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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Un post-fascisme si diff&#233;rent de ses pr&#233;d&#233;cesseurs</title>
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		<dc:date>2026-05-26T06:40:52Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2026-05-26</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>

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&lt;p&gt;En 2026, personne ne peut s&#233;rieusement voir dans le fascisme une question purement historique. On ne peut pas demander : qu'est-ce que le fascisme ? sans penser &#224; la r&#233;alit&#233; qui nous entoure. Cette question ne concerne pas exclusivement le pass&#233;, mais aussi et surtout le pr&#233;sent, un pr&#233;sent marqu&#233; par la forte ascension de l'extr&#234;me droite. &lt;br class='autobr' /&gt; 11 mai 2026 | tir&#233; de la Gauche anticapitaliste &lt;br class='autobr' /&gt;
La nouvelle vague de gouvernements autoritaires dans le monde entier a relanc&#233; ce d&#233;bat, mais ce (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2026-05-26-+" rel="tag"&gt;Edition du 2026-05-26&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Debats-515-+" rel="tag"&gt;D&#233;bats&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH82/les_monstres-8c044.png?1781026851' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='82' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En 2026, personne ne peut s&#233;rieusement voir dans le fascisme une question purement historique. On ne peut pas demander : qu'est-ce que le fascisme ? sans penser &#224; la r&#233;alit&#233; qui nous entoure. Cette question ne concerne pas exclusivement le pass&#233;, mais aussi et surtout le pr&#233;sent, un pr&#233;sent marqu&#233; par la forte ascension de l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;11 mai 2026 | tir&#233; de la &lt;a href=&#034;https://www.gaucheanticapitaliste.org/un-post-fascisme-si-different-de-ses-predecesseurs/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Gauche anticapitaliste&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouvelle vague de gouvernements autoritaires dans le monde entier a relanc&#233; ce d&#233;bat, mais ce mot, qui surgit spontan&#233;ment lorsque l'on pense &#224; Donald Trump, Javier Milei, Giorgia Meloni, Viktor Orb&#225;n ou Marine Le Pen, est manifestement inad&#233;quat pour les d&#233;crire. Si, comme l'expliquent de nombreux historiens, le fascisme du XXIe si&#232;cle est si diff&#233;rent de ses pr&#233;d&#233;cesseurs, peut-&#234;tre avons-nous besoin de nouveaux concepts pour le qualifier.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Besoin de nouveaux concepts&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il en va de m&#234;me pour beaucoup d'autres ph&#233;nom&#232;nes de notre temps. Le vieux concept de guerre se r&#233;v&#232;le tout aussi probl&#233;matique et n'embrasse pas la nouveaut&#233; des conflits qui se r&#232;glent &#224; coups de drones et d'intelligence artificielle (IA). Les r&#233;volutions de la derni&#232;re d&#233;cennie &#8211; particuli&#232;rement les r&#233;volutions arabes &#8211; ont abandonn&#233; toute r&#233;f&#233;rence au socialisme et n'avaient pas grand-chose en commun avec celles du si&#232;cle dernier. Selon les grands m&#233;dias et la majorit&#233; des dirigeants occidentaux, l'antis&#233;mitisme est massif, mais ils n'utilisent plus cette &#233;tiquette pour d&#233;signer les pr&#233;jug&#233;s contre le peuple juif : ils l'emploient d&#233;sormais pour disqualifier indistinctement quiconque critique Isra&#235;l. On pourrait poursuivre ainsi avec bien d'autres concepts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons donc dans une sorte d'interr&#232;gne, comme l'&#233;crivait Gramsci dans les ann&#233;es 1930 dans ses Cahiers de prison : &#171; La crise consiste pr&#233;cis&#233;ment dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas na&#238;tre ; dans cet interr&#232;gne appara&#238;t une grande vari&#233;t&#233; de sympt&#244;mes morbides &#187;. Bien qu'on en ait souvent abus&#233;, cette phrase refl&#232;te assez bien notre pr&#233;sent : nous ne sommes pas devant une r&#233;p&#233;tition de l'histoire, devant un retour au pass&#233; ; nous sommes confront&#233;s &#224; de nouveaux probl&#232;mes et &#224; de nouvelles menaces, mais nous ne disposons que de concepts h&#233;rit&#233;s du pass&#233; pour les analyser et les interpr&#233;ter. C'est &#233;videmment frustrant : ces mots ne d&#233;crivent pas bien l'incertitude de notre temps, qui semble annoncer une terrible temp&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon sens, nous avons affaire &#224; une sorte de post-fascisme, un concept qui refl&#232;te &#224; la fois une distance historique par rapport au fascisme classique et un changement significatif de ses positions id&#233;ologiques, sociales et politiques. Cette nouvelle extr&#234;me droite h&#233;t&#233;rog&#232;ne est une constellation de mouvements et de partis d'origines diverses et de r&#233;f&#233;rences id&#233;ologiques diff&#233;rentes, qui, dans leur grande majorit&#233;, pr&#233;tendent accepter le cadre institutionnel de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Ce qu'ils veulent, c'est d&#233;truire la d&#233;mocratie de l'int&#233;rieur, non de l'ext&#233;rieur. Ils repr&#233;sentent une menace pour la d&#233;mocratie, mais ils n'agissent pas de la m&#234;me mani&#232;re que les forces du fascisme historique ; ils remettent en cause la dichotomie traditionnelle entre fascisme et d&#233;mocratie &#224; une &#233;poque o&#249; la d&#233;mocratie elle-m&#234;me para&#238;t us&#233;e, discr&#233;dit&#233;e, vid&#233;e et priv&#233;e de ses vertus originelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D. Vance se rend &#224; Munich pour mettre sur le m&#234;me plan la libert&#233; et l'Alternative f&#252;r Deutschland (AfD) ; GiorgiaMeloni d&#233;fend la d&#233;mocratie italienne contre une menace incarn&#233;e par l'antifascisme ; tous les gouvernements occidentaux soutiennent Isra&#235;l en tant qu'&#238;lot d&#233;mocratique entour&#233; de barbares obscurantistes ; des mouvements d'extr&#234;me droite en Europe et dans les Am&#233;riques proposent des mesures racistes et x&#233;nophobes pour d&#233;fendre la d&#233;mocratie face au fondamentalisme islamique ; tandis qu'il d&#233;porte des centaines de milliers d'immigr&#233;&#183;es qui vivent et travaillent aux &#201;tats-Unis, le gouvernement de Trump affirme d&#233;fendre les droits humains lorsqu'il accorde le statut de r&#233;fugi&#233; &#224; des partisans sud-africains de la supr&#233;matie blanche. Les mots ont chang&#233; de sens &#224; travers une sorte de m&#233;tamorphose orwellienne. Il y a dix ans, ces tendances &#233;taient encore embryonnaires. Au cours des deux ou trois derni&#232;res ann&#233;es, elles ont connu une acc&#233;l&#233;ration brutale.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_56614 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH270/9b50120a2742b411-f222851d-4979f.png?1781026851' width='500' height='270' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quel rapport &#224; la violence ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La principale diff&#233;rence entre le fascisme et le post-fascisme, que l'on souligne souvent, c'est la violence. Bien que ce diagnostic me semble juste, je crois qu'il faudrait le nuancer. Aujourd'hui, certes, la plupart des dirigeants de la droite radicale sont habitu&#233;s &#224; appara&#238;tre sur nos &#233;crans de t&#233;l&#233;vision, et leur entourage ne porte pas l'uniforme. Apr&#232;s soixante-dix ans de paix et de stabilit&#233; &#233;conomique, la d&#233;mocratie lib&#233;rale paraissait constituer un cadre institutionnel solide dans les pays occidentaux. La violence &#8211; pensons &#224; l'assaut du Capitole le 6 janvier 2021, ou &#224; l'attaque du Congr&#232;s br&#233;silien deux ans plus tard &#8211; appara&#238;t comme une exception, non comme la r&#232;gle, m&#234;me si les choses sont en train de changer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second mandat de Donald Trump se caract&#233;rise par une nette tendance &#224; la criminalisation de la politique : il a envoy&#233; des troupes f&#233;d&#233;rales dans de nombreuses grandes villes pour y &#171; mettre de l'ordre &#187; et il a transform&#233; le Service de l'immigration et du contr&#244;le des douanes (ICE) en une force paramilitaire qui appara&#238;t d&#233;j&#224; comme une sorte de garde pr&#233;torienne. Ce sont l&#224; les traits les plus spectaculaires du tournant autoritaire. L'ICE impose un climat de terreur, dans lequel l'&#201;tat de droit est mis en cause, et tout le monde, pas seulement les immigr&#233;&#183;es en situation irr&#233;guli&#232;re, se sent en danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, la violence postfasciste n'est pas comparable &#224; celle du fascisme classique sur un continent d&#233;vast&#233; par une guerre totale, mais les signes d'un changement se per&#231;oivent clairement. En Europe aussi, l'autoritarisme progresse. Pensons &#224; la France et &#224; l'Italie : il y a dix ans, les gr&#232;ves syndicales et les manifestations &#233;taient encadr&#233;es par des agents de police, qui pouvaient avoir des accrochages marginaux avec certains secteurs radicaux de gr&#233;vistes. Aujourd'hui, les manifestations l&#233;gales organis&#233;es par les syndicats ouvriers et la gauche se heurtent &#224; des agents militaris&#233;s. Dans les commissariats r&#232;gne un racisme syst&#233;mique.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_56615 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/IMG/png/repression_policiere-2.png?56615/fde088a222c84112599e14870157db48b47c22bd561390be65f11ccb5cd0e6bf' width='396' height='610' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Ce retour &#224; la d&#233;monstration de force s'est &#233;tendu au-del&#224; des fronti&#232;res. L'Occident a export&#233; la violence ailleurs, principalement au Moyen-Orient, o&#249; il a &#233;t&#233; le ma&#238;tre d'&#339;uvre d'occupations, de guerres et, plus r&#233;cemment, d'un g&#233;nocide par l'interm&#233;diaire de son alli&#233; isra&#233;lien. D&#233;sormais, le gouvernement Trump a bombard&#233; l'Iran, s&#233;questr&#233;Nicol&#225;s Maduro au Venezuela et menac&#233; ses voisins, en particulier le Groenland, en mettant en cause l'OTAN et en avertissant ses alli&#233;s europ&#233;ens les plus loyaux. Paradoxalement, c'est davantage un sympt&#244;me de faiblesse que de force. Les &#201;tats-Unis aspirent &#224; s'emparer du Canada et du Groenland pour maintenir et renforcer leur statut de superpuissance continentale, mais ils ont abandonn&#233; leurs ambitions h&#233;g&#233;moniques traditionnelles &#224; l'&#233;chelle mondiale. L'ambition, h&#233;rit&#233;e de la guerre froide, d'&#233;tablir un ordre mondial am&#233;ricain est devenue obsol&#232;te. La Chine ne s'effondrera pas comme l'a fait l'URSS il y a plus de trente ans.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un horizon conservateur&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une seconde diff&#233;rence est tout aussi paradoxale : la nouveaut&#233; de cette extr&#234;me droite &#233;mergente, c'est son conservatisme. Au sortir de la Premi&#232;re Guerre mondiale, le fascisme avait une puissante dimension utopique. Il se concevait comme une r&#233;volution, parlait de l'Homme nouveau, du Reich de mille ans, etc. Il disait que le monde &#233;tait en plein effondrement et proposait une alternative pour l'avenir. Autrement dit, il avait un horizon utopique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le post-fascisme est purement conservateur. Il parle d'un grand remplacement qui menacerait la civilisation occidentale et pr&#233;tend d&#233;fendre des valeurs traditionnelles : la famille, la souverainet&#233;, les cultures nationales, la civilisation jud&#233;o-chr&#233;tienne, etc. Il remet en cause toutes les avanc&#233;es en mati&#232;re de droits des minorit&#233;s et s'en prend cruellement aux personnes les plus vuln&#233;rables : immigr&#233;&#183;es sans papiers, personnes queer et transgenres. De mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, ces mouvements ont perdu leur capacit&#233; &#224; faire r&#234;ver les gens d'un avenir diff&#233;rent ; ils aspirent &#224; r&#233;tablir l'ordre et la s&#233;curit&#233; (&#233;conomique, politique, culturelle et psychologique). Le slogan m&#234;me de Donald Trump, MakeAmerica Great Again, celui que ses partisans pr&#233;f&#232;rent, n'est pas un slogan de conqu&#234;te ; il renvoie au r&#234;ve de retrouver un &#226;ge d'or perdu, le temps o&#249; les &#201;tats-Unis &#233;taient une puissance forte et prosp&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est nouveau &#8211; et qui rappelle les ann&#233;es 1930 &#8211; c'est la capacit&#233; du post-fascisme &#224; nouer des liens organiques avec les &#233;lites &#233;conomiques, comme on l'a vu de mani&#232;re spectaculaire lors de la c&#233;r&#233;monie d'investiture de Trump. Ce qui est sans doute le plus probable dans les prochaines ann&#233;es, c'est l'instauration d'une forme autoritaire de n&#233;olib&#233;ralisme. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, les dirigeants et les mouvements postfascistes apparaissaient comme des parvenus qui contestaient la classe politique et proposaient une alternative conservatrice au n&#233;olib&#233;ralisme ; aujourd'hui, ils sont devenus des interlocuteurs fiables des &#233;lites &#233;conomiques dans l'UE, aux &#201;tats-Unis et &#233;galement dans de nombreux pays latino-am&#233;ricains.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_56616 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/IMG/png/conservatism.png?56616/14fa13d0550ddd33e769c1e9e81750b78734e4cde7154ce1750f63668296adb0' width='404' height='612' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, il est difficile de pr&#233;voir combien de temps durera cette alliance entre le post-fascisme et le n&#233;olib&#233;ralisme. Dans l'UE, nous sommes encore loin du pouvoir oligarchique qui &#233;merge aujourd'hui avec Trump, mais une tendance similaire existe. Ce qui para&#238;t clair, c'est que les &#233;lites n&#233;olib&#233;rales ne souhaitent pas l'&#233;tablissement d'un &#201;tat total comme l'Italie de Mussolini ou l'Allemagne de Hitler ; leur objectif est un &#201;tat d'exception qui suspende la d&#233;mocratie en instaurant son propre pouvoir, un pouvoir politique fond&#233; sur le principe de l'autonomie du capital, qui diff&#232;re de l'autonomie du politique. Carl Schmitt n'est pas tout &#224; fait tomb&#233; dans l'oubli &#8211; les dirigeants postfascistes sont &#171; d&#233;cisionnistes &#187; en ce qu'ils m&#233;prisent les parlements et gouvernent &#224; coups de d&#233;crets ex&#233;cutifs en remettant en cause de nombreuses normes constitutionnelles &#8211;, mais il a &#233;t&#233; r&#233;vis&#233; et corrig&#233; par Friedrich von Hayek.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il a &#233;t&#233; &#233;lu en 2023, Javier Milei est apparu comme une sorte d'anomalie argentine : excessif, exotique et exceptionnel ; aujourd'hui, il est devenu une figure paradigmatique du libertarianisme, et ses recettes aust&#233;ritaires ont &#233;t&#233; d&#233;pass&#233;es par le D&#233;partement de l'efficacit&#233; gouvernementale (DOGE) d'Elon Musk. Le seul pr&#233;c&#233;dent historique de cette coexistence entre un pouvoir politique autoritaire (l'id&#233;e schmittienne de souverainet&#233;) et un capitalisme n&#233;olib&#233;ral dans lequel l'&#201;tat se soumet enti&#232;rement au capital et se transforme en outil de la soci&#233;t&#233; de march&#233; (l'id&#233;e hay&#233;kienne du lib&#233;ralisme), c'est le Chili de Pinochet. Et le Chili de Pinochet n'&#233;tait pas une simple r&#233;p&#233;tition du fascisme de l'entre-deux-guerres. Telle est la toile de fond historique du post-fascisme d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Soutien des &#233;lites &#233;conomiques&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ce changement de strat&#233;gie n'avait rien d'in&#233;luctable. Les &#233;lites &#233;conomiques font confiance et soutiennent les mouvements de droite radicale depuis peu de temps, des mouvements qui n'apparaissaient pas auparavant comme des interlocuteurs fiables. Dans le pass&#233;, des dirigeants d'extr&#234;me droite ont gagn&#233; en influence en d&#233;non&#231;ant la mondialisation n&#233;olib&#233;rale (lorsque Marine Le Pen qualifiait Macron de repr&#233;sentant des &#233;lites mondialistes, ou lorsqueGiorgia Meloni stigmatisait le banquier Mario Draghi sur des bases analogues). Ils sont parfois parvenus au pouvoir contre les pr&#233;f&#233;rences des classes dominantes, comme Donald Trump et Jair Bolsonaro en 2016, alors qu'ils n'&#233;taient pas les candidats de l'establishment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'alliance entre les mouvements populistes d'extr&#234;me droite et les &#233;lites mondiales pr&#233;vaut partout. Les faits sur lesquels repose cette affirmation sont loin d'&#234;tre anecdotiques. Se dessine ici une &#233;trange coalition entre les couches les plus pauvres et les plus riches de la soci&#233;t&#233;. C'est probablement la plus grande r&#233;ussite du post-fascisme : obtenir &#224; la fois le soutien de larges secteurs des classes populaires et la confiance des &#233;lites mondiales, qui sont puissantes mais tr&#232;s peu nombreuses.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_56617 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH270/996ef286fadd3cb9-b01354d5-c6747.png?1781026853' width='500' height='270' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;La droite radicale s'appuie sur le paradigme populiste classique des bonnes gens oppos&#233;es aux &#233;lites corrompues, mais elle l'a sensiblement reformul&#233;. &#192; la diff&#233;rence du pass&#233;, o&#249; l'on entendait par peuple v&#233;ritable une communaut&#233; ethniquement homog&#232;ne (des Blancs, nationalistes, suppos&#233;ment profond&#233;ment enracin&#233;s dans le territoire), oppos&#233;e aux pauvres et aux marginaux des villes, sources de d&#233;sordre et d'ins&#233;curit&#233;, la classe ouvri&#232;re blanche peut aujourd'hui &#234;tre accept&#233;e comme composante nationale d&#232;s lors qu'elle a rompu avec ses traditions socialistes, communistes et de gauche. Les ennemis ext&#233;rieurs sont les immigr&#233;&#183;es, les minorit&#233;s racis&#233;es et les musulmans ; les ennemis int&#233;rieurs sont les repr&#233;sentants de toute forme de wokisme, des f&#233;ministes et des personnes LGBTQ aux &#233;cologistes et &#224; celles et ceux qui d&#233;noncent le g&#233;nocide palestinien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'a justement sugg&#233;r&#233; Michel Feher, la continuit&#233; entre le vieux nationalisme, le fascisme et le post-fascismetient &#224; une dichotomie imaginaire persistante entre producteurs et parasites ; les premiers, hommes et femmes vertueux qui travaillent, sont honteusement exploit&#233;s par les seconds, un groupe h&#233;t&#233;rog&#232;ne qui inclut les &#233;lites financi&#232;res et les immigr&#233;&#183;es qui b&#233;n&#233;ficient des prestations de la s&#233;curit&#233; sociale et de l'&#201;tat providence des pays d'accueil. Pendant la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle, ces secteurs parasitaires arboraient les attributs des Juifs dans l'imaginaire nationaliste et fasciste : une &#233;trange coalition des banquiers de Wall Street et des bolcheviks juifs ; aujourd'hui, ce sont les &#233;lites mondialistes et les immigr&#233;&#183;es musulmans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'imaginaire postfasciste &#8211; en particulier sa vision de la sexualit&#233; &#8211; est plus complexe que ce que pourraient sugg&#233;rer la stigmatisation de contre-mod&#232;les et la recherche de boucs &#233;missaires. Malgr&#233; son caract&#232;re n&#233;oconservateur, le post-fascisme ne devrait pas &#234;tre interpr&#233;t&#233; comme un simple retour &#224; la normalit&#233; bourgeoise et aux st&#233;r&#233;otypes victoriens. Issu du tissu institutionnel de la d&#233;mocratie lib&#233;rale dans des soci&#233;t&#233;s de march&#233; fa&#231;onn&#233;es par un individualisme possessif, le post-fascisme a rompu avec le type id&#233;al fasciste et, dans bien des cas, revendique l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res. &#192; l'&#226;ge post-totalitaire des droits humains, cela lui conf&#232;re une respectabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le post-fascisme ne justifie pas sa guerre contre l'islam par les vieux arguments fallacieux de l'expansionnisme imp&#233;rial et du racialisme doctrinal, mais plut&#244;t par sa propre interpr&#233;tation de l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res. Marine Le Pen, GiorgiaMeloni et Viktor Orb&#225;n veulent d&#233;fendre les peuples europ&#233;ens face aux migrants qui traversent la M&#233;diterran&#233;e, mais ils pr&#233;tendent aussi d&#233;fendre les femmes contre l'obscurantisme islamique. L'homophobie et l'homonationalisme coexistent au sein de cette droite radicale changeante. Aux Pays-Bas, le f&#233;minisme et les droits des personnes homosexuelles ont servi de banni&#232;re &#224; une violente campagne x&#233;nophobe contre l'immigration et les populations musulmanes, conduite d'abord par Pim Fortuyn, ouvertement gay, puis par son successeur, Geert Wilders, d&#233;fenseur des droits des gays. Alice Weidel, dirigeante nationale de l'AfD, est une lesbienne qui se d&#233;clare attach&#233;e &#224; la famille traditionnelle et s'oppose au mariage homosexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res s'inscrit souvent dans une nouvelle version de l'orientalisme, fond&#233;e sur une vision dichotomique du monde qui oppose la civilisation, le rationalisme, le progr&#232;s et la libert&#233; &#224; la barbarie, au fanatisme et &#224; l'obscurantisme. Les mouvements d'extr&#234;me droite participent de cette vision n&#233;o-orientaliste progressiste sans abandonner leur identit&#233; raciste, misogyne et homophobe traditionnelle. Ils ont, certes, abandonn&#233; un discours racialiste et colonialiste classique, qui n'est plus acceptable en ce XXIe si&#232;cle (&#224; quelques notables exceptions pr&#232;s, comme le colonialisme sioniste), mais ils continuent de parler d'une discordance culturelle ontologique entre l'Occident et le reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quel rapport &#224; l'&#201;tat ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une diff&#233;rence significative entre le fascisme et le post-fascisme tient &#224; leur conception de l'&#201;tat. Le fascisme est n&#233; au lendemain de la Grande Guerre, &#224; l'&#226;ge de l'&#201;tat total, &#224; la fin du capitalisme du laissez-faire et avec la mont&#233;e de l'interventionnisme &#233;tatique dans l'&#233;conomie : le keyn&#233;sianisme, le New Deal, le fascisme et les plans quinquennaux sovi&#233;tiques appartiennent &#224; la m&#234;me &#233;poque de l'&#233;tatisme. Le post-fascisme a &#233;merg&#233; dans une p&#233;riode radicalement diff&#233;rente, l'&#233;poque du messianisme du libre march&#233; et du capitalisme n&#233;olib&#233;ral. Ses traits autoritaires coexistent avec le culte de la soci&#233;t&#233; de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, le soutien des &#233;lites &#233;conomiques se paie au prix fort, &#224; savoir l'abandon de l'&#233;tatisme. Aujourd'hui, on ne voit plus Trump comme un &#233;tranger qui se serait empar&#233; du Parti r&#233;publicain, l'un des piliers de l'establishment am&#233;ricain. De m&#234;me, les mouvements nationalistes et postfascistes europ&#233;ens n'apparaissent plus comme les ennemis subversifs et dangereux de l'UE. Meloni n'est pas une paria, mais bien plut&#244;t une personnalit&#233; influente au sein de l'UE. Avant d'arriver au pouvoir, ni Mussolini ni Hitler ne b&#233;n&#233;ficiaient d'un soutien aussi explicite des &#233;lites financi&#232;res et industrielles de leurs pays ; leur situation n'avait rien de comparable au soutien que Trump a re&#231;u de nombreux milliardaires, ou &#224; celui que Le Pen obtient de l'empire m&#233;diatique contr&#244;l&#233; par Vincent Bollor&#233;. &#192; bien des &#233;gards, les &#233;lites mondiales rappellent les somnambules de 1914, les champions du concert europ&#233;en tomb&#233;s des nues sans comprendre ce qui se passait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant l'entre-deux-guerres, les d&#233;mocraties lib&#233;rales ont contempl&#233; l'ascension du fascisme avec un m&#233;lange d'incompr&#233;hension et de complaisance, dont les principales expressions ont &#233;t&#233; la non-intervention d&#233;lib&#233;r&#233;e de la France et du Royaume-Uni dans la guerre civile espagnole et leurs concessions &#224; Hitler &#224; la Conf&#233;rence de Munich en 1938. Aujourd'hui, une ambigu&#239;t&#233; similaire persiste. Comme le souligne justement Wolfgang Streeck, le cosmopolitisme &#233;conomique et culturel des &#233;lites mondiales a engendr&#233;, par r&#233;action, &#171; une forme de nationalismeanti&#233;litaire venu d'en bas &#187;, fond&#233; sur la dichotomie de Feher entre producteurs et parasites. Le post-fascisme donne une expression politique &#224; ce ressentiment