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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Volodymyr Ishchenko : &#171; En Ukraine, le d&#233;sir r&#233;el de se sacrifier pour l'&#201;tat est tr&#232;s faible &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Volodymyr-Ishchenko-En-Ukraine-le-desir-reel-de-se-sacrifier-pour-l-Etat-est</link>
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		<dc:date>2024-12-03T06:46:35Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Philippe Alcoy, Volodymyr Ishchenko, Sasha Yaropolskaya</dc:creator>


		<dc:subject>Ukraine</dc:subject>
		<dc:subject>La guerre en Ukraine - Les enjeux</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2024-12-03</dc:subject>
		<dc:subject>Guerre en Ukraine</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Cette entrevue ne ne refl&#232;te pas n&#233;cessairement les positions de Presse-toi &#224; gauche ! &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#233;volution Permanente s'est entretenu avec Volodymyr Ishchenko, sociologue ukrainien, au sujet du conflit qui ravage le pays. Il nous donne sa vision de la guerre, des rivalit&#233;s au sein de la bourgeoisie ukrainienne et du r&#244;le de la classe ouvri&#232;re. Philippe Alcoy et Sasha Yaropolskaya et Volodymyr Ishchenko &lt;br class='autobr' /&gt; 25 novembre 2024 | tir&#233; de R&#233;volution permanente (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Europe-" rel="directory"&gt;Europe&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Ukraine-+" rel="tag"&gt;Ukraine&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Guerre-en-Ukraine-+" rel="tag"&gt;Guerre en Ukraine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH103/armee_ukrainienne-0b069.png?1781447048' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='103' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cette entrevue ne ne refl&#232;te pas n&#233;cessairement les positions de Presse-toi &#224; gauche !&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;volution Permanente s'est entretenu avec Volodymyr Ishchenko, sociologue ukrainien, au sujet du conflit qui ravage le pays. Il nous donne sa vision de la guerre, des rivalit&#233;s au sein de la bourgeoisie ukrainienne et du r&#244;le de la classe ouvri&#232;re. Philippe Alcoy et Sasha Yaropolskaya et Volodymyr Ishchenko&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;25 novembre 2024 | tir&#233; de R&#233;volution permanente&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.revolutionpermanente.fr/Volodymyr-Ishchenko-En-Ukraine-le-desir-reel-de-se-sacrifier-pour-l-Etat-est-tres-faible&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.revolutionpermanente.fr/Volodymyr-Ishchenko-En-Ukraine-le-desir-reel-de-se-sacrifier-pour-l-Etat-est-tres-faible&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sasha Yaropolskaya et Philippe Alcoy ont interview&#233; Volodymyr Ishchenko, sociologue ukrainien qui a milit&#233; et pris part dans plusieurs initiatives des milieux de gauche en Ukraine avant de d&#233;m&#233;nager en Allemagne en 2019. Ishchenko travaille actuellement &#224; la Freie Universit&#228;t de Berlin et poursuit ses recherches sur les r&#233;volutions ukrainiennes, la gauche et la violence politique de l'extr&#234;me-droite qu'il &#233;tudie depuis 20 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;clenchement de la guerre en Ukraine, il a &#233;galement beaucoup &#233;crit dans plusieurs m&#233;dias internationaux sur diff&#233;rents aspects de celle-ci. Il nous livre ici sa vision sur le cours de la guerre, les &#233;volutions des sentiments de la population ukrainienne &#224; l'&#233;gard du conflit, les luttes internes au sein des classes dominantes nationales, le renforcement de l'extr&#234;me-droite souvent relativis&#233; par les m&#233;dias dominants en Occident et enfin la situation de la classe ouvri&#232;re et de la gauche ukrainienne.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ici, en Occident, de nombreux reportages ont tendance &#224; parler de l'enthousiasme des Ukrainiens &#224; d&#233;fendre leur pays. Mais aujourd'hui, nous voyons des images de jeunes hommes qui d&#233;sertent ou refusent de servir dans l'arm&#233;e. Pouvez-vous nous expliquer quel est le sentiment de la population ukrainienne aujourd'hui face &#224; la situation de la guerre contre la Russie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a pas d'enthousiasme ou du moins cet enthousiasme est limit&#233; &#224; un groupe de personnes beaucoup plus restreint qu'il ne l'&#233;tait en 2022. &#192; l'&#233;poque, l'enthousiasme &#233;tait occasionn&#233; non pas seulement par une r&#233;action &#224; l'invasion russe, mais aussi par le fait que le plan d'invasion initial avait &#233;chou&#233; en quelques jours. Il n'y avait pas seulement l'indignation que la Russie ait attaqu&#233; notre pays, mais aussi d'immenses espoirs de victoire au printemps, et encore plus apr&#232;s la contre-offensive ukrainienne de septembre 2022 et les attentes d'un plus grand succ&#232;s de la contre-offensive en 2023. Comme nous le savons maintenant, la campagne ukrainienne de l'ann&#233;e derni&#232;re a &#233;chou&#233; et n'a atteint aucun de ses objectifs. Au lieu de cela, nous avons assist&#233; &#224; l'avanc&#233;e relativement r&#233;ussie des forces russes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela a des cons&#233;quences sur la fa&#231;on dont les gens ressentent la guerre. Dans l'opinion publique en particulier, il y a des tendances claires : lorsque la situation sur la ligne de front &#233;tait bonne pour l'Ukraine avec des chances d'am&#233;lioration, le soutien aux n&#233;gociations &#233;tait tr&#232;s faible, mais lorsque la situation s'est d&#233;t&#233;rior&#233;e et les espoirs que l'Ukraine pourrait gagner la guerre se sont amenuis&#233;s, le soutien aux n&#233;gociations a augment&#233;, alors que le soutien au compromis et la confiance en Zelensky ont diminu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a de multiples indications qui laissent &#224; penser que l'enthousiasme de 2022 &#233;tait assez fragile ; ce n'est pas la premi&#232;re fois que l'on voit ce genre de dynamique. Apr&#232;s la &#171; R&#233;volution Orange &#187; de 2004 et la r&#233;volution EuroMaidan de 2014, les gens ont eu de grandes attentes qui ont laiss&#233; rapidement place &#224; la d&#233;ception. Une dynamique similaire s'est produite apr&#232;s l'&#233;lection de Zelensky en 2019, puis en 2022. L'une des lignes d'interpr&#233;tation est que ces &#233;v&#233;nements &#233;taient la manifestation de la mont&#233;e de la nation ukrainienne avec une dynamique quasi-th&#233;ologique, en tant qu'aboutissement ultime de la lutte de lib&#233;ration nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez parl&#233; de d&#233;sertion. Le nombre de personnes qui tentent de s'&#233;chapper par la fronti&#232;re est &#233;lev&#233;. Une statistique encore plus parlante est que la majorit&#233; des hommes soumis au service militaire, &#226;g&#233;s de 18 &#224; 60 ans, n'ont pas mis &#224; jour leurs coordonn&#233;es aupr&#232;s du bureau de recrutement militaire. Ceci avait &#233;t&#233; exig&#233; afin de rendre la conscription ukrainienne un peu plus efficace et de ne pas recourir &#224; cette m&#233;thode assez brutale qui consiste &#224; capturer les gens dans la rue, mais d'essayer de collecter les donn&#233;es de tous les conscrits potentiels pour ensuite commencer &#224; les mobiliser de mani&#232;re plus efficace. S'ils ne mettent pas &#224; jour les donn&#233;es, ils seront punis d'une amende &#233;lev&#233;e et si les gens ne paient pas cette amende, il y aura encore plus de complications dans leur travail et leur vie. Il s'agit d'une question tr&#232;s s&#233;rieuse et, malgr&#233; tout, la majorit&#233; des hommes ukrainiens n'ont pas tenu compte de cette exigence. Et pour ce qui est des hommes ukrainiens &#224; l'&#233;tranger, selon les estimations, seuls quelques-uns d'entre eux ont mis &#224; jour leurs donn&#233;es, alors que tout le monde &#233;tait tenu de le faire. Cela signifie que le d&#233;sir r&#233;el de se sacrifier pour l'&#201;tat est tr&#232;s faible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La conscription militaire devient de plus en plus brutale en Ukraine. Des vid&#233;os ont &#233;merg&#233; d'arrestations publiques de conscrits militaires, et d'affrontements entre des policiers et des militaires d'un c&#244;t&#233;, et des citoyens t&#233;moins de la sc&#232;ne de l'autre. Y a-t-il un parall&#232;le &#224; faire avec la situation en Russie sur la question de la conscription militaire ? Et est-ce un sujet de crainte pour l'&#201;tat de pousser &#224; une large conscription qui pourrait entra&#238;ner un m&#233;contentement social comme en Russie, o&#249; depuis des ann&#233;es il y a un mouvement des familles des conscrits, notamment des &#233;pouses et des m&#232;res, qui se mobilisent pour soutenir leurs maris et leurs fils ? En Russie, le r&#233;gime craignait de lancer un vaste effort de conscription et il a essay&#233; de trouver diff&#233;rents moyens d'&#233;viter de grandes vagues de conscription militaire. Mais j'ai le sentiment que l'Ukraine, en particulier lorsque les approvisionnements en provenance des &#201;tats-Unis &#233;taient faibles, n'a pas eu le choix et a abaiss&#233; l'&#226;ge de la conscription, ce qui s'est accompagn&#233; d'une grande brutalit&#233; de la part de la police. Y a-t-il des protestations sociales potentielles qui pourraient d&#233;couler de cette situation ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a beaucoup &#224; dire &#224; ce sujet. Contrairement &#224; la Russie, la conscription a toujours exist&#233; en Ukraine. Ce n'est donc pas une seule vague de conscription comme celle que que Poutine a annonc&#233;e en septembre 2022 en r&#233;ponse &#224; la contre-offensive ukrainienne. L'arm&#233;e ukrainienne se procurait ses soldats principalement par le biais de la conscription. Les volontaires ne constituent pas la majorit&#233; de l'arm&#233;e ukrainienne, et leur nombre est devenu n&#233;gligeable &#224; partir de 2022. Toutes ces m&#233;thodes brutales