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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Face &#224; l'internationale d'extr&#234;me droite : que reste-t-il de la quatri&#232;me vague f&#233;ministe ?</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Face-a-l-internationale-d-extreme-droite-que-reste-t-il-de-la-quatrieme-vague</link>
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		<dc:date>2025-03-11T07:07:38Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aurore Koechlin</dc:creator>


		<dc:subject>Le mouvement des femmes dans le monde</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2025-03-11</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'extr&#234;me droite est &#224; l'offensive &#224; l'&#233;chelle mondiale et les mouvements &#8211; et conqu&#234;tes &#8211; f&#233;ministes sont l'une de ses cibles. Que peuvent ces mouvements face &#224; la vague n&#233;o-r&#233;actionnaire port&#233;e par Trump, Milei et consorts ? Quelle strat&#233;gie adopter ? Aurore Koechlin propose une s&#233;rie de r&#233;ponses en commen&#231;ant par un bilan de ce qu'on a pu appeler la quatri&#232;me vague f&#233;ministe. &lt;br class='autobr' /&gt; Photo et aarticle tir&#233;s de NPA 29 &lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a dix ans, en 2015, naissait le mouvement Ni Una Menos en Argentine, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Femmes-" rel="directory"&gt;Mouvement des femmes&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Le-mouvement-des-femmes-dans-le-monde-+" rel="tag"&gt;Le mouvement des femmes dans le monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2025-03-11-+" rel="tag"&gt;Edition du 2025-03-11&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L120xH150/aurore_12_mars_insta-240x300-db46a.jpg?1781098421' class='spip_logo spip_logo_right' width='120' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'extr&#234;me droite est &#224; l'offensive &#224; l'&#233;chelle mondiale et les mouvements &#8211; et conqu&#234;tes &#8211; f&#233;ministes sont l'une de ses cibles. Que peuvent ces mouvements face &#224; la vague n&#233;o-r&#233;actionnaire port&#233;e par Trump, Milei et consorts ? Quelle strat&#233;gie adopter ? Aurore Koechlin propose une s&#233;rie de r&#233;ponses en commen&#231;ant par un bilan de ce qu'on a pu appeler la quatri&#232;me vague f&#233;ministe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Photo et aarticle tir&#233;s de NPA 29&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a dix ans, en 2015, naissait le mouvement Ni Una Menos en Argentine, suite &#224; une s&#233;rie de f&#233;minicides, dont celui de Chiara P&#225;ez. Les manifestations massives qui d&#233;claraient &#171; &lt;i&gt;pas une femme de moins&lt;/i&gt; &#187;, constituaient le premier acte d'une mobilisation f&#233;ministe internationale, qui allait bient&#244;t embraser l'Am&#233;rique latine, puis le monde avec Me Too. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) devenait le centre de ce qu'on peut appeler &#171; &lt;i&gt; la quatri&#232;me vague du f&#233;minisme&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans de nombreux pays d'Am&#233;rique latine, comme l'Argentine, le Mexique, ou la Colombie, ces luttes se sont traduites par des victoires, avec l'obtention par la mobilisation de la l&#233;galisation de l'avortement. Dix ans apr&#232;s pourtant, le tableau semble plus sombre. En Argentine comme aux &#201;tats-Unis, l'extr&#234;me droite, via Milei et Trump, a pris le pouvoir. Leurs politiques s'attaquent directement aux luttes et aux acquis f&#233;ministes et LGBTI+ de la d&#233;cennie pr&#233;c&#233;dente. Tant et si bien qu'il semble l&#233;gitime, en ce 8 mars 2025, de s'interroger : que reste-t-il de la quatri&#232;me vague f&#233;ministe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Diff&#233;rentes r&#233;ponses politiques &#224; la crise de la reproduction sociale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e, puis la prise de pouvoir, par le fascisme dans les ann&#233;es 1920 et 1930 est classiquement interpr&#233;t&#233;e comme une r&#233;ponse &#224; la force du mouvement ouvrier, et au risque d'une r&#233;volution imminente. Plus pr&#233;cis&#233;ment, la crise politique ouverte par la crise &#233;conomique de 1929 ne parvenait &#224; &#234;tre r&#233;gl&#233;e ni par le maintien au pouvoir de la bourgeoisie, ni par la prise de pouvoir du prol&#233;tariat. Le fascisme est alors apparu comme une r&#233;ponse cr&#233;dible &#224; une bourgeoisie en pleine crise d'h&#233;g&#233;monie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle faisait en quelque sorte d'une pierre deux coups : conserver son pouvoir &#233;conomique via un gouvernement qui d&#233;fendrait ses int&#233;r&#234;ts, et &#233;craser toute contestation par la destruction physique du mouvement ouvrier. Cette corr&#233;lation entre mont&#233;e de l'extr&#234;me droite et force du mouvement ouvrier est pr&#233;cis&#233;ment ce qui a pouss&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es une partie de l'extr&#234;me gauche &#224; minimiser le danger de l'extr&#234;me droite : la bourgeoisie parvenant malgr&#233; tout &#224; imposer ses contre-r&#233;formes lib&#233;rales, l'extr&#234;me droite n'aurait pas &#233;t&#233; une r&#233;elle alternative aux yeux des classes dominantes. &#192; tort malheureusement, comme l'&#233;volution de la situation l'a montr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette perspective, on pourrait alors relire la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite &#224; l'&#233;chelle internationale dans les ann&#233;es 2010 et 2020 comme une r&#233;ponse &#224; la force non moins internationale du mouvement f&#233;ministe et LGBTI+ : c'est par exemple l'analyse que propose Veronica Gago[1]. Le mouvement f&#233;ministe aurait en quelque sorte pris la place d'un mouvement ouvrier affaibli, notamment en mettant en son centre l'arme de la gr&#232;ve f&#233;ministe comme r&#233;ponse aux attaques n&#233;olib&#233;rales et patriarcales contemporaines. Et de fait, l'extr&#234;me droite d&#233;veloppe un discours tr&#232;s &#233;labor&#233; sur le genre et les sexualit&#233;s, et appara&#238;t comme cristallisant une forme de backlash contre la quatri&#232;me vague f&#233;ministe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est symptomatique que Milei arrive au pouvoir dans un des pays o&#249; le mouvement f&#233;ministe a &#233;t&#233; le plus fort ces derni&#232;res ann&#233;es, l'Argentine. D&#232;s son accession au pouvoir, Trump a imm&#233;diatement promu un ensemble de d&#233;crets anti-trans, transf&#233;rant les femmes trans emprisonn&#233;es dans des prisons pour hommes, d&#233;remboursant les transitions pour les mineur&#183;e&#183;s, interdisant aux personnes trans le service militaire et les comp&#233;titions sportives, ou encore faisant annuler les passeports des personnes non binaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'actrice Hunter Schafer, connue pour son interpr&#233;tation dans la s&#233;rie Euphoria, a d&#233;nonc&#233; r&#233;cemment sur les r&#233;seaux sociaux que suite &#224; son renouvellement de passeport, on lui a impos&#233; la lettre &#171; M &#187;, alors que son genre &#224; l'&#233;tat civil avait &#233;t&#233; chang&#233; depuis qu'elle &#233;tait adolescente. Trump a &#233;galement interdit l'usage par son administration ou par les recherches scientifiques financ&#233;es par l'&#201;tat de certains mots, d&#233;sormais interdits &#8211; comme &#171; &lt;i&gt; genre &#187;, &#171; femme &#187;, &#171; LGBT &#187;, &#171; race &#187;, ou encore &#171; changement climatique &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite n'est pas d'abord une r&#233;ponse &#224; la force du mouvement f&#233;ministe : si ces deux ph&#233;nom&#232;nes sont effectivement corr&#233;l&#233;s, c'est qu'ils sont le produit d'un tiers facteur, la crise du capitalisme et de sa derni&#232;re mue n&#233;olib&#233;rale, crise qui est tant &#233;conomique et sociale que sanitaire et &#233;cologique. Or, dans cette crise multiforme, la question du genre est centrale. En effet, un des aspects que rev&#234;t la crise du capitalisme n&#233;olib&#233;ral n'est autre que la crise de la reproduction sociale, &#233;galement appel&#233;e &#171; &lt;i&gt;crise du care&lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'entend-on par-l&#224; ? Le capitalisme est depuis toujours pris dans une contradiction ind&#233;passable entre sa recherche effr&#233;n&#233;e d'accumulation de la sur-valeur, produite par la force de travail, et la n&#233;cessit&#233; dans laquelle il se trouve de reproduire cette derni&#232;re, donc d'assigner une partie de la force de travail non &#224; la production de la sur-valeur mais &#224; la reproduction de la force de travail elle-m&#234;me (historiquement, cette assignation a surtout &#233;t&#233; celle des femmes, des populations immigr&#233;es et aujourd'hui racis&#233;es). Nancy Fraser a bien montr&#233; comment &#224; chaque &#233;poque du capitalisme, ce dernier est parvenu &#224; r&#233;soudre cette contradiction de fa&#231;on diff&#233;rente, mais toujours imparfaite[2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, &#224; un capitalisme n&#233;olib&#233;ral correspond une gestion n&#233;olib&#233;rale de la reproduction sociale. Celle-ci conna&#238;t alors un double mouvement. D'un c&#244;t&#233;, la prise en charge de la reproduction sociale par les services publics est remise en cause (baisse des financements, manque d'effectifs, fermetures, etc.) pour que se d&#233;veloppe au contraire sa marchandisation. De l'autre, la reproduction sociale revient de plus en plus &#224; la charge des femmes de fa&#231;on gratuite et invisibilis&#233;e dans le cadre familial. C'est ce que souligne Nancy Fraser :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &#171; Dans un contexte d'in&#233;galit&#233;s sociales croissantes, cela aboutit &#224; une reproduction sociale &#224; deux vitesses : utilis&#233;e comme marchandise pour celleux qui peuvent en payer le prix, restant &#224; charge de celleux qui n'en ont pas les moyens &#187;[3].&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Si bien que la prise en charge de la contradiction passe par un d&#233;passement de celle-ci, en faisant en partie au moins du travail reproductif un travail productif de sur-valeur sur le march&#233;. Mais ce d&#233;passement se fait au prix de la reproduction sociale elle-m&#234;me : un certain nombre de travailleur&#183;se&#183;s ne parviennent plus &#224; assurer leur propre reproduction sociale. C'est pourquoi on peut parler de crise de la reproduction sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ces &#233;volutions ne se font pas sans une r&#233;ponse du mouvement f&#233;ministe et LGBTI+. La quatri&#232;me vague du f&#233;minisme, en soulignant combien la famille est le lieu de production de violences, combien la construction de deux genres uniques et oppos&#233;s sert en d&#233;finitive &#224; la renforcer, remet en question cette structure comme unit&#233; &#233;conomique de la soci&#233;t&#233;. Elle d&#233;fend au contraire une autre prise en charge de la reproduction sociale, par sa socialisation, tout au contraire de ce que fait le n&#233;olib&#233;ralisme. La quatri&#232;me vague f&#233;ministe propose ainsi de sortir de la crise de la reproduction sociale par le d&#233;veloppement des services publics, mais aussi leur extension, par exemple par la mise en place de cr&#232;ches et de cantines collectives dans les entreprises et dans les lieux de vie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'extr&#234;me droite propose une r&#233;solution bien diff&#233;rente &#224; cette crise de la reproduction sociale, et en tout point oppos&#233;e. De la m&#234;me fa&#231;on que dans le champ de la production elle propose un n&#233;olib&#233;ralisme autoritaire et identitaire, elle propose dans le champ de la reproduction sociale une version encore plus autoritaire et identitaire de ce qui existe d&#233;j&#224;. Il va s'agir de poursuivre la destruction des services publics et leur mise sur le march&#233; de fa&#231;on acc&#233;l&#233;r&#233;e, tout en en pr&#233;servant une fraction de la population, du moins c'est ce qu'elle promet en discours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;F&#233;licien Faury a effectivement montr&#233; que le RN d&#233;fendait une forme de &#171; protectionnisme reproductif &#187; pour les classes moyennes blanches, ce qui pourrait d'ailleurs constituer une des raisons explicatives du vote des femmes pour le RN en France[4]. L'acc&#232;s &#224; ce qui reste de services publics ne serait ainsi assur&#233; que pour les populations blanches. Mais au-del&#224;, l'extr&#234;me droite propose une autre voie d'issue &#224; la crise de la reproduction sociale, et qu'elle assume tr&#232;s largement &#8211; le retour des femmes au foyer, dont les trad wives sont la manifestation la plus spectaculaire sur les r&#233;seaux sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi la production id&#233;ologique d'un discours r&#233;actionnaire et transphobe n'a pas uniquement pour but d'&#233;craser les avanc&#233;es de la nouvelle vague f&#233;ministe, ni d'instrumentaliser ces th&#233;matiques dans un but &#233;lectoral autour de &#171; &lt;i&gt; paniques morales &lt;/i&gt; &#187; construites de toute pi&#232;ce, m&#234;me si ces deux dimensions sont &#233;videmment importantes. Elle est aussi parfaitement en ad&#233;quation avec une vision du monde congruente entre la sph&#232;re de la production et la sph&#232;re de la reproduction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La famille doit reprendre toute sa dimension &#233;conomique, elle doit redevenir le lieu central de la reproduction sociale : pour ce faire, il faut une id&#233;ologie qui le justifie et qui r&#233;affirme cette fiction qu'est la famille h&#233;t&#233;rosexuelle monogame compos&#233;e d'un &#171; homme &#187; et d'une &#171; femme &#187;, avec une division clairement genr&#233;e du travail.&lt;br class='autobr' /&gt;
