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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>La France, tu l'aimes mais tu la quittes. Comment l'islamophobie travaille la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise</title>
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		<dc:date>2024-05-28T06:50:41Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alice Picard, Julien Talpin, Olivier Esteves</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2024-05-28</dc:subject>
		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Europe</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Dans un livre paru r&#233;cemment au Seuil, Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin pr&#233;sentent les r&#233;sultats d'une enqu&#234;te sociologique vaste et in&#233;dite sur l'exil de Fran&#231;ais&#183;es de culture ou de confession musulmane, en r&#233;ponse aux multiples discriminations et &#224; la stigmatisation quasi-permanente, dans l'espace public, de l'islam et des musulman&#183;es. S'inscrivant dans un champ de recherche en d&#233;veloppement, les auteurs&#183;rices nous invitent ainsi, &#224; travers cet ouvrage, &#224; prendre enfin toute (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Livres-et-periodiques-" rel="directory"&gt;Livres et p&#233;riodiques&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-France-+" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Europe-230-+" rel="tag"&gt;Europe&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L115xH150/la_france_tu_laimes-69c6d.png?1781447951' class='spip_logo spip_logo_right' width='115' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Dans un livre paru r&#233;cemment au Seuil, Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin pr&#233;sentent les r&#233;sultats d'une enqu&#234;te sociologique vaste et in&#233;dite sur l'exil de Fran&#231;ais&#183;es de culture ou de confession musulmane, en r&#233;ponse aux multiples discriminations et &#224; la stigmatisation quasi-permanente, dans l'espace public, de l'islam et des musulman&#183;es. S'inscrivant dans &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/dossier-islamophobie/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;un champ de recherche en d&#233;veloppement&lt;/a&gt;, les auteurs&#183;rices nous invitent ainsi, &#224; travers cet ouvrage, &#224; prendre enfin toute la mesure des effets concrets de l'islamophobie sur la vie de millions de personnes vivant en France. Nous vous proposons d'en lire l'introduction.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;23 mai 2024 | tir&#233; de contretemps.eu &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/islamophobie-discriminations-exil-musulmans-france/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.contretemps.eu/islamophobie-discriminations-exil-musulmans-france/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Introduction&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; Quand vous entrez dans l'amphi, il y a un silence de mort. Alors que quand c'est les autres, on les applaudit, parce que c'est un peu le bazar en m&#233;decine en fait, il y a comme un syst&#232;me de bizutage, mais nous, on n'entre pas dans ce d&#233;lire&#8209;l&#224;. On en est m&#234;me exclues d'office. Voil&#224;&#8230; alors qu'on s'en fiche, qu'on soit int&#233;gr&#233;es ou pas, on s'en fiche. Mais, je sais pas, c'est comme un non&#8209;dit, c'est : &#8220;bon elle, elle est voil&#233;e, elle ne fait pas partie de notre monde&#8221;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Appelons cette femme Ilham[1]. Install&#233;e &#224; Salford pr&#232;s de Manchester au moment o&#249; elle nous accorde un entretien en 2021, elle se souvient avec &#233;motion de son passage en facult&#233; de m&#233;decine, o&#249; elle &#233;tait la seule &#224; porter un hijab[2]. L'exclusion dont elle t&#233;moigne est &#224; la fois li&#233;e &#224; ses origines, &#224; sa religion visible dans l'espace public, mais aussi &#224; sa classe sociale. Elle confie en effet qu'en bifurquant ensuite vers des &#233;tudes de sage&#8209;femme, elle a c&#244;toy&#233; un milieu plus h&#233;t&#233;ro&#8209; g&#232;ne, moins marqu&#233; par un entre&#8209;soi blanc et bourgeois, et que sa religion est &#171; mieux pass&#233;e &#187; aupr&#232;s des &#233;tudiantes de sa nouvelle promo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se souvient tout de m&#234;me d'un &#233;v&#233;nement traumatique dans son cursus de sage&#8209;femme, lorsqu'un professeur d'anatomie avait exig&#233; qu'elle retire son foulard avant un examen. Elle avait beau avoir soulev&#233; son voile un instant pour montrer qu'elle ne portait pas d'&#233;couteurs dans le but de tricher, le professeur n'avait rien voulu savoir. Ilham a essay&#233; de se d&#233;fendre, car la demande de l'enseignant n'&#233;tait pas l&#233;gale. Mais rien n'y a fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ilham est n&#233;e et a grandi dans un quartier populaire d'Orl&#233;ans. Ses parents sont marocains, son p&#232;re a &#233;t&#233; ouvrier agricole, puis a travaill&#233; dans le BTP et sa m&#232;re s'est occup&#233;e de ses sept enfants. Ses &#233;tudes sup&#233;rieures ont valid&#233; sa trajectoire sociale ascendante, mais le port du foulard a donn&#233; lieu pour elle &#224; de multiples discriminations, et a fait de son parcours en m&#233;decine un &#233;pisode douloureux. Elle a d&#233;cid&#233; de le porter peu apr&#232;s la loi de 2004 interdisant les signes religieux &#224; l'&#233;cole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les controverses pr&#233;c&#233;dant la loi et la l&#233;gislation elle&#8209;m&#234;me ont cristallis&#233; la volont&#233; d'Ilham d'affirmer son islam publiquement, tout en respectant les r&#232;gles du d&#233;voile&#8209; ment &#224; l'entr&#233;e du lyc&#233;e : &#171; Le fait d'avoir mis la lumi&#232;re sur le voile, &#231;a m'a fait r&#233;fl&#233;chir, oui. J'&#233;tais adolescente, j'avais deux amies qui le portaient d&#233;j&#224;, et j'ai d&#233;cid&#233; de le porter. &#187; Avant d'ajouter :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Le symbole de devoir retirer ce voile avant l'&#233;cole reste grav&#233; dans ma m&#233;moire parce que, j'utilise des termes un peu forts mais, au d&#233;but, de devoir retirer son voile devant l'&#233;cole, c'&#233;tait un cr&#232;ve&#8209;c&#339;ur, on avait l'impression de se trahir. Et de voir les autres nous regarder, ce n'&#233;tait pas de la curiosit&#233; malsaine, les autres se demandaient juste, &#171; mais qu'est&#8209;ce qu'elles font ? C'est trop bizarre ! &#187; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Son dipl&#244;me de sage&#8209;femme en poche, elle postule dans des h&#244;pitaux &#224; Orl&#233;ans, &#224; Montargis, travaille quelques mois mais les entretiens, souvent, se passent mal. La suspicion qui entoure le port du voile est forte. Un chef de service lui demande d'embl&#233;e : &#171; j'esp&#232;re que vous ne portez pas le voile ! &#187;, alors qu'elle garde les cheveux d&#233;couverts sur le lieu de travail. Dans ce climat d&#233;l&#233;t&#232;re, elle essaie de s'ins&#8209; taller en statut lib&#233;ral, mais malgr&#233; ses efforts n'y parvient pas. Elle &#171; tombe au RSA &#187;, est proche de la d&#233;pression. Elle rencontre alors son futur mari, un biologiste marocain, qui part faire une th&#232;se de doctorat en Espagne, et qu'elle suit. Install&#233;e &#224; Saragosse, elle a l'impression de revivre, son hijab ne posant plus de probl&#232;me. Elle se dit abasourdie par le contraste entre les deux pays :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; Moi, en Espagne, je me sentais revivre, je l'ai dit &#224; mon mari, &#8220;c'est fou ici, on est &#224; la porte de la France. Il n'y a qu'une cha&#238;ne de montagnes qui nous s&#233;pare, mais c'est une autre mentalit&#233;&#8221;. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme d'autres, elle sait qu'un autre pays europ&#233;en, l'Angleterre, est connu pour &#234;tre, pour &#171; des gens comme nous &#187;, un &#171; autre monde &#187;. Elle finit par partir avec son mari &#224; Salford, pr&#232;s de Manchester.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux ann&#233;es apr&#232;s son installation, elle raconte :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; D&#232;s qu'on est arriv&#233;s, on s'est sentis &#224; l'aise ici, moi je n'&#233;tais jamais all&#233;e en Angleterre, jamais. Tout ce qu'on m'avait dit sur le pays s'est confirm&#233; ; en tant que musulmans on se sent comme des poissons dans l'eau, clairement. Le fait musulman n'est juste pas un probl&#232;me ici &#187; (E129)[3].&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Elle est en cours de validation de son &#233;quivalence de dipl&#244;me de sage&#8209;femme, et donne des cours de fran&#231;ais, comme son mari donne des cours de biologie. Elle se dit heureuse que ses deux enfants grandissent dans une atmosph&#232;re trilingue, avec le fran&#231;ais, gr&#226;ce &#224; elle, l'arabe, gr&#226;ce &#224; son mari, et l'anglais. Elle sait aussi que ses enfants ne conna&#238;tront pas toutes les vexations qu'elle a subies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Redouane habite pour sa part &#224; Duba&#239; depuis 2016. Il se qualifie assez naturellement d'&#171; expatri&#233; &#187;. De fait, il ne partage pas le v&#233;cu traumatique d'Ilham. Fran&#231;ais d'origine marocaine, il est arriv&#233; en France &#224; l'&#226;ge de deux ans. Son p&#232;re, m&#233;canicien, est d&#233;c&#233;d&#233; quand il &#233;tait enfant. Sa m&#232;re, pr&#233;paratrice en pharmacie, a alors d&#251; assurer l'&#233;ducation des quatre enfants :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; Elle a toujours suivi nos &#233;tudes d&#232;s le plus jeune &#226;ge ; elle nous a appris qu'il fallait bosser, travailler dur. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Comme lui, ses fr&#232;res et s&#339;urs partagent une trajectoire sociale ascendante, gr&#226;ce &#224; de longues &#233;tudes. Redouane en est pleinement conscient, d'o&#249; son profond sentiment de gratitude :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; En France, on a pu grandir, on a pu vivre en s&#233;curit&#233;, on a pu manger &#224; notre faim, on a pu &#233;tudier, tous &#233;tudier sans jamais avoir eu besoin de payer quoi que ce soit. Tout &#231;a, ce sont des choses qu'on n'aurait jamais pu avoir dans notre pays d'origine. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Redouane a pu int&#233;grer une classe pr&#233;paratoire scientifique, puis une &#233;cole d'ing&#233;nieur, o&#249; il est parvenu &#224; s'imposer dans ce milieu dont il souligne lui aussi le caract&#232;re &#171; blanc &#187; et &#171; bourgeois &#187;. &#201;tant musulman, il s'est toujours tenu &#224; dis&#8209; tance des f&#234;tes alcoolis&#233;es. En 2011, il a pass&#233; un semestre aux &#201;tats&#8209;Unis, qui lui a ouvert les yeux sur certaines r&#233;alit&#233;s fran&#231;aises, notamment sur les mani&#232;res d'accommoder la religion musulmane :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; L&#224;&#8209;bas, j'ai vu des choses qui m'ont plu et des choses qui m'ont d&#233;plu ; et quand je suis rentr&#233; en France, j'ai d&#233;couvert pas mal de choses, que je n'avais pas vues avant, des choses qui tournent pas forc&#233;ment tr&#232;s rond ; des choses qu'on comprend quand on prend du recul et &#231;a a &#233;t&#233;, disons, la premi&#232;re phase o&#249; j'ai commenc&#233; &#224; r&#233;fl&#233;chir &#224; quitter la France. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Lors d'un road-trip dans le Golfe, il se pose la question de partir travailler &#224; Duba&#239;. On est alors en 2016. Il s'informe sur les possibilit&#233;s de faire un Volontariat inter&#8209; national en entreprise (VIE), qu'il obtient finalement. Il y rencontre une Marocaine, elle aussi en VIE. Ensemble ils ont un enfant, et semblent &#233;panouis &#224; Duba&#239;, dont ils louent le respect multiconfessionnel, entre membres d'une &#233;lite &#233;conomique multiculturelle, o&#249; il est tout &#224; fait banal de ne pas &#234;tre autochtone :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &#171; On est 80 % de la population et de fait, quelle que soit sa culture, sa religion, etc., tout est fait pour qu'on se sente &#224; l'aise. Il faut travailler dur, c'est vrai. Il faut s'adapter. Mais comme je l'ai dit, tout est fait pour que &#231;a marche bien. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me s'il a conscience de faire partie d'une &#233;lite &#233;conomique, aux conditions de travail et de r&#233;mun&#233;ration radicalement diff&#233;rentes de celles des ouvriers pakistanais ou philippins, Redouane s'&#233;panouit dans un environnement musulman o&#249; sa religion n'est pas stigmatis&#233;e. Cela passe par des pratiques banales de la vie de tous les jours :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; J'ai ressenti &#233;norm&#233;ment de respect vis&#8209;&#224;&#8209;vis de &#231;a, le genre de choses que je n'aurais jamais imagin&#233;es en France. Par exemple, lorsque je travaillais en France, j'allais manger &#224; la cantine. Et il y avait cinq ou six choix diff&#233;rents de viande pour un &#224; deux choix de l&#233;gumes, dont des frites. Malgr&#233; cette diversit&#233;, je n'ai jamais demand&#233; &#224; avoir de la viande halal. J'&#233;tais &#224; des mill&#233;naires, presque, de pouvoir revendiquer ce genre de choses, juste avoir un peu plus de l&#233;gumes, pour avoir un menu v&#233;gan ou avoir du poisson, plus de viande et &#231;a m'&#233;tait refus&#233;, dans les ann&#233;es 2010&#8209;2015. Ici, par contre, c'est le genre de question qu'on ne se pose pas &#187; (E42)&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un r&#233;cit collectif jamais sollicit&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les v&#233;cus, ressentis, comparaisons dont font &#233;tat Ilham et Redouane sont au c&#339;ur de notre enqu&#234;te, qui s'est d&#233;roul&#233;e entre 2021 et 2023. Quantitative et qualitative, elle repose sur un mat&#233;riau original qui permet de comprendre pourquoi des milliers de Fran&#231;aises et Fran&#231;ais d&#233;cident, sans doute de fa&#231;on croissante, de quitter leur pays pour, notamment, fuir le racisme. On verra qu'il ne s'agit peut&#8209;&#234;tre pas de musulmans comme les autres, la grande majorit&#233; appartenant &#224; une &#233;lite, hautement qualifi&#233;e, ayant connu des trajectoires d'ascension sociale. Reste qu'une fuite des cerveaux &#224; la fran&#231;aise se produit silencieusement sous nos yeux. Ce livre ambitionne d'en rendre compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'ici, que des Fran&#231;ais et Fran&#231;aises de culture ou de confession musulmane quittent le pays pour aller vivre et travailler ailleurs n'a gu&#232;re suscit&#233; l'int&#233;r&#234;t des politiques, des m&#233;dias et des universitaires. Quelques articles ont &#233;t&#233; publi&#233;s sur les d&#233;parts en Angleterre, en Turquie, ou bien &#224; Duba&#239;[4]. L'&#233;mission Les Pieds sur Terre sur France Culture s'est pench&#233;e sur la question. Enfin, deux th&#232;ses de doctorat ont &#233;t&#233; consacr&#233;es &#224; cette th&#233;matique, en &#233;largissant la focale &#224; d'autres origines g&#233;ographiques. Celle de J&#233;r&#233;my Mandin s'int&#233;resse aux Fran&#231;ais et aux Belges d'origine maghr&#233;bine install&#233;s &#224; Montr&#233;al[5]. Celle de Jaafar Alloul observe les mobilit&#233;s euro&#8209;maghr&#233;bines aux &#201;mirats arabes unis et suit la trajectoire de jeunes Hollandais, Fran&#231;ais et Belges[6]. On notera au passage que ces th&#232;ses ont &#233;t&#233; sou&#8209; tenues hors de France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la France est le pays europ&#233;en comptant le plus de personnes de confession musulmane, on recense encore peu de travaux investiguant leur exp&#233;rience minoritaire ordinaire, permettant aussi de comprendre les trajectoires d'exil et d'expatriation que nous avons cherch&#233; &#224; documenter. Que notre objet soit jusqu'alors pass&#233; sous les radars m&#233;diatiques et politiques a &#233;t&#233; illustr&#233; par la publication, le 13 f&#233;vrier 2022, d'un article du New York Times intitul&#233; &#171; Le d&#233;part en sourdine des musulmans de France &#187;, qui mentionne explicitement notre enqu&#234;te. Par l'effet de ce que Pierre Bourdieu aurait appel&#233; &#171; la circulation circulaire de l'information &#187;, d&#232;s la publication de cet article, une quinzaine de m&#233;dias nationaux &#8211; journaux, magazines, radios, cha&#238;nes d'info &#8211; ont contact&#233; des membres de notre &#233;quipe pour en savoir davantage, avec un m&#233;lange de curiosit&#233; et parfois de suspicion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La s&#233;quence des attentats de 2015&#8209;2016 et plus tard, en 2020, celle qui a vu se succ&#233;der le discours des Mureaux d'Emmanuel Macron (2 octobre 2020) sur le &#171; s&#233;paratisme &#187;, l'assassinat de Samuel Paty deux semaines plus tard (le 16 octobre), puis les restrictions des libert&#233;s associatives avec l'adoption de la &#171; loi contre le s&#233;paratisme &#187; en ao&#251;t 2021 ont constitu&#233; une v&#233;ritable escalade dans un pays pourtant habitu&#233; aux controverses sur l'islam. Si le &#171; probl&#232;me musulman &#187; a &#233;t&#233; construit de longue date[7], l'islamophobie (nous reviendrons sur l'usage que nous faisons de ce terme) a connu une forme d'acc&#233;l&#233;ration &#8211; attest&#233;e tant par les chiffres officiels des actes anti&#8209;musulmans que par le ressenti des personnes interrog&#233;es &#8211; au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie. Ce n'est donc pas un hasard si, comme on le verra &#224; l'aide de notre &#233;tude quantitative, la fuite des musulman&#183;es fran&#231;ais&#183;es s'est acc&#233;l&#233;r&#233;e depuis 2015.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exacerbation des stigmatisations a &#233;t&#233; ressentie &#224; l'universit&#233; elle&#8209;m&#234;me. Pour preuve : la s&#233;quence pol&#233;mique autour d'un &#171; islamo&#8209;gauchisme &#187; imaginaire pourtant brandi comme une menace r&#233;elle sur &#171; le vivre&#8209;ensemble &#187; par les ministres Jean&#8209;Michel Blanquer et Fr&#233;d&#233;rique Vidal[8]. La vie et le financement des associations n'ont pas &#233;t&#233; &#233;pargn&#233;s non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au&#8209;del&#224; des dissolutions du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), du Collectif contre le racisme et l'islamophobie (CRI) et de Baraka City, les associations musulmanes et leurs alli&#233;s ont fait l'objet d'une chasse aux sorci&#232;res, marqu&#233;e par des coupes de subvention, des fermetures de mosqu&#233;es jug&#233;es &#171; s&#233;paratistes &#187;, des fermetures de comptes en banque et surtout par la disqualification de leurs membres per&#231;us de mani&#232;re indiff&#233;renci&#233;e comme &#171; islamistes &#187;, &#171; communautaristes &#187; ou &#171; s&#233;paratistes &#187;, toutes ces mesures contribuant &#224; fragiliser les acteurs les mieux &#224; m&#234;me de prendre en charge les col&#232;res que suscitent les discriminations[9].