de mobilisation sont le r&#233;sultat d'un faible d&#233;sir de se porter volontaire pour l'arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi est-il si faible ? L'explication la plus g&#233;n&#233;reuse pour l'&#201;tat ukrainien, et &#233;galement celle qui est r&#233;p&#233;t&#233;e dans certains cercles, est que c'est simplement parce que les &#201;tats-Unis n'ont pas fourni suffisamment d'armes. Cet argument implique une id&#233;e tr&#232;s pr&#233;cise de la mani&#232;re dont la guerre pourrait &#234;tre gagn&#233;e. Mais il n'est pas certain que si toutes les armes et fournitures avaient &#233;t&#233; livr&#233;es en 2022, une victoire d&#233;cisive aurait &#233;t&#233; remport&#233;e sur la Russie. Je n'entrerai pas dans des sp&#233;culations, mais je ne pense pas qu'il s'agisse d'une analyse consensuelle parmi les experts militaires. Le revers de la m&#233;daille est que l'envoi d'armes est conditionn&#233; &#224; l'efficacit&#233; de la mobilisation ukrainienne. Ainsi, la modification de la loi sur la conscription cette ann&#233;e &#233;tait li&#233;e &#224; l'envoi d'armes par les &#201;tats-Unis. C'est ce qu'ont confirm&#233; de nombreux hommes politiques ukrainiens. Les &#201;tats-Unis attendaient de l'Ukraine qu'elle rende la conscription plus efficace. Aujourd'hui, la question la plus urgente est de r&#233;duire l'&#226;ge de la conscription. Il a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; ramen&#233; de 27 &#224; 25 ans, et il y a maintenant une forte pression pour l'abaisser encore plus, &#224; 22 ans, voire &#224; 18 ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un argument important contre cela. Il s'agit de la cohorte d&#233;mographique la plus fertile de la population ukrainienne, et c'est aussi l'une des plus petites. En fait, si vous envoyez ces jeunes gens mourir dans un massacre, la capacit&#233; de la population ukrainienne &#224; se r&#233;g&#233;n&#233;rer apr&#232;s la guerre diminuera encore plus. Selon les derni&#232;res pr&#233;visions de l'ONU concernant la population ukrainienne, d'ici la fin du si&#232;cle, celle-ci ne comptera plus que 15 millions d'habitants, contre 52 millions en 1992, apr&#232;s la d&#233;sint&#233;gration de l'URSS. Et il ne s'agit m&#234;me pas du sc&#233;nario le plus pessimiste ; il repose sur l'hypoth&#232;se plut&#244;t optimiste que la guerre prendra fin l'ann&#233;e prochaine et que des millions de r&#233;fugi&#233;s, en particulier des femmes fertiles, reviendront et pourront contribuer &#224; la reproduction de la population ukrainienne, ce qui n'est pas certain, c'est le moins que l'on puisse dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit d'un choix impossible. Tout au long de l'histoire, de nombreuses nations ont men&#233; de longues guerres contre des conqu&#234;tes imp&#233;riales &#8211; pas n&#233;cessairement des conqu&#234;tes imp&#233;riales d'ailleurs : prenons l'exemple de la France r&#233;volutionnaire. Apr&#232;s 1789, la France a pu vaincre la coalition des plus grandes puissances europ&#233;ennes jusqu'en 1812, lorsque Napol&#233;on a &#233;t&#233; vaincu en Russie. Pendant deux d&#233;cennies, la France a vaincu toute l'Europe. Tel &#233;tait le pouvoir de la r&#233;volution. Apr&#232;s 1917, la Russie r&#233;volutionnaire a pu vaincre la coalition des puissances imp&#233;rialistes les plus fortes gr&#226;ce au pouvoir de la r&#233;volution et &#224; la capacit&#233; de construire une arm&#233;e rouge efficace, nombreuse et victorieuse. Lors de la guerre du Vietnam, les Vietnamiens ont vaincu la France et les &#201;tats-Unis sur une p&#233;riode de plusieurs d&#233;cennies. L'Afghanistan a vaincu l'URSS et les &#201;tats-Unis dans une guerre qui a dur&#233; de 1979 &#224; 2021. Th&#233;oriquement, on peut penser qu'une petite nation peut vaincre un ennemi beaucoup plus grand, mais cela n&#233;cessite une stature sociale et une politique diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces guerres ont donc &#233;t&#233; men&#233;es par des pays disposant d'une importante population paysanne capable de se mobiliser dans des guerres r&#233;volutionnaires ou de gu&#233;rilla de grande ampleur. Ainsi, au Vietnam, la d&#233;mographie s'est maintenue au fil des d&#233;cennies malgr&#233; les g&#233;nocides perp&#233;tr&#233;s par les &#201;tats-Unis au Vietnam, m&#234;me si l'&#233;quilibre des forces &#233;tait disproportionn&#233;. Mais c'&#233;tait l&#224; le pouvoir de la r&#233;volution. L'Ukraine post-sovi&#233;tique est un pays tr&#232;s diff&#233;rent. Sa structure d&#233;mographique est tr&#232;s diff&#233;rente, pas comme au Vietnam, pas comme en Afghanistan, pas m&#234;me comme en Ukraine il y a cent ans, qui &#233;tait un pays essentiellement paysan avec de multiples arm&#233;es r&#233;volutionnaires, l'Arm&#233;e rouge, l'arm&#233;e de Makhno, les divers seigneurs de guerre nationalistes qui b&#233;n&#233;ficiaient de la d&#233;mographie de la paysannerie. Aujourd'hui, l'Ukraine est une soci&#233;t&#233; urbaine modernis&#233;e avec une d&#233;mographie en d&#233;clin, elle ne pourra pas mener la guerre pendant des d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, il n'y a pas de changements r&#233;volutionnaires. Paradoxalement, les trois r&#233;volutions ukrainiennes de 1990, 2004 et 2014 n'ont pas cr&#233;&#233; un &#201;tat r&#233;volutionnaire fort capable de mettre en place un appareil efficace pour mobiliser l'arm&#233;e et l'&#233;conomie. L'id&#233;e qui sous-tend ces r&#233;volutions est que l'Ukraine est cens&#233;e s'int&#233;grer dans l'ordre mondial des &#201;tats-Unis comme une sorte de p&#233;riph&#233;rie. Ce type d'int&#233;gration ne profiterait qu'&#224; une &#233;troite classe moyenne, &#224; certains oligarques opportunistes et au capital transnational.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Ukraine discute toujours de l'augmentation des taxes, assez mod&#233;r&#233;e, apr&#232;s deux ans et demi de guerre, ce qui en dit long sur la confiance potentielle des Ukrainiens envers l'&#201;tat et sur leur d&#233;sir de d&#233;fendre leur &#201;tat. La question des classes sociales &#233;tait tr&#232;s importante, car les conscrits venaient principalement des classes inf&#233;rieures, des villages. Il s'agit principalement de pauvres gens qui n'ont pas pu soudoyer les officiers de recrutement pour qu'ils les laissent partir et de personnes qui n'ont pas trouv&#233; le moyen de fuir le pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Zaloujny, le chef des forces arm&#233;es ukrainiennes, et Kuleba, le ministre des Affaires &#233;trang&#232;res, ont &#233;t&#233; limog&#233;s cette ann&#233;e. Est-ce que vous pourriez revenir la question des luttes politiques au sein de la bourgeoisie ukrainienne ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Zaloujny est un adversaire politique potentiel de Zelensky. Il &#233;tait dangereux pour lui de voir un g&#233;n&#233;ral populaire se transformer en politicien. C'est l'une des id&#233;es qui a motiv&#233; l'envoi de Zaloujny en tant qu'ambassadeur au Royaume-Uni. Avec Kuleba, il y avait aussi un probl&#232;me de confiance. Nous pouvons analyser cela comme la construction d'un pouvoir vertical, une mani&#232;re informelle de consolider l'&#233;lite et de gouverner le pays en utilisant des institutions formelles, comme la Constitution d&#233;mocratique et le Parlement, mais aussi par le biais de m&#233;canismes informels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les pr&#233;sidents ukrainiens ont essay&#233; de construire ce pouvoir informel. Le pouvoir vertical de Zelensky a commenc&#233; &#224; se construire avant l'invasion, mais la guerre a offert plus d'opportunit&#233;s et son chef de cabinet, Andri Yermak, est consid&#233;r&#233; comme la deuxi&#232;me personne la plus puissante du pays avec un &#233;norme pouvoir informel et la capacit&#233; de construire une structure informelle efficace qui consolide le pouvoir autour du bureau pr&#233;sidentiel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dynamique de ces conflits qui &#233;clatent parfois dans la sph&#232;re publique reste pour l'essentiel hors de port&#233;e du public. Elle est principalement li&#233;e aux r&#233;sultats de la ligne de front et aux d&#233;veloppements militaires. En cas de mauvais d&#233;veloppement pour l'arm&#233;e ukrainienne, ces conflits s'intensifieraient et certains nationalistes radicaux, voire certains oligarques, pourraient relever la t&#234;te, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de choses d&#233;pendent de la position des &#201;tats-Unis et de l'UE et de la strat&#233;gie que Trump va choisir. &#192; moins que Zelensky ne soit en mesure de mettre fin &#224; cette guerre d'une mani&#232;re qui pourrait &#234;tre pr&#233;sent&#233;e au public ukrainien comme une victoire, avec l'obtention de l'adh&#233;sion &#224; l'UE ou &#224; l'OTAN ou de certains programmes de financements g&#233;n&#233;reux pour l'Ukraine par exemple, m&#234;me si elle perd du territoire. Avec une issue qui serait per&#231;ue comme une d&#233;faite, Zelensky n'aurait probablement pas beaucoup de perspectives apr&#232;s la guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel est le r&#244;le de l'extr&#234;me droite en Ukraine ? Ce sujet a &#233;t&#233; tr&#232;s discut&#233; dans les m&#233;dias occidentaux tout au long de la guerre. Certains m&#233;dias occidentaux lib&#233;raux tentent &#233;galement de pr&#233;senter l'extr&#234;me droite ukrainienne comme &#233;tant moins dangereuse que l'extr&#234;me droite occidentale parce qu'elle se bat du bon c&#244;t&#233; de l'histoire en pr&#233;sumant que la Russie est l'ennemi le plus important. Le r&#233;gime Zelensky a tent&#233; de s'adresser &#224; ces secteurs de l'extr&#234;me droite en organisant des c&#233;r&#233;monies officielles pour le bataillon Azov ou en c&#233;l&#233;brant l'anniversaire de Stepan Bandera, nationaliste et sympathisant nazi. Il est difficile de suivre depuis la France l'&#233;volution de cette dynamique au fur et &#224; mesure que la guerre progresse. L'extr&#234;me droite est-elle un petit segment mais puissant en raison de son implantation dans l'arm&#233;e, ou