations avec les autres forces, militaires et politiques. Les Fr&#232;res &#233;taient convaincus qu'ils avaient une caution &#233;tasunienne parce qu'ils avaient d&#233;velopp&#233; des relations amicales avec les &#201;tats-Unis &#8211; notamment du fait qu'ils n'avaient pas remis en cause la paix sign&#233;e avec Isra&#235;l &#8211; et qu'ils avaient d'excellents rapports avec l'ambassadrice. N&#233;anmoins, leur vision des relations entre l'arm&#233;e et les &#201;tats-Unis &#233;taient tr&#232;s primaire. Ils &#233;taient convaincus que les &#201;tats-Unis ne permettraient pas le coup d'&#201;tat, sans se rendre compte qu'il y a diff&#233;rents centres de pouvoir aux &#201;tats-Unis&#8230; Je pense que les militaires &#233;tasuniens ne leur &#233;taient pas favorables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'au bout les Fr&#232;res n'ont pas cru en la possibilit&#233; d'un coup d'&#201;tat militaire. &#192; quelques jours pr&#232;s, juste apr&#232;s la manifestation du 30 juin 2013, ils auraient pu essayer de faire marche arri&#232;re, de n&#233;gocier&#8230; Rached Ghannouchi, l'actuel pr&#233;sident du Parlement tunisien et chef historique de Ennahda, m'avait confi&#233; au d&#233;but de l'ann&#233;e 2013, avant le coup d'&#201;tat en &#201;gypte, que m&#234;me avec 50% des voix (ce que n'avaient pas les Fr&#232;res), lorsque l'on a contre soi l'arm&#233;e, les milieux des affaires, les intellectuels et les partenaires internationaux, on ne peut imposer sa volont&#233;. Il faut toutefois rappeler que sous Morsi, la presse &#233;tait libre, les partis pouvaient manifester, les organisations internationales (Amnesty, Human Rights Watch, etc) avaient des bureaux ouverts au Caire. Les Fr&#232;res musulmans ont cri&#233; victoire trop t&#244;t, estimant que l'affaire &#233;tait jou&#233;e avec le vote d&#233;mocratique&#8230; La suite tragique nous la connaissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : En juillet 2013, l'arm&#233;e op&#232;re un coup d'&#201;tat contre Morsi abr&#233;geant le mandat des Fr&#232;res musulmans. Ce coup d'&#201;tat avait &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233; de ce qui est consid&#233;r&#233; comme &#233;tant la plus grande manifestation jamais vue en &#201;gypte. Dans quelle mesure l'arm&#233;e a-t-elle favoris&#233; l'organisation de cette manifestation ? Pourquoi des segments significatifs de la gauche et de la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne ont accueilli positivement l'intervention de l'arm&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : La campagne Tamarod (R&#233;bellion) qui a organis&#233; la manifestation du 30 juin 2013 et recueilli soi-disant des millions de signatures appelant &#224; la destitution de Morsi est directement soutenue par l'arm&#233;e et la police. Il y avait bien s&#251;r un puissant mouvement populaire contre les Fr&#232;res musulmans, mais il a &#233;t&#233; manipul&#233; par les moukhabarat et l'arm&#233;e dont l'objectif &#233;tait de s'emparer du pouvoir et d'en finir avec la R&#233;volution. Les composantes initiatrices de Tahrir &#233;taient tr&#232;s mobilis&#233;es dans le mouvement anti-Morsi. &#192; l'&#233;poque, on pouvait palper le fort sentiment de rejet &#224; l'&#233;gard des Fr&#232;res dans la soci&#233;t&#233;&#8230; C'&#233;tait quelque chose de pr&#233;gnant. Dans les discours, nombre de personnes affirmaient que les Fr&#232;res voulaient transformer l'identit&#233; de l'&#201;gypte ; on opposait l'islamisme des Fr&#232;res au nationalisme &#233;gyptien. Par ailleurs, le rejet de Morsi allait grandissant parce que les gens en avaient assez du d&#233;sordre continu. En 2013, cela faisait deux ans que l'&#201;gypte &#233;tait travers&#233;e de vagues de soul&#232;vements, rassemblements, gr&#232;ves, c'est-&#224;-dire d'une &#233;nergie extraordinaire, tr&#232;s cr&#233;ative. Mais l'instabilit&#233; peut &#233;galement devenir ing&#233;rable dans le quotidien. Les &#201;gyptiens sont majoritairement pauvres, ils ont besoin de travailler, de survivre, ils ont besoin du tourisme. Nombreux souhaitaient le retour &#224; la stabilit&#233;. Au passage, le sentiment de chaos sous le mandat des Fr&#232;res musulmans a tr&#232;s probablement &#233;t&#233; aliment&#233; par l'arm&#233;e et la police qui &#233;taient dans une logique de sabotage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l'arm&#233;e op&#232;re le coup d'&#201;tat le 3 juillet 2013, elle n'instaure pas directement une dictature militaire. En cela ce n'est pas un coup d'&#201;tat au sens chilien. Les militaires laissent d'abord se constituer un nouveau cabinet qui prend le relais des Fr&#232;res ; Mohammad El-Baradei, prix nobel de la paix, est nomm&#233; vice-pr&#233;sident. La com&#233;die ne durera pas longtemps puisque, le mois suivant, El-Baradei pr&#233;sentera sa d&#233;mission &#224; la suite du massacre de Rabaa par les militaires, le plus grand massacre urbain depuis Tien'anmen. Il faudra environ deux ans pour que l'arm&#233;e r&#233;v&#232;le sans artifice ce qu'elle a mis en place : une dictature militaire pure et simple. Dans ce laps de temps, il y avait encore des manifestations, une presse relativement libre, et c'est progressivement que Sissi musellera toute expression politique alternative, qu'elle soit islamiste ou de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Abordons pour terminer la dictature militaire en place depuis 2013. Deux traits la caract&#233;risent : d'une part, une r&#233;pression qui n'a pas de pr&#233;c&#233;dent