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La stigmatisation d'un nombre croissant de personnes ou d'associations comme &#171; ennemies de la R&#233;publique &#187; illustre un r&#233;tr&#233;cissement inqui&#233;tant du pluralisme d&#233;mocratique, o&#249; l'invocation m&#233;canique de la &#171; R&#233;publique &#187; et de ses &#171; valeurs &#187; vaut rappel &#224; l'ordre autoritaire et musellement des contestations[10]. Ce livre se penche sur ses cons&#233;quences, sur les trajectoires individuelles, les destins familiaux, les corps et les &#226;mes des personnes touch&#233;es par cette violence ordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, beaucoup de personnes interrog&#233;es ont accueilli avec enthousiasme l'existence m&#234;me de l'enqu&#234;te, et la possibilit&#233; d'offrir des t&#233;moignages illustrant l'ampleur de ce racisme sp&#233;cifique qu'est l'islamophobie. On peut jauger leur d&#233;marche &#224; l'aide de la triade, classique dans les sciences sociales, propos&#233;e par l'&#233;conomiste Albert Hirschman : exit, voice, loyalty. Selon Hirschman, quand un produit ou un service se d&#233;t&#233;riore, le consommateur ou le citoyen peut choisir entre : la loyalty, o&#249; il renonce &#224; l'action ; la prise de parole (voice) dans le but de faire conna&#238;tre son m&#233;contentement et de changer la situation ; ou enfin l'exit, c'est&#8209;&#224;&#8209;dire la d&#233;fection pure et simple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut arguer dans notre cas qu'apr&#232;s l'exit, mat&#233;rialis&#233;e par le d&#233;part de France, beaucoup de personnes interrog&#233;es ont eu recours &#224; la prise de parole, voice, en r&#233;pondant &#224; nos questions, surtout quand ces individus partagent des v&#233;cus discriminatoires douloureux[11]. En voici quelques exemples :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; Je veux commencer par dire que c'est assez extraordinaire qu'on nous donne la parole (Lamia, Ottawa, qui a quitt&#233; la France en 2007, E75).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Merci de faire ce travail parce que &#231;a va aider. J'esp&#232;re que &#231;a va aider les politiques et, un petit peu, la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise &#224; ouvrir les yeux (Mokhtar, New York, qui a quitt&#233; la France en 2012, E122).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je trouve &#231;a beaucoup plus impactant qu'un bulletin dans une urne. C'est beaucoup plus constructif que de mettre &#171; Macron &#187; pour faire barrage &#224; &#171; Le Pen &#187; au deuxi&#232;me tour (Sofiane, r&#233;gion de Birmingham, 2021, qui a quitt&#233; la France en 2016, E50)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je trouve que c'est une super initiative de faire ce type d'&#233;tude. Les m&#233;dias et les politiques sont obs&#233;d&#233;s par les musulmans, mais [&#8230;] ils sont dans un monde imaginaire, avec leurs id&#233;es bien particuli&#232;res sur ce que c'est les musulmans. Et ils ne comprennent pas la diversit&#233; de ce qui nous compose (Assia, Londres, qui a quitt&#233; la France en 2013, E137).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qui sommes-nous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette attente cr&#233;e une pression et pose la question de la relation entre enqu&#234;teurs et enqu&#234;t&#233;s, dont on mesure la complexit&#233; dans les pages qui suivent. Cette relation a &#233;t&#233; fa&#231;onn&#233;e par les profils hautement qualifi&#233;s de la plupart des personnes interrog&#233;es : pour simplifier, des individus aux longs parcours universitaires r&#233;pondaient aux questions d'autres individus aux parcours universitaires assez analogues, f&#251;t&#8209;ce dans des disciplines diff&#233;rentes. Sans oublier que plusieurs membres de l'&#233;quipe ont accumul&#233;, depuis des ann&#233;es, des s&#233;jours plus ou moins longs et r&#233;p&#233;t&#233;s dans des pays anglophones qui sont des lieux de r&#233;sidence des personnes enqu&#234;t&#233;es : Grande&#8209;Bretagne, Canada, &#201;tats&#8209;Unis, Irlande, principalement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, r&#233;guli&#232;rement, selon les diff&#233;rences d'&#226;ge, de parcours personnel ou d'identit&#233; ethno&#8209;raciale, les personnes interrog&#233;es basculaient spontan&#233;ment d'un &#171; vous &#187; &#224; un &#171; tu &#187;[12]. Sans que cela cr&#233;e de connivences, ces similitudes facilitent la compr&#233;hension de situations v&#233;cues, des situations qui, de France, sont r&#233;ifi&#233;es par des politiques et m&#233;dias toujours avides de dichotomies faciles entre &#171; les Anglo&#8209;Saxons et nous &#187;[13].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore plus centrale est la question de notre identit&#233; en tant que non&#8209;musulmans pour coordonner cette enqu&#234;te. Sans que nous ayons abord&#233; le sujet d'embl&#233;e, il paraissait souvent pr&#233;f&#233;rable aux yeux des personnes rencontr&#233;es que ce travail soit men&#233; par des non&#8209;musulmans, condition &#224; leurs yeux d'une plus grande l&#233;gitimit&#233; des r&#233;sultats produits. Car le fait est que la plupart des membres de notre &#233;quipe ne sont pas issus du groupe minoritaire faisant l'objet de cet ouvrage. Se pose donc pleinement la question de la &#171; positionnalit&#233; &#187;, que Silyane Larcher envisage ainsi, en s'inspirant notamment d'un article important de Donna Haraway[14] sur la connaissance situ&#233;e (situated knowledge) :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;&#171; La positionnalit&#233; ne d&#233;signe pas le point de vue d'une identit&#233; essentialis&#233;e, sorte de posture fig&#233;e, mais plut&#244;t la perspective socialement et historiquement d&#233;termin&#233;e, donc changeante, &#224; partir de laquelle le sujet de connaissance regarde le monde social et est en m&#234;me temps fa&#231;onn&#233; par lui. &#187;[15]&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;criture de cet ouvrage par des personnes subissant racisme et islamophobie au sein de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise aurait peut&#8209;&#234;tre permis aux lecteurs de se faire une meilleure id&#233;e des exp&#233;riences dont il sera question dans les pages qui suivent, ou de s'y retrouver plus fid&#232;lement s'ils les partagent. Diverses raisons expliquent cette quasi&#8209;absence de musulmans dans l'&#233;quipe &#224; l'origine de ce livre. Tout d'abord, une pr&#233;somption de partialit&#233; voire de militantisme p&#232;se sou&#8209; vent sur les chercheurs et chercheuses qui travaillent sur un groupe auquel on estime qu'ils et elles appartiennent[16].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette question avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; explor&#233;e par la chercheuse Philomena Essed au d&#233;but des ann&#233;es 1990, &#224; travers la figure de la Black angry woman aux &#201;tats&#8209;Unis[17], une critique qui n'&#233;pargne pas le travail des universitaires issus de minorit&#233;s, sur lesquels p&#232;sent, pour citer Audrey C&#233;lestine, des &#171; soup&#231;ons d'&#234;tre &#8220;trop pr&#232;s de leur objet&#8221; ou &#8220;trop concern&#233;s&#8221; &#187;[18]. De fait, la n&#233;cessaire &#171; neutralit&#233; axiologique &#187; &#224; laquelle invite le sociologue Max Weber[19] est souvent mal comprise. Elle est souvent caricatur&#233;e en une injonction &#224; une neutralit&#233; de fa&#231;ade qui reviendrait &#224; pr&#233;tendre, lorsqu'on est universitaire, qu'on est capable de s'extraire du social, des rapports de force qui le traversent et le structurent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Travailler sur ce qui n'est pas soi n'abolit pas la position sociale que l'on occupe et &#224; partir de laquelle on porte un regard sur le monde social. Il n'existe pas de regard neutre, ce qui n'emp&#234;che pas d'objectiver les ph&#233;nom&#232;nes sociaux. En second lieu, et plus concr&#232;tement, l'universit&#233; fran&#231;aise demeure un espace tr&#232;s majoritairement blanc o&#249; les personnes racis&#233;es sont largement sous&#8209;repr&#233;sent&#233;es[20]. Enfin, les co&#251;ts sont r&#233;els dans une carri&#232;re universitaire lorsqu'on s'investit dans un projet jug&#233; politiquement inflammable et entour&#233; de soup&#231;ons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des coll&#232;gues au statut pr&#233;caire &#8211; qui sont de plus en plus nombreux, surtout en sciences sociales &#8211; prennent un risque en s'associant &#224; ce type de projet. Dans ce contexte, ce n'est pas un hasard si un chercheur comme Abdellali Hajjat est d&#233;sormais professeur de sociologie &#224; l'Universit&#233; libre de Bruxelles, expatriation universitaire qu'il a justifi&#233;e par les &#171; grandes difficult&#233;s &#187; qu'il a connues en France pour &#171; mener un travail serein sur la question de l'islamophobie &#187;[21].