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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Interview d'Aude Merlin : &#171; En Ukraine, on a affaire &#224; une histoire d'&#233;mancipation et de r&#233;pression &#187;</title>
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		<dc:date>2022-10-25T06:48:30Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Julien Chanet, Aude Merlin</dc:creator>


		<dc:subject>Russie</dc:subject>
		<dc:subject>Ukraine</dc:subject>
		<dc:subject>La guerre en Ukraine - Les enjeux</dc:subject>
		<dc:subject>Guerre en Ukraine</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Bruxelles, mi-septembre. Plus de six mois apr&#232;s avoir tent&#233; d'envahir le pays et de renverser l'&#201;tat ukrainien, l'arm&#233;e russe montre d'importants signes de d&#233;route face &#224; l'avanc&#233;e des troupes ukrainiennes. L'avenir nous dira si cette s&#233;quence est &#224; la source d'une lib&#233;ration de l'Ukraine. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de Entre les lignes et les mots &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour mieux comprendre ce qui se trame, non en termes militaires, mais en termes humains et politiques, nous nous sommes tourn&#233;s vers Aude Merlin, politiste &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Europe-" rel="directory"&gt;Europe&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Russie-+" rel="tag"&gt;Russie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Ukraine-+" rel="tag"&gt;Ukraine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-guerre-en-Ukraine-1716-+" rel="tag"&gt;La guerre en Ukraine - Les enjeux&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Guerre-en-Ukraine-+" rel="tag"&gt;Guerre en Ukraine&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH75/arton54550-5fce9.jpg?1781086575' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Bruxelles, mi-septembre. Plus de six mois apr&#232;s avoir tent&#233; d'envahir le pays et de renverser l'&#201;tat ukrainien, l'arm&#233;e russe montre d'importants signes de d&#233;route face &#224; l'avanc&#233;e des troupes ukrainiennes. L'avenir nous dira si cette s&#233;quence est &#224; la source d'une lib&#233;ration de l'Ukraine.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/10/21/interview-daude-merlin-en-ukraine-on-a-affaire-a-une-histoire-demancipation-et-de-repression/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Entre les lignes et les mots&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour mieux comprendre ce qui se trame, non en termes militaires, mais en termes humains et politiques, nous nous sommes tourn&#233;s vers Aude Merlin, politiste &#224; l'Universit&#233; Libre de Bruxelles, sp&#233;cialiste de la Russie et du Caucase, membre du Comit&#233; belge du R&#233;seau europ&#233;en de solidarit&#233; Ukraine. C'est riche d'un savoir acad&#233;mique, mais &#233;galement exp&#233;rientiel, qu'Aude Merlin se propose d'aborder nos questions. En &#233;tant au contact de partenaires et de coll&#232;gues travaillant sur place, et en ayant &#233;t&#233;, dans le cas des guerres de Tch&#233;tch&#233;nie, au contact de victimes, de d&#233;fenseurs des Droits Humains, de m&#233;decins etde psychologues, Aude Merlin aborde ce conflit avec un prisme humaniste en prise avec le r&#233;el, un humanisme qui prend en compte l'histoire longue, celle des conflits et des difficiles r&#233;conciliations et qui entend faire preuve de lucidit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*-*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Julien Chanet (J.C) : Suite &#224; l'invasion de l'Ukraine par la Russie, vous acceptez les invitations des m&#233;dias et vous apportez votre regard, votre expertise sur la r&#233;gion pour &#233;clairer le conflit en cours. Outre cette expertise, vous