dans l'histoire du pays, d'autre part une multiplicit&#233; de projets &#233;conomiques qui contraste avec l'inaction de Moubarak. Cette &#233;quation entre terreur sociale et chantiers pharahoniques peut-elle encore longtemps assurer la stabilit&#233; du r&#233;gime de AbdelFatah Al Sissi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Ce qui est frappant dans cette s&#233;quence ouverte en 2013, c'est la place grandissante de l'arm&#233;e dans la structure du capitalisme &#233;gyptien. Nous avons discut&#233; en d&#233;but d'entretien de la sp&#233;cificit&#233; du capitalisme &#233;gyptien o&#249; &#201;tat, arm&#233;e et secteur priv&#233; sont profond&#233;ment imbriqu&#233;s depuis les ann&#233;es 1950. Cette configuration est toujours vraie &#224; ceci pr&#232;s qu'&#224; pr&#233;sent l'&#233;conomie militaire s'est &#233;tendue de fa&#231;on in&#233;dite. Et les grands projets sont justement ce qui facilite cette expansion : le second Canal de Suez (dont on peut douter de l'utilit&#233;) et la construction de la nouvelle capitale en particulier ont des retomb&#233;es &#233;conomiques consid&#233;rables. Elles font travailler des centaines de milliers d'ouvriers. Et puis, &#224; mon avis, ces projets permettent &#233;galement de renforcer le contr&#244;le sur les officiers, puisque tirant de plus en plus de b&#233;n&#233;fices de cette &#233;conomie, ils deviennent moins enclins &#224; la s&#233;dition. L'arm&#233;e a de fait toujours &#233;t&#233; un &#233;l&#233;ment de promotion sociale, mais maintenant elle est un moyen d'enrichissement pour nombre d'officiers. Ces consid&#233;rations mat&#233;rielles sont essentielles pour comprendre le consentement autour de Sissi dans l'appareil d'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre c&#244;t&#233;, la popularit&#233; r&#233;elle de Sissi lorsqu'il prend le pouvoir se d&#233;grade rapidement. Ce qui l'&#233;branle en premier c'est la d&#233;cision de Sissi de c&#233;der &#224; l'Arabie saoudite les &#238;les strat&#233;giques de Tiran et Sanafir situ&#233;es dans la mer Rouge. Cette d&#233;cision lui vaut de fortes critiques dans l'opinion publique qui consid&#232;re qu'il y a l&#224; une atteinte &#224; la souverainet&#233; de l'&#201;gypte, et une opposition du Conseil d'&#201;tat et du Tribunal administratif &#233;gyptien. Malgr&#233; le m&#233;contentement, il c&#233;dera les &#238;les en 2017. Par ailleurs, le niveau de vie a consid&#233;rablement chut&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, puisque Sissi parvient &#224; faire aboutir les r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales que Moubarak n'a jamais men&#233;es : laisser flotter la livre &#233;gyptienne, diminuer les aides aux produits subventionn&#233;s, etc. Aussi, en septembre 2019, un homme d'affaire &#233;gyptien exil&#233; en Espagne d&#233;fraie la chronique via des vid&#233;os o&#249; il d&#233;nonce, preuves &#224; l'appui, la corruption au sein de l'arm&#233;e. Cela suffira &#224; agiter le pays d'un souffle de r&#233;voltes comme il n'y en avait plus eu depuis 2011. Quelques milliers d'&#201;gyptiens d&#233;fieront courageusement l'interdiction de manifester, mais la r&#233;pression sera des plus brutales. On parle de disparitions, tortures et emprisonnements dans des conditions qui conduisent &#224; la mort&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le pouvoir de Sissi ne tient quasiment que par la r&#233;pression, on compte plus de 60 000 prisonniers politiques. Et c'est une r&#233;pression folle, f&#233;roce, sans limite, qui ne correspond m&#234;me plus au besoin de stabilit&#233; du r&#233;gime. Elle traduit d'une certaine fa&#231;on la crainte du r&#233;gime, sa faiblesse. J'aimerais croire qu'il y a des segments au sein de l'arm&#233;e qui se rendent compte de l'inutilit&#233; d'une telle brutalit&#233;, et m&#234;me de sa dimension contre-productive. En &#233;tant un tant soit peu pragmatique, ils devraient savoir qu'ils peuvent assurer une continuit&#233; de leur pouvoir sans cette r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propos recueillis par Aya Khalil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Photo credit : Chris Hondros, 10 f&#233;vrier 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Cf. LONGUENESSE Elisabeth, MONCIAUD Didier, &#171; Syndicalismes &#233;gyptiens. Luttes nationales, corporatismes et contestation &#187;, in BATTESTI Vincent, IRETON Fran&#231;ois ss dir., L'Egypte au pr&#233;sent. Inventaire d'une soci&#233;t&#233; avant r&#233;volution, Actes Sud, Sindbad, 2011, pp.367-384,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] ABDELRAHMAN Maha, Egypt's Long Revolution, Routledge, 2014&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] ABOU EL-FADL Reem ss dir., Revolutionary Egypt : Connecting Domestic and International Struggles, Routlegde, 2015&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Liban : un soul&#232;vement populaire qui remet tout (ou presque) &#224; plat</title>
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		<dc:creator>Aya Khalil</dc:creator>


