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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>D&#233;bat. &#171; Autoritarisme et d&#233;mocratie au XXIe si&#232;cle &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Debat-Autoritarisme-et-democratie-au-XXIe-siecle</link>
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		<dc:date>2025-08-19T08:24:16Z</dc:date>
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		<dc:creator>Enzo Traverso, Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2025-08-19</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Dans un contexte mondial marqu&#233; par la r&#233;surgence des forces d'extr&#234;me droite, l'historien Enzo Traverso propose dans cette interview une r&#233;flexion actualis&#233;e sur le concept de postfascisme, qu'il a d&#233;velopp&#233; tout au long de ses &#233;crits. (M. M.) &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de A l'Encontre 4 ao&#251;t 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Entretien avec Enzo Traverso conduit par Mart&#237;n Mosquera &lt;br class='autobr' /&gt;
Mart&#237;n Mosquera : Vous avez &#233;crit un livre qui a eu un grand retentissement, traduit en espagnol sous le titre Las nuevas caras de la derecha [&#233;dition (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Debats-138-" rel="directory"&gt;D&#233;bats&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2025-08-19-+" rel="tag"&gt;Edition du 2025-08-19&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH142/capture-decran-2025-08-04-a-15.45.49-1024x970-93bd2.png?1781026853' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='142' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans un contexte mondial marqu&#233; par la r&#233;surgence des forces d'extr&#234;me droite, l'historien Enzo Traverso propose dans cette interview une r&#233;flexion actualis&#233;e sur le concept de postfascisme, qu'il a d&#233;velopp&#233; tout au long de ses &#233;crits. (M. M.)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de A l'Encontre&lt;br class='autobr' /&gt;
4 ao&#251;t 2025&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Enzo Traverso conduit par Mart&#237;n Mosquera&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera : Vous avez &#233;crit un livre qui a eu un grand retentissement, traduit en espagnol sous le titre Las nuevas caras de la derecha [&#233;dition fran&#231;ais Les nouveaux visages du fascisme, Textuel, 2017], dans lequel vous avez forg&#233; le terme &#171; postfascisme &#187;. Depuis, plusieurs ann&#233;es se sont &#233;coul&#233;es et des &#233;v&#233;nements cl&#233;s li&#233;s &#224; la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite que vous n'avez pas pu aborder &#224; l'&#233;poque ont eu lieu : l'assaut du Capitole aux Etats-Unis, la tentative similaire au Br&#233;sil avec Jair Bolsonaro, la victoire de Javier Milei en Argentine, la nouvelle ascension de Trump, etc. Comment analysez-vous aujourd'hui l'extr&#234;me droite et le concept de postfascisme &#224; la lumi&#232;re de ces nouveaux &#233;v&#233;nements ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso :&lt;/strong&gt; Le livre dont vous parlez est n&#233; d'une interview r&#233;alis&#233;e d&#233;but 2016, pendant la campagne &#233;lectorale aux Etats-Unis, avant m&#234;me le premier mandat de Trump. Puis il y a eu une sorte de deuxi&#232;me interview, apr&#232;s les &#233;lections, il y a pr&#232;s de dix ans. Comme vous le dites, le contexte a consid&#233;rablement chang&#233;, ce qui soul&#232;ve la question logique de savoir ce qui devrait changer par rapport &#224; l'&#233;dition originale de mon livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne modifierais pas le cadre g&#233;n&#233;ral. Le concept de postfascisme que j'ai tent&#233; de d&#233;finir dans cet entretien me semble toujours utile pour d&#233;finir ce ph&#233;nom&#232;ne, m&#234;me si je ne le consid&#232;re pas comme un ph&#233;nom&#232;ne clos, d&#233;fini. Il me semble qu'il s'agit toujours d'un ph&#233;nom&#232;ne transitoire, dont l'issue finale est encore difficile &#224; comprendre ou &#224; d&#233;crire avec pr&#233;cision. Cependant, il ne fait aucun doute que beaucoup de choses ont chang&#233;, et certaines tendances qui pouvaient d&#233;j&#224; &#234;tre identifi&#233;es et analys&#233;es il y a dix ans apparaissent aujourd'hui beaucoup plus claires et, pourrait-on dire, consolid&#233;es &#224; l'&#233;chelle mondiale. Tous les ph&#233;nom&#232;nes que vous mentionnez le confirment, qu'il s'agisse de l'Europe, des Etats-Unis, de l'Am&#233;rique latine ou m&#234;me au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le changement le plus notable, selon moi, n'est pas seulement le renforcement de la droite radicale, mais sa nouvelle l&#233;gitimit&#233;. Ce qui a chang&#233; par rapport &#224; l'analyse que j'avais faite il y a dix ans, c'est qu'aujourd'hui, la droite radicale est devenue un interlocuteur l&#233;gitime &#8211; et dans de nombreux cas privil&#233;gi&#233; &#8211; des &#233;lites dominantes au niveau mondial. Ce n'&#233;tait pas le cas il y a dix ans. A l'&#233;poque, Trump avait remport&#233; les &#233;lections de mani&#232;re surprenante. Tous les sondages et tous les analystes donnaient Hillary Clinton gagnante, car elle &#233;tait la candidate de l'establishment, des &#233;lites. Trump, en revanche, a d&#251; faire face &#224; de nombreux obstacles au sein de son propre parti, le Parti r&#233;publicain, et lorsqu'il a &#233;t&#233; &#233;lu, il &#233;tait per&#231;u comme un outsider, quelqu'un qui avait gagn&#233; de mani&#232;re tout &#224; fait inattendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on compare 2016 &#224; 2025, Trump n'avait sign&#233; qu'un seul d&#233;cret le jour de son investiture. Aujourd'hui, il en a sign&#233; des dizaines. En 2016, il ne savait pas vraiment quoi faire en tant que pr&#233;sident ; aujourd'hui, il a des id&#233;es tr&#232;s pr&#233;cises sur la mani&#232;re d'agir. Et, bien s&#251;r, il n'est plus un outsider : il est le pr&#233;sident des Etats-Unis et dispose d'un appareil consolid&#233; derri&#232;re lui pour le soutenir. En 2016, Bolsonaro &#233;tait &#233;galement un outsider, et personne ne pouvait m&#234;me imaginer quelqu'un comme Milei. Giorgia Meloni &#233;tait une figure compl&#232;tement marginale de la politique italienne. Lors des &#233;lections pr&#233;sidentielles fran&#231;aises de 2017, ce qui a surpris tous les observateurs, c'est le d&#233;bat t&#233;l&#233;vis&#233; entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. A l'&#233;poque, elle apparaissait comme quelqu'un de clairement peu fiable : lorsqu'on lui demandait ce qu'elle ferait de l'Union europ&#233;enne ou de l'euro, elle ne savait pas r&#233;pondre de mani&#232;re claire ou convaincante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bref, la droite radicale n'&#233;tait pas consid&#233;r&#233;e comme une option viable par les &#233;lites. Au contraire, elle &#233;tait observ&#233;e avec beaucoup de m&#233;fiance, tant aux Etats-Unis qu'en Europe et en Am&#233;rique latine. M&#234;me Bolsonaro n'a pas gagn&#233; en tant que candidat direct du grand capital br&#233;silien. Il avait certes des soutiens au sein de l'arm&#233;e et de certains secteurs &#233;conomiques, mais le candidat favori restait celui du PT, qui semblait alors &#234;tre une option beaucoup plus solide. En 2017, en Europe, un &#233;v&#233;nement traumatisant s'est produit : l'entr&#233;e de l'Alternative f&#252;r Deutschland au Parlement allemand a marqu&#233; un tournant. Peu apr&#232;s, Vox a fait son apparition en Espagne. Et le paysage a consid&#233;rablement chang&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, ce processus n'a pas &#233;t&#233; lin&#233;aire. Apr&#232;s leur victoire, Trump et Bolsonaro ont tous deux perdu les &#233;lections quatre ans plus tard. Entre-temps, la pand&#233;mie et la crise &#233;conomique mondiale qu'elle a entra&#238;n&#233;e ont frapp&#233;. Dans mon livre, j'avan&#231;ais justement une hypoth&#232;se &#224; ce sujet : que se passerait-il en cas de crise internationale ? Je soutenais qu'une crise de cette ampleur pourrait transformer le postfascisme en une nouvelle forme de fascisme. Mais ce n'est pas ce qui s'est pass&#233;. La crise, loin de renforcer l'extr&#234;me droite, l'a affaiblie, car il &#233;tait clair qu'elle &#233;tait incapable de relever des d&#233;fis d'une telle ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je parlais alors d'un double tournant. D'une part, un tournant potentiellement autoritaire, avec la mise en place de lois d'exception, d'un &#233;tat d'urgence, qui remettent en cause les libert&#233;s individuelles et collectives, ainsi que les espaces d'action publique. De ce point de vue, la droite radicale est le candidat id&#233;al pour g&#233;rer ce virage autoritaire. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, la pand&#233;mie a &#233;galement entra&#238;n&#233; un virage biopolitique, avec une forte intervention de l'Etat visant &#224; prot&#233;ger les citoyens d&#233;finis physiquement comme des corps, &#224; prot&#233;ger les populations. Sur ce terrain, la droite radicale a &#233;chou&#233; dans tous les pays. Ce fut un moment de recul et, en g&#233;n&#233;ral, elle a perdu les &#233;lections suivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis est venue une nouvelle vague, celle &#224; laquelle nous sommes confront&#233;s actuellement. J'insiste donc : il ne s'agit pas d'un processus lin&#233;aire, mais la tendance g&#233;n&#233;rale est assez claire. Cela ne signifie pas que nous sommes confront&#233;s &#224; un nouveau fascisme au profil bien d&#233;fini et aux traits nets. Je pense qu'il s'agit encore d'une constellation tr&#232;s h&#233;t&#233;rog&#232;ne qui cherche des formes de convergence. Et m&#234;me si cette nouvelle alliance entre le postfascisme et les &#233;lites mondiales est aujourd'hui ind&#233;niable, elle reste marqu&#233;e par des tensions et des contradictions. On ne peut pas encore parler d'un nouveau bloc historique, au sens gramscien du terme. Il s'agit davantage d'une convergence fond&#233;e sur des int&#233;r&#234;ts communs que de la constitution d'un bloc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avec la mont&#233;e en puissance de la nouvelle droite radicale, le d&#233;bat sur le fascisme a refait surface avec force, un d&#233;bat qui tend &#224; polariser entre ceux qui soutiennent que, s'il s'agit de fascisme, cela doit impliquer un changement de r&#233;gime politique &#8211; avec des &#233;l&#233;ments tels que le parti unique ou l'Etat corporatiste, comme cela s'est produit dans les ann&#233;es 1930 &#8211; et ceux qui affirment que si la d&#233;mocratie lib&#233;rale reste formellement en vigueur, il s'agirait simplement d'une nouvelle version de la droite traditionnelle, avec une idiosyncrasie diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question est de savoir si cette polarisation n'est pas mal pos&#233;e. En d'autres termes, les ph&#233;nom&#232;nes autoritaires actuels ne ressemblent-ils pas davantage &#224; ce que repr&#233;sente la Hongrie de Viktor Orb&#225;n, un r&#233;gime autoritaire qui se d&#233;veloppe dans le cadre de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, en conservant au moins ses formes ext&#233;rieures ? Nous aimerions conna&#238;tre votre opinion sur ce d&#233;bat et, en particulier, quelle place vous accorderiez au mod&#232;le Orb&#225;n, qui peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une sorte d'utopie politique pour les nouvelles extr&#234;mes droites, en contraste tant avec le fascisme historique qu'avec les droites conventionnelles.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est une caract&#233;ristique centrale des nouvelles droites radicales que, comme beaucoup d'autres observateurs, j'avais d&#233;j&#224; soulign&#233;e il y a dix ans. Le fascisme classique &#233;tablissait une dichotomie radicale entre fascisme et d&#233;mocratie : il se d&#233;finissait explicitement comme antid&#233;mocratique. Cela n'&#233;tait pas seulement th&#233;oris&#233; par ses id&#233;ologues, mais aussi revendiqu&#233; avec fiert&#233; par ses leaders charismatiques. Il suffit de rappeler la c&#233;l&#232;bre d&#233;finition de Mussolini, qui d&#233;crivait la d&#233;mocratie comme un ludus cartaceus, un simple &#171; jeu de cartes &#187;. Le fascisme affichait son m&#233;pris pour la d&#233;mocratie. Aujourd'hui, en revanche, tous les mouvements et dirigeants que j'appelle postfascistes adoptent une rh&#233;torique d&#233;mocratique. Tous revendiquent leur appartenance au syst&#232;me de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et se pr&#233;sentent m&#234;me comme ses meilleurs d&#233;fenseurs. Cette rh&#233;torique a &#233;t&#233; fondamentale pour leur l&#233;gitimation aupr&#232;s de l'opinion publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marine Le Pen, par exemple, a non seulement chang&#233; le nom de son parti et rompu avec son p&#232;re, mais elle a aussi explicitement affirm&#233; son attachement aux institutions de la Ve R&#233;publique et aux valeurs d&#233;mocratiques. L'Italie est un autre cas r&#233;v&#233;lateur. Giorgia Meloni dirige un parti aux racines clairement fascistes. Il y a encore quelques ann&#233;es, elle revendiquait fi&#232;rement cet h&#233;ritage. Mais depuis son arriv&#233;e au gouvernement, elle a abandonn&#233; toute apologie du fascisme. Elle ne se d&#233;clare pas antifasciste, bien s&#251;r, mais insiste constamment sur son caract&#232;re &#171; d&#233;mocratique &#187; et son adh&#233;sion au cadre institutionnel en vigueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux Etats-Unis, le paradoxe atteint son paroxysme : l'assaut du Capitole en janvier 2021 a &#233;t&#233; men&#233; au nom de la d&#233;mocratie. Les manifestants pr&#233;tendaient d&#233;fendre une d&#233;mocratie qui leur avait &#233;t&#233; &#171; vol&#233;e &#187; par les d&#233;mocrates. En d'autres termes, ils se pr&#233;sentaient comme les vrais d&#233;mocrates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit l&#224; d'une transformation fondamentale : le rapport de la nouvelle droite radicale &#224; la d&#233;mocratie est compl&#232;tement diff&#233;rent de celui du fascisme historique. Comme vous le soulignez dans votre question, la fronti&#232;re entre d&#233;mocratie et fascisme n'est plus claire aujourd'hui. Le fascisme du XXIe si&#232;cle ne cherche pas &#224; abolir les formes d&#233;mocratiques, mais &#224; intervenir de l'int&#233;rieur, &#224; les &#233;roder, &#224; les transformer de l'int&#233;rieur. Cette mani&#232;re de brouiller les fronti&#232;res entre fascisme et d&#233;mocratie rend quelque peu obsol&#232;tes les anciennes cat&#233;gories analytiques telles que celles de Poulantzas, sur lesquelles je reviendrai plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut &#233;galement tenir compte d'une autre diff&#233;rence historique qui aide &#224; expliquer cette mutation. Dans l'entre-deux-guerres, la d&#233;mocratie &#233;tait une conqu&#234;te r&#233;cente, une conqu&#234;te historique des classes subalternes, produit &#8211; ou sous-produit &#8211; de la R&#233;volution d'octobre et de la vague r&#233;volutionnaire qui a suivi l'effondrement de l'ordre lib&#233;ral du XIXe si&#232;cle apr&#232;s la Grande Guerre. Ce fut une p&#233;riode de crise brutale, mais aussi d'avanc&#233;es d&#233;mocratiques importantes : le suffrage universel masculin s'est consolid&#233; dans de nombreux pays, les femmes ont obtenu le droit de vote dans certains d'entre eux, l'espace public s'est transform&#233;, de nouvelles formes de participation populaire ont &#233;merg&#233;&#8230; Dans ce contexte, le fascisme est clairement apparu comme l'ennemi de la d&#233;mocratie. Ce fut le cas en Italie &#224; partir des ann&#233;es 1920, en Allemagne avec la destruction fulgurante de la R&#233;publique de Weimar en 1933, et dans la guerre civile espagnole, qui fut un affrontement direct entre le fascisme et la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, en revanche, le contexte est compl&#232;tement diff&#233;rent. La d&#233;mocratie n'appara&#238;t plus comme une conqu&#234;te &#224; d&#233;fendre, mais plut&#244;t comme une coquille vide. Dans une grande partie du monde occidental &#8211; et nous pourrions m&#234;me dire &#224; l'&#233;chelle mondiale &#8211;, la d&#233;mocratie est per&#231;ue comme une coquille formelle (creuse), profond&#233;ment &#233;rod&#233;e par les processus de marchandisation de l'espace public, par le vidage des institutions, par une transformation structurelle de la relation entre l'&#233;conomie et la politique. Personne ne consid&#232;re plus la d&#233;mocratie comme une promesse d'&#233;mancipation. Aux Etats-Unis, Elon Musk a soutenu la campagne &#233;lectorale de Donald Trump en lui accordant 270 millions de dollars, puis a rejoint son administration en occupant des postes cl&#233;s. Dans un tel contexte, personne ne peut d&#233;finir la d&#233;mocratie comme une garantie d'&#233;galit&#233;, de libert&#233; et de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au-del&#224; du cas des Etats-Unis, il est tr&#232;s rare que l'on parle du fascisme comme d'une menace r&#233;elle. Et m&#234;me aux Etats-Unis, le d&#233;bat sur le &#171; fascisme de Trump &#187; est tr&#232;s circonscrit aux &#233;lites lib&#233;rales. Joe Biden et Kamala Harris, par exemple, l'ont qualifi&#233; de fasciste pendant la campagne. Et il y a des discussions dans des m&#233;dias comme le New York Times sur ce sujet. Mais m&#234;me l&#224;, Trump est souvent pr&#233;sent&#233; comme un corps &#233;tranger, comme une anomalie venue de l'ext&#233;rieur qui s'est abattue sur la d&#233;mocratie des Etats-Unis, paradigme des d&#233;mocraties occidentales. En d'autres termes, il n'est pas per&#231;u pour ce qu'il est r&#233;ellement : un produit authentique de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine et de son syst&#232;me d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour une grande partie des classes populaires, des secteurs laborieux, la d&#233;fense de la d&#233;mocratie est le dernier de leurs soucis. Pourquoi consid&#233;reraient-ils Trump comme une menace pour la d&#233;mocratie et Biden comme son sauveur ? Cette opposition n'a aucun sens pour eux. Bien s&#251;r, il y a l&#224; un certain degr&#233; d'aveuglement &#8211; Trump est une menace &#8211;, mais le probl&#232;me est plus profond : on ne peut pas d&#233;fendre la d&#233;mocratie en l'identifiant &#224; ce qui existe aujourd'hui. La question est de savoir quelle d&#233;mocratie nous voulons d&#233;fendre, quelle d&#233;mocratie nous voulons construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car si la d&#233;mocratie se r&#233;sume &#224; ces institutions vid&#233;es de leur substance, il sera tr&#232;s difficile de mobiliser un grand mouvement antifasciste pour les d&#233;fendre, surtout lorsque ceux qui les attaquent se pr&#233;sentent &#233;galement comme des d&#233;mocrates et affirment, avec une certaine raison, que ces institutions ne fonctionnent pas. Que faut-il d&#233;fendre ? C'est l&#224; que r&#233;side le probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez soulign&#233; que l'une des caract&#233;ristiques distinctives de cette nouvelle extr&#234;me droite est son soutien croissant parmi les &#233;lites. Dans le cas de Trump, cela semble particuli&#232;rement marqu&#233; : il contr&#244;le d&#233;sormais le Parti r&#233;publicain de mani&#232;re beaucoup plus solide qu'en 2016, il b&#233;n&#233;ficie du soutien des deux chambres, la Cour supr&#234;me est align&#233;e sur son projet et une grande partie de la classe dominante semble aujourd'hui beaucoup plus proche de lui. Que pouvons-nous attendre de ce second mandat, tant sur le plan int&#233;rieur que sur la sc&#232;ne internationale ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une question que beaucoup se posent aujourd'hui, mais &#224; laquelle il n'y a pas de r&#233;ponse facile. Et cela marque d&#233;j&#224;, en partie, une diff&#233;rence importante par rapport au fascisme classique. Le fascisme historique avait un projet clair : un r&#233;gime politique d&#233;fini, une strat&#233;gie de pouvoir, une conception de l'ordre interne et de l'ordre international. Le fascisme italien, par exemple, aspirait &#224; faire de la M&#233;diterran&#233;e son mare nostrum, son espace vital. Le fascisme allemand avait pour objectif le contr&#244;le de l'Europe continentale et, en particulier, la conqu&#234;te imp&#233;riale et militaire de l'Europe de l'Est. En Espagne, Franco se proposait d'&#171; &#233;craser les rouges &#187; et d'&#233;tablir une dictature nationale-catholique. Il y avait donc une id&#233;e assez coh&#233;rente du r&#233;gime et du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Trump, ce n'est pas aussi clair. Ses messages sont souvent contradictoires, et il est tr&#232;s difficile de faire la distinction entre la pure d&#233;magogie et ce qui pourrait &#234;tre compris comme une v&#233;ritable orientation strat&#233;gique. Il dit, par exemple, qu'il va planter le drapeau am&#233;ricain sur Mars, qu'il serait bon d'annexer le Groenland, ou m&#234;me que le Canada devrait devenir le prochain Etat des Etats-Unis. Certes, derri&#232;re cela se cache un projet g&#233;opolitique visant &#224; consolider l'influence continentale des Etats-Unis, dans le cadre d'une red&#233;finition de leurs relations avec la Chine et d'un repli relatif sur d'autres fronts. Il s'agit d'une ambition h&#233;g&#233;monique qui prend des traits imp&#233;riaux, mais qui, paradoxalement, est le produit d'un affaiblissement : les Etats-Unis ont renonc&#233; &#224; leur pr&#233;tention de dominer le monde, telle qu'ils l'avaient imagin&#233;e apr&#232;s la fin de la guerre froide et la chute de l'Union sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce ne sont l&#224; que des sp&#233;culations, car il n'existe pas de projet clairement d&#233;fini. Les lignes strat&#233;giques de la droite n&#233;oconservatrice de Bush, il y a pr&#232;s de vingt-cinq ans, apr&#232;s le 11 septembre 2001, &#233;taient plus claires. Certains id&#233;ologues et strat&#232;ges comme Robert Kagan les avaient d&#233;finies avec pr&#233;cision. Derri&#232;re Trump se cache une constellation assez contradictoire de fascistes classiques comme Steve Bannon et de n&#233;olib&#233;raux radicaux comme Elon Musk, qui se d&#233;testent mutuellement. Les analystes ont du mal &#224; comprendre la coh&#233;rence des mesures prises par Trump en mati&#232;re de commerce international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me lorsque Trump s'exprime en termes plus traditionnels, comme lorsqu'il dit &#171; Make America Great Again &#187;, le contenu de cette grandeur est vague. Il semble faire r&#233;f&#233;rence &#224; une restauration du r&#244;le des Etats-Unis en tant que superpuissance mondiale, mais en m&#234;me temps, il &#233;vite de s'engager dans une politique d'affrontement direct, par exemple avec la Chine. En fait, il recherche plut&#244;t un accord avec la Chine, et il en va de m&#234;me avec la Russie, qui est l'alli&#233;e de la Chine mais est beaucoup plus faible. Trump affirme qu'une superpuissance doit &#234;tre capable de conqu&#233;rir mais aussi de g&#233;rer des conflits. C'est l&#224; qu'interviennent ses positions sur l'Ukraine, o&#249; il propose de tourner la page, ou sur le Moyen-Orient, o&#249; son alliance avec Isra&#235;l est &#233;vidente mais o&#249; il ne semble pas n&#233;cessairement enclin &#224; prolonger la guerre ind&#233;finiment. L'objectif final &#8211; en termes de politique &#8211; est probablement la colonisation compl&#232;te de Gaza et de la Cisjordanie, mais je ne suis pas s&#251;r que Trump ait pour strat&#233;gie de poursuivre le g&#233;nocide &#224; Gaza pour parvenir &#224; ce r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous observons donc un ensemble de tendances, mais sans coh&#233;rence programmatique forte. Et cela fait &#233;galement partie du contexte international actuel. Si l'on veut trouver des analogies avec l'entre-deux-guerres, l'une des plus &#233;videntes ne r&#233;side pas tant dans la politique int&#233;rieure que dans la situation mondiale : l'absence d'un ordre international stable, dans certains cas syst&#233;mique, la concurrence entre puissances d&#233;clinantes et &#233;mergentes. Dans ce sc&#233;nario, il est difficile de tracer des lignes claires, tant pour les Etats-Unis que pour tout autre acteur. C'est pourquoi je ne pense pas que Trump ait aujourd'hui des id&#233;es aussi claires et coh&#233;rentes que celles qu'avait Hitler en 1933. Entre 1933 et 1941, la politique nazie a suivi une ligne assez directe. Dans le cas de Trump, je ne vois ni cette coh&#233;rence ni les conditions qui lui permettraient de d&#233;ployer un projet strat&#233;gique &#224; long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez mentionn&#233; comme analogie possible avec les ann&#233;es 1920 ou 1930 le fait que nous ne sommes pas confront&#233;s &#224; une simple crise &#233;conomique ou politique, mais &#224; un bouleversement plus profond, une sorte de crise structurelle de longue port&#233;e. A l'&#233;poque, il s'agissait de l'effondrement de l'ordre lib&#233;ral du XIXe si&#232;cle ; dans ce contexte, la mont&#233;e du fascisme semblait &#233;galement li&#233;e au d&#233;clin de certaines puissances, comme l'Allemagne apr&#232;s la Premi&#232;re Guerre mondiale. Pensez-vous qu'un lien puisse &#233;galement &#234;tre &#233;tabli avec le pr&#233;sent ? En d'autres termes, ce que nous observons aujourd'hui, avec la mont&#233;e des nouvelles extr&#234;mes droites, peut-il &#234;tre li&#233; &#224; un processus plus large de d&#233;clin de l'Occident face &#224; la mont&#233;e de l'Asie, et en particulier de la Chine ? Pensez-vous que cette dispute g&#233;opolitique soit une motivation importante, m&#234;me indirecte, de la mont&#233;e de ces droites ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, je ne pense pas qu'on puisse parler d'une analogie dans ce sens. On peut certes faire des comparaisons, mais il existe des diff&#233;rences fondamentales. Dans l'entre-deux-guerres, face &#224; l'effondrement de l'ordre lib&#233;ral du XIXe si&#232;cle &#8211; le capitalisme du laissez-faire, les Etats de &#171; l'ancien r&#233;gime persistant &#187; modernis&#233;s (selon la formule d'Arno J. Mayer &#8211; voir son ouvrage La persistance de l'Ancien R&#233;gime, de 1983 en fran&#231;ais), des institutions repr&#233;sentatives mais tr&#232;s peu d&#233;mocratiques &#8211;, deux mod&#232;les alternatifs ont &#233;merg&#233;, qui &#233;taient en eux-m&#234;mes des projets de civilisation. D'un c&#244;t&#233;, le socialisme, avec son utopie d'&#233;mancipation, d'&#233;galit&#233;, de r&#233;volution ; de l'autre, le fascisme, avec son exaltation de la nation, de la race et de la domination. Tous deux &#233;taient des visions de l'avenir, des mod&#232;les int&#233;graux de soci&#233;t&#233; qui promettaient de transformer radicalement la vie des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je ne vois rien de comparable dans les nouvelles droites. Il n'y a pas d'horizon utopique ni de projet de civilisation &#224; proprement parler. C'est pourquoi le concept de &#171; postfascisme &#187; me semble utile, car ces droites radicales sont profond&#233;ment conservatrices. Leur &#233;lan n'est pas vers l'avant mais vers l'arri&#232;re : elles cherchent &#224; restaurer un ordre traditionnel. Les valeurs qu'elles revendiquent &#8211; la souverainet&#233;, la famille, la nation &#8211; forment une sorte de fil rouge qui les relie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trump, par exemple, affirme qu'il n'y a que des hommes et des femmes aux Etats-Unis, nie l'existence d'autres identit&#233;s de genre et pr&#233;sente les communaut&#233;s LGBTQ+ comme des menaces. Il s'agit d'une offensive r&#233;actionnaire contre tout ce qui signifie diversit&#233; ou droits acquis. Ce retour &#224; la traditionnalit&#233; se manifeste &#233;galement dans son hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard de la protection de l'environnement, dans son rejet de tout programme mondial sur le changement climatique ou dans son pari sur la production nationale face aux accords internationaux. Make America Great Again est un slogan qui permet d'imaginer un certain avenir, mais il s'agit d'une imagination r&#233;gressive : revenir &#224; une &#233;poque o&#249; les Etats-Unis &#233;taient forts, prosp&#232;res et dominants. Il n'y a pas l&#224; une proposition nouvelle, mais une id&#233;alisation du pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans certains cas, comme celui de l'Argentine de Javier Milei, on peut avoir l'impression qu'il s'agit d'une tentative de construire un nouveau mod&#232;le civilisationnel. Milei se pr&#233;sente comme l'architecte d'une nouvelle soci&#233;t&#233; inspir&#233;e d'un n&#233;olib&#233;ralisme extr&#234;me. Mais m&#234;me l&#224;, ce projet n'est pas vraiment nouveau. Si l'on lit ses discours et ses prises de position &#8211; je parle en tant qu'observateur ext&#233;rieur, je le pr&#233;cise, sans conna&#238;tre en profondeur la situation argentine &#8211;, on constate une correspondance &#233;vidente avec les id&#233;es de Hayek. Pas tant avec La route de la servitude, son texte le plus connu, qu'avec Droit, l&#233;gislation et libert&#233;, o&#249; Hayek d&#233;crit une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement r&#233;gie par le march&#233;. C'est ce mod&#232;le qui semble inspirer Milei : un n&#233;olib&#233;ralisme autoritaire (ou un postfascisme n&#233;olib&#233;ral, si l'on veut ; on peut l'appeler de diff&#233;rentes mani&#232;res).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouveaut&#233;, si tant est qu'il y en ait une, c'est que l'on tente aujourd'hui de pousser ce mod&#232;le jusqu'&#224; ses derni&#232;res cons&#233;quences depuis le pouvoir &#233;tatique. Dans le pass&#233;, le n&#233;olib&#233;ralisme a &#233;galement &#233;t&#233; influent sous Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis et Augusto Pinochet au Chili. Mais dans ces cas-l&#224;, l'objectif &#233;tait de d&#233;manteler les acquis de l'Etat-providence &#8211; le New Deal, le mod&#232;le keyn&#233;sien de l'apr&#232;s-guerre &#8211; et non de cr&#233;er de toutes pi&#232;ces une soci&#233;t&#233; &#171; pure &#187; de march&#233;. De plus, cela a souvent &#233;t&#233; fait &#224; partir d'Etats qui restaient tr&#232;s forts, comme au Chili, o&#249; la dictature pinochetiste &#233;tait un appareil hypercentralis&#233; issu d'une contre-r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Milei pr&#233;tend faire aujourd'hui est tout autre : faire du mod&#232;le n&#233;olib&#233;ral le noyau d'une nouvelle civilisation. Mais, j'insiste, ce n'est pas un projet nouveau. Ce n'est pas &#171; l'homme nouveau &#187; du fascisme classique. C'est une version radicalis&#233;e d'un mod&#232;le anthropologique qui domine d&#233;j&#224; le monde global : individualisme, concurrence, march&#233;. Pour reprendre les termes de Weber, il ne rompt pas avec une certaine Lebensf&#252;hrung, une &#171; conduite de vie &#187; qui est le mod&#232;le anthropologique du n&#233;olib&#233;ralisme. Cet ethos n'est pas une invention de Milei. Ce qu'il fait, c'est de le pousser &#224; l'extr&#234;me et de pr&#233;tendre qu'une nouvelle soci&#233;t&#233; en &#233;mergera. Mais il s'agit d'une intensification de ce qui existe d&#233;j&#224;, et non d'une alternative historique. Et cela, me semble-t-il, doit &#234;tre pris en compte. Ce projet est certes profond&#233;ment antid&#233;mocratique et pr&#233;sente des traits autoritaires, mais il est tout le contraire d'un renforcement de l'Etat, comme le pensait Poulantzas dans les ann&#233;es 1970. Le postfascisme n'est pas &#233;tatiste comme le fascisme historique. Trump est en train de d&#233;manteler l'Etat am&#233;ricain, et c'est l&#224; une grande diff&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chez Jacobin, nous travaillons sur une hypoth&#232;se concernant la situation internationale que nous avons d&#233;velopp&#233;e dans le num&#233;ro pr&#233;c&#233;dent et que nous aimerions partager avec vous afin de conna&#238;tre votre opinion. Notre id&#233;e est qu'&#224; un moment donn&#233; au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie &#8211; bien qu'il soit difficile de dater pr&#233;cis&#233;ment ce processus &#8211; un changement de cycle politique s'est produit &#224; l'&#233;chelle mondiale. Si nous devions choisir une date symbolique, ce serait entre 2015 et 2016, lorsque s'encha&#238;nent une s&#233;rie d'&#233;v&#233;nements tr&#232;s significatifs : la d&#233;faite ou la capitulation de Syriza en Gr&#232;ce, avec un fort impact sur la gauche mondiale, et, en parall&#232;le, la victoire de Trump aux Etats-Unis et le Brexit au Royaume-Uni. C'est &#233;galement le moment o&#249; commence la crise du progressisme latino-am&#233;ricain, marqu&#233;e par la victoire de la droite en Argentine [Mauricio Macri 2015-2019] et le coup d'Etat parlementaire contre Dilma Rousseff au Br&#233;sil [ao&#251;t 2016].