F&#233;minisme ou barbarie : une polarisation accrue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Regarder une telle situation en face a de quoi inqui&#233;ter. D'un certain c&#244;t&#233;, les ann&#233;es 2010 o&#249; nous connaissions un incroyable &#233;lan de mobilisations nationales &#8211; avec les mobilisations contre la Loi travail, celles des &#233;tudiant&#183;e&#183;s et des cheminot&#183;e&#183;s, ou encore celle des Gilets jaunes &#8211; et internationales &#8211; qu'on pense &#224; Black Lives Matter ou &#224; Me Too &#8211; semblent bien lointaines. Cette situation n'est pas effac&#233;e bien s&#251;r, et nous devons nous rappeler qu'en France, la plus grande mobilisation de ces derni&#232;res ann&#233;es, celle contre la r&#233;forme des retraites, a eu lieu il y a seulement deux ans. Mais il est ind&#233;niable que la situation a &#233;volu&#233; : il est difficile aujourd'hui de ne pas tenir compte dans l'&#233;quation politique du danger que repr&#233;sente cette internationale d'extr&#234;me droite qui s'est d&#233;velopp&#233;e, qui gouverne dans de nombreux pays, et qui en menace d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite ne met pas fin &#224; la quatri&#232;me vague f&#233;ministe. La particularit&#233; de la situation est que les deux ont lieu simultan&#233;ment. En France, le mouvement Me Too continue de se d&#233;velopper dans toutes les sph&#232;res de la soci&#233;t&#233; : le proc&#232;s Mazan en est une fois de plus la preuve, et avec l'affaire B&#233;tharram, pose enfin &#224; une &#233;chelle de masse la question de l'inceste et de l'oppression sp&#233;cifique des enfants. Aux &#201;tats-Unis, suite &#224; la r&#233;vocation de l'arr&#234;t Roe vs Wade, une v&#233;ritable mobilisation num&#233;rique s'est d&#233;ploy&#233;e sur Tik Tok afin de permettre aux femmes souhaitant avorter et ne pouvant plus le faire d'&#234;tre h&#233;berg&#233;es dans un autre &#201;tat, voire un autre pays, comme le Canada[5].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Argentine, une manifestation massive a eu lieu le 1er f&#233;vrier dernier pour r&#233;pondre aux propos anti-f&#233;ministes et anti-LGBTI+ de Milei. La situation est donc avant tout caract&#233;ris&#233;e par une tr&#232;s forte polarisation. Cette polarisation trouve d'ailleurs une expression dans certaines enqu&#234;tes scientifiques. Il y a quelques mois, Le Monde titrait &#171; &lt;i&gt; Les jeunes femmes sont de plus en plus progressistes, tandis que les hommes du m&#234;me &#226;ge penchent du c&#244;t&#233; conservateur &lt;/i&gt; &#187;[6] : ce constat effectu&#233; par plusieurs &#233;tudes concerne les jeunes g&#233;n&#233;rations, et a lieu simultan&#233;ment &#224; l'&#233;chelle internationale, puisqu'il se retrouve tout aussi bien en Europe, aux &#201;tats-Unis, qu'en Cor&#233;e du Sud, en Chine ou en Tunisie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En France, le Haut Conseil &#224; l'&#201;galit&#233; entre les femmes et les hommes (HCE) ne dit pas autre chose dans son dernier rapport de janvier 2025, intitul&#233; significativement &#171; &lt;i&gt;&#192; l'heure de la polarisation&lt;/i&gt; &#187; : surtout chez les jeunes, les femmes sont plus f&#233;ministes, et les hommes sont plus masculinistes[7].Dans un tel contexte de polarisation croissante, et de force de la quatri&#232;me vague f&#233;ministe &#224; l'&#233;chelle internationale, le mouvement f&#233;ministe doit prendre la mesure de toutes ses responsabilit&#233;s dans la lutte contre l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays o&#249; il est le plus fort, il doit &#234;tre force d'impulsion pour des r&#233;ponses unitaires contre l'extr&#234;me droite &#8211; manifestations, constitution de collectifs unitaires pour organiser la riposte, gr&#232;ves f&#233;ministes contre l'extr&#234;me droite. Dans les pays o&#249; il est plus faible, la question se pose un peu diff&#233;remment. C'est le cas de la France, dont la particularit&#233; est double : d'une part, le mouvement social y est tr&#232;s fort, d'autre part, la quatri&#232;me vague ne s'y est pas d&#233;velopp&#233;e autant que dans d'autres pays, y compris d'Europe (par exemple l'&#201;tat espagnol, l'Italie, la Belgique ou la Suisse). Cela implique trois choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, le mouvement f&#233;ministe ne doit pas tomber dans le pi&#232;ge sectaire d'un repli sur lui-m&#234;me &#224; une heure o&#249; il peut se sentir tr&#232;s minoritaire. Cette tentation est toujours pr&#233;sente, elle peut l'&#234;tre d'autant plus dans une p&#233;riode o&#249; le risque de d&#233;moralisation est fort. Parce que le mouvement f&#233;ministe a le sentiment que son action politique ne parvient pas &#224; influencer la soci&#233;t&#233;, il se tourne sur lui-m&#234;me, sur ses d&#233;bats internes, sur le niveau de responsabilit&#233; dans la situation de chaque collectif, pire, sur le degr&#233; de puret&#233; militante de chacun&#183;e de ses membres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quel groupe, quel&#183;le individu a dit, a fait telle chose probl&#233;matique ? Et dans une p&#233;riode au climat d&#233;grad&#233;, on ajoute de la peur &#224; la peur. Rien de plus d&#233;mobilisateur. Nous devons nous le r&#233;p&#233;ter une fois pour toute : nos pratiques et nos discours ne seront jamais &#171; &lt;i&gt; parfaits &lt;/i&gt; &#187; tant que nous vivrons dans une soci&#233;t&#233; qui demeure inchang&#233;e par ailleurs. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas les politiser, mais cela veut dire qu'il est absurde de les moraliser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, le mouvement f&#233;ministe doit r&#233;ussir &#224; se d&#233;tacher au moins partiellement des critiques qui le cr&#233;ditent de tous les maux de la terre, et qui ne peuvent tout simplement l&#224; encore que mener &#224; l'inaction. Les risques de r&#233;cup&#233;ration par l'&#201;tat, le fait que les fractions les plus dot&#233;es du mouvement (en termes de race et de classe) soient celles qui soient le plus mises en avant, son caract&#232;re situ&#233;, etc., n'est pas le propre du mouvement f&#233;ministe, il concerne tous les mouvements sociaux : que chacun&#183;e balaye devant sa porte. Pourquoi n'interroge-t-on que le mouvement f&#233;ministe ? Je vous laisse deviner la r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut bien s&#251;r pas dire qu'il ne faille pas &#339;uvrer &#224; am&#233;liorer cet &#233;tat de fait, c'est une certitude. Mais cela ne doit pas servir de pr&#233;texte pour disqualifier l'enti&#232;ret&#233; du mouvement, comme c'est le cas depuis des ann&#233;es dans certains milieux d'extr&#234;me gauche, pourtant souvent bien moins prompts &#224; critiquer les syndicats et les partis. Depuis Me Too, des femmes et des minorit&#233;s de genre qui n'avaient jamais milit&#233; auparavant se sont politis&#233;&#183;e&#183;s sur la question des VSS : plut&#244;t que de leur reprocher de ne pas &#234;tre suffisamment anti-carc&#233;ral&#183;e&#183;s, passons un cap en les convainquant que l'extr&#234;me droite, par sa vision du genre, des sexualit&#233;s et de la famille, est notre ennemi mortel. Nos choix, nos corps, nos familles, nos vies sont en jeu. En tant que femmes, que LGBTI+, nous n'avons rien &#224; prouver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc tout le contraire qu'il faut faire. Il faut agir, et il faut le faire dans la d&#233;marche la plus large et unitaire possible. D'autant plus que, sous la pression de la situation, des clarifications ont lieu en acc&#233;l&#233;r&#233;. Dans le mouvement social, l'islamophobie, les attaques anti-trans, sont maintenant clairement identifi&#233;es &#224; l'extr&#234;me droite. Parall&#232;lement, le mirage d'un f&#233;minisme n&#233;olib&#233;ral, qui depuis les ann&#233;es 1980 avait fait tant de promesses, est en train de s'effondrer sous nos yeux, avec le ralliement des secteurs du capitalisme r&#233;put&#233;s &#171; progressistes &#187; &#224; Trump.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus marquant est sans doute celui du secteur de la Tech, avec l'exemple de Mark Zuckerberg, qui a, du jour au lendemain, mis fin &#224; toute politique de diversit&#233; au sein de son entreprise, et tenu un discours crypto-masculiniste. Ce faisant, nous avons la d&#233;monstration &#233;clatante que le capitalisme n'a jamais &#233;t&#233; que tactiquement et en apparence un alli&#233; des femmes et des minorit&#233;s de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, le mouvement f&#233;ministe doit sortir de son isolement, et renforcer ses alliances. La premi&#232;re et la plus &#233;vidente vu le danger de l'extr&#234;me droite est bien s&#251;r avec le mouvement antiraciste. Une autre est &#233;galement d'une grande importance &#8211; celle avec les syndicats, &#224; l'heure actuelle premi&#232;re organisation des travailleur&#183;se&#183;s. Aucune riposte contre l'extr&#234;me droite ne pourra se faire sans les syndicats. Et concernant les liens entre mouvement f&#233;ministe et syndicats, beaucoup reste encore &#224; faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dernier mouvement contre la r&#233;forme des retraites en France l'a mis dramatiquement en lumi&#232;re lors du 8 mars 2023. Dans une sorte d'alignement des &#233;toiles, non seulement le mouvement f&#233;ministe l'avait tout particuli&#232;rement pr&#233;par&#233;, mais l'intersyndicale s'en &#233;tait empar&#233;e pour faire du 7 et du 8 des journ&#233;es de mobilisation, afin d'essayer de porter le d&#233;part en gr&#232;ve reconductible. Ce fut effectivement un immense succ&#232;s f&#233;ministe : en tout, pr&#232;s de 150 000 personnes ont manifest&#233; le 8 mars dans toute la France. Mais on &#233;tait tr&#232;s loin des 3 millions et demi de la veille&#8230; Et l'histoire a montr&#233; qu'il n'y a pas eu de d&#233;part en gr&#232;ve reconductible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les causes en sont multiples, et ont &#233;t&#233; analys&#233;es depuis, mais au-del&#224; de &#231;a, ce qui a tr&#232;s certainement jou&#233;, et que nous devons regarder en face &#233;galement, c'est un manque de conviction de la part des syndiqu&#233;&#183;e&#183;s de la pertinence des revendications f&#233;ministes, et de la gr&#232;ve pour le 8 mars en particulier. Ce travail reste encore tr&#232;s largement &#224; faire, et c'est &#224; nous de le porter, pour ce 8 mars, en construisant l'&#233;ch&#233;ance avec les &#233;quipes syndicales, en s'en emparant pour tisser de nouvelles convergences, mais bien s&#251;r &#233;galement au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour cela, nous pouvons nous inspirer de la d&#233;marche de la Coordination f&#233;ministe, qui a appel&#233; &#224; la gr&#232;ve f&#233;ministe pour battre l'extr&#234;me droite pour le 25 janvier et le 8 mars[8]. Ce type d'initiatives doivent &#234;tre prolong&#233;es dans les mois qui viennent. Nous devons bien en avoir conscience, la polarisation dans laquelle nous nous trouvons ne peut mener qu'&#224; une chose : f&#233;minisme ou barbarie. Mais rien n'est encore &#233;crit. En ce 8 mars 2025, m&#234;me si la situation a chang&#233;, que reste-t-il de la quatri&#232;me vague f&#233;ministe ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout. Et pour cette raison, tout est encore possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aurore Koechlin 7 mars 2025&lt;/p&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>Aurore Koechlin : &#171; Aucune r&#233;volution f&#233;ministe sans renversement des classes &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Aurore-Koechlin-Aucune-revolution-feministe-sans-renversement-des-classes</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Aurore-Koechlin-Aucune-revolution-feministe-sans-renversement-des-classes</guid>
		<dc:date>2021-02-16T08:51:41Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aurore Koechlin</dc:creator>


