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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Contre la tyrannie du bonheur</title>
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		<dc:date>2023-09-12T08:08:31Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>	Edgar Cabanas, Eva Illouz</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2023-09-12</dc:subject>
		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Au c&#339;ur du capitalisme dans sa phase n&#233;olib&#233;rale, le bonheur s'impose comme un outil de marketing et un produit de vente. Des manuels, des techniques manag&#233;riales et des gourous aux m&#233;thodes high tech le p&#233;trissent d'injonctions, de normes de &#171; bien-&#234;tre &#187; qui se monnaient. Tout cela &#233;videmment ne manque pas d'&#234;tre ad&#233;quat aux besoins du capital : pour une efficacit&#233; productive, le sourire est de mise. Cet entretien avec Edgar Cabanas et Eva Illouz, auteurices du livre Happycratie (Premier (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Livres-+" rel="tag"&gt;Livres et revues&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH105/aleksandr_vladimirovich_gluhov._kompoziciya_s_pianino._1990._bumaga_akvarel__karandash_chernila__21h30-e0087.jpg?1781420487' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='105' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Au c&#339;ur du capitalisme dans sa phase n&#233;olib&#233;rale, le bonheur s'impose comme un outil de marketing et un produit de vente. Des manuels, des techniques manag&#233;riales et des gourous aux m&#233;thodes high tech le p&#233;trissent d'injonctions, de normes de &#171; bien-&#234;tre &#187; qui se monnaient. Tout cela &#233;videmment ne manque pas d'&#234;tre ad&#233;quat aux besoins du capital : pour une efficacit&#233; productive, le sourire est de mise. Cet entretien avec Edgar Cabanas et Eva Illouz, auteurices du livre Happycratie (Premier Parall&#232;le, 2018), montre comment le bonheur est devenu une marchandise.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de Contretemps&lt;br class='autobr' /&gt;
6 septembre 2023&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Edgar Cabanas et Eva Illouz&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_42935 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href=&#034;https://www.pressegauche.org/IMG/jpg/61-mz9jgkrl__ac_uf8941000_ql80_.jpg?42935/d88ad8886d250a99421878b6a301efd1b9c5cc37439f0d6b5e3662ac9340bab9&#034; class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH756/d88ad8886d250a99-e4339c9b-8ad14.jpg?1781420487' width='500' height='756' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les gourous de l'entraide et les psychologues positifs nous disent que nous devrions nous entra&#238;ner au bonheur. Les sourires peints qu'ils veulent nous vendre sont un substitut path&#233;tique &#224; l'am&#233;lioration r&#233;elle de nos soci&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bonheur semble &#234;tre une bonne chose. En effet, de nombreuses personnes sont pr&#234;tes &#224; nous le vendre. L'industrie des livres, conf&#233;rences et vid&#233;os de d&#233;veloppement personnel, qui repr&#233;sente 12 milliards de dollars par an, nous parle des petits changements que nous pouvons tous faire pour parvenir &#224; l'insaisissable existence heureuse, de la visualisation du succ&#232;s futur &#224; la perte de poids, en passant par le nettoyage de nos chambres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis la fin des ann&#233;es 1990, cette industrie s'est dot&#233;e d'un pendant pr&#233;tendument scientifique : la &#171; psychologie positive &#187; promue par l'ancien pr&#233;sident de&lt;i&gt; l'American Psychological Association&lt;/i&gt;, Martin Seligman. Ses id&#233;es sur l' &#187;optimisme acquis &#187;, ainsi que des concepts tels que la &#171; pleine conscience &#187;, font d&#233;sormais partie des id&#233;es de bon sens sur la mani&#232;re d'am&#233;liorer notre existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains de ces discours sont assez cultissimes et ressemblent plut&#244;t &#224; un appel &#224; avaler les r&#233;alit&#233;s dont nous ne sommes pas tr&#232;s satisfaits. Il sugg&#232;re que nos probl&#232;mes sont tous dans notre t&#234;te, tout comme la voie &#224; suivre pour devenir de meilleures personnes. Il n'est donc pas &#233;tonnant qu'elle soit de plus en plus utilis&#233;e sur les lieux de travail pour nous faire sourire en faisant ce qu'on nous dit de faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eva Illouz et Edgar Cabanas sont les auteurs du livre&lt;i&gt; Happycratie. Comment