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Collectivement, nous pensons en outre que la charge raciale qui p&#232;se sur la composante musulmane de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise ne doit pas reposer sur ce seul groupe. Maboula Soumahoro d&#233;finit cette &#171; charge raciale &#187;, notion inspir&#233;e du pionnier de la sociologie am&#233;ricaine W. E. B. Du Bois (1868&#8209;1963), comme la &#171; t&#226;che &#233;puisante d'expliquer, de traduire, de rendre intelligibles les situations violentes, discriminantes ou racistes &#187;[22] aupr&#232;s du groupe majoritaire dans la soci&#233;t&#233;. Nous proposons modestement de partager cette charge raciale. Il nous semble &#233;galement que notre ouvrage en dit au moins autant sur la France que sur les personnes interrog&#233;es, leurs trajectoires, leur identit&#233; ou leur foi. Or nous faisons partie de cette soci&#233;t&#233; et c'est donc aussi sur nous&#8209;m&#234;mes que nous avons travaill&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'on nous permette de faire un pas de c&#244;t&#233; pour mieux saisir ce qui se joue ici, en nous inspirant de l'exp&#233;rience de l'historien canadien John Milloy. Auteur d'un ouvrage de r&#233;f&#233;rence sur les pensionnats (residential schools) impos&#233;s aux enfants des peuples autochtones jusque dans les ann&#233;es 1990 au Canada, et dont l'histoire tragique a suscit&#233; un traumatisme national, il insiste &#224; la fin de son introduction sur le fait que son livre est &#171; une histoire &#233;crite par un non&#8209;Aborig&#232;ne, quelqu'un qui n'a jamais &#233;t&#233; envoy&#233; de force dans un pensionnat &#187;, quelqu'un qui &#171; n'a jamais ressenti le racisme ou d&#251; subir le d&#233;nigrement de sa propre identit&#233; &#187;, mais que, en r&#233;alit&#233;, son ouvrage en dit davantage sur son propre pays que sur les peuples premiers du Canada.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#233;tayer son propos, Milloy pr&#233;cise qu'en 1965, lors d'auditions par le Bureau des affaires indiennes, un ancien &#233;l&#232;ve d'un pensionnat appartenant &#224; la nation Mohawk exprima &#171; une vraie r&#233;ticence &#187; &#224; t&#233;moigner, parce que, selon lui, &#171; pour &#234;tre honn&#234;te, cette histoire, ce n'est pas celle de mon peuple, mais c'est plut&#244;t la v&#244;tre &#187;[23].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Islamophobie, une notion militante ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son ouvrage&lt;i&gt; Why Race Still Matters &lt;/i&gt; (&#171; Pourquoi la race est toujours d'actualit&#233; &#187;), la th&#233;oricienne australienne Alana Lentin met en question la mani&#232;re dont le racisme est d&#233;fini, et surtout par qui. Elle note que ce sont toujours les &#233;lites politiques et m&#233;diatiques, qui dans leur majorit&#233; n'en souffrent pas, qui jouissent du pouvoir de d&#233;finition officielle du racisme, tandis que ses victimes ont peu voix au chapitre dans l'espace public sur la nature des discriminations qu'elles subissent[24].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre enqu&#234;te illustre la validit&#233; de cette th&#232;se : alors qu'en France une bonne partie des &#233;lites politiques, au nom d'un universalisme abstrait, nie l'existence de cette forme majeure et sp&#233;cifique de racisme, les premiers concern&#233;s utilisent le terme &#171; islamophobie &#187; de mani&#232;re banale, &#224; la mesure de la banalisation de ce racisme dans notre pays. Comme le dit Lila, qui travaille aujourd'hui dans la finance &#224; Singapour apr&#232;s avoir quitt&#233; un emploi r&#233;mun&#233;rateur en France du fait d'une atmosph&#232;re devenue trop pesante :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; c'est clairement de l'islamophobie. Quand on a une discrimination envers une religion, c'est s&#251;r, c'est du racisme. Et celui&#8209;ci, plus particuli&#232;rement, s'appelle de l'islamophobie. Comment vous voulez appeler &#231;a, vous ? &#187; (E23).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;On notera aussi que les rares personnes n'ayant pas fait d'&#233;tudes sup&#233;rieures parmi notre &#233;chantillon l'utilisent tout autant que celles qui sont pass&#233;es par les bancs de Sciences Po Paris ou l'&#201;cole Centrale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous entendons par islamophobie la stigmatisation de l'islam et des musulmans et ses cons&#233;quences concr&#232;tes : discriminations, micro&#8209;agressions[25], violences verbales et physiques. &#192; ce titre, et alors que le d&#233;bat public s'est beaucoup concentr&#233; sur cette question ces derni&#232;res ann&#233;es, l'islamophobie ne rel&#232;ve pas de la &#171; peur &#187; de l'islam, et encore moins de la possibilit&#233; ou non de critiquer cette religion, pas plus que l'homophobie ne renvoie &#224; la seule peur des homosexuels, mais &#224; l'ensemble des actes discriminatoires ou violents qui les ciblent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept d'islamophobie est aujourd'hui reconnu par les sciences sociales &#224; l'&#233;chelle internationale et mobilis&#233; par de tr&#232;s nombreuses institutions nationales et internationales[26]. Les querelles s&#233;mantiques qu'il d&#233;cha&#238;ne en France paraissent donc exceptionnelles, et contribuent peut&#8209;&#234;tre &#224; d&#233;tourner l'attention des cons&#233;quences r&#233;elles de ce probl&#232;me. Sans f&#233;tichiser le terme &#8211; au fond, &#171; racisme anti&#8209;musulman &#187; est &#233;quivalent &#8211; il m&#233;rite peut&#8209;&#234;tre d'autant plus d'&#234;tre conserv&#233; qu'il est attaqu&#233; et que son abandon ou son &#233;vitement reviendraient &#224; d&#233;l&#233;gitimer l'usage ordinaire dont nos entretiens t&#233;moignent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des mobilit&#233;s internationales &#224; part ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autres concepts qu'&#171; islamophobie &#187; nous ont caus&#233; bien davantage de probl&#232;mes, &#224; commencer par la mani&#232;re de nommer ces musulmans fran&#231;ais partis vivre &#224; l'&#233;tranger. Est&#8209;ce que ce sont des personnes &#233;migr&#233;es, exil&#233;es, expatri&#233;es, et quel est le degr&#233; de porosit&#233; des situations auxquelles renvoient ces termes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mobilisation de ces notions par les personnes interrog&#233;es est elle&#8209;m&#234;me assez h&#233;sitante. Ainsi, Monia, ing&#233;nieure install&#233;e &#224; D&#252;sseldorf depuis cinq ans au moment de l'entretien, est dubitative sur la pertinence du terme &#171; expatri&#233;e &#187; dans son propre cas. Assez politis&#233;e, elle souligne la dimension post&#8209;coloniale du terme d'&#171; expat &#187; :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; Les &#8220;expats&#8221;, c'est un peu les cadres sup blancs apr&#232;s &#233;cole d'ing&#233; qui partent &#224; l'&#233;tranger. [&#8230;] Pour moi le mot &#8220;expat&#8221; je l'utilise de mani&#232;re presque ironique. Fondamentalement, c'est de l'immigration, mais on aime bien faire une diff&#233;rence entre les expatri&#233;s et les immigr&#233;s &#187; (E12).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me h&#233;sitation sur le qualificatif d'expatri&#233; pour Mourad, inscrit en th&#232;se &#224; Montr&#233;al depuis 2020 :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; Donc, quand je suis venu &#224; Montr&#233;al, je me consid&#233;rais comme&#8230; non pas un expatri&#233; parce que j'ai l'impression qu'expatri&#233; &#231;a fait tr&#232;s r&#233;f&#233;rence &#224; une migration li&#233;e &#224; l'emploi, alors que dans notre cas, c'&#233;tait plus li&#233; aux &#233;tudes [r&#233;fl&#233;chit] Pour moi ce serait plus &#8220;Fran&#231;ais de l'&#233;tranger&#8221;, mais honn&#234;tement je n'ai pas de terme exact &#187; (E16).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Le constat qu'aucun terme ne correspond parfaitement &#224; sa situation est partag&#233; par Charles, r&#233;sident &#224; Duba&#239; depuis 2015, converti depuis 2012 et dipl&#244;m&#233; d'une &#233;cole de commerce toulousaine :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt;Je me dis : est&#8209;ce que je me consid&#232;re comme un expat ? Pour moi, un expat, c'est quelqu'un qui vient ici pour ramasser de l'argent et puis repartir en France. C'est pas moi, ce n'est pas mon d&#233;lire. En fait, je suis plus&#8230; Est&#8209;ce que je peux me consid&#233;rer comme un immigr&#233; ici, parce que je ne pourrai jamais devenir un &#201;mirati et je ne pourrai jamais vraiment m'int&#233;grer &#224; cette soci&#233;t&#233; ? Donc, en fait, je ne sais pas si je suis un expat. Je suis un immigr&#233;, et je n'ai pas l'intention de rentrer en France (E62).