sentez-vous une forme de responsabilit&#233;, en tant qu'universitaire, vis-&#224;-vis de ces populations, notamment ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aude Merlin (AM) : Oui, en tant que chercheuse et enseignante je me sens une responsabilit&#233;. Je la ressens d'autant plus que j'ai beaucoup travaill&#233; sur la Tch&#233;tch&#233;nie, en allant sur place durant les deux guerres (1994-1996 ; 1999-2009). Mon approche en sociologie politique fait que, pour mes recherches, je suis constamment en dialogue avec des &#234;tres humains, des t&#233;moins, des informateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, notre m&#233;tier consiste &#224; mener des recherches conjointes avec nos coll&#232;gues qui sont justement, tr&#232;s souvent, des ressortissants des pays concern&#233;s. Et enfin, il y a l'enseignement, qu'il s'agisse de donner des cours dans les pays de l'ex-URSS (j'ai pu donner des cours dans plusieurs villes, r&#233;gions et R&#233;publiques f&#233;d&#233;r&#233;es de Russie, mais aussi en Ukraine, en G&#233;orgie, Arm&#233;nie notamment), ou ici, o&#249; j'ai chaque ann&#233;e des &#233;tudiants issus d'ex-URSS : Russes, Ukrainiens, Tch&#233;tch&#232;nes, Arm&#233;niens, Azerba&#239;djanais, B&#233;larusses&#8230; Et je sens d'autant plus cette responsabilit&#233; que, parfois, je suis frapp&#233;e par la fa&#231;on dont certaines narrations totalement d&#233;sincarn&#233;es peuvent circuler. Et plus elles sont d&#233;sincarn&#233;es, plus elles donnent de latitude &#224; l'expression de certaines formes de cynisme. Je vis donc comme un devoir le fait de ramener l'analyse &#224; l'humain. Cela me semble un tropisme indispensable pour r&#233;fl&#233;chir &#224; la v&#233;rit&#233; sur de tels objets de recherche. En ce sens, je me sens, oui, une tr&#232;s grande responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : Du cynisme ? C'est-&#224;-dire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : Prenons l'invasion de l'Ukraine, mais c'&#233;tait &#233;galement le cas lors des guerres de Tch&#233;tch&#233;nie : certaines analyses, narrations, sp&#233;culations se situent &#224; un niveau tellement g&#233;opolitique qu'on en oublie les &#234;tres humains, les trajectoires bris&#233;es en mille morceaux ; on en oublie les milliers de personnes qui sont jet&#233;es sur les routes de l'exil, avec, pour chaque individu qui a surv&#233;cu, une vie &#224; reconstruire malgr&#233; les traumatismes. Il me semble que cette approche permet de se distancier des lectures &#171; campistes &#187; souvent pr&#233;&#233;tablies qui, selon moi, emp&#234;chent de r&#233;fl&#233;chir et de penser la complexit&#233; des situations. Cette complexit&#233; doit &#234;tre observ&#233;e &#224; tous les niveaux et on retrouve, l&#224; aussi, la question de la responsabilit&#233;. Dans le contexte post-invasion de l'Ukraine, il ne faut pas oublier la soci&#233;t&#233; civile russe : il y a des personnes extraordinaires, qui font un travail d'un courage inou&#239;, qui sont dans un &#233;tat de d&#233;pression totale depuis le 24 f&#233;vrier [2022], et qui portent un sentiment de culpabilit&#233; qui les ronge de l'int&#233;rieur. Je pense notamment &#224; des amis et/ou coll&#232;gues russes engag&#233;s dans des associations de d&#233;fense des droits humains, comme par exemple Memorial (Centre des Droits Humains, ONG liquid&#233;e par la &#171; justice &#187; russe en d&#233;cembre 2021), ou dans des actes de r&#233;sistance civique et de solidarit&#233; : ils sont effondr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, en tant qu'universitaires, une de nos t&#226;ches c'est de bien nommer les choses, et de r&#233;inscrire cette v&#233;rit&#233; dans l'histoire. Qu'il s'agisse de la question de la Tch&#233;tch&#233;nie ou de l'Ukraine, rappeler qu'il y a