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a le sentiment qu'&#224; partir de ce moment, le signe politique du malaise g&#233;n&#233;r&#233; par la crise de 2008 s'est invers&#233;. Jusqu'alors, la gauche avait une certaine capacit&#233; &#224; canaliser ce m&#233;contentement : les indign&#233;s en Europe, les gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales en Gr&#232;ce, le cycle progressiste en Am&#233;rique latine, le Printemps arabe&#8230; Mais &#224; partir de l&#224;, nous assistons plut&#244;t &#224; l'&#233;chec, &#224; la stagnation ou &#224; la d&#233;faite de ces processus : le progressisme latino-am&#233;ricain entre en crise, la gauche europ&#233;enne subit un coup tr&#232;s dur, le Printemps arabe se transforme en catastrophe et la gauche anglo-saxonne stagne &#233;galement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e est donc que ce qui s'est produit &#224; ce moment-l&#224; &#233;tait un changement de cap &#224; l'&#233;chelle internationale : la gauche est pass&#233;e &#224; la d&#233;fensive presque partout et l'extr&#234;me droite &#224; l'offensive. Etes-vous d'accord ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une hypoth&#232;se tr&#232;s int&#233;ressante, que je partage en grande partie. J'y ajouterais peut-&#234;tre une nuance. Il est vrai que nous traversons une nouvelle vague &#8211; je parlais tout &#224; l'heure d'un tournant qui s'est produit autour de la pand&#233;mie &#8211;, mais cette nouvelle mont&#233;e de la droite a justement pour condition la crise de la gauche &#224; l'&#233;chelle mondiale. Tous les &#233;l&#233;ments que vous mentionnez sont importants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'irais m&#234;me plus loin : la paralysie et la d&#233;faite des r&#233;volutions arabes constituent un moment cl&#233;, et ce qui se passe aujourd'hui &#224; Gaza en est l'une des cons&#233;quences les plus tragiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoute la crise du mod&#232;le de r&#233;sistance qui &#233;tait apparu en Am&#233;rique latine dans les ann&#233;es 1990. Ce n'&#233;tait pas un mod&#232;le nouveau, mais il y avait un continent qui repr&#233;sentait une forme de r&#233;sistance face &#224; l'offensive n&#233;olib&#233;rale. Aujourd'hui, les acteurs de cette r&#233;sistance sont en crise ou totalement discr&#233;dit&#233;s, ce qui a des cons&#233;quences politiques tr&#232;s profondes. Je ne m'&#233;tendrai pas sur des cas comme le Venezuela ou la Bolivie, mais on pourrait &#233;galement mentionner la d&#233;faite en Argentine avec Milei, ou le fait qu'au Br&#233;sil &#8211; le pays le plus important de la r&#233;gion &#8211; la gauche ne soit pas capable de proposer une autre figure que Lula. Cela refl&#232;te &#233;galement cette crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Europe, comme vous le dites, il y a eu d'importantes tentatives de recomposition de la gauche en vue d'exp&#233;rimenter un nouveau mod&#232;le, et Syriza comme Podemos ont &#233;t&#233; les protagonistes de ce cycle. Les attentes qu'ils ont suscit&#233;es &#233;taient &#233;normes&#8230; et malheureusement, l'impact de leur &#233;chec l'a &#233;t&#233; tout autant. Aux Etats-Unis, la situation est diff&#233;rente. Il n'y a pas eu de d&#233;faite aussi marqu&#233;e, mais la relation symbiotique &#8211; et ambigu&#235; &#8211; entre la gauche et le Parti d&#233;mocrate cr&#233;e d'&#233;normes obstacles &#224; toute avanc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc oui, l'&#233;mergence du post-fascisme s'appuie sur cette crise politique et strat&#233;gique de la gauche. Mais ce n'est pas tout. Cette crise s'inscrit dans un processus beaucoup plus long, dans une s&#233;rie de d&#233;faites historiques accumul&#233;es. Si l'on prend du recul, nous vivons les cons&#233;quences de la fin d'un cycle historique, celui des r&#233;volutions du XXe si&#232;cle. Ce sont des d&#233;faites de longue haleine, dont les effets continuent de conditionner notre pr&#233;sent. Les reculs de 2015 et 2016 appartiennent &#224; une conjoncture particuli&#232;re, mais s'inscrivent en m&#234;me temps dans une tendance structurelle, celle d'une d&#233;faite historique dont la gauche &#8211; &#224; l'&#233;chelle mondiale &#8211; n'a pas &#233;t&#233; capable de sortir avec de nouveaux mod&#232;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas facile, tant s'en faut, d'imaginer une reconstruction. Mais j'ai &#233;t&#233; tr&#232;s frapp&#233; par une r&#233;cente intervention de Bernie Sanders, dans laquelle il mettait en garde : &#171; Attention, nous ne devons pas nous laisser subordonner &#224; l'agenda de Trump &#187;. La gauche a tendance &#224; r&#233;pondre &#224; chaque point du discours de l'extr&#234;me droite, mais dans le cadre impos&#233; par cette m&#234;me droite. Sanders met donc en garde : &#171; Nous devons parler de ce que Trump ne dit pas &#187;. Tel devrait &#234;tre le programme de la gauche : un programme social qui est aujourd'hui totalement absent du discours dominant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, je ne pense pas que la gauche d'aujourd'hui puisse se reconstruire uniquement &#224; partir de l'antifascisme, comme cela a &#233;t&#233; le cas dans les ann&#233;es 1930. Premi&#232;rement, parce qu'aujourd'hui, on ne peut plus d&#233;fendre la d&#233;mocratie de la m&#234;me mani&#232;re. Et deuxi&#232;mement, parce que la lutte antifasciste doit s'articuler avec d'autres dimensions fondamentales : la question sociale, &#233;conomique, environnementale et la confrontation avec un mod&#232;le de soci&#233;t&#233; n&#233;olib&#233;ral qui se veut une civilisation. Cette articulation est indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, le monde globalis&#233; n'est plus celui de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle. Le fascisme classique a eu son histoire, mais l'antifascisme de l'&#233;poque n'&#233;tait pas un discours universel. Il n'avait aucune l&#233;gitimit&#233; en dehors de l'Occident. Son lien avec le colonialisme, le fait que la d&#233;mocratie &#233;tait restreinte au monde occidental&#8230; tout cela le limitait. Aujourd'hui, quelque chose de similaire se produit. (Cet entretien fait partie du num&#233;ro 11 de la revue Jacobin, &#171; La libertad guiando al pueblo &#187;, traduction r&#233;daction &lt;i&gt;A l'Encontre&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Voir son ouvrage &lt;i&gt;Fascisme et dictature. La IIIe Internationale face au fascisme&lt;/i&gt;, Paris, Fran&#231;ois Maspero, 1970. (R&#233;d.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
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		<title>De quelle d&#233;faite Milei est-il le nom ?</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/De-quelle-defaite-Milei-est-il-le-nom</link>
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		<dc:date>2025-02-11T06:49:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Am&#233;rique centrale et du sud et Cara&#239;bes</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2025-02-11</dc:subject>
		<dc:subject>Argentine</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Un an apr&#232;s la formation du gouvernement de Javier Milei, son projet politique commence &#224; se pr&#233;ciser. L'ajustement fiscal le plus drastique de l'histoire r&#233;cente et la passivit&#233; sociale face &#224; cet ajustement marquent la fin d'un cycle qui avait commenc&#233; en 2001. Bien que Milei ait capitalis&#233; sur le mal-&#234;tre social, son programme autoritaire a ouvert une confrontation qui n'a pas encore &#233;t&#233; r&#233;solue. &lt;br class='autobr' /&gt;
Martin Mosquera, &#233;diteur principal de Jacobin Am&#233;rica Latina revient ici sur cette (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Amerique-latine-" rel="directory"&gt;Am&#233;rique centrale et du sud&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Argentine-+" rel="tag"&gt;Argentine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH103/musk_et_milei-578d5.png?1781160854' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='103' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Un an apr&#232;s la formation du gouvernement de Javier Milei, son projet politique commence &#224; se pr&#233;ciser. L'ajustement fiscal le plus drastique de l'histoire r&#233;cente et la passivit&#233; sociale face &#224; cet ajustement marquent la fin d'un cycle qui avait commenc&#233; en 2001. Bien que Milei ait capitalis&#233; sur le mal-&#234;tre social, son programme autoritaire a ouvert une confrontation qui n'a pas encore &#233;t&#233; r&#233;solue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Martin Mosquera, &#233;diteur principal de Jacobin Am&#233;rica Latina revient ici sur cette situation de d&#233;faite pour les classes populaires et dresse quelques perspectives pour y rem&#233;dier.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;5 f&#233;vrier 2025 | tir&#233; de contretemps.eu&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/argentine-defaite-exteme-droite-milei-gauche-antifascisme/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.contretemps.eu/argentine-defaite-exteme-droite-milei-gauche-antifascisme/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les contradictions et les tensions du nouveau cycle politique ouvert par l'&#233;lection de Javier Milei il y a un an se sont accrues ces derniers mois avec une intensit&#233; sans pr&#233;c&#233;dent. Le pays hypermobilis&#233; que nous avons connu au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, sous le nom de &#171; blocus populaire de l'ajustement &#187; (Piva, 2015) ou d'&#171; impasse h&#233;g&#233;monique &#187; (Rosso, 2022), a c&#233;d&#233; la place &#224; une nouvelle r&#233;alit&#233;. Selon le Financial Times, l'Argentine subit actuellement &#171; l'ajustement fiscal le plus drastique jamais vu dans une &#233;conomie en temps de paix &#187;. Ce qui est surprenant, c'est que non seulement ce processus se soit d&#233;roul&#233; sans explosion sociale, que beaucoup attendaient, mais aussi que le gouvernement ait r&#233;ussi &#224; maintenir un niveau de popularit&#233; &#233;lev&#233; et &#224; consolider son pouvoir. Quelque chose de fondamental a donc chang&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le souligne Adri&#225;n Piva (2024a), la classe ouvri&#232;re argentine subit une d&#233;faite sociale silencieuse, &#171; un ralenti &#187;, sans qu'un &#233;v&#233;nement catastrophique l'ait jusqu'ici consolid&#233;e, mais dont les effets graduels permettent de comprendre la situation actuelle. Cette dynamique marque la fin du long cycle ouvert en 2001. Suite &#224; la crise et &#224; l'explosion sociale de cette ann&#233;e-l&#224;, un &#171; blocus populaire &#224; l'ajustement et &#224; la restructuration &#187; s'est form&#233;, avec des rapports de force partiellement favorables qui, pendant des ann&#233;es, ont emp&#234;ch&#233; la mise en &#339;uvre int&#233;grale des r&#233;formes &#233;conomiques exig&#233;es par les classes dirigeantes. Aujourd'hui, la passivit&#233; sociale face &#224; l'ajustement de Milei marque la fin de ce cycle politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement Milei s'inscrit dans une strat&#233;gie politique qui s'appuie sur les contradictions et les crises actuelles. Il r&#233;ussit &#224; se lier &#224; des secteurs de la population qui se sentent frustr&#233;s et anxieux face &#224; la d&#233;t&#233;rioration &#233;conomique, au d&#233;sordre social et au sentiment que les &#233;lites politiques traditionnelles sont devenues incapables d'offrir des solutions. Milei a compris la gravit&#233; de la crise sociale et politique et a r&#233;ussi &#224; capitaliser sur ce malaise et &#224; se positionner comme &#233;tant le seul capable de &#171; faire quelque chose &#187; et, surtout, de &#171; faire quelque chose de diff&#233;rent &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Milei, cependant, ne propose pas seulement d'appliquer un programme d'ajustement &#233;conomique s&#233;v&#232;re ; il cherche aussi &#224; exacerber le rapport de force actuel, en prenant des risques qui pourraient soit red&#233;finir les limites de ce qui est politiquement possible en Argentine, soit provoquer une r&#233;action sociale qui freinerait sa politique. Son projet va au-del&#224; d'un plan classique de stabilisation ou de restructuration de l'activit&#233; productive visant &#224; surmonter la stagnation de la derni&#232;re d&#233;cennie. Il aspire bien davantage &#224; une rupture profonde qui modifierait structurellement les relations de pouvoir et la dynamique du capitalisme argentin. Dans ce contexte, le caract&#232;re autoritaire de son projet prend tout son sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce projet, cependant, est encore loin de se concr&#233;tiser, et une issue d&#233;finitive ne semble pas imminente. Face &#224; la tentation de tomber dans des interpr&#233;tations trop pessimistes, fr&#233;quentes en p&#233;riode de recul, il est important de se convaincre que l'avanc&#233;e de l'autoritarisme n'en est qu'&#224; ses d&#233;buts et que son succ&#232;s est loin d'&#234;tre garanti. Sa consolidation d&#233;pendra de la lutte sociale et politique toujours en cours dont l'issue reste ind&#233;termin&#233;e. Nous ne sommes pas face &#224; un &#171; &#233;quilibre h&#233;g&#233;monique &#187;, mais nous ne sommes pas non plus face &#224; une d&#233;faite strat&#233;gique. La confrontation se d&#233;roule dans un sc&#233;nario &#224; la d&#233;finition encore incertaine et dans une tension constante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Il n'y a pas d'alternative &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; d'autres &#233;v&#233;nements historiques, la d&#233;faite sociale que nous avons subie n'a pas pris une forme classique, celle d'une crise &#233;conomique catastrophique aux effets r&#233;gulateurs &#8211; dans le style des hyperinflations des ann&#233;es 1980 en Am&#233;rique latine, y compris celle de 1989 en Argentine &#8211; ou celle d'une d&#233;faite ouvri&#232;re de grande ampleur &#8211; comme celle des mineurs britanniques sous le thatch&#233;risme ou celle des contr&#244;leurs a&#233;riens sous l'administration Reagan &#8211;, pour ne citer que quelques exemples embl&#233;matiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte actuel, la d&#233;faite sociale est le produit d'une combinaison de facteurs moins visibles : une d&#233;cennie de stagnation &#233;conomique avec ses effets n&#233;gatifs sur l'action collective (travail informel, travail au noir, d&#233;moralisation, etc.), une inflation &#233;lev&#233;e et persistante qui a &#233;puis&#233; et d&#233;sempar&#233; la population, et l'inqui&#233;tude politique g&#233;n&#233;r&#233;e par l'&#233;chec du dernier gouvernement p&#233;roniste, qui a laiss&#233; derri&#232;re lui un profond sentiment de frustration et de d&#233;sorientation (Piva, 2024a). La classe ouvri&#232;re, affaiblie, fragment&#233;e et &#233;puis&#233;e par ces processus, doit maintenant faire face &#224; l'attaque autoritaire et ultra-lib&#233;rale de Javier Milei, dont l'objectif est de donner &#224; cette d&#233;faite encore partielle une dimension strat&#233;gique de grande envergure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut souligner l'importance du moment politique de cette s&#233;quence. Le gouvernement d'Alberto Fern&#225;ndez est un exemple paradigmatique de la mani&#232;re dont une administration dite progressiste, confront&#233;e &#224; une crise structurelle, est parvenu &#224; d&#233;moraliser son propre camp social. Cela ne s'explique pas fondamentalement par des probl&#232;mes de comp&#233;tence personnelle ou des conflits internes au sein de la coalition au pouvoir, mais principalement par les d&#233;fis structurels auxquels &#233;tait alors confront&#233;e l'&#233;conomie argentine, qui n'ont pas permis de reproduire le cycle kirchneriste qui avait pr&#233;c&#233;d&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un texte &#233;crit avec Adri&#225;n Piva apr&#232;s la victoire du p&#233;ronisme en 2019, nous avons analys&#233; les limites structurelles auxquelles le nouveau gouvernement p&#233;roniste serait confront&#233; et averti qu'il pourrait avoir un impact d&#233;moralisateur et ouvrir la voie &#224; une d&#233;faite sociale qui ne r&#233;sulterait pas d'une offensive directe de la droite. En r&#233;f&#233;rence &#224; un pr&#233;c&#233;dent proche, nous avons compar&#233; cette situation &#224; la fin du long cycle &#171; antilib&#233;ral &#187; en France de 1995 &#224; 2010.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme dans notre situation actuelle, en l'absence de victoires sociales, l'attente encore vigoureuse de changement s'est alors report&#233;e sur le terrain &#233;lectoral et a provoqu&#233; la d&#233;faite de Sarkozy et le triomphe du Parti socialiste avec un discours d'opposition &#171; &#224; l'aust&#233;rit&#233; et &#224; la finance &#187;. Et lorsque le nouveau gouvernement socialiste de Hollande a montr&#233; qu'il &#233;tait d&#233;termin&#233; &#224; poursuivre fondamentalement la politique trac&#233;e par la droite, il a provoqu&#233; une d&#233;moralisation politique qui a clos le cycle qu'avait ouvert la d&#233;mobilisation sociale. En d'autres termes, ce n'est que par l'action successive des deux forces politiques oppos&#233;es qu'a pu &#234;tre referm&#233; le &#171; cycle antilib&#233;ral &#187; fran&#231;ais : d'abord une droite agressive, puis une social-d&#233;mocratie continuiste, qui a fait sien le there is no alternative thatch&#233;rien et d&#233;moralis&#233; son propre camp social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une mani&#232;re plus g&#233;n&#233;rale, c'est ce sc&#233;nario qui, comme le souligne &#224; juste titre Piva, a caract&#233;ris&#233; le changement de cycle politique en Europe dans les ann&#233;es 1980. Alors que, en Am&#233;rique latine, les dictatures militaires ont &#233;t&#233; n&#233;cessaires pour y parvenir, en Europe, la mont&#233;e des classes populaires &#224; la fin des ann&#233;es 1960 a &#233;t&#233; stopp&#233;e par une convergence de facteurs moins brutaux : une stagnation &#233;conomique prolong&#233;e avec des caract&#233;ristiques inflationnistes et la mise en &#339;uvre de politiques d'ajustement par des gouvernements de gauche provoquant la d&#233;moralisation et la d&#233;saffection du bloc social qui avait soutenu le pacte de l'apr&#232;s-guerre. Fran&#231;ois Mitterrand et l'Union de la gauche en France, le Compromis historique et le PS de Benito Craxi en Italie, le PSOE en Espagne et le PASOK en Gr&#232;ce en sont des exemples repr&#233;sentatifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le socialisme europ&#233;en a fini par devenir l'ex&#233;cuteur ultime de la prescription selon laquelle &#171; il n'y a pas d'alternative &#187;, un h&#233;ritage condens&#233; dans la c&#233;l&#232;bre phrase de Margaret Thatcher &#224; propos de son plus grand succ&#232;s politique : Tony Blair et le New Labour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ensemble de ces processus a produit une inflexion n&#233;gative de la situation politique, en g&#233;n&#233;rant un sentiment d'impasse, de perplexit&#233; et d'&#233;puisement qui a ouvert la voie &#224; l'offensive n&#233;olib&#233;rale. Contrairement &#224; certaines interpr&#233;tations r&#233;ductrices des analyses de Gramsci, selon lesquelles tout projet sociopolitique ne peut progresser et se stabiliser que s'il devient h&#233;g&#233;monique avant ou pendant sa mise en &#339;uvre, l'offensive n&#233;olib&#233;rale en Europe occidentale ne s'est pas appuy&#233;e sur un consensus majoritaire, ni m&#234;me passif (le cas de l'Europe de l'Est est diff&#233;rent). L'h&#233;g&#233;monie n'est venue qu'apr&#232;s la d&#233;faite de la classe ouvri&#232;re et la restructuration de la soci&#233;t&#233; sur des bases n&#233;olib&#233;rales. La force de son offensive n'&#233;tait pas fond&#233;e sur un large consentement populaire, mais sur la d&#233;t&#233;rioration des relations de pouvoir et l'&#233;rosion du champ social qui avait sous-tendu le pacte de classe de l'apr&#232;s-guerre. Les travaux de Stuart Hall et de Bob Jessop mettent clairement en &#233;vidence le caract&#232;re non h&#233;g&#233;monique du populisme autoritaire de Thatcher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Droitisation d'un c&#244;t&#233;, r&#233;signation de l'autre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'attention se concentre g&#233;n&#233;ralement sur les cons&#233;quences de l'impasse sociale sur la force relative de la classe ouvri&#232;re, ce qui conduit souvent &#224; n&#233;gliger la mani&#232;re dont le &#171; blocage populaire &#187;, &#171; l'impasse h&#233;g&#233;monique &#187;, a &#233;galement eu un impact positif sur la base sociale de la droite. Plus de deux d&#233;cennies de &#171; blocus &#187; n'ont pas seulement aliment&#233; l'impatience des classes dirigeantes, mais ont &#233;galement profond&#233;ment marqu&#233; leur base sociale, en particulier les classes moyennes anti-populistes. Ce ph&#233;nom&#232;ne est essentiel pour comprendre la droitisation autoritaire de ce secteur social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si des politiques orthodoxes ont &#233;t&#233; appliqu&#233;es dans certaines circonstances, les classes dirigeantes et les partis traditionnels ont d&#251; faire face &#224; une forte r&#233;sistance sociale au cours de cette p&#233;riode. En fait, la stagnation &#233;conomique prolong&#233;e est le signe d'une situation non r&#233;solue dans le domaine des rapports de classe. Le kirchnerisme et le &#171; gradualisme &#187; de Macri, chacun &#224; sa mani&#232;re, ont fini par en prendre acte et &#224; s'adapter &#224; ces rapports de force. Cette dynamique a g&#233;n&#233;r&#233; une radicalisation croissante de la base &#233;lectorale de l'anti-p&#233;ronisme, qui a per&#231;u le &#171; blocus populaire &#187; comme un veto anti-d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Macri a capitalis&#233; sur ce sentiment en accusant le p&#233;ronisme de bloquer tout gouvernement issu de l'opposition. M&#234;me si en de nombreuses occasions, le p&#233;ronisme a contribu&#233; &#224; assurer la gouvernabilit&#233; et s'est peu impliqu&#233; dans les mobilisations sociales, le lien entre la protestation de rue et le principal parti d'opposition a servi la politique de Macri, qui n'a pas manqu&#233; de d&#233;noncer en maintes occasions les &#171; actions violentes &#187; qui entraveraient le fonctionnement normal d'un gouvernement non p&#233;roniste. La d&#233;nonciation des &#171; tonnes de pierres &#187; jet&#233;es sur la police lors des manifestations de masse contre la r&#233;forme des retraites de 2017 en est un exemple embl&#233;matique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces mobilisations ont marqu&#233; un tournant pour le gouvernement de Macri, qui n'a pas r&#233;ussi &#224; s'en remettre. Mais elles ont &#233;galement renforc&#233; dans sa base sociale l'id&#233;e que des mesures plus drastiques et r&#233;pressives &#233;taient n&#233;cessaires pour venir &#224; bout de ce blocage &#171; corporatif &#187;, politiquement int&#233;ress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'explique Javier Balsa dans son livre &#191;Por qu&#233; gan&#243; Milei ? (2024), Macri a sans attendre saisi l'opportunit&#233; de justifier l'&#233;chec de son gouvernement, ce qui lui permettait en m&#234;me temps d'ouvrir la porte &#224; un second mandat beaucoup plus radical. Macri a consid&#233;r&#233; qu'il avait &#233;chou&#233; parce qu'il avait &#233;t&#233; trop prudent dans la mise en &#339;uvre des r&#233;formes n&#233;cessaires (&#171; gradualisme &#187;) et parce que le p&#233;ronisme et la mobilisation sociale l'avaient emp&#234;ch&#233; de mettre en &#339;uvre son programme. Son nouveau programme et sa nouvelle strat&#233;gie en ont donc r&#233;sult&#233; naturellement : la n&#233;cessit&#233; d'une &#171; th&#233;rapie de choc &#187; n&#233;olib&#233;rale et d'un affrontement r&#233;pressif direct avec ceux qui l'emp&#234;cheraient de gouverner. Macri est all&#233; jusqu'&#224; d&#233;clarer publiquement qu'il &#233;tait pr&#234;t &#224; assumer qu'il puisse y avoir des victimes lors des affrontements. Au-del&#224; de son &#233;chec, il a pu mettre en place les conditions conceptuelles d'une radicalisation autoritaire de sa base &#233;lectorale, assur&#233; qu'il pourrait l'exploiter, lui ou son candidat. Mais c'est Milei qui, candidat sans lien avec les partis traditionnels, a incarn&#233; le plus fid&#232;lement ce programme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'anti-progressisme et la &#171; culture woke &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e de l'extr&#234;me droite &#224; l'&#233;chelle mondiale a co&#239;ncid&#233; avec une r&#233;action virulente contre ce que ces courants appellent &#171; l'id&#233;ologie du genre &#187; ou &#171; la culture woke &#187;. Il ne faut pas y voir seulement une r&#233;sistance aux avanc&#233;es du f&#233;minisme : c'est aussi une strat&#233;gie efficace de l'extr&#234;me droite pour canaliser et politiser divers m&#233;contentements sociaux, en particulier dans l'&#233;lectorat jeune masculin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;sultats des &#233;lections de 2023 en Argentine refl&#232;tent l'efficacit&#233; de cette strat&#233;gie : les hommes de moins de 30 ans ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans la victoire de Milei. Si cette tranche d'&#226;ge avait vot&#233; comme le reste de la soci&#233;t&#233;, l'extr&#234;me droite n'aurait pas gagn&#233; (Balsa). Cette droitisation &#171; anti-woke &#187; des hommes jeunes semble devenir un ph&#233;nom&#232;ne mondial (Main, 2018).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne signifie pas que le f&#233;minisme soit responsable de la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite, comme ont commenc&#233; &#224; l'insinuer certains milieux aux nostalgies sexistes et conservatrices &#233;videntes mais aussi certains secteurs progressistes, avec une vision simpliste qui ne s'appuie sur aucun argument fond&#233; et ne prend pas en compte les aspects fondamentaux du processus historique en cours : la d&#233;t&#233;rioration des conditions de vie, le d&#233;sordre &#233;conomique, la frustration politique. Or les grands &#233;v&#233;nements historiques sont souvent le r&#233;sultat de l'interaction complexe de multiples facteurs, et il est essentiel de tirer les le&#231;ons du r&#244;le jou&#233; par la gauche et les mouvements sociaux ces derni&#232;res ann&#233;es, y compris le f&#233;minisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'attarderai sur un aspect. En 2018, alors que Javier Milei &#233;tait un inconnu sur la sc&#232;ne politique, Agust&#237;n Laje, pionnier de la droite alternative en Argentine, a d&#233;clar&#233; que &#171; la r&#233;volte de la jeunesse la conduira &#224; s'opposer &#224; l'id&#233;ologie du genre &#187; et que celle-ci &#171; repr&#233;sente le statu quo, quelque chose de contraire &#224; ce que signifie &#234;tre jeune &#187;. Ces d&#233;clarations, pratiquement ignor&#233;es &#224; l'&#233;poque, r&#233;v&#232;lent d&#233;j&#224; une sensibilit&#233; &#224; une tendance latente et &#224; une strat&#233;gie possible : celle d'exploiter le malaise de secteurs de la jeunesse masculine qui, sous l'effet de crises mat&#233;rielles et symboliques, commen&#231;aient &#224; voir dans la mont&#233;e du f&#233;minisme la source d'un mal-&#234;tre croissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;alit&#233;, Laje a repris les arguments politiques savamment &#233;labor&#233;s depuis des ann&#233;es par l'alt-right am&#233;ricaine, qui a compris tr&#232;s t&#244;t qu'il existait une s&#233;rie de m&#233;contentements dans la population masculine qui n'&#233;taient pas pris en compte et propices &#224; une politisation r&#233;actionnaire. Milo Yiannopoulos, l'une des figures les plus influentes de l'alt-right anglo-saxonne, a compar&#233; la mont&#233;e en puissance de ce courant &#224; la r&#233;bellion de la jeunesse de mai 68, mais &#224; l'envers : alors que cette jeunesse se r&#233;voltait contre la morale conservatrice de la gauche, l'alt-right se pr&#233;sente comme une nouvelle droite port&#233;e par une r&#233;sistance &#224; la pr&#233;tendue moralisation qui accompagne le politiquement correct et la culture woke (Reguera, 2018). Selon Yiannopoulos, dans un contexte o&#249; les attentes mat&#233;rielles des nouvelles g&#233;n&#233;rations ne sont pas satisfaites, la jeunesse se rebelle &#224; la fois contre ses conditions de vie et contre les contraintes morales d'une culture oppressive per&#231;ue comme faisant partie du m&#234;me syst&#232;me social. La r&#233;action antif&#233;ministe actuelle de la jeunesse pourrait ainsi &#234;tre interpr&#233;t&#233;e comme une version invers&#233;e de 68.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme je l'ai soulign&#233; dans un texte pr&#233;c&#233;dent, &#171; si le fascisme diff&#232;re d'autres mouvements r&#233;actionnaires ou autoritaires en ce qu'il appelle &#224; la r&#233;volte (contre les politiciens, la finance, les &#233;lites, etc.), ce qui lui permet de capitaliser sur les frustrations sociales de diff&#233;rentes natures (situation &#233;conomique, normes culturelles r&#233;pressives&#8230;) et de se revendiquer d'un programme lib&#233;rateur &#187;, alors &#171; la tendance gauchiste-lib&#233;rale &#224; la moralisation et &#224; une conception punitive de la vie sociale lui pr&#233;pare le terrain &#187; (2018). En ce sens, une moralisation excessive &#233;manant des secteurs progressistes peut &#234;tre contre-productive, car elle transforme les conflits sociaux en batailles dont l'enjeu est l'affirmation de vertus individuelles. Non seulement cela fragmente les mouvements populaires en r&#233;duisant leur potentiel unificateur, mais cela contribue &#233;galement &#224; ce que des secteurs m&#233;contents, en particulier parmi les jeunes, voient dans l'extr&#234;me droite un moyen de r&#233;sister &#224; un discours qu'ils per&#231;oivent comme excessivement condamnatoire ou coercitif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce que l'extr&#234;me droite ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nature de l'extr&#234;me droite fait l'objet d'un d&#233;bat intense dans le monde entier. Selon une interpr&#233;tation largement r&#233;pandue, il s'agit d'une version l&#233;g&#232;rement plus radicale du conservatisme classique, con&#231;ue essentiellement comme une prise de contr&#244;le politique d'une droite traditionnelle en crise et sans intention r&#233;elle de remettre en question les fondements de la d&#233;mocratie lib&#233;rale conventionnelle. Des exemples tels que Giorgia Meloni, qui a une affiliation fasciste directe mais gouverne comme une conservatrice plus ou moins traditionnelle, sont des r&#233;f&#233;rences cl&#233;s pour cette interpr&#233;tation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les gouvernements Trump et Bolsonaro ont &#233;galement jou&#233; un r&#244;le dans le renforcement de l'id&#233;e que l'extr&#234;me droite ne repr&#233;sente pas une nouveaut&#233; radicale sur la sc&#232;ne politique. La premi&#232;re administration Trump, apr&#232;s la panique d&#233;clench&#233;e par sa victoire, a but&#233; sur le caract&#232;re fortement anti-c&#233;sarien du syst&#232;me politique am&#233;ricain, qui, lib&#233;ral au sens le plus &#171; contre-majoritaire &#187; du terme, utilise ses fameux &#171; poids et contre-poids &#187; pour emp&#234;cher toute incursion politique d'interf&#233;rer avec les objectifs strat&#233;giques de l'&#201;tat am&#233;ricain et de la classe dirigeante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Diverses raisons ont enray&#233; l'avanc&#233;e autoritaire dans des cas tels que Trump et Bolsonaro, outre, &#233;videmment, les r&#233;sistances politiques. Cependant, je voudrais en souligner une qui est rest&#233;e ignor&#233;e : la pand&#233;mie. Paradoxalement, la crise sanitaire a &#171; prot&#233;g&#233; &#187; contre d'&#233;ventuelles impulsions autoritaires. Malgr&#233; le d&#233;bat lib&#233;ral sur l'autoritarisme num&#233;rique et &#233;tatique li&#233; aux restrictions sanitaires &#8211; qui a eu des &#233;chos m&#234;me &#224; gauche (souvenez-vous des d&#233;clarations extravagantes d'Agamben &#224; l'&#233;poque) &#8211; cette crise a affect&#233; tous les gouvernements et les a oblig&#233;s &#224; concentrer leurs politiques publiques pendant deux ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'absence de mesures efficaces contre la pand&#233;mie, un crime humanitaire en tout &#233;tat de cause, a eu son corr&#233;lat politique dans l'impossibilit&#233; d'aggraver significativement les mesures autoritaires. La pand&#233;mie a &#233;rod&#233; le capital politique des gouvernements Trump et Bolsonaro, dans la mesure o&#249; l'urgence sanitaire a d&#233;bouch&#233; sur une impasse politique. Cela &#233;tant, &#224; la fin du premier mandat de Trump, le sentiment &#233;tait que le syst&#232;me d&#233;mocratique en &#233;tait, dans l'ensemble, sorti indemne. De m&#234;me, le gouvernement Bolsonaro, qui semblait augurer du retour du fascisme, n'a pas r&#233;ussi &#224; progresser de fa&#231;on significative vers un r&#233;gime autoritaire. Cela a conduit, dans ces deux cas, &#224; privil&#233;gier l'id&#233;e que l'extr&#234;me droite ne repr&#233;sente pas une menace r&#233;elle et que les barri&#232;res institutionnelles continuent &#224; jouer leur r&#244;le de frein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette analyse reste superficielle et limit&#233;e &#224; des ph&#233;nom&#232;nes politiques sp&#233;cifiques et mal compris. Au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie, les exp&#233;riences autoritaires se sont multipli&#233;es avec succ&#232;s dans un certain nombre de pays, en particulier de la p&#233;riph&#233;rie : la Turquie, l'Inde, la Hongrie, la Pologne, la Russie, les Philippines, l'&#201;gypte, ou encore le Salvador. Pour comprendre la nature de ces processus, il ne faut pas se limiter &#224; l'analyse des formes politiques propres au fascisme classique, avec son parti unique et son &#201;tat corporatiste-totalitaire. &#192; ne consid&#233;rer que deux cat&#233;gories, la d&#233;mocratie lib&#233;rale et le fascisme, on retrouvera les termes de certains d&#233;bats sur l'extr&#234;me droite, o&#249; les opinions sont polaris&#233;es entre ceux qui voient des signes de fascisme dans toute forme d'autoritarisme et ceux qui minimisent les risques autoritaires parce que les institutions d&#233;mocratiques lib&#233;rales restent actives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'extr&#234;me droite n'est plus vraiment une nouveaut&#233;, et des cat&#233;gories plus pr&#233;cises, telles que &#171; autoritarismes comp&#233;titifs &#187; ou &#171; r&#233;gimes hybrides &#187; (Levitsky et Way, 2004 ; Diamond, 2004), ont &#233;t&#233; propos&#233;es dans des &#233;tudes universitaires pour d&#233;crire certains des ph&#233;nom&#232;nes contemporains dont nous avons discut&#233;. Il s'agirait d'une subversion intrins&#232;que de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, qui maintiendrait l'apparence ext&#233;rieure d'un r&#233;gime fond&#233; sur des &#233;lections mais sous une forme partiellement manipul&#233;e (au moins partiellement). Ces concepts se r&#233;f&#232;rent &#224; des syst&#232;mes politiques qui conservent des caract&#233;ristiques d&#233;mocratiques formelles, telles que des &#233;lections p&#233;riodiques et le multipartisme, mais dans lesquels les appareils de pouvoir limitent au maximum les libert&#233;s politiques, sociales et civiles. Le r&#233;gime &#233;lectoral existe, mais il est contr&#244;l&#233; par en haut, avec des dispositions r&#233;pressives qui le privent de toute substance v&#233;ritablement d&#233;mocratique. Le meilleur exemple d'un tel r&#233;gime politique est sans doute la &#171; d&#233;mocratie illib&#233;rale &#187; d'Orban qui, apr&#232;s sa victoire en 2010, a proc&#233;d&#233; au d&#233;mant&#232;lement progressif des &#233;l&#233;ments d&#233;mocratiques du syst&#232;me politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On trouve l&#224; un &#233;cho du concept d'&#171; &#233;tatisme autoritaire &#187; formul&#233; par Poulantzas dans les ann&#233;es 1970. M&#234;me si Poulantzas se r&#233;f&#233;rait alors &#224; un &#201;tat fort en tant que centre de la reproduction capitaliste dans le cadre de l'&#201;tat-providence, son concept acquiert une pertinence renouvel&#233;e dans le contexte actuel. Auteur d'une analyse remarquable des &#171; r&#233;gimes d'exception &#187;, tels que le fascisme ou les dictatures militaires, Poulantzas consid&#233;rait que ce type de r&#233;gime &#233;tait susceptible de se stabiliser sous la forme d'un r&#233;gime politique &#171; normal &#187; et d'aller au-del&#224; d'un r&#233;gime temporaire face &#224; une situation de crise. L'&#233;tatisme autoritaire, comme les r&#233;gimes hybrides qu'&#233;voquent les &#233;tudes contemporaines,n'implique pas n&#233;cessairement la dissolution des institutions d&#233;mocratiques, mais se caract&#233;rise par un renforcement de l'appareil d'&#201;tat et une concentration du pouvoir politique autour d'une figure forte. Cela se traduit, selon Poulantzas, par le recours croissant aux m&#233;thodes r&#233;pressives, le contr&#244;le des m&#233;dias, la manipulation des &#233;lections et la pr&#233;&#233;minence de l'ex&#233;cutif sur le l&#233;gislatif, avec pour objectif de stabiliser le r&#233;gime politique sur des bases autoritaires, sans remettre en cause en apparence la d&#233;mocratie lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La progression de l'autoritarisme, on le voit, est g&#233;n&#233;ralement un processus graduel. Cette caract&#233;risation s'oppose aux repr&#233;sentations, souvent mythifi&#233;es, d'&#233;v&#233;nements pass&#233;s o&#249; le changement de r&#233;gime politique passait n&#233;cessairement par un processus de rupture radicale. C'&#233;tait le cas des dictatures militaires o&#249;, du jour au lendemain, les militaires ont pris le contr&#244;le de l'&#201;tat, suspendu la constitution, impos&#233; l'&#233;tat de si&#232;ge, etc. Les repr&#233;sentations de l'effondrement de la R&#233;publique de Weimar, souvent mythifi&#233;es, soulignent la rapidit&#233; avec laquelle les nazis ont r&#233;ussi &#224; s'imposer et &#224; instaurer leur dictature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme italien offre, &#224; l'inverse, une variante significative. Mussolini a gouvern&#233; pendant un certain temps en coalition avec les partis traditionnels, avec d&#233;j&#224; des ministres fascistes dans son gouvernement, tout en instaurant progressivement un r&#233;gime autoritaire. Les &#233;tudes actuelles sur le fascisme parlent ainsi souvent de &#171; processus de fascisation &#187; (Ugo Palheta, 2021) et soulignent qu'il ne s'agit pas d'un r&#233;gime qui s'instaure du jour au lendemain, mais d'un processus graduel, qui conna&#238;t des sauts et des ruptures, et dont le d&#233;veloppement s'&#233;tend g&#233;n&#233;ralement sur toute une p&#233;riode.