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&lt;p&gt;Jeudi 17 octobre, en d&#233;but de soir&#233;e, quelques rassemblements sporadiques &#233;closent ici et l&#224; dans les rues de Beyrouth en r&#233;action &#224; l'annonce d'une taxe sur les appels via l'application WhatsApp. En quelques heures, les rangs des manifestants grossissent. Ils deviennent des dizaines de milliers, dans tous les quartiers de Beyrouth, toutes les villes du pays, et parmi toutes les communaut&#233;s. L'explosion populaire semble &#234;tre partie pour s'installer dans la dur&#233;e. &#192; bien des &#233;gards, elle (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/arton40925-2141d.jpg?1782045260' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Jeudi 17 octobre, en d&#233;but de soir&#233;e, quelques rassemblements sporadiques &#233;closent ici et l&#224; dans les rues de Beyrouth en r&#233;action &#224; l'annonce d'une taxe sur les appels via l'application WhatsApp. En quelques heures, les rangs des manifestants grossissent. Ils deviennent des dizaines de milliers, dans tous les quartiers de Beyrouth, toutes les villes du pays, et parmi toutes les communaut&#233;s. L'explosion populaire semble &#234;tre partie pour s'installer dans la dur&#233;e. &#192; bien des &#233;gards, elle constitue une v&#233;ritable bifurcation dans l'histoire de ce pays. &#192; commencer par le fait, qu'au-del&#224; des revendications, la forme m&#234;me qu'elle prend renverse de facto les logiques confessionnelles. Un &#233;v&#233;nement majeur qu'analyse ici Aya Khalil.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/liban-soulevement-populaire/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une r&#233;volte transcommunautaire, nationale et non-partisane&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une superficie comparable &#224; celle de l'&#206;le-de-France, le Liban est un petit pays r&#233;cent form&#233; dans le creuset de l'antagonisme entre nationalisme libanais chr&#233;tien et arabisme, ceci dans le contexte du partage colonial de la r&#233;gion par les puissances fran&#231;aise et anglaise[1]. En un si&#232;cle, ce petit morceau de littoral surplomb&#233; de cha&#238;nes montagneuses a connu bien des bouleversements de toutes sortes : innombrables crises politiques, guerres civile et r&#233;gionale, occupation isra&#233;lienne, tutelle syrienne, vacance gouvernementale, pr&#233;sidentielle, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, ce qui se d&#233;roule pr&#233;sentement rev&#234;t un caract&#232;re in&#233;dit. D'abord du fait de la puissance de la mobilisation populaire qui, loin d'&#234;tre circonscrite aux contours de Beyrouth, s'&#233;tend dans toutes les r&#233;gions du pays, au-del&#224; des clivages territoriaux, politiques et communautaires. &#192; Tripoli, Jbeil, Baalbeck, Beyrouth, Sa&#239;da, Tyr, Nabatieh, m&#234;me son de cloche, m&#234;mes revendications, qui se r&#233;sument dans ces trois sentences : &#233;radication de la corruption et du n&#233;potisme, redistribution des richesses, refondation du syst&#232;me politique (et, subs&#233;quemment, rejet du confessionnalisme[2]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si l'argument du nombre (nombre de manifestants, de gr&#233;vistes, de votants&#8230;) sert souvent de paravent &#224; une antipolitique &#8211; au sens o&#249; il emp&#234;che de penser la politique -, celui-ci ne peut souffrir qu'on l'ignore dans le cas qui nous occupe. Jamais dans l'histoire du Liban une telle explosion populaire n'avait connu cette affluence dans l'ensemble du territoire. Surtout, et c'est l&#224; l'originalit&#233; essentielle de l'&#233;v&#233;nement : les rassemblements ne sont provoqu&#233;s par aucune force politique, ni m&#234;me les r&#233;seaux d'ONGs. Or, jusque l&#224;, seules les organisations politiques pouvaient se targuer de telles d&#233;monstrations de force.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dire donc la surprise que cette dynamique sociale constitua pour les partis et leaders ! Pris de court, chacun tenta plus ou moins habilement de sauver sa l&#233;gitimit&#233; face &#224; ce qui constitue un d&#233;saveu accablant. D'ailleurs, d&#232;s jeudi soir, dans un geste de r&#233;pudiation de l'ensemble du personnel politique, les manifestants mettaient en garde contre toute forme de r&#233;cup&#233;ration aux micros des journalistes des cha&#238;nes de t&#233;l&#233;vision. En outre, l'absence de drapeau partisan ou extra-national dans les rassemblements traduit la volont&#233; imp&#233;rieuse de faire consensus, et d'affirmer l'unit&#233; du mouvement dans une soci&#233;t&#233; historiquement fragment&#233;e par le confessionnalisme et les adh&#233;sions partisanes. Au micro d'Al Jadeed, un manifestant affirmait : &#171; Il y n'a qu'une seule communaut&#233; au Liban, celle des opprim&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gr&#232;ve appel&#233;e pour la journ&#233;e du vendredi par le principal syndicat libanais s'accompagna d'une d&#233;cision &#233;tatique de fermer les institutions publiques par mesure de s&#233;curit&#233;. Juste avant la pri&#232;re du vendredi, les rues &#233;trangement vides de la capitale annon&#231;aient l'ampleur de l'explosion populaire qui allait s'ensuivre. Au milieu des rassemblements, les slogans alternaient entre ceux invent&#233;s sur place pour les affaires domestiques, et d'autres embl&#233;matiques du printemps arabe. Le plus fameux d'entre eux &#8211; &#171; le peuple veut la chute du r&#233;gime &#187; &#8211; scand&#233; avec la m&#234;me rythmique que sur la place Tahrir quelques ann&#233;es auparavant, n'a certes pas perdu de sa charge affective, mais il porte les am&#232;res d&#233;ceptions des exp&#233;riences &#233;gyptienne, libyenne, syrienne ou bahre&#239;nite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ajoutons que dans le contexte libanais, la chute du r&#233;gime est une revendication qui pr&#234;te &#224; discussion du fait que ce r&#233;gime