l&#224; une histoire d'empire, qui s'&#233;tend sur des si&#232;cles : il faut donc prendre le temps d'expliquer, de montrer comment les conqu&#234;tes se sont pass&#233;es, comment les politiques de peuplement ont &#233;t&#233; mises en &#339;uvre, comment la politique des nationalit&#233;s a &#233;t&#233; pens&#233;e et appliqu&#233;e. Il faut rappeler des fondamentaux : dans le cas de l'Ukraine, apr&#232;s l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique, on a affaire &#224; la construction d'un &#201;tat ind&#233;pendant, &#8211; avec le lot de soubresauts qu'implique le processus de sortie du &#171; sovi&#233;tisme &#187; -, et au d&#233;fi de la construction nationale ukrainienne. Le d&#233;fi est triple : construire la d&#233;mocratie en sortant de l'autoritarisme du syst&#232;me de parti unique &#8211; processus extr&#234;mement compliqu&#233; &#8211; ; sortir de l'empire (l'empire tsariste et les formes r&#233;actualis&#233;es de domination imp&#233;riale qu'on a pu observer durant la p&#233;riode sovi&#233;tique) et sortir &#233;galement d'une &#233;conomie planifi&#233;e pour aller vers une &#233;conomie de march&#233;. Bien s&#251;r, ce sont des chemins chaotiques, parsem&#233;s d'emb&#251;ches, avec des avanc&#233;es, des reculs, comme on le voit dans le cas ukrainien : les &#233;pisodes r&#233;volutionnaires de Ma&#239;dan (2004 ; 2013-2014), la tr&#232;s grande difficult&#233; &#224; sortir de la corruption, la difficile construction d'un syst&#232;me d&#233;mocratique et sa difficile autonomisation par rapport aux forces oligarchiques. Avec, en surplomb, parfois la volont&#233; de l'ancienne tutelle imp&#233;riale de prendre la main, de d&#233;stabiliser, ou de r&#233;affirmer des formes de pouvoir sur cette dynamique d'ind&#233;pendance et d'&#233;mancipation. Sans parler de l'utilisation du hard power, comme on le voit maintenant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : Nombre de citoyens et militants occidentaux d&#233;battent de cette question de &#171; l'imp&#233;rialisme russe &#187;, et pensent la solidarit&#233; internationale en cons&#233;quence. Comment voyez-vous les choses ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : Je pense qu'il y a un gros &#233;cueil : il ne faut pas porter un regard borgne sur le r&#233;el ! On peut ais&#233;ment reconna&#238;tre le fait, tout &#224; fait document&#233;, que les &#201;tats-Unis poursuivent des int&#233;r&#234;ts et d&#233;noncer un imp&#233;rialisme nord-am&#233;ricain. C'est &#233;vident. Mais je ne vois pas au nom de quoi on devrait compl&#232;tement occulter le fait qu'il y a d'autres imp&#233;rialismes. Les autorit&#233;s russes, c'est un fait, sont travaill&#233;es par un imp&#233;rialisme devenu extr&#234;mement agressif. La Belgique a &#233;t&#233; un empire : sous nos pieds il y a des cadavres congolais et l'on pourrait parler de la France, de l'Allemagne, du Royaume-Uni, etc. On se repr&#233;sente de fa&#231;on assez nette les empires ultra-marins que nous avons connus avec une distinction nette entre la m&#233;tropole et la colonie : l'une est s&#233;par&#233;e de l'autre par une mer. On a plus de mal &#224; penser l'imp&#233;rialisme russe, d'un seul tenant territorial et qui, en plus, a &#233;t&#233; en quelque sorte &#171; transcend&#233; &#187; par le projet sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un des gros &#233;cueils est aussi que le travail historique, de m&#233;moire, le travail de responsabilit&#233; ne se fait pas en Russie (ou tr&#232;s peu, dans des segments tr&#232;s circonscrits), ce qui emp&#234;che cet imp&#233;rialisme d'&#234;tre analys&#233; et combattu, y compris de l'int&#233;rieur. Donc c'est aussi, en termes de responsabilit&#233;, aux chercheurs et aux analystes ext&#233;rieurs d'effectuer ce travail, avec ceux de nos coll&#232;gues russes