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le projet 2025 de la fondation Heritage Foundation pro-Trump pr&#233;sente un sc&#233;nario explicite visant &#224; transformer le gouvernement am&#233;ricain en un r&#233;gime de ce type pendant la seconde mandature de Trump. Contrairement &#224; ce que l'on croit souvent, le syst&#232;me politique am&#233;ricain, avec son caract&#232;re lib&#233;ral contre-majoritaire, comporte de nombreux m&#233;canismes d'exclusion politique qui pourraient faciliter une telle transformation. Il s'agit notamment de la faible participation &#233;lectorale, d'un syst&#232;me bipartite extr&#234;mement restrictif qui interdit pratiquement toute incursion d&#233;mocratique d'une nouvelle formation politique, de la normalisation des m&#233;thodes brutales de r&#233;pression et du recours &#224; des lois d'exception inscrites dans les institutions telles que le Patriot Act, adopt&#233; en 2001 et toujours en vigueur, et d'autres politiques s&#233;curitaires mises en &#339;uvre sous le pr&#233;texte de lutter contre le terrorisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas certain que Trump parvienne &#224; imposer un changement de cette ampleur et il peut en aller de m&#234;me pour d'autres exp&#233;riences d'extr&#234;me droite. Le r&#233;sultat final sera d&#233;termin&#233; par la lutte politique. Mais que la mobilisation politique contre une menace autoritaire puisse la faire &#233;chouer ne veut pas dire que cette menace n'existait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En sciences sociales, ces conceptions sont qualifi&#233;es de &#171; pr&#233;diction suicidaire &#187;. La &#171; pr&#233;diction suicidaire &#187; se r&#233;f&#232;re &#224; des situations dans lesquelles l'acte m&#234;me de pr&#233;dire un ph&#233;nom&#232;ne social influence son d&#233;veloppement de telle mani&#232;re qu'il finit par l'emp&#234;cher de se produire. Un exemple r&#233;cent est celui de la pand&#233;mie : la courbe ascendante des infections et des d&#233;c&#232;s a fait augurer d'une catastrophe sanitaire potentielle et conduit les gouvernements &#224; mettre en &#339;uvre des mesures pr&#233;ventives qui ont fait que la pr&#233;diction ne s'est pas r&#233;alis&#233;e. Ne consid&#233;rant que le r&#233;sultat final, comme dans le cas de la pand&#233;mie, et ignorant la catastrophe qui s'annon&#231;ait, certains secteurs soutiennent que la menace &#233;tait inexistante. Si nous envoyons un signal d'alarme clair et que nous parvenons &#224; d&#233;clencher une mobilisation politique ad&#233;quate, nous pouvons r&#233;ussir &#224; provoquer &#171; l'auto-destruction &#187; de cette pr&#233;diction. On ne doit pas &#234;tre surpris que ce n&#233;gationnisme s'enracine dans des secteurs de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement de Milei doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme un projet autoritaire en devenir dans la perspective d'un autoritarisme comp&#233;titif. Il suffit d'observer comment, avec un pouvoir politique limit&#233; et dans un contexte &#233;conomique d&#233;favorable, il a r&#233;alis&#233; des avanc&#233;es rapides et significatives dans le renforcement autoritaire de l'&#201;tat. La pers&#233;cution judiciaire des mouvements sociaux et territoriaux, qui en quelques mois ont &#233;t&#233; r&#233;duits &#224; leur plus simple expression minimale ; le &#171; protocole antipiqueteros &#187;, qui restreint radicalement la possibilit&#233; de manifester ; la d&#233;claration d'&#171; essentialit&#233; &#187; dans certains secteurs, qui annule en pratique le droit de gr&#232;ve ; les pouvoirs l&#233;gislatifs d&#233;l&#233;gu&#233;s &#224; l'ex&#233;cutif, qui permettent un exercice c&#233;sarien du pouvoir ; le projet de r&#233;forme restrictive du syst&#232;me &#233;lectoral ou encore l'intensification de la r&#233;pression contre les mobilisations sont des signes clairs d'une transformation &#224; l'&#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La &#171; bataille culturelle &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut dire qu'il existe deux grands types d'extr&#234;me droite dans le monde. M&#234;me si de nombreuses nuances en distinguent les diverses d&#233;clinaisons nationales, pour les besoins de l'argumentation nous retiendrons que l'extr&#234;me droite prend deux formes fondamentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re, la plus ancienne, a aujourd'hui perdu de son importance au niveau mondial : son principal repr&#233;sentant est le Rassemblement national de Marine Le Pen en France. La strat&#233;gie de Le Pen pourrait &#234;tre consid&#233;r&#233;e, dans un sens assez strict, comme un &#171; gramscianisme d'extr&#234;me droite &#187;. Elle est fond&#233;e sur une lutte politico-culturelle prolong&#233;e visant &#224; gagner des positions dans tous les domaines de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, en s'appropriant par mim&#233;tisme l'histoire et les valeurs nationales (la r&#233;publique, la la&#239;cit&#233;, etc.) tout en &#171; lep&#233;nisant &#187; peu &#224; peu la France. Le lien que le lep&#233;nisme &#233;tablit avec les traditions culturelles nationales s'apparente d'assez pr&#232;s &#224; un sch&#233;ma gramscien, voire laclausien [de Ernest Laclau &#8211; NdT] : il s'agit d'une r&#233;articulation r&#233;actionnaire des th&#232;mes conventionnels (les &#171; signifiants vides &#187;) du sens commun national, o&#249; la r&#233;publique et la la&#239;cit&#233; sont r&#233;interpr&#233;t&#233;es et instrumentalis&#233;es dans la d&#233;nonciation raciste du &#171; communautarisme &#187; d'une minorit&#233; musulmane.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'autre part l'extr&#234;me droite que l'on pourrait qualifier de &#171; trumpiste &#187; : c'est une extr&#234;me droite plus &#171; bolchevique &#187; que &#171; gramscienne &#187;. Elle vise &#224; quitter les marges pour investir par la force le centre, par une guerre de mouvement rapide et, de ce point de vue, s'apparente davantage au fascisme historique. Par des man&#339;uvres rapides, profitant d'un contexte d'instabilit&#233; et de crise g&#233;n&#233;rale, port&#233;e par une vague de col&#232;re sociale, elle parvient &#224; s'emparer du pouvoir en peu de temps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette extr&#234;me droite s'appuie sur deux strat&#233;gies compl&#233;mentaires pour affronter la &#171; bataille culturelle &#187;. D'une part, elle cherche &#224; galvaniser sa propre base sociale fortement sur-conditionn&#233;e id&#233;ologiquement, ce qui lui permet de s'enraciner durablement dans un &#233;lectorat de masse, m&#234;me si cette base n'est pas suffisamment large pour conformer une majorit&#233; &#233;lectorale. Tant dans l'opposition qu'au gouvernement, elle se renforce dans une logique de polarisation qui &#233;largit sa base &#224; chaque confrontation, quelle qu'en soit l'issue. C'est plus l'impact id&#233;ologique de l'affrontement que son r&#233;sultat concret qui importe le plus souvent. Pour consolider une majorit&#233; sociale et &#233;lectorale, elle se donne pour objectif d'obtenir dans le domaine &#233;conomique et manag&#233;rial des r&#233;sultats qui ne laissent aucun doute quant &#224; la nature de l'id&#233;ologie qui a r&#233;ussi &#224; s'imposer et &#224; offrir une issue &#224; la situation. Cette construction polarisante pr&#233;sente des similitudes avec les n&#233;o-populismes latino-am&#233;ricains, qui s'appuient pour la plupart sur une &#171; minorit&#233; intense &#187; et une base &#233;lectorale majoritaire acquise par les succ&#232;s &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de cette deuxi&#232;me forme que rel&#232;ve Milei. M&#234;me si son administration souligne souvent l'importance de la &#171; bataille culturelle &#187; et va jusqu'&#224; utiliser des clich&#233;s gramsciens, son approche s'inscrit clairement dans la strat&#233;gie &#171; trumpiste &#187;. Le principal &#171; appareil d'h&#233;g&#233;monie &#187;, voire le seul, est Milei lui-m&#234;me, qui proclame en permanence, haut et fort, son intention de rompre avec un si&#232;cle de collectivisme &#233;conomique. Quand son administration obtient certains succ&#232;s &#233;conomiques, sa strat&#233;gie vise &#224; montrer clairement, dans chaque cas, &#224; quelle id&#233;ologie est d&#251; ce succ&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mileinomics&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me limiterai &#224; quelques remarques sur les possibilit&#233;s de r&#233;ussite &#233;conomique de Milei, car c'est un sujet qui n&#233;cessiterait un texte distinct. Sa strat&#233;gie &#233;conomique repose sur un mod&#232;le qu'a d&#233;j&#224; connu l'Argentine : une appr&#233;ciation artificielle de la monnaie nationale et un processus de d&#233;r&#233;glementation et d'ouverture aux importations visant &#224; r&#233;duire l'inflation et &#224; g&#233;n&#233;rer un &#171; effet de richesse &#187;. La rel&#232;ve des taux de change facilite un flux permanent de dollars dans la &#171; sph&#232;re financi&#232;re &#187; et la sp&#233;culation &#224; court terme. Cette politique a pour double effet de discipliner politiquement, d'une part, par le d&#233;clin des secteurs industriels non comp&#233;titifs et l'affaiblissement des syndicats, tout en essayant par ailleurs de maintenir un climat de stabilit&#233; &#233;conomique &#224; court terme. Il s'agit d'une politique par essence temporaire, qui est conduite &#224; d&#233;boucher sur des crises aigu&#235;s, prenant la forme d'une r&#233;cession, de d&#233;valuations brutales et d'une aggravation des conflits sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le facteur temps joue ici un r&#244;le cl&#233;. La premi&#232;re fois que cette strat&#233;gie a &#233;t&#233; appliqu&#233;e, par le ministre Mart&#237;nez de Hoz, pendant les derni&#232;res ann&#233;es de la dictature militaire, elle a dur&#233; moins de trois ans et n'a servi qu'&#224; prolonger la dur&#233;e de vie du r&#233;gime pendant une courte p&#233;riode, avant de conduire &#224; une d&#233;valuation brutale et &#224; l'explosion des mobilisations syndicales. En revanche, sous le r&#233;gime de Menem, une strat&#233;gie similaire a pu &#234;tre d&#233;velopp&#233;e pendant une d&#233;cennie enti&#232;re, ce qui a permis de consolider la d&#233;faite strat&#233;gique de la classe ouvri&#232;re et de remodeler la soci&#233;t&#233; selon les canons du n&#233;olib&#233;ralisme. En 2016 et 2018, bien qu'avec moins d'intensit&#233;, le gouvernement Macri a &#233;galement tent&#233;, pendant une br&#232;ve p&#233;riode, de recourir &#224; une appr&#233;ciation du taux de change, ce qui a provoqu&#233; une panique bancaire et s'est sold&#233; par une forte d&#233;valuation de la monnaie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Milei sera-t-il Mart&#237;nez de Hoz, Menem ou Macri ? La possibilit&#233; de disposer du temps n&#233;cessaire pour reproduire un processus similaire au menemisme d&#233;pendra &#224; la fois de l'afflux de dollars et de la capacit&#233; &#224; emp&#234;cher ou &#224; contourner une r&#233;sistance sociale importante. Toute cette strat&#233;gie repose sur la possibilit&#233; de stabiliser la situation par un afflux constant de dollars. Dans les ann&#233;es 1990, les privatisations et l'endettement ont permis cette stabilisation mais aujourd'hui la marge est beaucoup plus &#233;troite, en raison d'un endettement &#233;lev&#233; et de l'absence d'actifs publics importants &#224; privatiser. Les nouveaux gisements de gaz, de p&#233;trole et de minerais pourraient peut-&#234;tre g&#233;n&#233;rer un apport de devises suffisant pour prolonger le r&#233;gime. De m&#234;me un pr&#234;t du FMI, pr&#233;conis&#233; par l'administration Trump, serait essentiel pour gagner du temps et s'affranchir du contr&#244;le des capitaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le facteur temps ne conditionne donc pas seulement la dur&#233;e de la p&#233;riode de stabilit&#233;, mais aussi la capacit&#233; du gouvernement &#224; tirer parti du contexte (effet richesse, discipline mon&#233;taire, stabilit&#233;) pour imposer des transformations structurelles qui affaiblissent la capacit&#233; de r&#233;action des forces sociales. Le v&#233;ritable enjeu n'est pas seulement de savoir combien de temps peut durer une telle strat&#233;gie, mais si elle marquera durablement les relations sociales et &#233;conomiques avant que ce mod&#232;le &#233;conomique ne s'&#233;puise ou ne c&#232;de la place &#224; un mod&#232;le plus durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, bien qu'il ne soit plus fait r&#233;f&#233;rence &#224; la dollarisation depuis la fin de la campagne &#233;lectorale, elle conserve un poids symbolique et politique important. Initialement pr&#233;sent&#233;e comme une solution d&#233;finitive aux probl&#232;mes &#233;conomiques du pays, la dollarisation a &#233;volu&#233; vers un mod&#232;le de &#171; concurrence mon&#233;taire &#187;, similaire &#224; celui du P&#233;rou et du Venezuela, dans lequel circulent plusieurs monnaies ayant cours l&#233;gal, avant tout la monnaie locale et le dollar. Au-del&#224; de sa faisabilit&#233; technique, cette proposition t&#233;moigne aussi de l'univers mental du gouvernement. La dollarisation n'est pas seulement une strat&#233;gie &#233;conomique, elle repr&#233;sente l'id&#233;al post-politique et post-d&#233;mocratique d'une &#233;conomie autog&#233;r&#233;e. Elle suppose que l'&#233;conomie peut fonctionner de mani&#232;re autonome, lib&#233;r&#233;e de toute interf&#233;rence politique, comme une machine autor&#233;gul&#233;e qui se lib&#232;re de toute n&#233;cessit&#233; de prise de d&#233;cision d&#233;mocratique. La perte du contr&#244;le de la monnaie laisserait le pays &#224; la merci, sous une forme particuli&#232;rement brutale, de ce que Marx d&#233;crivait comme la &#171; contrainte muette des rapports &#233;conomiques &#187; (une formule qui donne son titre au r&#233;cent ouvrage de S&#248;ren Mau). C'est une conception de nature autoritaire dans la mesure o&#249; elle vise &#224; soustraire l'&#233;conomie &#224; toute forme de contr&#244;le d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette strat&#233;gie post-d&#233;mocratique de dollarisation est en r&#233;sonance avec la situation de la zone euro, o&#249; les politiques &#233;conomiques sont largement d&#233;termin&#233;es par des institutions transnationales, loin de tout contr&#244;le d&#233;mocratique au niveau national. La dollarisation est donc sous-tendue par un projet de d&#233;politisation radicale, le r&#234;ve d'une &#233;conomie qui fonctionne automatiquement, sans intervention collective ni d&#233;cision politique. Autrement dit, on a l&#224; une version concr&#232;te et prosa&#239;que de l'extravagante utopie anarco-capitaliste d'un march&#233; sans &#201;tat.&lt;br class='autobr' /&gt;
La gauche continue de sous-estimer le danger de l'extr&#234;me droite&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au vu de ces &#233;l&#233;ments d'analyse des processus politiques en cours, on doit constater que, pour l'essentiel, la gauche a sous-estim&#233; et mal interpr&#233;t&#233; la mont&#233;e fulgurante de l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une premi&#232;re erreur a &#233;t&#233; de supposer que le soutien &#233;lectoral &#224; Milei n'&#233;tait que l'expression d'un vote de protestation, comme si l'agitation sociale pouvait &#234;tre canalis&#233;e par n'importe quel camp et que la captation de cette agitation par l'extr&#234;me droite n'&#233;tait que contingente et &#233;ph&#233;m&#232;re. Cette interpr&#233;tation ne prend pas en compte le processus de reconfiguration id&#233;ologique et sociale qui a pr&#233;c&#233;d&#233; sa brusque irruption, un processus qui montrait des signes alarmants depuis au moins 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, la gauche, en majorit&#233;, a pens&#233; que, m&#234;me en cas de victoire &#233;lectorale, Milei ne parviendrait pas &#224; &#233;largir son assise minoritaire tant parlementaire qu'institutionnelle. C'&#233;tait n&#233;gliger les conditions de gouvernabilit&#233; offertes par le r&#233;gime hyperpr&#233;sidentiel argentin, ainsi que la pr&#233;disposition transversale de la classe politique &#224; soutenir des r&#233;formes &#233;conomiques impopulaires que personne n'avait &#233;t&#233; en mesure de mettre en &#339;uvre au cours de la d&#233;cennie pr&#233;c&#233;dente, mais qui b&#233;n&#233;ficiaient d'un soutien profond au sein des &#233;lites politiques et &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre erreur a &#233;t&#233; de supposer que, s'il parvenait &#224; se stabiliser sur le plan institutionnel, la mise en &#339;uvre du programme de Milei l'am&#232;nerait rapidement &#224; se confronter &#224; sa propre base &#233;lectorale. Cette analyse ignorait le processus de droitisation qui avait conduit de larges secteurs sociaux, y compris dans les couches populaires, &#224; accepter des sacrifices au nom d'un changement per&#231;u comme in&#233;vitable et n&#233;cessaire pour r&#233;tablir l'ordre dans la soci&#233;t&#233;. Cette tendance a &#233;t&#233; confirm&#233;e par des enqu&#234;tes d'opinion tr&#232;s s&#233;rieuses (Balsa, 2024), qui montrent comment le m&#233;contentement et la crise ont &#233;t&#233; utilis&#233;s pour l&#233;gitimer des politiques d'ajustement et d'autoritarisme par la promesse d'un retour &#224; la normale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, certains secteurs de la gauche n'ont pas compris que ce qu'ils ont appel&#233; &#171; l'impasse h&#233;g&#233;monique &#187; (Rosso 2015, Dal Maso, 2023) se caract&#233;risait par une instabilit&#233; intrins&#232;que. Non seulement elle ne peut se prolonger ind&#233;finiment, mais sa dynamique m&#234;me sape progressivement ses fondements, cr&#233;ant ainsi les conditions de son d&#233;passement. L'&#233;mergence d'un leadership autoritaire qui parvient &#224; d&#233;bloquer la paralysie politique est l'une des voies typiques de ce d&#233;passement. C'est &#224; cette logique que Gramsci se r&#233;f&#232;re lorsqu'il qualifie une telle conjoncture de &#171; catastrophique &#187;. Ce concept de &#171; situation dans laquelle les forces en lutte s'&#233;quilibrent de fa&#231;on catastrophique &#187; contribue &#224; expliquer l'&#233;mergence de leaders c&#233;sariens. Toute analyse qui invoque le concept d'impasse catastrophique de Gramsci, mais omet les dynamiques d'auto-&#233;rosion qu'il d&#233;crit, ne fait qu'utiliser ce concept de fa&#231;on superficielle et pr&#233;tentieuse, sans en saisir le sens (Mosquera, 2023a).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En synth&#232;se, ces erreurs d'analyse ont conduit &#224; l'illusion que les politiques d'ajustement d&#233;clencheraient une r&#233;action populaire plus ou moins imm&#233;diate. Un tel pronostic ignorait pourtant &#224; la fois la d&#233;mobilisation et la d&#233;moralisation sociales engendr&#233;es par l'&#233;puisement du cycle politique pr&#233;c&#233;dent et la droitisation autoritaire croissante d'une partie consid&#233;rable de la soci&#233;t&#233;. Or cette radicalisation n'affecte pas seulement les classes moyennes historiquement anti-populistes, mais commence &#233;galement &#224; impr&#233;gner, bien que de mani&#232;re encore limit&#233;e, les secteurs populaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si une partie de l'opinion publique progressiste semble aujourd'hui commettre l'erreur inverse en se laissant impressionner par la force conjoncturelle de Milei et en consid&#233;rant comme d&#233;j&#224; perdue une lutte qui se poursuit, ce qui est surprenant c'est que la gauche marxiste, elle, ne semble pas avoir &#233;volu&#233; dans sa caract&#233;risation du ph&#233;nom&#232;ne. Comme Karl Popper l'a soulign&#233; &#224; propos des discours pseudo-scientifiques, il est toujours possible de recourir &#224; des arguments ad hoc pour valider l'hypoth&#232;se centrale, &#224; savoir, ici, la non-viabilit&#233; du gouvernement Milei. &#192; gauche, cela revient g&#233;n&#233;ralement &#224; postuler un report temporaire o&#249; l'effondrement du capitalisme, la rupture des masses avec le r&#233;formisme &#8211; pour citer les exemples classiques &#8211; ou, dans le cas pr&#233;sent, la r&#233;action sociale &#224; la politique d'ajustement, sont per&#231;us comme des processus qui prennent simplement &#171; plus de temps que pr&#233;vu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi une autre fa&#231;on d'introduire une hypoth&#232;se salvatrice ad hoc, tr&#232;s courante dans la gauche trotskiste : s'il n'y a pas de grandes mobilisations, c'est du fait des directions politiques ou syndicales qui les bloquent. Les masses veulent en d&#233;coudre, mais ce sont les directions qui freinent. Cette argumentation largement r&#233;pandue pose de nombreuses questions. Il est difficile en effet de comprendre qu'elle soit toujours d&#233;fendue si ce n'est, selon les termes de Jonathan Haidt, que ce genre de croyance perdure par sa capacit&#233; &#224; renforcer la coh&#233;sion de groupe de ceux qui la d&#233;fendent plut&#244;t que par son rapport &#224; la r&#233;alit&#233; (2012). Pourquoi, en d'autres circonstances, avec les m&#234;mes directions, les luttes parviennent-elles &#224; se d&#233;velopper ? Les directions bureaucratiques bloquent-elles et se positionnent-elles toujours &#224; la droite de leur base ? La nature contradictoire de la bureaucratie syndicale qui, comme le souligne E. Mandel, se nourrit du blocage mais aussi de la d&#233;fense partielle des revendications des travailleurs, ne la pousse-t-elle pas &#224; agir dans certaines circonstances ? Et la passivit&#233; de la bureaucratie n'est-elle pas aussi un indicateur du niveau d'activit&#233; et d'auto-organisation de la base et de sa pr&#233;disposition &#224; la lutte ? Comme l'&#233;crit justement D. Bensa&#239;d (1995) :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les conditions objectives sont si favorables, comment expliquer que les conditions d'une solution &#224; la crise de direction n'aient pas &#233;t&#233; r&#233;solues, ne serait-ce que partiellement ? L'explication d&#233;rive in&#233;vitablement vers une repr&#233;sentation polici&#232;re de l'histoire hant&#233;e par la figure r&#233;currente de la trahison, quand les conditions les plus propices sont sabot&#233;es par des &#171; directions tra&#238;tres &#187; et que l'alli&#233; le plus proche est toujours, potentiellement, le pire ennemi (1995).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette tendance &#224; se cramponner &#224; ses propres hypoth&#232;ses, malgr&#233; l'absence de v&#233;rification par les faits, conduit la gauche &#224; adopter une attitude qui, &#224; l'instar de Pannekoek dans sa critique de Kautsky, pourrait &#234;tre d&#233;crite comme une forme de &#171; radicalisme passif &#187;. Elle fait de la politique, pour reprendre l'expression par laquelle Sartre caract&#233;risait le trotskisme dans les ann&#233;es 1950, un &#171; art de l'attente &#187;. Il s'agit d'une attitude passive qui s'en remet &#224; l'&#233;v&#233;nement r&#233;dempteur, au lieu de concevoir la politique comme une pratique d'intervention consciente et strat&#233;gique, capable de s'ajuster au rythme r&#233;el et incertain de la lutte des classes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle strat&#233;gie ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Ant&#233;c&#233;dents historiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 1930, Trotsky a &#233;crit certaines de ses pages les plus brillantes &#224; propos de l'Allemagne, &#171; dont la qualit&#233; d'&#233;tude concr&#232;te d'une conjoncture politique est in&#233;gal&#233;e dans les analyses se r&#233;clamant du mat&#233;rialisme historique &#187; selon les termes de Perry Anderson. Dans ces textes, Trotsky d&#233;fend la politique du &#171; front unique &#187; pour affronter le fascisme, dans la continuit&#233; des concepts &#233;labor&#233;s par l'Internationale communiste au cours de la d&#233;cennie pr&#233;c&#233;dente. Dans des conditions d'isolement comparables &#8211; l'un d&#233;port&#233; sur une &#238;le turque, l'autre emprisonn&#233; dans une prison fasciste &#8211; Trotski et Gramsci ont fait partie des quelques voix qui, comprenant la menace de la mont&#233;e du fascisme, se sont oppos&#233;es au cours sectaire impos&#233; par le stalinisme qui a finalement facilit&#233; l'acc&#232;s au pouvoir d'Hitler en Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces &#233;crits continuent d'offrir de pr&#233;cieuses le&#231;ons. En premier lieu, ils analysent correctement la menace repr&#233;sent&#233;e par l'extr&#234;me droite et le danger d'une d&#233;faite historique qui pourrait d&#233;truire physiquement et institutionnellement les organisations du mouvement ouvrier. De l&#224; r&#233;sulte l'urgence de mettre en &#339;uvre une politique unitaire qui rassemble tous les courants de la classe ouvri&#232;re pour faire face &#224; cette menace. Ensuite, ils soulignent l'importance de ne pas subordonner la lutte antifasciste &#224; la bourgeoisie lib&#233;rale, dont la politique alimente souvent les causes dont se nourrit l'extr&#234;me droite (comme l'illustre, dans un cas contemporain, le retour de Trump apr&#232;s le bref interm&#232;de de Biden). Enfin, ils insistent sur la n&#233;cessit&#233; de maintenir l'ind&#233;pendance des militants r&#233;volutionnaires dans les cadres unitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;crits de Trotsky sur l'Allemagne sont de v&#233;ritables joyaux politiques et rh&#233;toriques, propres &#224; &#233;mouvoir tout militant conscient des bifurcations historiques et des urgences de l'action. Ses lettres &#224; un &#171; ouvrier social-d&#233;mocrate &#187; et &#224; un &#171; ouvrier communiste &#187; sont un condens&#233; de sa perception aigu&#235; de la crise politique et de son appel &#224; l'action, &#224; quoi s'ajoute la virtuosit&#233; litt&#233;raire d'&#233;crits con&#231;us dans un but &#233;minemment pratique. En revanche &#8211; comme l'a soulign&#233; Perry Anderson &#8211; ses analyses de l'Espagne et de la France t&#233;moignent d'un certain sectarisme &#224; l'&#233;gard de la petite bourgeoisie et de ses partis, un d&#233;faut de lucidit&#233; en comparaison avec ses &#233;crits sur l'Allemagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette politique unitaire se fondait sur le diagnostic qu'une r&#233;volution socialiste se profilait &#224; l'horizon. Pour Trotsky, la lutte contre le fascisme &#233;tait indissociable de l'objectif de renversement du capitalisme dans un avenir relativement proche. Il ne s'agissait pas d'adopter une politique sectaire &#171; classe contre classe &#187; &#8211; comme celle des staliniens &#8211; mais de reconna&#238;tre la n&#233;cessit&#233; d'unifier la classe ouvri&#232;re pour bloquer l'offensive fasciste, de r&#233;aliser une unit&#233; capable de canaliser cette force dans une contre-offensive contre la bourgeoisie, dans un contexte o&#249; l'acuit&#233; de la crise offrait encore la possibilit&#233; d'une issue r&#233;volutionnaire. Tout comme pour L&#233;nine pendant la Premi&#232;re Guerre mondiale, l'action politique consiste &#224; transformer la lutte contre le sympt&#244;me en une lutte contre la cause, &#224; transformer la guerre imp&#233;rialiste en guerre civile et en r&#233;volution sociale. Trotsky a appliqu&#233; ce raisonnement &#224; l'analyse du fascisme, qui &#233;tait &#224; ses yeux la manifestation exacerb&#233;e de la crise ultime du capitalisme. Pour le r&#233;volutionnaire russe, la crise politique aigu&#235; de l'&#233;poque &#233;tait porteuse aussi bien de la possibilit&#233; d'une r&#233;volution que d'une contre-r&#233;volution, un dilemme qui exigeait une intervention strat&#233;gique r&#233;solue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut se demander si cette analyse &#233;tait tout &#224; fait juste dans son contexte historique. Certains ouvrages d'auteurs de l'&#201;cole de Francfort, tels que Ouvriers et employ&#233;s &#224; la veille du Troisi&#232;me Reich d'Erich Fromm ou &#201;tudes sur la personnalit&#233; autoritaire d'Adorno, montrent que l'influence de l'autoritarisme au sein de la classe ouvri&#232;re &#233;tait plus profonde qu'on ne le pensait &#224; l'&#233;poque. Pour Otto Bauer le fascisme n'&#233;tait pas dirig&#233; contre une r&#233;volution qui &#233;tait d&#233;j&#224; vaincue, mais contre le socialisme r&#233;formiste &#8211; syndicats, d&#233;mocratie, droits du travail &#8211; qui existait encore. Angelo Tasca a d&#233;fini le fascisme comme une &#171; contre-r&#233;volution posthume et pr&#233;ventive &#187; : posthume, parce qu'elle &#233;tait cons&#233;cutive &#224; la d&#233;faite des tentatives r&#233;volutionnaires de la classe ouvri&#232;re ; pr&#233;ventive, parce que la classe ouvri&#232;re, bien qu'affaiblie, restait une menace potentielle &#224; neutraliser d&#233;finitivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fascisme visait &#224; transformer une d&#233;faite partielle de la classe ouvri&#232;re en une d&#233;faite totale aux