en question n'est pas un bloc monolithe : il est composite et il repose sur une coop&#233;ration fragile entre diff&#233;rents groupes politiques et institutions, eux-m&#234;mes souvent en conflit. Qu'il fasse syst&#232;me, en revanche, ne pose pas le moindre doute, et que ce syst&#232;me soit soutenu par l'alliance entre &#171; les seigneurs de la guerre et les marchands du temple &#187;, du nom de l'illustre ouvrage de Kamal Dib, est une r&#233;alit&#233; suffisamment document&#233;e[3]. C'est &#224; l'aune de ce tableau qu'il faut entendre le slogan &#171; Thawra, thawra ! &#187; (r&#233;volution) repris massivement &#224; Tripoli et &#224; Beyrouth : un v&#233;ritable cri de ralliement contre un syst&#232;me corrompu organis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, le mot d'ordre &#171; Tous, cela signifie tous &#187; refl&#232;te avant tout le sentiment profond de d&#233;fiance &#224; l'&#233;gard des politiques au pouvoir. Pour preuve, trois noms en particulier ont &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;s &#224; la vindicte populaire : Gebran Bassil, ministre des affaires &#233;trang&#232;res et chef du Courant patriotique libre, Saad Hariri, premier ministre et chef du Courant du futur, et Nabih Berry, pr&#233;sident de la Chambre des d&#233;put&#233;s et chef de Amal. Une tro&#239;ka particuli&#232;rement honnie et qui symbolise &#224; elle seule la d&#233;g&#233;n&#233;rescence chronique de l'&#201;tat libanais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'impasse d'une logique &#233;conomique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ambiances festives de type concert g&#233;ant ou kermesses populaires dans les centres de Beyrouth et de Tripoli ne retirent rien de la radicalit&#233; port&#233;e par les manifestants au sujet du d&#233;sastre social. Ils d&#233;noncent ses effets criminels. Et pour cause ! L'immolation en f&#233;vrier dernier dans la cour d'une &#233;cole de Georges Zreik, un p&#232;re de famille qui n'avait plus les moyens de payer les frais de scolarit&#233; de sa fille, reste vive dans tous les esprits. Le drame avait alors suscit&#233; sur les r&#233;seaux sociaux un flot de prises de position d&#233;non&#231;ant simultan&#233;ment la gravit&#233; de la situation socio-&#233;conomique et l'incurie gouvernementale. L'effet social retentit fut comparable &#224; celui de Mohamed Bouazizi en Tunisie&#8230; Il aura fallu l'annonce d'une taxe suppl&#233;mentaire, grotesque, pour qu'&#233;clate la col&#232;re longtemps contenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De fait, les politiques &#233;conomiques et financi&#232;res n&#233;olib&#233;rales men&#233;es depuis 1992, presque exclusivement tourn&#233;e vers le secteur des services (tourisme de luxe, foncier, banques), et marginalisant les r&#233;gions du Nord, du Sud et de la Bekaa, ont conduit le Liban au bord de la d&#233;route. Georges Corm, historien et ancien ministre des finances[4], a depuis longtemps dress&#233; les termes du r&#233;quisitoire contre les choix gouvernementaux en mati&#232;re de politique &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tr&#232;s succinctement : au lendemain de la guerre civile libanaise (1975-1990), les accords de Ta&#235;f avaient scell&#233; une forme d'entente tacite entre d'une part la R&#233;sistance[5] qui menait ses patientes activit&#233;s dans le Sud du pays contre l'occupation isra&#233;lienne[6], et d'autre part l'alliance entre les anciens miliciens et la bourgeoisie affairiste. La phase dite de &#171; reconstruction &#187; s'ouvrait&#8230; Progressivement, la circulation financi&#232;re devint compl&#232;tement tributaire des logiques communautaires, syst&#233;matisant les m&#233;canismes de corruption et de client&#233;lisme. Tentant d'emp&#234;cher le naufrage in&#233;luctable, l'&#201;tat libanais se rabat r&#233;guli&#232;rement sur la taxation des consommations et des valeurs ajout&#233;s sans tenir compte des disparit&#233;s &#233;normes entre une minorit&#233; de familles riches, tr&#232;s riches, et une classe pauvre et moyenne paup&#233;ris&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi une taxe mensuelle de six dollars sur les appels WhatsApp, si elle ne change rien au quotidien de la caste financi&#232;re, participe de l'&#233;touffement de la majorit&#233; des Libanais. Partant, ces mesures de privation s'ajoutent &#224; la d&#233;gradation des services publics. Eau, &#233;lectricit&#233;, &#233;cole publique, canalisations, routes, autant d'infrastructures basiques que l'&#201;tat ne parvient pas &#224; faire correctement fonctionner. Par ailleurs, la crise syrienne aggrave la situation puisque la fermeture (relative) de la fronti&#232;re a rendu difficile l'exportation vers le reste du monde arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du reste, le plan CEDRE[7] parrain&#233; par la France et pr&#233;sent&#233; lors d'une conf&#233;rence en avril 2018 proposait d'aider le Liban gr&#226;ce &#224; des dons internationaux qui s'&#233;levaient &#224; 11,5 milliards de dollars en contrepartie d'une politique d'aust&#233;rit&#233; historique pour le pays. Le genre de rem&#232;de calamiteux dont la recette connue est tout droit sortie des fourneaux de la Banque mondiale et du FMI[8].