qui sont courageux et critiques bien &#233;videmment, en toute amiti&#233; avec eux. J'y tiens &#233;norm&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avenir de la Russie appartient aux citoyens de Russie, mais ce n'est pas aux citoyens ukrainiens ou aux Tch&#233;tch&#232;nes d'&#234;tre &#233;cras&#233;s par un empire convulsif qui ne parvient pas &#224; op&#233;rer une transition vers un &#201;tat-nation, ni une transition d'un r&#233;gime autoritaire vers une d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : La solidarit&#233; avec l'Ukraine prend diverses formes. On pourrait dire sch&#233;matiquement qu'il y a d'un c&#244;t&#233; une solidarit&#233; avec la r&#233;sistance ukrainienne, qui va jusqu'aux aides en armes, sur le principe que devant une agression aussi &#233;tablie et brutale, pour citer le philosophe Etienne Balibar, en certaines circonstances, &#171; le pacifisme n'est pas une option &#187; ; et, d'autre part, une solidarit&#233; qui met en avant la recherche de la &#171; paix &#187;.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : Il faut l&#224; aussi regarder les choses en face. Chaque conflit a ses sp&#233;cificit&#233;s. Il faut &#234;tre lucide et rigoureux dans ce que l'on observe concernant la relation entre la Russie et ce que le minist&#232;re des Affaires &#233;trang&#232;res russe, et par la suite certains chercheurs, appellent &#171; l'&#233;tranger proche &#187;. Bien s&#251;r, tout &#234;tre un tant soit peu soucieux d'emp&#234;cher des morts stupides et inutiles ne peut qu'aspirer &#224; la paix. On aimerait bien que le feu se taise, on aimerait que tous les enfants qui vont mourir demain et apr&#232;s-demain ne meurent pas, que les civils, les personnes &#226;g&#233;es ne meurent pas, que les combattants qui vont mourir de part et d'autre ne meurent pas. Mais nous avons affaire &#224; une agression, et nous avons affaire &#224; une r&#233;sistance. Il faut donc &#234;tre prudent vis-&#224;-vis de cette question du pacifisme : il ne faut pas venir cacher une forme de soutien plus ou moins complaisant vis-&#224;-vis de la politique de Vladimir Poutine derri&#232;re les jolis oripeaux du pacifisme. Rappelez-vous cette phrase d'un observateur ukrainien : &#171; Si la Russie retire ses troupes et arr&#234;te de combattre, c'est la fin de la guerre ; si l'Ukraine d&#233;pose les armes, arr&#234;te de combattre&#8230; C'est la fin de l'Ukraine &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : La question sous-jacente au pacifisme est en effet celle-ci : est-ce, en l'&#233;tat, possible de n&#233;gocier avec Moscou ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : Si on parle de n&#233;gociation, alors il faut vraiment que ce soit un dialogue r&#233;el entre des parties qui sont effectivement divis&#233;es par un dissensus, par un antagonisme, et qui, &#224; l'aide de &#171; m&#233;diateurs &#187; ou de &#171; facilitateurs &#187;, doivent dans un premier temps se mettre d'accord pour reconnaitre la nature du dissensus. C'est-&#224;-dire avoir un &#171; consensus sur le dissensus &#187;. Reconna&#238;tre la nature de ce qui est en jeu dans le conflit. Cette &#233;tape est fondamentale. Sinon, il est impossible de mener ensuite une vraie n&#233;gociation. Que veulent les deux parties ? Pourquoi sont-elles d&#233;chir&#233;es par un conflit sanglant ? Et ensuite de travailler d'arrache-pied &#8211; et cela peut durer tr&#232;s longtemps, on le sait &#8211;, sur ce qui pourrait permettre aux deux parties de faire un pas pour aboutir &#224; un accord d'une paix juste et durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour moi &#171; la paix &#187;, n'a de sens que si ce mot paix est imm&#233;diatement assorti des adjectifs &#171; juste &#187; et &#171; durable &#187;. Je fais un lien avec ce que je connais le mieux : la &#171; pax kadyrovska &#187; [du nom du chef de la R&#233;publique de Tch&#233;tch&#233;nie Ramzam Kadyrov, dirigeant ultra autoritaire et ultra r&#233;pressif, ndlr] est un leurre, un trompe-l'&#339;il. Vladimir Poutine a fait croire qu'il avait discut&#233; avec des Tch&#233;tch&#232;nes, mais en r&#233;alit&#233; il a nomm&#233; des Tch&#233;tch&#232;nes pro-Kremlin au pouvoir localement et a organis&#233; lui- m&#234;me la transformation de la guerre en une guerre civile tch&#233;tch&#232;ne, puis en une dictature qui confine au totalitarisme, avec des &#233;l&#233;ments explosifs en interne, qui &#224; tout moment peuvent ressurgir et redonner lieu &#224; une guerre. Donc ce n'est pas une paix juste et durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ayant cela &#224; l'esprit, les &#233;pisodes de d&#233;stabilisation dans le Donbass et l'annexion de la Crim&#233;e en 2014, s'inscrivent dans une logique imp&#233;rialiste : ces prises de territoires ont servi de plateforme et d'avant-poste pour l'invasion de 2022. Il faut d'ailleurs rappeler que les d&#233;stabilisations (soft power) men&#233;es par Moscou (avant 2014 notamment) sur le territoire ukrainien n'ont pas &#233;t&#233; que militaires (hard power), mais aussi politiques et &#233;conomiques (en jouant sur prix du gaz, sur le fait de parvenir &#224; imposer des ministres au sein du gouvernement ukrainien qui avaient des passeports russes, en favorisant l'arriv&#233;e au pouvoir de forces politiques pro-Kremlin comme ce fut le cas de V. Ianoukovitch en 2010, etc.). D&#232;s lors, il est l&#233;gitime de penser que chaque nouveau territoire conquis, occup&#233; par Moscou, et chaque moment de pause, de concession demand&#233;e &#224; l'Ukraine, peut &#234;tre utilis&#233; par Moscou comme une opportunit&#233; pour mieux avancer ult&#233;rieurement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, la soci&#233;t&#233; ukrainienne est en train de se transformer de fa&#231;on tr&#232;s profonde. Et la dose de ressentiment, de ranc&#339;ur et d'ali&#233;nation de cette soci&#233;t&#233; par rapport &#224; la Russie est d&#233;cupl&#233;e par rapport &#224; l'avant 24 f&#233;vrier. Avant cette date, il y avait sans doute encore du &#171; jeu &#187; possible, sur le plan politique et diplomatique, malgr&#233; tout. En tout cas plus que depuis le 24 f&#233;vrier&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : Il n'en reste pas moins que le Comit&#233; Belge du R&#233;seau Europ&#233;en en solidarit&#233; avec l'Ukraine (mais pas seulement lui) produit une &#171; solidarit&#233; critique &#187;, ce qui les conduit entre autres &#224; critiquer les mesures attaquant le droit du travail, ou les d&#233;rives nationalistes d'extr&#234;me droite qui ont cours.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : Oui, bien &#233;videmment. Et je dirais que c'est le r&#244;le des actions de solidarit&#233; internationale. &#192; la lumi&#232;re de l'engagement citoyen que j'ai pu vivre en faveur des civils de Tch&#233;tch&#233;nie et contre la guerre, si nous avions des choses critiques &#224; dire &#224; nos amis tch&#233;tch&#232;nes qui incarnaient la r&#233;sistance, il &#233;tait de notre devoir d'&#234;tre dans la transparence, la v&#233;rit&#233;, la rigueur morale. Sur la question ukrainienne en particulier, on peut penser &#224; la &#171; r&#233;glementation des relations au travail pendant la loi martiale &#187;, vot&#233;e le 15 mars dernier, et &#224; la loi 5371&#171; visant &#224; simplifier la r&#233;glementation des relations de travail dans les petites et moyennes entreprises et &#224; r&#233;duire les charges administratives &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, le pouvoir ukrainien cherche &#224; justifier ces l&#233;gislations par le manque de main-d'&#339;uvre (exil de dizaines de