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Lamia, ing&#233;nieure d'origine syrienne install&#233;e depuis 2007 &#224; Ottawa, r&#233;cuse sans ambages le terme : &#171; Expatri&#233;e, c'est vraiment quelqu'un qui a choisi de le faire, moi je pense que j'ai &#233;t&#233; un peu pouss&#233;e &#224; la porte &#187; (E75). Certaines personnes, les plus attach&#233;es &#224; leur religion, notamment des femmes coiff&#233;es d'un hijab partageant un v&#233;cu traumatique en France, se vivent d'une certaine mani&#232;re comme des &#171; r&#233;fugi&#233;es de la la&#239;cit&#233; &#187;, en tant que celle&#8209;ci prend la forme d'une &#171; la&#239;cit&#233; d'interdiction &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La complexit&#233; des parcours personnels donc, d&#233;pendant surtout de l'importance du v&#233;cu discriminatoire en France, peut faire opter pour &#171; exil&#233; &#187; plut&#244;t qu'&#171; expatri&#233; &#187;. Pour donner un exemple mentionn&#233; plus haut, Ilham nous semble correspondre &#224; un profil d'exil&#233;e en Angleterre (Salford), alors qu'on classerait plus ais&#233;ment Redouane parmi les &#171; expatri&#233;s &#187; &#224; Duba&#239;. La fronti&#232;re entre les deux, tout comme les motivations au d&#233;part, est souvent ambigu&#235;, plusieurs raisons, professionnelles et &#233;conomiques, mais aussi politiques, &#233;tant imbriqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; les r&#233;ticences exprim&#233;es dans ces extraits d'entretiens, les termes d'&#171; expatri&#233; &#187; et d'&#171; expatriation &#187; restent les plus commun&#233;ment utilis&#233;s par les personnes interrog&#233;es, notamment celles qui exercent les m&#233;tiers les plus r&#233;mun&#233;rateurs et paraissent les moins politis&#233;es. Ce n'est pas un hasard si le groupe Facebook des francophones musulmans au Royaume&#8209;Uni produit un guide &#171; du musulman expatri&#233; &#187; dans le pays, o&#249; l'on trouve, en 129 pages, neuf occurrences du terme &#171; expatriation &#187;, et trois de celui &#171; expatri&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une certaine mani&#232;re, la mobilisation de ce vocabulaire est une fa&#231;on de banaliser l'ascension sociale &#224; l'&#233;tranger, d'inclure les Fran&#231;ais et les Fran&#231;aises de confession musulmane dans le groupe plus vaste des expatri&#233;s. Cela n'emp&#234;che pas que ces termes eux&#8209;m&#234;mes sont inappropri&#233;s, principalement d'ailleurs parce que l'expatriation pr&#233;suppose un retour au pays. Or, nous le verrons, les personnes interrog&#233;es, dans leur grande majorit&#233;, ne souhaitent pas revenir en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le terme de &#171; diaspora &#187;, adopt&#233; en sous&#8209;titre de notre livre, peut finalement s'av&#233;rer utile pour appr&#233;hender notre objet d'&#233;tude pris dans sa globalit&#233;, au&#8209;del&#224; des trajectoires individuelles. La litt&#233;rature en sciences sociales a repris et &#233;tendu la notion de diaspora, historiquement d&#233;di&#233;e &#224; la diss&#233;mination du peuple juif dans le monde, pour d&#233;crire les mouvements transnationaux dans un contexte de mondialisation o&#249; se complexifient des r&#233;seaux de solidarit&#233;s par&#8209;del&#224; les fronti&#232;res nationales. &#171; Diaspora &#187; est &#233;galement pr&#233;cieux puisqu'il permet &#224; la fois de d&#233;signer un type de ph&#233;nom&#232;ne, une condition sociale et un processus d'affinit&#233;s transnationales[27]. Ce sont des &#233;l&#233;ments sur lesquels nous reviendrons au chapitre 5.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notre titre&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre de cet ouvrage et du projet de recherche dont il est l'aboutissement a fait l'objet d'&#226;pres discussions, sur lesquelles nous souhaitons revenir bri&#232;vement. D'embl&#233;e, il peut sembler provocateur. Il reprend, pour le d&#233;tourner, un slogan de la droite radicale fran&#231;aise utilis&#233; notamment en 2006&#8209;2007[28], slogan lui&#8209;m&#234;me inspir&#233; de la r&#233;volution conservatrice sous Nixon (America, you love it or leave it !)[29], mais en transformant &#171; La France, tu l'aimes ou tu la quittes &#187; en un &#171; La France tu l'aimes mais tu la quittes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le simple passage d'une conjonction de coordination (&#171; ou &#187;) &#224; une autre (&#171; mais &#187;) permet au groupe stigmatis&#233; de se r&#233;approprier politique&#8209; ment une alternative perverse, dans laquelle une partie de la population fran&#231;aise est publiquement soup&#231;onn&#233;e de ne pas aimer assez, ou de ne pas aimer &#171; comme il faut &#187;, son propre pays. Ce titre exprime bien le tiraillement de nombreuses personnes interrog&#233;es et leur identification paradoxale &#224; la France, dans laquelle les sentiments de reconnaissance, de gratitude, de nostalgie vis&#8209;&#224;&#8209;vis des amis et de la famille laiss&#233;s derri&#232;re elles se m&#234;lent &#224; l'amertume, le ressentiment et l'hostilit&#233; vis&#8209;&#224;&#8209;vis des &#233;lites politiques et m&#233;diatiques de leur pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sentiment paradoxal qui consiste &#171; &#224; aimer mais &#224; quitter &#187; a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; &#233;voqu&#233; par Marwan Muhammad, fondateur du CCIF en conclusion de son ouvrage Nous (aussi) sommes la Nation[30], ainsi que par le journaliste Claude Askolovitch[31]. Il a aussi &#233;t&#233; soulign&#233; par un de nos enqu&#234;t&#233;s, Ali, qui habite &#224; Alger et y travaille pour la m&#234;me grande entreprise fran&#231;aise qui l'employait en France. Dans un post intitul&#233; &#171; La France, elle m'aime ou je la quitte &#187;, publi&#233; sur le site LinkedIn en ao&#251;t 2018, il donne des d&#233;tails sur sa d&#233;cision de partir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;l&#233;ments qu'il fournit entrent en r&#233;sonance avec de nombreux entretiens que nous avons men&#233;s. En outre, il rappelle le d&#233;ferlement de haine dont il a &#233;t&#233; victime apr&#232;s sa publication, l'extr&#234;me agressivit&#233; de G&#233;n&#233;ration identitaire, Riposte la&#239;que, le Printemps r&#233;publicain qui l'ont harcel&#233; en ligne (E56). Il &#233;voque &#233;galement les nombreux soutiens qu'il a re&#231;us de la part de personnes qui se sont reconnues dans son exp&#233;rience, qu'elles envisagent ou non de quitter la France, comme lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans son texte, Ali se pr&#233;sente comme un jeune dipl&#244;m&#233; d'une &#233;cole d'ing&#233;nieur en hautes technologies qui, &#171; apr&#232;s des semaines de doutes, des mois de r&#233;flexion, des ann&#233;es de mal&#8209;&#234;tre, de tensions int&#233;rieures et de frustration &#187;, a pris une d&#233;cision forte : &#171; quitter mon pays, la France, pour d'autres horizons &#187;. Puis il d&#233;crit de mani&#232;re assez clinique et d&#233;passionn&#233;e pourquoi l'atmosph&#232;re lui est devenue irrespirable :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &#171; Ce sentiment s'est aggrav&#233; ann&#233;e apr&#232;s ann&#233;e jusqu'&#224; en devenir insupportable aujourd'hui. Le sentiment de ne pas me sentir consid&#233;r&#233; comme un citoyen lambda. D'avoir droit &#224; des traitements, des r&#233;actions, des regards, qui me mettent mal &#224; l'aise et cr&#233;ent une atmosph&#232;re pesante dans laquelle j'&#233;touffe. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il en veut &#171; &#233;norm&#233;ment aux m&#233;dias et aux politiques de ce pays, qui jour apr&#232;s jour, entretiennent les divisions entre citoyens &#187;, avant de s'en prendre nomm&#233;ment &#224; des figures m&#233;diatiques et politiques de l'islamophobie hexagonale. Il pose &#233;galement la question :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; Dois&#8209;je avoir honte de dire que le Canada, pour y avoir v&#233;cu six mois, est le pays o&#249; je me suis le plus senti chez moi, le mieux accept&#233; tel que j'&#233;tais ? Devant la France, pays o&#249; j'ai grandi, devant l'Alg&#233;rie et l'Italie, pays de mes grands&#8209;parents ? Que cette exp&#233;rience m'a permis de prendre conscience que le mal-&#234;tre que je ressentais jusque&#8209;l&#224; en France n'&#233;tait pas une fatalit&#233;, et que je pouvais probablement &#234;tre plus &#233;panoui au&#8209;del&#224; de ses fronti&#232;res ?&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Ces interrogations constituent l'essence m&#234;me de notre ouvrage, dans lequel des gens comme Ali expriment leur sentiment d'injustice, leur mal&#8209;&#234;tre en France, leur s&#233;r&#233;nit&#233; (re)trouv&#233;e dans un pays dont beaucoup ne connaissaient presque rien au d&#233;part, leurs craintes &#233;galement pour leurs proches rest&#233;s au pays. Nous avons choisi de les suivre dans leur cheminement de fa&#231;on chronologique, depuis leurs socialisations initiales en France, jusqu'&#224; leur d&#233;cision de partir, dans ses motivations imm&#233;diates et profondes, ses conditions pratiques et sa r&#233;alisation (choix du pays, premiers pas &#224; l'arriv&#233;e, nouvel enracinement r&#233;el ou envisag&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous finissons par le regard et le rapport pratique et symbolique que les personnes que nous avons rencontr&#233;es entretiennent d&#233;sormais avec la France. On verra qu'elles &#233;voquent souvent leur relation complexe d'attraction/r&#233;pulsion vis&#8209;&#224;&#8209;vis d'un pays o&#249; la grande majorit&#233; est n&#233;e, selon qu'elles convoquent le souvenir de grandes figures nationales d'&#233;mancipation, de la litt&#233;rature, de la culture populaire hexagonale dans laquelle elles ont baign&#233;, ou, au contraire, qu'elles se souviennent du d&#233;fil&#233; d'&#233;ditorialistes sur CNews et de l'accumulation de pol&#233;miques depuis la premi&#232;re affaire du voile de Creil en 1989 jusqu'aux derni&#232;res sur le port de l'abaya dans les &#233;coles en 2023, soit presque trente&#8209;cinq ans plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Tous les pr&#233;noms utilis&#233;s dans cette enqu&#234;te ont &#233;t&#233; modifi&#233;s, en respectant leur consonance originelle. C'est pourquoi on a conserv&#233;, pour la version &#171; pseudonymis&#233;e &#187;, soit une consonance manifestant l'appar&#8209; tenance confessionnelle et/ou ethnique (Mohammed, Karima), soit une consonance qui l'efface (Adam, Sofia), selon le pr&#233;nom d'usage des per&#8209; sonnes interrog&#233;es. Ces choix de pr&#233;noms par les parents ne sont pas anodins, on le verra, ils refl&#232;tent l'int&#233;riorisation, par ces derniers, du fait que choisir certains pr&#233;noms qui sonnent &#171; trop arabes &#187; ou &#171; trop musulmans &#187; aurait des incidences n&#233;gatives pour leur enfant, par exemple sur le march&#233; du travail.