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, la feuille de route pour le budget 2020 pr&#233;sent&#233;e par le premier ministre libanais Saad Hariri, au cinqui&#232;me jour de la contestation, demeure peu convaincante. Elle combine sans coh&#233;rence des mesures &#224; caract&#232;re d&#233;magogique, telles que la baisse de 50% des salaires des d&#233;put&#233;s ou la suppression du minist&#232;re de l'information, &#224; d'autres plus significatives mais largement insuffisantes telle que la contribution du secteur bancaire &#224; hauteur de 3,4 milliards de dollars pour l'ann&#233;e &#224; venir. Ce qui ressemble &#224; un programme de fa&#231;ade r&#233;v&#232;le tout de m&#234;me l'&#233;branlement qui traverse la baronnie aux commandes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;clinaison territoriale de la r&#233;volte&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le ph&#233;nom&#232;ne soit national ne supprime gu&#232;re les particularit&#233;s locales. Tandis que les rassemblements &#224; Beyrouth r&#233;unissent assez significativement une classe moyenne paup&#233;ris&#233;e ou en voie de paup&#233;risation, pour qui le centre-ville (reconstruit apr&#232;s la guerre civile) est un lieu inaccessible, les autres r&#233;gions libanaises voient les populations plus d&#233;favoris&#233;es au c&#339;ur de la contestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, &#224; Tripoli les mobilisations sont travers&#233;es de dynamiques proprement endog&#232;nes, de m&#234;me que celles qui ont cours dans la r&#233;gion du Sud Liban, et qui m&#233;ritent qu'on s'y arr&#234;te plus longuement. En pr&#233;alable, notons qu'&#224; l'&#233;chelle nationale, il n'y a pas eu de r&#233;pression polici&#232;re ou militaire significative &#8211; en tout cas &#224; l'heure o&#249; cet article est r&#233;dig&#233;. Rien qui ce ne serait comparable par exemple au d&#233;cha&#238;nement de la violence d'&#201;tat en &#201;gypte actuellement, ou &#224; un moindre degr&#233; en France il y a quelques mois contre le mouvement des Gilets jaunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tripoli, qu'on ne peut plus occulter !&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Longtemps appel&#233;e Trablous as-Sham[9], Tripoli est une ville portuaire dont l'&#233;conomie (et in extenso la vie sociale et politique) fut historiquement tourn&#233;e vers l'hinterland syrien. Elle &#233;tait le principal port qui reliait les villes du nord syrien, et m&#234;me d'Irak, &#224; la M&#233;diterran&#233;e. Progressivement, avec l'&#233;tablissement de la fronti&#232;re internationale en 1920, l'extension du port de Beyrouth, et le centralisme t&#234;tu de l'&#201;tat libanais autour de la capitale, elle se vit de plus en plus marginalis&#233;e[10].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon une &#233;tude men&#233;e par le Minist&#232;re des affaires sociales en collaboration avec l'ESCWA et l'UNDP, et publi&#233;e en 2015, 57% des habitants de Tripoli vivent sous le seuil de pauvret&#233;, et 28% d'entre eux en &#233;tat d'extr&#234;me pauvret&#233;. En 2017, l'enqu&#234;te de la Fondation Safadi estimait un taux de ch&#244;mage qui s'&#233;levait &#224; 60% dans la vieille ville de Tripoli[11]. Ceci, alors que la ville compte parmi son &#233;lite trois des plus grandes fortunes du Moyen-Orient. D&#232;s lors, il appara&#238;t tout &#224; fait naturel que Tripoli se soit empar&#233;e du mouvement social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La puissance de la foule r&#233;unie sur la place Al-Nour, reprenant les slogans &#224; l'unisson &#8211; v&#233;ritable corps politique en action &#8211; a g&#233;n&#233;r&#233; un enthousiasme national tr&#232;s particulier. Plus encore, les mots d'ordre clam&#233;s ont fait fort impression au-del&#224; des fronti&#232;res nationales, &#224; l'instar de ceux en soutien &#224; la lutte anti-coloniale des Palestiniens, ou ceux exigeant la lib&#233;ration de Georges Abdallah, un militant communiste libanais prisonnier des ge&#244;les fran&#231;aises depuis trente-cinq ans[12]. De plus, la participation d'habitants du quartier de Jabal Mohsen au rassemblement, compte tenu du clivage politico-confessionnel qui a g&#233;n&#233;r&#233; tant d'affrontements arm&#233;s dans la ville, est un symbole qui a fortement &#233;t&#233; m&#233;diatis&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, grand absent de cette assembl&#233;e : le Courant du futur (CDF) de la famille Hariri. Depuis 2008 son d&#233;clin est constant. Et lors des derni&#232;res &#233;lections l&#233;gislatives il a perdu un tiers de ses si&#232;ges parlementaires, r&#233;v&#233;lant la discordance de plus en plus appuy&#233;e entre le CDF et la rue sunnite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Sud casse un tabou&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;gion du Sud Liban a eu &#224; souffrir d'une occupation isra&#233;lienne qui a longtemps &#233;trangl&#233; son &#233;conomie[13] et de destructions r&#233;p&#233;titives de ses infrastructures durant les &#233;pisodes de bombardements isra&#233;liens[14]. L'imp&#233;ritie de l'&#201;tat, son incapacit&#233; &#224; assurer le minimum des services publics conjugu&#233;e &#224; la crise &#233;conomique nationale expliquent &#224; l'&#233;vidence l'implication du Sud dans la r&#233;volte. N&#233;anmoins, un autre facteur entre en jeu : Amal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement chiite Amal est d&#233;pr&#233;ci&#233; au mieux, abhorr&#233; le plus g&#233;n&#233;ralement : la corruption et le n&#233;potisme sont au fondement de son fonctionnement. Dans la r&#233;gion du Sud Liban, qui est &#233;galement le bastion du Hezbollah et de la r&#233;sistance arm&#233;e &#224; Isra&#235;l, ces pratiques sont un secret de Polichinelle que nul ne feint d'ignorer. Toutefois, Amal est parfaitement imbriqu&#233; dans le jeu politique confessionnel de l'&#201;tat libanais, Nabih Berry &#233;tant le Pr&#233;sident de la Chambre des d&#233;put&#233;s depuis 1992.