gagne-t-elle en popularit&#233; en dehors des secteurs traditionnels de l'extr&#234;me droite ? L'extr&#234;me droite joue-t-elle un r&#244;le important dans le paysage politique ukrainien ou est-elle exag&#233;r&#233;e par les m&#233;dias ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les Occidentaux discutent de l'extr&#234;me droite ukrainienne, je pense qu'ils se trompent de point de comparaison. Par exemple, en France, l'extr&#234;me droite, principalement le Rassemblement national, le parti de Le Pen, est bien moins extr&#234;me que les mouvements dont nous parlons en Ukraine. Le parti de Le Pen n'utilise probablement pas de symboles nazis et a une attitude plus sophistiqu&#233;e &#224; l'&#233;gard de la collaboration avec Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils essaient de se d&#233;sintoxiquer. Ce n'est pas le cas en Ukraine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous avez mentionn&#233; Stepan Bandera, qui est glorifi&#233; ouvertement, et plus encore la Waffen-SS, en particulier par les membres du bataillon Azov. Le degr&#233; d'extr&#233;misme de l'extr&#234;me droite ukrainienne est bien plus &#233;lev&#233; que celui de l'extr&#234;me droite occidentale. R&#233;cemment, une conf&#233;rence internationale, &#171; Nation Europa &#187;, s'est tenue &#224; Lviv, la plus grande ville de l'Ukraine occidentale, o&#249; ont &#233;t&#233; invit&#233;s des groupes tels que le Dritte Weg d'Allemagne, CasaPound d'Italie et d'autres groupes n&#233;o-nazis similaires de nombreux pays europ&#233;ens. En Ukraine, toutes les grandes organisations d'extr&#234;me droite y ont particip&#233;, y compris le parti Svoboda et des membres &#233;minents d'Azov/Corps national. Ces partis, organisations et unit&#233;s militaires ukrainiens sont g&#233;n&#233;ralement appel&#233;s &#171; extr&#234;me droite &#187;, mais ils entretiennent des relations internationales avec des groupes occidentaux bien plus extr&#234;mes et violents que les partis d'extr&#234;me droite dominants. D'ailleurs, la plupart des unit&#233;s militaires ukrainiennes qui ont particip&#233; &#224; cette conf&#233;rence ont des liens avec les services de renseignement militaire ukrainiens (HUR).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La capacit&#233; de violence politique approuv&#233;e id&#233;ologiquement par l'&#171; extr&#234;me droite &#187; ukrainienne est bien plus grande que celle des partis d'extr&#234;me droite dominants en Occident. Ils disposent de beaucoup plus d'armes et de mouvements paramilitaires construits autour d'unit&#233;s militaires capables de violence politique. Contrairement aux principaux partis d'extr&#234;me droite occidentaux qui cherchent &#224; obtenir un statut parlementaire, le pouvoir de l'extr&#234;me droite ukrainienne a toujours repos&#233; sur sa capacit&#233; de mobilisation dans la rue et sur la menace de la violence. Ils n'ont pas &#233;t&#233; capables de devenir des &#233;lus populaires, &#224; l'exception des &#233;lections de 2012, lorsque le parti d'extr&#234;me droite Svoboda a remport&#233; plus de 10 % des voix (bien qu'ils aient &#233;galement &#233;t&#233; capables d'obtenir une repr&#233;sentation beaucoup plus significative et d'avoir les factions les plus importantes dans de nombreux conseils locaux de l'Ukraine occidentale). Toutefois, la principale source de pouvoir provenait de leur capacit&#233; de mobilisation extraparlementaire, contrairement aux partis oligarchiques ou aux faibles lib&#233;raux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les nationalistes ukrainiens peuvent s'appuyer sur une tradition politique qui remonte &#224; l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), qui appartenait &#224; une famille de mouvements fascistes dans l'Europe de l'entre-deux-guerres. Les nationalistes ukrainiens post-sovi&#233;tiques se sont souvent inspir&#233;s litt&#233;ralement de l'OUN. Cette tradition s'est maintenue dans la diaspora ukrainienne, en particulier en Am&#233;rique du Nord. Le public canadien ne d&#233;couvre que maintenant le nombre de fascistes ukrainiens que son gouvernement a accueillis apr&#232;s la Seconde Guerre mondiale. Les autres segments politiques ukrainiens post-sovi&#233;tiques n'ont pas cet avantage de tradition politique pr&#233;serv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, les membres d'Azov sont devenus tr&#232;s l&#233;gitimes en tant que h&#233;ros de la guerre, ils b&#233;n&#233;ficient d'une attention extraordinaire de la part des m&#233;dias, ils se pr&#233;sentent comme une unit&#233; d'&#233;lite, une affirmation qui est confirm&#233;e par les m&#233;dias. De nombreux orateurs d'Azov sont devenus des c&#233;l&#233;brit&#233;s. Ils ont &#233;galement b&#233;n&#233;fici&#233; d'un certain blanchiment dans les m&#233;dias occidentaux qui, avant 2022, les qualifiaient de n&#233;o-nazis. Aujourd'hui, ils oublient facilement cette partie de l'histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, nous devons r&#233;fl&#233;chir non seulement &#224; l'extr&#234;me droite elle-m&#234;me, mais aussi &#224; la complicit&#233; des &#233;lites ukrainiennes et occidentales dans le blanchiment de l'extr&#234;me droite ukrainienne et de l'ethnonationalisme. Non seulement en Ukraine, mais aussi en Occident, discuter de ce sujet aujourd'hui peut imm&#233;diatement conduire &#224; l'ostracisation. Par exemple, Marta Havryshko, une historienne ukrainienne qui s'est install&#233;e aux &#201;tats-Unis, continue d'&#233;crire des articles critiques sur les nationalistes ukrainiens, les politiques ethno-nationalistes ukrainiennes, l'extr&#234;me droite ukrainienne, et elle re&#231;oit des milliers de menaces, des menaces de mort, des menaces de viol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Azov est pour vous la principale force de l'extr&#234;me droite ukrainienne ? Elle a &#233;t&#233; fortement affaiblie par la bataille de Marioupol et de Bakhmout. Pensez-vous qu'elle jouera encore un r&#244;le important &#224; l'avenir, dans la recomposition de l'extr&#234;me droite ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au contraire, ils se sont d&#233;velopp&#233;s, formant d&#233;sormais deux brigades &#8211; la 3&#7497; brigade d'assaut et la brigade Azov de la Garde nationale &#8211; en plus d'une unit&#233; sp&#233;ciale, le Kraken, subordonn&#233;e &#224; la HUR. Leur attrait politique et leur publicit&#233; dans les m&#233;dias se sont consid&#233;rablement accrus. Leur l&#233;gitimit&#233; s'est &#233;galement accrue, de sorte qu'ils ne sont pas affaiblis, mais renforc&#233;s. Contrairement au mythe populaire, ils ne se sont pas d&#233;politis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Craignez-vous qu'apr&#232;s la guerre, l'extr&#234;me droite, et en particulier celle qui a combattu au front, soit la seule &#224; avoir un projet id&#233;ologique suffisamment coh&#233;rent pour l'Ukraine d'apr&#232;s-guerre, compte tenu de l'absence d'id&#233;ologie du projet n&#233;olib&#233;ral pour l'Ukraine et de la faiblesse de la gauche ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela d&#233;pend totalement de l'issue de la guerre, et l'&#233;ventail des r&#233;sultats est encore tr&#232;s large. Une guerre nucl&#233;aire est une issue possible, m&#234;me si l'on esp&#232;re qu'elle n'est pas la plus probable. Dans ce cas, tout ce dont nous discutons aujourd'hui n'aura plus d'importance. Un cessez-le-feu durable est &#233;galement possible, mais peu probable. La radicalisation de l'extr&#234;me droite ukrainienne d&#233;pendra de la stabilit&#233; du gouvernement de Zelensky et de la stabilit&#233; de l'&#233;conomie ukrainienne. En cas de d&#233;sint&#233;gration des institutions de l'&#201;tat et d'&#233;conomie d&#233;faillante, les nationalistes auront de bonnes chances d'asseoir leur pouvoir, car ils constituent une force politique tr&#232;s l&#233;gitime, tr&#232;s connue et militaris&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle est la situation du mouvement ouvrier ? Il y a eu quelques gr&#232;ves mineures en Ukraine depuis le d&#233;but de la guerre, en particulier dans le secteur de la sant&#233;. Mais il est difficile de savoir quelle est la situation r&#233;elle de la classe ouvri&#232;re en Ukraine. Quelle est la situation et la capacit&#233; de la classe ouvri&#232;re &#224; s'organiser et peut-&#234;tre &#224; jouer un r&#244;le ou au moins &#224; contrebalancer la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite dans le pays ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe ouvri&#232;re ne peut jouer aucun r&#244;le dans la situation actuelle. Le mouvement ouvrier en Ukraine &#233;tait faible bien avant la guerre. La derni&#232;re gr&#232;ve politique vraiment massive a eu lieu en 1993 au sein des mineurs du Donbass. Ils r&#233;clamaient l'autonomie du Donbass et des relations plus &#233;troites avec la Russie, ironiquement. Mais m&#234;me cette gr&#232;ve &#233;tait li&#233;e aux int&#233;r&#234;ts des &#171; directeurs rouges &#187; des entreprises sovi&#233;tiques qui avaient beaucoup de pouvoir dans les ann&#233;es post-sovi&#233;tiques imm&#233;diates. Ils ont utilis&#233; la gr&#232;ve pour obtenir certaines concessions de la part du gouvernement. Finalement, la gr&#232;ve a conduit &#224; des &#233;lections anticip&#233;es et &#224; un changement de gouvernement. Mais depuis lors, il n'y a pas eu de gr&#232;ve &#224; grande &#233;chelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant trois d&#233;cennies, nous n'avons vu que des gr&#232;ves &#224; petite &#233;chelle, g&#233;n&#233;ralement limit&#233;es &#224; des entreprises sp&#233;cifiques, au mieux &#224; certains segments de l'&#233;conomie, et tr&#232;s rarement politis&#233;es. D'ailleurs, c'est pr&#233;cis&#233;ment l'incapacit&#233; &#224; lancer une gr&#232;ve politique lors de la r&#233;volution EuroMaidan de 2014 qui a conduit &#224; l'escalade violente, faute de pouvoir peser sur un gouvernement qui ne voulait faire aucune concession aux manifestants. Cela a donn&#233; l'occasion aux nationalistes radicaux de promouvoir la strat&#233;gie violente des manifestations. Et donc oui, apr&#232;s cette invasion &#224; grande &#233;chelle, les gr&#232;ves sont interdites. Les gr&#232;ves qui ont eu lieu sont probablement des gr&#232;ves informelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui se passera apr&#232;s la guerre d&#233;pend encore beaucoup de la fa&#231;on dont elle se terminera. Mais d'apr&#232;s ce que nous savons, l'autonomisation du mouvement ouvrier n&#233;cessiterait une certaine croissance &#233;conomique afin que les travailleurs ne soient pas licenci&#233;s. Cela n&#233;cessite une reconstruction r&#233;ussie de l'&#233;conomie ukrainienne. Dans certains sc&#233;narios tr&#232;s optimistes &#8211; mais pas n&#233;cessairement probables &#8211; les soldats ukrainiens qui reviendraient dans l'&#233;conomie ukrainienne pourraient exiger davantage du gouvernement, ce qui s'est effectivement produit apr&#232;s certaines guerres, en particulier apr&#232;s la Premi&#232;re Guerre mondiale. Mais cela reste aujourd'hui de l'ordre de la sp&#233;culation. Des sc&#233;narios beaucoup plus sombres semblent d&#233;sormais plus probables&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pour ce qui est de la situation et les positions de la gauche ukrainienne ; au d&#233;but de la guerre, beaucoup d'articles et de textes pr&#233;sentaient le point de vue de militants de gauche ukrainiens et expliquaient &#224; quel point la gauche occidentale fait preuve d'aveuglement en ne soutenant pas davantage les livraisons d'armes de l'OTAN. Dans vos articles, vous essayez d'avoir un point de vue plus nuanc&#233; sur la guerre. Comment les positions de la gauche ukrainienne, et m&#234;me de la gauche organis&#233;e, mais aussi des intellectuels, ont-elles &#233;volu&#233; apr&#232;s deux ans d'invasion ? La gauche adopte-t-elle une position plus critique &#224; l'&#233;gard du gouvernement ukrainien et du r&#244;le jou&#233; par l'OTAN dans le conflit ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche ukrainienne a toujours &#233;t&#233; tr&#232;s diverse. Ironiquement, le plus grand parti de gauche en Ukraine, le Parti communiste ukrainien, a soutenu l'invasion russe. Le parti communiste d'Ukraine &#233;tait un parti tr&#232;s important jusqu'&#224; la r&#233;volution EuroMaidan. Il &#233;tait le parti le plus populaire du pays dans les ann&#233;es 1990. Le candidat du parti communiste a obtenu 37 % des voix lors des &#233;lections pr&#233;sidentielles de 1999. M&#234;me &#224; la veille de la r&#233;volution EuroMaidan, le parti communiste a obtenu 13 % des voix. M&#234;me si son soutien a diminu&#233;, il disposait d'une repr&#233;sentation significative au Parlement et soutenait efficacement le gouvernement de Viktor Ianoukovytch. Apr&#232;s EuroMaidan, il a&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;perdu son bastion &#233;lectoral dans le Donbass et en Crim&#233;e. Ils ont &#233;galement &#233;t&#233; victimes de r&#233;pression en raison des politiques de d&#233;communisation, le parti a &#233;t&#233; suspendu et, en 2022, il a &#233;t&#233; d&#233;finitivement interdit, tout comme une s&#233;rie d'autres partis dits pro-russes. Petro Symonenko, le leader du parti, qui n'a pas chang&#233; depuis 1993, depuis la cr&#233;ation du parti, s'est enfui en Bi&#233;lorussie en mars 2022. Depuis la Bi&#233;lorussie, il a soutenu l'invasion russe comme une op&#233;ration antifasciste contre le &#171; r&#233;gime de Kiev &#187;. Les organisations communistes des zones occup&#233;es ont fusionn&#233; avec le Parti communiste de la F&#233;d&#233;ration de Russie et ont particip&#233; aux &#233;lections locales organis&#233;es par la Russie en 2023, entrant m&#234;me dans certains conseils locaux. La m&#234;me fusion s'est produite avec les syndicats officiels ukrainiens dans les zones occup&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; donc la part du lion de ce que l'on a appel&#233; la gauche en Ukraine. Dans le m&#234;me temps, il existait des groupes de gauche beaucoup plus petits et plus jeunes. Ils ont toujours critiqu&#233; les communistes et se sont mieux int&#233;gr&#233;s aux socialistes d&#233;mocratiques et &#224; la gauche lib&#233;rale en Occident. Ils avaient &#233;galement une base sociale tr&#232;s diff&#233;rente de celle des communistes &#8211; plus proche de la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187; pro-occidentale ONGis&#233;e de la classe moyenne en Ukraine. Apr&#232;s le d&#233;but de l'invasion, ils ont pu communiquer leur position de mani&#232;re beaucoup plus efficace &#224; l'Occident gr&#226;ce &#224; une sorte de politique identitaire : &#171; Nous sommes la gauche ukrainienne. La gauche occidentale, stupide et arrogante, ne comprend rien &#224; ce qui se passe dans le pays &#187;. Bien entendu, cette position a &#233;t&#233; tr&#232;s probl&#233;matique, c'est le moins que l'on puisse dire, d&#232;s le d&#233;but. &#192; titre de comparaison, le Parti communiste comptait 100 000 membres d&#233;tenteurs d'une carte en 2014. Le jeune milieu de gauche ne comptait pas plus de 1 000 militants et sympathisants dans l'ensemble du pays, m&#234;me dans les meilleures ann&#233;es de son d&#233;veloppement, et leur nombre a diminu&#233; depuis lors, apr&#232;s l'Euroma&#239;dan. Parmi la gauche, la plupart ont soutenu l'Ukraine, beaucoup se sont port&#233;s volontaires pour l'arm&#233;e, mais ils n'ont pas &#233;t&#233; capables de cr&#233;er une unit&#233; militaire de gauche comparable aux unit&#233;s d'extr&#234;me droite, m&#234;me &#224; une &#233;chelle beaucoup plus r&#233;duite. Beaucoup ont &#233;galement particip&#233; aux initiatives humanitaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, certains d'entre eux ont tendance &#224; revoir leurs positions sur la guerre, en particulier en r&#233;ponse &#224; la conscription brutale. Il est vraiment difficile d'affirmer que la guerre est toujours une sorte de &#171; guerre populaire &#187; si la majorit&#233; des Ukrainiens ne veulent pas se battre. La mesure dans laquelle ils sont pr&#234;ts &#224; exprimer cette position d&#233;pend &#233;galement de leur crainte de la r&#233;pression. Il est difficile de dire cela dans la sph&#232;re publique ukrainienne, ce type de critique existe surtout dans les conversations priv&#233;es, les comptes Facebook &#171; r&#233;serv&#233;s aux amis &#187; et ainsi de suite, et n'est articul&#233; que tr&#232;s prudemment dans les publications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi des critiques sur l'ethno-nationalisme qui vient de ce milieu parce qu'il est devenu trop difficile d'ignorer comment l'Ukraine a chang&#233; en deux ans avec l'extension de la discrimination des russophones et des politiques d'assimilation ethnique. Par exemple, le russe n'est plus enseign&#233; dans les &#233;coles ukrainiennes, m&#234;me en tant qu'option, m&#234;me dans des villes massivement russophones comme Odessa o&#249; probablement 80 &#224; 90 % des enfants ukrainiens parlent russe avec leurs parents. Un projet de loi r&#233;cemment pr&#233;sent&#233; pourrait interdire de parler russe dans les &#233;coles, non seulement en classe avec les enseignants, mais aussi pendant les pauses, dans les conversations priv&#233;es des &#233;l&#232;ves entre eux. Le projet de loi a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; approuv&#233; par le ministre de l'&#201;ducation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me segment de la gauche ukrainienne est marxiste-l&#233;niniste, et fait partie de ce que j'appelle le &#171; renouveau n&#233;o-sovi&#233;tique &#187; qui se produit dans de nombreux pays post-sovi&#233;tiques. Ils sont g&#233;n&#233;ralement organis&#233;s en krushki &#8211; ce qui signifie litt&#233;ralement &#171; cercles &#187;, mais qui sont des organisations proto-politiques, quelque chose de plus que de simples groupes de lecture marxistes-l&#233;ninistes. Ils sont beaucoup plus populaires en Russie, o&#249; ils sont capables de cr&#233;er des cha&#238;nes YouTube comptant des centaines de milliers d'abonn&#233;s. En Russie, au Belarus et en Asie centrale, les krushki peuvent impliquer des milliers de jeunes qui n'ont pas v&#233;cu un seul jour dans l'URSS, mais qui critiquent la r&#233;alit&#233; sociale et politique de leur pays et qui trouvent dans le l&#233;ninisme marxiste orthodoxe des instruments pour faire face &#224; cette r&#233;alit&#233;. Ils existent et se sont m&#234;me d&#233;velopp&#233;s en Ukraine &#233;galement, malgr&#233; la d&#233;communisation et la mont&#233;e du nationalisme anti-russe et des attitudes anticommunistes. Presque d&#232;s le d&#233;part, ces groupes se sont oppos&#233;s aux deux gouvernements et ont adopt&#233; une position d&#233;faitiste r&#233;volutionnaire. Dans cette situation, on peut se demander si une r&#233;volution sociale est m&#234;me possible, comme ce fut le cas il y a cent ans, &#233;galement en Ukraine, dans l'Empire russe qui s'effondrait. N&#233;anmoins, d&#232;s le d&#233;but, ces groupes ont critiqu&#233; la conscription forc&#233;e, ont appel&#233; &#224; l'internationalisme et n'ont pas essay&#233; de l&#233;gitimer les actions de l'&#201;tat ukrainien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Les interviews publi&#233;es sur le journal de R&#233;volution Permanente ne refl&#232;tent pas n&#233;cessairement les positions de notre organisation.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
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		<title>La guerre en Ukraine et le conflit de classe dans l'espace post-sovi&#233;tique</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-guerre-en-Ukraine-et-le-conflit-de-classe-dans-l-espace-post-sovietique</link>
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		<dc:date>2022-11-01T06:41:09Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Volodymyr Ishchenko</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>Ukraine</dc:subject>