cons&#233;quences catastrophiques. Trotsky, comme le r&#233;v&#232;le une lecture attentive, fait montre d'une compr&#233;hension lucide de cette dynamique m&#234;me si son optimisme quant &#224; la capacit&#233; de r&#233;action du mouvement ouvrier ait finalement &#233;t&#233; exag&#233;r&#233;. Les lectures post&#233;rieures, qui exag&#232;rent la parit&#233; dans l'&#233;quilibre des forces entre le fascisme et le mouvement ouvrier, ne rendent pas pleinement compte de la complexit&#233; et de la richesse de son analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Perspectives actuelles&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre la situation des ann&#233;es 1930 et notre r&#233;alit&#233; actuelle, il y a une discontinuit&#233; radicale qui a eu des cons&#233;quences politiques. Apr&#232;s la d&#233;faite du socialisme au XXe si&#232;cle, notre horizon historique a chang&#233;. La situation actuelle ne refl&#232;te pas la polarisation des ann&#233;es 1930, quand la confrontation entre la gauche r&#233;volutionnaire et l'extr&#234;me droite &#233;tait plus &#233;quilibr&#233;e. Aujourd'hui, l'initiative et la radicalisation sont incontestablement du c&#244;t&#233; de l'extr&#234;me droite, tandis que la gauche et les secteurs populaires sont sur la d&#233;fensive, se limitant, au mieux, &#224; r&#233;sister &#224; l'offensive r&#233;actionnaire. Dans ce contexte, penser que la gauche anticapitaliste peut rivaliser avec l'extr&#234;me droite sur le terrain de l'&#171; anti-syst&#232;me &#187; est une erreur strat&#233;gique (Canary, 2024). Il n'existe pas d'&#171; espace commun anti-syst&#232;me &#187;, politiquement abstrait ou instable, comme cela aurait pu &#234;tre le cas dans certaines conjonctures de polarisation politique exacerb&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des effets de l'absence d'une telle polarisation est que, loin de provoquer l'effondrement des formations de la gauche classique au profit d'options plus radicales, la progression de l'extr&#234;me droite tend &#224; renforcer les organisations r&#233;formistes traditionnelles telles que le PSOE en Espagne, le PT au Br&#233;sil ou le Parti d&#233;mocratique en Italie, et &#224; isoler la gauche radicale. Il ne faut pas s'en &#233;tonner : confront&#233;s &#224; l'urgence de freiner politiquement l'extr&#234;me droite, les secteurs populaires se prot&#232;gent avec les instruments politiques les mieux positionn&#233;s pour accomplir cette t&#226;che, quelles que soient leurs limites. Ainsi, l'irruption de l'extr&#234;me droite a mis fin aux processus de &#171; pasokisation &#187; du centre-gauche et le PASOK a m&#234;me r&#233;ussi &#224; se relever apr&#232;s le d&#233;sastre de Syriza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie-t-il, comme le veut le bon sens lib&#233;ral, que la gauche devrait se tourner vers le centre pour gagner les secteurs mod&#233;r&#233;s et tenter d'isoler l'extr&#234;me droite ? En aucun cas : c'est cette strat&#233;gie qui nous a conduits l&#224; o&#249; nous en sommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une gauche qui se subordonne aux politiques n&#233;olib&#233;rales finit par &#233;roder le lien fragile qui existe encore entre le mouvement syndical et les vestiges de la culture de gauche. Pour faire face &#224; l'extr&#234;me droite, nous ne pouvons pas nous soumettre aux politiciens n&#233;olib&#233;raux responsables du d&#233;sastre actuel. Ce n'est pas une alliance entre la gauche et le &#171; centre &#187; lib&#233;ral qui permettra de vaincre l'extr&#234;me droite. Au-del&#224; d'accords temporaires pour faire barrage &#224; des personnalit&#233;s comme Trump, Le Pen ou Bolsonaro lors d'&#233;ch&#233;ances &#233;lectorales d&#233;termin&#233;es, une alliance durable ne ferait que renforcer les &#233;l&#233;ments sociaux et politiques dont se nourrit l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, comment &#233;quilibrer de fa&#231;on coh&#233;rente la critique de la capitulation n&#233;olib&#233;rale de la gauche et le scepticisme &#224; l'&#233;gard de la strat&#233;gie consistant &#224; disputer &#224; l'extr&#234;me droite la &#171; r&#233;bellion anti-establishment &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe, dans les rangs de la gauche, une explication simple et populaire de la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite, li&#233;e &#224; la prise de conscience que nous traversons une p&#233;riode de grande agitation sociale, fruit de d&#233;cennies de politiques n&#233;olib&#233;rales. En s'adaptant au consensus n&#233;olib&#233;ral ou en se positionnant comme un alli&#233; subordonn&#233; et mod&#233;r&#233;ment critique de l'&#171; extr&#234;me centre &#187;, la gauche a perdu ses liens avec sa base sociale. Dans ce sc&#233;nario, l'extr&#234;me droite, avec un discours fort et une image d'ext&#233;riorit&#233; au syst&#232;me politique n&#233;olib&#233;ral, a capitalis&#233; sur le m&#233;contentement en occupant l'espace acquis &#224; la gauche, mais laiss&#233; vide quand elle a renonc&#233; &#224; incarner l'agitation et de la r&#233;bellion. D'o&#249; la &#171; r&#233;bellion de droite &#187; &#224; laquelle nous assistons aujourd'hui. Il suffirait alors &#224; la gauche de se repositionner comme porte-parole du m&#233;contentement pour regagner, petit &#224; petit, les marges sociales attir&#233;es par l'extr&#234;me droite. Il faudrait opposer au radicalisme de la droite un radicalisme sym&#233;trique de la gauche, en rejetant toute &#171; politique du moindre mal &#187; et toute alliance avec des secteurs r&#233;formistes partisans du statu quo n&#233;olib&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cette argumentation contient des &#233;l&#233;ments de v&#233;rit&#233;, notamment en ce qui concerne les effets de la capitulation n&#233;olib&#233;rale de la gauche institutionnelle, elle soul&#232;ve malheureusement aussi des probl&#232;mes insurmontables. Une partie de son impact r&#233;side dans son caract&#232;re rassurant quand elle situe le probl&#232;me sur un terrain familier pour la gauche. Il suffirait de &#171; r&#233;cup&#233;rer &#187; le radicalisme perdu. C'est faire peu de cas du fait que ceux qui sont tent&#233;s par cette analyse sont, en g&#233;n&#233;ral, ceux qui n'ont jamais renonc&#233; &#224; cette radicalit&#233; et qui, pourtant, ne sont clairement pas sortis de la marginalit&#233; alors que l'extr&#234;me-droite progresse fortement partout dans le monde. Le radicalisme de gauche n'a pas le m&#234;me rendement politique que le radicalisme de droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse se heurte aussi &#224; un probl&#232;me empirique particuli&#232;rement &#233;vident dans le cas de Milei. En Argentine, il existe depuis plus d'une d&#233;cennie une gauche radicale ayant une influence parlementaire et une pr&#233;sence dans les m&#233;dias. C'est le cas du Front de gauche et des travailleurs &#8211; Unit&#233; (FITU). Alors que Milei &#233;tait encore un inconnu, la gauche trotskiste argentine jouait d&#233;j&#224; un r&#244;le important dans le paysage politique. On peut donc se demander pourquoi la crise tant attendue du p&#233;ronisme ne lui a pas apport&#233; de b&#233;n&#233;fices &#233;lectoraux ou politiques significatifs et a plut&#244;t favoris&#233; l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une autre question &#233;l&#233;mentaire se pose in&#233;vitablement : alors que le peuple disposait d'une gauche radicale plus forte et plus structur&#233;e que l'extr&#234;me droite, pourquoi cette derni&#232;re est-elle parvenue &#224; acc&#233;der au gouvernement tandis que la gauche trotskiste se maintient &#224; des pourcentages &#233;lectoraux oscillant entre 3 % et 6 % et qu'elle a m&#234;me subi un revers lors des derni&#232;res &#233;lections ? L'argument qu'avancent certains, comme quoi cette gauche se serait mod&#233;r&#233;e ou parlementaris&#233;e, ne r&#233;siste pas &#224; l'analyse la plus &#233;l&#233;mentaire. Au-del&#224; des difficult&#233;s li&#233;es &#224; des tactiques ultra-gauches et sectaires, il s'agit de courants combatifs et sinc&#232;res, clairement oppos&#233;s au consensus n&#233;olib&#233;ral dominant (Mosquera, 2023b). La gauche trotskiste semblait id&#233;alement plac&#233;e pour exploiter un vote de protestation. Pourtant, non seulement elle n'y est pas parvenue, mais elle a m&#234;me r&#233;gress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette caract&#233;risation repose aussi sur une ambigu&#239;t&#233; fondamentale quant au concept de &#171; gauche &#187;. Il est vrai que les partis dominants &#8211; progressistes, r&#233;formistes et mod&#233;r&#233;s &#8211; ont g&#233;n&#233;r&#233; une profonde frustration qui a facilit&#233; la progression de l'extr&#234;me droite. Mais cette gauche n'a jamais &#233;t&#233; radicale et n'a pas vocation &#224; l'&#234;tre, et sa politique gouvernementale dans le pass&#233; n'a pas n&#233;cessairement conduit &#224; la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite. En revanche, la gauche vraiment radicale existe, mais reste marginale. Que faire alors ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc affiner la tactique et l'analyse du contexte. Il faut comprendre que le processus politique &#233;volue dans une direction diff&#233;rente et pose des probl&#232;mes diff&#233;rents. Il n'y a pas de mal-&#234;tre ou de radicalisme qui soit politiquement vide. Jusqu'&#224; un certain point, on peut apporter une r&#233;ponse sociologique en identifiant les secteurs sociaux radicalis&#233;s, principalement la classe moyenne historiquement anti-p&#233;roniste. Tenter de devenir l'aile gauche de ce radicalisme ne m&#232;ne qu'&#224; l'isolement ou, pire, &#224; la capitulation devant la droite. Les exemples ne manquent pas, tel le PSTU au Br&#233;sil pour n'en citer qu'un.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e de l'extr&#234;me droite traduit une p&#233;riode de reflux, encore partiel et limit&#233;, marqu&#233; par la d&#233;mobilisation et la d&#233;moralisation du camp progressiste, alors que la radicalisation du camp de la droite s'accentue. Il ne s'agit pas de polarisations liquides et instables, ni d'agitation qui seraient en dispute. La strat&#233;gie pour faire face &#224; cette nouvelle p&#233;riode historique passe obligatoirement par la reconnaissance de cette r&#233;alit&#233; fondamentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La caract&#233;risation classique du fascisme par Angelo Tasca comme &#171; contre-r&#233;volution posthume et pr&#233;ventive &#187; nous offre une analogie pour saisir le processus que nous voulons caract&#233;riser. &#192; l'instar du fascisme qui n'a pas attaqu&#233; frontalement la r&#233;volution, mais est venu parachever le processus quand les menaces r&#233;volutionnaires avaient d&#233;j&#224; r&#233;gress&#233;, l'ultra-droite ne cherche pas ici &#224; rompre avec l'&#171; &#233;quilibre h&#233;g&#233;monique &#187;, mais parvient &#224; s'imposer parce que la situation &#233;tait d&#233;j&#224; en &#171; d&#233;s&#233;quilibre &#187; et qu'il fallait quelqu'un pour mener le processus &#224; son apog&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'il s'agisse &#224; premi&#232;re vue d'une diff&#233;rence mineure, on a bien deux conceptions substantiellement diff&#233;rentes : celle qui consid&#232;re que l'autoritarisme na&#238;t de la faiblesse des classes dirigeantes face &#224; la r&#233;sistance populaire, ce qui les oblige &#224; recourir en urgence &#224; des mesures extr&#234;mes et celle qui consid&#232;re qu'il est le produit du fait que les classes dirigeantes connaissent une situation de force relative qui leur permet de parachever ce qu'elles avaient d&#233;j&#224; entrepris. Dans le premier cas, nous sommes confront&#233;s &#224; une situation typique de polarisation, o&#249; la progression de l'extr&#234;me droite peut paradoxalement &#234;tre le signe d'une opportunit&#233; pour la gauche. Dans le second, il s'agit d'une phase ultra-d&#233;fensive, avec le danger d'une &#233;volution r&#233;actionnaire et des risques physiques autant qu'institutionnels pour la gauche et les classes populaires. Les t&#226;ches qui d&#233;coulent de chacun de ces sc&#233;narios sont donc tr&#232;s diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre analyse qui reste g&#233;n&#233;rale ne permet pas de d&#233;finir avec pr&#233;cision l'architecture concr&#232;te d'une tactique politique qui exigerait une &#233;valuation aussi bien des acteurs que des opportunit&#233;s et des risques dans une conjoncture donn&#233;e. Nous pouvons cependant proposer une caract&#233;risation g&#233;n&#233;rale et sugg&#233;rer une direction &#224; suivre. Si, comme je le soutiens ici, nous traversons un moment d&#233;fensif, il est essentiel de donner la priorit&#233; &#224; l'action coordonn&#233;e et unifi&#233;e des classes populaires, au-del&#224; des divergences politiques et de la concurrence entre les courants politiques. C'est une position que partagent, sur le plan des principes et m&#234;me sur le plan th&#233;orique, les organisations m&#234;me les plus sectaires, tout en restant g&#233;n&#233;ralement r&#233;ticentes &#224; la mettre en pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons, en tant que socialistes, nous fixer l'objectif de battre le gouvernement Milei dans la rue, par une mobilisation populaire d'o&#249; &#233;mergeraient des rapports de force plus favorables. Mais si un tel sc&#233;nario ne se concr&#233;tise pas, l'affrontement politique se d&#233;placera in&#233;vitablement sur le terrain &#233;lectoral. Et, si nous &#233;cartons toute vision d&#233;lirante du rapport de force actuel, il est clair que la gauche socialiste n'a aucune chance de vaincre Milei avec ses seules forces sur ce terrain. C'est pr&#233;cis&#233;ment ici que s'inscrit le d&#233;bat sur la position &#224; adopter face &#224; l'opposition n&#233;o-populiste qu'incarne le kirchnerisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#233;ronisme semble, quant &#224; lui, semble pr&#234;t &#224; s'adapter &#224; ces novelles contingences en proposant la formation d'un &#171; front d&#233;mocratique &#187; tr&#232;s large incluant des secteurs de la droite traditionnelle. Si de tels accords peuvent &#233;ventuellement permettre d'obtenir une victoire &#233;lectorale temporaire, ils compromettent fortement la possibilit&#233; de saper les bases sociales de l'extr&#234;me droite. Le cas du gouvernement actuel de Lula en est un exemple &#233;loquent : bien qu'extr&#234;mement populaire durant son second mandat, gr&#226;ce &#224; l'impact significatif des politiques de redistribution que permet une conjoncture &#233;conomique favorable, le Lula mod&#233;r&#233; d'aujourd'hui, contraint par ses alliances, ouvre la voie &#224; un possible retour de l'extr&#234;me droite br&#233;silienne comme en t&#233;moignent les r&#233;sultats d&#233;favorables des r&#233;centes &#233;lections municipales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche doit donc &#234;tre &#224; la fois ind&#233;pendante et unie. S'int&#233;grer ou s'adapter au p&#233;ronisme conduit &#224; une perte d'accumulation politique et &#224; un brouillage strat&#233;gique qui mettrait en danger la construction d'un projet anticapitaliste de masse et en rel&#233;guerait la gauche au r&#244;le de partenaire mineur des forces politiques gravitant vers l'&#171; extr&#234;me centre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est essentiel de d&#233;noncer simultan&#233;ment les tournants droitiers du p&#233;ronisme et ses alliances avec les secteurs conservateurs. Le p&#233;ronisme occupe conjoncturellement une place centrale, qu'on le veuille ou non, dans la possibilit&#233; de parvenir &#224; une &#233;ventuelle d&#233;faite &#233;lectorale de l'extr&#234;me droite. Mais plus il penche &#224; droite, plus il est probable que son programme finisse par &#234;tre une version mod&#233;r&#233;e des r&#233;formes de Milei, sans leur composante autoritaire. Le plus grand danger de cette dynamique est de recr&#233;er les conditions d'un retour de l'extr&#234;me droite, comme le sugg&#232;rent plusieurs exp&#233;riences contemporaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si une mobilisation sociale se d&#233;veloppait dans un d&#233;lai raisonnable, elle pourrait influencer les virages politiques du p&#233;ronisme, comme cela s'est produit apr&#232;s 2001 avec le tournant progressiste du kirchnerisme. Choisir la voie de la mobilisation est beaucoup plus efficace que la strat&#233;gie des secteurs qui tentent de s'int&#233;grer au p&#233;ronisme dans un but de &#171; gauchisation &#187;. Ce sont g&#233;n&#233;ralement ces secteurs qui finissent par se mod&#233;rer et par s'int&#233;grer dans la dynamique bureaucratique, tandis que le p&#233;ronisme poursuit sa propre voie sans obstacles majeurs. Le r&#244;le de la gauche qui a rejoint le p&#233;ronisme sous le gouvernement d'Alberto Fern&#225;ndez, et les frustrations qu'il a g&#233;n&#233;r&#233;es, sont des illustrations &#233;loquentes des effets cette politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une derni&#232;re question strat&#233;gique pour la gauche doit &#234;tre abord&#233;e, qui est peut-&#234;tre la plus d&#233;licate. Pr&#233;server son ind&#233;pendance et d&#233;noncer la tendance droiti&#232;re du p&#233;ronisme, ainsi que sa strat&#233;gie de &#171; front d&#233;mocratique &#187; avec des secteurs de la droite traditionnelle ne doit pas conduire &#224; rejeter la possibilit&#233; de lui apporter un soutien &#233;lectoral ponctuel lorsque c'est n&#233;cessaire pour chasser l'extr&#234;me droite du pouvoir. L'exemple du PSOL et du PT au Br&#233;sil, et leur action commune contre le bolsonarisme, est particuli&#232;rement pertinent et proche de nous (Arcary, 2024). A ceux qui affirment que toute collaboration avec le p&#233;ronisme implique l'invisibilisation politique de la gauche, l'exp&#233;rience br&#233;silienne apporte un d&#233;menti. Des initiatives ponctuelles conjointes sont autre chose que l'int&#233;gration et l'adaptation que j'ai largement critiqu&#233;es. Seule une gauche qui parvient &#224; se positionner comme un instrument efficace dans la lutte contre l'extr&#234;me droite, et non comme un facteur de division, sera en mesure de surmonter le danger d'isolement qu'une conjoncture d&#233;fensive tend &#224; favoriser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, je voudrais souligner trois id&#233;es qui me semblent importantes pour &#233;viter un d&#233;faitisme pr&#233;matur&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, et il faut le souligner, nous n'avons pas subi de d&#233;faite strat&#233;gique, et il semble peu probable que cela se produise &#224; court terme. Le sc&#233;nario le plus plausible est celui d'une guerre d'usure &#224; moyen terme, telle que nous la voyons se d&#233;rouler depuis pr&#232;s d'une d&#233;cennie dans des pays comme les &#201;tats-Unis et le Br&#233;sil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, j'ai analys&#233; dans ce texte une situation marqu&#233;e par la radicalisation autoritaire de la base de masse de la droite, ainsi que par la d&#233;moralisation et le virage possibiliste du camp progressiste. Il ne s'agit pas d'une droitisation g&#233;n&#233;ralis&#233;e et transversale de la soci&#233;t&#233;. Elle reste, au contraire, dramatiquement fractur&#233;e, et la base sociale progressiste conserve ce que les &#233;tudes de Balsa qualifient de &#171; noyau social tr&#232;s coh&#233;rent &#187;, constant dans son adh&#233;sion aux id&#233;es progressistes &#224; la fois sur le plan &#233;conomique et social. Ce secteur, bien que d&#233;pourvu d'une perspective politique claire, reste large et proche de la majorit&#233; sociale et &#233;lectorale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas parler de polarisation au sens que les marxistes donnaient &#224; ce terme dans les ann&#233;es 1930, car il n'y a qu'un p&#244;le radicalis&#233; et dynamis&#233;, tandis que l'autre, fatigu&#233; et d&#233;moralis&#233;, consid&#232;re comme horizon politique un &#171; r&#233;alisme minimaliste &#187;. Pourtant ce p&#244;le n'a pas disparu, m&#234;me si sa visibilit&#233; s'est att&#233;nu&#233;e au cours de l'ann&#233;e &#233;coul&#233;e. Il &#233;tait pr&#233;sent dans les mobilisations massives des universit&#233;s, o&#249; a commenc&#233; &#224; se construire un sujet social d'opposition de masse. Mais il doit passer encore par &#224; un long processus de recomposition avant de pouvoir s&#233;rieusement d&#233;fier l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et c'est d'une importance vitale, si le camp social progressiste est d&#233;moralis&#233; et d&#233;mobilis&#233;, cela n'implique pas qu'il y ait eu un processus de d&#233;sorganisation de la classe ouvri&#232;re. Les organisations syndicales et politiques quoique affaiblies restent actives et stables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on devait synth&#233;tiser l'objectif central de l'extr&#234;me droite, l'essentiel en serait une question bien plus fondamentale que sa strat&#233;gie &#233;conomique (&#224; laquelle, plus pr&#233;cis&#233;ment, elles sont subordonn&#233;es) : il s'agit d'an&#233;antir les formes d'organisation populaire qui, malgr&#233; la lassitude et la d&#233;moralisation actuelles, continuent &#224; palpiter sous la surface. C'est l&#224; que se trouve le fondement de toute r&#233;sistance future capable de renverser la situation. Dans les ann&#233;es 1990, le menemisme semblait invincible. Mais &#224; partir du milieu de cette d&#233;cennie, un processus progressif de mobilisation s'est mis en place, qui a culmin&#233; avec l'explosion sociale de 2001, un tournant d&#233;cisif de notre histoire contemporaine. Les classes dirigeantes ne veulent pas d'un autre 2001. Point n'est besoin d'en appeler &#224; l'optimisme de la volont&#233;. Nous vivons des jours difficiles, mais nous avons ce qu'il faut pour nous battre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remercie Rolando Prats pour ses commentaires g&#233;n&#233;reux et ses observations critiques sur le manuscrit original de ce texte, ainsi que le reste de l'&#233;quipe de la Jacobin Review pour sa collaboration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce texte a d'abord &#233;t&#233; publi&#233; par Jacobin Am&#233;rica Latina. Traduction de l'espagnol (argentin) pour Contretemps Web de Robert March.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration : Wikimedia Commons.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;f&#233;rences&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Arcary, V. (2024), &#171; La izquierda brasile&#241;a ante una nueva &#233;poca &#187;, &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2024/09/la-izquierda-brasilena-ante-una-nueva-epoca2/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2024/09/la-izquierda-brasilena-ante-una-nueva-epoca2/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Balsa, J. (2024), &#191;Por qu&#233; gan&#243; Milei ?, Fondo de Cultura Econ&#243;mica.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bensa&#239;d, D. (1995), La Discordance des temps &#8211; Essais sur les crises, les classes, l'histoire, Les Editions de la Passion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Canary, H. (2024), &#171; &#191;En la lucha contra el fascismo basta con ser antisistema ? &#187;, &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2024/07/en-la-lucha-contra-el-fascismo-basta-con-ser-antisistema/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2024/07/en-la-lucha-contra-el-fascismo-basta-con-ser-antisistema/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dal Maso, J. (2023), &#171; Respuesta a una cr&#237;tica curiosa &#187;, &lt;a href=&#034;https://www.laizquierdadiario.com/Respuesta-a-una-critica-curiosa&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.laizquierdadiario.com/Respuesta-a-una-critica-curiosa&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Diamond, L. (2004), &#171; Elecciones sin democracia : Reg&#237;menes h&#237;bridos &#187;, Estudios Pol&#237;ticos, no 24, enero-junio, Medell&#237;n.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Haidt, J. (2012), The Righteous Mind : Why Good People Are Divided by Politics and Religion, Penguin UK.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Levitsky, S., &amp; Way, L. (2004), &#171; Elecciones sin democracia : El surgimiento del autoritarismo competitivo &#187;. Estudios Pol&#237;ticos, pp. 159-176.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Laje, A. (2018), &#171; La Contra TV : Cada vez m&#225;s j&#243;venes est&#225;n contra el progresismo &#187;, cf. &lt;a href=&#034;https://www.youtube.com/watch?v=8Z7rwnJYZZM&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.youtube.com/watch?v=8Z7rwnJYZZM&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Main, T. J. (2018), The Rise of the Alt-Right, Brookings Institution Press.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mosquera, M. (2018), &#171; Bolsonaro y el retorno del fascismo &#187;, &lt;a href=&#034;https://vientosur.info/bolsonaro-y-el-retorno-del-fascismo/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://vientosur.info/bolsonaro-y-el-retorno-del-fascismo/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mosquera, M. (2023a), &#171; La izquierda est&#225; subestimando el peligro de la extrema derecha &#187;, &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2023/09/la-izquierda-esta-subestimando-el-peligro-de-la-extrema-derecha/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2023/09/la-izquierda-esta-subestimando-el-peligro-de-la-extrema-derecha/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mosquera, M. (2023b), &#171; &#191;Es Milei una amenaza fascista ? &#187;, &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2023/11/es-milei-una-amenaza-fascista/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2023/11/es-milei-una-amenaza-fascista/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Piva, A. (2015), Econom&#237;a y pol&#237;tica en la Argentina kirchnerista, Batalla de Ideas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Piva, A. (2024a). &#171; La ultraderecha gobierna en Argentina : &#191;El fin de una &#233;poca ? &#187;, El Estado en Debate, no 3, abril, CLACSO.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Piva, A. (2024b), &#171; Milei, desmovilizaci&#243;n popular y avance autoritario &#187;, &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2024/12/milei-desmovilizacion-popular-y-avance-autoritario/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2024/12/milei-desmovilizacion-popular-y-avance-autoritario/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Piva, A., &amp; Mosquera, M. (2019), &#171; &#191;La emergencia de un nuevo ciclo pol&#237;tico ? &#187;, &lt;a href=&#034;https://contrahegemoniaweb.com.ar/2019/06/26/la-emergencia-de-un-nuevo-ciclo-politico-notas-para-la-caracterizacion-de-la-situacion-politica/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://contrahegemoniaweb.com.ar/2019/06/26/la-emergencia-de-un-nuevo-ciclo-politico-notas-para-la-caracterizacion-de-la-situacion-politica/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reguera, M. (2017), &#171; Alt Right : Radiograf&#237;a de la extrema derecha del futuro &#187;, &lt;a href=&#034;https://ctxt.es/es/20170222/Politica/11228/Movimiento-Alt-Right-EEUU-Ultraderecha-Marcos-Reguera.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://ctxt.es/es/20170222/Politica/11228/Movimiento-Alt-Right-EEUU-Ultraderecha-Marcos-Reguera.htm&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rosso, F. (2022), La hegemon&#237;a imposible, Capital Intelectual.&lt;/p&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Argentine - Apr&#232;s la victoire de l'extr&#234;me droite : #MILEI NO !</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Argentine-Apres-la-victoire-de-l-extreme-droite-MILEI-NO</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Argentine-Apres-la-victoire-de-l-extreme-droite-MILEI-NO</guid>
		<dc:date>2023-12-12T06:47:57Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2023-12-12</dc:subject>
		<dc:subject>Argentine</dc:subject>
		<dc:subject>Am&#233;rique du Sud</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Entretien avec Martin Mosquera suite &#224; la victoire de l'extr&#234;me-droite en Argentine. Martin Mosquera charg&#233; de cours &#224; l'Universit&#233; de Buenos Aires et r&#233;dacteur en chef de Jacobin America Latina est militant de Democracia Socialista, organisation sympathisante de la IVe Internationale en Argentine. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de Quatri&#232;me internationale 8 d&#233;cembre 2023 &lt;br class='autobr' /&gt;
Par Mart&#237;n Mosquera &lt;br class='autobr' /&gt;
Copyright Wikimedia Commons &lt;br class='autobr' /&gt;
Peux-tu revenir sur ce qui explique la victoire si nette de Milei ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Je vois plusieurs (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Amerique-latine-" rel="directory"&gt;Am&#233;rique centrale et du sud&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2023-12-12-+" rel="tag"&gt;Edition du 2023-12-12&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Argentine-+" rel="tag"&gt;Argentine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Amerique-du-Sud-+" rel="tag"&gt;Am&#233;rique du Sud&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH72/javier-milei-02cfd.jpg?1781160855' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='72' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Martin Mosquera suite &#224; la victoire de l'extr&#234;me-droite en Argentine. Martin Mosquera charg&#233; de cours &#224; l'Universit&#233; de Buenos Aires et r&#233;dacteur en chef de&lt;i&gt; Jacobin America Latina &lt;/i&gt; est militant de Democracia Socialista, organisation sympathisante de la IVe Internationale en Argentine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de Quatri&#232;me internationale&lt;br class='autobr' /&gt;
8 d&#233;cembre 2023&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Mart&#237;n Mosquera&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Copyright&lt;br class='autobr' /&gt;