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, ce &#224; quoi nous assistons &#224; Tyr et &#224; Nabatieh en particulier, c'est la consommation de la rupture entre les habitants du Sud et Amal. L'incendie du luxueux h&#244;tel Rest House &#224; Tyr, symbole de l'usurpation du domaine public maritime par les barons de la politique, en est le geste magistral. Les repr&#233;sailles ne se sont pas faites attendre : des partisans arm&#233;s d'Amal r&#233;pliqu&#232;rent contre des manifestants &#224; Tyr, ce qui suscita la col&#232;re des habitants de la r&#233;gion, comme en t&#233;moigne le succ&#232;s sur les r&#233;seaux sociaux de la vid&#233;o d'une jeune femme vilipendant les partisans d'Amal. Plus encore, il s'av&#232;re qu'une partie m&#234;me de la base partisane d'Amal se retourne contre le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le Hezbollah n'est certainement pas dans le viseur des manifestants de la r&#233;gion du sud &#8211; la R&#233;sistance &#233;tant f&#233;d&#233;ratrice et le parti tr&#232;s respect&#233; &#8211; il n'emp&#234;che que son alliance avec Amal est un v&#233;ritable sujet de pol&#233;mique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Retentissement sur l'&#233;chiquier politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les principales organisations politiques ont tr&#232;s rapidement exprim&#233; leur soutien &#224; la r&#233;volte populaire, que ce soit par la publication de communiqu&#233;s ou par les d&#233;clarations publiques de leur porte-parole &#8211; quand bien m&#234;me elles se retrouvent toutes point&#233;es du doigt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, jusque samedi 19 octobre, tout se lisait de fa&#231;on fluide : un &#233;l&#233;ment d&#233;clencheur vient mettre en mouvement les masses confirmant qu'elles accumulent depuis de nombreuses ann&#233;es des affects d'indignation &#8211; mouvement s&#233;ditieux qui se heurte &#224; l'absence d'organisation politique pour le capturer et le transformer[15]. Fatalement, cette contestation est devenue le terrain de lutte entre les diff&#233;rents courants politiques libanais. En t&#233;moigne la d&#233;mission samedi soir du bloc minist&#233;riel des Forces libanaises (FL), parti politique de la droite chr&#233;tienne, fond&#233; durant la guerre civile en tant que milice du parti phalangiste. Samir Geagea, chef des FL, souhaite en effet incarner l'opposition &#224; un pouvoir qu'il accuse d'&#234;tre tenu par la main iranienne&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revenons bri&#232;vement sur les termes du clivage national. En 2005, avec l'assassinat de Rafik Hariri et le retrait des troupes syriennes, la polarisation bellig&#232;ne s'est dessin&#233;e autour de l'influence syrienne. Deux visions g&#233;ostrat&#233;giques s'affrontent : un Liban pro-occidental alli&#233; de l'Arabie saoudite, et un Liban anti-am&#233;ricain et anti-isra&#233;lien, alli&#233; &#224; l'axe syro-iranien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En octobre 2016, le g&#233;n&#233;ral Michel Aoun est nomm&#233; Pr&#233;sident de la R&#233;publique apr&#232;s deux ann&#233;es de vacance pr&#233;sidentielle. Fondateur du Courant patriotique libre (CPL), alli&#233; (jusqu'&#224; pr&#233;sent) ind&#233;fectible du Hezbollah[16], sa nomination fut le fruit de l'&#233;tat des rapports de force dans la guerre de Syrie et dans le th&#233;&#226;tre interne libanais. Aux &#233;lections l&#233;gislatives de 2009, le CPL &#233;tait d&#233;j&#224; dot&#233; de vingt d&#233;put&#233;s, faisant de lui la premi&#232;re formation chr&#233;tienne du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Saad Hariri rejoindra le duo dans le cadre du &#171; Compromis national &#187;. L'entente est pr&#233;cieuse &#224; la fois pour le CPL et pour le Hezbollah puisqu'elle permet une gouvernance multipolaire un tant soit peu &#233;quilibr&#233;e, m&#234;me si Riyad a plusieurs fois exprim&#233; son fort m&#233;contentement &#224; l'&#233;gard de cette entente (l'enl&#232;vement du premier ministre en novembre 2017 fut l'une de ses expressions[17]&#8230;). Les &#233;lections l&#233;gislatives de mai 2018 confirmeront la pr&#233;dominance politique du camp pro-Hezbollah au Liban[18].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, le retrait des FL du gouvernement, annonc&#233; au troisi&#232;me jour du hirak[19], s'inscrit pleinement dans la confrontation d&#233;crite plus haut. Ce rebondissement n'&#233;tant pas le premier du genre au Liban, il est ais&#233; d'en d&#233;duire que Samir Geagea, alli&#233; de l'Arabie saoudite, esp&#233;rait ce faisant ouvrir la voie &#224; la d&#233;mission des ministres d'autres formations politiques et, par la suite, provoquer la chute du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un revers de taille pour le CPL&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Form&#233; dans la clandestinit&#233; durant les ann&#233;es d'exil du g&#233;n&#233;ral Aoun, le Tayyar[20] &#233;tait au d&#233;part un mouvement qui se voulait unitaire, r&#233;formateur, anti-milicien, et d&#233;cid&#233; &#224; &#233;laborer les conditions de la sortie du syst&#232;me confessionnel. En 2008, le CPL avait m&#234;me pr&#233;sent&#233; un communiqu&#233; commun avec le Parti communiste libanais, dont l'un des points condamnait &#171; tout recours &#224; l'exacerbation des sectarismes confessionnels &#187;[21].