l'industrie du bonheur a pris le contr&#244;le de nos vies&lt;/i&gt;, qui &#233;tudie comment les nouvelles disciplines de l' &#187;&#233;conomie du bonheur &#187; et de la &#171; psychologie positive &#187; fonctionnent comme de nouveaux m&#233;canismes de contr&#244;le social. David Broder, de la revue &lt;i&gt;Jacobin&lt;/i&gt;, s'est entretenu avec eux sur le culte du &#171; bonheur &#187;, le type de citoyen.es qu'il nous fait devenir et les effets plut&#244;t moins heureux du nouvel individualisme. Nous vous proposons une traduction de cet entretien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DAVID BRODER : L'un des th&#232;mes cl&#233;s du livre est l'autodiscipline individuelle inh&#233;rente au culte du &#171; bonheur &#187;, -en fait, l'id&#233;e que la seule fa&#231;on d'am&#233;liorer notre vie est de travailler &#224; produire de meilleures versions de nous-m&#234;mes. Dans quelle mesure cette id&#233;e est-elle nouvelle d'un point de vue historique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ :&lt;/strong&gt; C'est du vieux vin dans de nouvelles bouteilles. En effet, le nouveau culte du bonheur pourrait n'&#234;tre rien de plus que le vieux culte de l'individu autodidacte, d&#233;guis&#233; en science positiviste et dot&#233; de pr&#233;tentions neutres et universalistes. Il s'agit d'une id&#233;e issue d'une longue tradition, profond&#233;ment convaincue que le bonheur et la souffrance, la richesse et la pauvret&#233;, la sant&#233; et la maladie sont des propri&#233;t&#233;s individuelles et que les cl&#233;s du succ&#232;s r&#233;sident dans la capacit&#233; des individus &#224; se prendre en main, &#224; devenir plus forts dans l'adversit&#233; et &#224; d&#233;velopper leur potentiel int&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette id&#233;e a &#233;t&#233; diffus&#233;e par de puissantes institutions conservatrices, la culture d'entreprise et la litt&#233;rature d'entraide tout au long du XXe si&#232;cle, mais aussi, &#224; partir des ann&#233;es 1960, par des penseurs n&#233;olib&#233;raux, en particulier aux &#201;tats-Unis. Le domaine de la psychologie positive est l'un des repr&#233;sentants les plus r&#233;cents de cette tradition individualiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, l'apparition de ce domaine il y a deux d&#233;cennies a v&#233;ritablement chang&#233; la donne, car pour la premi&#232;re fois, toutes ces hypoth&#232;ses semblaient acqu&#233;rir une l&#233;gitimit&#233; scientifique. C'est peut-&#234;tre la seule v&#233;ritable nouveaut&#233;. Mais cela implique &#233;galement une diff&#233;rence critique, non seulement parce que ces id&#233;es et d'autres similaires ont fait leur entr&#233;e en force dans le monde universitaire, devenant ainsi un sujet de recherche scientifique, mais aussi parce que la recherche du bonheur est rapidement pass&#233;e d'une devise politique et id&#233;ologique presque exclusivement &#233;tatsunienne &#224; une pr&#233;tendue question &#171; scientifique &#187; d'importance mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, la science qui sous-tend la psychologie positive a &#233;t&#233; s&#233;rieusement remise en question. De nombreux et importants d&#233;tracteurs ont contest&#233; les hypoth&#232;ses fondamentales du domaine, notamment ses affirmations d&#233;contextualis&#233;es et ethnocentriques, ses simplifications th&#233;oriques excessives, ses tautologies et ses contradictions, ses lacunes m&#233;thodologiques, ses graves probl&#232;mes de reproductibilit&#233;, ses g&#233;n&#233;ralisations exag&#233;r&#233;es, et m&#234;me son efficacit&#233; th&#233;rapeutique et son statut scientifique. Il devient donc de plus en plus &#233;vident que la psychologie positive n'aurait pas pu prosp&#233;rer sur la base de sa seule science. C'est l'une des raisons pour lesquelles, dans ce livre, nous nous attachons &#224; fournir une explication sociologique et &#233;conomique au succ&#232;s g&#233;n&#233;ralis&#233; de ce domaine et de ses id&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DAVID BRODER : Vous d&#233;crivez la mont&#233;e en puissance d'instruments tels que le rapport mondial sur le bonheur des Nations Unies ou l'initiative &#171; Une vie meilleure &#187; de l'OCDE, qui cherchent &#224; fournir des indices du bonheur humain dans divers domaines. Ces initiatives peuvent &#234;tre per&#231;ues comme un moyen d'&#233;largir les indicateurs utilis&#233;s pour orienter les priorit&#233;s politiques, au-del&#224; des indicateurs &#233;troitement &#233;conomiques tels que les chiffres du PIB. En quoi ces rapports sont-ils eux-m&#234;mes &#171; id&#233;ologiques &#187; ? Le probl&#232;me r&#233;side-t-il dans les indicateurs sp&#233;cifiques sur lesquels ils s'appuient ou dans l'id&#233;e m&#234;me d'indicateurs objectifs et universels du bonheur ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ :&lt;/strong&gt; Les deux. Tout d'abord, l'affirmation des scientifiques du bonheur selon laquelle le bonheur est un bien &#233;vident, ainsi que l'objectif le plus crucial &#224; poursuivre pour toute soci&#233;t&#233;, est pos&#233;e plut&#244;t que prouv&#233;e, une hypoth&#232;se purement id&#233;ologique et utilitaire plut&#244;t qu'un fait scientifique. Il n'existe aucun moyen de prouver une telle affirmation, il suffit donc d'y croire. Il est &#233;galement n&#233;cessaire de tenir pour acquis que le bonheur est une question subjective, psychologique, ind&#233;pendante d'autres indices sociaux et &#233;conomiques. C'est une fa&#231;on tr&#232;s individualiste de conceptualiser le bonheur et c'est pr&#233;cis&#233;ment le cadre dans lequel le bonheur est &#171; mesur&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas surprenant que les experts du bonheur constatent r&#233;guli&#232;rement qu'en d&#233;pit d'autres facteurs socio-&#233;conomiques et politiques, l'individualisme est la variable la plus fortement li&#233;e au bonheur. Mais qu'est-ce que le bonheur ? Ils ne le d&#233;finissent jamais. Apparemment, le bonheur est ce que mesurent les questionnaires de bonheur et les items de ces questionnaires de bonheur ne concernent que les sentiments, les attitudes et les perceptions, et non les conditions sociales ou &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne leurs m&#233;thodes, les scientifiques du bonheur s'appuient principalement sur des auto-&#233;valuations pour mesurer le bonheur, c'est-&#224;-dire qu'ils demandent aux gens s'ils se sentent heureux. Ces auto-&#233;valuations posent plusieurs probl&#232;mes. Par exemple, il n'est pas certain que les mesures du bonheur soient comparables entre les individus, entre les nations ou m&#234;me entre un m&#234;me individu &#224; des p&#233;riodes diff&#233;rentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment savoir si la note de 7 sur 10 obtenue par une personne dans un questionnaire sur le bonheur est &#233;quivalente &#224; la note de 7 sur 10 obtenue par une autre personne ? Comment savoir si la note de 7 obtenue par un Irlandais est sup&#233;rieure ou inf&#233;rieure &#224; la note de 6 ou 8 obtenue par un Cambodgien ou un Chinois ? Quel est le degr&#233; de bonheur d'une personne ayant obtenu un score de 5 par rapport &#224; une personne ayant obtenu un score de 3 ? Que signifie un score de 10 en mati&#232;re de bonheur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre probl&#232;me est que cette m&#233;thodologie limite consid&#233;rablement l'&#233;ventail des r&#233;ponses informatives que les gens peuvent fournir lorsqu'ils &#233;valuent leur bonheur. Ce point est important car les r&#233;ponses ferm&#233;es peuvent non seulement favoriser un biais d'auto-confirmation de la part des chercheurs, et des chercheuses mais aussi n&#233;gliger des informations importantes lorsqu'il s'agit d'utiliser ces indices de bonheur pour prendre des d&#233;cisions politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les indices de bonheur sont &#233;galement id&#233;ologiques dans la mani&#232;re dont ils sont utilis&#233;s. Comme nous le montrons dans ce livre, ces indices ont souvent servi d'&#233;crans de fum&#233;e pour dissimuler des d&#233;ficiences politiques et &#233;conomiques importantes et structurelles, c'est-&#224;-dire pour d&#233;tourner l'attention d'indicateurs socio-&#233;conomiques de bien-&#234;tre plus objectifs et plus complexes tels que la redistribution des revenus, les in&#233;galit&#233;s mat&#233;rielles, la s&#233;gr&#233;gation sociale, l'in&#233;galit&#233; entre les sexes, la sant&#233; d&#233;mocratique, la corruption et la transparence, les opportunit&#233;s objectives par rapport aux opportunit&#233;s per&#231;ues, les aides sociales ou les taux de ch&#244;mage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous illustrons ce point avec les exemples du Royaume-Uni, du Chili, de l'Inde, d'Isra&#235;l et des &#201;mirats Arabes Unis (EAU). Dans ce dernier cas, il est tr&#232;s r&#233;v&#233;lateur qu'un pays caract&#233;ris&#233; par une pauvret&#233; g&#233;n&#233;ralis&#233;e, des violations constantes des droits de l'homme et des taux &#233;lev&#233;s de malnutrition, de mortalit&#233; infantile et de suicide ait adopt&#233; des &#171; mesures du bonheur &#187; en tant qu'initiative politique