tout en gagnant en respectabilit&#233; et en cr&#233;dibilit&#233; aux yeux des &#233;lites financi&#232;res et industrielles elles-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile de pr&#233;voir combien de temps il sera capable de concilier ces tendances contradictoires. Milei, Meloni,Orb&#225;n et Trump sont d'habiles acrobates qui tiennent les deux p&#244;les antinomiques, mais &#224; la longue cet exercice peut se r&#233;v&#233;ler p&#233;rilleux : d'une part, cette convergence entre les &#233;lites et les couches sociales les plus d&#233;favoris&#233;es ne pourra jamais constituer un v&#233;ritable bloc historique au sens gramscien, mais seulement une forme provisoire de bonapartisme ; d'autre part, la condition pour mettre en &#339;uvre cette strat&#233;gie est la destruction progressive du cadre institutionnel de l'&#201;tat de droit et de la d&#233;mocratie lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis les ann&#233;es 1990, c'est-&#224;-dire depuis la fin de la guerre froide, les forces de gouvernement, tant de gauche que de droite, ont adh&#233;r&#233; au n&#233;olib&#233;ralisme comme &#224; une sorte de pens&#233;e unique. C'est l&#224; la pr&#233;misse principale de l'ascension spectaculaire de l'extr&#234;me droite, qui est finalement apparue comme une alternative. Selon Wendy Brown, la droite radicale est la r&#233;ponse non d&#233;mocratique au processus de d&#233;montage de la d&#233;mocratie impuls&#233; par la logique n&#233;olib&#233;rale. Dans un c&#233;l&#232;bre aphorisme de 1939, Max Horkheimer &#233;crivait : &#171; Qui ne veut pas parler du capitalisme doit aussi se taire sur le fascisme &#187;. Aujourd'hui, on pourrait dire : &#171; Qui ne veut pas parler du n&#233;olib&#233;ralisme doit aussi se taire sur le post-fascisme &#187;. Bien que n&#233;olib&#233;ralisme et post-fascisme ne soient pas synonymes, ils sont actuellement des alli&#233;s pr&#233;caires. La seule cl&#233; pour contrer cette tendance et dissoudre ces &#171; sympt&#244;mes morbides &#187;, c'est la renaissance de la gauche, une r&#233;ponse sociale et politique venue d'en bas qui, au lieu d'&#234;tre abandonn&#233;e, soit capable de trouver un projet, de nouveaux symboles et une nouvelle vision de l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;* Cet article est paru dans la revue Viento Sur, n&#176; 200, le 20 avril 2026, sous le titre &#171; Fascismo : pensamiento con historia &#187;. Traduction de l'espagnol, intertitres et illustrations de Marx21.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso est un historien italien, professeur &#224; l'Universit&#233; de Cornell, auteur de nombreux livres.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
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		<title>Fascisme : une r&#233;flexion ancr&#233;e dans l'histoire</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Fascisme-une-reflexion-ancree-dans-l-histoire</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2026-04-28</dc:subject>
		<dc:subject>Italie</dc:subject>
		<dc:subject>Europe</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En 2026, personne ne peut s&#233;rieusement consid&#233;rer le fascisme comme une question purement historiographique. Nous ne pouvons pas nous demander &#171; qu'est-ce que le fascisme ? &#187; sans penser &#224; la r&#233;alit&#233; qui nous entoure. Cette question ne concerne pas exclusivement le pass&#233;, mais aussi et surtout le pr&#233;sent, un pr&#233;sent marqu&#233; par la forte mont&#233;e de l'extr&#234;me droite. La nouvelle vague de gouvernements autoritaires &#224; travers le monde a relanc&#233; ce d&#233;bat, mais ce mot, qui vient spontan&#233;ment &#224; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Le-Monde-" rel="directory"&gt;Le Monde&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Italie-+" rel="tag"&gt;Italie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Europe-230-+" rel="tag"&gt;Europe&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH75/fascismo-ad14f.png?1781026853' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En 2026, personne ne peut s&#233;rieusement consid&#233;rer le fascisme comme une question purement historiographique. Nous ne pouvons pas nous demander &#171; qu'est-ce que le fascisme ? &#187; sans penser &#224; la r&#233;alit&#233; qui nous entoure. Cette question ne concerne pas exclusivement le pass&#233;, mais aussi et surtout le pr&#233;sent, un pr&#233;sent marqu&#233; par la forte mont&#233;e de l'extr&#234;me droite. La nouvelle vague de gouvernements autoritaires &#224; travers le monde a relanc&#233; ce d&#233;bat, mais ce mot, qui vient spontan&#233;ment &#224; l'esprit lorsque l'on pense &#224; Donald Trump, Javier Milei, Giorgia Meloni, Victor Orb&#225;n ou Marine Le Pen, est clairement inad&#233;quat pour les d&#233;crire. Si, comme l'expliquent de nombreux historiens, le fascisme du XXIe si&#232;cle est si diff&#233;rent de ses pr&#233;d&#233;cesseurs, nous avons peut-&#234;tre besoin de nouveaux concepts pour le qualifier.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;20 avril 2026 | tir&#233; de Vientosur.info | Viento n&#176; &#171; 200 &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://vientosur.info/fascismo-pensamiento-con-historia/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://vientosur.info/fascismo-pensamiento-con-historia/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela vaut &#233;galement pour de nombreux autres ph&#233;nom&#232;nes de notre &#233;poque. L'ancienne notion de guerre s'av&#232;re tout aussi probl&#233;matique et ne rend pas compte de la nouveaut&#233; des conflits qui se r&#232;glent &#224; l'aide de drones et de l'intelligence artificielle (IA). Les r&#233;volutions de la derni&#232;re d&#233;cennie &#8211; en particulier les r&#233;volutions arabes &#8211; ont abandonn&#233; toute r&#233;f&#233;rence au socialisme et n'avaient pas grand-chose en commun avec celles du si&#232;cle dernier. Selon les grands m&#233;dias et la plupart des hommes d'&#201;tat occidentaux, l'antis&#233;mitisme est &#233;crasant, mais ils n'utilisent plus cette &#233;tiquette pour d&#233;finir les pr&#233;jug&#233;s contre le peuple juif, mais pour discr&#233;diter sans distinction toute personne qui critique Isra&#235;l. Nous pourrions continuer ainsi avec de nombreux autres concepts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous vivons donc dans une sorte d'interr&#232;gne, comme l'&#233;crivait Gramsci dans les ann&#233;es 1930 dans ses Cahiers de prison : &#171; La crise consiste pr&#233;cis&#233;ment en ce que l'ancien est en train de mourir et que le nouveau n'est pas encore n&#233; ; dans cet interr&#232;gne apparaissent une grande vari&#233;t&#233; de sympt&#244;mes morbides &#187;. Bien qu'elle ait souvent &#233;t&#233; galvaud&#233;e, cette phrase refl&#232;te assez bien notre pr&#233;sent : nous ne sommes pas face &#224; une r&#233;p&#233;tition de l'histoire, face &#224; un retour au pass&#233; ; nous sommes confront&#233;s &#224; de nouveaux probl&#232;mes et &#224; de nouvelles menaces, mais nous ne disposons que de concepts h&#233;rit&#233;s du pass&#233; pour les analyser et les interpr&#233;ter. Bien s&#251;r, c'est frustrant : ces mots ne d&#233;crivent pas bien l'incertitude de notre &#233;poque, qui semble annoncer une terrible temp&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon avis, nous avons affaire &#224; une sorte de post-fascisme, un concept qui refl&#232;te &#224; la fois une distance historique par rapport au fascisme classique et un changement significatif de ses positions id&#233;ologiques, sociales et politiques. Cette nouvelle extr&#234;me droite h&#233;t&#233;rog&#232;ne est une constellation de mouvements et de partis d'origines diverses et aux r&#233;f&#233;rences id&#233;ologiques diff&#233;rentes, qui, dans leur grande majorit&#233;, pr&#233;tendent accepter le cadre institutionnel de la d&#233;mocratie lib&#233;rale. Ce qu'ils veulent, c'est d&#233;truire la d&#233;mocratie de l'int&#233;rieur, et non de l'ext&#233;rieur. Ils constituent une menace pour la d&#233;mocratie, mais n'agissent pas de la m&#234;me mani&#232;re que les forces du fascisme historique ; ils remettent en cause la dichotomie traditionnelle entre fascisme et d&#233;mocratie &#224; une &#233;poque o&#249; la d&#233;mocratie elle-m&#234;me semble us&#233;e, discr&#233;dit&#233;e, vid&#233;e de sa substance et priv&#233;e de ses vertus originelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J.&#8198;D.&#8198;Vance se rend &#224; Munich pour mettre sur le m&#234;me plan la libert&#233; et l'Alternative f&#252;r Deutschland (AfD) ; Giorgia Meloni d&#233;fend la d&#233;mocratie italienne face &#224; une menace incarn&#233;e par l'antifascisme ; tous les gouvernements occidentaux soutiennent Isra&#235;l comme une &#238;le d&#233;mocratique entour&#233;e de barbares obscurantistes ; les mouvements d'extr&#234;me droite en Europe et dans les Am&#233;riques proposent des mesures racistes et x&#233;nophobes pour d&#233;fendre la d&#233;mocratie face au fondamentalisme islamique ; tout en expulsant des centaines de milliers d'immigr&#233;s qui vivent et travaillent aux &#201;tats-Unis, le gouvernement Trump affirme d&#233;fendre les droits de l'homme lorsqu'il accorde le statut de r&#233;fugi&#233; &#224; des partisans sud-africains de la supr&#233;matie blanche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Les mots ont chang&#233; de sens &#224; la suite d'une sorte de m&#233;tamorphose orwellienne. Il y a dix ans, ces tendances en &#233;taient encore &#224; leurs balbutiements. Au cours des deux ou trois derni&#232;res ann&#233;es, elles ont connu une acc&#233;l&#233;ration brutale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La principale diff&#233;rence entre le fascisme et le post-fascisme souvent mise en avant est la violence. Bien que ce diagnostic me semble juste, je pense qu'il faudrait le nuancer. Bien s&#251;r, aujourd'hui, la plupart des dirigeants de l'extr&#234;me droite ont l'habitude d'appara&#238;tre sur nos &#233;crans de t&#233;l&#233;vision et leur entourage ne porte pas d'uniforme. Apr&#232;s soixante-dix ans de paix et de stabilit&#233; &#233;conomique, la d&#233;mocratie lib&#233;rale semblait constituer un cadre institutionnel solide dans les pays occidentaux. La violence &#8211; pensons &#224; l'assaut du Capitole, le 6 janvier 2021, ou &#224; l'attaque du Congr&#232;s br&#233;silien deux ans plus tard &#8211; appara&#238;t comme une exception, et non comme la r&#232;gle, m&#234;me si les choses sont en train de changer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second mandat de Donald Trump se caract&#233;rise par une nette tendance &#224; criminaliser la politique : il a envoy&#233; des troupes f&#233;d&#233;rales dans de nombreuses grandes villes pour &#171; r&#233;tablir l'ordre &#187; et a transform&#233; le Service de l'immigration et des douanes (ICE) en une force paramilitaire qui appara&#238;t d&#233;j&#224; comme une sorte de garde pr&#233;torienne. Tels sont les traits les plus spectaculaires du virage vers l'autoritarisme. L'ICE instaure un climat de terreur o&#249; l'&#201;tat de droit est remis en cause, et tout le monde, pas seulement les immigr&#233;s en situation irr&#233;guli&#232;re, se sent en danger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, la violence post-fasciste n'est pas comparable &#224; celle du fascisme classique sur un continent d&#233;vast&#233; par une guerre totale, mais les signes d'un changement sont clairement perceptibles. En Europe aussi, l'autoritarisme gagne du terrain. Pensons &#224; la France et &#224; l'Italie : il y a dix ans, les gr&#232;ves syndicales et les manifestations &#233;taient encadr&#233;es par des agents de police, qui pouvaient avoir des accrochages marginaux avec certains secteurs radicaux de gr&#233;vistes. Aujourd'hui, les manifestations l&#233;gales organis&#233;es par les syndicats ouvriers et la gauche se heurtent &#224; des agents militaris&#233;s. Un racisme syst&#233;mique r&#232;gne dans les commissariats de police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce retour &#224; la d&#233;monstration de force s'est &#233;tendu au-del&#224; des fronti&#232;res. L'Occident a export&#233; la violence vers d'autres r&#233;gions, principalement au Moyen-Orient, o&#249; il a men&#233; des occupations, des guerres et, plus r&#233;cemment, un g&#233;nocide par l'interm&#233;diaire de son alli&#233; isra&#233;lien. Aujourd'hui, le gouvernement Trump a bombard&#233; l'Iran, pris en otage Nicol&#225;s Maduro au Venezuela et menac&#233; ses voisins, en particulier le Groenland, remettant en cause l'OTAN et mettant en garde ses alli&#233;s europ&#233;ens