milliers d'Ukrainiennes faisant partie de la population active, d&#233;part au front de milliers d'Ukrainiens) la d&#233;sorganisation du travail et la destruction du tissu productif, mais ces lois d&#233;gradent le droit du travail. Je voudrais ici rendre un hommage particulier &#224; Laurent et Jean Vogel, qui sont les moteurs de ce Comit&#233; belge du r&#233;seau europ&#233;en de solidarit&#233; : ils sont en lien avec des segments de la soci&#233;t&#233; civile ukrainienne qui sont vraiment attach&#233;s &#224; des valeurs progressistes et qui sont tr&#232;s vigilants que cela soit sur la question des minorit&#233;s (LGBT, minorit&#233; Rom), des syndicats (infirmiers, rail&#8230;), sur la question du droit du travail, sur la cr&#233;ation artistique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : Et sur la question du nationalisme ukrainien ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : C'est pareil, elle ne doit pas &#234;tre &#233;lud&#233;e ; plus largement, cela ne sert &#224; rien d'ang&#233;liser la victime ni d'homog&#233;n&#233;iser la repr&#233;sentation d'une soci&#233;t&#233; complexe et diverse. Mais &#224; nouveau, il faut r&#233;fl&#233;chir avec finesse, analyser les processus historiques. En science politique, il y a de tr&#232;s nombreuses d&#233;finitions du nationalisme, il y a de nombreux nationalismes. Disons qu'une dynamique de lib&#233;ration nationale mobilise forc&#233;ment une forme de nationalisme. Un tout r&#233;cent sondage ukrainien montre que c'est la citoyennet&#233; qui est le premier crit&#232;re d'identification des Ukrainiens &#8211; et qui d&#233;passe donc les variables ethniques, religieuses, linguistiques, etc. Apr&#232;s, oui, il y a un ultranationalisme ukrainien. Je renvoie par exemple aux travaux d'Alexandra Goujon ou d'Anna Colin Lebedev. &#201;galement d'Anton Shekhovtsov et d'Andrii Portnov. Ces travaux expliquent la fa&#231;on dont la figure de Stepan Bandera a &#233;t&#233; mobilis&#233;e par certains segments minoritaires, mais tr&#232;s visibles sur Ma&#239;dan [homme politique et id&#233;ologue nationaliste ukrainien ayant collabor&#233; avec les nazis pendant la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, ndlr]. Ce que l'on peut en dire, d'un point de vue citoyen et toujours en consid&#233;rant le moment dans lequel on est : oui, il y a des figures &#224; la t&#234;te du bataillon Azov qui sont absolument naus&#233;abondes (Biletski), et cela a &#233;t&#233; document&#233;. Ensuite, comme le rappelle Coline Maestracci qui travaille sur les combattants ukrainiens, dans ce m&#234;me bataillon, vous avez un tr&#232;s fort &#233;clectisme, avec des combattants venant d'un peu partout, qui n'ont pas pu &#234;tre recrut&#233;s ailleurs, entre autres raisons. L'important, c'est de garder notre attention sur le d&#233;nouement politique de cette alliance militaire qui rassemble des factions tr&#232;s diverses. Et il s'agit de se demander comment les franges les plus extr&#233;mistes du nationalisme ukrainien vont pouvoir &#234;tre, apr&#232;s-guerre, &#171; dig&#233;r&#233;es &#187; par la d&#233;mocratie ukrainienne. Autrement dit, c'est &#224; la d&#233;mocratie ukrainienne que reviendra le devoir, apr&#232;s-guerre, de traiter cette question &#8211; pour la dig&#233;rer, la dissoudre, dans le cadre d'un &#201;tat de droit. Cette d&#233;mocratie ukrainienne qui a, et aura, le devoir de continuer un travail de m&#233;moire sur tous les &#233;pisodes les plus sombres que l'on &#233;voque l'Holodomor, la Shoah par balles et notamment Babi Yar [Aude Merlin montre le po&#232;me d'Evtouchenko qui est pos&#233; sur son bureau], le plus grand massacre de la Shoah par balles en Ukraine men&#233; par les Einsatzgruppen en URSS.