de premier plan, afin d'&#233;valuer l'impact de ses politiques nationales. C'est peut-&#234;tre parce que les &#201;mirats Arabes Unis obtiennent de bien meilleurs r&#233;sultats dans les classements sur le bonheur que dans les autres facteurs susmentionn&#233;s : selon le &lt;i&gt;World Happiness Report&lt;/i&gt;, ils figurent parmi les vingt pays les plus heureux du monde. Si le bonheur &#233;tait conceptualis&#233; et mesur&#233; diff&#233;remment, le r&#233;sultat serait tout autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces indices ont &#233;galement &#233;t&#233; utilis&#233;s pour r&#233;gler des questions politiques et &#233;conomiques d&#233;licates d'une mani&#232;re pr&#233;tendument non id&#233;ologique. L'in&#233;galit&#233; est l'un des exemples les plus r&#233;cents et les plus frappants : certains d&#233;fenseurs du bonheur affirment que l'in&#233;galit&#233; des revenus pourrait &#234;tre plus b&#233;n&#233;fique pour le bonheur des gens qu'on ne le pensait auparavant. L'in&#233;galit&#233; s'accompagnerait non pas d'une diminution des opportunit&#233;s, mais d'un &#171; facteur d'espoir &#187; selon lequel les pauvres percevraient la r&#233;ussite des riches comme un signe avant-coureur d'opportunit&#233;s. Cela augmenterait leur espoir et leur bonheur, ce qui serait li&#233; &#224; la plus grande motivation des pauvres &#224; s'&#233;panouir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment ne pas y voir une affirmation id&#233;ologique bas&#233;e sur des hypoth&#232;ses id&#233;ologiques ? Apparemment, ces affirmations sont &#233;tay&#233;es par des donn&#233;es. Cependant, comme Betsy Stevenson et Justin Wolfers l'ont montr&#233; &#224; propos de la relation entre le bonheur et le revenu, le m&#234;me corpus de donn&#233;es peut donner lieu &#224; de nombreuses interpr&#233;tations diff&#233;rentes et peut m&#234;me conduire &#224; des r&#233;sultats oppos&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte, le principal probl&#232;me des indices de bonheur n'est pas qu'ils sont id&#233;ologiques, il est certain que tout indice visant &#224; mesurer le progr&#232;s est id&#233;ologique, &#224; commencer par la notion m&#234;me de progr&#232;s ; le principal probl&#232;me est que les indices de bonheur tentent d'agir comme des crit&#232;res objectifs et neutres d&#233;pourvus de contenu moral, politique ou id&#233;ologique. Comme nous le montrons dans ce livre, cette pr&#233;tendue neutralit&#233; doit &#234;tre rejet&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DAVID BRODER : Le livre &#233;voque l'av&#232;nement de la psychologie positive &#224; la fin des ann&#233;es 1990, sous l'impulsion du pr&#233;sident de l'&lt;i&gt;American Psychological Association &lt;/i&gt; Martin Seligman : un projet que vous d&#233;crivez en termes d'&#233;piphanie, d'ap&#244;tres, de r&#233;v&#233;lation et de &#171; &lt;i&gt; born again&lt;/i&gt;&#171; (nouvelle naissance). Son d&#233;veloppement est &#233;galement li&#233; &#224; l'essor des livres d'auto-assistance et &#224; diverses id&#233;es sur la r&#233;alisation de son propre potentiel. Qu'est-ce que la psychologie positive et l'industrie du d&#233;veloppement personnel ont en commun avec les sectes et l'&#233;vang&#233;lisme religieux ? Que penser de sa pr&#233;tention &#171; scientifique &#187; &#224; &#233;tendre la psychologie au-del&#224; du seul terrain de la maladie mentale ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ : &lt;/strong&gt; Bien que les psychologues positifs se soient efforc&#233;s &#224; plusieurs reprises de minimiser leur ethnocentrisme et leurs racines spirituelles, la v&#233;rit&#233; est que leurs liens institutionnels et leurs revendications r&#233;v&#232;lent de profonds pr&#233;suppos&#233;s spirituels et religieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aucune autre institution, comme la Fondation John Templeton, fond&#233;e en 1978 par un ancien presbyt&#233;rien, un investisseur en bourse et un philanthrope, Sir John Templeton, n'a plus activement plaid&#233; en faveur du rapprochement de la science et de la religion, une qu&#234;te dans laquelle Templeton lui-m&#234;me a investi des centaines de millions de dollars. L'implication financi&#232;re de Templeton dans la fondation et la diffusion de la psychologie positive a &#233;t&#233; cruciale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; elle seule, sa Fondation a investi des dizaines de millions de dollars dans les programmes de recherche de la psychologie positive pour l'&#233;tude de la sant&#233; positive, de l'&#233;ducation positive, de la r&#233;silience et de la