les plus fid&#232;les. Paradoxalement, cela rel&#232;ve davantage d'un signe de faiblesse que de force. Les &#201;tats-Unis aspirent &#224; s'emparer du Canada et du Groenland pour maintenir et renforcer leur statut de superpuissance continentale, mais ils ont abandonn&#233; leurs ambitions h&#233;g&#233;moniques traditionnelles &#224; l'&#233;chelle mondiale. L'ambition de la Guerre froide d'&#233;tablir un ordre mondial am&#233;ricain est devenue obsol&#232;te. La Chine ne succombera pas comme l'URSS l'a fait il y a plus de trente ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me diff&#233;rence est tout aussi paradoxale : la nouveaut&#233; de cette extr&#234;me droite &#233;mergente r&#233;side dans son conservatisme. &#192; la fin de la Premi&#232;re Guerre mondiale, le fascisme avait une puissante dimension utopique. Il se concevait comme une r&#233;volution, parlait de l'Homme Nouveau, du Reich des mille ans, etc. Il affirmait que le monde &#233;tait en pleine d&#233;composition et proposait une alternative pour l'avenir. En d'autres termes, il avait un horizon utopique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le post-fascisme est purement conservateur. Il parle d'un grand remplacement qui constituerait une menace pour la civilisation occidentale et pr&#233;tend d&#233;fendre les valeurs traditionnelles : la famille, la souverainet&#233;, les cultures nationales, la civilisation juda&#239;co-chr&#233;tienne, etc. Il remet en cause toutes les avanc&#233;es en mati&#232;re de droits des minorit&#233;s et s'en prend cruellement aux personnes les plus vuln&#233;rables : les immigr&#233;s sans papiers, les personnes queer et transgenres. En g&#233;n&#233;ral, ces mouvements ont perdu leur capacit&#233; &#224; faire r&#234;ver les gens d'un avenir diff&#233;rent ; ils aspirent &#224; r&#233;tablir l'ordre et la s&#233;curit&#233; (&#233;conomique, politique, culturelle et psychologique). Le slogan m&#234;me de Donald Trump, Make America Great Again, celui que ses partisans appr&#233;cient le plus, n'est pas un slogan de conqu&#234;te ; il fait r&#233;f&#233;rence au r&#234;ve de retrouver un &#226;ge d'or perdu, &#224; l'&#233;poque o&#249; les &#201;tats-Unis &#233;taient une puissance forte et prosp&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est nouveau &#8211; et qui rappelle les ann&#233;es 1930 &#8211;, c'est la capacit&#233; du post-fascisme &#224; nouer des liens organiques avec les &#233;lites &#233;conomiques, comme on l'a vu de mani&#232;re spectaculaire lors de la c&#233;r&#233;monie d'investiture de Trump. Ce qui est peut-&#234;tre le plus probable dans les ann&#233;es &#224; venir, c'est l'instauration d'une forme autoritaire de n&#233;olib&#233;ralisme. Jusqu'&#224; pr&#233;sent, les dirigeants et les mouvements post-fascistes apparaissaient comme des parvenus qui remettaient en cause la classe politique et proposaient une alternative conservatrice au n&#233;olib&#233;ralisme ; aujourd'hui, ils sont devenus des interlocuteurs fiables des &#233;lites &#233;conomiques au sein de l'UE, aux &#201;tats-Unis et &#233;galement dans de nombreux pays d'Am&#233;rique latine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, il est difficile de pr&#233;dire combien de temps durera cette alliance entre le post-fascisme et le n&#233;olib&#233;ralisme. Au sein de l'UE, nous sommes encore loin du pouvoir oligarchique qui &#233;merge aujourd'hui avec Trump, mais une tendance similaire existe. Ce qui semble clair, c'est que les &#233;lites n&#233;olib&#233;rales ne souhaitent pas l'instauration d'un &#201;tat total comme l'Italie de Mussolini ou l'Allemagne d'Hitler ; leur objectif est un &#233;tat d'exception qui suspend la d&#233;mocratie par l'&#233;tablissement de leur propre pouvoir, un pouvoir politique fond&#233; sur le principe de l'autonomie du capital, qui est diff&#233;rent de l'autonomie du politique. Carl Schmitt n'est pas tomb&#233; totalement dans l'oubli &#8211; les dirigeants post-fascistes sont des &#171; d&#233;cisionnistes &#187; en ce sens qu'ils m&#233;prisent les parlements et gouvernent par d&#233;crets, remettant en cause de nombreuses normes constitutionnelles &#8211;, mais il a &#233;t&#233; r&#233;vis&#233; et corrig&#233; par Friedrich von Hayek.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsqu'il a &#233;t&#233; &#233;lu en 2023, Javier Milei est apparu comme une sorte d'anomalie argentine : excessif, exotique et exceptionnel ; aujourd'hui, il est devenu une figure paradigmatique du libertarisme, et ses recettes d'aust&#233;rit&#233; ont &#233;t&#233; surpass&#233;es par le D&#233;partement de l'efficacit&#233; gouvernementale (DOGE) d'Elon Musk. Le seul pr&#233;c&#233;dent historique de cette coexistence entre le pouvoir politique autoritaire (l'id&#233;e de souverainet&#233; de Schmitt) et le capitalisme n&#233;olib&#233;ral, dans lequel l'&#201;tat se soumet compl&#232;tement au capital et se transforme en un outil de la soci&#233;t&#233; de march&#233; (l'id&#233;e de lib&#233;ralisme de Hayek), est le Chili de Pinochet. Et le Chili de Pinochet n'&#233;tait pas une simple r&#233;p&#233;tition du fascisme de l'entre-deux-guerres. Tel est le contexte historique du post-fascisme d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce changement de strat&#233;gie n'&#233;tait clairement pas in&#233;vitable. Les &#233;lites &#233;conomiques font confiance et soutiennent depuis peu les mouvements d'extr&#234;me droite, mouvements qui auparavant ne semblaient pas &#234;tre des interlocuteurs fiables. Par le pass&#233;, les dirigeants d'extr&#234;me droite ont gagn&#233; en influence en d&#233;non&#231;ant la mondialisation n&#233;olib&#233;rale (comme lorsque Marine Le Pen qualifiait Macron de repr&#233;sentant des &#233;lites globalistes, ou lorsque Giorgia Meloni stigmatisait le banquier Mario Draghi sur des bases similaires). Ils ont parfois acc&#233;d&#233; au pouvoir malgr&#233; les pr&#233;f&#233;rences des classes dominantes, comme Donald Trump et Jair Bolsonaro en 2016, alors qu'ils n'&#233;taient pas les candidats de l'establishment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'alliance entre les mouvements populistes d'extr&#234;me droite et les &#233;lites mondiales pr&#233;vaut partout. Les faits sur lesquels repose cette affirmation sont loin d'&#234;tre anecdotiques. On assiste ici &#224; l'&#233;mergence d'une &#233;trange coalition entre les couches les plus pauvres et les plus riches de la soci&#233;t&#233;. C'est probablement l&#224; la plus grande r&#233;ussite du post-fascisme : obtenir &#224; la fois le soutien de larges secteurs des classes populaires et la confiance des &#233;lites mondiales, qui sont puissantes mais tr&#232;s peu nombreuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La droite radicale s'appuie sur le paradigme populiste classique du &#171; bon peuple &#187; oppos&#233; aux &#233;lites corrompues, mais elle l'a consid&#233;rablement reformul&#233;. Contrairement au pass&#233;, o&#249; l'on entendait par &#171; vrai peuple &#187; une communaut&#233; ethniquement homog&#232;ne (des Blancs, nationalistes, suppos&#233;s avoir des racines profondes dans le territoire), oppos&#233;e aux habitants urbains pauvres et marginaux, source de d&#233;sordre et d'ins&#233;curit&#233;, aujourd'hui la classe ouvri&#232;re blanche peut &#234;tre accept&#233;e comme composante nationale si elle a rompu avec ses traditions socialistes, communistes et de gauche. Les ennemis ext&#233;rieurs sont les immigr&#233;s, les minorit&#233;s racialis&#233;es et les musulmans ; les int&#233;rieurs sont les repr&#233;sentants de toutes sortes de wokisme, des f&#233;ministes et des personnes LGBTQ aux &#233;cologistes et &#224; ceux qui d&#233;noncent le g&#233;nocide palestinien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'a justement sugg&#233;r&#233; Michel Feherhas, la continuit&#233; entre l'ancien nationalisme, le fascisme et le post-fascisme r&#233;side dans une dichotomie imaginaire persistante entre producteurs et parasites ; les premiers, des hommes et des femmes vertueux qui travaillent, sont honteusement exploit&#233;s par les seconds, un groupe h&#233;t&#233;rog&#232;ne comprenant les &#233;lites financi&#232;res et les immigr&#233;s qui b&#233;n&#233;ficient des prestations de s&#233;curit&#233; sociale et de l'aide sociale dans les pays d'accueil. Au cours de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle, ces secteurs parasitaires incarnaient les attributs des Juifs dans l'imaginaire nationaliste et fasciste : une &#233;trange coalition de banquiers de Wall Street et de bolcheviks juifs ; aujourd'hui, ce sont les &#233;lites mondialistes et les immigr&#233;s musulmans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, l'imaginaire post-fasciste &#8211; en particulier sa vision de la sexualit&#233; &#8211; est plus complexe que ne le laisserait supposer la stigmatisation des contre-mod&#232;les et la recherche de boucs &#233;missaires. Malgr&#233; son caract&#232;re n&#233;oconservateur, le post-fascisme ne devrait pas &#234;tre interpr&#233;t&#233; comme un simple retour &#224; la normalit&#233; bourgeoise et aux st&#233;r&#233;otypes victoriens. Issu du tissu institutionnel de la d&#233;mocratie lib&#233;rale dans des soci&#233;t&#233;s de march&#233; forg&#233;es par un individualisme possessif, le postfascisme a rompu avec le type id&#233;al fasciste et revendique souvent l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res. &#192; l'&#232;re post-totalitaire des droits de l'homme, cela lui conf&#232;re une certaine respectabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le postfascisme ne justifie pas sa guerre contre l'islam par les vieux arguments fallacieux de l'expansionnisme imp&#233;rial et du racisme doctrinal, mais plut&#244;t par sa propre interpr&#233;tation de l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res. Marine Le Pen, Giorgia Meloni et Viktor Orb&#225;n veulent d&#233;fendre les peuples europ&#233;ens contre les migrants qui traversent la M&#233;diterran&#233;e, mais pr&#233;tendent &#233;galement d&#233;fendre les femmes face &#224; l'obscurantisme islamique. L'homophobie et l'homonationalisme coexistent au sein de cette droite radicale en mutation. Aux Pays-Bas, le f&#233;minisme et les droits des personnes homosexuelles ont servi de banni&#232;re &#224; une violente campagne x&#233;nophobe contre l'immigration et les populations musulmanes, men&#233;e d'abord par Pim Fortuyn, qui &#233;tait ouvertement gay, puis par son successeur, Gert Wilders, d&#233;fenseur des droits des gays. Alice Weidel, pr&#233;sidente nationale de l'AfD, est une lesbienne qui revendique son attachement &#224; la famille traditionnelle et s'oppose au mariage homosexuel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'h&#233;ritage des Lumi&#232;res s'inscrit souvent dans une nouvelle version de l'orientalisme, fond&#233;e sur une vision dichotomique du monde qui oppose la civilisation, le rationalisme, le progr&#232;s et la libert&#233; &#224; la barbarie, au fanatisme et &#224; l'obscurantisme. Les mouvements d'extr&#234;me droite adh&#232;rent &#224; cette vision n&#233;o-orientaliste &#171; progressiste &#187; sans renoncer &#224; leur identit&#233; raciste, misogyne et homophobe traditionnelle. Ils ont certes abandonn&#233; un discours racialiste et colonialiste traditionnel, qui n'est plus acceptable en ce XXIe si&#232;cle (malgr&#233; quelques exceptions notables, comme le colonialisme sioniste), mais ils continuent de parler d'une divergence culturelle ontologique entre l'Occident et le reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une diff&#233;rence significative entre le fascisme et le post-fascisme concerne leur vision de l'&#201;tat. Le fascisme est n&#233; apr&#232;s la Grande Guerre, &#224; l'&#232;re de l'&#201;tat totalitaire, marqu&#233;e par la fin du capitalisme de laissez-faire et la mont&#233;e de l'interventionnisme &#233;tatique dans l'&#233;conomie : le keyn&#233;sianisme, le New Deal, le fascisme et les plans quinquennaux sovi&#233;tiques appartiennent &#224; la m&#234;me &#233;poque d'&#233;tatisme. Le post-fascisme a &#233;merg&#233; &#224; une &#233;poque totalement diff&#233;rente, celle du messianisme du libre march&#233; et du capitalisme n&#233;olib&#233;ral. Ses caract&#233;ristiques autoritaires coexistent avec le culte de la soci&#233;t&#233; de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, le soutien des &#233;lites &#233;conomiques a un prix &#233;lev&#233;, &#224; savoir l'abandon de l'&#233;tatisme. Aujourd'hui, on ne voit plus Trump comme un intrus qui s'est empar&#233; du Parti r&#233;publicain, l'un des piliers de l'establishment am&#233;ricain. De m&#234;me, les mouvements nationalistes