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Nous utilisons indiff&#233;remment &#171; hijab &#187;, &#171; foulard &#187; ou &#171; voile &#187; dans cet ouvrage, et l'utilisons avec la voix active (&#171; femme qui porte un foulard &#187;), jamais &#224; la voix passive (&#171; femme voil&#233;e &#187;). Ceci v&#233;hiculerait l'id&#233;e d'une absence de choix, d'une forme de soumission, qui ne corres&#8209; pond pas du tout &#224; l'exp&#233;rience des femmes interrog&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] (E129) correspond &#224; notre entretien n&#176; 129. Pour une pr&#233;sentation succincte de chaque entretien (principales donn&#233;es socio&#8209;d&#233;mographiques de chaque enqu&#234;t&#233;&#183;e), nous renvoyons &#224; notre site Internet : https://love&#8209; leave.hypotheses.org/&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Entre autres : &#171; &#8220;En France, j'avais le cul entre deux chaises&#8221; : Duba&#239;, terre promise pour les enfants d'immigr&#233;s &#187;, Le Parisien, 28 mars 2021 ; &#171; Ces musulmanes portant le voile qui quittent la France pour trouver du travail en Angleterre &#187;, Slate, 30 novembre 2020 ; &#171; Comment la Turquie courtise les Fran&#231;ais musulmans &#187;, La Croix, 21 octobre 2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] J&#233;r&#233;my Mandin, &#171; Leaving Europe : Emigration, aspirations and pathways of incorporation of Maghrebi French and Belgians in Montr&#233;al &#187;, CEDEM / Universit&#233; de Li&#232;ge, soutenue le 19 mars 2021, sous la direc&#8209; tion de Marco Martiniello.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Jaafar Alloul, &#171; Leaving Europe, Navigating Access : Status Migra&#8209; tion, Traveling Habitus, and Racial Capital in Euro&#8209;Maghrebi Mobilities to the United Arab Emirates &#187;, soutenue le 02 juillet 2021 &#224; l'Universit&#233; de Louvain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Thomas Deltombe, L'Islam imaginaire. La construction m&#233;diatique de l'islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La D&#233;couverte, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Olivier Esteves, &#171; Cartographier la vague r&#233;actionnaire dans les universit&#233;s fran&#231;aises &#187;, M&#233;diapart, 14 f&#233;vrier 2022 ; Mich&#232;le Zancarini&#8209; Fournel et Claude Gautier, De la d&#233;fense des savoirs critiques. Quand le pouvoir s'en prend &#224; l'autonomie de la recherche, Paris, La D&#233;couverte, 2022.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Sur le sujet : Observatoire des libert&#233;s associatives, &#171; Une nouvelle chasse aux sorci&#232;res &#187;, Enqu&#234;te sur la r&#233;pression des associations dans le cadre de la lutte contre l'islamisme, 2022 ; Julien Talpin, B&#226;illonner les quartiers. Comment le pouvoir r&#233;prime les mobilisations populaires, Ronchin, Les &#201;taques, 2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Voir Haou&#232;s Seniguer, La R&#233;publique autoritaire. Islam de France et illusion r&#233;publicaine (2015-2022), Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Albert Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty : Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Cambridge (Mass.), Havard University Press, 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Sans oublier que pour les personnes install&#233;es &#224; Montr&#233;al, Bruxelles ou Gen&#232;ve, le sens du vouvoiement et du tutoiement n'est pas le m&#234;me qu'en France.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Sur les probl&#232;mes inh&#233;rents &#224; l'expression &#171; pays anglo&#8209;saxons &#187; : &#201;mile Chabal, A Divided Republic. Nation, State and Citizenship in Contemporary France, Cambridge, Cambridge University Press, 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Donna Haraway, &#171; Situated Knowledges : The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective &#187;, Feminist Studies, vol. 14, n&#176; 3, 1988, p. 575&#8209;599.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Dossier coordonn&#233; par Silyane Larcher, &#171; Positionnalit&#233;s des cher&#8209; cheur.e.s minoritaires &#187;, Raisons politiques, vol. 1, n&#176; 89, 2023, p. 5&#8209;24 (ici, p. 13).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Delphine Naudier et Maud Simonet (dir.), Des sociologues sans qualit&#233;s ?, Paris, La D&#233;couverte, coll. &#171; Recherches &#187;, 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Philomena Essed, Understanding Everyday Racism : An Interdisciplinary Theory, Londres, Sage, 1991, p. 7.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Cit&#233; dans Audrey C&#233;lestine, Une famille fran&#231;aise. Des Antilles &#224; Dunkerque en passant par l'Alg&#233;rie, Paris, Textuel, 2018, p. 138&#8209;139.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Max Weber, Le savant et le Politique, 1919.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] Abdellali Hajjat, &#171; Islamophobia and French Academia &#187;, Current Sociology, vol. 69, n&#176; 5, 2021, p. 621&#8209;640.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] Abdellali Hajjat revient sur son d&#233;part de France &#224; l'occasion d'une controverse avec Nathalie Heinich dans l'&#233;mission Le Temps du d&#233;bat (France Culture), &lt;a href=&#034;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le&#8209;temps&#8209;du&#8209;debat/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le&#8209;temps&#8209;du&#8209;debat/&lt;/a&gt; le&#8209;militantisme&#8209;a&#8209;l&#8209;universite&#8209;pose&#8209;t&#8209;il&#8209;probleme&#8209;9722930.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22] Maboula Soumahoro, Le Triangle et l'Hexagone, Paris, La D&#233;couverte, 2020, p. 135.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23] John S. Milloy, A National Crime : The Canadian Government and the residential School System, 1879 to 1986, Winnipeg, University of Manotiba Press, 2017 [1999], p. XLI, [notre traduction].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24] Alana Lentin, Why Race Still Matters, Cambridge, Polity Press, 2020, p. 14 et p. 58&#8209;59.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25] Une micro&#8209;agression peut se d&#233;finir comme une parole, un geste, un comportement v&#233;cu comme hostile par un ou des membres d'un groupe minoritaire, souvent stigmatis&#233;. D'apparence banale, la micro&#8209;agression est per&#231;ue comme hostile m&#234;me si elle ne provient pas n&#233;cessairement d'une volont&#233; de blesser. Souvent, les micro&#8209;agressions proc&#232;dent par accumulation : c'est leur multiplication qui est consid&#233;r&#233;e comme intol&#233;rable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26] Sur le sujet : Houda Asal, &#171; Islamophobie : la fabrique d'un nouveau concept. &#201;tat des lieux de la recherche &#187;, Sociologie, vol. 5, n&#176; 1, 2014, p. 13&#8209;29.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27] Voir Floya Anthias, &#171; Evaluating &#8220;Diaspora&#8221; : Beyond Ethnicity ? &#187;, Sociology, vol. 32, n&#176; 3, 1998, p. 557&#8209;580 ; et plus g&#233;n&#233;ralement, Arjun Appa&#8209; durai, Modernity at Large : Cultural Dimensions of Globalization, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28] &#171; M. Sarkozy veut ravir ses &#233;lecteurs au FN et au MPF &#187;, Le Monde, 23 avril 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29] Voir Romain Huret, De l'Am&#233;rique ordinaire &#224; l'&#201;tat secret. Le cas Nixon, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[30] Marwan Muhammad, Nous (aussi) sommes la Nation. Pourquoi il faut lutter contre l'islamophobie, Paris, La D&#233;couverte, 2017, p. 232.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[31] Claude Askolovitch, Nos mal-aim&#233;s. Ces musulmans dont la France ne veut pas, Paris, Grasset, 2013, p. 120&#8209;121.&lt;/p&gt;
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		<title>La transformation sociale et &#233;cologique commence par penser et agir hors du cadre</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-transformation-sociale-et-ecologique-commence-par-penser-et-agir-hors-du</link>