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Michel Aoun, qui avait su rassembler les Libanais et une grande partie de la communaut&#233; chr&#233;tienne &#224; son retour d'exil en 2005, a ensuite transmis le flambeau &#224; son gendre Gebran Bassil. De l'appartenance libanaise qui serait &#171; g&#233;n&#233;tique &#187;[22] &#224; un tweet qui n'a rien &#224; envier &#224; ceux de l'extr&#234;me-droite fran&#231;aise contre les travailleurs &#233;trangers[23], Bassil r&#233;habilite ouvertement le r&#233;pertoire confessionnel, faisant du CPL un parti nationaliste chr&#233;tien. Ainsi a-t-il provoqu&#233; l'animosit&#233; d'un grand nombre d'acteurs de la sc&#232;ne politique, y compris au sein de son propre parti.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; plus d'un titre, le gendre du g&#233;n&#233;ral Aoun concentre une grande partie de la col&#232;re libanaise. C'est donc en toute logique que les slogans de ce soul&#232;vement l'ont particuli&#232;rement cibl&#233;. Certes le CPL a confirm&#233; sa pr&#233;&#233;minence dans le camp chr&#233;tien lors des derni&#232;res &#233;lections l&#233;gislatives. N&#233;anmoins, cet &#233;l&#233;ment est &#224; consid&#233;rer &#224; la lumi&#232;re du fort taux d'abstention d'alors (51%), et de l'ascension remarquable des Forces libanaises qui ont doubl&#233; le nombre de leurs d&#233;put&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que les militants du CPL tentent vainement de prendre le train en marche, organisant des rassemblements aux couleurs orange du Tayyar, le parti aouniste fait d&#233;sormais face &#224; une importante crise de l&#233;gitimit&#233;, ouvrant certainement la porte &#224; des remaniements int&#233;rieurs qui reverront le leadership de Gebran Bassil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le Hezbollah face &#224; un &#233;pineux dilemme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;alit&#233; &#233;tant une, le soul&#232;vement s'inscrit dans une conjoncture nationale et r&#233;gionale de laquelle il n'est pas dissociable. Pour le Hezbollah, les conflits isra&#233;lo-arabe et irano-saoudien qui se cristallisent sur le territoire libanais trouvent dans le mouvement populaire une occasion suppl&#233;mentaire de poursuivre l'affrontement. Les deux derniers discours du secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du Hezbollah disent en substance le dilemme suivant : comment maintenir un &#233;quilibre entre les consid&#233;rations &#233;conomiques et sociales et les consid&#233;rations g&#233;opolitiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partant, Nasrallah a affirm&#233; d&#233;tenir les preuves de l'implication d'acteurs &#233;trangers dans le mouvement. Sans les citer, il est entendu qu'il s'agit s&#251;rement du triangle form&#233; par les &#201;tats-Unis, l'Arabie saoudite et Isra&#235;l. De son point de vue, la contradiction principale demeure la guerre r&#233;gionale. D&#232;s lors, il appelle &#224; poursuivre le hirak pour ceux qui le souhaitent &#8211; puisque les revendications sociales sont imp&#233;rieuses &#8211; mais il leur sugg&#232;re la vigilance devant les forces organis&#233;es qui lui donneraient une direction politique d&#233;termin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, il donne la consigne &#224; ses partisans et &#224; son public large de ne pas (plus) rejoindre la contestation. Il explique en effet que, si le Hezbollah prenait la d&#233;cision d'occuper les places, cela encha&#238;nerait d&#233;finitivement la contestation populaire dans le clivage pro et anti-Hezbollah, introduisant le risque d'un affrontement arm&#233;. Enfin, il soutient la feuille de route pr&#233;sent&#233;e par Saad Hariri et laisse peu de place &#224; l'id&#233;e de remodelage minist&#233;riel ou d'&#233;lections l&#233;gislatives anticip&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;finitive, pour le Hezbollah, l'enjeu principal demeure la pr&#233;servation de la R&#233;sistance[24]. N&#233;anmoins, entre l'extr&#234;me souffrance sociale et la guerre r&#233;gionale qui peut &#224; tout moment devenir frontale, le parti chiite se trouve en r&#233;alit&#233; face &#224; une &#233;quation insoluble. Pour beaucoup de ses soutiens, le dernier discours de Nasrallah n'a pas &#233;t&#233; &#224; la hauteur du d&#233;fi pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;clatante mobilisation libanaise a traduit l'importante disconvenance entre la soci&#233;t&#233; et l'ar&#232;ne des grands seigneurs. La condamnation collective du pouvoir communautaire contribue &#224; sa d&#233;l&#233;gitimation, et annonce son d&#233;clin. Les exigences de dignit&#233; et de justice sociale port&#233;es par les manifestants entendent en effet bousculer un syst&#232;me politique scl&#233;ros&#233;. Enfin, l'entrem&#234;lement de plusieurs &#233;chelles de conflits dans ce pays r&#233;put&#233; &#234;tre la caisse de r&#233;sonance des antagonismes r&#233;gionaux demeure la principale pierre d'achoppement. D&#232;s lors, si ce bouillonnement incertain prouve la r&#233;silience et la d&#233;termination de la communaut&#233; libanaise, il ouvre &#233;galement la voie &#224; tous les sc&#233;narios.