et post-fascistes europ&#233;ens n'apparaissent plus comme des ennemis subversifs et dangereux de l'UE. Meloni n'est pas une paria, mais plut&#244;t une personnalit&#233; influente au sein de l'UE. Avant d'acc&#233;der au pouvoir, ni Mussolini ni Hitler ne b&#233;n&#233;ficiaient d'un soutien aussi explicite de la part des &#233;lites financi&#232;res et industrielles de leurs pays ; leur situation ne ressemblait en rien au soutien dont Trump a b&#233;n&#233;fici&#233; de la part de nombreux milliardaires ou que Le Pen obtient de l'empire m&#233;diatique contr&#244;l&#233; par Vincent Bollor&#233;. &#192; bien des &#233;gards, les &#233;lites mondiales rappellent les somnambules de 1914, ces champions du concert europ&#233;en qui sont tomb&#233;s des nues sans comprendre ce qui se passait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'entre-deux-guerres, les d&#233;mocraties lib&#233;rales ont contempl&#233; la mont&#233;e du fascisme avec un m&#233;lange d'incompr&#233;hension et de complaisance, dont les principales manifestations ont &#233;t&#233; la non-intervention d&#233;lib&#233;r&#233;e de la France et du Royaume-Uni dans la guerre civile espagnole et leurs concessions &#224; Hitler lors de la conf&#233;rence de Munich en 1938. Aujourd'hui, une ambigu&#239;t&#233; similaire persiste. Comme le souligne &#224; juste titre Wolfgang Streck, le cosmopolitisme &#233;conomique et culturel des &#233;lites mondiales a g&#233;n&#233;r&#233;, par r&#233;action, &#171; une forme de nationalisme anti-&#233;litiste venant d'en bas &#187;, fond&#233; sur la dichotomie de Feher entre producteurs et parasites. Le post-fascisme donne une expression politique &#224; ce ressentiment tout en gagnant en respectabilit&#233; et en cr&#233;dibilit&#233; aux yeux des &#233;lites financi&#232;res et industrielles elles-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est difficile de pr&#233;voir combien de temps il sera capable de concilier ces tendances contradictoires. Milei, Meloni, Orb&#225;n et Trump sont d'habiles acrobates qui maintiennent ces deux p&#244;les antinomiques, mais &#224; long terme, cet exercice peut s'av&#233;rer dangereux : d'une part, cette convergence entre les &#233;lites et les couches sociales les plus d&#233;favoris&#233;es ne pourra jamais constituer un v&#233;ritable bloc historique au sens gramscien, mais seulement une forme provisoire de bonapartisme ; d'autre part, la condition pour mettre en &#339;uvre cette strat&#233;gie est la destruction progressive du cadre institutionnel de l'&#201;tat de droit et de la d&#233;mocratie lib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis les ann&#233;es 1990, c'est-&#224;-dire depuis la fin de la guerre froide, les forces gouvernementales, tant de gauche que de droite, ont adh&#233;r&#233; au n&#233;olib&#233;ralisme comme &#224; une sorte de pens&#233;e unique. C'est l&#224; le postulat principal de l'ascension spectaculaire de l'extr&#234;me droite, qui s'est finalement impos&#233;e comme une alternative. Selon Wendy Brown, l'extr&#234;me droite est la r&#233;ponse non d&#233;mocratique au processus de d&#233;mant&#232;lement de la d&#233;mocratie impuls&#233; par la logique n&#233;olib&#233;rale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans un c&#233;l&#232;bre aphorisme de 1939, Max Horkheimer &#233;crivait : &#171; Si tu ne veux pas parler du capitalisme, alors tu dois te taire sur le fascisme &#187;. Aujourd'hui, on pourrait dire : &#171; Si tu ne veux pas parler du n&#233;olib&#233;ralisme, alors tu dois te taire sur le post-fascisme &#187;. Bien que n&#233;olib&#233;ralisme et postfascisme ne soient pas synonymes, ils sont aujourd'hui des alli&#233;s pr&#233;caires. La seule cl&#233; pour contrer cette tendance et dissoudre ces &#171; sympt&#244;mes morbides &#187; est la renaissance de la gauche, une r&#233;ponse sociale et politique venue d'en bas qui, au lieu de se sentir abandonn&#233;e, soit capable de trouver un projet, de nouveaux symboles et une nouvelle vision de l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Enzo Traverso, sp&#233;cialiste du totalitarisme et de la politique de la m&#233;moire, auteur de La Violence nazie (La Fabrique, 2002), M&#233;lancolie de gauche. Apr&#232;s les utopies (Galaxia Gutenberg) et R&#233;volution (Akal 2022).&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
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		<title>D&#233;bat. &#171; Autoritarisme et d&#233;mocratie au XXIe si&#232;cle &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Debat-Autoritarisme-et-democratie-au-XXIe-siecle</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Debat-Autoritarisme-et-democratie-au-XXIe-siecle</guid>
		<dc:date>2025-08-19T08:24:16Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso, Mart&#237;n Mosquera</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2025-08-19</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Dans un contexte mondial marqu&#233; par la r&#233;surgence des forces d'extr&#234;me droite, l'historien Enzo Traverso propose dans cette interview une r&#233;flexion actualis&#233;e sur le concept de postfascisme, qu'il a d&#233;velopp&#233; tout au long de ses &#233;crits. (M. M.) &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de A l'Encontre 4 ao&#251;t 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Entretien avec Enzo Traverso conduit par Mart&#237;n Mosquera &lt;br class='autobr' /&gt;
Mart&#237;n Mosquera : Vous avez &#233;crit un livre qui a eu un grand retentissement, traduit en espagnol sous le titre Las nuevas caras de la derecha [&#233;dition (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans un contexte mondial marqu&#233; par la r&#233;surgence des forces d'extr&#234;me droite, l'historien Enzo Traverso propose dans cette interview une r&#233;flexion actualis&#233;e sur le concept de postfascisme, qu'il a d&#233;velopp&#233; tout au long de ses &#233;crits. (M. M.)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de A l'Encontre&lt;br class='autobr' /&gt;
4 ao&#251;t 2025&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Enzo Traverso conduit par Mart&#237;n Mosquera&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mart&#237;n Mosquera : Vous avez &#233;crit un livre qui a eu un grand retentissement, traduit en espagnol sous le titre Las nuevas caras de la derecha [&#233;dition fran&#231;ais Les nouveaux visages du fascisme, Textuel, 2017], dans lequel vous avez forg&#233; le terme &#171; postfascisme &#187;. Depuis, plusieurs ann&#233;es se sont &#233;coul&#233;es et des &#233;v&#233;nements cl&#233;s li&#233;s &#224; la mont&#233;e de l'extr&#234;me droite que vous n'avez pas pu aborder &#224; l'&#233;poque ont eu lieu : l'assaut du Capitole aux Etats-Unis, la tentative similaire au Br&#233;sil avec Jair Bolsonaro, la victoire de Javier Milei en Argentine, la nouvelle ascension de Trump, etc. Comment analysez-vous aujourd'hui l'extr&#234;me droite et le concept de postfascisme &#224; la lumi&#232;re de ces nouveaux &#233;v&#233;nements ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso :&lt;/strong&gt; Le livre dont vous parlez est n&#233; d'une interview r&#233;alis&#233;e d&#233;but 2016, pendant la campagne &#233;lectorale aux Etats-Unis, avant m&#234;me le premier mandat de Trump. Puis il y a eu une sorte de deuxi&#232;me interview, apr&#232;s les &#233;lections, il y a pr&#232;s de dix ans. Comme vous le dites, le contexte a consid&#233;rablement chang&#233;, ce qui soul&#232;ve la question logique de savoir ce qui devrait changer par rapport &#224; l'&#233;dition originale de mon livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne modifierais pas le cadre g&#233;n&#233;ral. Le concept de postfascisme que j'ai tent&#233; de d&#233;finir dans cet entretien me semble toujours utile pour d&#233;finir ce ph&#233;nom&#232;ne, m&#234;me si je ne le consid&#232;re pas comme un ph&#233;nom&#232;ne clos, d&#233;fini. Il me semble qu'il s'agit toujours d'un ph&#233;nom&#232;ne transitoire, dont l'issue finale est encore difficile &#224; comprendre ou &#224; d&#233;crire avec pr&#233;cision. Cependant, il ne fait aucun doute que beaucoup de choses ont chang&#233;, et certaines tendances qui pouvaient d&#233;j&#224; &#234;tre identifi&#233;es et analys&#233;es il y a dix ans apparaissent aujourd'hui beaucoup plus claires et, pourrait-on dire, consolid&#233;es &#224; l'&#233;chelle mondiale. Tous les ph&#233;nom&#232;nes que vous mentionnez le confirment, qu'il s'agisse de l'Europe, des Etats-Unis, de l'Am&#233;rique latine ou m&#234;me au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le changement le plus notable, selon moi, n'est pas seulement le renforcement de la droite radicale, mais sa nouvelle l&#233;gitimit&#233;. Ce qui a chang&#233; par rapport &#224; l'analyse que j'avais faite il y a dix ans, c'est qu'aujourd'hui, la droite radicale est devenue un interlocuteur l&#233;gitime &#8211; et dans de nombreux cas privil&#233;gi&#233; &#8211; des &#233;lites dominantes au niveau mondial. Ce n'&#233;tait pas le cas il y a dix ans. A l'&#233;poque, Trump avait remport&#233; les &#233;lections de mani&#232;re surprenante. Tous les sondages et tous les analystes donnaient Hillary Clinton gagnante, car elle &#233;tait la candidate de l'establishment, des &#233;lites. Trump, en revanche, a d&#251; faire face &#224; de nombreux obstacles au sein de son propre parti, le Parti r&#233;publicain, et lorsqu'il a &#233;t&#233; &#233;lu, il &#233;tait per&#231;u comme un outsider, quelqu'un qui avait gagn&#233; de mani&#232;re tout &#224; fait inattendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on compare 2016 &#224; 2025, Trump n'avait sign&#233; qu'un seul d&#233;cret le jour de son investiture. Aujourd'hui, il en a sign&#233; des dizaines. En 2016, il ne savait pas vraiment quoi faire en tant que pr&#233;sident ; aujourd'hui, il a des id&#233;es tr&#232;s pr&#233;cises sur la mani&#232;re d'agir. Et, bien s&#251;r, il n'est plus un outsider : il est le pr&#233;sident des Etats-Unis et dispose d'un appareil consolid&#233; derri&#232;re lui pour le soutenir. En 2016, Bolsonaro &#233;tait &#233;galement un outsider, et personne ne pouvait m&#234;me imaginer quelqu'un comme Milei. Giorgia Meloni &#233;tait une figure compl&#232;tement marginale de la politique italienne. Lors des &#233;lections pr&#233;sidentielles fran&#231;aises de 2017, ce qui a surpris tous les observateurs, c'est le d&#233;bat t&#233;l&#233;vis&#233; entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. A l'&#233;poque, elle apparaissait comme quelqu'un de clairement peu fiable : lorsqu'on lui demandait ce qu'elle ferait de l'Union europ&#233;enne ou de l'euro, elle ne savait pas r&#233;pondre de mani&#232;re claire ou convaincante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bref, la droite radicale n'&#233;tait pas consid&#233;r&#233;e comme une option viable par les &#233;lites. Au contraire, elle &#233;tait observ&#233;e avec beaucoup de m&#233;fiance, tant aux Etats-Unis qu'en Europe et en Am&#233;rique latine. M&#234;me Bolsonaro n'a pas gagn&#233; en tant que candidat direct du grand capital br&#233;silien. Il avait certes des soutiens au sein de l'arm&#233;e et de certains secteurs &#233;conomiques, mais le candidat favori restait celui du PT, qui semblait alors &#234;tre une option beaucoup plus solide. En 2017, en Europe, un &#233;v&#233;nement traumatisant s'est produit : l'entr&#233;e de l'Alternative f&#252;r Deutschland au Parlement allemand a marqu&#233; un tournant. Peu apr&#232;s, Vox a fait son apparition en Espagne. Et le paysage a consid&#233;rablement chang&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, ce processus n'a pas &#233;t&#233; lin&#233;aire. Apr&#232;s leur victoire, Trump et Bolsonaro ont tous deux perdu les &#233;lections quatre ans plus tard. Entre-temps, la pand&#233;mie et la crise &#233;conomique mondiale qu'elle a entra&#238;n&#233;e ont frapp&#233;. Dans mon livre, j'avan&#231;ais justement une hypoth&#232;se &#224; ce sujet : que se passerait-il en cas de crise internationale ? Je soutenais qu'une crise de cette ampleur pourrait transformer le postfascisme en une nouvelle forme de fascisme. Mais ce n'est pas ce qui s'est pass&#233;. La crise, loin de renforcer l'extr&#234;me droite, l'a affaiblie, car il &#233;tait clair qu'elle &#233;tait incapable de relever des d&#233;fis d'une telle ampleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je parlais alors d'un double tournant. D'une part, un tournant potentiellement autoritaire, avec la mise en place de lois d'exception, d'un &#233;tat d'urgence, qui remettent en cause les libert&#233;s individuelles et collectives, ainsi que les espaces d'action publique. De ce point de vue, la droite radicale est le candidat id&#233;al pour g&#233;rer ce virage autoritaire. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, la pand&#233;mie a &#233;galement entra&#238;n&#233; un virage biopolitique, avec une forte intervention de l'Etat visant &#224; prot&#233;ger les citoyens d&#233;finis physiquement comme des corps, &#224; prot&#233;ger les populations. Sur ce terrain, la droite radicale a &#233;chou&#233; dans tous les pays. Ce fut un moment de recul et, en g&#233;n&#233;ral, elle a perdu les &#233;lections suivantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis est venue une nouvelle vague, celle &#224; laquelle nous sommes confront&#233;s actuellement. J'insiste donc : il ne s'agit pas d'un processus lin&#233;aire, mais la tendance g&#233;n&#233;rale est assez claire. Cela ne signifie pas que nous sommes confront&#233;s &#224; un nouveau fascisme au profil bien d&#233;fini et aux traits nets. Je pense qu'il s'agit encore d'une constellation tr&#232;s h&#233;t&#233;rog&#232;ne qui cherche des formes de convergence. Et m&#234;me si cette nouvelle alliance entre le postfascisme et les &#233;lites mondiales est aujourd'hui ind&#233;niable, elle reste marqu&#233;e par des tensions et des contradictions. On ne peut pas encore parler d'un nouveau bloc historique, au sens gramscien du terme. Il s'agit davantage d'une convergence fond&#233;e sur des int&#233;r&#234;ts communs que de la constitution d'un bloc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Avec la mont&#233;e en puissance de la nouvelle droite radicale, le d&#233;bat sur le fascisme a refait surface avec force, un d&#233;bat qui tend &#224; polariser entre ceux qui soutiennent que, s'il s'agit de fascisme, cela doit impliquer un changement de r&#233;gime politique &#8211; avec des &#233;l&#233;ments tels que le parti unique ou l'Etat corporatiste, comme cela s'est produit dans les ann&#233;es 1930 &#8211; et ceux qui affirment que si la d&#233;mocratie lib&#233;rale reste formellement en vigueur, il s'agirait simplement d'une nouvelle version de la droite traditionnelle, avec une idiosyncrasie diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question est de savoir si cette polarisation n'est pas mal pos&#233;e. En d'autres termes, les ph&#233;nom&#232;nes autoritaires actuels ne ressemblent-ils pas davantage &#224; ce que repr&#233;sente la Hongrie de Viktor Orb&#225;n, un r&#233;gime autoritaire qui se d&#233;veloppe dans le cadre de la d&#233;mocratie lib&#233;rale, en conservant au moins ses formes ext&#233;rieures ? Nous aimerions conna&#238;tre votre opinion sur ce d&#233;bat et, en particulier, quelle place vous accorderiez au mod&#232;le Orb&#225;n, qui peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme une sorte d'utopie politique pour les nouvelles extr&#234;mes droites, en contraste tant avec le fascisme historique qu'avec les droites conventionnelles.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, c'est une caract&#233;ristique centrale des nouvelles droites radicales que, comme beaucoup d'autres observateurs, j'avais d&#233;j&#224; soulign&#233;e il y a dix ans. Le fascisme classique &#233;tablissait une dichotomie radicale entre fascisme et d&#233;mocratie : il se d&#233;finissait explicitement comme antid&#233;mocratique. Cela n'&#233;tait pas seulement th&#233;oris&#233; par ses id&#233;ologues, mais aussi revendiqu&#233; avec fiert&#233; par ses leaders charismatiques. Il suffit de rappeler la c&#233;l&#232;bre d&#233;finition de Mussolini, qui d&#233;crivait la d&#233;mocratie comme un ludus cartaceus, un simple &#171; jeu de cartes &#187;. Le fascisme affichait son m&#233;pris pour la d&#233;mocratie. Aujourd'hui, en revanche, tous les mouvements et dirigeants que j'appelle postfascistes adoptent une rh&#233;torique d&#233;mocratique. Tous revendiquent leur appartenance au syst&#232;me de la d&#233;mocratie lib&#233;rale et se pr&#233;sentent m&#234;me comme ses meilleurs d&#233;fenseurs. Cette rh&#233;torique a &#233;t&#233; fondamentale pour leur l&#233;gitimation aupr&#232;s de l'opinion publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Marine Le Pen, par exemple, a non seulement chang&#233; le nom de son parti et rompu avec son p&#232;re, mais elle a aussi explicitement affirm&#233; son attachement aux institutions de la Ve R&#233;publique et aux valeurs d&#233;mocratiques. L'Italie est un autre cas r&#233;v&#233;lateur. Giorgia Meloni dirige un parti aux racines clairement fascistes. Il y a encore quelques ann&#233;es, elle revendiquait fi&#232;rement cet h&#233;ritage. Mais depuis son arriv&#233;e au gouvernement, elle a abandonn&#233; toute apologie du fascisme. Elle ne se d&#233;clare pas antifasciste, bien s&#251;r, mais insiste constamment sur son caract&#232;re &#171; d&#233;mocratique &#187; et son adh&#233;sion au cadre institutionnel en vigueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aux Etats-Unis, le paradoxe atteint son paroxysme : l'assaut du Capitole en janvier 2021 a &#233;t&#233; men&#233; au nom de la d&#233;mocratie. Les manifestants pr&#233;tendaient d&#233;fendre une d&#233;mocratie qui leur avait &#233;t&#233; &#171; vol&#233;e &#187; par les d&#233;mocrates. En d'autres termes, ils se pr&#233;sentaient comme les vrais d&#233;mocrates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit l&#224; d'une transformation fondamentale : le rapport de la nouvelle droite radicale &#224; la d&#233;mocratie est compl&#232;tement diff&#233;rent de celui du fascisme historique. Comme vous le soulignez dans votre question, la fronti&#232;re entre d&#233;mocratie et fascisme n'est plus claire aujourd'hui. Le fascisme du XXIe si&#232;cle ne cherche pas &#224; abolir les formes d&#233;mocratiques, mais &#224; intervenir de l'int&#233;rieur, &#224; les &#233;roder, &#224; les transformer de l'int&#233;rieur. Cette mani&#232;re de brouiller les fronti&#232;res entre fascisme et d&#233;mocratie rend quelque peu obsol&#232;tes les anciennes cat&#233;gories analytiques telles que celles de Poulantzas, sur lesquelles je reviendrai plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il faut &#233;galement tenir compte d'une autre diff&#233;rence historique qui aide &#224; expliquer cette mutation. Dans l'entre-deux-guerres, la d&#233;mocratie &#233;tait une conqu&#234;te r&#233;cente, une conqu&#234;te historique des classes subalternes, produit &#8211; ou sous-produit &#8211; de la R&#233;volution d'octobre et de la vague r&#233;volutionnaire qui a suivi l'effondrement de l'ordre lib&#233;ral du XIXe si&#232;cle apr&#232;s la Grande Guerre. Ce fut une p&#233;riode de crise brutale, mais aussi d'avanc&#233;es d&#233;mocratiques importantes : le suffrage universel masculin s'est consolid&#233; dans de nombreux pays, les femmes ont obtenu le droit de vote dans certains d'entre eux, l'espace public s'est transform&#233;, de nouvelles formes de participation populaire ont &#233;merg&#233;&#8230; Dans ce contexte, le fascisme est clairement apparu comme l'ennemi de la d&#233;mocratie. Ce fut le cas en Italie &#224; partir des ann&#233;es 1920, en Allemagne avec la destruction fulgurante de la R&#233;publique de Weimar en 1933, et dans la guerre civile espagnole, qui fut un affrontement direct entre le fascisme et la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, en revanche, le contexte est compl&#232;tement diff&#233;rent. La d&#233;mocratie n'appara&#238;t plus comme une conqu&#234;te &#224; d&#233;fendre, mais plut&#244;t comme une coquille vide. Dans une grande partie du monde occidental &#8211; et nous pourrions m&#234;me dire &#224; l'&#233;chelle mondiale &#8211;, la d&#233;mocratie est per&#231;ue comme une coquille formelle (creuse), profond&#233;ment &#233;rod&#233;e par les processus de marchandisation de l'espace public, par le vidage des institutions, par une transformation structurelle de la relation entre l'&#233;conomie et la politique. Personne ne consid&#232;re plus la d&#233;mocratie comme une promesse d'&#233;mancipation. Aux Etats-Unis, Elon Musk a soutenu la campagne &#233;lectorale de Donald Trump en lui accordant 270 millions de dollars, puis a rejoint son administration en occupant des postes cl&#233;s. Dans un tel contexte, personne ne peut d&#233;finir la d&#233;mocratie comme une garantie d'&#233;galit&#233;, de libert&#233; et de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais au-del&#224; du cas des Etats-Unis, il est tr&#232;s rare que l'on parle du fascisme comme d'une menace r&#233;elle. Et m&#234;me aux Etats-Unis, le d&#233;bat sur le &#171; fascisme de Trump &#187; est tr&#232;s circonscrit aux &#233;lites lib&#233;rales. Joe Biden et Kamala Harris, par exemple, l'ont qualifi&#233; de fasciste pendant la campagne. Et il y a des discussions dans des m&#233;dias comme le New York Times sur ce sujet. Mais m&#234;me l&#224;, Trump est souvent pr&#233;sent&#233; comme un corps &#233;tranger, comme une anomalie venue de l'ext&#233;rieur qui s'est abattue sur la d&#233;mocratie des Etats-Unis, paradigme des d&#233;mocraties occidentales. En d'autres termes, il n'est pas per&#231;u pour ce qu'il est r&#233;ellement : un produit authentique de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine et de son syst&#232;me d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pour une grande partie des classes populaires, des secteurs laborieux, la d&#233;fense de la d&#233;mocratie est le dernier de leurs soucis. Pourquoi consid&#233;reraient-ils Trump comme une menace pour la d&#233;mocratie et Biden comme son sauveur ? Cette opposition n'a aucun sens pour eux. Bien s&#251;r, il y a l&#224; un certain degr&#233; d'aveuglement &#8211; Trump est une menace &#8211;, mais le probl&#232;me est plus profond : on ne peut pas d&#233;fendre la d&#233;mocratie en l'identifiant &#224; ce qui existe aujourd'hui. La question est de savoir quelle d&#233;mocratie nous voulons d&#233;fendre, quelle d&#233;mocratie nous voulons construire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car si la d&#233;mocratie se r&#233;sume &#224; ces institutions vid&#233;es de leur substance, il sera tr&#232;s difficile de mobiliser un grand mouvement antifasciste pour les d&#233;fendre, surtout lorsque ceux qui les attaquent se pr&#233;sentent &#233;galement comme des d&#233;mocrates et affirment, avec une certaine raison, que ces institutions ne fonctionnent pas. Que faut-il d&#233;fendre ? C'est l&#224; que r&#233;side le probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez soulign&#233; que l'une des caract&#233;ristiques distinctives de cette nouvelle extr&#234;me droite est son soutien croissant parmi les &#233;lites. Dans le cas de Trump, cela semble particuli&#232;rement marqu&#233; : il contr&#244;le d&#233;sormais le Parti r&#233;publicain de mani&#232;re beaucoup plus solide qu'en 2016, il b&#233;n&#233;ficie du soutien des deux chambres, la Cour supr&#234;me est align&#233;e sur son projet et une grande partie de la classe dominante semble aujourd'hui beaucoup plus proche de lui. Que pouvons-nous attendre de ce second mandat, tant sur le plan int&#233;rieur que sur la sc&#232;ne internationale ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une question que beaucoup se posent aujourd'hui, mais &#224; laquelle il n'y a pas de r&#233;ponse facile. Et cela marque d&#233;j&#224;, en partie, une diff&#233;rence importante par rapport au fascisme classique. Le fascisme historique avait un projet clair : un r&#233;gime politique d&#233;fini, une strat&#233;gie de pouvoir, une conception de l'ordre interne et de l'ordre international. Le fascisme italien, par exemple, aspirait &#224; faire de la M&#233;diterran&#233;e son mare nostrum, son espace vital. Le fascisme allemand avait pour objectif le contr&#244;le de l'Europe continentale et, en particulier, la conqu&#234;te imp&#233;riale et militaire de l'Europe de l'Est. En Espagne, Franco se proposait d'&#171; &#233;craser les rouges &#187; et d'&#233;tablir une dictature nationale-catholique. Il y avait donc une id&#233;e assez coh&#233;rente du r&#233;gime et du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec Trump, ce n'est pas aussi clair. Ses messages sont souvent contradictoires, et il est tr&#232;s difficile de faire la distinction entre la pure d&#233;magogie et ce qui pourrait &#234;tre compris comme une v&#233;ritable orientation strat&#233;gique. Il dit, par exemple, qu'il va planter le drapeau am&#233;ricain sur Mars, qu'il serait bon d'annexer le Groenland, ou m&#234;me que le Canada devrait devenir le prochain Etat des Etats-Unis. Certes, derri&#232;re cela se cache un projet g&#233;opolitique visant &#224; consolider l'influence continentale des Etats-Unis, dans le cadre d'une red&#233;finition de leurs relations avec la Chine