		<dc:subject>Le mouvement des femmes dans le monde</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-02-09</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Mettre sur la table une question cruciale mais souvent n&#233;glig&#233;e : la strat&#233;gie. Telle est l'ambition d'Aurore Koechlin dans son livre La R&#233;volution f&#233;ministe. S'il est &#233;vident, pour l'autrice, que le f&#233;minisme r&#233;formiste (dialoguer avec les institutions de l'&#201;tat, int&#233;grer ses administrations, b&#233;n&#233;ficier de ses financements associatifs) ne permet pas l'affranchissement plein et entier des femmes et la construction d'une soci&#233;t&#233; plus juste, Koechlin n'en fait pas moins &#233;tat des impasses d'une (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Mouvement-des-femmes-" rel="directory"&gt;Mouvement des femmes&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Le-mouvement-des-femmes-dans-le-monde-+" rel="tag"&gt;Le mouvement des femmes dans le monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-02-09-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-02-09&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH87/arton46752-eae3b.jpg?1781098422' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='87' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Mettre sur la table une question cruciale mais souvent n&#233;glig&#233;e : la strat&#233;gie. Telle est l'ambition d'Aurore Koechlin dans son livre La R&#233;volution f&#233;ministe. S'il est &#233;vident, pour l'autrice, que le f&#233;minisme r&#233;formiste (dialoguer avec les institutions de l'&#201;tat, int&#233;grer ses administrations, b&#233;n&#233;ficier de ses financements associatifs) ne permet pas l'affranchissement plein et entier des femmes et la construction d'une soci&#233;t&#233; plus juste, Koechlin n'en fait pas moins &#233;tat des impasses d'une autre tendance, incontournable dans le camp de l'&#233;mancipation : la &#171; strat&#233;gie intersectionnelle &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Paru sur le site Gauche Anticapitaliste&lt;br class='autobr' /&gt;
10 f&#233;vrier 2021&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Aurore Koechlin |&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; pour le site de Ballast.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout en soulignant la n&#233;cessit&#233; d'appr&#233;hender l'enchev&#234;trement des diff&#233;rentes dominations, elle conteste les effets politiques concrets produits par ce qu'elle tient pour une d&#233;formation de ce que propose, initialement et justement, l'intersectionnalit&#233; comme outil sociologique. Effets qu'elle r&#233;sume ainsi : d&#233;nonciation des &#171; privil&#232;ges &#187; des individus plut&#244;t que des structures du pouvoir ; d&#233;sint&#233;r&#234;t pour la construction d'un grand mouvement collectif ; focalisation &#233;litiste sur la puret&#233; radicale, les codes admis, le langage requis. L'ouvrage entend d&#232;s lors proposer une strat&#233;gie de nature &#171; r&#233;volutionnaire &#187;, h&#233;riti&#232;re d'un marxisme critique : la constitution d'un mouvement f&#233;ministe de masse en lien avec les mouvements ouvrier et antiraciste, permettant, ensuite, la formation d'une force populaire &#224; m&#234;me de tourner la page du capitalisme, c'est-&#224;-dire de prendre le pouvoir. Nous en discutons.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5544 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L300xH300/a350ba2736b3fe16-4e9c4358-b9f9b.jpg?1781098423' width='300' height='300' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
En 2019, un manifeste a appel&#233; &#224; un F&#233;minisme pour les 99 %. &#199;a vous parle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, &#233;norm&#233;ment. Je partage avec ses autrices l'essentiel des analyses, tant th&#233;oriques que strat&#233;giques, sur le f&#233;minisme. Elles se r&#233;clament toutes de la th&#233;orie de la reproduction sociale, elles font l'analyse qu'une nouvelle vague du f&#233;minisme est en cours et elles d&#233;fendent strat&#233;giquement que le f&#233;minisme doit &#224; la fois se d&#233;marquer du f&#233;minisme lib&#233;ral et &#234;tre pens&#233; en lien avec la lutte des classes et les luttes antiracistes. La principale diff&#233;rence entre nous repose sur le fait qu'elles ont choisi de mettre davantage en avant un f&#233;minisme anticapitaliste plut&#244;t que r&#233;volutionnaire &#8212; c'est-&#224;-dire qui souligne surtout contre quoi elles se battent. &#192; l'inverse, il m'a sembl&#233; important de mettre en &#233;vidence que pour en finir avec la domination des femmes et des minorit&#233;s de genre, une r&#233;volution est n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'entendez-vous exactement par &#171; r&#233;volution &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce terme a connu un double mouvement dans les derni&#232;res ann&#233;es, qui l'a beaucoup galvaud&#233;. D'un c&#244;t&#233;, il a &#233;t&#233; diabolis&#233; : source de peur, pr&#233;sent&#233; comme un moment unilat&#233;ralement violent, &#224; l'oppos&#233; de la d&#233;mocratie. De l'autre c&#244;t&#233;, il a pu &#234;tre vid&#233; de sa substance, notamment sous l'effet du marketing n&#233;olib&#233;ral (pour vendre un produit, il le pr&#233;sente comme &#171; r&#233;volutionnaire &#187;). Tout est r&#233;volution : rien n'est r&#233;volution ; le mot n'a plus de sens. Ces deux mouvements ont un m&#234;me but, enterrer collectivement l'id&#233;e d'une alternative &#224; la soci&#233;t&#233; actuelle. C'est pourquoi il me para&#238;t important de se r&#233;approprier le terme et de lui donner une autre connotation &#8212; en soulignant, par exemple, que si on a une analyse structurelle cons&#233;quente des rapports sociaux de domination, on ne peut qu'&#234;tre r&#233;volutionnaire. Si, vraiment, il y a des dominations parce qu'il existe des structures qui les portent (l'&#201;tat, la Justice, la police, la famille, l'&#233;cole, le travail&#8230;), alors il faut les renverser et en penser de nouvelles pour mettre fin aux dominations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'histoire des f&#233;minismes est souvent pr&#233;sent&#233;e par diff&#233;rentes &#171; vagues &#187;. Mais cette historiographie a pu &#234;tre contest&#233;e. En quoi cette m&#233;taphore vous para&#238;t-elle pertinente ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je comprends parfaitement que cette historiographie, simplificatrice, soit contest&#233;e par des historien&#183;nes qui montrent que l'histoire du f&#233;minisme est plus complexe qu'une question de s&#233;quen&#231;age en vagues. Ou par des militant&#183;es, qui rappellent que cette histoire est centr&#233;e sur les pays occidentaux et fait fi de l'histoire des luttes f&#233;ministes hors de ce contexte. Je partage ces critiques. N&#233;anmoins, la notion de vagues me semble apporter deux choses. D'une part, sa simplification m&#234;me permet une facile appropriation. L'histoire des f&#233;minismes est peu connue, en grande partie parce qu'elle a &#233;t&#233; volontairement invisibilis&#233;e et oubli&#233;e. Je fais partie d'une g&#233;n&#233;ration qui a d&#251; grandir en red&#233;couvrant ce qu'avaient accompli les g&#233;n&#233;rations f&#233;ministes ant&#233;rieures, au prix d'un long apprentissage parfois difficile. Les choses sont en train d'&#233;voluer avec un dynamisme certain du c&#244;t&#233; de l'histoire du f&#233;minisme, comme en t&#233;moigne par exemple la publication du r&#233;cent ouvrage Ne nous lib&#233;rez pas, on s'en charge &#8212; Une histoire des f&#233;minismes de 1789 &#224; nos jours, de Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semblait utile de livrer un premier rep&#232;re historique en trois vagues, qui permet de fixer simplement de grandes p&#233;riodes. L'autre apport de cette notion, c'est qu'il s'agit d'une caract&#233;risation militante. Bibia Pavard a montr&#233; dans son article &#171; Faire na&#238;tre et mourir les vagues : comment s'&#233;crit l'histoire des f&#233;minismes &#187; que ce sont les nouvelles g&#233;n&#233;rations f&#233;ministes qui se sont &#224; chaque fois qualifi&#233;es de nouvelles vagues, ce qui a un effet performatif : proclamer qu'on entre dans une nouvelle vague contribue ainsi &#224; la faire advenir. &#192; ce titre, il me semblait int&#233;ressant de souligner qu'on assiste actuellement &#224; une quatri&#232;me vague du f&#233;minisme, afin de prendre la mesure de la situation et de r&#233;fl&#233;chir collectivement aux t&#226;ches politiques que cela implique. La particularit&#233; de cette quatri&#232;me vague est qu'elle ne na&#238;t pas dans les pays occidentaux, mais en Am&#233;rique latine &#8212; ce qui permet justement de sortir du reproche qu'on a pu faire. Il serait d'ailleurs int&#233;ressant de relire ce s&#233;quen&#231;age avec les apports des recherches historiques sur les f&#233;minismes non occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Franck Gaudichaud nous disait justement toute l'importance du f&#233;minisme pour comprendre les mouvements sociaux en Am&#233;rique latine1. Les f&#233;minismes latino-am&#233;ricains sont-ils aujourd'hui les plus &#224; m&#234;me de faire la jonction avec le mouvement ouvrier ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question du lien est tr&#232;s compliqu&#233;e. Historiquement, le mouvement f&#233;ministe en tant que tel est n&#233; au sein des r&#233;voltes sociales. Mais sa particularit&#233; a toujours &#233;t&#233; d'&#234;tre transclasse. Il a ainsi pu &#234;tre r&#233;duit par des fractions du mouvement ouvrier, parfois par ses dirigeants staliniens, &#224; un mouvement bourgeois ou petit-bourgeois. Cela a entra&#238;n&#233; une crise durable entre mouvement f&#233;ministe et mouvement ouvrier depuis les ann&#233;es 1970, avec l'&#233;mergence d'un mouvement f&#233;ministe autonome du mouvement ouvrier &#8212; au moins partiellement. M&#234;me si cette autonomie est &#224; relativiser : les f&#233;ministes du courant &#171; lutte de classes &#187; faisaient, d&#232;s cette &#233;poque, le lien entre les deux mouvements. Aujourd'hui, une partie de l'extr&#234;me gauche continue de nier la centralit&#233; politique du f&#233;minisme et ne se souvient de sa force que lorsqu'il parvient &#224; mobiliser massivement des milliers, voire des millions de personnes. Cette fraction de l'extr&#234;me gauche conteste surtout sa centralit&#233; &#224; un niveau strat&#233;gique : elle peut reconna&#238;tre qu'il existe des formes d'oppression sp&#233;cifiques qui p&#232;sent sur les femmes et les minorit&#233;s de genre, mais elle ne pense pas que l'oppression de genre est consubstantielle au capitalisme et nie qu'elle est aussi une forme d'exploitation, c'est-&#224;-dire d'appropriation de la force de travail. On pourrait faire exactement les m&#234;mes remarques sur la centralit&#233; politique de l'antiracisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, bien s&#251;r, on ne saurait r&#233;duire le mouvement ouvrier &#224; cette fraction de l'extr&#234;me gauche. Je crois qu'&#224; la base des mouvements, au contraire, il y a une forte conscience de la n&#233;cessit&#233; de la convergence des luttes. Et concernant le f&#233;minisme, elle est en partie r&#233;alis&#233;e dans les faits : de nombreuses travailleuses en lutte font le lien entre ces diff&#233;rents combats, car le sexisme et/ou le racisme structurent leur exploitation au travail, et cela n'a pas de sens de les s&#233;parer. Un bon exemple est la lutte des femmes de chambre toujours en cours de l'h&#244;tel Ibis-Batignolles. Elles lient indissociablement le f&#233;minisme, la lutte antiraciste et celle pour l'am&#233;lioration de leurs conditions de travail. Mais pour revenir &#224; l'Am&#233;rique latine, je crois que sa particularit&#233; repose sur le fait que, justement, le mouvement f&#233;ministe y est tr&#232;s puissant. C'est peut-&#234;tre actuellement le mouvement le plus puissant. D&#232;s lors, les f&#233;ministes peuvent faire en acte la convergence des luttes. En France, je pense que cette convergence adviendra lorsque nous aurons r&#233;ussi &#224; construire un mouvement f&#233;ministe fort et populaire, qui p&#232;sera sur le mouvement ouvrier et donnera de l'&#233;cho aux femmes et aux minorit&#233;s de genre du mouvement ouvrier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans une perspective d'articulation du marxisme et du f&#233;minisme, vous mettez en avant une th&#233;orie de la reproduction sociale afin de penser les rapports de production, de reproduction et les rapports sociaux. Pourquoi est-elle essentielle &#224; vos yeux ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette th&#233;orie a &#233;merg&#233; au croisement de la th&#233;orie marxiste et de la th&#233;orie f&#233;ministe d&#232;s les d&#233;bats des ann&#233;es 1960&#8211;1970, autour du travail domestique. Puis elle s'est cristallis&#233;e dans les ann&#233;es 1980 autour d'un ouvrage majeur, Marxism and the oppression of women de Lise Vogel, pour conna&#238;tre un renouveau ces derni&#232;res ann&#233;es dans un contexte politique et universitaire sp&#233;cifique. D'un c&#244;t&#233;, le marxisme a en effet connu un regain d'int&#233;r&#234;t dans le contexte de la crise &#233;conomique de 2007&#8211;2008. De l'autre, la th&#233;orie f&#233;ministe, &#224; la faveur de la nouvelle vague, est particuli&#232;rement dynamique ces derni&#232;res ann&#233;es. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'importance qu'a prise la th&#233;orie de la reproduction sociale. Elle essaie de livrer une analyse de l'oppression des femmes et des minorit&#233;s de genre dans le cadre th&#233;orique du marxisme &#8212; ce qui implique bien &#233;videmment d'avoir un rapport souple &#224; ce dernier. La th&#233;orie de la reproduction sociale montre que si les femmes et les minorit&#233;s de genre sont domin&#233;&#183;es, ce n'est pas d&#251; &#224; une simple oppression id&#233;ologique qui aurait perdur&#233; (comme une r&#233;miniscence d'un ancien temps). Elle montre &#233;galement que ce n'est pas accessoire au capitalisme, et que le capitalisme n'aurait pas pu &#234;tre indiff&#233;rent au genre. Si cette domination existe, c'est qu'elle a une base mat&#233;rielle et que cette derni&#232;re est n&#233;cessaire au capitalisme. Cette base mat&#233;rielle, c'est l'assignation des femmes et des minorit&#233;s de genre dans le cadre d'une division genr&#233;e du travail, &#224; un type de travail sp&#233;cifique : le travail reproductif. Celui-ci consiste &#224; produire et &#224; reproduire la vie, c'est-&#224;-dire les travailleurs et les travailleuses dans le cadre de l'&#233;conomie capitaliste. Dit &#224; un plus haut niveau d'abstraction, et en utilisant les cat&#233;gories marxistes, le travail reproductif est le travail qui produit et reproduit la force de travail. Il faut donc bien voir qu'il ne s'agit pas d'un travail centr&#233; sur le biologique. Au contraire : l'essentiel des t&#226;ches qui y sont li&#233;es ne sont pas d'ordre biologique. M&#234;me quand le travail reproductif inclut des processus biologiques, ils sont marqu&#233;s du sceau du social. D'o&#249; le terme de &#171; reproduction sociale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment ce travail reproductif se traduit-il concr&#232;tement ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'effectue &#224; un double niveau. D'abord &#224; un niveau quotidien, il consiste &#224; accomplir l'ensemble des t&#226;ches n&#233;cessaires pour que les travailleurs et travailleuses soient fraiches et disposes pour retourner travailler le lendemain : pr&#233;paration des repas, lessives, entretien de la maison, etc. Ensuite, &#224; un niveau interg&#233;n&#233;rationnel, il consiste &#224; reproduire la force de travail dans le temps : par la production et l'&#233;ducation des enfants, notamment. L'un des lieux centraux dans lequel se d&#233;ploie le travail reproductif est la famille &#8212; il correspond alors au travail domestique th&#233;oris&#233; par les f&#233;ministes des ann&#233;es 1970. Mais l'int&#233;r&#234;t de la th&#233;orie de la reproduction sociale est de montrer qu'il peut aussi &#234;tre effectu&#233; dans d'autres espaces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lesquels, par exemple ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il peut &#234;tre en partie collectivis&#233; via les services publics, notamment en mati&#232;re d'&#233;ducation et de sant&#233;. Dans ce cadre, il demeure extr&#234;mement genr&#233; : ce sont majoritairement les femmes et les minorit&#233;s de genre qui le prennent en charge. De la m&#234;me fa&#231;on que le travail reproductif est invisibilis&#233; et m&#233;connu comme travail dans le cadre de la famille, mais pr&#233;sent&#233; comme le r&#233;sultat d'une aspiration &#171; naturelle &#187;, il est d&#233;valoris&#233; socialement et faiblement r&#233;mun&#233;r&#233; dans le cadre des services publics &#8212; et consid&#233;r&#233; comme &#224; la limite d'un travail. Mais il peut aussi &#234;tre int&#233;gr&#233; &#224; la sph&#232;re du march&#233;, cette fois-ci principalement via les services &#224; la personne. Dans ce cadre, on constate qu'il n'est pas seulement genr&#233; mais &#233;galement extr&#234;mement racis&#233; : ce sont en grande partie les femmes des classes populaires et racis&#233;es qui l'effectuent. Cela permet de montrer que des actrices centrales de la lutte f&#233;ministe sont les femmes racis&#233;es, qui prennent aujourd'hui de plus en plus en charge le travail reproductif. Dans le cadre capitaliste, la domination des femmes et des minorit&#233;s de genre est ce qui permet indirectement la production des profits. Il est donc impossible de penser un capitalisme qui soit indiff&#233;rent au genre (de m&#234;me qu'&#224; la race) : tout son fonctionnement repose sur l'existence et la perp&#233;tuation de ces rapports sociaux de domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Selon vous, le point faible du f&#233;minisme dit &#171; mat&#233;rialiste &#187; &#171; r&#233;side [&#8230;] dans son manque d'&#233;laboration strat&#233;gique &#187;. Vous esquissez la voie d'une strat&#233;gie r&#233;volutionnaire et marxiste : pourquoi serait-elle plus &#224; m&#234;me de r&#233;ussir ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#234;tre pr&#233;cise, je fais l'hypoth&#232;se qu'une des causes de la rapide institutionnalisation du mouvement f&#233;ministe repose sur le manque d'&#233;laboration strat&#233;gique du f&#233;minisme mat&#233;rialiste hors mouvement. De fa&#231;on significative, Christine Delphy pouvait dire dans les ann&#233;es 1970, revenant sur son article &#171; L'ennemi principal &#187;, que parler de lutte r&#233;volutionnaire &#171; ne veut pas dire qu'on sait comment s'y prendre, ni ce qu'il faut d&#233;truire pour d&#233;truire [le patriarcat]. Le d&#233;couvrir fait partie int&#233;grante de la lutte &#187;. Je pense que c'est en partie symptomatique du fait que la lutte f&#233;ministe se suffisait en quelque sorte &#224; elle-m&#234;me, et qu'il y avait ici une forme de refus d'&#233;laborer une strat&#233;gie concr&#232;te de renversement du patriarcat. Mais je ne l'&#233;crirais probablement plus exactement sous cette forme aujourd'hui&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai l'impression que c'est un mouvement ind&#233;passable du capitalisme que de coopter les diff&#233;rents mouvements contestataires. Par contre, sur la question du d&#233;bat entre f&#233;ministes mat&#233;rialistes et f&#233;ministes marxistes, il me semble important, d'abord, de souligner combien nous sommes toutes et tous d&#233;bitrices, en tant que f&#233;ministes, des &#233;laborations extr&#234;mement riches th&#233;oriquement du f&#233;minisme mat&#233;rialiste. Le d&#233;saccord se place davantage &#224; un niveau politique. Christine Delphy en particulier a d&#233;fendu l'id&#233;e d'un mode de production patriarcal autonome et parall&#232;le au mode de production capitaliste, alors que je trouve que l'articulation entre production et reproduction que propose la th&#233;orie de la reproduction sociale est une analyse plus convaincante. &#192; un niveau strat&#233;gique, cela l'a men&#233;e &#224; d&#233;fendre une totale autonomie du mouvement f&#233;ministe par rapport aux autres mouvements. Or cela me semble faux, th&#233;oriquement, tant le genre, la classe et la race sont entrelac&#233;s : ils se produisent et se reproduisent mutuellement. Faux et grave, strat&#233;giquement. Je doute qu'aucun mouvement n'ait le pouvoir de renverser le capitalisme ou le patriarcat &#224; lui tout seul et de mettre en place une autre organisation sociale sans poser centralement la question de la production et de la reproduction, la question du genre comme de la classe et de la race.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous faites une lecture critique de ce que vous nommez &#171; la strat&#233;gie intersectionnelle &#187;, c'est-&#224;-dire de certaines appropriations du concept d'intersectionnalit&#233; par des milieux militants : notion de &#171; privil&#232;ges &#187; qui efface la question du pouvoir, individualisation de la domination au d&#233;triment d'une approche structurelle, &#171; safe spaces &#187; [&#171; espaces s&#251;rs &#187;] peu d&#233;mocratiques, recherche de puret&#233; individuelle&#8230; C'est l&#224; un constat amer de militante ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela part effectivement d'une exp&#233;rience militante. Le bilan me semblait n&#233;cessaire. Non pas que j'en garde une amertume particuli&#232;re, mais plut&#244;t parce que nous assistons &#224; une renaissance du f&#233;minisme. Nous ne devons pas avoir peur de tirer les bilans de nos erreurs pass&#233;es pour pouvoir construire un mouvement f&#233;ministe qui soit le plus victorieux possible. Je suis moi-m&#234;me entr&#233;e dans ces logiques, &#224; une &#233;poque : il ne s'agit pas tant d'une critique que d'une forme d'autocritique. J'ai d'ailleurs l'impression que je ne suis pas la seule &#224; dresser ce bilan : en r&#233;alit&#233;, nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux &#224; le faire. Le nombre de collectifs f&#233;ministes qui ont explos&#233; &#8212; c'est par exemple le cas de mon ancien collectif &#8212; et de personnes qui ont arr&#234;t&#233; de militer suite &#224; ces ph&#233;nom&#232;nes a pouss&#233; &#224; une r&#233;flexion collective d'importance et &#224; une profonde remise en question de ces pratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D'aucuns estiment que l'intersectionnalit&#233; est un cadre th&#233;orique, et non une strat&#233;gie. L'objet de votre critique semble parfois osciller entre ce cadre th&#233;orique et son appropriation strat&#233;gique&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la lign&#233;e des &#233;laborations du Black feminism, l'intersectionnalit&#233; est conceptualis&#233;e par la juriste am&#233;ricaine noire Kimberl&#233; Crenshaw dans deux articles fondateurs de 1989 et 1991. Si elle d&#233;veloppe tout un ensemble de r&#233;flexions, on peut dire que le noyau central de son propos est de montrer qu'il est impossible d'isoler un rapport social de domination des autres (notamment ceux de genre, classe, race) : ils sont articul&#233;s entre eux et se reconfigurent mutuellement. Le terme conna&#238;t un tel succ&#232;s, tant th&#233;orique que militant, qu'il est en partie appropri&#233; par la sociologie du genre, notamment, et sert alors &#224; d&#233;signer avant tout une m&#233;thode &#8212; celle du croisement des dominations sociales. Je suis donc d'accord sur le fait que l'intersectionnalit&#233; est d'abord et avant tout une th&#233;orie. Cela n'a pas emp&#234;ch&#233; certaines appropriations militantes, qu'il faut distinguer de l'intersectionnalit&#233; originelle &#8212; ce que j'essaie de faire dans mon ouvrage, peut-&#234;tre avec plus ou moins de succ&#232;s. Je montre qu'il s'agit d'une d&#233;formation &#224; une &#233;chelle individuelle ou interindividuelle de l'analyse mat&#233;rialiste, et parfois marxiste, du Black feminism originel. Je pr&#233;cise syst&#233;matiquement quand j'en ai l'occasion que j'ai nomm&#233;e cette strat&#233;gie &#171; intersectionnelle &#187; faute de meilleurs mots pour la caract&#233;riser&#8230; Dans un contexte o&#249; le gouvernement vise &#224; diaboliser l'intersectionnalit&#233; et &#224; censurer la production th&#233;orique et militante sur le sujet, je suis bien s&#251;r pour revendiquer le terme ! Mais cela ne doit pas emp&#234;cher pour autant d'avoir un regard critique sur certaines de ses appropriations militantes.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Donner la parole aux concern&#233;&#183;es &#187; est un mot d'ordre d&#233;sormais r&#233;pandu. Vous regrettez qu'un glissement puisse parfois s'op&#233;rer : quand on passe &#171; d'une th&#233;orie des points de vue situ&#233;s [&#8230;] &#224; une th&#233;orie du privil&#232;ge &#233;pist&#233;mologique absolu des domin&#233;&#183;es sur leur domination &#187;, c'est-&#224;-dire quand &#171; toute personne, si elle est opprim&#233;e, d&#233;tient la v&#233;rit&#233; incontestable de son oppression, donc la cl&#233; de sa lib&#233;ration. &#187; Mais quel serait le &#171; bon &#187; &#233;quilibre, alors ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L&#224; aussi, il s'agit d'une d&#233;formation de la th&#233;orisation originelle. On passe de l'id&#233;e tout &#224; fait marxiste que la position sociale d&#233;termine notre fa&#231;on d'appr&#233;hender le monde (et qu'il est donc int&#233;ressant, pour analyser la domination, de repartir de l'exp&#233;rience de celles et ceux qui la vivent &#8212; et que cela peut, politiquement, n&#233;cessiter des moments et des organisations en non-mixit&#233;) &#224; l'id&#233;e que seul&#183;es celles et ceux qui vivent la domination ont le droit d'en parler. Et qu'ils doivent s'organiser politiquement de fa&#231;on absolument autonome de celles et ceux qui ne la vivent pas. Lorsqu'on adopte une perspective intersectionnelle, justement, on voit que c'est difficile &#224; tenir : cela a pour effet d'atomiser les luttes et d'emp&#234;cher toute convergence. A contrario, je pense qu'il faut mettre l'accent sur le fait que seule une infime partie de la population n'est domin&#233;e d'aucune fa&#231;on &#8212; c'est elle qui poss&#232;de le pouvoir politique et &#233;conomique de d&#233;terminer les vies de toutes et tous les autres. M&#234;me si, actuellement, nous ne vivons pas les m&#234;mes types de domination, m&#234;me si, ponctuellement, nos int&#233;r&#234;ts peuvent diverger, nous avons un int&#233;r&#234;t mat&#233;riel sup&#233;rieur &#224; nous unir pour renverser les structures de la soci&#233;t&#233; et mettre en place une autre fa&#231;on de vivre, de produire, de reproduire et de faire de la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Au vu de l'h&#233;ritage th&#233;orique et politique dans lequel vous vous inscrivez, de quel &#339;il voyez-vous le ph&#233;nom&#232;ne de r&#233;habilitation des sorci&#232;res dans le f&#233;minisme occidental &#8212; avec la part &#171; &#233;sot&#233;rique &#187; qu'il charrie parfois ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sp&#233;cificit&#233; de la figure de la sorci&#232;re, c'est qu'elle est particuli&#232;rement plastique. Elle peut &#234;tre revendiqu&#233;e comme un symbole f&#233;ministe large : la chasse aux sorci&#232;res est un exemple historique de f&#233;minicide de masse. Ou &#234;tre appropri&#233;e par diff&#233;rents courants au sein m&#234;me du f&#233;minisme, qui en feront &#224; chaque fois une lecture diff&#233;rente. C'est le propre des symboles. La sorci&#232;re a pu &#234;tre convoqu&#233;e par des black blocs f&#233;ministes, nomm&#233;s &#171; Witch Blocs &#187;, pendant la mobilisation contre la loi Travail. C'est le noir qui y est associ&#233;, et sa connotation f&#233;ministe, qui ont rendu possible cette appropriation. Th&#233;oriquement, c'est une figure que convoque aussi bien Silvia Federici dans une lecture mat&#233;rialiste de l'av&#232;nement du capitalisme comme accumulation primitive du corps des femmes dans Caliban et la sorci&#232;re, que Starhawk, qui revendique sa part d'&#233;sot&#233;risme. Je pense donc que les significations de la sorci&#232;re ne sont pas fig&#233;es et que c'est un symbole puissant et mobilisateur qu'il ne faut pas h&#233;siter &#224; convoquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous faites partie du Collectif f&#233;ministes r&#233;volutionnaires, cr&#233;&#233;, justement, dans l'&#233;lan de la mobilisation contre la loi Travail&#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a voulu faire un espace qui soit &#224; la fois f&#233;ministe et marxiste. Un lieu de formations, de d&#233;bats, de luttes. Un espace bienveillant o&#249; chacun&#183;e puisse &#224; la fois se former collectivement, exprimer des d&#233;saccords et militer. Bien s&#251;r, le fait de se d&#233;finir comme &#171; r&#233;volutionnaires &#187; cr&#233;e de fait une d&#233;limitation avec l'ensemble du mouvement f&#233;ministe. L'id&#233;e n'&#233;tait pas forc&#233;ment de faire le collectif le plus large possible mais plut&#244;t de d&#233;fendre au sein du mouvement f&#233;ministe une certaine politique et une certaine strat&#233;gie. Pour mobiliser, il nous semble plus appropri&#233; de d&#233;velopper l'auto-organisation &#224; une &#233;chelle locale et nationale : via des comit&#233;s de quartiers et sur les lieux de travail, par exemple, comme au moment du MLAC dans les ann&#233;es 1970. Notre but est d'intervenir conjointement dans le mouvement f&#233;ministe et dans le mouvement social au sens large, c'est-&#224;-dire aussi bien dans les mobilisations nationales qu'aupr&#232;s du mouvement antiraciste ou du mouvement ouvrier &#8212; en d&#233;fendant &#224; chaque fois la convergence des luttes. Nous militons activement au sein de la nouvelle vague du f&#233;minisme : nous avons par exemple particip&#233; &#224; des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales MeToo en 2017 et nous poussons &#224; la cr&#233;ation de comit&#233;s locaux pour la pr&#233;paration de la gr&#232;ve f&#233;ministe pour le 8 mars. Nous soutenons &#233;galement les diff&#233;rents mouvements sociaux et y mettons en avant les mots d'ordre et les revendications f&#233;ministes. Lors de la mobilisation des cheminot&#183;es contre la casse de leur statut, par exemple, nous sommes intervenu&#183;es en soutien au technicentre du Landy &#224; Saint-Denis ; en retour, ils et elles sont venu&#183;es manifester avec nous &#224; la Marche des fiert&#233;s qui a suivi. Plus r&#233;cemment, nous soutenons la gr&#232;ve des femmes de chambre de l'h&#244;tel Ibis-Batignolles, dont nous parlions, en lutte depuis plus d'un an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais, au fait : si le f&#233;minisme n'est pas un bloc unifi&#233;, comme vous l'avez montr&#233;, pourquoi avoir intitul&#233; votre ouvrage&#8230; La R&#233;volution f&#233;ministe ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'utilise le terme de &#171; r&#233;volution f&#233;ministe &#187; de la m&#234;me fa&#231;on que je parle de &#171; mouvement f&#233;ministe &#187; au singulier &#8212; tout en sachant tr&#232;s bien qu'il est travers&#233; par des courants oppos&#233;s, qu'il existe une diversit&#233; de f&#233;minismes et que l'&#233;tiquette &#171; f&#233;ministe &#187; peut &#234;tre appropri&#233;e pour d&#233;fendre des choses qui n'ont pas beaucoup &#224; voir avec le f&#233;minisme ! Parfois, il est bon d'avoir des termes plus abstraits, donc au singulier, qui permettent d'englober un ensemble d'espaces diff&#233;rents. Le mouvement f&#233;ministe est, &#224; l'image du mouvement ouvrier, un terme qui permet de ressaisir l'ensemble de l'espace social f&#233;ministe, en &#233;tant momentan&#233;ment aveugle &#224; sa diversit&#233; consubstantielle. La r&#233;volution f&#233;ministe, c'est &#224; la fois une p&#233;riode, celle qu'on est en train de vivre : la mont&#233;e d'un mouvement f&#233;ministe depuis plus d'un si&#232;cle, &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire, qui, comme une lame de fond, une vague, menace de tout renverser sur son passage. Et c'est aussi une promesse. Celle qu'&#224; un moment, une r&#233;volution f&#233;ministe adviendra. Mais j'esp&#232;re avoir &#233;t&#233; suffisamment claire sur le fait que, dans ma conception, si aucune r&#233;volution ne peut advenir si elle n'est pas f&#233;ministe, inversement, aucune r&#233;volution ne sera f&#233;ministe si elle ne renverse pas le capitalisme, le syst&#232;me des classes sociales et l'organisation raciste de la soci&#233;t&#233;. Si elle ne met pas en place, &#233;galement, une r&#233;organisation de la production et de la reproduction.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La r&#233;volution f&#233;ministe. Conversation avec Aurore Koechlin</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-revolution-feministe-Conversation-avec-Aurore-Koechlin</link>
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		<dc:date>2020-11-24T08:16:26Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aurore Koechlin</dc:creator>


		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2020-11-24</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Aurore Koechlin aborde dans son ouvrage La R&#233;volution f&#233;ministe (&#201;ditions Amsterdam, 2019) les th&#233;ories de la reproduction sociale et leur utilit&#233; strat&#233;gique dans la construction d'un mouvement f&#233;ministe de masse. Apr&#232;s un &#233;change &#224; ce sujet, Capucine Larzilli&#232;re et Fanny Gallot discutent certaines de ses propositions &#224; partir de leurs exp&#233;riences militantes f&#233;ministes respectives : deux g&#233;n&#233;rations se croisent pour rendre compte des difficult&#233;s auxquelles elles ont &#233;t&#233; confront&#233;es dans le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2020-11-24-+" rel="tag"&gt;Edition du 2020-11-24&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L99xH150/arton45735-b4b6c.jpg?1781098423' class='spip_logo spip_logo_right' width='99' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Aurore Koechlin aborde dans son ouvrage La R&#233;volution f&#233;ministe (&#201;ditions Amsterdam, 2019) les th&#233;ories de la reproduction sociale et leur utilit&#233; strat&#233;gique dans la construction d'un mouvement f&#233;ministe de masse. Apr&#232;s un &#233;change &#224; ce sujet, Capucine Larzilli&#232;re et Fanny Gallot discutent certaines de ses propositions &#224; partir de leurs exp&#233;riences militantes f&#233;ministes respectives : deux g&#233;n&#233;rations se croisent pour rendre compte des difficult&#233;s auxquelles elles ont &#233;t&#233; confront&#233;es dans le mouvement, tenter de les identifier pour avancer.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Paru dans la revue Contretemps&lt;br class='autobr' /&gt;
17 novembre&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Aurore Koechlin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu pr&#233;sentes les th&#233;ories de la reproduction sociale comme cruciales pour penser non seulement la domination v&#233;cue par les femmes, mais le syst&#232;me en g&#233;n&#233;ral. En quoi permettent-elles d'approfondir l'analyse de la soci&#233;t&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orie de la reproduction sociale a surtout &#233;t&#233; explicit&#233;e et th&#233;oris&#233;e par Lise Vogel, m&#234;me s'il y a des pr&#233;misses d&#232;s le d&#233;but de la &#171; deuxi&#232;me vague &#187;[1] : dans un article de 1969, avant m&#234;me L'ennemi principal de Christine Delphy, Margaret Benston[2] &#233;voque le mode de production sp&#233;cifique concernant le travail domestique, sans utiliser le terme de reproduction sociale &#224; proprement parler. Lise Vogel fait l'effort de repartir du cadre d'analyse du Capital de Marx, dans un rapport au texte qui n'est ni d&#233;vot, ni trop critique.[3] Elle essaye plut&#244;t de voir comment Marx a eu des intuitions qu'il n'a pas pouss&#233;es jusqu'au bout et comment on peut amender sa th&#233;orie pour identifier une base mat&#233;rielle &#224; l'oppression des femmes qui se conjugue &#224; l'analyse du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Capital, Marx se questionne &#224; de nombreuses reprises sur la mani&#232;re dont est produite et reproduite la force de travail, mais il tend &#233;galement &#224; naturaliser ce travail reproductif : il ne voit pas que cette reproduction ne s'effectue pas spontan&#233;ment ou naturellement, et que les femmes en sont les actrices. La base mat&#233;rielle de l'oppression des femmes, c'est donc leur assignation &#224; la production et &#224; la reproduction de la force de travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Celle-ci prend deux formes principales : d'un c&#244;t&#233; la reproduction quotidienne, constitu&#233; du travail domestique, que la &#171; deuxi&#232;me vague f&#233;ministe &#187; s'est attach&#233; &#224; rendre visible, de l'autre la reproduction g&#233;n&#233;rationnelle, avec tout le travail de reproduction biologique, d'enfantement, d'&#233;ducation des enfants, mais aussi la prise en charge des travailleurs &#226;g&#233;s et malades : tout ce que la tradition f&#233;ministe a appel&#233; par la suite le travail du care. La notion de travail reproductif permet donc de rassembler ces diff&#233;rentes activit&#233;s par leur finalit&#233; commune, qu'elles soient exerc&#233;es dans le cadre familial &#8211; en dehors du march&#233; et de l'exploitation capitaliste salari&#233;e &#8211; ou dans d'autres espaces comme les &#233;coles ou les h&#244;pitaux par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, comme le montre Lise Vogel, si le capitalisme a besoin du travail reproductif pour produire la force de travail, seul le travail salari&#233; produit directement de la survaleur. Cette contradiction s'est r&#233;solue par une transformation progressive des modalit&#233;s d'organisation du travail reproductif. Au d&#233;but du XIXe si&#232;cle, la question de la reproduction n'est pas pos&#233;e et les ouvrier-e-s meurent jeunes. Ensuite, le travail reproductif &#224; la maison s'instaure, en pr&#233;levant sur le travail salari&#233; : une partie des femmes sont renvoy&#233;es &#224; la maison pour produire et reproduire la force de travail et sont financ&#233;es par le salaire des maris. Dans la seconde moiti&#233; du XXe si&#232;cle, en lien avec l'&#233;volution des rapports de classes, la contradiction est en partie r&#233;solue par la socialisation du travail reproductif avec la cr&#233;ation de services publics, le d&#233;veloppement des cr&#232;ches et de la S&#233;curit&#233; sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Globalement, depuis plusieurs ann&#233;es, la strat&#233;gie capitaliste repose sur la transformation en travail salari&#233; de la reproduction de la force de travail. C'est pourquoi, aujourd'hui, quand on entend travail reproductif, on pense g&#233;n&#233;ralement travail domestique, mais il faut en r&#233;alit&#233; y int&#233;grer toute la part salari&#233;e des soins &#224; la personne, des services, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le f&#233;minisme &#171; lutte de classes &#187;[4], tel qu'il a &#233;t&#233; conceptualis&#233; en France, soulignait d&#233;j&#224; le r&#244;le des femmes dans la reproduction de la force de travail mais il &#233;tait surtout question de travail domestique et non pas de travail reproductif. Ce courant &#233;voquait la socialisation du travail domestique, sa prise en charge collective, en s'opposant &#224; sa r&#233;mun&#233;ration propos&#233;e dans le m&#234;me temps par Silvia Federici[5]. Les travaux de Dani&#232;le Kergoat, les revues f&#233;ministes &#171; lutte de classes &#187;, comme les Cahiers du f&#233;minisme (de 1977 aux ann&#233;es 1990) ou Femmes travailleuses en lutte (pour les ann&#233;es 1970) montrent cette &#233;laboration fran&#231;aise, concomitante, mais qui semble ne pas dialoguer avec les th&#233;oriciennes de la reproduction sociale, dont les textes ne sont traduits en fran&#231;ais que tr&#232;s tardivement. Comment s'est peu &#224; peu constitu&#233; un courant th&#233;orique coh&#233;rent ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, les th&#233;ories de la reproduction sociale sont un essai de synth&#232;se et de