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1]. &#192; titre indicatif : SALIBI Kamal (1988), Une maison aux nombreuses demeures, Paris, Naufal, 1989 ; TRABOULSI Fawwaz (2007), A history of modern Lebanon, London, Pluto Press, Second edition 2012&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2]. Syst&#232;me de r&#233;partition des pouvoirs politiques bas&#233; sur la communaut&#233; confessionnelle, consacr&#233; pour la premi&#232;re fois en 1861 par les Fran&#231;ais dans le cadre de la Mutassarifia, d&#233;coupage administratif dans la r&#233;gion du Mont-Liban (sorte de proto-Liban, qui excluait les villes des c&#244;tes syriennes d'alors).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3]. &#192; titre indicatif : AMIL Mahdi (1966), L'&#201;tat confessionnel. Le cas libanais, Montreuil, La Br&#232;che, 1996 ; CORM Georges (2003), Le Liban contemporain. Histoire et soci&#233;t&#233;, Paris, La D&#233;couverte, 2005 ; DIB Kamal (1999), Warlords And Merchants. The Lebanese Business And Political Establishment, Londres, &#233;dition Ithaca Press, 2006 ; TRABOULSI Fawwaz, &#171; Classes et confessionnalisme au Liban &#187; in revueperiode.net&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4]. Entre 1998 et 2000, sous la pr&#233;sidence d'&#201;mile Lahoud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5]. La &#171; R&#233;sistance &#187; est le terme employ&#233; pour d&#233;signer la RIL (R&#233;sistance islamique libanaise) qui est la branche arm&#233;e et la structure centrale du Hezbollah.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6]. Isra&#235;l a occup&#233; la r&#233;gion sud du Liban de 1978 &#224; 2000&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7]. Acronyme de : Conference for Economic Development and Reform through Enterprises&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8]. Fond mon&#233;taire international&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9]. De l'arabe : &#171; Tripoli de la Syrie &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10]. &#192; titre indicatif : CHAHAL Nahla, &#171; La ville de Tripoli, marginalit&#233; ou d&#233;p&#233;rissement ? &#187;, Confluences M&#233;diterran&#233;e, vol. 92, no. 1, 2015, pp. 143-156. SEURAT Michel, &#171; Le quartier de B&#226;b T&#234;bban&#233; &#224; Tripoli, &#233;tude d'une 'assabiya urbaine. &#187;, CERMOC. Mouvements Communautaires et Espaces Urbains au Machreq, 1985, pp. 45-86.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11]. &lt;a href=&#034;https://www.lecommercedulevant.com/article/27456-la-vieille-ville-de-tripoli-au-bord-du-prcipice&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.lecommercedulevant.com/article/27456-la-vieille-ville-de-tripoli-au-bord-du-prcipice&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12]. Cf. Marina Da Silva, Alain Gresh, &#171; Un prisonnier politique expiatoire &#187;, Le Monde diplomatique, mai 2012&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13]. Cf. Kamal Hamdan, &#171; Dans le Sud Liban, une &#233;conomie d&#233;vast&#233;e &#187;, Le Monde diplomatique, ao&#251;t 1985&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14]. Notamment durant les op&#233;rations militaires de 1993, 1996 et 2006&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15]. &#192; titre indicatif : LORDON Fr&#233;d&#233;ric, Imperium. Structures et affects des corps politiques, Paris, La Fabrique, 2015&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16]. Le 06 f&#233;vrier 2006, le g&#233;n&#233;ral Michel Aoun, dirigeant du Courant patriotique libre (CPL) et Hassan Nasrallah, secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du Hezbollah, pr&#233;sentent ensemble le contenu du Document d'entente mutuelle entre les deux organisations au cours d'une conf&#233;rence organis&#233;e &#224; l'&#233;glise de Mar Mikha&#235;l, dans la banlieue sud de Beyrouth. Cette alliance entre la premi&#232;re force politique chr&#233;tienne du pays et le parti chiite, alli&#233; de Damas et de l'Iran, s'inscrit dans la continuit&#233; des recompositions politiques de 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17]. Pour le r&#233;cit de cet &#233;pisode politique cf. DAHER Aur&#233;lie, &#171; Parrainages r&#233;gionaux et polarisations bellig&#232;nes : la rivalit&#233; entre l'Iran et l'Arabie saoudite au Liban &#187;, Presses de Sciences Po, &#171; Critique internationale &#187;, 2018/3 N&#176;80, pp.155-177&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18]. Avec 70 d&#233;put&#233;s sur les 128 si&#232;ges du Parlement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19]. De l'arabe : mouvement&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20]. De l'arabe : courant&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21].&lt;a href=&#034;https://mplbelgique.wordpress.com/2008/12/07/les-points-communs-entre-le-courant-patriotique-libre-cpl-et-le-parti-communiste-libanais-pcl/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://mplbelgique.wordpress.com/2008/12/07/les-points-communs-entre-le-courant-patriotique-libre-cpl-et-le-parti-communiste-libanais-pcl/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22]. Tweet Gebran Bassil, 07/06/2019&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23]. &#171; Tu aimes le Liban&#8230; Emploie un libanais &#187;, Tweet Gebran Bassil, 08/06/2019&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24]. &#192; titre indicatif : DAHER Aur&#233;lie, Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir, Paris, PUF, 2014 ; CHARARA Walid, DUMONT Fr&#233;d&#233;ric, Le Hezbollah. Un mouvement islamo-nationaliste, Paris, Fayard, 2004.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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