pleine conscience ; des neurosciences positives, de la transcendance et de la spiritualit&#233; ; de l'espoir et du pardon ; ou du pouvoir de la volont&#233; et de la pers&#233;v&#233;rance dans la r&#233;alisation d'un objectif, pour n'en citer que quelques-uns. Martin Seligman lui-m&#234;me a reconnu &#224; plusieurs reprises le r&#244;le crucial de la Fondation Templeton dans le succ&#232;s de la psychologie positive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela comprend la cr&#233;ation du &lt;i&gt;Positive Psychology Center &lt;/i&gt; en Pennsylvanie, la cr&#233;ation d'un r&#233;seau institutionnel mondial de revues et de publications scientifiques, de programmes de doctorat et de ma&#238;trise, de cours sp&#233;cialis&#233;s en psychologie positive, de symposiums et d'ateliers, ainsi que de bourses et de prix g&#233;n&#233;reux pour les jeunes chercheurs.ses et les chercheurs.ses confirm&#233;.es,, sous le nom de &lt;i&gt;Templeton Prize for Positive Psychology&lt;/i&gt;, consid&#233;r&#233; comme le prix le plus important d'un point de vue financier jamais d&#233;cern&#233; en psychologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette ligne, par exemple, l'un des principaux axes de recherche du &lt;i&gt;Positive Psychology Center&lt;/i&gt;, coordonn&#233; par Martin Seligman et d&#233;velopp&#233; par George Vaillant, avait deux objectifs principaux. Premi&#232;rement, combiner l'int&#233;gration des r&#233;sultats de l'anthropologie culturelle, de l'imagerie c&#233;r&#233;brale et de l'&#233;volution avec l'&#233;tude des vies individuelles qui refl&#232;tent une composante profond&#233;ment spirituelle et deuxi&#232;mement, s'interroger sur le r&#244;le de la spiritualit&#233; dans une vie r&#233;ussie. De nombreux autres psychologues positifs ont activement d&#233;fendu la relation entre la spiritualit&#233;, la sant&#233; et le bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par exemple, dans son livre The How of Happiness :&lt;i&gt; A New Approach to Getting the Life You Want&lt;/i&gt;, Sonja Lyubomirsky affirme que les personnes religieuses sont plus heureuses, en meilleure sant&#233; et se remettent mieux des traumatismes que les personnes non religieuses. Lyubomirsky ne tient pas compte des preuves que le plus grand bonheur des personnes religieuses est li&#233; au soutien mutuel, au sens de la communaut&#233; ou aux soins institutionnels, et d&#233;fend la spiritualit&#233; et la religion comme une question individuelle, affirmant que le simple fait d'avoir une foi religieuse augmentera la sant&#233; et le bonheur des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me ordre d'id&#233;es, il n'est pas surprenant que des exercices tels que compter les b&#233;n&#233;dictions, &#233;crire des lettres de pardon, exprimer sa gratitude ou pratiquer r&#233;guli&#232;rement la m&#233;ditation figurent parmi les conseils de psychologie positive les plus r&#233;currents, propos&#233;s &#224; la fois comme des rem&#232;des aux probl&#232;mes des gens et comme des cl&#233;s psychologiques pour mener une vie plus &#233;panouissante et r&#233;ussie. Il ne s'agit l&#224; que de quelques exemples, mais il y en a beaucoup d'autres. On trouve &#233;galement des affirmations similaires dans la litt&#233;rature d'entraide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DAVID BRODER : Vous citez Margaret Thatcher pour dire que le n&#233;olib&#233;ralisme n'est pas seulement un projet &#233;conomique, mais qu'il utilise l'&#233;conomie pour remodeler l'esprit et le c&#339;ur des gens. En effet, l'id&#233;e d' &#171; auto-assistance &#187; semble &#234;tre une id&#233;ologie puissamment individualisante, qui renvoie &#224; l'individu la responsabilit&#233; de ses chances et de ses choix dans la vie ; si nous sommes malheureux, ce n'est pas la faute de la soci&#233;t&#233;, mais la n&#244;tre.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quels sont les liens entre l'&#233;conomie du bonheur, la psychologie positive et l'industrie de l'entraide, d'une part, et les forces politiques organis&#233;es, par exemple les groupes de r&#233;flexion et les unit&#233;s politiques n&#233;olib&#233;rales, d'autre part ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ :&lt;/strong&gt; Il existe deux liens principaux. Le premier est politique et tient au fait que de nombreux psychologues positifs et &#233;conomistes du bonheur, y compris, bien s&#251;r, leurs figures de proue, ne sont pas de simples chercheurs, mais occupent des postes importants de pouvoir et d'influence. Et pas seulement dans le monde universitaire, mais aussi dans des institutions &#233;conomiques et sociales influentes du monde entier. D'autres sont fr&#233;quemment sollicit&#233;s en tant que conseillers principaux dans les domaines de l'&#233;conomie et de l'&#233;ducation. D'autres encore sont sollicit&#233;s par de grandes entreprises, et certains ont m&#234;me men&#233; des initiatives tr&#232;s m&#233;diatis&#233;es au sein de l'arm&#233;e des &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde est d'ordre id&#233;ologique. Prenons l'exemple du domaine de l'&#233;ducation. L'&#233;ducation positive repose sur deux pr&#233;ceptes principaux et interd&#233;pendants : premi&#232;rement, la promotion des &#171; comp&#233;tences psychologiques pour le bonheur &#187; chez les jeunes est non seulement un objectif souhaitable en soi, mais aussi le moyen le plus important de pr&#233;venir les maladies mentales, d'am&#233;liorer l'apprentissage et de favoriser la r&#233;ussite scolaire ; deuxi&#232;mement, les facteurs psychologiques sont des facilitateurs et des obstacles &#224; la r&#233;ussite scolaire plus fondamentaux que les facteurs sociologiques ou contextuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre 2008 et 2018, l'&#233;ducation positive s'est progressivement impos&#233;e comme une priorit&#233; &#233;ducative majeure dans de nombreux pays du monde. Un nombre croissant d'associations priv&#233;es et publiques, de groupes de r&#233;flexion, de consultants et de r&#233;seaux mondiaux ont vu le jour pour persuader les d&#233;cideurs politiques de modifier leurs cadres politiques afin que les praticiens soient encourag&#233;s &#224; &#233;duquer au caract&#232;re et au bien-&#234;tre dans le monde entier. C'est, par exemple, l'objectif du R&#233;seau International d'&#201;ducation Positive, cr&#233;&#233; en 2014.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De telles initiatives ont besoin d'un soutien scientifique et le r&#244;le des psychologues positifs et des &#233;conomistes du bonheur a &#233;t&#233; crucial &#224; cet &#233;gard. Ces derniers ont soutenu que l'&#233;ducation positive implique un changement r&#233;volutionnaire dans la mani&#232;re dont les &#233;tudiant.es devraient &#234;tre &#233;duqu&#233;.es, en avan&#231;ant le raisonnement selon lequel l'&#233;ducation ax&#233;e sur le bonheur s'av&#232;re &#234;tre non seulement une bonne &#233;ducation, mais aussi une bonne &#233;conomie. Ils affirment que la r&#233;orientation des &#233;tablissements d'enseignement vers l'&#233;ducation positive, en changeant les attitudes des enseignant.es, des &#233;l&#232;ves et des parents, permettrait de prendre des initiatives moins co&#251;teuses pour r&#233;soudre les probl&#232;mes d'&#233;ducation. Les psychologues positifs soutiennent que le bonheur devrait &#234;tre enseign&#233; dans les &#233;tablissements d'enseignement comme antidote &#224; la d&#233;pression, comme moyen d'accro&#238;tre la satisfaction dans la vie et comme aide &#224; une pens&#233;e plus cr&#233;ative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, aucune preuve scientifique ne vient &#233;tayer les affirmations selon lesquelles l'&#233;ducation positive contribue &#224; &#233;lever les normes &#233;ducatives, notamment en am&#233;liorant les r&#233;sultats et l'apprentissage des &#233;l&#232;ves. Au contraire, de nombreux examens critiques, rapports et m&#233;ta-analyses soulignent les limites et les probl&#232;mes graves de l'&#233;ducation positive en ce qui concerne les lacunes th&#233;oriques et m&#233;thodologiques, le manque de reproductibilit&#233; et d'&#233;tudes comparatives, l'insuffisance des preuves empiriques ou les r&#233;sultats m&#233;diocres, voire contre-productifs. Une fois de plus, il semble donc que le succ&#232;s de ces id&#233;es soit davantage li&#233; &#224; des questions id&#233;ologiques qu'&#224; la qualit&#233; de la recherche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DAVID BRODER : Vous &#233;voquez la formule du bonheur postul&#233;e par Seligman, selon laquelle les facteurs g&#233;n&#233;tiques sont d&#233;cisifs &#224; 50 % dans la d&#233;termination de notre bonheur, 40 % seraient d&#251;s &#224; des facteurs cognitifs et &#233;motionnels et &#224; nos propres choix et seulement 10 % &#224; d'autres facteurs externes comme l'&#233;ducation et les ressources mat&#233;rielles.