mise en coh&#233;rence des d&#233;bats ant&#233;rieurs, avec un positionnement clairement marxiste. Il ne s'agit cependant pas d'une th&#233;orie unifi&#233;e, mais de diff&#233;rents courants qui ne se r&#233;clament pas de la m&#234;me fa&#231;on du marxisme : Silvia Federici est plus critique que Lise Vogel par exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, il y a diff&#233;rents moments dans l'&#233;laboration. Silvia Federici relit aujourd'hui ses premiers &#233;crits &#224; la lumi&#232;re des th&#233;ories de la reproduction sociale, mais, en 1975, elle ne parlait pas de travail reproductif. Globalement, l'&#233;laboration de cette th&#233;orie se fait en trois temps : d'abord le d&#233;bat sur le travail domestique dans les ann&#233;es 1970. Ensuite, en 1983, Lise Vogel fixe l'importance de la reproduction dans la th&#233;orie marxiste. Enfin, c'est vraiment dans les ann&#233;es 2000-2010 qu'un effort de rationalisation permet &#224; la notion de reproduction sociale de s'imposer, par l'interm&#233;diaire d'Historical Materialism[6]. D'ailleurs, Silvia Federici commence &#233;galement &#224; utiliser le terme &#224; ce moment-l&#224; ce qui semble confirmer cette p&#233;riodisation[7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et comment t'es-tu orient&#233;e vers le marxisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le marxisme n'a jamais &#233;t&#233; une &#233;vidence pour moi parce qu'au cours de mon exp&#233;rience militante, tout le monde tendait &#224; opposer le marxisme au f&#233;minisme, comme si les deux &#233;taient incompatibles. Par ailleurs, ma&#238;triser Marx me semblait compl&#232;tement insurmontable : &#231;a a donc &#233;t&#233; une lutte de m'approprier le marxisme pour pouvoir me revendiquer f&#233;ministe et marxiste. De m&#234;me, la d&#233;couverte qu'un vrai courant f&#233;ministe marxiste avait exist&#233; et son r&#244;le essentiel dans les ann&#233;es 1970 a &#233;t&#233; importante pour moi. Principalement, c'est le travail de mise en lumi&#232;re fait par Bibia Pavard dans l'ouvrage issu de sa th&#232;se[8] qui me l'a fait conna&#238;tre et donn&#233; envie de revendiquer cet h&#233;ritage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui la dynamique f&#233;ministe est largement port&#233;e par des pays du Sud, en Am&#233;rique latine en particulier, avec de grandes mobilisations contre les f&#233;minicides. En quoi la reconfiguration actuelle de la reproduction sociale s'inscrit-elle &#233;galement dans la mondialisation et les rapports Nord-Sud ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le travail reproductif est de plus en plus salari&#233; mais il est &#233;galement de plus en plus d&#233;l&#233;gu&#233; soit aux femmes du Sud, soit aux femmes racis&#233;es des pays du Nord. Sara Farris montre que ces femmes sont assign&#233;es tr&#232;s fortement au travail reproductif m&#234;me s'il faut cependant pr&#233;ciser que toutes les femmes blanches ne sont pas d&#233;charg&#233;es du travail reproductif : cela ne concerne que les cat&#233;gories sup&#233;rieures et une partie des classes moyennes. C'est la raison pour laquelle le discours des nationalistes sur les migrantes est diff&#233;rent de celui sur les migrants[9]. Le &#171; bon genre &#187; sur lequel repose cette assignation leur donne un r&#244;le d'autant plus central. En tous les cas, cette assignation au travail reproductif, nationale, voire m&#234;me mondiale avec les migrations, participe certainement du dynamisme de l'Am&#233;rique Latine dans la &#171; quatri&#232;me vague &#187;, m&#234;me s'il ne s'y r&#233;duit pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le long terme, comment s'articule domination raciale et assignation des femmes au travail reproductif ? Les th&#233;ories de la reproduction sociale pourraient-elles aider &#224; penser ensemble ces dominations ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans Caliban et la sorci&#232;re, Silvia Federici relie l'appropriation du corps des femmes &#224; l'av&#232;nement du capitalisme et l'appropriation du corps des racis&#233;-e-s au moment o&#249; se d&#233;veloppe l'imp&#233;rialisme. Les trois syst&#232;mes sont li&#233;s. D'une part, l'une des strat&#233;gies du capitalisme pour assurer le travail reproductif sans prendre sur le travail salari&#233; repose sur le recours massif &#224; l'immigration qui permet de faire venir des travailleurs et des travailleuses que l'on n'a pas eu &#224; produire, ce qui repr&#233;sente une &#233;conomie substantielle. D'autre part, le travail reproductif est de plus en plus racis&#233;, en tout cas dans les pays occidentaux. D'embl&#233;e, le capitalisme est patriarcal et racial, parce que l'appropriation du corps des femmes et l'appropriation des racis&#233;-e-s et colonis&#233;-e-s sont all&#233;es de pair.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au final, en quoi les th&#233;ories de la reproduction sociale permettent-elles une analyse et une strat&#233;gie f&#233;ministe &#171; qui ne tombent ni dans le travers de la hi&#233;rarchisation des oppressions ni dans celui de leur morcellement &#224; l'infini &#187; comme tu l'&#233;cris ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser en termes de travail productif et reproductif montre qu'il y a une co-d&#233;pendance absolue : pour qu'il y ait de la survaleur, il faut qu'il y ait une force de travail disponible, et cette force de travail est produite et reproduite par les femmes. Donc, au niveau m&#234;me du fonctionnement capitaliste, il y a une imbrication totale entre la domination de classe et la domination de genre, qu'il est donc impossible de hi&#233;rarchiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les p&#233;riodes de transition d'un syst&#232;me &#233;conomique &#224; un autre, cette co-d&#233;pendance se reconfigure. Dans Caliban et la sorci&#232;re, Silvia Federici souligne l'importance pour le capitalisme naissant de ma&#238;triser la sph&#232;re reproductive car il a alors besoin d'une importante force de travail disponible. C'est ce qui explique l'intensification de l'appropriation du corps des femmes &#224; ce moment. Ainsi, il est inexact de voir le capitalisme comme un syst&#232;me &#233;conomique utilisant un patriarcat qui le pr&#233;c&#233;derait : il fonctionne en r&#233;alit&#233; enti&#232;rement gr&#226;ce &#224; l'existence de ce patriarcat. Ce qu'on appelle capitalisme, c'est toujours, d&#233;j&#224;, du patriarcat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelles en sont les implications en termes de strat&#233;gie f&#233;ministe ? Tu mets en avant le mot d'ordre de gr&#232;ve f&#233;ministe, pourquoi est-ce un enjeu strat&#233;gique majeur selon toi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de la strat&#233;gie f&#233;ministe, cela favorise une d&#233;marche unitaire, car nous faisons face &#224; des syst&#232;mes de dominations qui sont fondamentalement imbriqu&#233;s, &#224; la fois &#233;conomiquement, historiquement et socialement. Pour des raisons analytiques et aussi politiques, on les a conceptualis&#233;s s&#233;par&#233;ment, mais la th&#233;orie de la reproduction sociale d&#233;montre que production et reproduction sont les deux faces d'une m&#234;me m&#233;daille. Cette imbrication est tr&#232;s nette pour les rapports entre capitalisme et patriarcat et reste encore &#224; analyser davantage pour la domination raciale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la tradition marxiste, ce qui a &#233;t&#233; pens&#233; pour la production peut donc &#233;galement s'envisager pour la reproduction que ce soit la gr&#232;ve ou encore la socialisation des moyens de (re)production. C'est pour cette raison que le mot d'ordre de gr&#232;ve f&#233;ministe est central. Depuis 2017, le collectif argentin &#171; ni una menos &#187; appelle &#224; une gr&#232;ve internationale f&#233;ministe du travail productif et du travail reproductif[10]. De la m&#234;me mani&#232;re que la th&#233;orisation de la gr&#232;ve du travail productif s'est faite dans un aller-retour avec les exp&#233;riences de la lutte des classes, les th&#233;orisations f&#233;ministes se font dans un aller-retour avec les mobilisations actuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Se centrer sur la question de la sph&#232;re productive/reproductive, et de la gr&#232;ve des femmes, permet donc de trouver le point de convergence entre classe/genre/race. Mais n'est-ce pas r&#233;ducteur par rapport &#224; la diversit&#233; des probl&#233;matiques f&#233;ministes, avec l'&#233;cof&#233;minisme et les questions queer par exemple ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, selon moi, le &#171; genre &#187; inclut compl&#232;tement les oppressions sexuelles, qui concernent &#224; la fois les femmes et les LGBT.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, on peut d&#233;velopper une conception de l'&#233;cologie &#224; partir des th&#233;ories de la reproduction sociale. La contradiction inh&#233;rente au capitalisme entre production et reproduction fait que le capitalisme a toujours tendance &#224; sacrifier la reproduction pour la production. Cela fait compl&#232;tement &#233;cho &#224; la crise &#233;cologique que nous traversons o&#249; sont en jeu la reproduction de la nature et des conditions d'existence en g&#233;n&#233;ral. L'int&#233;r&#234;t du concept de reproduction, c'est qu'il est tr&#232;s large, m&#234;me si c'est aussi son d&#233;faut. Les th&#233;ories de la reproduction sociale ne sont pas fig&#233;es et sont amen&#233;e &#224; &#234;tre encore &#233;labor&#233;es, discut&#233;es et amend&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;voquons maintenant ton positionnement politique. Tu te r&#233;clames ouvertement du f&#233;minisme &#171; lutte de classes &#187; alors m&#234;me que ton exp&#233;rience militante d&#233;bute dans les groupes intersectionnels[11]. Pour nous c'est l'inverse : le f&#233;minisme &#171; lutte de classes &#187; a &#233;t&#233; notre formation, mais nous l'avons remis en question tant il est pr&#233;empt&#233; par le CNDF[12], un courant r&#233;tif au f&#233;minisme de la &#171; 3e vague &#187; dont l'apport &#224; un f&#233;minisme inclusif nous para&#238;t pourtant essentiel. Pourquoi te revendiques-tu sp&#233;cifiquement de cet h&#233;ritage, plut&#244;t que d'une fusion ou d'un creuset des diff&#233;rents courants du f&#233;minisme : lutte de classes, intersectionnalit&#233;, afro-f&#233;minisme, etc ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un point de vue th&#233;orique, je revendique tous les h&#233;ritages : les f&#233;minismes mat&#233;rialistes, l'afro-f&#233;minisme, l'intersectionnalit&#233; et la th&#233;orie queer. Je reviens dans mon livre sur chacun de ces courants pour les replacer historiquement, mais aussi parce qu'ils constituent &#224; chaque fois des jalons dans la construction d'une pens&#233;e f&#233;ministe globale, m&#234;me s'ils induisent des positionnement politique souvent oppos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, politiquement, j'ai adopt&#233; un positionnement diff&#233;rent parce que j'ai vu toutes les limites que donnait une application, certes d&#233;form&#233;e, de la th&#233;orie intersectionnelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous a sembl&#233; en effet que le r&#233;cit de ton exp&#233;rience militante dans un groupe f&#233;ministe intersectionnel constituait le n&#339;ud de ton livre. On sent de la col&#232;re et un certain traumatisme : tu parles de &#8220;l&#226;chet&#233;&#8221; de &#8220;peur ressentie&#8221;, dont tu analyses finement les m&#233;canismes. Pour nous, cela fait &#233;cho &#224; la mani&#232;re de mener les d&#233;bats f&#233;ministes dans le courant &#171; lutte de classes &#187; des ann&#233;es 2000&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, l'analyse de cette exp&#233;rience a &#233;t&#233; le point de d&#233;part du livre. J'ai commenc&#233; &#224; militer en 2010 dans un collectif f&#233;ministe intersectionnel et non mixte (femmes, personnes trans, minorit&#233;s de genre). Finalement, le collectif a explos&#233; en vol, suite &#224; des ph&#233;nom&#232;nes que j'ai essay&#233; d'analyser dans mon livre, notamment un repli sur la d&#233;construction individuelle et sur la construction d'espaces de plus en plus safe (s&#233;curis&#233;s), mais sans jamais parvenir finalement &#224; chasser, ni de nous ni du collectif, toute forme de dominations. Cela a entra&#238;n&#233; une m&#233;canique d'auto-exclusion ou d'exclusion dont on ne pouvait sortir &#8211; et dont le collectif est sorti par l'implosion. Pendant plusieurs mois, voire plusieurs ann&#233;es, je n'ai pas voulu militer de nouveau sur des questions f&#233;ministes. Je me disais qu'il y avait un probl&#232;me fondamental et strat&#233;gique qui finissait par d&#233;truire les collectifs de r&#233;sistance et de lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai donc &#233;crit ces pages pour essayer de comprendre. Au d&#233;part, j'avais individualis&#233; les probl&#232;mes, mais en y r&#233;fl&#233;chissant et en &#233;changeant avec des personnes du collectif, j'ai compris que c'&#233;tait nos positionnements politiques qui avaient induit ces cassures. J'essaye donc de d&#233;cortiquer ce qui s'est op&#233;r&#233;. L'un des probl&#232;mes, c'est une individualisation