Wikimedia Commons&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Peux-tu revenir sur ce qui explique la victoire si nette de Milei ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois plusieurs raisons au vote Milei. L'Argentine traverse depuis une dizaine d'ann&#233;es une situation de stagnation &#233;conomique, une crise qui a affect&#233; les deux forces politiques principales &#8211; le p&#233;ronisme et le macrisme &#8211; constitutives d'une sorte de bipartisme depuis la seconde moiti&#233; du XXe si&#232;cle. Ce malaise social durable a mut&#233; en une crise de repr&#233;sentation tr&#232;s forte. En termes gramsciens, une crise d'h&#233;g&#233;monie, c'est-&#224;-dire plus qu'une crise politique, une crise institutionnelle. &#192; cela s'ajoute une crise sp&#233;cifique du p&#233;ronisme, notamment dans les secteurs ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque fois qu'&#233;merge une extr&#234;me droite avec un poids &#233;lectoral qui lui permet de disputer le pouvoir, c'est d&#251; &#224; la rupture entre les masses prol&#233;taires et les outils politiques qu'elles s'&#233;taient appropri&#233;s. Ces derni&#232;res ann&#233;es, le p&#233;ronisme a v&#233;cu une de ces crises aigu&#235;s que l'Argentine connait cycliquement depuis 40 ans : hyperinflation des ann&#233;es 1990, la crise de 2001 et la crise de la fin du macrisme avec une d&#233;valuation tr&#232;s forte et des reculs salariaux importants. Le p&#233;ronisme les avait toujours v&#233;cues de l'ext&#233;rieur, avait toujours amorti les tendances centrifuges en leur mettant une limite. C'est ce dispositif politique qui entre en crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un blocage &#233;conomique et une crise de repr&#233;sentation ne sont que des conditions de possibilit&#233;s d'&#233;mergence d'une force d'extr&#234;me droite. C'est du fait de la dynamique de rupture de secteurs des classes populaires avec un p&#233;ronisme qui ex&#233;cute ses politiques d'aust&#233;rit&#233; au nom du progressisme et de l'interventionnisme &#233;tatiques, qu'un discours anti&#233;tatique, d'ultradroite, a pu s'ins&#233;rer au sein des classes populaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un &#233;l&#233;ment suppl&#233;mentaire tient &#224; la fragmentation progressive des classes laborieuses ; la crise du p&#233;ronisme est une crise du sujet social du p&#233;ronisme, c'est-&#224;-dire des classes laborieuses. La s&#233;paration entre travailleurs formels et informels et, y compris, parmi les travailleurs informels, entre celles et ceux qui re&#231;oivent des aides de l'&#201;tat et celles et ceux qui n'en ont pas, sont des divisions sociales dans lesquelles a pu p&#233;n&#233;trer un discours d'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment caract&#233;riserais-tu Milei ? Peut-on parler d'un danger fasciste ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous parlons d'une force politique d'extr&#234;me droite, d'ultradroite, qui contient des &#233;l&#233;ments en lien avec la &#171; famille militaire &#187;, le n&#233;gationnisme de la dictature, et des &#233;l&#233;ments fascisto&#239;des. Je crois qu'il faut &#233;viter deux types d'&#233;cueil : le premier est une inflation du terme &#171; fasciste &#187;, qu'on utilise pour d&#233;l&#233;gitimer tout trait de gouvernement autoritaire &#8211; je crois qu'on perd ainsi la sp&#233;cificit&#233; du ph&#233;nom&#232;ne, et le fascisme n'est que l'une des formes de r&#233;actions autoritaires. L'autre &#233;cueil, sym&#233;trique, serait de ne pas voir les formes actuelles du fascisme, en retenant des caract&#233;ristiques si sp&#233;cifiques qu'elles ne peuvent se r&#233;p&#233;ter. Aujourd'hui il n'y a pas de partis de masse comme c'&#233;tait le cas des partis nazi et fasciste, il n'y a pas de groupes paramilitaires, on ne voit pas un terrorisme &#233;tatique d'une telle ampleur, m&#234;me s'il y a des exceptions. Donc une erreur sym&#233;trique consisterait &#224; se dire que les le&#231;ons des ann&#233;es 1930 n'ont aucune utilit&#233; pour l'actualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me situe dans un entre-deux. Je crois que dire que Milei est fasciste est abusif, &#224; court terme. Qu'est-ce qui a constitu&#233; dans les ann&#233;es 1930 une cat&#233;gorie politique qui nous permet de r&#233;fl&#233;chir et agir ? J'en retiens principalement deux : l'une est l'usage massif de la violence politique, parler de fascisme sans violence politique n'a aucun sens ; l'autre est la question du changement de r&#233;gime politique. Un gouvernement autoritaire ne passe pas n&#233;cessairement par le corporatisme de l'&#233;poque, qu'il semble tr&#232;s difficile de reproduire aujourd'hui, mais par un changement de r&#233;gime. S'il s'accommode d'une alternance lib&#233;rale d&#233;mocratique conventionnelle, parler de fascisme est inappropri&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un troisi&#232;me trait qu'il me parait important de souligner est que le fascisme a &#233;t&#233; une contre-r&#233;volution par le bas. Il a r&#233;uni un mouvement politique ultrar&#233;actionnaire et un mouvement de masses. Une particularit&#233; qui le diff&#233;rencie par exemple de la dictature militaire, verticaliste et install&#233; depuis les hautes sph&#232;res, qui peut avoir ou non un soutien social passif, mais avec d'autres caract&#233;ristiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment se situent les droites actuelles et le ph&#233;nom&#232;ne Milei ? Je crois qu'il y a une menace anti-d&#233;mocratique, mais qu'il est peu probable et peu r&#233;alisable qu'elle m&#232;ne &#224; un changement de r&#233;gime politique. On peut se retrouver devant quelque chose qui tienne davantage &#224; des attaques s'inscrivant dans le respect de la d&#233;mocratie conventionnelle. Les cas les plus significatifs de ce style seraient Erdogan en Turquie, Bukele au Salvador, etc. Je pense que nous allons affronter un durcissement &#233;tatique qui accompagne une th&#233;rapie de choc n&#233;olib&#233;rale et va avoir besoin du facteur coercitif pour mener &#224; bien ses contre-r&#233;formes. Mais &#224; l'heure actuelle il n'est pas possible de savoir o&#249; va &#234;tre le curseur du gouvernement Milei sur le spectre allant d'un gouvernement conventionnel de la d&#233;mocratie bourgeoise &#224; un r&#233;gime fasciste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plut&#244;t que de penser &#224; un improbable gouvernement fasciste, il faut analyser si cette combinaison de facteurs &#8211; escalade r&#233;pressive, intensification et durcissement autoritaire de l'&#201;tat &#8211; peut mener &#224; une d&#233;faite catastrophique de la classe ouvri&#232;re. Je crains que oui. Une d&#233;faite sociale avec ces caract&#233;ristiques n'a pas besoin d'un changement de r&#233;gime pour se produire : pour Milei, le thatch&#233;risme par exemple me semble &#234;tre une analogie historique beaucoup plus op&#233;rante que les ann&#233;es 1930, en raison d'un &#233;l&#233;ment du populisme pl&#233;biscitaire : la d&#233;mocratie et le peuple repr&#233;sent&#233;s par le chef d'&#201;tat contre les &#171; minorit&#233;s corporatistes &#187; qui d&#233;fendent leurs int&#233;r&#234;ts particuliers. C'est ainsi que Milei traite les mouvements sociaux, les syndicats, le mouvement piquetero.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ajouterais un &#233;l&#233;ment : Milei a gagn&#233; parce qu'il y a dans la soci&#233;t&#233; argentine un processus de droitisation, m&#234;me s'il est certain que la majorit&#233; de la population n'adh&#232;re pas &#224; l'int&#233;gralit&#233; de son programme. Une partie pr&#233;pond&#233;rante, plut&#244;t que de voter &#171; pour &#187; lui, a vot&#233; &#171; contre &#187; le kirchnerisme. Cela r&#233;sonne comme un nouveau &#171; que se vayan &#187; de 2001 tint&#233; de la &#171; fin de r&#233;cr&#233; &#187; qu'avait sonn&#233;e la droite en 2015. Mais au premier tour, 30 % ont vot&#233; pour Milei et 22 % ont vot&#233; pour une autre candidate tr&#232;s &#224; droite, Patricia Bullrich, qui a fait ouvertement campagne sur l'autoritarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelles sont les relations de Milei avec la droite traditionnelle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La droite traditionnelle a eu un r&#244;le cl&#233;, qui a permis que Milei passe de 30 % des votes au premier tour &#224; quasiment 56 % au second tour. Sa victoire est pass&#233;e par l'acquisition d'un nouvel espace &#233;lectoral : des secteurs de classe moyenne antip&#233;ronistes. Un secteur de la droite traditionnelle, que repr&#233;sentent l'ex-pr&#233;sident Mauricio Macri et sa candidate Patricia Bullrich, est crucial : ces deux figures ont conduit un dispositif de mutation et d'alliance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une des possibilit&#233;s est que ce lien se consolide par une coalition gouvernementale et parlementaire avec le secteur Macri-Bullrich. Il faudrait &#233;galement qu'ils arrivent &#224; convaincre des parlementaires, des gouverneurs locaux, etc. de les suivre. La Libertad avanza de Milei pourrait former une sorte de coalition thatch&#233;riste et atteindre un certain niveau de gouvernabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'instant, c'est incertain, pour deux raisons. La premi&#232;re est qu'il y a plus de disputes entre le groupe de Milei et la droite dirig&#233;e par Macri et Bullrich, que ce que l'on aurait pu pr&#233;voir, alors que Milei essaye de diversifier ses soutiens en direction du p&#233;ronisme provincial. La seconde, c'est que des secteurs du p&#233;ronisme distants du kirchnerisme pensent que n&#233;gocier avec Milei peut permettre une r&#233;sorption des d&#233;saccords internes au p&#233;ronisme et leur donne la possibilit&#233; de gouverner leurs provinces tranquillement. Aujourd'hui, Milei semble &#234;tre en train de diversifier ses bases de soutien mais il reste difficile de savoir si cela est g&#233;n&#233;ralisable, car Milei ne dispose que d'une petite minorit&#233; parlementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment se situent les secteurs significatifs de la bourgeoisie dans ce contexte ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;part, la candidature de Milei a &#233;t&#233; rejet&#233;e par le centre du pouvoir &#233;conomique. Le gouvernement et l'ambassade des &#201;tats-Unis, comme le gros de la bourgeoisie argentine, se sont maintenus &#224; distance. La bourgeoisie pr&#233;f&#233;rait la candidature de Massa. Mais depuis l'&#233;lection, l'alliance entre Macri et le groupe de Milei s'est forg&#233;e et l'option pr&#233;f&#233;rentielle du pouvoir &#233;conomique est apparue : que Milei soit la t&#234;te du gouvernement. Il y a eu de plus en plus de soutien financier &#224; Milei et maintenant s'ouvre un nouveau chapitre : son gouvernement. On va avoir un processus d'accommodation de la bourgeoisie en fonction des b&#233;n&#233;fices qu'elle peut tirer d'un gouvernement Milei.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans des articles r&#233;cents, tu insistes sur le contexte de reflux et de la d&#233;mobilisation du mouvement ouvrier et populaire. Comment r&#233;organiser une r&#233;sistance efficace dans ce contexte ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y avait beaucoup d'illusions dans la gauche. Par exemple, r&#233;cemment lors d'une r&#233;union un dirigeant du trotskisme argentin me disait : &#171; Si Milei gagne, il va y avoir des mobilisations r&#233;volutionnaires des classes laborieuses &#187;. Je ne crois pas : une grande explosion sociale, &#224; court terme, est improbable parce qu'on peut constater un d&#233;clin de la conflictualit&#233;, de la combativit&#233; sociale et syndicale, depuis 2018. Ses racines sont nombreuses mais l'une d'elles est la crise qui &#233;rode les structures de la classe ouvri&#232;re, ses instruments pour intervenir et la confiance dans ses propres forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on envisage le d&#233;but d'un nouveau cycle de luttes capable de mettre une sorte de limite &#224; Milei, il est probable qu'&#224; un moment on aura une lutte t&#233;moin. Il faut g&#233;n&#233;rer les conditions pour que de telles luttes ne soient pas mises en &#233;chec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, on insiste sur comment &#233;viter une d&#233;faite catastrophique pour la classe ouvri&#232;re, qui lui co&#251;terait une g&#233;n&#233;ration pour se remettre debout. Il n'y a pas de formule magique, mais il y a des choses &#224; apprendre des exp&#233;riences. Les moments de grande offensive des classes dominantes font surgir un outil issu de la tradition marxiste r&#233;volutionnaire, discut&#233; lors des congr&#232;s de la IIIe et IVe Internationale : le front unique ouvrier. Il s'agit de g&#233;n&#233;rer des alliances d&#233;fensives avec toutes les forces de la classe ouvri&#232;re, des secteurs populaires, contre l'ennemi principal. Ce type d'alliance, o&#249; &#171; on marche s&#233;par&#233;ment mais on frappe ensemble &#187;, doit &#234;tre oppos&#233; &#224; la collaboration de classe ou la subordination &#224; la bourgeoisie &#8211; parce qu'il y a toujours l'autre strat&#233;gie possible, la tentation de trouver refuge aupr&#232;s de la bourgeoisie d&#233;mocratique. C'est la diff&#233;rence entre front unique et Front populaire. Cependant, la fronti&#232;re entre les deux est un peu brumeuse parce que le r&#233;formisme est un pont vers la collaboration de classe. Il y a donc une bataille politique &#224; mener dans laquelle il convient de ne pas avoir de strat&#233;gies trop propagandistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 1930, Trotski s'est oppos&#233; au Front populaire, mais il n'a jamais song&#233; appeler &#224; voter blanc ou &#224; s'abstenir en 1936 au moment du Front populaire espagnol. La m&#234;me ann&#233;e, il a critiqu&#233; l'Independent Labor Party, qui n'a pas appel&#233; &#224; voter pour les travaillistes contre les conservateurs, m&#234;me pas contre les fascistes !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est important de g&#233;n&#233;rer des cadres unitaires d&#233;fensifs, qui permettent de r&#233;sister avec le plus de force possible &#224; l'offensive du gouvernement, tenter tout ce qu'on peut pour que les luttes ne soient pas fragment&#233;es. Il y a un risque s&#233;rieux que Milei attaque la classe ouvri&#232;re segment par segment et que les luttes soient ainsi mises en &#233;chec. Et la lutte ne peut pas &#234;tre seulement sociale, elle doit n&#233;cessairement &#234;tre aussi politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les organisations politiques dominantes des vingt derni&#232;res ann&#233;es sont en fin de cycle. C'est le cas pour le kirchnerisme, c'est le cas pour le Frente de Izquierda y de los Trabajadores, la frange la plus &#224; gauche. &#199;a ne veut pas dire que ces acteurs disparaissent. Mais je suis de ceux qui pensent qu'il faut construire un outil politique de gauche radicale, unitaire, diff&#233;rent de ce qu'on a eu dans la derni&#232;re p&#233;riode, ayant un r&#244;le important dans la r&#233;sistance contre l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment tu caract&#233;rises la politique des forces de gauche les plus importantes ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;crit quelques textes en pol&#233;mique avec la politique de la majorit&#233; du FIT, c'est &#224; dire du PO, du PTS et du MST. La quatri&#232;me force du FIT, Izquierda Socialista, a eu une politique diff&#233;rente et &#231;a ne me para&#238;t pas anodin que le principal dirigeant syndical du FIT ait aussi &#233;t&#233; le leader d'une politique alternative, lui qui est au contact avec les classes travailleuses. La politique de la majorit&#233; de la coalition des partis de la gauche radicale a &#233;t&#233; d'appeler &#224; voter blanc. Une politique de neutralit&#233; alors qu'il y avait une grande bataille &#224; mener et que la priorit&#233; pour n'importe quel militant de gauche ou du mouvement social &#233;tait d'&#233;viter un gouvernement d'extr&#234;me droite ! Au second tour, le FIT a maintenu une &#233;quidistance, restant neutre, n'appelant pas franchement &#224; voter blanc, mais n'appelant pas &#224; voter contre l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu une s&#233;rie d'arguments avanc&#233;s, selon moi tous erron&#233;s. Le premier a consist&#233; &#224; dire que puisque Milei n'&#233;tait pas fasciste, il n'&#233;tait pas n&#233;cessaire de sortir le &#171; manuel du Front unique &#187;. Parmi la s&#233;rie de variantes de politiques autoritaires que peut mener la classe dominante, il n'y a pas que l'option du fascisme. Face &#224; toutes ces variantes, il faut opposer une politique d&#233;fensive unitaire large. Le fait que ce ne soit pas du fascisme ne signifie pas que l'hypoth&#232;se d'une d&#233;faite catastrophique pour la classe ouvri&#232;re n'est pas sur la table.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second argument, extravagant selon moi et assez impropre &#224; la tradition marxiste &#233;tait : &#171; les choses se r&#233;solvent dans les rues et pas dans les urnes &#187;. Le FIT dit &#171; votons blanc, parce que les urnes, ce n'est pas important &#187;. C'est presque ridicule de dire que celui qui acc&#232;de au gouvernement n'a pas d'impact sur la lutte de classes. Est-ce que cela ne g&#233;n&#232;re pas des conditions plus ou moins favorables ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et le troisi&#232;me argument, c'est l'id&#233;e que Milei n'aurait pas de soutien, ce fantasme selon lequel, du fait de la mobilisation ouvri&#232;re ou du rejet des classes dominantes, Milei sera un gouvernement de court terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que le FIT a commis une erreur strat&#233;gique grave dont il faut voir si le co&#251;t politique sera significatif. Il y a eu un grand mouvement social dans les derni&#232;res semaines de campagne, vraiment autogestionnaire, o&#249; les gens essayaient de convaincre autour d'eux, dans la rue, les abstentionnistes ou les &#233;lecteurs de Milei. Le FIT est rest&#233; compl&#232;tement ext&#233;rieur &#224; cette mobilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quels secteurs seront attaqu&#233;s ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout indique que ce seront les fonctionnaires, les travailleurs d'&#201;tat, parce qu'une particularit&#233; de l'ascension de l'extr&#234;me droite par rapport &#224; celles de Trump, Bolsonaro et consorts, c'est une situation &#233;conomique extr&#234;mement fragile et une grande crise inflationniste. En 1992, un an apr&#232;s l'hyperinflation en Argentine, Perry Anderson parlait d'une &#233;quivalence fonctionnelle entre la dictature militaire, qui fonctionne par la terreur, et le moyen non coercitif que constitue l'hyperinflation, qui g&#233;n&#232;re une crise aigu&#235; des liens sociaux. Une avalanche de privatisations changerait compl&#232;tement le fonctionnement de l'&#201;tat : par exemple la privatisation d'YPF (la premi&#232;re entreprise du p&#233;trole et de l'&#233;nergie), mais aussi celle des m&#233;dias encore publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second objectif possible est l'attaque contre le mouvement ouvrier organis&#233;, les travailleurs de secteurs b&#233;n&#233;ficiant d'accords issus de la p&#233;riode ant&#233;rieure. Il faudra voir comment r&#233;pondent, non seulement la classe ouvri&#232;re, mais les bureaucraties syndicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre facteur cl&#233;, c'est le mouvement piquetero, ces travailleurs sans emploi auto-organis&#233;s. Ils ne sont plus salari&#233;s, sont plus dans l'informels, c'est un univers sociologique h&#233;t&#233;rog&#232;ne. La th&#233;orie selon laquelle, sans collectifs de travail et sans rapport entre ouvriers, on ne peut pas s'organiser, ne fonctionne pas en Argentine : il y a une auto-organisation des &#171; pauvres en mouvement &#187;. Je crois que &#231;a va &#234;tre une cible de Milei.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma sensation est qu'il ne va pas vouloir superposer les mesures drastiques du &#171; plan de stabilisation &#187; de la situation &#233;conomique, qui vont g&#233;n&#233;rer tr&#232;s rapidement un choc avec ses bases, tout en menant conjointement l'attaque contre le mouvement piquetero. Mais apr&#232;s vingt ans de mobilisation piquetera, les blocages d'acc&#232;s et les filtrages d'axes routiers ont fait naitre une certaine fatigue sociale. Le gouvernement va essayer de l'instrumentaliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement Milei tentera aussi d'avancer son agenda conservateur contre les droits LGBT et l'avortement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face &#224; ces t&#226;ches, quelles sont les priorit&#233;s de Poder popular ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas analyser la situation comme une alternance routini&#232;re. C'est une &#233;tape nouvelle, avec des risques nouveaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier pas &#224; franchir est d'impulser dans les luttes la construction de cadres unitaires les plus larges possibles et les doter du programme le plus radical possible, en tenant compte de la situation d&#233;fensive, mais sans se limiter au programme de la bureaucratie syndicale ou des secteurs proches d'une politique de conciliation avec le gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, il faut construire une alternative politique, qui n'existe pas &#224; l'heure actuelle. Les luttes sociales et politiques pourraient se renforcer mutuellement au travers de cet instrument. L'usure des mouvements sociaux apr&#232;s une p&#233;riode intense de luttes, et le r&#233;veil que peut provoquer la victoire de Milei, peuvent se conjuguer pour faire de ce moment celui la lutte contre l'extr&#234;me droite, au travers d'une lutte politique, d'une organisation politique commune, en coh&#233;rence avec cet objectif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tenant compte du fait que les deux principales forces politiques des vingt derni&#232;res ann&#233;es ont &#233;t&#233; mises en &#233;chec : avec leur politique n&#233;olib&#233;rale, elles n'ont pas du tout fait barri&#232;re &#224; l'ultradroite. Le p&#233;ronisme a particip&#233; &#224; labourer le terrain sur lequel l'extr&#234;me droite germe et pousse. Ce n'est pas un bloc contre le fascisme, il a au contraire aliment&#233; le monstre, y compris en soutenant la campagne et la candidature Milei au d&#233;part, lorsque cette tactique lui semblait parfaite pour diviser le vote de droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en va de m&#234;me pour le FIT dont la politique abstentionniste, garantissant son auto-marginalisation par rapport au mouvement social d&#233;mocratique surgi lors des derni&#232;res semaines de la campagne, a montr&#233; le plafond strat&#233;gique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois qu'il y a une opportunit&#233; pour construire un mouvement politique avec d'autres caract&#233;ristiques, avec le programme le plus radical possible pour les masses dans la p&#233;riode actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tout est tr&#232;s brumeux. Par exemple, comment va &#233;voluer la crise du p&#233;ronisme ? Saura-t-il int&#233;grer les secteurs en col&#232;re contre les politiques pass&#233;es ? Cela pourrait ouvrir une fen&#234;tre pour un ph&#233;nom&#232;ne de radicalisation avec lequel il faudrait dialoguer. Est-ce qu'une autre force va sortir des luttes ? Est-ce qu'on va assister &#224; une fragmentation nouvelle, ou est-ce que des secteurs, jusqu'alors inactifs ou d&#233;mobilis&#233;s, vont construire des luttes et des initiatives sociales et politiques alternatives ? Peut-il y avoir un d&#233;bouch&#233; positif &#224; l'aventurisme fou du FIT au second tour ? C'est possible, les grandes erreurs, si l'on tire des bilans corrects, peuvent donner lieu &#224; des &#233;volutions positives. D'ailleurs, certains secteurs du FIT commencent &#224; &#233;voluer positivement en s'&#233;cartant de la ligne majoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; ce stade, tout reste ouvert, dans ce panorama de transition d'une fin de cycle vers le cycle politique qui s'ouvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit de savoir si l'on est face aux conditions d'une d&#233;faite majeure, catastrophique pour le mouvement ouvrier, dont la classe ouvri&#232;re mettra du temps &#224; se relever. La classe travailleuse Argentine a une tradition d'insubordination. En 2001, il y a eu alors une dynamique face aux politiques d'ajustements et de contre-r&#233;formes men&#233;es par les classes dominantes. Ce que le gouvernement Milei met en jeu, c'est ce type de choses et il faut que l'on travaille pour y faire face. n&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le 23 novembre 2023&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Publi&#233; par&lt;i&gt; Inprecor&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Argentine : La gauche sous-estime le danger de l'extr&#234;me droite</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-gauche-sous-estime-le-danger-de-l-extreme-droite</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/La-gauche-sous-estime-le-danger-de-l-extreme-droite</guid>
		<dc:date>2023-10-17T06:44:03Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2023-10-17</dc:subject>
		<dc:subject>Argentine</dc:subject>
		<dc:subject>Am&#233;rique centrale et du sud</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le bouleversement politique de l'&#233;lection primaire du 13 ao&#251;t 2023 est consid&#233;rable. Il n'est d'ailleurs pas facile d'en saisir toutes les dimensions. Tout d'abord, l'extr&#234;me droite a &#233;t&#233; laiss&#233;e aux portes du pouvoir. Ce qui paraissait impossible semble aujourd'hui in&#233;luctable. Une force politique quasi inexistante, sans structure de parti, sans candidats provinciaux, sans s&#233;nateurs ni gouverneurs, a atteint une position surprenante dans un syst&#232;me politique con&#231;u pour emp&#234;cher l'entr&#233;e de (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Amerique-latine-" rel="directory"&gt;Am&#233;rique centrale et du sud&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2023-10-17-+" rel="tag"&gt;Edition du 2023-10-17&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Argentine-+" rel="tag"&gt;Argentine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Amerique-centrale-et-du-sud-1696-+" rel="tag"&gt;Am&#233;rique centrale et du sud&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH85/extreme-droite_en_argentine-f4e99.png?1781160855' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le bouleversement politique de l'&#233;lection primaire du 13 ao&#251;t 2023 est consid&#233;rable. Il n'est d'ailleurs pas facile d'en saisir toutes les dimensions. Tout d'abord, l'extr&#234;me droite a &#233;t&#233; laiss&#233;e aux portes du pouvoir. Ce qui paraissait impossible semble aujourd'hui in&#233;luctable. Une force politique quasi inexistante, sans structure de parti, sans candidats provinciaux, sans s&#233;nateurs ni gouverneurs, a atteint une position surprenante dans un syst&#232;me politique con&#231;u pour emp&#234;cher l'entr&#233;e de forces ext&#233;rieures. Pourtant, r&#233;duire le tremblement de terre du 13 ao&#251;t &#224; l'irruption de Javier Milei, chef du parti libertarien d'extr&#234;me droite, serait sous-estimer l'ampleur des changements en cours. Comme souvent, il n'est que le sympt&#244;me (&#171; morbide &#187;, selon l'expression usuelle) de bouleversements tectoniques qui ne sont pas imm&#233;diatement d&#233;tectables.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Octobre 2023 | tir&#233; d'&lt;a href=&#034;https://inprecor.fr/articles/article-2688.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Inprecor&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La performance de Javier Milei est &#233;troitement li&#233;e &#224; ce qui est probablement l'&#233;v&#233;nement fondamental de cette conjoncture : la crise du p&#233;ronisme, le corps c&#233;leste autour duquel gravite le syst&#232;me politique argentin depuis 1945. Le p&#233;ronisme n'est pas un parti comme les autres. Sa capillarit&#233; sociale, son mim&#233;tisme avec les structures de l'&#201;tat, ses r&#233;seaux territoriaux (militants ou client&#233;listes), ses liens avec le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux, en font une force politique d'une r&#233;silience rarement &#233;gal&#233;e. Entre 1946 et 1983, il n'a jamais perdu une &#233;lection o&#249; il &#233;tait pr&#233;sent (c'est-&#224;-dire il &#233;tait l&#233;gal). Son plancher &#233;lectoral, lorsqu'il se pr&#233;sentait en tant que parti unifi&#233;, a toujours &#233;t&#233; d'environ 40 % aux &#233;lections pr&#233;sidentielles. Dans le cadre du syst&#232;me actuel de primaires, son r&#233;sultat le plus modeste a &#233;t&#233; obtenu en 2015 avec 38 % des voix, mais il &#233;tait en concurrence &#224; cette occasion avec une autre liste p&#233;roniste qui a atteint 14 %. Le 13 ao&#251;t dernier, il s'est pr&#233;sent&#233; aux urnes unifi&#233; (mais divis&#233; en deux listes internes, ce qui a probablement emp&#234;ch&#233; une chute plus importante) et sa part des voix est tomb&#233;e &#224; 27 %. Pour la premi&#232;re fois, le p&#233;ronisme est sur le point de perdre sa majorit&#233; au S&#233;nat et c&#232;de le contr&#244;le de gouvernorats historiquement consid&#233;r&#233;s comme ses bastions (Santa Cruz, San Juan et Chaco en sont des exemples notables).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; chacune des grandes crises que le pays a connues depuis la restauration de la d&#233;mocratie (1989, 2001, 2019), le p&#233;ronisme est apparu comme le &#171; parti de l'ordre &#187;, capable de mettre un terme &#224; l'effondrement de l'&#201;tat et de r&#233;tablir la gouvernabilit&#233;. En raison de cette capacit&#233; particuli&#232;re, une crise du p&#233;ronisme de cette ampleur est elle-m&#234;me, dans une certaine mesure, une crise de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'impact des changements en cours ne se limite pas au p&#233;ronisme. La droite traditionnelle, qui se pr&#233;parait avec assurance &#224; recevoir le pouvoir dans le cadre d'une alternance &#233;lectorale conventionnelle, est maintenant confront&#233;e &#224; son propre effondrement possible. Dans les primaires de Juntos por el Cambio (1), Patricia Bullrich, la candidate qui avait le programme d'aust&#233;rit&#233; le plus agressif et qui soutenait ouvertement le recours &#224; la r&#233;pression contre les mobilisations sociales, a remport&#233; la victoire. Sans l'&#233;mergence de Milei, c'est elle qui, &#224; juste titre, attirerait le plus l'attention : pour la premi&#232;re fois depuis le retour de la d&#233;mocratie, un parti majoritaire pr&#233;sente un candidat ouvertement orient&#233; vers l'ultra-droite. N&#233;anmoins, Juntos por el Cambio a connu un recul &#233;lectoral par rapport &#224; la tr&#232;s mauvaise &#233;lection de 2019, &#224; la fin du mandat de Macri. La droite, qui esp&#233;rait revenir au pouvoir, est d&#233;sormais plus proche d'une crise interne que de la formation d'un gouvernement, risquant d'&#234;tre exclue du second tour et confront&#233;e &#224; des divisions internes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, l'&#233;lection du 13 ao&#251;t a marqu&#233; le taux d'abstention le plus &#233;lev&#233; de l'histoire des &#233;lections pr&#233;sidentielles, avec une participation de 69 % des &#233;lecteurs inscrits. L'absention a augment&#233; de plus de 6 points par rapport &#224; l'&#233;lection de 2019, soit un nombre d'&#233;lecteurs qui pourrait &#234;tre d&#233;cisif pour le r&#233;sultat final.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte d'une probable crise organique de l'&#201;tat, selon le terme que Gramsci a forg&#233; dans les ann&#233;es 1930, l'acc&#232;s au pouvoir de l'extr&#234;me droite rendrait possible ce que les rapports de force sociaux de la p&#233;riode pr&#233;c&#233;dente ont r&#233;ussi &#224; faire &#233;chouer : une th&#233;rapie de choc n&#233;olib&#233;rale qui briserait durablement la r&#233;sistance sociale &#224; l'ajustement qui s'est impos&#233; apr&#232;s 2001. Cette situation pourrait donner lieu &#224; une solution &#171; c&#233;sariste &#187;, selon la terminologie de Gramsci, visant &#224; d&#233;bloquer par une solution de force l'impasse sociale que nous connaissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;conomie et ses m&#233;contentements&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il y aurait beaucoup &#224; analyser autour des changements sociologiques de la classe ouvri&#232;re, de l'impact id&#233;ologique de la pand&#233;mie ou des tendances &#224; l'individualisation de la main-d'&#339;uvre, une explication des &#233;v&#233;nements actuels est plus &#233;vidente : la longue phase de stagnation (2), qui affecte le capitalisme argentin depuis 2011-2012, s'est transform&#233;e en r&#233;cession et en crise ouverte &#224; partir de 2018. &#192; travers un processus inflationniste de grande ampleur, le pouvoir d'achat des salaires en Argentine a connu une baisse de 25 % entre d&#233;cembre 2017 et 2023, cette r&#233;duction &#233;tant encore plus marqu&#233;e chez les travailleurs informels. Bien que le point le plus critique de cette baisse ait &#233;t&#233; enregistr&#233; en 2018 sous le gouvernement Macri, le gouvernement p&#233;roniste a poursuivi cette tendance et a aggrav&#233; l'&#233;cart entre les travailleurs formels et informels, &#233;cart qui s'est accentu&#233; apr&#232;s la pand&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette p&#233;riode a &#233;galement vu la destruction de l'emploi priv&#233; formel et l'augmentation de l'emploi informel. En d'autres termes, les travailleurs informels ont vu leur pouvoir d'achat diminuer en m&#234;me temps qu'ils occupaient une part de plus en plus importante de la population active. Ce nouveau panorama socioprofessionnel est particuli&#232;rement cruel pour le p&#233;ronisme, &#233;galement affect&#233; par le fait qu'il est le parti au pouvoir en temps de crise et qu'il nuit &#224; sa propre base sociale par les mesures d'ajustement qu'il met en &#339;uvre. Cette d&#233;t&#233;rioration continue de la vie mat&#233;rielle de la classe ouvri&#232;re, qui s'est produite au cours d'une p&#233;riode o&#249; les deux grandes coalitions politiques &#233;taient au pouvoir, a jet&#233; les bases d'une agitation sociale croissante qui s'est finalement transform&#233;e en une crise g&#233;n&#233;rale de la repr&#233;sentation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est probable que nous nous dirigions vers une crise organique de l'&#201;tat. Gramsci a utilis&#233; ce terme pour illustrer une rupture radicale des liens entre repr&#233;sentants et repr&#233;sent&#233;s, sympt&#244;me d'une crise g&#233;n&#233;rale de l'h&#233;g&#233;monie. Si l'effondrement du soutien aux partis traditionnels peut &#234;tre le signe le plus visible d'une crise organique, celle-ci tend &#224; s'&#233;tendre &#224; toutes les m&#233;diations de la soci&#233;t&#233; civile. &#192; mesure que cette crise s'approfondit, elle entra&#238;ne un d&#233;clin de la capacit&#233; des classes dirigeantes &#224; maintenir leur leadership par des moyens conventionnels. Cependant, dans une telle crise, il existe une relation asym&#233;trique en termes de capacit&#233; d'intervention entre les classes dominantes et les classes subalternes, qui n'est compens&#233;e que dans des situations exceptionnelles d'offensive de masse. Selon Gramsci : &#171; Les diff&#233;rentes couches de la population ne poss&#232;dent pas la m&#234;me capacit&#233; &#224; s'orienter rapidement et &#224; se r&#233;organiser selon le m&#234;me rythme. La classe dirigeante traditionnelle, qui poss&#232;de un personnel qualifi&#233; nombreux, change d'hommes et de programmes et retrouve le contr&#244;le qui &#233;tait en train de lui &#233;chapper plus rapidement qu'on n'y parvient au sein des classes subalternes. &#187; (3)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mergence explosive d'une figure ext&#233;rieure au syst&#232;me politique, dans un contexte de crise politique g&#233;n&#233;rale, n'aurait pas surpris Gramsci, qui analysait le processus politique en Europe dans les ann&#233;es 1930. Comme l'explique Stathis Kouvelakis : &#171; La crise organique d&#233;clenche une recomposition du personnel politique, qui peut prendre des formes diverses &#8211; depuis un bonapartisme pr&#233;servant la fa&#231;ade parlementaire, jusqu'aux diff&#233;rents c&#233;sarismes et &#224; l'&#8220;&#233;tat d'exception&#8221; &#8211; dans le but de d&#233;nouer la situation dans l'int&#233;r&#234;t du bloc dominant. Le champ est donc ouvert aux solutions de force, repr&#233;sent&#233;es par les &#8220;hommes providentiels&#8221; de Gramsci &#187;. (4)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; L'homme providentiel &#187; qui peut imposer une &#171; solution de force &#187; ne doit pas n&#233;cessairement avoir des qualit&#233;s personnelles exceptionnelles. Rappelons les remarques caustiques de Marx &#224; propos de Louis Bonaparte, demandant quelles circonstances exceptionnelles &#171; ont permis &#224; un personnage m&#233;diocre et grotesque de jouer le r&#244;le d'un h&#233;ros &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La longue crise argentine&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise &#233;conomique actuelle n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne inattendu, mais s'inscrit dans une histoire de cycles r&#233;currents. L'Argentine se caract&#233;rise par une instabilit&#233; politique et &#233;conomique constante. Comme l'ont montr&#233; les recherches de diff&#233;rentes &#233;coles &#233;conomiques, cette instabilit&#233; trouve l'une de ses racines dans la force relative de sa classe ouvri&#232;re, qui emp&#234;che une restructuration capitaliste de grande envergure permettant de r&#233;soudre les probl&#232;mes macro&#233;conomiques par un tassement durable des salaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, il est n&#233;cessaire de consid&#233;rer une deuxi&#232;me raison, impliquant des facteurs internationaux li&#233;s aux transformations de la production mondiale au cours des derni&#232;res d&#233;cennies : la tendance s&#233;culaire du pays au d&#233;clin &#233;conomique et social, qui a commenc&#233; il y a pr&#232;s d'un demi-si&#232;cle avec la crise de l'&#201;tat-providence p&#233;roniste dans le contexte de l'internationalisation de la production et de la crise des mod&#232;les nationaux de d&#233;veloppement de l'apr&#232;s-guerre. Depuis lors, la soci&#233;t&#233; argentine a connu des bonds successifs des indices de pauvret&#233; et d'in&#233;galit&#233;, ce qui a conduit chaque g&#233;n&#233;ration &#224; avoir sa propre perception du d&#233;clin, m&#234;me si leurs crit&#232;res, pour des raisons d'&#226;ge, sont diff&#233;rents. Le pays est pass&#233; de 4 % de pauvret&#233; dans les ann&#233;es 1970 &#224; 40 % ces derni&#232;res ann&#233;es, refl&#233;tant une tendance &#224; la r&#233;gression sociale quasi constante ayant peu d'&#233;quivalents dans le monde. La tendance &#224; la crise organique devient ainsi un trait distinctif d'une soci&#233;t&#233; emp&#234;chant une r&#233;solution d&#233;finitive de l'instabilit&#233; au profit des classes dominantes, tout en connaissant une d&#233;gradation &#233;conomique constante qui alimente les tensions sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que ce d&#233;clin se d&#233;veloppe progressivement et de mani&#232;re non lin&#233;aire, avec des p&#233;riodes de chute brutale suivies de reprises partielles, &#224; des moments critiques l'agitation sociale prend un caract&#232;re explosif, comme nous l'avons vu lors de la crise de 2001. Le kirchn&#233;risme est apparu en 2003 comme une r&#233;ponse politique &#224; cette crise, profitant de conditions politiques et &#233;conomiques exceptionnelles. Nous assistons actuellement &#224; la d&#233;sarticulation de ce dispositif qui a r&#233;ussi &#224; r&#233;soudre la crise il y a deux d&#233;cennies. De plus, la crise qui affecte le kirchn&#233;risme entra&#238;ne avec elle une crise plus profonde du p&#233;ronisme, dont nous ne pouvons pas encore &#233;valuer toute l'ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La particularit&#233; de la situation actuelle r&#233;side dans le fait que, pour la premi&#232;re fois, le p&#233;ronisme au pouvoir fait face aux crises aigu&#235;s qui affectent p&#233;riodiquement le pays. Il ne faut pas sous-estimer ce ph&#233;nom&#232;ne. Comme souvent, la formation d'une base de masse pour l'extr&#234;me droite ne peut se r&#233;aliser sans une rupture pr&#233;alable des liens entre les classes populaires et leur repr&#233;sentation politique traditionnelle. Si le p&#233;ronisme a historiquement jou&#233; le r&#244;le d'un facteur stabilisateur amortissant la tendance r&#233;currente &#224; la crise organique, la crise actuelle du p&#233;ronisme pourrait ouvrir la porte &#224; une crise politique de plus grande ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une id&#233;ologie populaire de droite&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un premier temps, les interpr&#233;tations de la perc&#233;e de Milei se sont concentr&#233;es sur le vote protestataire &#224; l'origine de son &#233;mergence. Cela explique une partie du ph&#233;nom&#232;ne : il existe encore un malaise social latent qui a trouv&#233; en Milei l'instrument le plus efficace pour faire conna&#238;tre son m&#233;contentement. En outre, des facteurs inopin&#233;s et conjoncturels ont influenc&#233; ses performances &#233;lectorales, tel l'organisation dans 17 provinces des &#233;lections locales &#224; des dates diff&#233;rentes des &#233;lections nationales. Cette situation, impuls&#233;e par des dirigeants p&#233;ronistes qui souhaitaient &#233;viter l'influence n&#233;gative d'une &#233;lection nationale qu'ils consid&#233;raient comme d&#233;favorable, a eu un impact d&#233;cisif sur les r&#233;sultats. Dans les districts o&#249; les &#233;lections ont eu lieu simultan&#233;ment, le soutien &#224; Milei a &#233;t&#233; inf&#233;rieur de 13 points &#224; celui des provinces qui les ont organis&#233;es s&#233;par&#233;ment. Parmi les facteurs circonstanciels, le soutien &#233;conomique et logistique que le p&#233;ronisme a apport&#233; &#224; Milei est &#233;galement important, le calcul &#233;tant que la fragmentation du vote de droite augmenterait ses chances aux &#233;lections.&lt;br class='autobr' /&gt;
2&lt;br class='autobr' /&gt;
Cependant, ni le vote protestataire ni les facteurs circonstanciels ne suffisent &#224; expliquer les r&#233;sultats des &#233;lections du 13 ao&#251;t. D'abord, parce que la mani&#232;re dont le malaise social trouve &#224; s'exprimer n'est g&#233;n&#233;ralement pas anodine. Le caract&#232;re pour l'instant fluctuant et h&#233;t&#233;rog&#232;ne de cette base &#233;lectorale ne doit pas occulter un processus en cours : la consolidation croissante d'une id&#233;ologie populaire de droite (5), &#224; laquelle Milei a contribu&#233; en touchant des secteurs sociaux qui &#233;chappaient &#224; la droite traditionnelle. De m&#234;me, l'&#233;tat instable de sa base &#233;lectorale change au fur et &#224; mesure que le processus politique progresse, car l'ascension de Milei g&#233;n&#232;re des effets r&#233;troactifs sur sa base. Comme le disait Ernesto Laclau (6), &#171; le repr&#233;sent&#233; d&#233;pend du repr&#233;sentant pour la constitution de son identit&#233; &#187;. Les dirigeants politiques ne sont pas seulement le r&#233;sultat des rapports de force et des courants d'opinion pr&#233;sents dans la soci&#233;t&#233;, ils les fa&#231;onnent et les influencent. Il ne s'agit pas seulement d'un malaise qui &#233;clate sous des formes al&#233;atoires, mais de la m&#233;tabolisation r&#233;actionnelle de ce malaise. Si cette situation n'est pas n&#233;cessairement irr&#233;versible, elle constitue un &#233;l&#233;ment incontournable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de ces questions par Nancy Fraser (7) peut &#234;tre utile. Fraser a invent&#233; un terme pour expliquer la mont&#233;e mondiale de l'extr&#234;me droite : le &#171; n&#233;olib&#233;ralisme progressiste &#187;. Elle utilise ce concept pour d&#233;crire le &#171; bloc historique &#187; qui a combin&#233; des politiques &#233;conomiques n&#233;olib&#233;rales avec des politiques de &#171; reconnaissance &#187; progressistes. Les hommes politiques dits de la &#171; troisi&#232;me voie &#187; (Clinton, Blair, Schr&#246;der, et plus tard leurs h&#233;ritiers : Obama, Hollande, Matteo Renzi, etc.) ont mis en &#339;uvre des politiques n&#233;olib&#233;rales tout en embrassant superficiellement les revendications multiculturelles, environnementales, f&#233;ministes et relatives aux droits des LGBTQ+. La classe ouvri&#232;re, l&#233;s&#233;e par les politiques &#233;conomiques r&#233;gressives et parfois g&#234;n&#233;e par les avanc&#233;es r&#233;elles ou apparentes des groupes opprim&#233;s (femmes, LGBTQ+, etc.), a commenc&#233; &#224; r&#233;agir contre le bloc n&#233;olib&#233;ral progressiste en adoptant un profil &#171; populiste r&#233;actionnaire &#187; unifiant les demandes de protection sociale avec le rejet des politiques de reconnaissance de l'adversaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cas argentin est comparable &#224; cette situation, mais pr&#233;sente une diff&#233;rence importante. D'une part, le gouvernement a appliqu&#233; une politique &#233;conomique qui a poursuivi l'ajustement orthodoxe de la l&#233;gislature pr&#233;c&#233;dente, ce qui fait que presque tous les indicateurs sociaux (pauvret&#233;, salaires, in&#233;galit&#233;s) sont moins bons qu'au moment du d&#233;part de Mauricio Macri. D'un autre c&#244;t&#233;, il a adopt&#233; une approche progressiste dans plusieurs domaines, tels que la l&#233;galisation de l'avortement, la promotion d'un langage inclusif et la mise en &#339;uvre de quotas d'emploi pour les personnes transgenres, entre autres. Mais le cas argentin nous permet d'ajouter un &#233;l&#233;ment suppl&#233;mentaire. La diff&#233;rence avec le n&#233;olib&#233;ralisme progressiste de Fraser est que, dans le cas du p&#233;ronisme, l'ajustement n&#233;olib&#233;ral s'est fait au nom de la lutte contre l'ajustement n&#233;olib&#233;ral. C'est ce &#224; quoi Pablo Sem&#225;n (8) fait r&#233;f&#233;rence lorsqu'il parle du &#171; mim&#233;tisme de l'&#201;tat &#187; : la doctrine de &#171; l'&#201;tat actuel &#187; &#233;tait le support id&#233;ologique d'une d&#233;t&#233;rioration progressive des avantages mat&#233;riels fournis par l'&#201;tat au nom de la redistribution des revenus et de la justice sociale. C'est en partie la raison de la r&#233;ponse anti-&#201;tat au n&#233;olib&#233;ralisme progressiste. Si Trump, Le Pen, Meloni sont des critiques au moins apparents de la mondialisation n&#233;olib&#233;rale, Javier Milei est un anarcho-capitaliste flamboyant qui r&#234;ve de l'&#233;limination compl&#232;te de l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;t&#233;rioration des conditions de vie sous un gouvernement promouvant un discours progressiste et redistributif a ouvert la voie &#224; un discours anti-&#233;tatiste qui a trouv&#233; un &#233;cho dans diverses couches sociales, y compris parmi ceux dont les moyens de subsistance d&#233;pendent en grande partie de la protection sociale de l'&#201;tat. L'effondrement d'une exp&#233;rience populiste, qui a maintenu sa rh&#233;torique de redistribution alors m&#234;me qu'elle mettait en &#339;uvre des mesures d'ajustement s&#233;v&#232;res, a eu pour cons&#233;quence que les co&#251;ts des politiques orthodoxes n'ont pas &#233;t&#233; attribu&#233;s &#224; leurs principaux d&#233;fenseurs intellectuels. Ce processus a d&#233;moralis&#233; et d&#233;sorient&#233; la classe ouvri&#232;re, entra&#238;nant une contestation sociale qui a bascul&#233; &#224; droite. La crise du progressisme gouvernemental s'&#233;tend &#224; la crise des valeurs et des id&#233;es qui lui sont associ&#233;es, telles que la redistribution progressive des revenus, le r&#244;le actif de l'&#201;tat, les droits humains et la mobilisation sociale. Comme c'est souvent le cas, les d&#233;bris du mur qui s'&#233;croule tombent sur l'ensemble du spectre de la gauche et sur ses id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon les &#233;tudes de sociologie &#233;lectorale (9), Milei a obtenu le soutien de toutes les classes sociales et de tous les groupes d'&#226;ge. En termes id&#233;ologiques, les &#233;tudes indiquent qu'environ un tiers de ses &#233;lecteurs correspondent &#224; un profil d'ultra-droite, un autre tiers repr&#233;sente un vote n&#233;olib&#233;ral classique et le dernier tiers provient d'une base populaire et &#171; pro-&#201;tat &#187;, touch&#233;e par l'indignation et la perplexit&#233;. M&#234;me si l'on &#233;carte ce dernier segment et que l'on n'y ajoute que le vote clairement id&#233;ologique que Patricia Bullrich a obtenu aux &#233;lections primaires (16 %), il est ind&#233;niable qu'il existe une base &#233;lectorale pour l'extr&#234;me droite comprise entre 25 % et 30 %. Ce sont des chiffres tr&#232;s &#233;lev&#233;s, qui peuvent constituer une base de masse pour une exp&#233;rience n&#233;olib&#233;rale autoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette base &#233;lectorale est encore fluctuante et instable. Cependant, sa simple existence met en &#233;vidence l'optimisme excessif qui a pr&#233;valu &#224; gauche, qui suppose que l'exp&#233;rience d'un &#233;ventuel gouvernement Milei rompra n&#233;cessairement les liens avec sa base &#233;lectorale. De nombreuses raisons ou s&#233;quences d'&#233;v&#233;nements (succ&#232;s d'un plan de stabilisation, d&#233;moralisation des secteurs populaires combatifs, d&#233;saffection politique de la classe ouvri&#232;re) pourraient nous conduire vers une trajectoire contraire, comme cela s'est produit dans le cas de Bolsonaro au Br&#233;sil. Bien que l'ancien officier militaire ait perdu les &#233;lections contre Lula lors d'un second tour tr&#232;s serr&#233; (51/49), il a r&#233;ussi &#224; unir sa propre base, &#233;liminant toute loyaut&#233; ant&#233;rieure de ses &#233;lecteurs envers les partis traditionnels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un gouvernement Milei est-il impossible ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fa&#231;on d'att&#233;nuer la perception du danger que repr&#233;sente l'extr&#234;me droite est de consid&#233;rer comme acquis qu'un gouvernement Milei manquera de soutien politique et s'effondrera sous la pression de la mobilisation populaire. C'est l'approche pr&#233;dominante du Frente de Izquierda (FIT-U, Front de gauche). Le PTS est all&#233; jusqu'&#224; comparer Milei &#224; Liz Truss, la Premi&#232;re ministre britannique qui, en octobre 2022, a &#233;t&#233; chass&#233;e du pouvoir 45 jours apr&#232;s son entr&#233;e en fonction. Il s'agit d'un pronostic dangereux, largement imaginaire et adapt&#233; aux int&#233;r&#234;ts politiques, non pas de la lutte des classes, mais de la campagne pr&#233;sidentielle du Frente de Izquierda. Le probl&#232;me de la candidature du FIT-U est qu'elle pourrait se heurter &#224; une r&#233;ponse d&#233;mocratique de la soci&#233;t&#233; qui essaierait de barrer la route &#224; Milei en recourant au seul bulletin qui puisse avoir un impact pratique dans ce sens, c'est-&#224;-dire celui du p&#233;ronisme. Axer la campagne &#233;lectorale sur la diminution du danger que repr&#233;sente Milei, afin d'influencer l&#233;g&#232;rement le r&#233;sultat &#233;lectoral du Frente de Izquierda, est une strat&#233;gie mesquine et irresponsable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas surprenant que le PTS minimise la menace pos&#233;e par l'extr&#234;me droite, compte tenu de son attitude dans des situations similaires ant&#233;rieures. Face &#224; la mont&#233;e de Bolsonaro en 2018, le PTS a pr&#233;tendu qu'&#171; un &#233;ventuel gouvernement Bolsonaro est d&#233;j&#224; faible &#187; (10) et, dans un autre texte, &#233;largissant sa position, a soulign&#233; que &#171; lorsque Bolsonaro voudra mettre en &#339;uvre des privatisations, une l&#233;gislation d&#233;gradant les conditions de travail et de vie de la population ouvri&#232;re et populaire, entre autres attaques contre les droits d&#233;mocratiques, les femmes et les minorit&#233;s opprim&#233;es, il devra faire face &#224; la lutte des classes. (&#8230;) Dans un contexte de crise politique et &#233;conomique et de polarisation, on peut s'attendre &#224; de grandes explosions sociales &#187; (11). Dans leurs analyses de la Turquie d'Erdogan (12) ou du Front national fran&#231;ais (13), ils ont d&#233;velopp&#233; un raisonnement similaire. Aucune de leurs pr&#233;dictions ne s'est v&#233;rifi&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces erreurs d'analyse ne sont pas fortuites, mais refl&#232;tent des limites th&#233;oriques et strat&#233;giques, qui se manifestent sous diff&#233;rents aspects : la tendance &#224; sous-estimer les risques d&#233;mocratiques pos&#233;s par l'extr&#234;me droite, l'hypoth&#232;se qu'elle ne pourrait diriger que des gouvernements n&#233;cessairement faibles, le fantasme de possibles explosions sociales comme sous-produit de son arriv&#233;e au pouvoir, le m&#233;pris des t&#226;ches unitaires d&#233;fensives et l'accent mis sur la lutte contre les courants r&#233;formistes ou progressistes, qui semblent souvent &#234;tre un ennemi plus important que l'extr&#234;me droite elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette conception ultragauchiste a conduit le PTS &#224; appeler au vote nul dans toutes les &#233;lections r&#233;centes en Am&#233;rique latine qui se sont sold&#233;es par un second tour entre une force progressiste ou de centre-gauche et l'extr&#234;me droite : Lula contre Bolsonaro (14) , Castillo contre Fujimori (15) et Boric contre Kast (16). Leurs alli&#233;s dans le Frente de Izquierda ont adopt&#233; des positions similaires (17). L'aveuglement de l'ultragauche face au danger de l'extr&#234;me droite n'est pas l'apanage du stalinisme des ann&#233;es 1930.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gouvernance et &#171; populisme autoritaire &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout &#233;tat de cause, des batailles d&#233;cisives nous attendent. Thatcher n'a pu aller de l'avant qu'apr&#232;s la grande d&#233;faite de la gr&#232;ve des mineurs de 1985 et Menem seulement apr&#232;s la d&#233;faite des grandes luttes contre les privatisations. L'avenir est incertain comme rarement auparavant. La l&#233;gitimit&#233; d'un &#233;ventuel gouvernement Milei sera plus fragile que le r&#233;sultat &#233;lectoral ne le laisse supposer. Il n'est pas exclu qu'une r&#233;action sociale de grande ampleur, ainsi qu'une instabilit&#233; politique et parlementaire, conduise son gouvernement dans une impasse. Toutefois, il ne faut pas exag&#233;rer cette possibilit&#233; ni jouer avec le feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les conditions pour assurer la viabilit&#233; politique et parlementaire d'un futur gouvernement Milei peuvent &#234;tre construites (Bullrich, quant &#224; elle, n'aurait pas ce probl&#232;me). Il pourrait y avoir une fracturation de la droite qui ajouterait un secteur compatible avec une nouvelle coalition gouvernementale. Le soutien parlementaire est &#233;galement susceptible de provenir d'une grande partie du p&#233;ronisme des provinces de l'int&#233;rieur du pays, qui ont d&#233;j&#224; donn&#233; la capacit&#233; de gouverner &#224; Macri, et qui est &#233;galement dominante sur les territoires o&#249; Milei a remport&#233; la primaire pr&#233;sidentielle. En attendant que la crise interne du p&#233;ronisme soit r&#233;solue en vue du prochain cycle (ce qui pourrait prendre plusieurs ann&#233;es), il est probable qu'une importante partie du p&#233;ronisme arrivera &#224; la conclusion qu'il serait utile de soutenir un nouveau gouvernement capable de prendre en charge le lourd fardeau qui effraie toutes les forces politiques (plan de stabilisation, r&#233;formes structurelles, confrontation avec le mouvement de masse). Certains secteurs ont d&#233;j&#224; montr&#233; de tels signes de rapprochement y compris d'importants dirigeants de la bureaucratie syndicale qui l'ont rendu public. Un &#233;ventuel gouvernement dirig&#233; par Milei, surtout s'il parvient &#224; surmonter une crise &#224; court terme, pourrait amorcer une reconfiguration politique sans pr&#233;c&#233;dent. Cela impliquerait la possibilit&#233; de rompre avec les deux autres blocs politiques et d'attirer des secteurs des deux coalitions, en obtenant le soutien parlementaire n&#233;cessaire pour consolider son administration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Milei et Bullrich ne semblent pas craindre la mobilisation sociale, du moins pas de la m&#234;me mani&#232;re que le gouvernement Macri. Au contraire, comme cela s'est produit, par exemple, dans la France de Sarkozy (18) ou dans le Thatch&#233;risme, ils sont pr&#234;ts &#224; l'utiliser &#224; leur avantage, en r&#233;pondant de mani&#232;re autoritaire et en assumant un profil que l'on pourrait qualifier de populiste : l'opposition entre le peuple repr&#233;sent&#233; par son pr&#233;sident contre des minorit&#233;s corporatistes d&#233;fendant leurs &#171; privil&#232;ges &#187;. Il s'agit d'une droite de combat qui tentera de profiter d'une situation o&#249; se combinent une &#233;rosion partielle des capacit&#233;s de r&#233;sistance &#8211; apr&#232;s des ann&#233;es de crise &#233;conomique &#8211; et une d&#233;mobilisation impos&#233;e d'en haut, pour isoler la col&#232;re sociale de mani&#232;re &#224; ce qu'elle apparaisse comme un obstacle &#224; la r&#233;solution des probl&#232;mes &#233;conomiques du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de &#171; populisme autoritaire &#187; avec lequel Stuart Hall a caract&#233;ris&#233; Thatcher peut &#234;tre utile dans ce contexte. Ind&#233;pendamment de sa viabilit&#233;, Milei a annonc&#233; qu'il aurait recours &#224; un pl&#233;biscite lorsque le Congr&#232;s s'opposerait &#224; ses mesures. Milei peut pr&#233;tendre repr&#233;senter directement le peuple contre une opposition politique ou sociale qui sera accus&#233;e d'&#234;tre antid&#233;mocratique et ingouvernable. Il s'agirait alors d'un populisme pl&#233;biscitaire, dans lequel Milei parlerait au nom du peuple contre des int&#233;r&#234;ts sectoriels (tous ceux d&#233;sign&#233;s par le terme, vide de sens, de &#171; caste &#187; : politiciens, leaders syndicaux, piquets de gr&#232;ve, etc.). Un tel discours, construit d'un point de vue id&#233;ologique, s'appuie sur le pr&#233;c&#233;dent de la critique de Macri &#224; l'&#233;gard des &#171; privil&#233;gi&#233;s &#187;. Dans le langage du gouvernement Macri, les &#171; privil&#233;gi&#233;s &#187; c'&#233;tait les mafias et les politiciens corrompus, mais aussi le syndicalisme, le travailleur formel prot&#233;g&#233; par des droits du travail qui &#171; emp&#234;chent la cr&#233;ation d'emplois &#187; ou ceux qui se placent &#171; au-dessus de la loi &#187;, par exemple un piquetero qui bloque une ville. Bien qu'il ne soit pas n&#233;cessairement majoritaire, ce type de construction id&#233;ologique est diss&#233;min&#233; depuis des ann&#233;es dans les secteurs significatifs de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit d'une simple hypoth&#232;se, car dans une situation aussi instable qu'actuellement, personne ne peut &#234;tre certain de l'avenir. Toutefois, il s'agit d'un sc&#233;nario possible, &#233;tay&#233; par des pr&#233;c&#233;dents historiques et des &#233;l&#233;ments tangibles. Dans un contexte aussi critique, il n'est pas raisonnable de prendre des risques inutiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Prendre au s&#233;rieux le risque de l'extr&#234;me droite&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est curieux de constater que les secteurs progressistes r&#233;agissent de deux mani&#232;res diff&#233;rentes &#224; la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite. Certains sont paralys&#233;s par la panique, avec parfois des caract&#233;risations excessives qui perdent le sens des proportions. Un sentiment g&#233;n&#233;ralis&#233; d'incr&#233;dulit&#233; est &#233;galement r&#233;pandu dans d'autres secteurs. Ce qui, jusqu'au 13 ao&#251;t, &#233;tait un pronostic &#171; &#231;a ne peut pas arriver &#187; (une victoire de l'extr&#234;me droite) est devenu dans certains cas un &#171; &#231;a ne peut pas &#234;tre si mauvais &#187;, qui est en r&#233;alit&#233; une forme adapt&#233;e du premier pronostic. C'est ce qui se passe dans une dissonance cognitive : l'inconfort psychologique g&#233;n&#233;r&#233; par l'exp&#233;rience de perceptions contradictoires, g&#233;n&#233;ralement la contradiction entre les croyances ant&#233;rieures et les informations provenant de la r&#233;alit&#233;, est r&#233;solu par des ajustements secondaires qui permettent de r&#233;tablir la congruence et l'essentiel des id&#233;es initiales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'extravagance de certaines propositions de Milei facilite l'incr&#233;dulit&#233; : la vente d'organes, un march&#233; pour vendre les enfants, la privatisation des rues. Personne ne pense que ces mesures sont applicables sur la plan&#232;te Terre. M&#234;me sa proposition phare, l'abandon de la monnaie nationale au profit du dollar, est tr&#232;s probl&#233;matique en termes de faisabilit&#233;. Mais les propositions extravagantes ne sont pas le probl&#232;me. Il existe au contraire un autre wagon de mesures qui ne rel&#232;vent pas du domaine de la fantaisie et dont la mise en &#339;uvre signifierait une d&#233;faite &#224; long terme pour la classe ouvri&#232;re : une r&#233;forme agressive du droit du travail, comme celle men&#233;e par l'ultra-lib&#233;ral Paulo Guedes dans le gouvernement de Bolsonaro, un ajustement fiscal bas&#233; sur la privatisation ou la fermeture d'entreprises publiques et le licenciement massif de travailleurs de l'&#201;tat, une attaque &#224; grande &#233;chelle contre l'&#233;ducation et la sant&#233; publiques, ou une transformation des retraites qui &#233;liminerait le syst&#232;me &#233;tatique par r&#233;partition, entre autres. D'autre part, il est clair que l'extr&#234;me droite chercherait &#224; lancer une offensive ambitieuse dans le domaine de l'&#233;galit&#233; des sexes et des droits des LGTBQ+ (interdiction de l'avortement, &#233;limination de l'&#233;ducation sexuelle et des droits des transsexuels etc.), g&#233;n&#233;rant un soutien par l'&#201;tat des discours haineux, homophobes et patriarcaux, sur le mod&#232;le de Trump et Bolsonaro.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une strat&#233;gie de choc aussi antipopulaire ne pourrait se passer d'un durcissement autoritaire de l'&#201;tat : pers&#233;cution judiciaire des dirigeant&#183;es des mouvements sociaux, soutien aux violences polici&#232;res, libre acc&#232;s au port d'armes, revitalisation des forces arm&#233;es, amnistie des militaires condamn&#233;s, tentative d'affaiblir l'influence des syndicats sur les lieux de travail et, surtout, lutte contre la pr&#233;sence des mouvements sociaux piqueteros dans les quartiers populaires &#8211; un sujet social essentiel du dernier cycle politique &#8211; (ils pourraient &#234;tre l'ennemi pr&#233;f&#233;r&#233; d'un futur gouvernement d'extr&#234;me droite, qui pourrait compter sur l'appui d'une partie de la bureaucratie syndicale et trouverait un certain soutien dans un certain sens commun &#171; antipiquetero &#187; construit par le gouvernement au cours des derni&#232;res ann&#233;es, en profitant de la fatigue sociale caus&#233;e par l'existence permanente de manifestations de rue).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;sum&#233;, si ces mesures devaient &#234;tre mises en &#339;uvre avec succ&#232;s, cela signifierait une r&#233;gression sociale et d&#233;mocratique majeure, accompagn&#233;e d'un durcissement autoritaire de l'&#201;tat et d'une tentative de discipliner socialement et de d&#233;mobiliser la contestation. En d'autres termes, il s'agirait d'une d&#233;faite strat&#233;gique pour la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment construit-on une base de masse durable dans le contexte d'une th&#233;rapie de choc aussi agressive ? La principale source de soutien &#233;ventuel, passif ou actif, r&#233;side dans le fait que le futur gouvernement est pr&#233;c&#233;d&#233; d'une crise &#233;conomique catastrophique qui lui permet de recourir &#224; des mesures draconiennes. &#192; l'heure o&#249; nous &#233;crivons ces lignes, nous sommes au bord d'une telle crise. Dans l'exp&#233;rience du men&#233;misme, l'hyperinflation de 1989-1991 a sem&#233; le d&#233;sespoir dans la population, a liquid&#233; le gouvernement sortant et a permis &#224; Menem d'entrer en fonction avec une &#233;norme autorit&#233; pr&#233;sidentielle et un ch&#232;que en blanc pour prendre des mesures impopulaires &#171; pour ramener l'ordre &#187;. Comme le montre Adri&#225;n Piva (19), cette catastrophe &#233;conomique a offert une fragile h&#233;g&#233;monie autour d'un consensus n&#233;gatif : une stabilit&#233; &#233;conomique construite sur le choc de l'hyperinflation pr&#233;c&#233;dente. Perry Anderson, dans la m&#234;me veine, analysant les plans de stabilisation en Am&#233;rique latine, &#233;crit : &#171; Il existe un &#233;quivalent fonctionnel au traumatisme de la dictature militaire comme m&#233;canisme pour amener d&#233;mocratiquement plut&#244;t que par la contrainte un peuple &#224; accepter les politiques n&#233;olib&#233;rales les plus drastiques : c'est l'hyperinflation &#187; (20).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un gouvernement d'extr&#234;me droite (et sur ce point Bullrich et Milei ne pr&#233;senteront pas de diff&#233;rences significatives) jouera &#233;galement sur la fragmentation de la classe ouvri&#232;re et les contradictions entre les victimes des politiques d'ajustement : les secteurs informels contre les &#171; privil&#232;ges &#187; de la classe ouvri&#232;re syndiqu&#233;e, les travailleurs contre les ch&#244;meurs qui survivent gr&#226;ce &#224; l'aide sociale, les emplois &#171; ub&#233;ris&#233;s &#187; contre les syndicats, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les cas, il faut noter qu'un processus agressif de contre-r&#233;formes ne n&#233;cessite pas n&#233;cessairement le soutien massif de la population. Pour reprendre l'exemple classique du thatch&#233;risme, qui a mobilis&#233; d'innombrables &#233;tudes, l'offensive de Thatcher contre l'&#201;tat social n'a pas b&#233;n&#233;fici&#233; du soutien majoritaire de la population (comme le montrent les textes classiques de Bob Jessop et d'autres publi&#233;s dans la New Left Review). La domination peut prendre des formes qui combinent le consentement et la coercition, mais aussi la r&#233;signation, l'apathie ou la d&#233;saffection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une sortie c&#233;sariste de l'impasse sociale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'extr&#234;me fragilit&#233; de la situation &#233;conomique dans laquelle s'inscrit la pouss&#233;e r&#233;actionnaire est une caract&#233;ristique qui diff&#233;rencie la situation argentine de la vague mondiale de gouvernements d'extr&#234;me droite. Le risque qu'implique cette conjonction ne peut &#234;tre sous-estim&#233;. Il n'est pas n&#233;cessaire de se r&#233;f&#233;rer &#224; l'hyperinflation allemande des ann&#233;es 1920 pour illustrer ce point. Ce sc&#233;nario a plusieurs pr&#233;c&#233;dents r&#233;cents, dont l'un est particuli&#232;rement r&#233;v&#233;lateur. Au cours des ann&#233;es 1980, le P&#233;rou a subi lui aussi les effets d'une longue d&#233;cennie de stagnation, qui s'est acc&#233;l&#233;r&#233;e vers la fin en un pic hyperinflationniste. C'est dans ce contexte qu'Alberto Fujimori est entr&#233; en fonction. Il est important de rappeler que son ascension &#233;lectorale fulgurante s'est faite avec une force politique marginale (Cambio 90), essentiellement &#233;lectorale, sans soutien social ou entrepreneurial majeur. La catastrophe &#233;conomique lui a donn&#233; la l&#233;gitimit&#233; n&#233;cessaire pour appliquer une th&#233;rapie de choc : un plan de stabilisation, la privatisation des entreprises publiques et la lib&#233;ralisation de l'&#233;conomie, ainsi qu'un durcissement autoritaire comprenant la dissolution du Congr&#232;s. Le remodelage n&#233;olib&#233;ral de la soci&#233;t&#233; p&#233;ruvienne et la violation massive des droits humains (les victimes se comptent par dizaines de milliers) ont constitu&#233; un tournant historique dont la classe ouvri&#232;re p&#233;ruvienne n'a toujours pas r&#233;ussi &#224; se remettre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est curieux que cette corr&#233;lation (crise inflationniste-gouvernement autoritaire) ne soit pas suffisamment pr&#233;sente dans le d&#233;bat public de la gauche, surtout dans une situation o&#249; l'inflation mensuelle a atteint deux chiffres et o&#249; les r&#233;serves nettes de la Banque centrale sont n&#233;gatives. Une crise bancaire n'est pas &#224; exclure en cas de victoire de l'un des deux candidats de l'ultra-droite, surtout si l'on consid&#232;re qu'ils semblent conscients du b&#233;n&#233;fice qu'ils tireraient du d&#233;clenchement d'une panique &#233;conomique en annon&#231;ant des propositions radicales &#171; pro-march&#233; &#187; aux effets catastrophiques &#224; court terme, telles que la sortie brutale du syst&#232;me du &#171; cepo &#187; bancaire (une taxe sur les exportations combin&#233;e &#224; une subvention des importations), l'&#233;limination des taxes &#224; l'exportation, la dollarisation, etc. Le bon r&#233;sultat de Milei le 13 ao&#251;t avait d&#233;j&#224; montr&#233; une tendance &#224; la panique sur les &#171; march&#233;s &#187; : baisse des obligations, hausse du &#171; risque pays &#187;, stagnation des actions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son livre sur le dernier cycle politique (21), Fernando Rosso reprend le terme &#171; impasse h&#233;g&#233;monique &#187; des gramsciens argentins des ann&#233;es 1970, qui l'ont utilis&#233; pour d&#233;crire la longue p&#233;riode d'instabilit&#233; qu'a connue l'Argentine entre 1955 et 1976. Rosso reprend ce terme pour caract&#233;riser la dynamique politique des vingt derni&#232;res ann&#233;es, o&#249; les rapports de force sociaux ont emp&#234;ch&#233; les classes dominantes de lancer une v&#233;ritable offensive. Mais une telle impasse (22) peut se d&#233;bloquer &#224; l'occasion de la combinaison d'une catastrophe &#233;conomique et d'un autoritarisme politique. C'est pr&#233;cis&#233;ment l'analyse de Gramsci qui permet d'&#233;valuer un tel sc&#233;nario, d'o&#249; le caract&#232;re &#171; catastrophique &#187; de l'&#171; impasse catastrophique &#187;. Si Rosso est enclin &#224; penser que Milei s'enfoncera &#224; nouveau dans le &#171; cimeti&#232;re de projets h&#233;g&#233;moniques &#187; (23) qu'est la soci&#233;t&#233; argentine, il &#233;carte pr&#233;matur&#233;ment une alternative typiquement gramscienne : que Milei incarne la possibilit&#233; de sortir de cette impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est frappant de se r&#233;f&#233;rer &#224; Gramsci pour analyser l'&#171; impasse h&#233;g&#233;monique &#187;, mais de ne pas &#233;valuer l'hypoth&#232;se centrale que le penseur italien a avanc&#233;e comme solution possible &#224; ce type de situation. Ce que Gramsci a d&#233;cel&#233; dans les situations d'impasse dans les relations de pouvoir, c'est qu'elles cr&#233;ent les conditions d'un leadership alternatif qui a un effet catastrophique sur les forces en pr&#233;sence. Gramsci a dit : &#171; Le c&#233;sarisme exprime une situation dans laquelle les forces en lutte s'&#233;quilibrent de fa&#231;on catastrophique, c'est-&#224;-dire s'&#233;quilibrent de telle fa&#231;on que la poursuite de la lutte ne peut aboutir qu'&#224; leur destruction r&#233;ciproque. Quand la force progressive A lutte contre la force r&#233;gressive B, il peut se faire non seulement que A l'emporte sur B ou B sur A, mais aussi que ni A ni B ne l'emportent, mais qu'ils s'&#233;puisent r&#233;ciproquement et qu'une troisi&#232;me force C intervienne de l'ext&#233;rieur et s'assujettisse ce qui reste de A et de B. &#187; (24)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son analyse, Gramsci a probablement consid&#233;r&#233; en premier lieu les conditions sp&#233;cifiques qui ont permis l'&#233;mergence du fascisme italien. &#192; cet &#233;gard, il convient de rappeler la formule d'Angelo Tasca, qui d&#233;finit le fascisme comme une &#171; contre-r&#233;volution posthume et pr&#233;ventive &#187;, apparue dans une situation interm&#233;diaire o&#249; les menaces r&#233;volutionnaires avaient &#233;t&#233; vaincues, mais o&#249; le mouvement ouvrier n'avait pas encore &#233;t&#233; compl&#232;tement supprim&#233;. Le fascisme n'a pas directement vaincu la r&#233;volution, mais il est intervenu pour consolider son pouvoir lorsque les tentatives r&#233;volutionnaires avaient d&#233;j&#224; &#233;chou&#233;. C'est aussi une fa&#231;on de d&#233;crire l'&#171; impasse h&#233;g&#233;monique &#187; : la classe ouvri&#232;re n'&#233;tait plus dans une p&#233;riode d'ascension avec l'espoir d'imposer son propre projet, mais elle conservait encore suffisamment de force pour arr&#234;ter une offensive capitaliste mondiale. C'est dans cet intervalle qu'une solution autoritaire avec les caract&#233;ristiques exceptionnelles du fascisme de l'entre-deux-guerres a &#233;merg&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il n'y a pas de tentatives r&#233;volutionnaires &#224; l'horizon pour le moment (ni de menaces fascistes au sens strict pour le moment), mais nous assistons &#224; une situation prolong&#233;e d'impasse sociale qui &#233;puise les &#233;nergies des diff&#233;rents acteurs. Dans le camp de la classe ouvri&#232;re, cela se traduit par une tendance &#224; la d&#233;mobilisation sociale et &#224; la d&#233;saffection politique. Si les classes populaires conservent la capacit&#233; de bloquer l'adversaire, leur faiblesse relative ouvre en m&#234;me temps la porte &#224; la possibilit&#233; d'une solution &#171; c&#233;sariste &#187;. Cette observation donne &#224; l'analyse gramscienne de l'&#171; impasse catastrophique &#187; une importance et un sens pr&#233;cis, souvent n&#233;glig&#233;s dans l'usage courant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse de Gramsci permet &#233;galement d'&#233;viter de trop se fier &#224; une &#233;valuation simpliste de l'accumulation des forces de la classe ouvri&#232;re argentine en tant qu'&#171; assurance tout risque &#187; contre la r&#233;action autoritaire. Les solutions autoritaires apparaissent pr&#233;cis&#233;ment lorsque des forces sociales bloquent une solution conventionnelle (le fascisme classique dans des pays tels que l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne illustre ce point).