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a eu une collaboration ukrainienne avec le r&#233;gime nazi, m&#234;me si c'&#233;tait le fait d'une minorit&#233;. Anna Colin Lebedev rappelle que 200 000 Ukrainiens ont collabor&#233; ; quatre millions d'Ukrainiens se sont battus contre l'envahisseur nazi. Il y a eu un antis&#233;mitisme massif et des crimes de g&#233;nocide commis avec la collaboration d'Ukrainiens. Cela fait partie de l'histoire, tout comme les questions de collaboration font partie de l'histoire en Belgique, en France ou ailleurs, et qu'il faut traiter. Et en Ukraine ce travail se fait, sans commune mesure par rapport &#224; la Russie o&#249; ce travail de m&#233;moire est rendu impossible (sur l'arm&#233;e de Vlassov, sur le Pacte Ribbentrop Molotov, etc.). Il se fait en Ukraine de fa&#231;on accident&#233;e, avec des coups de balancier &#8211; je pense aux controverses autour de l'Institut de la m&#233;moire nationale un temps pr&#233;sid&#233; par Viatrovytch, accus&#233; de blanchir le pass&#233;, et limog&#233; par Zelensky. Si je reprends le massacre de Babi Yar, les Ukrainiens d'aujourd'hui savent maintenant (ce n'&#233;tait pas dit avant) que les victimes &#233;taient juives, et que des Ukrainiens ont collabor&#233; aux meurtres de masse de Juifs. Le travail se fait, c'est le plus important dans une soci&#233;t&#233; en mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : Revenons &#224; Poutine, le responsable de l'invasion. L'homme a r&#233;ussi le tour de force de se faire respecter par nombre de nos concitoyens occidentaux, y compris parfois &#224; gauche, leaders politiques ou critiques des &#233;lites. Quelle est votre r&#233;flexion &#224; ce sujet ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : On dirait parfois que dans les d&#233;mocraties occidentales, c'est comme s'il y avait une difficult&#233; &#224; &#234;tre &#224; la fois &#8211; je parle en tant que citoyenne l&#224; &#8211; de gauche, engag&#233;, et en m&#234;me temps lucide et intraitable sur la nature des r&#233;gimes autoritaires et r&#233;pressifs. C'est troublant. L'ampleur des exactions en Tch&#233;tch&#233;nie, et mon travail qui m'a men&#233;e &#224; voir en direct ce que subissait la population sous les bombes russes m'ont beaucoup marqu&#233;e ; et ce m&#233;lange d'&#233;crasement, de cynisme, de mensonges, d'arrogance, c'est vrai que je n'ai jamais pu comprendre comment ici, dans nos &#201;tats de droits certes imparfaits, mais qui fonctionnent bon an mal an, on ne voulait parfois pas le voir aussi clairement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, ce n'est pas parce que l'Union sovi&#233;tique a &#233;t&#233; d&#233;cisive en 1945 dans la victoire contre le r&#233;gime nazi et a pay&#233; un tribut immense &#8211; qui aurait pu malgr&#233; tout &#234;tre inf&#233;rieur aux 28 millions de morts, car le pouvoir sovi&#233;tique a en interne d&#233;truit sa propre soci&#233;t&#233; &#8211; qu'il faut jusqu'&#224; la fin des temps mobiliser cette ressource symbolique qui confine, &#224; un moment donn&#233;, &#224; un alibi d&#233;plac&#233; pour justifier les pires atrocit&#233;s commises par le r&#233;gime et l'arm&#233;e russes aujourd'hui. C'est le sens de la pancarte brandie par Oleg Orlov au lendemain de l'invasion sur la Place Rouge, avec qui Irina Galkova de Memorial, qui disait en substance &#171; 1945 : l'URSS, pays qui a vaincu le fascisme &#187;, et &#171; 2022 : Russie, pays vaincu (au sens de rong&#233;, ravag&#233;) par le fascisme &#187;, ou &#171; pays o&#249; le fascisme est victorieux &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comit&#233; Belge, et les autres branches, fran&#231;aise, suisse, etc., du R&#233;seau Europ&#233;en de Solidarit&#233; avec l'Ukraine font un travail fondamental de ce point de vue, venant rappeler &#224; des personnes qui se situent bien sinc&#232;rement dans des logiques progressistes