		<dc:subject>La guerre en Ukraine - Les enjeux</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2022-11-01</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Dans cet article, le chercheur ukrainien Volodymyr Ishchenko analyse l'invasion de l'Ukraine et, plus largement, les conflits qui secouent l'espace post-sovi&#233;tique dans une perspective de classe. Il propose le concept de &#171; capitalisme politique &#187; pour caract&#233;riser la configuration socio-&#233;conomique de la Russie actuelle mais aussi celle de l'ensemble des Etats issus de la d&#233;sint&#233;gration de l'URSS. &lt;br class='autobr' /&gt; 25 octobre 2022 | tir&#233; du site contretemps.eu &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette perspective, ce sont les int&#233;r&#234;ts (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2022-11-01-+" rel="tag"&gt;Edition du 2022-11-01&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH86/arton54688-1e8da.png?1781447048' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='86' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans cet article, le chercheur ukrainien Volodymyr Ishchenko analyse l'invasion de l'Ukraine et, plus largement, les conflits qui secouent l'espace post-sovi&#233;tique dans une perspective de classe. Il propose le concept de &#171; capitalisme politique &#187; pour caract&#233;riser la configuration socio-&#233;conomique de la Russie actuelle mais aussi celle de l'ensemble des Etats issus de la d&#233;sint&#233;gration de l'URSS.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;25 octobre 2022 | tir&#233; du site &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/la-guerre-en-ukraine-et-le-conflit-de-classe-dans-lespace-post-sovietique/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;contretemps.eu&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette perspective, ce sont les int&#233;r&#234;ts et conflits de classe propres &#224; ce type de capitalisme qui rendent compte &#224; la fois de la d&#233;cision du d&#233;clenchement de la guerre en Ukraine, du projet d'int&#233;gration occidentale poursuivi par le r&#233;gime ukrainien et certains Etats post-sovi&#233;tiques avec l'appui de fractions capitalistes et des classes moyennes &#233;duqu&#233;es, qui s'affirment comme un acteur cl&#233; de la sc&#232;ne politique de cette aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette configuration reste pourtant hautement instable, aucun bloc n'&#233;tant en mesure de r&#233;soudre la crise d'h&#233;g&#233;monie prolong&#233;e qui marque ces r&#233;gimes. La guerre en Ukraine exacerbe ces contradictions, tant &#224; l'int&#233;rieur de la Russie qu'&#224; l'ext&#233;rieur, ouvrant peut-&#234;tre un espace pour l'intervention des classes subalternes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis que les forces russes ont envahi l'Ukraine au d&#233;but de l'ann&#233;e, les analystes situ&#233;s sur l'ensemble du spectre politique se sont efforc&#233;s d'identifier exactement qui, ou ce qui nous a conduit &#224; cette issue. Des expressions comme &#171; la Russie &#187;, &#171; l'Ukraine &#187;, &#171; l'Occident &#187; ou &#171; le Sud &#187; ont &#233;t&#233; utilis&#233;es comme si elles d&#233;signaient des acteurs politiques unifi&#233;s. M&#234;me &#224; gauche, les d&#233;clarations de Vladimir Poutine, Volodymyr Zelensky, Joe Biden et d'autres chefs d'Etat sur les &#171; pr&#233;occupations s&#233;curitaires &#187;, l'&#171; autod&#233;termination &#187;, le &#171; choix civilisationnel &#187;, la &#171; souverainet&#233; &#187;, l' &#171; imp&#233;rialisme &#187; ou l'&#171; anti-imp&#233;rialisme &#187; sont souvent prises pour argent comptant, comme si elles repr&#233;sentaient des int&#233;r&#234;ts nationaux coh&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat sur les int&#233;r&#234;ts de la Russie &#8211; ou, plus pr&#233;cis&#233;ment, de la clique dirigeante russe &#8211; dans le lancement de la guerre tend &#224; se polariser autour de positions extr&#234;mes discutables. Beaucoup prennent les propos de Poutine au pied de la lettre, sans m&#234;me se demander si son obsession pour l'expansion de l'OTAN ou son insistance &#224; consid&#233;rer que les Ukrainiens et les Russes constituent &#171; un seul peuple &#187; repr&#233;sentent des &#171; int&#233;r&#234;ts nationaux &#187; russes ou s'ils sont partag&#233;s par la soci&#233;t&#233; russe dans son ensemble. De l'autre c&#244;t&#233;, beaucoup consid&#232;rent ses remarques comme des mensonges &#233;hont&#233;s et une communication &#224; vis&#233;e strat&#233;gique sans rapport avec ses objectifs &#171; r&#233;els &#187; en Ukraine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; leur mani&#232;re, ces deux positions servent &#224; mystifier les motivations du Kremlin plut&#244;t qu'&#224; les clarifier. Les discussions actuelles sur l'id&#233;ologie russe ressemblent souvent &#224; un retour &#224; l'&#233;poque de L'id&#233;ologie allemande, r&#233;dig&#233;e par les jeunes Karl Marx et Friedrich Engels il y a quelque 175 ans. Pour certains, l'id&#233;ologie dominante de la soci&#233;t&#233; russe est une repr&#233;sentation fid&#232;le de l'ordre social et politique. D'autres pensent que le simple fait de proclamer que l'empereur est nu suffira &#224; percer la bulle de l'id&#233;ologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malheureusement, le monde r&#233;el est plus compliqu&#233;. La cl&#233; pour comprendre &#171; ce que veut vraiment Poutine &#187; n'est pas de s&#233;lectionner des phrases obscures dans ses discours et articles qui correspondent aux pr&#233;jug&#233;s des observateurs, mais plut&#244;t de mener une analyse syst&#233;matique des int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels, de l'organisation politique et de la l&#233;gitimation id&#233;ologique de la classe sociale qu'il repr&#233;sente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce qui suit, j'essaie d'identifier certains &#233;l&#233;ments de base d'une telle analyse pour le contexte russe. Cela ne signifie pas qu'une analyse similaire des int&#233;r&#234;ts des classes dirigeantes occidentales ou ukrainiennes dans ce conflit soit sans int&#233;r&#234;t ou inappropri&#233;e, mais je me concentre sur la Russie en partie pour des raisons pratiques, en partie parce que c'est la question la plus controvers&#233;e du moment, et en partie parce que la classe dirigeante russe porte la responsabilit&#233; premi&#232;re de la guerre. En comprenant leurs int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels, nous pouvons aller au-del&#224; des explications peu convaincantes qui prennent pour argent comptant les affirmations des dirigeants et nous diriger vers une image plus coh&#233;rente de la mani&#232;re dont la guerre s'enracine dans le vide &#233;conomique et politique cr&#233;&#233; par l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique en 1991.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle validit&#233; pour le concept d'imp&#233;rialisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la guerre actuelle, la plupart des marxistes se sont r&#233;f&#233;r&#233;s au concept d'imp&#233;rialisme pour th&#233;oriser les int&#233;r&#234;ts du Kremlin. Bien s&#251;r, il est important d'analyser chaque ensemble de probl&#232;mes avec l'ensemble des outils disponibles. Mais il est tout aussi important de les utiliser correctement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me ici est que le concept d'imp&#233;rialisme n'a pratiquement pas fait l'objet de d&#233;veloppement suppl&#233;mentaire quand il s'agit de l'appliquer &#224; la condition post-sovi&#233;tique. Ni L&#233;nine ni aucun autre th&#233;oricien du marxisme classique n'aurait pu imaginer la situation fondamentalement nouvelle qui a &#233;merg&#233; avec l'effondrement du socialisme sovi&#233;tique. Leur g&#233;n&#233;ration a analys&#233; l'imp&#233;rialisme de l'&#233;poque de l'expansion capitaliste et de la modernisation. La situation post-sovi&#233;tique, en revanche, est une crise permanente de contraction, de &#171; d&#233;modernisation &#187; et de &#171; p&#233;riph&#233;risation &#187; du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne signifie pas que l'analyse de l'imp&#233;rialisme russe d'aujourd'hui est inutile en tant que telle, mais nous devons faire beaucoup de travail conceptuel pour la rendre fructueuse. Un d&#233;bat sur la question de savoir si la Russie contemporaine constitue un pays imp&#233;rialiste en se r&#233;f&#233;rant &#224; certaines d&#233;finitions de manuels du vingti&#232;me si&#232;cle n'a qu'une valeur scolaire. D'un concept explicatif, l'&#171; imp&#233;rialisme &#187; se transforme en une &#233;tiquette descriptive anhistorique et tautologique : &#171; La Russie est imp&#233;rialiste parce qu'elle a attaqu&#233; un voisin plus faible &#187; ; &#171; La Russie a attaqu&#233; un voisin plus faible parce qu'elle est imp&#233;rialiste &#187;, et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N'arrivant &#224; trouver ni un capital financier russe expansionniste&#8211; compte tenu de l'impact des sanctions sur l'&#233;conomie russe tr&#232;s mondialis&#233;e et des actifs occidentaux des &#171; oligarques &#187; russes ; ni un objectif de conqu&#234;te de nouveaux march&#233;s en Ukraine, laquelle n'a r&#233;ussi &#224; attirer pratiquement aucun investissement direct &#233;tranger, ou IDE, &#224; l'exception de l'argent offshore de ses propres oligarques ; ni une volont&#233; de contr&#244;le des ressources strat&#233;giques &#8211; quels que soient les gisements de minerais sur le sol ukrainien, la Russie aurait besoin soit d'une industrie en expansion pour les absorber, ou, au moins, de la possibilit&#233; de les vendre &#224; des &#233;conomies plus avanc&#233;es, ce qui, oh surprise !, est s&#233;v&#232;rement limit&#233;e en raison des sanctions occidentales ; ou toute autre motivation typiquement imp&#233;rialiste &#224; l'origine de l'invasion russe, certains analystes affirment que la guerre pourrait renvoyer &#224; la rationalit&#233; autonome d'un imp&#233;rialisme &#171; politique &#187; ou &#171; culturel &#187;. Il s'agit en d&#233;finitive d'une explication &#233;clectique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre t&#226;che consiste pr&#233;cis&#233;ment &#224; expliquer comment les rationalit&#233;s politiques et id&#233;ologiques de l'invasion refl&#232;tent les int&#233;r&#234;ts de la classe dirigeante. A