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cela nie &#233;videmment l'importance des conditions sociales dans la formation de notre bonheur. Mais qu'en est-il du fondement id&#233;ologique de cette formule, qui attribue une telle importance non seulement &#224; nos choix subjectifs, mais aussi &#224; notre patrimoine g&#233;n&#233;tique ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ :&lt;/strong&gt; Le temps a prouv&#233; que cette soi-disant formule n'a aucune validit&#233; scientifique. M&#234;me les psychologues positifs se sont r&#233;tract&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part, le fait d'associer le bonheur &#224; la constitution g&#233;n&#233;tique des individus a permis non seulement de conf&#233;rer aux &#233;tudes sur le bonheur le vernis d'une science dure et positive, mais aussi de diff&#233;rencier ce que le domaine pouvait offrir de ce que faisaient les auteurs et autrices d'ouvrages de d&#233;veloppement personnel et autres expert.es du bonheur (par exemple, les coachs et les conf&#233;renciers motivateurs).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, l'association du bonheur aux g&#232;nes n'&#233;tait qu'une autre fa&#231;on de souligner l'id&#233;e principale, &#224; savoir que les facteurs non-individuels jouent un r&#244;le plut&#244;t insignifiant dans le bien-&#234;tre d'une personne (environ 10 %). En effet, minimiser, quand ce n'est pas tout simplement n&#233;gliger, le r&#244;le que les circonstances objectives peuvent jouer dans la d&#233;termination du bonheur des gens a &#233;t&#233; l'une des caract&#233;ristiques de la discipline depuis sa fondation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, si ce que les psychologues positifs affirment est vrai, une conclusion directe s'impose : pourquoi alors bl&#226;mer les structures sociales, les institutions ou les mauvaises conditions de vie pour les sentiments de d&#233;pression, de d&#233;tresse ou d'anxi&#233;t&#233; face &#224; l'avenir ? Pourquoi m&#234;me reconna&#238;tre que des conditions de vie privil&#233;gi&#233;es contribuent &#224; expliquer pourquoi certaines personnes se portent et se sentent mieux que d'autres ? Serait-ce une autre fa&#231;on de justifier l'hypoth&#232;se m&#233;ritocratique selon laquelle, en fin de compte, chacun re&#231;oit ce qu'il m&#233;rite ? Apr&#232;s tout, les variables non individuelles &#233;tant presque enti&#232;rement &#233;limin&#233;es de la formule, quoi d'autre que le m&#233;rite, l'effort et la pers&#233;v&#233;rance des individus pourrait &#234;tre tenu pour responsable de leur bonheur ou de leur absence de bonheur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;DAVID BRODER : Vous parlez de &#171; capital psychologique &#187; et de l'injonction &#224; maintenir un optimisme constant pour progresser en tant qu' &#171; auto-entrepreneur &#187;. Mais s'il s'agit l&#224; de forces disciplinaires, cherchant &#224; fa&#231;onner des citoyens n&#233;olib&#233;raux qui ne se voient que comme des individus sur le march&#233;. Avons-nous besoin d'autres formes d'optimisme collectif, comme la croyance, d&#233;fendue historiquement par le mouvement socialiste, que nous pouvons en effet choisir la voie du bonheur, mais pas sur une base individuelle ? Ou faut-il faire une critique plus g&#233;n&#233;rale de l'objectif du bonheur lui-m&#234;me ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EDGAR CABANAS ET EVA ILLOUZ :&lt;/strong&gt; L'un des principaux domaines que nous d&#233;veloppons dans le livre est la relation entre le bonheur, le management, l'esprit d'entreprise et le travail. Nous d&#233;veloppons l'argument selon lequel le bonheur est devenu une strat&#233;gie utile pour justifier les hi&#233;rarchies organisationnelles implicites de contr&#244;le et de soumission &#224; la culture d'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que les lieux de travail promettent plus d'autonomie et d'&#233;mancipation par rapport au contr&#244;le de l'entreprise, un examen plus approfondi des r&#233;alit&#233;s organisationnelles montre que la promotion du &#171; bonheur au travail &#187; s'est av&#233;r&#233;e particuli&#232;rement efficace pour faire pr&#233;cis&#233;ment le contraire. Le bonheur au travail s'est en effet av&#233;r&#233; utile pour faire descendre la responsabilit&#233; vers le bas, rendant ainsi les employ&#233;.es plus responsables de leurs propres succ&#232;s et &#233;checs, ainsi que de ceux de l'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bonheur au travail s'est &#233;galement av&#233;r&#233; pratique pour obtenir davantage d'engagement et de performances de la part des travailleurs.ses souvent pour des r&#233;compenses relativement moindres ; pour mettre de c&#244;t&#233; l'importance des conditions de travail objectives lorsqu'il s'agit de la satisfaction au travail, y compris les salaires ; ou pour encourager les employ&#233;.es &#224; agir de mani&#232;re autonome tout en &#233;tant oblig&#233;.es de se conformer aux attentes de l'entreprise, de s'identifier aux valeurs de l'organisation et de faire preuve d'acquiescement et de conformit&#233; &#224; l'&#233;gard des normes de l'entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus important encore, le bonheur au travail s'est av&#233;r&#233; utile pour rendre les contradictions professionnelles et l'auto-exploitation plus tol&#233;rables et m&#234;me acceptables pour les employ&#233;.es. Aujourd'hui, on n'attend pas seulement des travailleurs.ses qu'ils et elles s'adaptent par leurs propres moyens aux exigences et aux besoins en constante &#233;volution de l'entreprise, faisant face personnellement aux circonstances d&#233;favorables, aux revers in&#233;vitables et aux charges de travail plus lourdes, et qu'ils et elles adoptent un r&#244;le plus actif, plus cr&#233;atif et plus autonome dans l'accomplissement de leurs t&#226;ches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On attend &#233;galement des travailleurs.ses un amour pour leur travail le consid&#233;rant non pas comme une n&#233;cessit&#233;, mais comme une source de plaisir et d'&#233;panouissement personnel. Cependant, alors que les travailleurs.ses ne semblent pas avoir tir&#233; de grands b&#233;n&#233;fices de la promotion du bonheur au travail, celle-ci s'est certainement av&#233;r&#233;e b&#233;n&#233;fique pour les organisations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, ce qui rend les entreprises heureuses n'est pas forc&#233;ment la m&#234;me chose que ce qui rend les travailleurs.ses heureux.ses. Cela ne signifie pas que les entreprises ne se soucient pas de leurs employ&#233;.es, mais il serait na&#239;f de penser que les m&#233;canismes de contr&#244;le ont disparu dans la sph&#232;re organisationnelle : ils ont simplement &#233;t&#233; internalis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, et tout bien consid&#233;r&#233;, s'il s'av&#232;re finalement que le bonheur est cette chose que les entreprises, les faiseurs de revendications n&#233;olib&#233;rales et l'&#233;norme industrie du bonheur trouvent si utile &#224; leurs fins, alors la r&#233;ponse &#224; la question est que la poursuite du bonheur pourrait nous co&#251;ter trop cher, puisqu'il est tr&#232;s probable que t&#244;t ou tard, elle se retourne contre les plus vuln&#233;rables. N&#233;anmoins, si le bonheur n'est pas cela et il s'av&#232;re que les entreprises, les faiseurs de revendications n&#233;olib&#233;rales et l'industrie du bonheur se sont appropri&#233; le mot &#224; leur profit, nous sugg&#233;rons non pas d'abandonner le bonheur, mais de repenser le terme dans une perspective plus sociale et culturelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous avons certainement besoin d'espoir et d'objectifs qui valent la peine d'&#234;tre poursuivis, mais sans l'optimisme abrutissant, tyrannique, conformiste et presque religieux qui accompagne le bonheur. Nous avons besoin d'un bonheur fond&#233; sur l'analyse critique, la justice sociale et l'action collective, qui ne soit pas paternaliste, qui ne d&#233;cide pas &#224; notre place de ce qui est bon pour nous et qui ne se retourne pas contre les plus vuln&#233;rables. Nous avons besoin d'un bonheur qui ne consiste pas &#224; &#234;tre obs&#233;d&#233; par notre int&#233;riorit&#233; et notre moi int&#233;rieur, parce que l'int&#233;riorit&#233; n'est pas l'endroit o&#249; nous voulons construire et passer notre vie et ce n'est certainement pas l'endroit d'o&#249; nous pourrons r&#233;aliser des changements sociaux significatifs non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;br class='autobr' /&gt;
Cet entretien a &#233;t&#233; publi&#233; par &lt;i&gt;Jacobin&lt;/i&gt; et traduit en fran&#231;ais par Christian Dubucq pour &lt;i&gt;Contretemps&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Edgar Cabanas est titulaire d'un doctorat en psychologie de l'Universit&#233; Autonome de Madrid. Il est actuellement chercheur postdoctoral &#171; &lt;i&gt;Tom&#225;s y Valiente &lt;/i&gt; &#187; &#224; l'Universit&#233; Autonome de Madrid (UAM) et au&lt;i&gt; Madrid Institute of Advanced Studies&lt;/i&gt; (MIAS). Eva Illouz est sociologue et directrice d'&#233;tudes &#224; l'&#201;cole des Hautes &#201;tudes en Sciences Sociales &#224; Paris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;David Broder est r&#233;dacteur en chef de la revue&lt;i&gt; Jacobin&lt;/i&gt; pour l'Europe et historien du communisme fran&#231;ais et italien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;******&lt;/p&gt;
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