des structures sociales : ne plus penser que la domination est produite et reproduite essentiellement par les structures sociales, mais penser qu'elle l'est surtout pas les individu-e-s et donc que l'enjeu politique, c'est l'interpellation et le changement des individu-e-s un par un. On commence par les individu-e-s qui sont les plus &#233;loign&#233;-e-s de nous, puis le cercle concentrique se restreint de plus en plus jusqu'&#224; ce que la lutte pour changer les individu-e-s atteignent le noyau dur. Quand il n'y a plus de fronti&#232;re et qu'absolument tout est politis&#233;, &#231;a devient dur &#224; vivre &#224; la fois individuellement et &#224; l'&#233;chelle d'un groupe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est toute la politisation du priv&#233; qui conduit &#224; &#231;a, mais cette mani&#232;re morale de poser les questions f&#233;ministes casse l'esprit du collectif : chaque femme est charg&#233;e de r&#233;gir les comportements de chaque homme. Cependant, comme il ne faut pas non plus renoncer &#224; questionner aussi les comportements individuels et les pratiques, cela cr&#233;e une tension. En r&#233;alit&#233;, il y a l&#224; l'illusion que nos comportements, nos sentiments, nos relations avec les autres, pourraient s'extraire totalement des m&#233;canismes de domination. On &#339;uvre &#224; les d&#233;construire, tout en sachant qu'on en est aussi les produits&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Exactement. La soci&#233;t&#233; parle et agit &#224; travers nous, de fa&#231;on inconsciente et parfois m&#234;me automatique. M&#234;me pour des militant-e-s qui ont beaucoup d&#233;construit les normes de genre, qui travaillent vraiment sur ces questions-l&#224;, la force de la soci&#233;t&#233; agit sur l'individu. Cela peut conduire &#224; des situations terribles, car il n'y a plus de solidarit&#233; mutuelle. Et, au niveau collectif, la chasse aux sorci&#232;res au sein du milieu f&#233;ministe et LGBT parisien a d&#233;courag&#233; des militant-e-s, d&#233;cim&#233; les groupes et fait exploser les collectifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette brutalit&#233; des rapports militants est une vraie question politique. C'est courageux et n&#233;cessaire d'avoir &#233;crit sur ce sujet, que l'on n'ose pas aborder en g&#233;n&#233;ral. En plus des cons&#233;quences d'une application individualisante de &#171; le priv&#233; est politique &#187;, il y a aussi quelque chose qui rel&#232;ve de la dimension politique donn&#233;e aux victimes, de l'enjeu &#224; prendre la parole et &#234;tre entendue en tant que victime, indiscutable, en particulier dans le mouvement f&#233;ministe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour notre part, nous l'avons surtout exp&#233;riment&#233; avec des militantes du courant &#171; lutte de classes &#187; : les d&#233;bats avec le CNDF autour du voile et de la prostitution ont &#233;t&#233; d'une agressivit&#233; inou&#239;e. La d&#233;couverte de l'intersectionnalit&#233; nous a alors donn&#233; de l'air en nous permettant d'armer th&#233;oriquement les positionnements que nous adoptions spontan&#233;ment dans le d&#233;bat, comme l'opposition &#224; l'exclusion des filles voil&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, tu quittes ce groupe f&#233;ministe intersectionnel en partie pour les raisons pour lesquelles nous avons pris nos distances avec le f&#233;minisme &#171; lutte de classes &#187; tel quel le CNDF en France l'incarnait&#8230; Comment se fait-il qu'on banalise cette violence ? Comment cr&#233;er un champ f&#233;ministe o&#249; tout le monde se retrouverait autour de mots d'ordre unifiant, tout en y d&#233;fendant ses positions propres ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le Collectif F&#233;ministe R&#233;volutionnaire o&#249; je milite aujourd'hui, on est nombreuses &#224; avoir exp&#233;riment&#233; des moments de violence tr&#232;s forts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des facteurs explicatifs, c'est que les enjeux sont tout de suite plus forts dans les milieux f&#233;ministes du fait que les militantes sont directement concern&#233;es par l'oppression et l'exploitation. Dans la lutte des classes, par exemple, l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; est plus importante car tout le monde n'est pas de classe populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exclusion des femmes de la plupart des espaces politiques et des lieux de pouvoirs dans la soci&#233;t&#233; a &#233;galement des cons&#233;quences. Un des seuls endroits dont elles disposent et qui leur appartient, c'est l'espace f&#233;ministe. Mais cela peut cr&#233;er des crispations, puisqu'il concentre donc des enjeux de pouvoir et de reconnaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, j'ai l'impression aussi que les d&#233;bats sont souvent plac&#233;s &#224; des niveaux tr&#232;s th&#233;oriques, ce qui tend &#224; crisper des positionnements qui ne sont pas mis &#224; l'&#233;preuve du r&#233;el.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enjeu, c'est un f&#233;minisme inclusif, qui accueille tout le monde de mani&#232;re non n&#233;gociable ! Au fond, il me semble que les f&#233;ministes anti-voile, anti-travail du sexe et anti-inclusion des personnes trans ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; mises en minorit&#233; parce que toutes les jeunes g&#233;n&#233;rations sont convaincues de la n&#233;cessit&#233; de l'inclusion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que nous sommes domin&#233;es, nous avons des difficult&#233;s &#224; construire des espaces sororels. La recherche de la reconnaissance des hommes continue de peser et c'est en partie ce qui explique les incompr&#233;hensions voire les tensions entre les g&#233;n&#233;rations, en particulier entre celles de la &#171; deuxi&#232;me vague &#187; et celle de la &#171; troisi&#232;me vague &#187;, &#224; laquelle nous appartenons. Les plus anciennes ont eu davantage de difficult&#233;s &#224; s'imposer que nous et continuent de consid&#233;rer qu'elles ont besoin de reconnaissance. Elles ont l'impression qu'on prend leur place et du m&#234;me coup, qu'on nie toutes leurs &#233;laborations alors m&#234;me que nous en sommes le produit, mais avec la volont&#233; de s'ouvrir &#224; tous les h&#233;ritages d'une pens&#233;e f&#233;ministe en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir avec les perspectives d'action, tu termines ton livre sur le Collectif F&#233;ministe R&#233;volutionnaire. Est-ce que ce n'est pas strat&#233;giquement restrictif par rapport &#224; toutes les pistes que tu ouvres pour la construction d'un mouvement de masse ? Dans le paysage f&#233;ministe, tu &#233;voques ainsi tr&#232;s peu le syndicalisme, alors m&#234;me que des militantes f&#233;ministes y r&#233;alisent un important travail, comme en t&#233;moignent les journ&#233;es intersyndicales femmes[13] : la derni&#232;re, en 2019, avait regroup&#233; 800 personnes. Ces syndicalistes essayent de participer &#224; la construction des diff&#233;rentes initiatives, &#224; la construction de la gr&#232;ve f&#233;ministe, malgr&#233; les d&#233;bats que cela suscite en interne. Elles ont &#233;t&#233; tr&#232;s impliqu&#233;es dans les Rosies pendant le mouvement contre la r&#233;forme des retraites[14], par exemple. En Suisse ou dans l'&#201;tat espagnol, les syndicalistes ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans la r&#233;ussite de la gr&#232;ve f&#233;ministe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai voulu repartir du concret, d'une exp&#233;rience v&#233;cue avec toutes ses limites bien &#233;videmment. Par rapport &#224; ce que l'on voudrait qui s'organise, ce n'est encore qu'&#224; une toute petite &#233;chelle, mais cela a le m&#233;rite d'exister et de lancer des pistes pour des militantes qui se demanderaient concr&#232;tement quoi faire aujourd'hui, de fa&#231;on p&#233;renne. Cela n'exclut bien s&#251;r pas les questions syndicales, au contraire. Je pense effectivement qu'un enjeu fondamental pour la construction du mouvement en France est la pr&#233;paration de la gr&#232;ve f&#233;ministe internationale pour le 8 mars, et en cela, les syndicalistes f&#233;ministes sont des aides pr&#233;cieuses, de par leur exp&#233;rience de la gr&#232;ve, et de par les relais dont elles disposent, notamment au sein des organisations syndicales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propos recueillis par Capucine Larzilli&#232;re et Fanny Gallot.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] La &#171; premi&#232;re vague &#187; correspond au mouvement suffragiste du d&#233;but du XXe si&#232;cle et la &#171; deuxi&#232;me vague &#187; se rapporte aux mouvements f&#233;ministes pour le droit &#224; l'avortement et &#224; la contraception des ann&#233;es 1970. La &#171; troisi&#232;me vague &#187; des ann&#233;es 1980 est marqu&#233;e par le concept de genre, la naissance des mouvements queer et intersectionnels. Enfin la &#171; quatri&#232;me vague &#187; depuis les ann&#233;es 2010 est initi&#233;e par les mobilisations contre les violences sexistes. Aujourd'hui, la p&#233;riodisation en terme de vagues est cependant remise en cause par l'historiographie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Margaret Benston, &#171; The Political Economy of Women's Liberation &#187;, Monthly Review, vol. 21, n&#176;4, 1969.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Lise Vogel, Marxism and the Oppression of Women : Toward a Unitary Theory, 1984.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Josette Trat, &#171; L'histoire oubli&#233;e du courant &#171; f&#233;ministe lutte de classes &#187;, 2007. &lt;a href=&#034;http://europe-solidaire.org/spip.php?article16642&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://europe-solidaire.org/spip.php?article16642&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Silvia Federici, &#171; Un salaire pour le travail domestique &#187;, publi&#233; pour la premi&#232;re fois sous forme de brochure en 1975, Bristol, Falling Wall Press et Power of Women Collective. Le texte est aujourd'hui publi&#233; en fran&#231;ais dans Point z&#233;ro : propagation de la r&#233;volution. Salaire m&#233;nager, reproduction sociale, combat f&#233;ministe, Paris, iXe, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Historical Materialism, &#171; Special Issue on Social Reproduction &#187;, 24.2, 2016, 1-2.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Sur cette p&#233;riodisation, voir David McNally et Sue Ferguson, &#171; Social Reproduction beyond intersectionalit&#233; : an interview &#187;, Viewpoint Magazine, 2015 et leur introduction &#224; la r&#233;&#233;dition de l'ouvrage de Lise Vogel &#171; Capital, Labor-Power and Gender Relations : Introduction to the Historical Materialisme Edition of Marxism and the Oppression of Women &#187;, 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Bibia Pavard, Si je veux, quand je veux. Contraception et avortement dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise (1956&#8211;1979), Presses universitaires de Rennes, coll. Archives du f&#233;minisme, 2012, 358 p&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Sara Farris, In The Name of Women's Rights. The Rise of Femonationalism, Durham et Londres, Duke University Press, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Collectif Ni una menos, &#171; Comment s'est tiss&#233; l'appel &#224; la Gr&#232;ve Internationale de femmes ? &#187;, 2017. &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/greve-internationale-femmes/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.contretemps.eu/greve-internationale-femmes/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Nouvelle g&#233;n&#233;ration de f&#233;ministes th&#233;orisant le croisement des questions de sexualit&#233;s, de race et de classe (&#171; 3e vague &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] CNDF, collectif national pour les droits des femmes cr&#233;&#233; en 1996&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13]Toutes &#224; y gagner, vingt ans de f&#233;minisme intersyndical, collectif, Editions Syllepse, 2017.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] &lt;a href=&#034;https://france.attac.org/actus-et-medias/les-videos/article/qui-sont-les-rosies-d-a-cause-de-macron&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://france.attac.org/actus-et-medias/les-videos/article/qui-sont-les-rosies-d-a-cause-de-macron&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Crise du Covid-19 : donner la priorit&#233; &#224; la reproduction sur la production</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aurore Koechlin</dc:creator>


		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2020-03-24</dc:subject>
		<dc:subject>Th&#233;orie</dc:subject>