d&#233;fait de cela, nous aboutissons in&#233;vitablement &#224; des th&#233;ories grossi&#232;res du pouvoir pour le pouvoir ou du fanatisme id&#233;ologique. En outre, cela signifierait que la classe dirigeante russe a &#233;t&#233; prise en otage par un maniaque assoiff&#233; de pouvoir et un chauvin national obs&#233;d&#233; par une &#171; mission historique &#187; consistant &#224; restaurer la grandeur de la Russie, ou qu'elle souffre d'une forme extr&#234;me de fausse conscience &#8211; partageant les id&#233;es de Poutine sur la menace de l'OTAN et son d&#233;ni de la souverainet&#233; &#233;tatique ukrainienne, ce qui m&#232;nes &#224; des politiques objectivement contraires aux int&#233;r&#234;ts de cette classe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que c'est une erreur. Poutine n'est ni un maniaque assoiff&#233; de pouvoir, ni un z&#233;lateur id&#233;ologique (ce type de dirigeant politique a &#233;t&#233; marginal dans tout l'espace post-sovi&#233;tique), ni un fou. En lan&#231;ant la guerre en Ukraine, il prot&#232;ge les int&#233;r&#234;ts collectifs rationnels de la classe dirigeante russe. Il n'est pas rare que les int&#233;r&#234;ts collectifs de la classe ne recoupent que partiellement les int&#233;r&#234;ts des repr&#233;sentants individuels de cette classe, voire les contredisent. Mais quel type de classe domine r&#233;ellement la Russie &#8211; et quels sont ses int&#233;r&#234;ts collectifs ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le &#171; capitalisme politique &#187; en Russie et au-del&#224;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la question de savoir quelle est la nature de la classe dominante en Russie, la plupart des gens de gauche r&#233;pondraient presque instinctivement : les capitalistes. Le citoyen ordinaire de l'espace post-sovi&#233;tique les appellerait probablement &#171; voleurs &#187;, &#171; escrocs &#187; ou &#171; mafieux &#187;. Une r&#233;ponse un peu plus intellectuelle serait &#171; oligarques &#187;. Il est facile de rejeter ces r&#233;ponses comme relevant de la fausse conscience de celles et ceux qui ne comprennent pas leurs dirigeants en termes marxistes &#171; appropri&#233;s &#187;. Cependant, une analyse plus productive consisterait &#224; se demander pourquoi les citoyens post-sovi&#233;tiques mettent l'accent sur la pr&#233;dation et l'interd&#233;pendance &#233;troite entre les entreprises priv&#233;es et l'&#201;tat qu'implique le terme &#171; oligarque &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme pour la discussion sur l'imp&#233;rialisme moderne, nous devons prendre au s&#233;rieux la sp&#233;cificit&#233; de la condition post-sovi&#233;tique. Historiquement, l'&#171; accumulation primitive &#187; s'est produite dans le processus de d&#233;sint&#233;gration centrifuge de l'&#201;tat et de l'&#233;conomie sovi&#233;tiques. Le politologue Steven Solnick a appel&#233; ce processus &#171; le pillage de l'&#201;tat &#187;. Les membres de la nouvelle classe dirigeante ont soit privatis&#233; les biens de l'&#201;tat (souvent pour quelques centimes d'euros), soit b&#233;n&#233;fici&#233; de nombreuses occasions de d&#233;tourner les b&#233;n&#233;fices d'entit&#233;s officiellement publiques vers des mains priv&#233;es. Ils ont exploit&#233; les relations informelles avec les fonctionnaires de l'&#201;tat et les failles juridiques souvent intentionnelles pour pratiquer l'&#233;vasion fiscale et la fuite des capitaux &#224; grande &#233;chelle, tout en proc&#233;dant &#224; des rachats hostiles d'entreprises dans le but de r&#233;aliser des profits rapides &#224; court terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;conomiste marxiste russe Ruslan Dzarasov a saisi ces pratiques avec le concept de &#171; rente d'initi&#233; &#187;, soulignant la nature renti&#232;re des revenus extraits gr&#226;ce au contr&#244;le des flux financiers des entreprises, qui d&#233;pendent des relations avec les d&#233;tenteurs du pouvoir. On retrouve bien s&#251;r ces pratiques dans d'autres parties du monde, mais leur r&#244;le dans la formation et la reproduction de la classe dirigeante russe est beaucoup plus important en raison de la nature de la transformation post-sovi&#233;tique, qui a commenc&#233; par l'effondrement centrifuge du socialisme d'&#201;tat et la reconstruction politico-&#233;conomique qui a suivie sur une base de patronage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres penseurs &#233;minents, comme le sociologue hongrois Iv&#225;n Szel&#233;nyi, d&#233;crivent un ph&#233;nom&#232;ne similaire comme un &#171; capitalisme politique &#187;. Suivant les analyses de Max Weber, le &#171; capitalisme politique &#187; se caract&#233;rise par l'exploitation de la fonction politique pour accumuler des richesses priv&#233;es. J'appelle, pour ma part, &#171; capitalistes politiques &#187; la fraction de la classe capitaliste dont le principal avantage concurrentiel provient d'avantages s&#233;lectifs fournis par l'&#201;tat, contrairement aux capitalistes dont l'avantage est ancr&#233; dans les innovations technologiques ou dans l'exploitation d'une main-d'&#339;uvre particuli&#232;rement bon march&#233;. Les &#171; capitalistes politiques &#187; ne sont pas propres aux seuls pays post-sovi&#233;tiques, mais ils prosp&#232;rent pr&#233;cis&#233;ment dans les r&#233;gions o&#249; l'&#201;tat a historiquement jou&#233; le r&#244;le dominant dans l'&#233;conomie et ont accumul&#233; un immense capital, d&#233;sormais ouvert &#224; l'exploitation priv&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pr&#233;sence du &#171; capitalisme politique &#187; est cruciale pour comprendre pourquoi, lorsque le Kremlin parle de &#171; souverainet&#233; &#187; ou de &#171; sph&#232;res d'influence &#187;, ce n'est en aucun cas le produit d'une obsession irrationnelle pour des concepts d&#233;pass&#233;s. En m&#234;me temps, cette rh&#233;torique ne repr&#233;sente pas n&#233;cessairement une articulation de l'int&#233;r&#234;t national de la Russie, mais plut&#244;t un reflet direct des int&#233;r&#234;ts de classe des capitalistes politiques russes. Si les avantages s&#233;lectifs fournis par l'&#201;tat sont fondamentaux pour l'accumulation de leur richesse, ces capitalistes n'ont d'autre choix que de cl&#244;turer le territoire o&#249; ils exercent un contr&#244;le monopolistique &#8211; un contr&#244;le qui ne doit &#234;tre partag&#233; avec aucune autre fraction de la classe capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet int&#233;r&#234;t pour le &#171; marquage du territoire &#187; n'est pas partag&#233; par les diff&#233;rents types de capitalistes, ou du moins n'est pas aussi important pour eux. Une controverse de longue date dans la th&#233;orie marxiste s'est centr&#233;e sur la question de savoir, pour paraphraser G&#246;ran Therborn, &#171; ce que fait r&#233;ellement la classe dominante lorsqu'elle domine/dirige [when it rules] &#187;. L'&#233;nigme &#224; r&#233;soudre &#233;tait que la bourgeoisie des &#201;tats capitalistes [classiques] ne dirige g&#233;n&#233;ralement pas directement l'&#201;tat. La bureaucratie d'&#201;tat jouit g&#233;n&#233;ralement d'une autonomie substantielle par rapport &#224; la classe capitaliste, mais elle la sert en &#233;tablissant et en appliquant des r&#232;gles qui b&#233;n&#233;ficient &#224; l'accumulation capitaliste. Les &#171; capitalistes politiques &#187;, en revanche, n'exigent pas de telles r&#232;gles g&#233;n&#233;rales mais un contr&#244;le beaucoup plus &#233;troit des d&#233;cideurs politiques. Ou alors, ils occupent eux-m&#234;mes les postes politiques et les exploitent pour leur enrichissement personnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, de nombreuses ic&#244;nes du capitalisme entrepreneurial classique ont b&#233;n&#233;fici&#233; de subventions publiques, de r&#233;gimes fiscaux pr&#233;f&#233;rentiels ou de diverses mesures protectionnistes. Pourtant, contrairement aux &#171; capitalistes politiques &#187;, leur survie et leur expansion sur le march&#233; ne d&#233;pendaient que rarement du groupe occupant des positions institutionnelles particuli&#232;res, des partis au pouvoir ou des r&#233;gimes politiques sp&#233;cifiques. Le capital transnational pouvait et voulait survivre sans les &#201;tats-nations dans lesquels se trouvaient leurs si&#232;ges sociaux &#8211; rappelez-vous le projet de villes entrepreneuriales flottantes en haute mer, ind&#233;pendantes de tout &#201;tat-nation, encourag&#233; par des magnats de la Silicon Valley comme Peter Thiel. Les capitalistes politiques ne peuvent pas survivre dans la comp&#233;tition mondiale sans au moins un territoire o&#249; ils peuvent r&#233;colter des rentes d'initi&#233;s sans interf&#233;rence ext&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le conflit de classe dans la p&#233;riph&#233;rie post-sovi&#233;tique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de savoir si le &#171; capitalisme politique &#187; sera durable &#224; long terme reste ouverte. Apr&#232;s tout, l'&#201;tat doit prendre des ressources quelque part pour les redistribuer aux &#171; capitalistes politiques &#187;. Comme le note Branko Milanovic, la corruption est un probl&#232;me end&#233;mique du &#171; capitalisme politique &#187;, m&#234;me lorsqu'il est dirig&#233; par une bureaucratie efficace, technocratique et autonome. Contrairement aux cas les plus r&#233;ussis de ce type de capitalisme, comme la Chine, les institutions du parti communiste sovi&#233;tique se sont d&#233;sint&#233;gr&#233;es et ont &#233;t&#233; remplac&#233;es par des r&#233;gimes bas&#233;s sur des r&#233;seaux de patronage personnel utilisant la fa&#231;ade formelle de la d&#233;mocratie lib&#233;rale au service de leurs int&#233;r&#234;ts. Cela va souvent &#224; l'encontre des impulsions visant &#224; moderniser et &#224; professionnaliser l'&#233;conomie. Pour dire les choses cr&#251;ment, on ne peut pas voler &#233;ternellement &#224; la m&#234;me source. Il faut se transformer en un mod&#232;le capitaliste diff&#233;rent afin de maintenir le taux de profit, soit par le biais d'investissements en capital ou d'une intensification de l'exploitation