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment de l&#224; qu'&#233;mane l'illusion d'optique de l'explication &#171; instrumentaliste &#187; du fascisme, largement critiqu&#233;e dans la litt&#233;rature sp&#233;cialis&#233;e. Le fascisme n'&#233;tait ni un instrument ni un &#233;piph&#233;nom&#232;ne des besoins du capital, comme le croyait l'Internationale communiste, mais le produit d'un processus complexe et autonome, dans lequel les questions id&#233;ologiques, les dynamiques politiques et m&#234;me des accidents inattendus se sont conjugu&#233;s. Mais, &#224; sa mani&#232;re, l'explication &#171; instrumentaliste &#187; capture quelque chose d'important sur la dynamique de l'action et de la r&#233;action &#224; des moments critiques de la lutte des classes, o&#249; des conditions sp&#233;cifiques tendent &#224; fa&#231;onner l'av&#232;nement de solutions autoritaires. Ces r&#233;actions r&#233;pondent aux besoins fonctionnels des classes dirigeantes, non pas parce qu'elles sont de simples instruments, mais parce qu'elles repr&#233;sentent des issues politiques qui deviennent plausibles dans des contextes politiques particuliers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour illustrer cela avec l'histoire argentine, on peut rappeler que la dictature militaire de 1976 n'est pas apparue parce que le pays avait une faible organisation syndicale et sociale, mais au contraire parce que la classe ouvri&#232;re avait r&#233;ussi &#224; bloquer les tentatives d'offensives capitalistes par des moyens conventionnels (le plan &#233;conomique de 1975, appel&#233; Rodrigazo, en a &#233;t&#233; le dernier exemple). Cette force sociale, ayant la capacit&#233; de bloquer le projet adverse mais non d'imposer le sien, a progressivement cr&#233;&#233; les conditions de son &#233;puisement : incapable de r&#233;soudre la situation en sa faveur, sa capacit&#233; de blocage tend &#224; g&#233;n&#233;rer le chaos, l'instabilit&#233; et la fatigue sociale. Cela facilite non seulement la formation d'une base de masse pour une radicalisation &#224; droite, mais exerce &#233;galement une pression sur la classe ouvri&#232;re elle-m&#234;me, qui commence progressivement &#224; sentir qu'elle est dans une impasse, perd confiance en ses propres forces et commence &#224; se d&#233;mobiliser. C'est dans cette combinaison d'&#233;l&#233;ments qu'&#233;merge la faisabilit&#233; d'une solution autoritaire. En raison de cette combinaison de facteurs, le coup d'&#201;tat de 1976 a &#233;t&#233; v&#233;cu par de larges secteurs de la population comme un soulagement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une victoire &#233;lectorale de l'extr&#234;me droite pourrait donc avoir un contenu strat&#233;gique. Les classes dirigeantes pourraient trouver une voie alternative pour engager un combat direct en faveur d'une politique ultra-lib&#233;rale. Depuis au moins une d&#233;cennie, le rapport de force a emp&#234;ch&#233; les contre-r&#233;formes demand&#233;es par le patronat. Aujourd'hui, les classes dirigeantes pourraient, &#224; la mani&#232;re des c&#233;saristes, d&#233;l&#233;guer &#224; un &#171; personnage ext&#233;rieur &#187; le sale boulot que les forces organiques de la bourgeoisie ne semblent pas en mesure d'accomplir. Une trop grande d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard du consentement social fait &#233;chouer tout projet politique. Peut-&#234;tre qu'un &#171; fou &#187;, sans pass&#233; et sans peur de l'avenir, sans force propre pour pr&#233;tendre &#224; la durabilit&#233;, pourrait &#234;tre utile pour trancher le n&#339;ud qui bloque le capitalisme argentin depuis deux d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si cela arrivait, nous analyserions &#224; l'avenir le moment politique actuel comme un tournant d&#233;cisif, o&#249; la victoire &#233;lectorale de Milei a jou&#233; un r&#244;le strat&#233;gique, offrant &#224; la bourgeoisie un instrument et des possibilit&#233;s de r&#233;organisation qu'elle ne pouvait pas trouver elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le moment politique de la lutte des classes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse instinctive de la gauche sociale et politique &#224; la progression de l'extr&#234;me droite est d'appeler &#224; la mobilisation et &#224; la lutte sociale. Cette strat&#233;gie pr&#233;sente toutefois une lacune importante : l'extr&#234;me droite est sur le point de s'emparer du pouvoir d'&#201;tat. Une r&#233;ponse politique est-elle n&#233;cessaire et possible, ou pouvons-nous nous passer de cette dimension ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux fa&#231;ons de sous-estimer ce qui est condens&#233; dans une &#233;lection pr&#233;sidentielle : d'une part, le rejet mouvementiste de toute &#171; politique institutionnelle &#187;, et d'autre part, la r&#233;ponse ultra-gauche classique qui place toutes les options bourgeoises sur le m&#234;me plan. Le plus souvent en accord avec cette seconde option, la strat&#233;gie pr&#233;dominante &#224; gauche se fonde sur un appel &#224; la lutte pour les revendications contre les effets des politiques &#233;conomiques comme moyen d'affronter l'extr&#234;me droite, selon le raisonnement largement correct que l'extr&#234;me droite &#233;merge sur le terrain construit par les effets destructeurs des &#171; ajustements &#187; &#233;conomiques. Mais nous n'assistons &#224; aucune lutte sociale pertinente et dans quelques jours nous serons confront&#233;s &#224; l'&#233;lection qui pourrait permettre &#224; l'extr&#234;me droite d'acc&#233;der au gouvernement ! Une lutte exclusivement sociale d&#233;tourne l'attention de la n&#233;cessit&#233; d'une lutte politique de masse contre l'extr&#234;me droite. Et &#224; quelques semaines des &#233;lections, c'est ce qui inqui&#232;te les secteurs concern&#233;s de la population et les affecte de telle mani&#232;re qu'elle pourrait lib&#233;rer une &#233;nergie sociale actuellement latente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est essentiel de comprendre que l'&#201;tat n'est pas un simple reflet passif des relations de pouvoir &#171; externes &#187;, qui ne seraient r&#233;solues que par le &#171; pouvoir de la rue &#187;. L'&#201;tat est un acteur qui influence les relations de pouvoir et a la capacit&#233; de changer et de modifier les &#233;quilibres politiques &#233;tablis. Ne pas comprendre l'importance d'une &#233;lection pr&#233;sidentielle conduit &#224; sous-estimer le moment politique de la lutte des classes en faveur d'une approche essentiellement &#171; sociale &#187; qui, pendant la p&#233;riode &#233;lectorale, peut s'accompagner d'une agitation politique abstraite qui n'affronte pas les v&#233;ritables dilemmes pr&#233;sent&#233;s par la conjoncture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que faire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La particularit&#233; de l'&#233;lection pr&#233;sidentielle du 22 octobre 2023 est que nous ne sommes pas face &#224; une mais &#224; deux formations d'extr&#234;me droite, ce qui pourrait conduire &#224; un sc&#233;nario cauchemardesque dans lequel les deux arriveraient au second tour. Nous assistons &#233;galement &#224; une autre particularit&#233; : la division du paysage en trois grands blocs pourrait permettre &#224; Milei d'&#234;tre &#233;lu d&#232;s le premier tour, comme le permet le syst&#232;me &#233;lectoral argentin s'il parvient &#224; obtenir 40 % des voix et 10 points d'avance sur le candidat suivant. Ces circonstances pr&#233;cipitent les d&#233;cisions tactiques de la gauche radicale qui sont normalement r&#233;serv&#233;es au second tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La menace que cette situation repr&#233;sente pour les droits d&#233;mocratiques impose de jouer un r&#244;le sans &#233;quivoque dans la lutte contre l'extr&#234;me droite. Aujourd'hui, cependant, nous sommes confront&#233;s &#224; une difficult&#233; suppl&#233;mentaire. Le cycle politique est en train de changer, ce qui signifie que de nombreuses cat&#233;gories avec lesquelles nous avons r&#233;fl&#233;chi ces derni&#232;res ann&#233;es deviennent anachroniques. Pendant des ann&#233;es, une tactique de large unit&#233; d&#233;fensive contre la droite a &#233;tabli un pont avec le courant majoritaire des classes populaires, principalement identifi&#233;e au kirchn&#233;risme. Mais les ann&#233;es d'ajustements orthodoxes appliqu&#233;es par le p&#233;ronisme ont chang&#233; la donne. Aujourd'hui, il ne s'agit plus seulement d'agir avec les classes populaires contre une droite traditionnelle qui s'appuie sur les classes moyennes antipopulistes. Aujourd'hui, dans une certaine mesure, ce sont les classes populaires qui r&#233;agissent, de mani&#232;re extr&#234;mement probl&#233;matique, contre la politique &#233;conomique et sociale du p&#233;ronisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous voulons combattre l'extr&#234;me droite &#224; long terme, nous ne pouvons pas nous subordonner &#224; l'&#171; extr&#234;me centre &#187; ou au n&#233;olib&#233;ralisme progressiste. Ils sont les repr&#233;sentants du statu quo contre lequel s'&#233;l&#232;ve la r&#233;volte r&#233;actionnaire. Si la gauche se pr&#233;sente comme &#171; l'extr&#234;me gauche &#187; du statu quo, le m&#233;contentement populaire continuera &#224; s'orienter vers des solutions autoritaires. Dans le m&#234;me ordre d'id&#233;es, il faut &#233;viter que le &#171; tous contre la droite &#187; devienne un slogan normatif qui finisse par justifier les politiques men&#233;es par les forces politiques traditionnelles. En d'autres termes, nous devons emp&#234;cher le n&#233;olib&#233;ralisme progressiste de trouver dans l'extr&#234;me droite l'antagoniste id&#233;al qui lui permettra de d&#233;mobiliser la population par crainte d'un &#171; plus grand mal &#187; de plus en plus inqui&#233;tant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Soutenir le n&#233;olib&#233;ralisme progressiste contre l'extr&#234;me droite revient &#224; soutenir la cause pour tenter d'&#233;viter l'effet. Et, cependant, aussi paradoxal que cela puisse para&#238;tre, il y a des moments critiques qui obligent &#224; des actions ponctuelles &#171; avec la cause contre l'effet &#187; dans le but pr&#233;cieux de gagner du temps pour changer la situation. Lors des prochaines &#233;lections, il est n&#233;cessaire d'utiliser le bulletin de vote qui peut avoir pour effet pratique de fermer la voie &#224; l'extr&#234;me droite (dans ce cas en votant pour le p&#233;ronisme), mais cela ne revient pas &#224; accepter la pente glissante de la logique du &#171; moindre mal &#187;. Les &#233;crits classiques de Trotsky contre le fascisme continuent d'offrir des le&#231;ons utiles &#224; cet &#233;gard. Trotsky soulignait que dans des circonstances critiques, on peut m&#234;me &#234;tre d'accord &#171; avec le diable et sa grand-m&#232;re &#187; (25), mais &#171; &#224; la seule condition de ne pas avoir les mains li&#233;es &#187; (26). En d'autres termes, il pr&#233;conise des tactiques unitaires qui n'impliquent pas de subordination politique ni d'accords durables. Dans sa &#171; Lettre &#224; un ouvrier communiste &#187;, dans laquelle il appelle d'urgence &#224; un front uni des travailleurs (communistes-sociaux-d&#233;mocrates) pour vaincre le fascisme, il &#233;crit : &#171; Nous, marxistes, consid&#233;rons Br&#252;ning et Hitler ainsi que Braun comme les repr&#233;sentants d'un seul et m&#234;me syst&#232;me. La question de savoir qui d'entre eux est un &#8220;moindre mal&#8221; est d&#233;pourvue de sens, car leur syst&#232;me, contre lequel nous nous battons, a besoin de tous ses &#233;l&#233;ments. Mais aujourd'hui, ces &#233;l&#233;ments sont en conflit, et le parti du prol&#233;tariat doit absolument utiliser ce conflit dans l'int&#233;r&#234;t de la r&#233;volution. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il poursuit : &#171; Pour ceux qui ne comprennent pas, prenons encore un exemple. Si l'un de mes ennemis m'empoisonne chaque jour avec de faibles doses de poison, et qu'un autre veut me tirer un coup de feu par derri&#232;re, j'arracherais d'abord le revolver des mains de mon deuxi&#232;me ennemi, ce qui me donnera la possibilit&#233; d'en finir avec le premier. Mais cela ne signifie pas que le poison est un &#8220;moindre mal&#8221; en comparaison du revolver. &#187; Et il ajoutait une derni&#232;re remarque, que l'on pourrait transposer aux dirigeants du trotskisme argentin : &#171; &#192; vrai dire, on est un peu g&#234;n&#233; d'expliquer une chose aussi &#233;l&#233;mentaire ! &#187; (27)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les conditions d'une mobilisation d&#233;mocratique contre l'extr&#234;me droite sont r&#233;unies, nous sommes confront&#233;s &#224; un probl&#232;me tr&#232;s s&#233;rieux. Aussi surprenant que cela puisse para&#238;tre, les deux principaux acteurs politiques qui pourraient la faire avancer ne sont pas int&#233;ress&#233;s, du moins pour le moment. Le Frente de Izquierda s'est engag&#233; &#224; mener sa propre campagne &#233;lectorale &#8211; en comp&#233;tition avec tout mouvement social qui privil&#233;gie la lutte contre l'extr&#234;me droite, car il craint que cette lutte pourrait avoir pour effet de d&#233;tourner le soutien &#233;lectoral de la gauche vers la candidature du parti au pouvoir. En m&#234;me temps, le secteur le plus directement li&#233; &#224; Cristina Kirchner semble absent de toute action contre l'extr&#234;me droite, m&#234;me dans la campagne &#233;lectorale la plus &#233;l&#233;mentaire. Il semble que la strat&#233;gie de ce secteur, similaire &#224; celle qu'il a employ&#233;e en 2015, soit exclusivement ax&#233;e sur la conservation du gouvernement strat&#233;gique de la province de Buenos Aires. Il est possible qu'ils suivent la logique selon laquelle une victoire de la droite au niveau national serait pr&#233;f&#233;rable, car cela leur permettrait de maintenir leur leadership sur le p&#233;ronisme, tout en embellissant par contraste l'h&#233;ritage du kirchn&#233;risme et en jetant les bases d'un &#233;ventuel retour au pouvoir &#224; l'avenir. Ce calcul est extr&#234;mement irresponsable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un vaste mouvement social contre l'extr&#234;me droite pourrait jouer un r&#244;le cl&#233; en changeant le cours des &#233;lections. Il ne s'agit pas d'une platitude gauchiste que l'on r&#233;p&#232;te syst&#233;matiquement dans toutes les situations. Dans le cas pr&#233;sent, elle rev&#234;t une signification et une importance particuli&#232;res. Une polarisation entre un mouvement de masse d&#233;mocratique et l'extr&#234;me droite est essentielle pour changer le r&#233;sultat des &#233;lections, car personne n'est plus disqualifi&#233; que le gouvernement lui-m&#234;me pour tirer la sonnette d'alarme &#171; contre le fascisme &#187; ou &#171; l'attaque contre les droits &#187;. &#192; cet &#233;gard, la situation ressemble moins au second tour de Lula contre Bolsonaro qu'&#224; celui de Macron contre Le Pen. Si la lutte contre Milei est laiss&#233;e aux seules mains de Massa et du parti au pouvoir, la probabilit&#233; d'une d&#233;faite devient plus forte. Un signal d'alarme doit &#234;tre &#233;mis sur le danger social et d&#233;mocratique que repr&#233;sente l'extr&#234;me droite, mais pour qu'il soit efficace, il faut, comme l'a soulign&#233; &#224; juste titre Ezequiel Ipar, un changement de celui qui lance cet avertissement : c'est un mouvement social et d&#233;mocratique qui doit occuper le devant de la sc&#232;ne en polarisant la situation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si l'extr&#234;me droite arrive au pouvoir, il est essentiel qu'elle le fasse dans le cadre d'une large mobilisation d&#233;mocratique qui soit le point d'appui des batailles sociales et politiques &#224; venir. Rien n'est plus important en ce moment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera&lt;/strong&gt;, charg&#233; de cours &#224; l'Universit&#233; de Buenos Aires et r&#233;dacteur en chef de Jacobin Am&#233;rica Latina est militant de Democrac&#237;a Socialista, organisation sympathisante de la IVe Internationale en Argentine.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur tient &#224; remercier Adri&#225;n Piva, Ariel Feldman et les membres de la r&#233;daction de Jacobin pour leurs commentaires et suggestions sur la version pr&#233;liminaire de ce texte. Cet article a d'abord &#233;t&#233; publi&#233; le 23 septembre 2023 par Jacobin Am&#233;rica Latina : &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2023/09/23/la-izquierda-esta-subestimando-el-peligro-de-la-extrema-derecha/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2023/09/23/la-izquierda-esta-subestimando-el-peligro-de-la-extrema-derecha/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
(Traduit de l'espagnol par AL).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Juntos por el Cambio (Ensemble par le changement ) est une coalition politique nationale fond&#233;e en 2019. C'est un &#233;largissement de l'alliance Cambiemos, form&#233;e en 2015, int&#233;grant principalement les partis Proposition r&#233;publicaine, Union civique radicale et Coalition civique, pour incorporer le courant p&#233;roniste repr&#233;sent&#233; par Miguel &#193;ngel Pichetto, ex-chef du groupe auS&#233;nat.&lt;br class='autobr' /&gt;
2. &#171; La larga crisis argentina &#187; (La longue crise argentine), Adri&#225;n Piva, Jacobin Am&#233;rica Latina, 26 septembre 2020.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2020/09/26/la-larga-crisis-argentina/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2020/09/26/la-larga-crisis-argentina/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
3. Guerre de mouvement et guerre de position, Antonio Gramsci, textes choisis et pr&#233;sent&#233;s par Razmig Keucheyan, &#233;ditions La Fabrique, p. 102.&lt;br class='autobr' /&gt;
4. Stathis Kouvelakis, &#171; The French Insurgency &#8211; Political Economy of the Gilets Jaunes &#187;, New Left Review n&#176;116/117, mars-juin 2019 : &lt;a href=&#034;https://newleftreview.org/issues/ii116/articles/stathis-kouvelakis-the-french-insurgency&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://newleftreview.org/issues/ii116/articles/stathis-kouvelakis-the-french-insurgency&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
5. &#171; El crecimiento de la derecha radical en tiempo real &#187; (La croissance de la droite radicale en temps r&#233;el), Jorge Orovitz Sanmartino, Jacobin Am&#233;rica Latina, 28 ao&#251;t 2023. &lt;a href=&#034;https://jacobinlat.com/2023/08/28/el-crecimiento-de-la-derecha-radical-en-tiempo-real/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobinlat.com/2023/08/28/el-crecimiento-de-la-derecha-radical-en-tiempo-real/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
6. Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil, Paris 2008, p. 187.&lt;br class='autobr' /&gt;
7. &#171; Podemos entender el populismo sin llamarlo fascista ? &#187; (Peut-on comprendre le populisme sans le traiter de fasciste ?), Sinpermiso, 21 juillet 2018. &lt;a href=&#034;https://www.sinpermiso.info/textos/podemos-entender-el-populismo-sin-llamarlo-fascista-entrevista&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.sinpermiso.info/textos/podemos-entender-el-populismo-sin-llamarlo-fascista-entrevista&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
8. &#171; Onze th&#232;ses sur Milei &#187;, Revista Anfibia, Pablo Sem&#225;n, Nicol&#225;s Welschinger, 18 ao&#251;t 2023. &lt;a href=&#034;https://www.revistaanfibia.com/11-tesis-sobre-milei/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.revistaanfibia.com/11-tesis-sobre-milei/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
9. &#171; Les votants de Milei &#187;, El Cohete a la luna, Javier Balsa et Dolor&#232;s Liaudat, 20 ao&#251;t 2023. &lt;a href=&#034;https://www.elcohetealaluna.com/los-votantes-de-milei/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.elcohetealaluna.com/los-votantes-de-milei/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
10. &#171; Bolsonaro : &#191;fascismo o bonapartismo ? &#187;, La izquerda Diario, 14 octobre 2018. &lt;a href=&#034;https://www.laizquierdadiario.com/Bolsonaro-fascismo-o-bonapartismo?id_rubrique=1714&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.laizquierdadiario.com/Bolsonaro-fascismo-o-bonapartismo?id_rubrique=1714&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
11. &#171; L'extr&#234;me droite en force au premier tour. O&#249; va le Br&#233;sil ? &#187;, R&#233;volution permanente, Philippe Alcoy, 8 octobre 2018. &lt;a href=&#034;https://www.revolutionpermanente.fr/L-extreme-droite-en-force-au-premier-tour-Ou-va-le-Bresil&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.revolutionpermanente.fr/L-extreme-droite-en-force-au-premier-tour-Ou-va-le-Bresil&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
12. &#171; Bonapartisme fragile en Turquie &#187;, La izquierda diario, Foti Benlisoy, 9 f&#233;vrier 2017.&lt;br class='autobr' /&gt;
13. &#171; Entre &#8220;pire&#8221; et &#8220;moindre mal&#8221; ? Le tandem Le Pen-Macron, ou comment &#234;tre pi&#233;g&#233; entre deux variantes du bonapartisme &#187;, R&#233;volution permanente, Emmanuel Barot, 28 avril 2017. &lt;a href=&#034;https://www.revolutionpermanente.fr/Entre-pire-et-moindre-mal-Le-tandem-Le-Pen-Macron-ou-comment-etre-piege-entre-deux-variantes-du&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.revolutionpermanente.fr/Entre-pire-et-moindre-mal-Le-tandem-Le-Pen-Macron-ou-comment-etre-piege-entre-deux-variantes-du&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
14. &#171; Fascismo o bonapartismo ? Lecciones de Trotsky para Brasil &#187;, La izquierda diario, Andr&#233; Barbieri, 9 octobre 2022. &lt;a href=&#034;https://www.laizquierdadiario.com/Fascismo-o-bonapartismo-Lecciones-de-Trotsky-para-Brasil&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.laizquierdadiario.com/Fascismo-o-bonapartismo-Lecciones-de-Trotsky-para-Brasil&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
15. &#171; Per&#250;. Declaraci&#243;n : c&#243;mo terminar con la herencia neoliberal del fujimorismo &#187;, La izquierda Diario, Corriente Socialista de la y los Trabajadores, 11 mai 2012. &lt;a href=&#034;https://www.laizquierdadiario.com/Declaracion-como-terminar-con-la-herencia-neoliberal-del-fujimorismo&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.laizquierdadiario.com/Declaracion-como-terminar-con-la-herencia-neoliberal-del-fujimorismo&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
16. &#171; A derrotar a Kast y la derecha, sin confiar en Boric ni en su proyecto &#187; (Vaincre Kast et la droite, sans faire confiance &#224; Boric et &#224; son projet), La Izquierda diario, Partido de Trabajadores Revolucionarios, 19 d&#233;cembre 2021.&lt;br class='autobr' /&gt;
17. &#171; Brasil : por qu&#233; votar nulo o en blanco en la segunda vuelta &#187;, Prensa Obrera, Pablo Heller, 11 octobre 2022. &lt;a href=&#034;https://prensaobrera.com/internacionales/brasil-por-que-votar-nulo-o-en-blanco-en-la-segunda-vuelta&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://prensaobrera.com/internacionales/brasil-por-que-votar-nulo-o-en-blanco-en-la-segunda-vuelta&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
18. &#171; France : les le&#231;ons d'une d&#233;faite &#187;, Antoine Arthous et Stathis Kouv&#233;lakis, paru dans Viento Sur, publi&#233; par Europe solidaire : &lt;a href=&#034;https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article6460&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article6460&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
19. Acumulaci&#243;n y hegemon&#237;a en la Argentina menemista (Accumulation et h&#233;g&#233;monie dans l'Argentine men&#233;miste), Biblios, 2012.&lt;br class='autobr' /&gt;
20. La trama del Neoliberalismo. Mercado, Crisis y exclusi&#243;n social, Perry Anderson, 2003.&lt;br class='autobr' /&gt;
21. L'impossible h&#233;g&#233;monie : vingt ans de conflits politiques au pays de la cravate, Capital Intelectual, 2022.&lt;br class='autobr' /&gt;
22. En fran&#231;ais dans le texte.&lt;br class='autobr' /&gt;
23. &#171; Milei, la cosa y las causas &#187;, Contrahegemoniaweb, 15 ao&#251;t 2023.&lt;br class='autobr' /&gt;
24. Cahier de prison 13, &#167; 27. &lt;a href=&#034;https://pcc.hypotheses.org/files/2012/04/CitationsGRAMSCI.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://pcc.hypotheses.org/files/2012/04/CitationsGRAMSCI.pdf&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
25. &#171; Entretien avec un ouvrier social-d&#233;mocrate. &#192; propos du front unique de d&#233;fense &#187;, 23 f&#233;vrier 1933.&lt;br class='autobr' /&gt;
26. &#171; En quoi la politique actuelle du parti communiste allemand est-elle erron&#233;e ? (Lettre &#224; un ouvrier communiste allemand, membre du Parti communiste allemand) &#187;, 8 d&#233;cembre 1931. &lt;a href=&#034;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/12/311208.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1931/12/311208.html&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
27. L&#233;on Trotsky, Contre le fascisme (1922-1940), Syllepse, Paris 2015, pp. 189-190.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Cinq th&#232;ses contenues dans le livre &#171; Le Syst&#232;me dette &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Cinq-theses-contenues-dans-le-livre-Le-Systeme-dette</link>
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		<dc:date>2022-06-07T07:44:37Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>&#201;ric Toussaint, Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>
		<dc:subject>Belgique</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2022-06-07</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#192; de nombreuses reprises dans l'histoire, suite &#224; de grandes mobilisations populaires et/ou &#224; des crises de r&#233;gime, des annulations et des r&#233;pudiations de dettes ont eu lieu &#224; r&#233;p&#233;tition. Il n'y a pas de raisons que cela ne se reproduise d'autant plus que de plus en plus de pays se trouvent confront&#233;s &#224; des augmentations tout &#224; fait consid&#233;rables de leurs dettes publiques et que les difficult&#233;s de paiement commencent de nouveau &#224; s'accumuler. &lt;br class='autobr' /&gt; 30 mai 2022 | tir&#233; du CADTM &lt;br class='autobr' /&gt;