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&lt;p&gt;Dans le livre I du Capital, Marx compare le capitalisme &#224; un vampire qui n'a de cesse d'aspirer la vie des travailleur&#183;se&#183;s : avec cette image, il montre comment le mouvement &#171; naturel &#187; du capitalisme est de consommer la force de travail au maximum, puisque id&#233;alement le travail, pour g&#233;n&#233;rer les profits, ne devrait jamais s'arr&#234;ter, et &#234;tre en marche 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du site de la revue Contretemps. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pendant toute une partie du XIXe si&#232;cle, il s'agissait de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Coronavirus-1579-+" rel="tag"&gt;Coronavirus&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2020-03-24-+" rel="tag"&gt;Edition du 2020-03-24&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Theorie-+" rel="tag"&gt;Th&#233;orie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/arton42587-655c6.jpg?1781097767' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans le livre I du Capital, Marx compare le capitalisme &#224; un vampire qui n'a de cesse d'aspirer la vie des travailleur&#183;se&#183;s : avec cette image, il montre comment le mouvement &#171; naturel &#187; du capitalisme est de consommer la force de travail au maximum, puisque id&#233;alement le travail, pour g&#233;n&#233;rer les profits, ne devrait jamais s'arr&#234;ter, et &#234;tre en marche 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/coronavirus-capitalisme-reproduction/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site de la revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant toute une partie du XIXe si&#232;cle, il s'agissait de travailler jusqu'&#224; la mort, selon les t&#233;moignages de Marx et Engels, entre autres. Historiquement, c'est la lutte des classes qui a permis de r&#233;guler l'appropriation de la force de travail par les capitalistes. Mais cela est &#233;galement d&#251; aux limites internes &#224; la reproduction[1] de la force de travail : si les capitalistes &#171; d&#233;pensent &#187; trop vite la vie des travailleur&#183;se&#183;s sans permettre &#224; de nouvelles g&#233;n&#233;rations d'arriver en &#226;ge de travailler, alors on assiste &#224; une crise de la reproduction de la main-d'&#339;uvre. Et sans force de travail, pas de survaleur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il existe une contradiction fondamentale entre production et reproduction sous le capitalisme (la reproduction de la force de travail n&#233;cessite forc&#233;ment une protection de celle-ci, ce qui diminue la production), pour autant, cette derni&#232;re est une sorte de limite ind&#233;passable par le capitalisme. Il existe donc bien une n&#233;cessit&#233; imp&#233;rative pour le capitalisme de reproduire la force de travail, de m&#234;me que de produire la survaleur. Mais ordinairement cette n&#233;cessit&#233; est d&#233;guis&#233;e, y compris &#8211; voire surtout &#8211; aux yeux m&#234;mes de la majorit&#233; des travailleur&#183;se&#183;s. Le travail reproductif, majoritairement encore r&#233;alis&#233; au sein du foyer, est invisibilis&#233;. Par extension, nous n'attachons que peu de consid&#233;ration au travail reproductif, pourtant vital &#224; notre simple survie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'heure actuelle, en pleine crise du coronavirus, alors que toute l'&#233;conomie tourne au ralenti, et que nous angoissons pour savoir ce que nous allons manger ce soir, si nous allons pouvoir voir nos parents, nos enfants, etc., la question revient avec beaucoup d'acuit&#233; sous nos yeux. Mais si elle devient visible et mat&#233;rielle &#224; l'&#233;chelle individuelle, elle l'est aussi aux yeux des capitalistes. Elle prend la forme de sonnerie d'urgence &#224; la progression d&#233;mesur&#233;e du n&#233;olib&#233;ralisme, qui met en p&#233;ril jusqu'aux conditions m&#234;mes de notre vie. Si la production est sans limites, la n&#233;cessaire reproduction vient lui en donner. La crise du coronavirus peut &#234;tre interpr&#233;t&#233;e dans ce sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, les mesures du gouvernement face au coronavirus sont r&#233;v&#233;latrices de la situation de crise que nous traversons. Car m&#234;me si elles arrivent criminellement tard, pr&#233;cis&#233;ment parce que les capitalistes ont favoris&#233; pendant de nombreux mois la production sur la reproduction (ici, la sant&#233; des travailleurs et des travailleuses), leur niveau de r&#233;action est un indicateur de l'ampleur de la menace.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fermeture des lieux d'&#233;ducation, fermeture des commerces non vitaux, remplacement au maximum du travail par le t&#233;l&#233;travail, puis d&#233;but de quarantaine&#8230; Les mesures sont importantes et impressionnantes. Plus encore, sur les r&#233;seaux sociaux, beaucoup ont ironis&#233; sur le tournant &#171; de gauche &#187; d'Emmanuel Macron : louange des services publics hors de la loi du march&#233;, suspension des licenciements, promesse de tirer ult&#233;rieurement &#171; toutes les cons&#233;quences &#187; de la situation&#8230; En r&#233;alit&#233;, cette politique est r&#233;v&#233;latrice de deux choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, ce &#171; flash keyn&#233;sien &#187;, comme le nomme Romaric Godin, est un coup politique. Macron fait un pari : alors qu'il est un des pr&#233;sidents les plus ha&#239;s de la Ve R&#233;publique, s'il parvient &#224; g&#233;rer la crise, il sauve son mandat. Rien ne lui co&#251;te alors de louer des services publics dont il a h&#233;rit&#233; et qu'il a m&#234;me tent&#233; par tous les moyens de d&#233;truire : maintenant qu'ils sont en place, il a tout int&#233;r&#234;t &#224; les d&#233;fendre dans les discours (car dans les faits, c'est autre chose&#8230;). Si c'est ce qui permet &#224; la France de g&#233;rer la crise du coronavirus, il pourra le faire valoir comme son bilan : il pr&#233;empte en quelque sorte les services publics.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi dans ce sens qu'il faut interpr&#233;ter la confection de ce nouveau visage de p&#232;re de la nation au-dessus des conflits sociaux. Il en appelle aux travailleur&#183;se&#183;s, il en appelle aux patrons, dans une pure tradition gaulliste. Il promulgue des orientations g&#233;n&#233;rales sur le confinement, laissant &#224; ses ministres le soin des d&#233;tails pratiques (assez peu ma&#238;tris&#233;s) : qu'importe, il est au-dessus de ces questions triviales. Il peut m&#234;me, grand prince, se permettre de reporter la r&#233;forme des retraites. Ce qui est habile, car cela lui laisse &#233;ventuellement la porte ouverte pour la reporter sine die, s'il en estime le co&#251;t politique trop important : il pourra toujours arguer du coronavirus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, pour Macron, le coronavirus peut &#234;tre une aubaine politique et nous ne devons pas nous laisser tromper par cette mise en sc&#232;ne du sauveur. Pour autant, nous devons reconna&#238;tre que la pi&#232;ce est bien jou&#233;e. Mettre en place des mesures progressives, reposant d'abord sur la conviction moins que sur la r&#233;pression (en t&#233;moigne le leitmotiv de Castaner : &#171; Notre objectif n'est pas de sanctionner &#187;) est habile&#8230; Mais insuffisant. Ces mesures auraient d&#251; &#234;tre prises il y a deux semaines, comme l'a laiss&#233; entendre une Agn&#232;s Buzyn pleine de remords, r&#233;v&#233;lant un des plus effroyables mensonges d'&#201;tat jamais entendus. Prises seulement maintenant, elles n'emp&#234;cheront pas des milliers de mort&#183;e&#183;s, qui auraient pourtant pu &#234;tre sauv&#233;&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me fa&#231;on, comment expliquer l'incomp&#233;tence d'un gouvernement qui est incapable d'anticiper que la situation &#233;tait &#224; la pand&#233;mie qui vient ? N'y a-t-il pas eu tous les cris d'alerte de la Chine et de l'Italie ? Comment se fait-il que nous soyons &#224; l'heure actuelle incapables de faire ce que les m&#233;decins ont jug&#233; le plus efficace : d&#233;pister et traiter massivement ? Comment se fait-il que nous manquions du mat&#233;riel m&#233;dical le plus &#233;l&#233;mentaire, des masques et du gel hydroalcoolique, et le plus n&#233;cessaire, comme des appareils de r&#233;animation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, ces mesures sont des indicateurs de l'ampleur de la crise. Elles sont en quelque sorte des mesures d'urgence capitalistes pour emp&#234;cher une crise de la reproduction d'ampleur. Mais les limites que rencontre le capitalisme pour sauver la reproduction sont toujours les m&#234;mes : ce sont celles de la production. Ainsi, alors m&#234;me que l'appel de Macron est &#224; la responsabilisation de chacun&#183;e, il envoie des signaux contraires en continuant &#224; pousser les gens &#224; aller travailler, m&#234;me dans des secteurs non essentiels. Et du c&#244;t&#233; des secteurs essentiels, les mesures ne sont pas &#224; la hauteur pour les soignant&#183;e&#183;s ou les personnes travaillant dans l'alimentation, secteurs &#233;norm&#233;ment f&#233;minis&#233;s du fait qu'ils participent &#224; la reproduction : il faudrait &#233;quiper tou&#183;te&#183;s les travailleuses&#183;rs de masques FFP2, de gels hydroalcooliques, et doter ces secteurs des milliards qui iront pourtant aux entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme ne peut seul r&#233;soudre ses propres contradictions. C'est aux travailleur&#183;se&#183;s d'imposer leurs conditions. &#192; l'heure actuelle, la priorit&#233; est &#224; donner &#224; la reproduction sur la production. L'argent doit &#234;tre insuffl&#233; en priorit&#233; dans les secteurs de la sant&#233; et de l'alimentation. Il faut nationaliser les entreprises de fabrication de mat&#233;riels m&#233;dicaux indispensables dans la situation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, &#224; tant avoir tard&#233;, vu nos capacit&#233;s m&#233;dicales et techniques limit&#233;es et la vitesse de la propagation du virus, une autre mesure centrale doit &#234;tre le confinement total hors secteurs indispensables &#224; la survie collective. &#201;videmment, ce confinement doit &#234;tre id&#233;alement le fruit d'une d&#233;cision collective, par en bas, et non pas impos&#233;e autoritairement par le gouvernement. Mais nous constatons la double difficult&#233; &#224; la fois &#224; mobiliser dans une p&#233;riode o&#249; la mobilisation va contre la s&#233;curit&#233; et &#224; faire &#233;lever le niveau de conscience des gens face au danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi le r&#233;sultat d'une m&#233;connaissance globale de la m&#233;decine et de la sant&#233; en g&#233;n&#233;ral, laquelle n'est pas consid&#233;r&#233;e comme un domaine du savoir g&#233;n&#233;ral et devant &#234;tre inculqu&#233;&#183;e v&#233;ritablement &#224; tou&#183;te&#183;s. Nous en payons aujourd'hui les frais, et cela devrait nous pousser &#224; repenser le rapport de nos soci&#233;t&#233;s aux savoirs m&#233;dicaux en g&#233;n&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, dans cette situation, nous, militant&#183;e&#183;s et syndicalistes, ne sommes pas d&#233;sarm&#233;&#183;e&#183;s. L'information, d'abord, est essentielle, surtout l'information renseign&#233;e. Nous devons rendre disponible et accessible une information fiable pour notre camp social. Ensuite, la gr&#232;ve doit permettre d'imposer la fermeture des secteurs non essentiels, d'exiger des conditions de travail respectant les normes de s&#233;curit&#233; pour les secteurs essentiels, comme nous l'a montr&#233; l'Italie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est d&#233;j&#224; le cas dans de nombreux lieux de travail, et cela se r&#233;pand comme une tra&#238;n&#233;e de poudre, avec les gr&#232;ves dans le secteur de l'a&#233;ronautique, dans les chantiers de l'Atlantique, aux usines de montage du Havre, &#224; General Electric en Bourgogne, &#224; PSA Mulhouse, &#224; Amazon&#8230; C'est dans cette voie qu'il faut continuer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, nous voil&#224; oblig&#233;&#183;e&#183;s, puisque les secteurs de la production sont ferm&#233;s, et apr&#232;s avoir longtemps d&#233;nigr&#233; ce mode d'organisation, de penser l'auto-organisation de la reproduction. C'est au niveau des immeubles, des quartiers, que se trouvent aujourd'hui lanc&#233;es des initiatives de solidarit&#233;. Il peut s'agir l&#224; d'exp&#233;riences in&#233;dites, m&#234;me en temps de crise extr&#234;me comme aujourd'hui, de r&#233;organisation de la reproduction. Ce sont par ailleurs les derniers espaces de politisation &#224; l'exception des r&#233;seaux sociaux et des rares lieux de travail qui resteront ouverts, puisque les limites du foyer, de l'immeuble, sont les derni&#232;res limites des rapports sociaux possibles, tout en maintenant bien s&#251;r les r&#232;gles de s&#233;curit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus que jamais, le priv&#233; est politique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Nous nous r&#233;f&#233;rons ici &#224; la &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/capitalisme-reproduction-sociale/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;th&#233;orie de la reproduction sociale&lt;/a&gt;. Nous d&#233;finissons comme travail reproductif tout travail de (re)production de la force de travail. Il se d&#233;ploie dans trois principaux espaces : la famille (travail domestique), les services publics (&#233;ducation, sant&#233;), et les services &#224; la personne.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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