du travail, soit par le biais de l'expansion territoriale, afin d'obtenir davantage de sources d'extraction de la rente d'initi&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tant le r&#233;investissement que l'exploitation du travail se heurtent &#224; des obstacles structurels dans le &#171; capitalisme politique &#187; post-sovi&#233;tique. D'une part, beaucoup h&#233;sitent &#224; s'engager dans des investissements &#224; long terme lorsque leur mod&#232;le d'entreprise et m&#234;me leur propri&#233;t&#233; d&#233;pendent fondamentalement de certaines personnes au pouvoir. Il s'est g&#233;n&#233;ralement av&#233;r&#233; plus opportun de simplement transf&#233;rer les b&#233;n&#233;fices sur des comptes offshore. D'autre part, la main-d'&#339;uvre post-sovi&#233;tique est urbanis&#233;e, &#233;duqu&#233;e, et pas particuli&#232;rement bon march&#233;. Les salaires relativement bas de la r&#233;gion n'ont &#233;t&#233; possibles que gr&#226;ce &#224; l'infrastructure mat&#233;rielle et aux institutions sociales que l'Union sovi&#233;tique a laiss&#233;es en h&#233;ritage. Cet h&#233;ritage repr&#233;sente un lourd fardeau pour l'&#201;tat, mais il n'est pas facile de l'abandonner sans saper le soutien de groupes cl&#233;s d'&#233;lect.eurs.tices. En cherchant &#224; mettre fin &#224; la rivalit&#233; d&#233;cha&#238;n&#233;e entre &#171; capitalistes politiques &#187; qui a caract&#233;ris&#233; les ann&#233;es 1990, les dirigeants bonapartistes comme Poutine et d'autres autocrates post-sovi&#233;tiques ont att&#233;nu&#233; la guerre de tous contre tous en &#233;quilibrant les int&#233;r&#234;ts de certaines fractions de l'&#233;lite et en en r&#233;primant d'autres &#8211; sans pour autant alt&#233;rer les fondements du &#171; capitalisme politique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l'expansion pr&#233;datrice a commenc&#233; &#224; se heurter &#224; des limites internes, les &#233;lites russes ont cherch&#233; &#224; l'externaliser pour maintenir le taux de rente en augmentant le bassin d'extraction. D'o&#249; l'intensification des projets d'int&#233;gration dirig&#233;s par la Russie, comme l'Union &#233;conomique eurasienne. Ces projets se sont heurt&#233;s &#224; deux obstacles. L'un &#233;tait relativement mineur : les &#171; capitalistes politiques &#187; locaux. En Ukraine, par exemple, ils &#233;taient int&#233;ress&#233;s par l'&#233;nergie russe bon march&#233;, mais aussi par leur propre droit souverain &#224; r&#233;colter des rentes d'initi&#233;s sur leur territoire. Ils ont pu instrumentaliser le nationalisme anti-russe pour l&#233;gitimer leur revendication de la partie ukrainienne de l'&#201;tat sovi&#233;tique en voie de d&#233;sint&#233;gration, mais ils n'ont pas r&#233;ussi &#224; &#233;laborer un projet de d&#233;veloppement national distinct.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre du c&#233;l&#232;bre livre du deuxi&#232;me pr&#233;sident ukrainien, Leonid Koutchma, L'Ukraine n'est pas la Russie, illustre bien ce probl&#232;me. Si l'Ukraine n'est pas la Russie, alors qu'est-elle exactement ? L'&#233;chec g&#233;n&#233;ralis&#233; des &#171; capitalistes politiques &#187; post-sovi&#233;tiques non-russes &#224; surmonter la crise d'h&#233;g&#233;monie a rendu leur pouvoir fragile et finalement d&#233;pendant du soutien russe, comme nous l'avons vu r&#233;cemment en Bi&#233;lorussie et au Kazakhstan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'alliance entre le capital transnational et les classes moyennes dipl&#244;m&#233;es dans l'espace post-sovi&#233;tique, repr&#233;sent&#233;e politiquement par des soci&#233;t&#233;s civiles pro-occidentales et organis&#233;es en ONG, a donn&#233; une r&#233;ponse plus convaincante &#224; la question de savoir ce qui devait pousser sur les ruines du socialisme d'&#201;tat d&#233;grad&#233; et d&#233;sint&#233;gr&#233;. Il a ainsi repr&#233;sent&#233; un obstacle plus important &#224; l'int&#233;gration post-sovi&#233;tique dirig&#233;e par la Russie et constitu&#233; le principal conflit politique dans l'espace post-sovi&#233;tique qui a culmin&#233; avec l'invasion de l'Ukraine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La stabilisation bonapartiste mise en &#339;uvre par Poutine et d'autres dirigeants post-sovi&#233;tiques a favoris&#233; la croissance de la classe moyenne dipl&#244;m&#233;e. Une partie de celle-ci partageait certains avantages du syst&#232;me, lorsque, par exemple, elle &#233;tait employ&#233;e dans la bureaucratie ou dans des entreprises publiques strat&#233;giques. Cependant, une grande partie de ces couches &#233;tait exclue du &#171; capitalisme politique &#187;. Leurs principales opportunit&#233;s de revenus, de carri&#232;re et de d&#233;veloppement de l'influence politique r&#233;sidaient dans les perspectives d'intensification des liens politiques, &#233;conomiques et culturels avec l'Occident. Dans le m&#234;me temps, ces couches &#233;taient &#224; l'avant-garde du soft power occidental. L'int&#233;gration dans les institutions dirig&#233;es par l'Union europ&#233;enne et les &#201;tats-Unis repr&#233;sentait pour eux un projet d'ersatz de modernisation visant &#224; rejoindre &#224; la fois le &#171; vrai &#187; capitalisme et, plus g&#233;n&#233;ralement, le &#171; monde civilis&#233; &#187;. Cela signifiait n&#233;cessairement rompre avec les &#233;lites et les institutions post-sovi&#233;tiques, ainsi qu'avec les mentalit&#233;s enracin&#233;es de l'&#232;re socialiste des masses pl&#233;b&#233;iennes &#171; arri&#233;r&#233;es &#187; qui s'accrochaient &#224; une certaine stabilit&#233; apr&#232;s le d&#233;sastre des ann&#233;es 1990.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nature profond&#233;ment &#233;litiste de ce projet est la raison pour laquelle il n'est jamais vraiment devenu h&#233;g&#233;monique dans aucun pays post-sovi&#233;tique, m&#234;me lorsqu'il &#233;tait stimul&#233; par un nationalisme anti-russe historique, comme ce fut le cas en Ukraine. Aujourd'hui encore, la coalition n&#233;gative mobilis&#233;e contre l'invasion russe ne signifie pas que les Ukrainiens sont unis autour d'un programme positif particulier. Dans le m&#234;me temps, cela permet d'expliquer la neutralit&#233; sceptique du Sud lorsqu'il est appel&#233; &#224; se solidariser avec une grande puissance voulant se hisser au niveau des autres grandes puissances occidentales (la Russie) ou avec une p&#233;riph&#233;rie de ces m&#234;mes grandes puissances qui ne cherche pas &#224; abolir l'imp&#233;rialisme, mais &#224; en rejoindre un meilleur (l'Ukraine). Pour la plupart des Ukrainiens, il s'agit d'une guerre d'autod&#233;fense. Tout en reconnaissant cela, nous ne devons pas oublier le foss&#233; entre leurs int&#233;r&#234;ts et ceux de ceux qui pr&#233;tendent parler en leur nom, et qui pr&#233;sentent des programmes politiques et id&#233;ologiques tr&#232;s particuliers comme valables pour toute la nation &#8211; fa&#231;onnant l'&#171; autod&#233;termination &#187; conform&#233;ment &#224; un contenu de classe tr&#232;s sp&#233;cifique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discussion sur le r&#244;le de l'Occident dans la pr&#233;paration de l'invasion russe se concentre g&#233;n&#233;ralement sur la position mena&#231;ante de l'OTAN envers la Russie. Mais si on tient compte du ph&#233;nom&#232;ne du &#171; capitalisme politique &#187;, nous pouvons voir le conflit de classe qui se cache derri&#232;re l'expansion occidentale, et pourquoi l'int&#233;gration occidentale de la Russie sans transformation fondamentale de cette derni&#232;re n'aurait jamais pu fonctionner. Il n'y avait aucun moyen d'int&#233;grer les &#171; capitalistes politiques &#187; post-sovi&#233;tiques dans des institutions dirig&#233;es par l'Occident qui cherchaient explicitement &#224; les &#233;liminer en tant que classe en les privant de leur principal avantage concurrentiel : les avantages s&#233;lectifs accord&#233;s par les &#201;tats post-sovi&#233;tiques. Le programme dit &#171; anti-corruption &#187; a &#233;t&#233; un &#233;l&#233;ment essentiel, sinon le plus important, de la vision des institutions occidentales pour l'espace post-sovi&#233;tique, largement partag&#233; par la classe moyenne pro-occidentale de la r&#233;gion. Pour les &#171; capitalistes politiques &#187;, la r&#233;ussite de ce programme signifierait leur fin politique et &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En public, le Kremlin tente de pr&#233;senter la guerre comme une bataille pour la survie de la Russie en tant que nation souveraine. L'enjeu le plus important, cependant, est la survie de la classe dirigeante russe et de son mod&#232;le de &#171; capitalisme politique &#187;. La restructuration &#171; multipolaire &#187; de l'ordre mondial r&#233;soudrait le probl&#232;me pour un certain temps. C'est pourquoi le Kremlin tente de vendre son projet de classe sp&#233;cifique aux &#233;lites du Sud qui obtiendraient leur propre &#171; sph&#232;re d'influence &#187; souveraine, fond&#233;e sur la pr&#233;tention de repr&#233;senter une &#171; civilisation &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La crise du bonapartisme post-sovi&#233;tique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les int&#233;r&#234;ts contradictoires des &#171; capitalistes politiques &#187; post-sovi&#233;tiques, des classes moyennes dipl&#244;m&#233;es et du capital transnational ont structur&#233; le conflit politique qui a finalement donn&#233; naissance &#224; la guerre actuelle. Cependant, la crise de l'organisation politique des &#171; capitalistes politiques &#187; a exacerb&#233; la menace qui p&#232;se sur eux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;gimes bonapartistes comme celui de Poutine ou celui d'Alexandre Loukachenko, en Bi&#233;lorussie, s'appuient sur un soutien passif et d&#233;politis&#233;. Ils tirent leur l&#233;gitimit&#233; du fait qu'ils ont surmont&#233; le d&#233;sastre de l'effondrement post-sovi&#233;tique, et non pas d'un consentement actif qui assurerait l'h&#233;g&#233;monie politique de la classe dirigeante. Un tel r&#233;gime autoritaire et personnalis&#233; est fondamentalement