Mart&#237;n Mosquera (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Livres-et-periodiques-" rel="directory"&gt;Livres et p&#233;riodiques&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Livres-+" rel="tag"&gt;Livres et revues&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Belgique-+" rel="tag"&gt;Belgique&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2022-06-07-+" rel="tag"&gt;Edition du 2022-06-07&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH148/arton53190-7d086.png?1781160855' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='148' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#192; de nombreuses reprises dans l'histoire, suite &#224; de grandes mobilisations populaires et/ou &#224; des crises de r&#233;gime, des annulations et des r&#233;pudiations de dettes ont eu lieu &#224; r&#233;p&#233;tition. Il n'y a pas de raisons que cela ne se reproduise d'autant plus que de plus en plus de pays se trouvent confront&#233;s &#224; des augmentations tout &#224; fait consid&#233;rables de leurs dettes publiques et que les difficult&#233;s de paiement commencent de nouveau &#224; s'accumuler.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;30 mai 2022 | tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Cinq-theses-contenues-dans-le-livre-Le-Systeme-dette&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;CADTM&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera (Jacobinlat) : Veux-tu bien r&#233;sumer quelques points essentiels de ton livre Syst&#232;me dette. Histoire des dettes souveraines et de leur r&#233;pudiation ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#201;ric Toussaint &lt;/strong&gt; : Dans mon livre Syst&#232;me dette qui a &#233;t&#233; publi&#233; en fran&#231;ais en 2017 et qui ensuite a &#233;t&#233; &#233;dit&#233; en grec et en espagnol en 2018, en anglais et en italien en 2019, en arabe et en polonais en 2020 [2], je pense avoir r&#233;ussi &#224; d&#233;montrer le r&#244;le fondamental de l'endettement comme forme de subordination des &#201;tats. Karl Marx avait d&#233;j&#224; fait des commentaires &#224; ce sujet, il avait employ&#233; dans le Capital une formule tr&#232;s forte : &#171; La dette publique, en d'autres termes l'ali&#233;nation de l'&#201;tat, qu'il soit despotique, constitutionnel ou r&#233;publicain, marque de son empreinte l'&#232;re capitaliste. &#187; [3]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me passage du capital, Marx ajoutait un commentaire qui est toujours enti&#232;rement d'actualit&#233; : &#171; Il n'y a donc pas &#224; s'&#233;tonner de la doctrine moderne selon laquelle plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit. Le cr&#233;dit public, voil&#224; le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, d&#232;s l'incubation de celle-ci, prendre la place du p&#233;ch&#233; contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rosa Luxemburg dans son livre de 1913 intitul&#233; L'accumulation capitaliste avait d&#233;velopp&#233; l'apport de Marx &#224; propos de la dette publique [4]. Dans ce livre, Rosa Luxemburg analyse le r&#244;le de la dette publique lors de l'ind&#233;pendance de l'Am&#233;rique latine. Elle analyse &#233;galement le r&#244;le de la dette publique en &#201;gypte dans la seconde moiti&#233; du XIXe si&#232;cle qui a amen&#233; &#224; la colonisation de celle-ci par la Grande-Bretagne &#224; partir de 1882 [5].&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le fondamental de l'endettement comme forme de subordination des &#201;tats&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ce que je pense avoir apport&#233; &#224; l'analyse avec l'&#233;tude des ind&#233;pendances latino-am&#233;ricaines (contemporaines de l'ind&#233;pendance grecque), c'est que leur mani&#232;re de s'endetter signifie qu'ils sont imm&#233;diatement subordonn&#233;s, en tant que pays ind&#233;pendants, aux centres imp&#233;rialistes en particulier la Grande-Bretagne. En d'autres termes, l'Am&#233;rique latine s'est lib&#233;r&#233;e de l'empire espagnol et la Gr&#232;ce de l'empire ottoman pour passer sous la coupe du gouvernement britannique, mais aussi fran&#231;ais, car le capital fran&#231;ais &#233;tait tr&#232;s actif avec ses investissements tant en Am&#233;rique latine que sur les rives de la M&#233;diterran&#233;e (en Gr&#232;ce, en Tunisie et en &#201;gypte, par exemple).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je montre &#233;galement le lien, d&#232;s les premi&#232;res ann&#233;es de l'ind&#233;pendance de l'Am&#233;rique latine, entre l'endettement et la signature d'accords de libre-&#233;change. C'est important car ces deux instruments de domination sont toujours en place aujourd'hui. Bien s&#251;r, il y a aussi la domination via les investissements, via l'exploitation des travailleurs des pays p&#233;riph&#233;riques par le grand capital national et transnational, mais elle prend surtout la forme de l'endettement, suivant la logique des accords de libre-&#233;change et des &#233;changes in&#233;gaux d&#233;j&#224; analys&#233;s par Marx. C'est un premier th&#232;me de mon livre Syst&#232;me dette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera (Jacobinlat) : Une grande partie de la gauche voit la question de la dette sous l'angle d'une contradiction Nord-Sud, Centre-P&#233;riph&#233;rie. Quel est ton point de vue ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une deuxi&#232;me th&#232;se&lt;/strong&gt; montre que la contradiction sur la question de la dette ne peut &#234;tre pens&#233;e uniquement comme un conflit entre les pays du Sud luttant pour leur ind&#233;pendance et les centres imp&#233;rialistes, car les classes dominantes locales ont jou&#233; un r&#244;le cl&#233; depuis les ann&#233;es 1810 et 1820, au moment d&#233;cisif des luttes d'ind&#233;pendance et imm&#233;diatement apr&#232;s. Et je parle des classes dirigeantes et pas de la classe capitaliste parce qu'elles n'&#233;taient pas encore enti&#232;rement compos&#233;es de capitalistes modernes, loin de l&#224;. Parmi les classes dominantes locales, il y avait la classe traditionnelle des propri&#233;taires terriens, le secteur des riches commer&#231;ants et le secteur des propri&#233;taires de mines. Ces trois secteurs finirent par constituer la bourgeoisie moderne &#224; la fin du XIXe si&#232;cle et au d&#233;but du XXe si&#232;cle. Ces classes dirigeantes traditionnelles au d&#233;but des ind&#233;pendances et la bourgeoisie moderne [6] qui a suivi constituent alors des acteurs fondamentaux de l'endettement, tant par leurs pressions en faveur de l'endettement interne que de l'endettement externe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les classes dominantes locales ont, au cours des deux derniers si&#232;cles, organiser la fuite des capitaux. C'est toujours vrai aujourd'hui. Prenons l'exemple de ce qui s'est pass&#233; en 2018 en Argentine. L'ancien pr&#233;sident Mauricio Macri a demand&#233; au FMI un cr&#233;dit de plus de 50 milliards de dollars. Une tr&#232;s grande partie de la somme d&#233;bours&#233;e par le FMI est repartie &#224; l'&#233;tranger gr&#226;ce &#224; l'action des capitalistes argentins. Le m&#233;canisme est le suivant : l'&#201;tat emprunte de l'argent en devises &#233;trang&#232;res qui sont capt&#233;es par les classes dirigeantes qui en envoient une grande partie vers des lieux &#171; s&#251;rs &#187; - par exemple, les &#201;tats-Unis. Avec une partie des dollars plac&#233;s au Nord les capitalistes ach&#232;tent des titres de la dette publique souveraine de leur pays, ce qui leur procure un revenu garanti par l'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela explique aussi pourquoi en Argentine, en &#201;quateur, au Venezuela, en Colombie ou au Mexique, il n'y a jamais eu de bourgeoisie qui se serait battue r&#233;ellement pour le non-paiement de la dette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un cas dans lequel la dette a &#233;t&#233; d&#233;nonc&#233;e, dans un contexte de grandes luttes populaires et de changement de r&#233;gime, est celui de Benito Ju&#225;rez au Mexique une premi&#232;re fois en 1861 et une deuxi&#232;me fois en 1867. Une troisi&#232;me r&#233;pudiation/suspension, a &#233;galement eu lieu au Mexique pendant la r&#233;volution de 1910-1920, lorsque la dette contract&#233;e par le dictateur Huerta en 1913 (un des responsables de l'assassinat du pr&#233;sident Madero qui avait mis fin &#224; la dictature de Porfirio Diaz) a &#233;t&#233; r&#233;pudi&#233;e par le pr&#233;sident Venustiano Carranza. C'est aussi le cas au Costa Rica, lors d'une r&#233;volution d&#233;mocratique contre la dictature de Tinoco en 1919. J'analyse dans le d&#233;tail ces &#233;v&#232;nements importants et bien d'autres dans le livre Syst&#232;me dette.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;pudiations ou les suspensions prolong&#233;es du paiement de la dette ont eu lieu dans des p&#233;riodes de soul&#232;vements populaires et/ou de grandes contradictions entre diff&#233;rents secteurs des classes dominantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc comprendre le r&#244;le extr&#234;mement important des classes dirigeantes locales et, dans la p&#233;riode plus moderne, du grand capital local, qui est totalement favorable &#224; l'endettement. Je dis cela parce qu'il y a un secteur de la gauche qui simplifie les choses en pr&#233;sentant la probl&#233;matique de la dette seulement en termes de contradiction nation-empire sans comprendre qu'en g&#233;n&#233;ral la classe capitaliste est favorable au recours &#224; l'endettement public interne et externe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera (Jacobinlat) : G&#233;n&#233;ralement, on affirme dans la presse dominante et chez les cr&#233;anciers du Nord, que c'est le surendettement du Sud qui d&#233;bouche sur des crises de la dette ? Ton livre apporte une autre explication, n'est-ce pas ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une troisi&#232;me th&#232;se &lt;/strong&gt; concerne le fait qu'en g&#233;n&#233;ral, les crises de la dette sont g&#233;n&#233;r&#233;es par des p&#233;riodes de flux et reflux de capitaux en provenance des centres imp&#233;rialistes. Ainsi, les crises de la dette en Am&#233;rique latine, comme celles de l'Europe p&#233;riph&#233;rique ou des p&#233;riph&#233;ries comme l'&#201;gypte, la Tunisie et les pays asiatiques, ont &#233;t&#233; provoqu&#233;es par les crises financi&#232;res des centres imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela a &#233;galement &#224; voir avec les ondes longues du d&#233;veloppement capitaliste pour reprendre un concept d&#233;velopp&#233; par l'&#233;conomiste marxiste Ernest Mandel, &#224; la fois expansives et d&#233;pressives [7]. &#192; ce niveau, il y a une diff&#233;rence entre mon explication et l'explication de Rosa Luxemburg de la crise argentine avec la banque Baring en 1890. Rosa, influenc&#233;e par la base d'informations dont elle disposait, pensait que l'Argentine avait en quelque sorte provoqu&#233; la crise, alors qu'en fait, le probl&#232;me venait de Londres (le principal centre financier mondial &#224; l'&#233;poque) et de la crise financi&#232;re en Angleterre. Il y a des p&#233;riodes de pr&#234;ts fr&#233;n&#233;tiques pour recycler les capitaux abondants qui sont suivies par des crises financi&#232;res, des arr&#234;ts des flux de capitaux et des rapatriements qui g&#233;n&#232;rent une impossibilit&#233; de refinancer la dette et, par cons&#233;quent, des d&#233;fauts de paiement, des suspensions de paiement, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est important de tirer des le&#231;ons du pass&#233; car cela nous permet d'imaginer des sc&#233;narios pour l'avenir. Dans le cas o&#249; les banques centrales du Nord rel&#232;veraient &#224; nouveau de mani&#232;re importante les &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Taux-d-interet&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;taux d'int&#233;r&#234;t,&lt;/a&gt; provoquant un nouveau rapatriement de capitaux vers les &#201;tats-Unis ou l'Europe, de nombreux pays p&#233;riph&#233;riques pourraient se retrouver confront&#233;s &#224; de gros probl&#232;mes de refinancement et entrer dans un nouveau cycle de crise de la dette avec suspension de paiement. Aujourd'hui, nous avons une explosion des dettes publiques et priv&#233;es qui n'a pas encore conduit &#224; une crise de paiement g&#233;n&#233;ralis&#233;e. Mais cela pourrait se produire dans les mois ou les ann&#233;es &#224; venir, selon, encore une fois, qu'il y ait une crise financi&#232;re dans le Nord ou que les banques centrales augmentent les taux d'int&#233;r&#234;t dans les centres imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Sri Lanka qui a appliqu&#233; syst&#233;matiquement des politiques n&#233;olib&#233;rales depuis les ann&#233;es 1980 et a pass&#233; de nombreux accords avec le FMI tout en suivant ses recommandations &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Sri-Lanka-Il-ne-faut-pas-signer-un-accord-avec-le-FMI&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;est entr&#233; en suspension de paiement &#224; partir d'avril 2022&lt;/a&gt;. C'est la premi&#232;re fois depuis l'ind&#233;pendance en 1948 que le pays entre en d&#233;faut total de paiement et c'est le premier pays asiatique &#224; le faire au cours des 20 derni&#232;res ann&#233;es. Dans le cas du Sri Lanka, c'est la succession d'une s&#233;rie de chocs ext&#233;rieurs et en particulier la hausse &#233;norme du prix des aliments et des combustibles (qu'il importe totalement) qui l'emp&#234;che de poursuivre le remboursement de la dette. Ces deux chocs ext&#233;rieurs sont provoqu&#233;s par l'&#233;volution dans les &#233;conomies du Nord avec la guerre Russie-Ukraine et ses effets sur l'&#233;conomie mondiale. De son c&#244;t&#233;, le &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Pakistan-changement-de-regime-troubles-politiques-et-aggravation-de-la-crise-de&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Pakistan se rapproche d'une situation tr&#232;s difficile en mati&#232;re de dette&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera (Jacobinlat) : La pens&#233;e dominante tant au Sud qu'au Nord affirme qu'une suspension de paiement ou une r&#233;pudiation de dettes entra&#238;ne un arr&#234;t des financements et d&#233;bouche sur une catastrophe pour l'&#233;conomie et la population du pays concern&#233;. Dans ton livre, tu fais la d&#233;monstration que c'est faux.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une quatri&#232;me th&#232;se&lt;/strong&gt; d&#233;velopp&#233;e dans le livre Syst&#232;me dette : les r&#233;pudiations de dettes ne d&#233;bouchent pas sur une catastrophe &#233;conomique et sociale. Et contrairement &#224; une affirmation courante, les pays qui ont proc&#233;d&#233; &#224; des r&#233;pudiations de dette n'ont pas &#233;t&#233; durablement exclus des sources de financement ext&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/La-repudiation-de-la-dette-par-le&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le Portugal qui a r&#233;pudi&#233; la dette en 1837&lt;/a&gt;, principalement &#224; des cr&#233;anciers fran&#231;ais, a pu continuer &#224; &#233;mettre des titres de dettes publiques sur les &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Marche-financier&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;march&#233;s financiers&lt;/a&gt; tout au long du 19e si&#232;cle. Il en a &#233;t&#233; de m&#234;me pour les &#201;tats-Unis o&#249; des r&#233;pudiations de dettes ont eu lieu &#224; 4 reprises au cours du 19e si&#232;cle (en &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Trois-vagues-de-repudiations-de-dettes-publiques-aux-Etats-Unis-au-19e-siecle&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;1837, en 1865, pendant la d&#233;cennie 1870&lt;/a&gt; et en &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/La-repudiation-par-les-Etats-Unis&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;1898&lt;/a&gt;). C'est vrai &#233;galement pour le Mexique. &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Le-Mexique-a-prouve-qu-il-est-possible-de-repudier-une-dette&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;En 1867, le Mexique, apr&#232;s la premi&#232;re r&#233;pudiation de 1861&lt;/a&gt;, a r&#233;pudi&#233; la dette contract&#233;e pendant l'occupation fran&#231;aise de 1862-1867 par le r&#233;gime de Maximilien d'Autriche aupr&#232;s des banquiers fran&#231;ais. Malgr&#233; cette r&#233;pudiation, le Mexique mais se voit imm&#233;diatement accorder des pr&#234;ts par les &#201;tats-Unis car, apr&#232;s la guerre civile qui a ravag&#233; ce pays de 1861 &#224; 1865, le gouvernement &#233;tatsunien cherchait des march&#233;s et des clients. En cons&#233;quence, Londres, qui &#233;tait en concurrence avec Paris et les &#201;tats-Unis, a &#233;galement accord&#233; des pr&#234;ts au Mexique. Et quinze ans plus tard, la France signe de nouveaux trait&#233;s avec le Mexique. En d'autres termes, apr&#232;s la r&#233;pudiation de cette dette, le Mexique n'a pas du tout &#233;t&#233; exclu des financements ext&#233;rieurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si nous prenons le cas de la &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Centenaire-de-la-revolution-russe&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Russie sovi&#233;tique qui a r&#233;pudi&#233; la dette tsariste en f&#233;vrier 1918&lt;/a&gt;, elle n'a pas &#233;t&#233; non plus durablement coup&#233;e des financements ext&#233;rieurs. Une conf&#233;rence s'est tenue &#224; G&#234;nes en 1922 sur la dette r&#233;clam&#233;e &#224; la Russie et la d&#233;l&#233;gation sovi&#233;tique a r&#233;it&#233;r&#233; sa r&#233;pudiation tout en d&#233;clarant en substance : &#171; Nous pourrions changer de position si vous - les gouvernements des pays cr&#233;anciers - garantissiez les investissements pour la reconstruction de la Russie sovi&#233;tique, si vous nous accordiez une tr&#232;s grande r&#233;duction du montant que vous r&#233;clamez. Dans ce cas nous pourrions reprendre les paiements dans 30 ans, en 1952 &#187;. Lors de cette conf&#233;rence qui a dur&#233; un mois, les gouvernements des grandes puissances ont refus&#233; cette proposition. Mais ensuite, dans les ann&#233;es qui ont suivi, ils ont tous commenc&#233; &#224; accorder de nouveaux cr&#233;dits &#224; l'URSS, qui a fini par sortir victorieuse de la situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conclusion est &#233;vidente : Un gouvernement peut non seulement suspendre le paiement, mais aussi r&#233;pudier une dette et n&#233;anmoins trouver des capitalistes ou des gouvernements qui veulent lui accorder des cr&#233;dits, comme le montrent, entre autres, les impressionnants cas mexicain et russe (du temps des soviets).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera (Jacobinlat) : La plupart des juristes qui d&#233;fendent le syst&#232;me capitaliste et les grandes institutions comme la Banque mondiale et le FMI affirment que la notion de la dette odieuse n'a pas de fondement juridique solide. Qu'en penses-tu ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une cinqui&#232;me th&#232;se&lt;/strong&gt; pr&#233;sente dans le livre Syst&#232;me dette d&#233;montre l'actualit&#233; de la doctrine de la dette odieuse qui a &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e dans les ann&#233;es 1920 sur la base des nombreux litiges en mati&#232;re de dette souveraine qui sont survenus entre la fin du 18e si&#232;cle et le d&#233;but du 20e si&#232;cle &#224; l'&#233;chelle de la plan&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La doctrine de la dette odieuse &#233;labor&#233;e en 1927 par le juriste Alexander Sack [8] sur la base d'un si&#232;cle et demi de litiges en mati&#232;re de dettes souveraines consiste &#224; affirmer que le principe de la continuit&#233; des obligations des &#201;tats ne s'applique pas en cas de dettes odieuses et de changement de gouvernement. Si une dette est odieuse, elle ne doit pas &#234;tre rembours&#233;e, elle est nulle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon la doctrine juridique de la dette odieuse th&#233;oris&#233;e par Alexander Sack, une dette est &#171; odieuse &#187; lorsque deux conditions essentielles sont r&#233;unies :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &lt;strong&gt;L'absence de b&#233;n&#233;fice pour la population&lt;/strong&gt; : la dette a &#233;t&#233; contract&#233;e non dans l'int&#233;r&#234;t du peuple et de l'&#201;tat mais contre son int&#233;r&#234;t et/ou dans l'int&#233;r&#234;t personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir.&lt;/li&gt;&lt;li&gt;&lt;strong&gt; La complicit&#233; des pr&#234;teurs : les cr&#233;anciers savaient&lt;/strong&gt; (ou &#233;taient en mesure de savoir) que les fonds pr&#234;t&#233;s ne profiteraient pas &#224; la population.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon cette doctrine, la nature despotique ou d&#233;mocratique d'un r&#233;gime n'entre pas en ligne de compte.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Dans le livre Syst&#232;me dette, je d&#233;montre que cette doctrine reste d'actualit&#233;, d'ailleurs m&#234;me le gouvernement des &#201;tats-Unis l'a invoqu&#233;e en 2003 pour convaincre les grandes puissances d'annuler 80 % de la dette irakienne consid&#233;r&#233;e comme odieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que cette doctrine soit combattue par les cr&#233;anciers, elle a inspir&#233; d'une mani&#232;re ou d'une autre de nombreuses annulations totales ou partielles de dette au cours de la seconde moiti&#233; du 20e si&#232;cle et depuis le d&#233;but du 21e si&#232;cle. Voici une s&#233;rie d'exemples cit&#233;s dans le livre Syst&#232;me dette : la r&#233;pudiation des dettes par la Chine r&#233;volutionnaire en 1949-1952 ; la r&#233;pudiation des dettes &#224; l'&#233;gard des Pays-Bas par l'Indon&#233;sie en 1956 ; la r&#233;pudiation des dettes par Cuba en 1959-1960 ; la r&#233;pudiation des dettes coloniales par l'Alg&#233;rie en 1962 ; la r&#233;pudiation par l'Iran en 1979 des dettes contract&#233;es par le Shah pour acheter des armements ; la r&#233;pudiation par les trois r&#233;publiques baltes des dettes h&#233;rit&#233;es de l'URSS en 1991 ; l'annulation de la dette de la Namibie &#224; l'&#233;gard de l'Afrique du Sud par le gouvernement de Nelson Mandela en 1994 ; l'annulation de la dette coloniale du Timor-Leste en 1999-2000 ; l'annulation de 80 % de la dette irakienne en 2004 ; la r&#233;pudiation par le Paraguay des dettes envers des banques suisses en 2005 ; l'annulation par la Norv&#232;ge en 2006 de ses cr&#233;ances sur cinq pays (&#201;quateur, P&#233;rou, Sierra Leone, &#201;gypte et Jama&#239;que), en ce qui concerne un contrat de vente de bateaux de p&#234;che en 2006 ; l'annulation en 2009 d'une partie de la dette &#233;quatorienne qui avait &#233;t&#233; identifi&#233;e comme ill&#233;gitime par la commission d'audit en 2007-2008&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En synth&#232;se&lt;/strong&gt; dans le livre Syst&#232;me dette, je d&#233;montre que depuis le 19e si&#232;cle, de l'Am&#233;rique latine &#224; la Chine en passant par Ha&#239;ti, la Gr&#232;ce, la Tunisie, l'&#201;gypte et plusieurs autres pays, la dette publique a &#233;t&#233; utilis&#233;e comme arme de domination et de spoliation. Au bout du compte, c'est la combinaison de l'endettement et du libre-&#233;change qui constitue le facteur fondamental de la subordination d'&#233;conomies enti&#232;res &#224; partir du XIXe si&#232;cle. Les classes dominantes locales se sont associ&#233;es aux grandes puissances financi&#232;res &#233;trang&#232;res pour soumettre leur pays et leur peuple &#224; un m&#233;canisme de transfert permanent de richesses des producteurs locaux vers les cr&#233;anciers qu'ils soient nationaux ou &#233;trangers. Les crises &#233;clatent d'abord dans les pays capitalistes les plus puissants ou sont le r&#233;sultat de leurs d&#233;cisions unilat&#233;rales qui entra&#238;nent par ricochets des crises de grande ampleur dans les pays p&#233;riph&#233;riques endett&#233;s. Ce n'est pas l'exc&#232;s de d&#233;penses publiques qui am&#232;ne la dette &#224; des niveaux insoutenables, mais plut&#244;t les conditions impos&#233;es par les cr&#233;anciers locaux et &#233;trangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; de nombreuses reprises dans l'histoire, suite &#224; de grandes mobilisations populaires et/ou &#224; des crises de r&#233;gime, des annulations et des r&#233;pudiations de dettes ont eu lieu &#224; r&#233;p&#233;tition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas de raisons que cela ne se reproduise d'autant plus que de plus en plus de pays se trouvent confront&#233;s &#224; des augmentations tout &#224; fait consid&#233;rables de leurs dettes publiques et que les difficult&#233;s de paiement commencent de nouveau &#224; s'accumuler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour en savoir plus sur le livre Le Syst&#232;me Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur r&#233;pudiation :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lire la pr&#233;face de Patrick Saurin :&lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Le-Systeme-Dette-Histoire-des-dettes-souveraines-et-de-leur-repudiation&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Le Syst&#232;me Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur r&#233;pudiation&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recension de Didier Epsztajn :&lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/A-propos-du-livre-d-Eric-Toussaint&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#192; propos du livre d'&#201;ric Toussaint &#171; Le syst&#232;me dette &#187; : Nous ne sommes pas li&#233;-e-s par les trait&#233;s sign&#233;s et les dettes souscrites contre nos int&#233;r&#234;ts&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recension de Marie-Laure Coulmin Koutsaftis &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Les-dettes-outil-d-asservissement&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt; : Les dettes, outil d'asservissement des peuples pour les puissances financi&#232;res, outil de colonisation pour les &#201;tats centraux&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recension de Gustave Massiah : &lt;strong&gt;Le Syst&#232;me Dette, un livre marquant d'&#201;ric Toussaint}&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Le texte de l'interview a &#233;t&#233; revu et augment&#233; par &#201;ric Toussaint en mai 2022.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Une &#233;dition en su&#233;dois est en cours, de m&#234;me qu'une &#233;dition en turc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Extrait de Karl MARX, Le Capital - Livre premier, Le d&#233;veloppement de la production capitaliste, VIII&#176; section : L'accumulation primitive, Chapitre XXXI : Gen&#232;se du capitaliste industriel in Karl MARX, 1867, Le Capital, livre I, &#338;uvres I, Gallimard, La Pl&#233;iade, 1963, p. 1216 &#224; 1219&lt;br class='autobr' /&gt;
La phrase cit&#233;e provient d'un paragraphe qui commence par les deux phrases suivantes : &#171; Le syst&#232;me du cr&#233;dit public, c'est-&#224;-dire des dettes publiques, dont Venise et G&#234;nes avaient, au moyen &#226;ge, pos&#233; les premiers jalons, envahit l'Europe d&#233;finitivement pendant l'&#233;poque manufacturi&#232;re. Le r&#233;gime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s'installa d'abord en Hollande. &#187; Karl Marx montre dans ce chapitre comment s'imbriquent dans la gen&#232;se du syst&#232;me capitaliste diff&#233;rentes formes de l'accumulation primitive &#224; l'&#233;chelle internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] LUXEMBURG, Rosa, L'accumulation du capital, Maspero, Paris, 1969, Vol. II.&lt;br class='autobr' /&gt;
Vol. II. Le livre L'accumulation du Capital est t&#233;l&#233;chargeable gratuitement ici.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] &#201;ric Toussaint, &#171; Rosa Luxembourg et la dette comme instrument de l'imp&#233;rialisme &#187; &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Rosa-Luxembourg-et-la-dette-comme-instrument-de-l-imperialisme&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.cadtm.org/Rosa-Luxembourg-et-la-dette-comme-instrument-de-l-imperialisme&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] On parle aussi de bourgeoisie compradore pour d&#233;signer la classe capitaliste ou un secteur important de celle-ci dans les pays du sud Global, voir par exemple : &lt;a href=&#034;https://wikirouge.net/Bourgeoisie_comprador&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://wikirouge.net/Bourgeoisie_comprador&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Mandel, Ernest. 1972. Le Troisi&#232;me &#226;ge du Capitalisme, La Passion, Paris, 1997, 500 p. Voir &#233;galement du m&#234;me auteur : Les ondes longues du d&#233;veloppement capitaliste. Une interpr&#233;tation marxiste. &#201;ditions Syllepse (Paris), M-&#233;diteur (Qu&#233;bec) Formation L&#233;on Lesoil (Bruxelles), 2014, 251 p.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Alexander Sack, Les effets des transformations des &#201;tats sur leurs dettes publiques et autres obligations financi&#232;res : trait&#233; juridique et financier, Recueil Sirey, Paris, 1927. Voir le document presque complet en t&#233;l&#233;chargement libre sur le site du CADTM&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Bolivie : la d&#233;mission d'Evo Morales m&#232;nera-t-elle &#224; Pinochet ou &#224; la r&#233;sistance ?</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Bolivie-la-demission-d-Evo-Morales-menera-t-elle-a-Pinochet-ou-a-la-resistance</link>
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		<dc:date>2019-11-19T07:37:36Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Bolivie</dc:subject>
		<dc:subject>Am&#233;rique centrale et du sud et Cara&#239;bes</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2019-11-19</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le coup d'&#201;tat contre le pr&#233;sident bolivien Evo Morales a suscit&#233; le genre d'angoisse que les grandes d&#233;faites des luttes r&#233;volutionnaires &#233;voquent : la chute d'Allende, la mort du Che au combat, la d&#233;faite de la guerre civile espagnole. &#171; La critique n'est pas une passion de la t&#234;te, c'est une t&#234;te de passion &#187;, a d&#233;clar&#233; Marx. Nous n'avons pas &#224; mettre de c&#244;t&#233; les sentiments qui nous enveloppent aujourd'hui, nous devons les mobiliser &#224; des fins positives. &lt;br class='autobr' /&gt; photo et article tir&#233;s de NPA (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Amerique-latine-" rel="directory"&gt;Am&#233;rique centrale et du sud&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Amerique-centrale-et-du-sud-+" rel="tag"&gt;Am&#233;rique centrale et du sud et Cara&#239;bes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2019-11-19-+" rel="tag"&gt;Edition du 2019-11-19&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH116/arton41126-4146e.jpg?1781066330' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='116' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le coup d'&#201;tat contre le pr&#233;sident bolivien Evo Morales a suscit&#233; le genre d'angoisse que les grandes d&#233;faites des luttes r&#233;volutionnaires &#233;voquent : la chute d'Allende, la mort du Che au combat, la d&#233;faite de la guerre civile espagnole. &#171; La critique n'est pas une passion de la t&#234;te, c'est une t&#234;te de passion &#187;, a d&#233;clar&#233; Marx. Nous n'avons pas &#224; mettre de c&#244;t&#233; les sentiments qui nous enveloppent aujourd'hui, nous devons les mobiliser &#224; des fins positives.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;photo et article tir&#233;s de NPA 29&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne connaissons toujours pas l'ampleur des &#233;v&#233;nements qui se d&#233;roulent en Bolivie, si la r&#233;volution peut &#233;viter d'&#234;tre abattue, si elle peut &#233;chapper &#224; de nombreux morts au sein des mouvements sociaux, les peuples autochtones et la base sociale du parti politique de Morales, le Movimiento Al Socialismo (MAS).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;fenses sociales d'Evo sont puissantes et les classes dirigeantes savent qu'elles vont devoir les d&#233;molir pour pouvoir avancer dans leurs projets. Les derni&#232;res nouvelles sont inqui&#233;tantes &#8211; maisons en flammes, pers&#233;cutions, arrestations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres chocs importants nous attendent et le r&#233;sultat n'est pas &#233;crit. El Alto &#8211; une ville d'un million d'individus &#224; majorit&#233; autochtone proche de la capitale, La Paz &#8211; a une tradition insurrectionnelle h&#233;ro&#239;que qui a fait tomber plusieurs gouvernements dans le pass&#233;. Elle incarne les traditions de lutte dans lesquelles Evo lui-m&#234;me a &#233;t&#233; form&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis int&#233;ress&#233; de voir quel genre de polarisation se d&#233;veloppe parmi les militants de gauche face &#224; ces faits. Les positions de la gauche sont regroup&#233;es en deux grands p&#244;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains sont incapables de se positionner correctement dans la lutte contre le coup d'&#201;tat parce qu'ils s'en tiennent &#224; des avertissements ou &#224; des slogans qui sont d&#233;j&#224; d&#233;pass&#233;s. Par exemple, le Parti pour le Socialisme (PTS) argentin a publi&#233; un article intitul&#233; : &#171; Ni avec Evo, ni avec Mesa (les forces de droite). Pour une solution politique ind&#233;pendante ! &#187; Alors m&#234;me que les pr&#233;paratifs du coup d'&#201;tat &#233;taient en cours et que le gouvernement devait &#234;tre d&#233;fendu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres d&#233;fendent Evo et renoncent &#224; leur &#171; droit de critiquer &#187; un gouvernement qui vient d'&#234;tre renvers&#233; sans lutte, m&#234;me s'il a remport&#233; pr&#232;s de la moiti&#233; des voix lors des derni&#232;res &#233;lections.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est tomb&#233; comme un ch&#226;teau de cartes, annulant ce qui semblait &#234;tre le processus progressiste le plus stable de la r&#233;gion. Evo a vaincu sans se battre et cet &#233;l&#233;ment fait partie de notre angoisse et devrait faire partie de notre bilan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous luttons pour gagner, et pour gagner, nous devons tirer les le&#231;ons appropri&#233;es de nos exp&#233;riences. Ce que Evo a fait hier, il faut le dire, est analogue aux actions entreprises par Juan Per&#243;n en 1955 face &#224; un coup d'&#201;tat ou &#224; celles de Salvador Allende en 1973 (et &#224; l'inverse de ce que Chavez a fait en 2002).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment, ces d&#233;missions et ces retraites, comme celle d'Evo, n'ont pas emp&#234;ch&#233; la moindre effusion de sang ; au contraire, elles ont laiss&#233; les organisations et mouvements sociaux et politiques ainsi que les classes populaires &#224; la merci de violences r&#233;actionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ex&#233;cutions de 1955 et le g&#233;nocide de Pinochet t&#233;moignent avec &#233;loquence de cette r&#233;alit&#233;. Les contre-r&#233;volutions produisent la violence, pas les r&#233;volutions. Il n'y a pas de comparaison entre leurs co&#251;ts sociaux et humains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mission d'Evo (et de son vice-pr&#233;sident Garcia Linera) reposait sur la conviction qu'il n'y avait pas d'autre alternative. Mais si tel &#233;tait le cas, c'est le r&#233;sultat d'une politique na&#239;ve qui n'&#233;tait pas pr&#233;par&#233;e &#224; une &#233;preuve de force avec le genre de r&#233;action autoritaire que chaque processus progressif provoque de la part des classes dirigeantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la na&#239;vet&#233; de la &#171; conciliation de classe &#187;. Les le&#231;ons de l'histoire dans ce domaine sont incontestables. L'exemple d'Allende reste trop proche de nous pour que nous puissions jouer avec le feu de cette fa&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Esp&#233;rons qu'il n'est pas trop tard pour &#233;viter une d&#233;faite historique et la liquidation de l'une des exp&#233;riences les plus remarquables v&#233;cues par les peuples d'Am&#233;rique latine au cours des derni&#232;res d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11 novembre 2019, Initialement post&#233; sur FB. Traduit en angalis par No Borders News avec la permission de l'auteur. Mart&#237;n Mosquera est membre de Democrac&#237;a Socialista, groupe sympathisant de la 4&#232; Internationale en Argentine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mart&#237;n Mosquera&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://npa2009.org/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://npa2009.org/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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