et d'un repli relatif sur d'autres fronts. Il s'agit d'une ambition h&#233;g&#233;monique qui prend des traits imp&#233;riaux, mais qui, paradoxalement, est le produit d'un affaiblissement : les Etats-Unis ont renonc&#233; &#224; leur pr&#233;tention de dominer le monde, telle qu'ils l'avaient imagin&#233;e apr&#232;s la fin de la guerre froide et la chute de l'Union sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce ne sont l&#224; que des sp&#233;culations, car il n'existe pas de projet clairement d&#233;fini. Les lignes strat&#233;giques de la droite n&#233;oconservatrice de Bush, il y a pr&#232;s de vingt-cinq ans, apr&#232;s le 11 septembre 2001, &#233;taient plus claires. Certains id&#233;ologues et strat&#232;ges comme Robert Kagan les avaient d&#233;finies avec pr&#233;cision. Derri&#232;re Trump se cache une constellation assez contradictoire de fascistes classiques comme Steve Bannon et de n&#233;olib&#233;raux radicaux comme Elon Musk, qui se d&#233;testent mutuellement. Les analystes ont du mal &#224; comprendre la coh&#233;rence des mesures prises par Trump en mati&#232;re de commerce international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me lorsque Trump s'exprime en termes plus traditionnels, comme lorsqu'il dit &#171; Make America Great Again &#187;, le contenu de cette grandeur est vague. Il semble faire r&#233;f&#233;rence &#224; une restauration du r&#244;le des Etats-Unis en tant que superpuissance mondiale, mais en m&#234;me temps, il &#233;vite de s'engager dans une politique d'affrontement direct, par exemple avec la Chine. En fait, il recherche plut&#244;t un accord avec la Chine, et il en va de m&#234;me avec la Russie, qui est l'alli&#233;e de la Chine mais est beaucoup plus faible. Trump affirme qu'une superpuissance doit &#234;tre capable de conqu&#233;rir mais aussi de g&#233;rer des conflits. C'est l&#224; qu'interviennent ses positions sur l'Ukraine, o&#249; il propose de tourner la page, ou sur le Moyen-Orient, o&#249; son alliance avec Isra&#235;l est &#233;vidente mais o&#249; il ne semble pas n&#233;cessairement enclin &#224; prolonger la guerre ind&#233;finiment. L'objectif final &#8211; en termes de politique &#8211; est probablement la colonisation compl&#232;te de Gaza et de la Cisjordanie, mais je ne suis pas s&#251;r que Trump ait pour strat&#233;gie de poursuivre le g&#233;nocide &#224; Gaza pour parvenir &#224; ce r&#233;sultat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous observons donc un ensemble de tendances, mais sans coh&#233;rence programmatique forte. Et cela fait &#233;galement partie du contexte international actuel. Si l'on veut trouver des analogies avec l'entre-deux-guerres, l'une des plus &#233;videntes ne r&#233;side pas tant dans la politique int&#233;rieure que dans la situation mondiale : l'absence d'un ordre international stable, dans certains cas syst&#233;mique, la concurrence entre puissances d&#233;clinantes et &#233;mergentes. Dans ce sc&#233;nario, il est difficile de tracer des lignes claires, tant pour les Etats-Unis que pour tout autre acteur. C'est pourquoi je ne pense pas que Trump ait aujourd'hui des id&#233;es aussi claires et coh&#233;rentes que celles qu'avait Hitler en 1933. Entre 1933 et 1941, la politique nazie a suivi une ligne assez directe. Dans le cas de Trump, je ne vois ni cette coh&#233;rence ni les conditions qui lui permettraient de d&#233;ployer un projet strat&#233;gique &#224; long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez mentionn&#233; comme analogie possible avec les ann&#233;es 1920 ou 1930 le fait que nous ne sommes pas confront&#233;s &#224; une simple crise &#233;conomique ou politique, mais &#224; un bouleversement plus profond, une sorte de crise structurelle de longue port&#233;e. A l'&#233;poque, il s'agissait de l'effondrement de l'ordre lib&#233;ral du XIXe si&#232;cle ; dans ce contexte, la mont&#233;e du fascisme semblait &#233;galement li&#233;e au d&#233;clin de certaines puissances, comme l'Allemagne apr&#232;s la Premi&#232;re Guerre mondiale. Pensez-vous qu'un lien puisse &#233;galement &#234;tre &#233;tabli avec le pr&#233;sent ? En d'autres termes, ce que nous observons aujourd'hui, avec la mont&#233;e des nouvelles extr&#234;mes droites, peut-il &#234;tre li&#233; &#224; un processus plus large de d&#233;clin de l'Occident face &#224; la mont&#233;e de l'Asie, et en particulier de la Chine ? Pensez-vous que cette dispute g&#233;opolitique soit une motivation importante, m&#234;me indirecte, de la mont&#233;e de ces droites ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, je ne pense pas qu'on puisse parler d'une analogie dans ce sens. On peut certes faire des comparaisons, mais il existe des diff&#233;rences fondamentales. Dans l'entre-deux-guerres, face &#224; l'effondrement de l'ordre lib&#233;ral du XIXe si&#232;cle &#8211; le capitalisme du laissez-faire, les Etats de &#171; l'ancien r&#233;gime persistant &#187; modernis&#233;s (selon la formule d'Arno J. Mayer &#8211; voir son ouvrage La persistance de l'Ancien R&#233;gime, de 1983 en fran&#231;ais), des institutions repr&#233;sentatives mais tr&#232;s peu d&#233;mocratiques &#8211;, deux mod&#232;les alternatifs ont &#233;merg&#233;, qui &#233;taient en eux-m&#234;mes des projets de civilisation. D'un c&#244;t&#233;, le socialisme, avec son utopie d'&#233;mancipation, d'&#233;galit&#233;, de r&#233;volution ; de l'autre, le fascisme, avec son exaltation de la nation, de la race et de la domination. Tous deux &#233;taient des visions de l'avenir, des mod&#232;les int&#233;graux de soci&#233;t&#233; qui promettaient de transformer radicalement la vie des gens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je ne vois rien de comparable dans les nouvelles droites. Il n'y a pas d'horizon utopique ni de projet de civilisation &#224; proprement parler. C'est pourquoi le concept de &#171; postfascisme &#187; me semble utile, car ces droites radicales sont profond&#233;ment conservatrices. Leur &#233;lan n'est pas vers l'avant mais vers l'arri&#232;re : elles cherchent &#224; restaurer un ordre traditionnel. Les valeurs qu'elles revendiquent &#8211; la souverainet&#233;, la famille, la nation &#8211; forment une sorte de fil rouge qui les relie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trump, par exemple, affirme qu'il n'y a que des hommes et des femmes aux Etats-Unis, nie l'existence d'autres identit&#233;s de genre et pr&#233;sente les communaut&#233;s LGBTQ+ comme des menaces. Il s'agit d'une offensive r&#233;actionnaire contre tout ce qui signifie diversit&#233; ou droits acquis. Ce retour &#224; la traditionnalit&#233; se manifeste &#233;galement dans son hostilit&#233; &#224; l'&#233;gard de la protection de l'environnement, dans son rejet de tout programme mondial sur le changement climatique ou dans son pari sur la production nationale face aux accords internationaux. Make America Great Again est un slogan qui permet d'imaginer un certain avenir, mais il s'agit d'une imagination r&#233;gressive : revenir &#224; une &#233;poque o&#249; les Etats-Unis &#233;taient forts, prosp&#232;res et dominants. Il n'y a pas l&#224; une proposition nouvelle, mais une id&#233;alisation du pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans certains cas, comme celui de l'Argentine de Javier Milei, on peut avoir l'impression qu'il s'agit d'une tentative de construire un nouveau mod&#232;le civilisationnel. Milei se pr&#233;sente comme l'architecte d'une nouvelle soci&#233;t&#233; inspir&#233;e d'un n&#233;olib&#233;ralisme extr&#234;me. Mais m&#234;me l&#224;, ce projet n'est pas vraiment nouveau. Si l'on lit ses discours et ses prises de position &#8211; je parle en tant qu'observateur ext&#233;rieur, je le pr&#233;cise, sans conna&#238;tre en profondeur la situation argentine &#8211;, on constate une correspondance &#233;vidente avec les id&#233;es de Hayek. Pas tant avec La route de la servitude, son texte le plus connu, qu'avec Droit, l&#233;gislation et libert&#233;, o&#249; Hayek d&#233;crit une soci&#233;t&#233; enti&#232;rement r&#233;gie par le march&#233;. C'est ce mod&#232;le qui semble inspirer Milei : un n&#233;olib&#233;ralisme autoritaire (ou un postfascisme n&#233;olib&#233;ral, si l'on veut ; on peut l'appeler de diff&#233;rentes mani&#232;res).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nouveaut&#233;, si tant est qu'il y en ait une, c'est que l'on tente aujourd'hui de pousser ce mod&#232;le jusqu'&#224; ses derni&#232;res cons&#233;quences depuis le pouvoir &#233;tatique. Dans le pass&#233;, le n&#233;olib&#233;ralisme a &#233;galement &#233;t&#233; influent sous Margaret Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis et Augusto Pinochet au Chili. Mais dans ces cas-l&#224;, l'objectif &#233;tait de d&#233;manteler les acquis de l'Etat-providence &#8211; le New Deal, le mod&#232;le keyn&#233;sien de l'apr&#232;s-guerre &#8211; et non de cr&#233;er de toutes pi&#232;ces une soci&#233;t&#233; &#171; pure &#187; de march&#233;. De plus, cela a souvent &#233;t&#233; fait &#224; partir d'Etats qui restaient tr&#232;s forts, comme au Chili, o&#249; la dictature pinochetiste &#233;tait un appareil hypercentralis&#233; issu d'une contre-r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que Milei pr&#233;tend faire aujourd'hui est tout autre : faire du mod&#232;le n&#233;olib&#233;ral le noyau d'une nouvelle civilisation. Mais, j'insiste, ce n'est pas un projet nouveau. Ce n'est pas &#171; l'homme nouveau &#187; du fascisme classique. C'est une version radicalis&#233;e d'un mod&#232;le anthropologique qui domine d&#233;j&#224; le monde global : individualisme, concurrence, march&#233;. Pour reprendre les termes de Weber, il ne rompt pas avec une certaine Lebensf&#252;hrung, une &#171; conduite de vie &#187; qui est le mod&#232;le anthropologique du n&#233;olib&#233;ralisme. Cet ethos n'est pas une invention de Milei. Ce qu'il fait, c'est de le pousser &#224; l'extr&#234;me et de pr&#233;tendre qu'une nouvelle soci&#233;t&#233; en &#233;mergera. Mais il s'agit d'une intensification de ce qui existe d&#233;j&#224;, et non d'une alternative historique. Et cela, me semble-t-il, doit &#234;tre pris en compte. Ce projet est certes profond&#233;ment antid&#233;mocratique et pr&#233;sente des traits autoritaires, mais il est tout le contraire d'un renforcement de l'Etat, comme le pensait Poulantzas dans les ann&#233;es 1970. Le postfascisme n'est pas &#233;tatiste comme le fascisme historique. Trump est en train de d&#233;manteler l'Etat am&#233;ricain, et c'est l&#224; une grande diff&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Chez Jacobin, nous travaillons sur une hypoth&#232;se concernant la situation internationale que nous avons d&#233;velopp&#233;e dans le num&#233;ro pr&#233;c&#233;dent et que nous aimerions partager avec vous afin de conna&#238;tre votre opinion. Notre id&#233;e est qu'&#224; un moment donn&#233; au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie &#8211; bien qu'il soit difficile de dater pr&#233;cis&#233;ment ce processus &#8211; un changement de cycle politique s'est produit &#224; l'&#233;chelle mondiale. Si nous devions choisir une date symbolique, ce serait entre 2015 et 2016, lorsque s'encha&#238;nent une s&#233;rie d'&#233;v&#233;nements tr&#232;s significatifs : la d&#233;faite ou la capitulation de Syriza en Gr&#232;ce, avec un fort impact sur la gauche mondiale, et, en parall&#232;le, la victoire de Trump aux Etats-Unis et le Brexit au Royaume-Uni. C'est &#233;galement le moment o&#249; commence la crise du progressisme latino-am&#233;ricain, marqu&#233;e par la victoire de la droite en Argentine [Mauricio Macri 2015-2019] et le coup d'Etat parlementaire contre Dilma Rousseff au Br&#233;sil [ao&#251;t 2016].