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		<dc:date>2023-02-21T06:50:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alice Picard, Julien Rivoire</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2023-02-21</dc:subject>
		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Plan&#232;te</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'entretien de Carnets rouges avec Alice Picard porte parole et membre du Ca d'Attac et Julien Rivoire ex porte parole et membre du Ca &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de Carnets rouges janvier 2023 &lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;cembre 2020, Attac cosignait une tribune, avec de nombreuses associations, o&#249; &#233;tait r&#233;affirm&#233; le r&#244;le de l'&#233;ducation populaire dans le d&#233;bat citoyen et d&#233;mocratique. Comment ce travail d'&#233;ducation populaire peut-il contribuer &#224; fonder, par une appropriation d'informations et de savoirs, les convictions n&#233;cessaires (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Environnement-41-" rel="directory"&gt;Environnement&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2023-02-21-+" rel="tag"&gt;Edition du 2023-02-21&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-France-+" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Planete-+" rel="tag"&gt;Plan&#232;te&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH113/1-15-9eacb.jpg?1781447951' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='113' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'entretien de Carnets rouges avec Alice Picard porte parole et membre du Ca d'Attac et Julien Rivoire ex porte parole et membre du Ca&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://carnetsrouges.fr/wp-content/uploads/2023/02/CR27.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Carnets rouges&lt;/a&gt; janvier 2023&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En d&#233;cembre 2020, Attac cosignait une tribune, avec de nombreuses associations, o&#249; &#233;tait r&#233;affirm&#233; le r&#244;le de l'&#233;ducation populaire dans le d&#233;bat citoyen et d&#233;mocratique. Comment ce travail d'&#233;ducation populaire peut-il contribuer &#224; fonder, par une appropriation d'informations et de savoirs, les convictions n&#233;cessaires aux luttes pour une justice &#233;cologique ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette tribune1 nous r&#233;affirmions que &#171; les espaces que nous organisons favorisent le d&#233;veloppement du pouvoir politique des citoyennes et citoyens, leur prise de parole, leur dialogue avec les pouvoirs publics et leur contribution &#224; la prise de d&#233;cision &#187;. Ainsi, nous insistions sur le leurre que constitue une d&#233;mocratie sans contre-pouvoirs ou espaces d'&#233;laboration et d'expression collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, si l'&#233;ducation populaire est &#224; tort trop souvent r&#233;duite &#224; une op&#233;ration de vulgarisation, de diffusion d'analyses critiques, nous insistons, &#224; Attac2 , sur le projet de transformation sociale dont est porteuse l'&#233;ducation populaire. En r&#233;duisant l'&#233;ducation populaire &#224; des pratiques, des outils, voire &#224; &#171; l'&#233;ducation du peuple &#187;, c'est l'histoire d'un vaste mouvement porteur d'un horizon &#233;mancipateur, inscrit dans des mouvements syndicaux et associatifs, des coop&#233;ratives ou des bourses du travail, qui est gomm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;ducation populaire est donc indissociable de la notion de contre-pouvoir qui n'attend pas qu'on lui dicte les cadres institutionnels en dehors desquels il n'est plus l&#233;gitime de s'exprimer, et qui rappelle que les mobilisations collectives sont bien des cadres d&#233;mocratiques au sens o&#249; les personnes qui y prennent part font leur la lutte, y acqui&#232;rent des connaissances et des comp&#233;tences. Dans cette tribune nous ajoutions &#233;galement qu'&#171; &lt;i&gt; il faut affronter sans complaisance les in&#233;galit&#233;s et les discriminations qui existent dans notre pays, reconna&#238;tre les souffrances des personnes, pointer du doigt les dysfonctionnements de nos institutions. Tout cela n'est pas d&#233;savouer la R&#233;publique, c'est au contraire l'entretenir et la construire ensemble &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, les mouvements d'&#233;ducation populaire ont vocation &#224; s'engager dans les luttes contre les in&#233;galit&#233;s &#233;conomiques, sociales et environnementales, y compris contre l'&#201;tat lorsque celui-ci les conforte ou les amplifie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux &#171; moments &#187; d'&#233;ducation populaire ont &#233;merg&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, et illustrent comment l'appropriation des enjeux li&#233;s aux combats pour la justice environnementale et sociale peut se d&#233;rouler, ainsi que notre r&#244;le dans le processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier fut le mouvement des Gilets Jaunes, qui a vu une fraction de la soci&#233;t&#233; surgir dans l'espace public, en s'appropriant les ronds-points, mais &#233;galement l'espace m&#233;diatique, via les r&#233;seaux sociaux puis les m&#233;dias traditionnels. Au cours de ce mouvement, par des &#233;changes, des r&#233;unions, au cours des manifestations, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui se sont empar&#233;es de sujets politiques, ont fait valoir et fait &#233;voluer leurs positions. La question &#233;cologique a &#233;t&#233; plus pr&#233;sente que nous le pensions a priori, et articul&#233;e &#224; la question sociale. Notre premi&#232;re r&#233;action a &#233;t&#233; la m&#233;fiance vis-&#224;-vis d'un mouvement dont le point de d&#233;part semblait &#234;tre le refus de l'imposition. Comment &#233;tait-ce compatible avec notre combat pour la justice sociale, indissociable du consentement &#224; l'imp&#244;t ? Les remont&#233;es des collectifs locaux nous ont tr&#232;s vite bouscul&#233;&#183;es : &#171; les analyses d'Attac sont bien accueillies &#187;, &#171; &#231;a frotte, mais il n'y a pas d'hostilit&#233;, ni &#224; l'imp&#244;t, ni &#224; la lutte contre le r&#233;chauffement climatique &#187;, &#171; c'est un combat pour la justice sociale, contre les in&#233;galit&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que les militant&#183;es d'Attac, sans attendre la d&#233;cision du conseil d'administration, sont all&#233;&#183;es &#171; au contact &#187;, se sont engag&#233;&#183;es dans le mouvement, pour discuter, &#233;changer, diffuser aussi les petits guides ou autres productions d'Attac. C'est aussi par ce mouvement que nous avons &#233;t&#233; convaincu&#183;es de l'urgence de mieux articuler, dans nos analyses, revendications, et nos alliances &#171; la lutte contre la fin du monde et la fin du mois &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une seconde exp&#233;rience, celle de la convention citoyenne pour le climat donne &#224; r&#233;fl&#233;chir. Au d&#233;part, le cadre est plus institutionnel, puisqu'il est impuls&#233; par le gouvernement. L&#224; aussi, nous avons &#233;t&#233; tr&#232;s sceptiques lors de l'installation de cette convention par E. Macron. &#192; tort, car rapidement les &#171; conventionnels &#187; vont pousser les murs, &#233;largir le cadre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces citoyen&#183;nes tir&#233;&#183;es au sort se sont empar&#233;&#183;es de sujets complexes, demandant des interventions ext&#233;rieures, sollicitant les organisations syndicales et associatives, dont Attac, pour que nous transmettions nos analyses et propositions. La convention a &#233;t&#233; une exp&#233;rience qui a largement d&#233;pass&#233; les 150 conventionnel&#183;les. Les d&#233;bats ont irrigu&#233; au-del&#224; de la convention, ils ont donn&#233; lieu &#224; des discussions, y compris dans nos organisations, et nous ont permis collectivement de nous approprier des connaissances, mais &#233;galement d'&#233;laborer des positionnements pour articuler justice sociale et l'imp&#233;ratif de bifurcation &#233;cologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que nous enseignent ces deux exemples ? Tout d'abord, qu'il ne faut jamais pr&#233;juger de l'orientation que peut prendre une action collective. Ensuite que tout cadre, aussi institutionnel soit-il, peut &#234;tre bouscul&#233;, m&#234;me si le pouvoir politique r&#233;agit brutalement pour refermer aussi vite la porte qu'il a lui-m&#234;me ouverte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la diffusion d'analyses, insuffisante en elle-m&#234;me, peut accompagner des dynamiques d'&#233;ducation populaire. Enfin, que c'est aussi notre association qui a &#233;t&#233; transform&#233;e par ces deux mouvements. Ils ont &#233;t&#233; l'incitation n&#233;cessaire &#224; mieux travailler l'articulation entre la question sociale et l'&#233;cologie et de d&#233;velopper des imaginaires alternatifs. Ce n'est pas un hasard si nous avons travaill&#233;, quelques mois plus tard, &#224; rapprocher nos partenaires syndicaux et les associations &#233;cologiques avec lesquelles nous avions l'habitude d'agir le plus souvent s&#233;par&#233;ment, ce qui a donn&#233; lieu &#224; l'&#233;mergence de l'Alliance &#233;cologique et sociale - Plus jamais &#231;a3 .