fragile en raison du probl&#232;me de la succession. Il n'existe pas de r&#232;gles ou de traditions claires pour transf&#233;rer le pouvoir, pas d'id&#233;ologie articul&#233;e &#224; laquelle un nouveau dirigeant doit adh&#233;rer, pas de parti ou de mouvement dans lequel un nouveau dirigeant pourrait &#234;tre socialis&#233;. La succession repr&#233;sente le point de vuln&#233;rabilit&#233; o&#249; les conflits internes au sein de l'&#233;lite peuvent s'intensifier jusqu'&#224; un degr&#233; dangereux, et o&#249; les soul&#232;vements de la base ont plus de chances de r&#233;ussir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De tels soul&#232;vements se sont acc&#233;l&#233;r&#233;s &#224; la p&#233;riph&#233;rie de la Russie ces derni&#232;res ann&#233;es, notamment la r&#233;volution de Maidan en Ukraine en 2014, mais aussi les r&#233;volutions en Arm&#233;nie, la troisi&#232;me r&#233;volution au Kirghizstan, le soul&#232;vement de 2020 en Bi&#233;lorussie et, plus r&#233;cemment, le soul&#232;vement au Kazakhstan. Dans ces deux derniers cas, le soutien russe s'est av&#233;r&#233; crucial pour assurer la survie du r&#233;gime local. En Russie m&#234;me, les rassemblements &#171; Pour des &#233;lections &#233;quitables &#187; organis&#233;s en 2011 et 2012, ainsi que les mobilisations ult&#233;rieures inspir&#233;es par Alexei Navalny, n'ont pas &#233;t&#233; n&#233;gligeables. &#192; la veille de l'invasion, l'agitation ouvri&#232;re &#233;tait en hausse, tandis que les sondages montraient une baisse de la confiance en Poutine, avec une fraction croissante de la population qui souhaitait qu'il prenne sa retraite. Fait particuli&#232;rement inqui&#233;tant pour le pouvoir, l'opposition &#224; Poutine &#233;tait d'autant plus forte que les personnes interrog&#233;es &#233;taient jeunes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune des r&#233;volutions post-sovi&#233;tiques, dites de Maidan, n'a repr&#233;sent&#233; une menace existentielle pour les &#171; capitalistes politiques &#187; post-sovi&#233;tiques en tant que classe &#224; part enti&#232;re. Elles n'ont fait que remplacer des fractions de la m&#234;me classe au pouvoir, et n'ont donc pu qu'intensifier la crise de la repr&#233;sentation politique &#224; laquelle elles r&#233;agissaient en premier lieu. C'est pourquoi ces mouvements de protestation se sont si fr&#233;quemment r&#233;p&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;volutions de Maidan sont des r&#233;volutions civiques urbaines contemporaines typiques, comme les d&#233;finit le politologue Mark Beissinger. Sur la base de donn&#233;es statistiques massives, Beissinger montre que, contrairement aux r&#233;volutions sociales du pass&#233;, les r&#233;volutions civiques urbaines ne font qu'affaiblir temporairement le pouvoir autoritaire et donner du pouvoir aux soci&#233;t&#233;s civiles de la classe moyenne. Elles n'apportent pas un ordre politique plus fort ou plus &#233;galitaire, ni des changements d&#233;mocratiques durables. Typiquement, dans les pays post-sovi&#233;tiques, les r&#233;volutions de type Maidan n'ont fait qu'affaiblir l'&#201;tat et rendre les &#171; capitalistes politiques &#187; locaux plus vuln&#233;rables aux pressions du capital transnational &#8211; &#224; la fois directement et indirectement via les ONG pro-occidentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, en Ukraine, apr&#232;s la r&#233;volution de Maidan, un ensemble d'institutions &#171; anti-corruption &#187; a &#233;t&#233; obstin&#233;ment mis en avant par le FMI, le G7 et la soci&#233;t&#233; civile. Elles n'ont document&#233; aucun cas majeur de corruption au cours des huit derni&#232;res ann&#233;es. Cependant, elles ont institutionnalis&#233; la surveillance des principales entreprises d'&#201;tat et du syst&#232;me judiciaire par des ressortissants &#233;trangers et des militants anti-corruption, r&#233;duisant ainsi les possibilit&#233;s pour les capitalistes politiques nationaux de r&#233;colter des rentes d'initi&#233;s. Les &#171; capitalistes politiques &#187; russes auraient une bonne raison d'&#234;tre nerveux face aux probl&#232;mes des oligarques ukrainiens autrefois puissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cons&#233;quences involontaires de la consolidation de la classe dirigeante&lt;br class='autobr' /&gt;
Plusieurs facteurs permettent d'expliquer le timing de l'invasion ainsi que l'erreur de calcul de Poutine concernant une victoire rapide et facile, comme l'avantage temporaire de la Russie en mati&#232;re d'armes supersoniques, la d&#233;pendance de l'Europe &#224; l'&#233;gard de l'&#233;nergie russe, la r&#233;pression de la soi-disant opposition pro-russe en Ukraine, le blocage des accords de Minsk de 2015 suite &#224; la guerre du Donbass, ou encore l'&#233;chec des services de renseignement russes en Ukraine. Ici, j'ai cherch&#233; &#224; esquisser &#224; tr&#232;s grands traits le conflit de classe derri&#232;re l'invasion, &#224; savoir, d'une part, celui qui oppose les &#171; capitalistes politiques &#187; int&#233;ress&#233;s par l'expansion territoriale pour soutenir le taux de rente et, d'autre part, le capital transnational alli&#233; aux classes moyennes dipl&#244;m&#233;es &#8211; qui ont &#233;t&#233; exclues du &#171; capitalisme politique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept marxiste d'imp&#233;rialisme ne peut &#234;tre appliqu&#233; utilement &#224; la guerre actuelle que si nous sommes en mesure d'identifier les int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels qui le sous-tendent. En m&#234;me temps, le conflit ne concerne pas seulement l'imp&#233;rialisme russe. Le conflit qui est actuellement r&#233;solu en Ukraine par les chars, l'artillerie et les roquettes est le m&#234;me que celui que les matraques de la police ont r&#233;prim&#233; en Bi&#233;lorussie et en Russie m&#234;me. L'intensification de la crise d'h&#233;g&#233;monie post-sovi&#233;tique &#8211; l'incapacit&#233; de la classe dirigeante &#224; d&#233;velopper un leadership politique, moral et intellectuel durable &#8211; est la cause premi&#232;re de l'escalade de la violence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La classe dirigeante russe est diverse. Certaines de ses composantes subissent de lourdes pertes en raison des sanctions occidentales. Toutefois, l'autonomie partielle du r&#233;gime russe par rapport &#224; la classe dirigeante lui permet de poursuivre des int&#233;r&#234;ts collectifs &#224; long terme ind&#233;pendamment des dommages subis par certains de ses repr&#233;sentants ou par des groupes individuels. Dans le m&#234;me temps, la crise de r&#233;gimes similaires dans la p&#233;riph&#233;rie de la Russie exacerbe la menace existentielle qui p&#232;se sur la classe dirigeante russe dans son ensemble. Les fractions les plus souverainistes des &#171; capitalistes politiques &#187; russes prennent le dessus sur les fractions les plus compradores, mais m&#234;me ces derni&#232;res comprennent probablement que, avec la chute du r&#233;gime, tous seront perdants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En lan&#231;ant la guerre, le Kremlin a cherch&#233; &#224; att&#233;nuer cette menace dans un avenir pr&#233;visible, avec pour objectif ultime la restructuration &#171; multipolaire &#187; de l'ordre mondial. Comme le sugg&#232;re Branko Milanovic, la guerre donne une l&#233;gitimit&#233; au d&#233;couplage russe de l'Occident, malgr&#233; les co&#251;ts &#233;lev&#233;s, et rend en m&#234;me temps extr&#234;mement difficile de revenir en arri&#232;re apr&#232;s l'annexion de parties encore plus grandes de territoire ukrainien. Dans le m&#234;me temps, la clique dirigeante russe &#233;l&#232;ve l'organisation politique et la l&#233;gitimation id&#233;ologique de la classe dominante &#224; un niveau sup&#233;rieur. Il y a d&#233;j&#224; des signes d'une transformation vers un r&#233;gime politique autoritaire plus consolid&#233;, id&#233;ologique et mobilisateur, avec des allusions explicites au &#171; capitalisme politique &#187; plus efficace &#224; la Chine, vue comme le mod&#232;le &#224; suivre. Pour Poutine, il s'agit essentiellement d'une nouvelle &#233;tape dans le processus de consolidation post-sovi&#233;tique qu'il a entam&#233; au d&#233;but des ann&#233;es 2000 en apprivoisant les oligarques russes. Au r&#233;cit l&#226;che de la pr&#233;vention du d&#233;sastre et du r&#233;tablissement de la &#171; stabilit&#233; &#187; brandi lors de la premi&#232;re &#233;tape succ&#232;de maintenant un nationalisme conservateur plus articul&#233; (dirig&#233; &#224; l'&#233;tranger contre les Ukrainiens et l'Occident, mais aussi, &#224; l'int&#233;rieur, contre les &#171; tra&#238;tres &#187; cosmopolites) comme seul langage id&#233;ologique largement disponible dans le contexte de la crise id&#233;ologique post-sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains auteurs, comme le sociologue Dylan Riley, affirment qu'une politique h&#233;g&#233;monique plus forte d'en haut peut contribuer &#224; favoriser la croissance d'une politique contre-h&#233;g&#233;monique plus forte venant d'en bas. Si c'est le cas, l'&#233;volution du Kremlin vers une politique plus id&#233;ologique et mobilisatrice pourrait cr&#233;er les conditions d'une opposition politique de masse plus organis&#233;e, plus consciente et plus enracin&#233;e dans les classes populaires qu'aucun pays post-sovi&#233;tique n'en a jamais vu, et finalement celles d'une nouvelle vague sociale-r&#233;volutionnaire. Un tel d&#233;veloppement pourrait, &#224; son tour, modifier fondamentalement l'&#233;quilibre des forces sociales et politiques dans cette partie du monde, mettant potentiellement fin au cercle vicieux dans lequel elle est enferm&#233;e depuis l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique il y a maintenant quelque trois d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article a &#233;t&#233; initialement publi&#233; dans Jacobin (Etats-Unis) le 3 octobre 2022. Traduction pour Contretemps par Stathis Kouv&#233;lakis.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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