et d'&#233;mancipation, que, dans le cas de l'Ukraine, on a affaire &#224; une histoire d'&#233;mancipation et de r&#233;pression. Il ne faut pas se cacher derri&#232;re des pr&#233;textes g&#233;opolitiques et d&#233;sincarn&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JC : En outre, la propagande pro-Kremlin joue beaucoup sur les failles de nos d&#233;mocraties&#8230;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AM : Effectivement. Dans nos soci&#233;t&#233;s occidentales, on a des dynamiques tr&#232;s inqui&#233;tantes sur le plan &#233;conomique et social, avec des inclus et des exclus. Et le gouffre entre ceux qui ont acc&#232;s au march&#233; du travail, aux biens, etc., et ceux qui n'y ont pas acc&#232;s est croissant. Et &#231;a n'est pas du tout un hasard que des esp&#232;ces de &#171; coagulations &#187; se fassent entre des franges eurosceptiques, pouvant prendre parfois la forme de contestation spontan&#233;e et l&#233;gitime, du type Gilets Jaunes. En m&#234;me temps, le Kremlin a parfaitement compris comment jouer sur les maillons faibles de l'Union europ&#233;enne. En prenant appui sur une rh&#233;torique &#171; populiste &#187;, ou &#171; alternative &#187; voire des formes de nostalgie de la figure d'un homme fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je le redis, on observe des porosit&#233;s aux discours du Kremlin dans la classe dirigeante : on pense &#224; Gerard Schr&#246;der, ou Fran&#231;ois Fillon, qui a accept&#233; des contrats directement financ&#233;s par Moscou, &#224; Marine Le Pen et ses accointances politiques (et financi&#232;res) manifestes, &#233;galement &#224; la bienveillance de Jean-Luc M&#233;lenchon vis- &#224;-vis de Moscou. Tout cela doit &#234;tre analys&#233; de fa&#231;on fine : une adh&#233;sion pro-Kremlin &#224; l'extr&#234;me gauche n'est pas du m&#234;me ressort qu'une adh&#233;sion pro-Kremlin &#224; l'extr&#234;me droite, sans parler de la diversit&#233; des courants qui les composent. Mais ce qui est observable, c'est la coproduction entre ces tendances politiques qu'on observe en Occident et le Kremlin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, les &#233;lites politiques qui vont serrer la pince de Vladimir Poutine, par int&#233;r&#234;t v&#233;nal pour certains, ou qui ont tout fait pour le &#171; normaliser &#187; alors que ses structures de forces avaient d&#233;j&#224; massacr&#233; en Tch&#233;tch&#233;nie, en Syrie, que des journalistes avaient &#233;t&#233; assassin&#233;s (qui se comptent par centaines en Russie depuis la fin de l'Union sovi&#233;tique) ont contribu&#233; &#224; passer sous silence ou euph&#233;miser la nature de ce r&#233;gime. Comme le disait le grand dissident Andre&#239; Sakharov et comme le dit r&#233;guli&#232;rement Alexandre Tcherkassov de feu-Memorial, y compris aux fonctionnaires des institutions europ&#233;ennes qu'il est venu rencontrer r&#233;guli&#232;rement &#224; Bruxelles en tant que pr&#233;sident de cette ONG : &#171; L'histoire a montr&#233; qu'un r&#233;gime qui viole de fa&#231;on massive les Droits humains dans son propre pays finit par devenir un danger pour la s&#233;curit&#233; internationale &#187;. La r&#233;alit&#233; de cette pr&#233;diction, en tant qu'Europ&#233;ens, depuis le 24 f&#233;vrier 2022, nous l'avons devant nous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aude Merlin, Julien Chanet&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://echoslaiques.info/interview-daude-merlin-en-ukraine-on-a-affaire-a-une-histoire-demancipation-et-de-repression/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://echoslaiques.info/interview-daude-merlin-en-ukraine-on-a-affaire-a-une-histoire-demancipation-et-de-repression/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
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