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les campagnes d'information publique, mais parfois aussi l'&#233;cole, ont tendance &#224; prescrire des comportements individuels norm&#233;s. Le militantisme d'&#233;ducation populaire n'est pas &#224; l'abri d'un tel risque o&#249; il se contenterait de dicter les bons comportements. Comment garantir qu'il nourrisse au contraire le d&#233;bat d&#233;mocratique qui permet de penser la justice &#233;cologique non pas dans l'adh&#233;sion &#224; des comportements mais dans une perspective politique ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe effectivement un risque, avec les campagnes de promotion des &#233;co-gestes, de d&#233;politisation. Le sociologue Jean Baptiste Comby4 a tr&#232;s t&#244;t analys&#233; les travers de ces politiques publiques. L'ampleur du d&#233;r&#232;glement climatique donne l'impression d'&#234;tre dans &#171; le m&#234;me bateau &#187;. En r&#233;alit&#233;, les responsabilit&#233;s sont loin d'&#234;tre &#233;galement partag&#233;es et l'exposition &#224; ses cons&#233;quences est aussi socialement situ&#233;e. Par ailleurs, la bifurcation &#233;cologique ne peut se r&#233;sumer &#224; des changements de comportements individuels. Les transformations &#233;conomiques et sociales n&#233;cessaires sont telles qu'il est urgent de mettre en &#233;vidence les leviers d'action &#224; notre disposition. Et ils sont n&#233;cessairement collectifs puisqu'ils impliquent de se confronter aux obstacles syst&#233;miques qu'il s'agit de surmonter : institutions qui forment le socle de la mondialisation, du capitalisme et du n&#233;olib&#233;ralisme, rapports sociaux de domination&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans prendre en compte l'ensemble de ces dimensions, l'&#233;laboration d&#233;mocratique de politiques publiques est un v&#339;u pieux. Faire vivre la controverse doit nous permettre de nous pr&#233;munir d'une doxa, ou d'une approche moralisatrice et comportementale. Il se s'agit pas, pour autant, d'opposer de fa&#231;on binaire action individuelle et collective en m&#233;prisant la premi&#232;re ni d'agir tellement &#171; global &#187; qu'on en n&#233;gligerait le &#171; local &#187;. Il s'agit bien plut&#244;t d'articuler les p&#233;rim&#232;tres d'actions collectives. Les luttes &#233;cologiques sont bien souvent ancr&#233;es dans des territoires, &#224; l'instar des luttes contre des projets inutiles et impos&#233;s o&#249; la mobilisation des habitant&#183;es se fait contre des d&#233;cisions &#233;tatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; Notre Dame des Landes, les mobilisations de d&#233;fense d'un territoire ont mis &#224; l'agenda public, bien au-del&#224; de la r&#233;gion concern&#233;e, les questions d'artificialisation des sols, la n&#233;cessit&#233; de prot&#233;ger la biodiversit&#233; et les zones humides afin de s'adapter au d&#233;r&#232;glement climatique, ont interrog&#233; nos mod&#232;les de mobilit&#233; et remis en cause non seulement l'a&#233;roport mais aussi &#171; son monde &#187;. Par ailleurs des personnes se sont engag&#233;es totalement dans cette lutte, en vivant sur place, et ont fait l'exp&#233;rience de formes d'organisation sociale et politique alternatives &#224; des &#233;chelles r&#233;duites. Lorsque les comportements individuels sont transform&#233;s, cette (re)construction se produit dans le cadre d'une dynamique collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un enseignement important que les mouvements d'&#233;ducation populaire doivent int&#233;grer pour penser la bifurcation &#233;cologique et sociale de nos soci&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les &#233;volutions n&#233;olib&#233;rales de l'&#233;cole et de l'universit&#233; nous laissent craindre qu'on y enseigne de plus en plus en conformit&#233; avec la doxa &#233;conomique dominante. Dans un syst&#232;me o&#249; la pr&#233;carisation des emplois renforcera la subordination des agents, ne doiton pas craindre que le service public perde progressivement toute perspective &#233;mancipatrice ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute institution est la synth&#232;se de rapports sociaux &#224; un moment donn&#233;. L'&#201;cole en est une illustration : si cette institution demeure un instrument de reproduction sociale, qui se l&#233;gitime par ailleurs en d&#233;veloppant un discours sur la m&#233;ritocratie, elle est aussi une institution au service de l'&#233;mancipation des classes populaires. La massification de l'enseignement n'a pas &#233;t&#233; synonyme de sa d&#233;mocratisation. L'institution ne s'est pas transform&#233;e de mani&#232;re &#224; s'adapter &#224; ses publics et exclut en pr&#233;tendant reconduire un fonctionnement con&#231;u par et pour les classes sup&#233;rieures. Les attaques actuelles sont une illustration d'un rapport de force d&#233;grad&#233;, et la n&#233;cessit&#233; de construire un large front de d&#233;fense du service public, notamment de l'&#233;ducation. Une urgence est par exemple de d&#233;fendre le lyc&#233;e professionnel. Comment comprendre que les formations professionnelles soient soumises aux logiques de court terme des entreprises alors que la bifurcation &#233;cologique impose une planification des formations en lien avec les besoins dans de nouveaux secteurs, de nouveaux m&#233;tiers au service de l'adaptation de nos soci&#233;t&#233;s et de la r&#233;duction de nos empreintes environnementales ? Attac reprend en outre &#224; son compte le slogan &#171; les services publics sont la richesse de celles et ceux qui n'en ont pas &#187;. Les abandonner, m&#234;me au profit d'alternatives porteuses de la transformation sociale et &#233;cologique &#224; laquelle nous aspirons, c'est prendre le risque de leur porter un coup fatal. Il est indispensable en revanche de poursuivre les d&#233;bats p&#233;dagogiques pour une &#233;ducation &#233;mancipatrice. Les enseignant&#183;es les m&#232;nent d'ores et d&#233;j&#224;. Depuis 2019 et la derni&#232;re r&#233;forme des programmes, l'Association des professeur&#183;es de sciences &#233;conomiques et sociales (APSES) conteste la formulation des objectifs d'apprentissage. Ceux-ci laissent en effet &#224; penser qu'il n'existe aucune controverse scientifique. La formulation d'un des sujets du baccalaur&#233;at au mois de mai dernier a d'ailleurs confirm&#233; qu'il s'agissait d'enseigner que &#171; l'innovation peut aider &#224; reculer les limites &#233;cologiques de la croissance5 &#187;. L'association en appelle donc &#224; une &#171; bifurcation p&#233;dagogique6 &#187; et tout en interpellant le ministre, a invit&#233; ses membres &#224; mener, dans leurs classes, des &#171; activit&#233;s permettant de mobiliser, de fa&#231;on pluraliste, les sciences &#233;conomiques et sociales au service d'une compr&#233;hension de la complexit&#233; des enjeux environnementaux &#187;. Il n'est pas interdit d'esp&#233;rer que par leur action, les enseignant&#183;es contribuent &#224; une dynamique similaire &#224; celle qui a anim&#233; la convention citoyenne pour le climat. Alors qu'un cadre tr&#232;s institutionnel organise &#171; l'&#233;ducation au d&#233;veloppement durable &#187; de la 6e &#224; la Terminale, les &#233;l&#232;ves peuvent s'en &#233;manciper et soigner leur &#233;co-anxi&#233;t&#233; par l'action collective, quitte &#224; bousculer quelque peu l'institution. 5 &lt;a href=&#034;https://www.apses.org/ses-urgence-climatique-bifurcation-pedagogique/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.apses.org/ses-urgence-climatique-bifurcation-pedagogique/&lt;/a&gt; 6 &lt;a href=&#034;https://www.apses.org/cop-27-programmes-scolaires-transition-ecologique&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.apses.org/cop-27-programmes-scolaires-transition-ecologique&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1 &lt;a href=&#034;https://www.centres-sociaux.fr/tribune-combat-democratique/?fbclid=IwAR2rMbEWJ4tsPsvsly5ApaL496R-v2LRr9GdDCjM7x_q1ewIRWnheLSztTI&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.centres-sociaux.fr/tribune-combat-democratique/?fbclid=IwAR2rMbEWJ4tsPsvsly5ApaL496R-v2LRr9GdDCjM7x_q1ewIRWnheLSztTI&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2 &lt;a href=&#034;https://france.attac.org/IMG/pdf/_122-la_8p-pms-286-v3.pdf&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://france.attac.org/IMG/pdf/_122-la_8p-pms-286-v3.pdf&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3 &lt;a href=&#034;https://alliance-ecologique-sociale.org/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://alliance-ecologique-sociale.org/&lt;/a&gt; 4 Jean-Baptiste Comby, LaQuestion climatique. Gen&#232;se et d&#233;politisation d'un probl&#232;me public, Raisons d'Agir, Paris, 2015, 250 p&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5 &lt;a href=&#034;https://www.apses.org/ses-urgence-climatique-bifurcation-pedagogique/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.apses.org/ses-urgence-climatique-bifurcation-pedagogique/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6 &lt;a href=&#034;https://www.apses.org/cop-27-programmes-scolaires-transition-ecologique/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.apses.org/cop-27-programmes-scolaires-transition-ecologique/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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