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a le sentiment qu'&#224; partir de ce moment, le signe politique du malaise g&#233;n&#233;r&#233; par la crise de 2008 s'est invers&#233;. Jusqu'alors, la gauche avait une certaine capacit&#233; &#224; canaliser ce m&#233;contentement : les indign&#233;s en Europe, les gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales en Gr&#232;ce, le cycle progressiste en Am&#233;rique latine, le Printemps arabe&#8230; Mais &#224; partir de l&#224;, nous assistons plut&#244;t &#224; l'&#233;chec, &#224; la stagnation ou &#224; la d&#233;faite de ces processus : le progressisme latino-am&#233;ricain entre en crise, la gauche europ&#233;enne subit un coup tr&#232;s dur, le Printemps arabe se transforme en catastrophe et la gauche anglo-saxonne stagne &#233;galement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e est donc que ce qui s'est produit &#224; ce moment-l&#224; &#233;tait un changement de cap &#224; l'&#233;chelle internationale : la gauche est pass&#233;e &#224; la d&#233;fensive presque partout et l'extr&#234;me droite &#224; l'offensive. Etes-vous d'accord ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une hypoth&#232;se tr&#232;s int&#233;ressante, que je partage en grande partie. J'y ajouterais peut-&#234;tre une nuance. Il est vrai que nous traversons une nouvelle vague &#8211; je parlais tout &#224; l'heure d'un tournant qui s'est produit autour de la pand&#233;mie &#8211;, mais cette nouvelle mont&#233;e de la droite a justement pour condition la crise de la gauche &#224; l'&#233;chelle mondiale. Tous les &#233;l&#233;ments que vous mentionnez sont importants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'irais m&#234;me plus loin : la paralysie et la d&#233;faite des r&#233;volutions arabes constituent un moment cl&#233;, et ce qui se passe aujourd'hui &#224; Gaza en est l'une des cons&#233;quences les plus tragiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A cela s'ajoute la crise du mod&#232;le de r&#233;sistance qui &#233;tait apparu en Am&#233;rique latine dans les ann&#233;es 1990. Ce n'&#233;tait pas un mod&#232;le nouveau, mais il y avait un continent qui repr&#233;sentait une forme de r&#233;sistance face &#224; l'offensive n&#233;olib&#233;rale. Aujourd'hui, les acteurs de cette r&#233;sistance sont en crise ou totalement discr&#233;dit&#233;s, ce qui a des cons&#233;quences politiques tr&#232;s profondes. Je ne m'&#233;tendrai pas sur des cas comme le Venezuela ou la Bolivie, mais on pourrait &#233;galement mentionner la d&#233;faite en Argentine avec Milei, ou le fait qu'au Br&#233;sil &#8211; le pays le plus important de la r&#233;gion &#8211; la gauche ne soit pas capable de proposer une autre figure que Lula. Cela refl&#232;te &#233;galement cette crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Europe, comme vous le dites, il y a eu d'importantes tentatives de recomposition de la gauche en vue d'exp&#233;rimenter un nouveau mod&#232;le, et Syriza comme Podemos ont &#233;t&#233; les protagonistes de ce cycle. Les attentes qu'ils ont suscit&#233;es &#233;taient &#233;normes&#8230; et malheureusement, l'impact de leur &#233;chec l'a &#233;t&#233; tout autant. Aux Etats-Unis, la situation est diff&#233;rente. Il n'y a pas eu de d&#233;faite aussi marqu&#233;e, mais la relation symbiotique &#8211; et ambigu&#235; &#8211; entre la gauche et le Parti d&#233;mocrate cr&#233;e d'&#233;normes obstacles &#224; toute avanc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc oui, l'&#233;mergence du post-fascisme s'appuie sur cette crise politique et strat&#233;gique de la gauche. Mais ce n'est pas tout. Cette crise s'inscrit dans un processus beaucoup plus long, dans une s&#233;rie de d&#233;faites historiques accumul&#233;es. Si l'on prend du recul, nous vivons les cons&#233;quences de la fin d'un cycle historique, celui des r&#233;volutions du XXe si&#232;cle. Ce sont des d&#233;faites de longue haleine, dont les effets continuent de conditionner notre pr&#233;sent. Les reculs de 2015 et 2016 appartiennent &#224; une conjoncture particuli&#232;re, mais s'inscrivent en m&#234;me temps dans une tendance structurelle, celle d'une d&#233;faite historique dont la gauche &#8211; &#224; l'&#233;chelle mondiale &#8211; n'a pas &#233;t&#233; capable de sortir avec de nouveaux mod&#232;les.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas facile, tant s'en faut, d'imaginer une reconstruction. Mais j'ai &#233;t&#233; tr&#232;s frapp&#233; par une r&#233;cente intervention de Bernie Sanders, dans laquelle il mettait en garde : &#171; Attention, nous ne devons pas nous laisser subordonner &#224; l'agenda de Trump &#187;. La gauche a tendance &#224; r&#233;pondre &#224; chaque point du discours de l'extr&#234;me droite, mais dans le cadre impos&#233; par cette m&#234;me droite. Sanders met donc en garde : &#171; Nous devons parler de ce que Trump ne dit pas &#187;. Tel devrait &#234;tre le programme de la gauche : un programme social qui est aujourd'hui totalement absent du discours dominant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, je ne pense pas que la gauche d'aujourd'hui puisse se reconstruire uniquement &#224; partir de l'antifascisme, comme cela a &#233;t&#233; le cas dans les ann&#233;es 1930. Premi&#232;rement, parce qu'aujourd'hui, on ne peut plus d&#233;fendre la d&#233;mocratie de la m&#234;me mani&#232;re. Et deuxi&#232;mement, parce que la lutte antifasciste doit s'articuler avec d'autres dimensions fondamentales : la question sociale, &#233;conomique, environnementale et la confrontation avec un mod&#232;le de soci&#233;t&#233; n&#233;olib&#233;ral qui se veut une civilisation. Cette articulation est indispensable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, le monde globalis&#233; n'est plus celui de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle. Le fascisme classique a eu son histoire, mais l'antifascisme de l'&#233;poque n'&#233;tait pas un discours universel. Il n'avait aucune l&#233;gitimit&#233; en dehors de l'Occident. Son lien avec le colonialisme, le fait que la d&#233;mocratie &#233;tait restreinte au monde occidental&#8230; tout cela le limitait. Aujourd'hui, quelque chose de similaire se produit. (Cet entretien fait partie du num&#233;ro 11 de la revue Jacobin, &#171; La libertad guiando al pueblo &#187;, traduction r&#233;daction &lt;i&gt;A l'Encontre&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Voir son ouvrage &lt;i&gt;Fascisme et dictature. La IIIe Internationale face au fascisme&lt;/i&gt;, Paris, Fran&#231;ois Maspero, 1970. (R&#233;d.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
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		<title>&#171; Le spectre du fascisme hante l'Europe alors qu'elle c&#233;l&#232;bre le jour de la Victoire en Europe &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Le-spectre-du-fascisme-hante-l-Europe-alors-qu-elle-celebre-le-jour-de-la</link>
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		<dc:date>2025-05-20T06:42:16Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2025-05-20</dc:subject>
		<dc:subject>Europe</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;[Il y a 80 ans aujourd'hui 8 mai, l'Europe c&#233;l&#233;brait la d&#233;faite du fascisme apr&#232;s une lutte colossale. Pourtant, comme le souligne l'historien Enzo Traverso, ce nouvel anniversaire de la Victoire en Europe (Victory in Europe Day) intervient &#224; un moment o&#249; l'extr&#234;me droite est plus forte qu'elle ne l'a jamais &#233;t&#233; depuis 1945.] &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de A l'Encontre 12 mai 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Par Enzo Traverso &lt;br class='autobr' /&gt;
Viktor Orban et Giorgia Meloni, 24 juin 2024. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les comm&#233;morations sont des miroirs int&#233;ressants pour les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Europe-230-+" rel="tag"&gt;Europe&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/617503284_socialmedia-1024x683-f1d1f.jpg?1781026853' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;[Il y a 80 ans aujourd'hui 8 mai, l'Europe c&#233;l&#233;brait la d&#233;faite du fascisme apr&#232;s une lutte colossale. Pourtant, comme le souligne l'historien Enzo Traverso, ce nouvel anniversaire de la Victoire en Europe (Victory in Europe Day) intervient &#224; un moment o&#249; l'extr&#234;me droite est plus forte qu'elle ne l'a jamais &#233;t&#233; depuis 1945.]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de A l'Encontre&lt;br class='autobr' /&gt;
12 mai 2025&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Enzo Traverso&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Viktor Orban et Giorgia Meloni, 24 juin 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les comm&#233;morations sont des miroirs int&#233;ressants pour les r&#233;cits h&#233;g&#233;moniques du pass&#233;, qui ne correspondent pas n&#233;cessairement &#224; la conscience populaire de l'histoire. Cela est particuli&#232;rement vrai pour les anniversaires mondiaux comme le 8 mai 1945.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des d&#233;cennies, l'Occident a c&#233;l&#233;br&#233; le jour de la Victoire en Europe (V-E-Day) pour afficher sa puissance et affirmer ses valeurs. Dans cet &#233;tat d'esprit, l'Occident &#233;tait non seulement puissant, mais aussi vertueux. Cette liturgie de la d&#233;mocratie lib&#233;rale s'est d&#233;roul&#233;e sans heurts et de mani&#232;re consensuelle, tous les participants se rassemblant autour de souvenirs, de symboles et de valeurs qui ont forg&#233; leur alliance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1985, quarante ans apr&#232;s la fin du conflit, la R&#233;publique f&#233;d&#233;rale d'Allemagne (RFA) s'est jointe &#224; ces comm&#233;morations. Dans un discours c&#233;l&#232;bre prononc&#233; devant le Bundestag, le pr&#233;sident de la RFA, Richard von Weizs&#228;cker, a solennellement d&#233;clar&#233; que l'Allemagne ne devait pas consid&#233;rer cette date comme un jour de d&#233;faite, mais plut&#244;t comme un jour de lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s la fin de la guerre froide, le jour de la Victoire symbolisait le triomphe de l'Occident : capitalisme, puissance militaire, institutions solides, prosp&#233;rit&#233; &#233;conomique et mode de vie plaisant. Certains chercheurs ont parl&#233; d'une sorte de fin de l'histoire &#224; la Hegel, tandis que d'autres ont &#233;voqu&#233; une fin heureuse &#224; la Hollywood.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des rep&#232;res instables&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, ce rituel rassurant semble anachronique, r&#233;miniscence d'une &#233;poque r&#233;volue. Quatre-vingts ans apr&#232;s la chute du Troisi&#232;me Reich, le fascisme refait surface en Europe. Six pays de l'Union europ&#233;enne &#8211; l'Italie, la Finlande, la Slovaquie, la Hongrie, la Croatie et la R&#233;publique tch&#232;que &#8211; ont des partis d'extr&#234;me droite au pouvoir. Des partis similaires sont devenus des acteurs majeurs dans toute l'Union europ&#233;enne, de l'Allemagne &#224; la France et de la Pologne &#224; l'Espagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, il peut sembler pr&#233;f&#233;rable d'&#233;viter les comm&#233;morations internationales. Apr&#232;s tout, J. D. Vance, l'omnipr&#233;sent vice-pr&#233;sident des Etats-Unis, pays lib&#233;rateur de 1945, pourrait c&#233;l&#233;brer la libert&#233; en faisant l'&#233;loge de l'Alternative f&#252;r Deutschland (AfD), ou le tout aussi omnipr&#233;sent Elon Musk pourrait le faire en faisant le salut hitl&#233;rien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'est du continent, Vladimir Poutine comm&#233;morera le sacrifice du peuple sovi&#233;tique dans la lutte contre le fascisme &#8211; vingt millions de morts &#8211; en louant l'h&#233;ro&#239;sme de l'arm&#233;e russe qui a envahi ce qu'il appelle l'Ukraine &#171; nazie &#187; il y a trois ans. Nos rep&#232;res historiques sont boulevers&#233;s ; la m&#233;moire conventionnelle ne correspond pas au terrible chaos de notre pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; son caract&#232;re officiel, le jour de la Victoire en Europe a &#233;galement &#233;t&#233; une date m&#233;morable pour la gauche. Comme l'avait soulign&#233; Eric Hobsbawm [1917-2012], ce jour symbolisait la victoire des Lumi&#232;res sur la barbarie. Une coalition entre le lib&#233;ralisme et le communisme, h&#233;ritiers antagonistes du legs des Lumi&#232;res, avait vaincu le Troisi&#232;me Reich. Cette vision &#233;tait h&#233;g&#233;monique dans la culture de la R&#233;sistance, selon laquelle l'antifascisme luttait contre les ennemis de la civilisation. Si elle &#233;tait vraie &#224; bien des &#233;gards, cette perspective &#233;tait n&#233;anmoins trop simpliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de nous livrer &#224; une comm&#233;moration rituelle et coopt&#233;e, cet anniversaire devrait peut-&#234;tre nous inciter &#224; proc&#233;der &#224; une r&#233;&#233;valuation critique. Le jour de la Victoire en Europe c&#233;l&#232;bre la victoire d'une alliance militaire dans une guerre mondiale qui comportait de nombreuses dimensions, notamment l'&#233;tablissement d'un nouvel ordre mondial dans lequel cette coalition &#171; des Lumi&#232;res &#187; ne pouvait survivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Occident, les Etats-Unis sont devenus la superpuissance dominante ; dans le bloc sovi&#233;tique, la guerre d'autod&#233;fense de l'URSS contre l'agression nazie s'est transform&#233;e en occupation militaire et en une nouvelle forme de colonialisme en Europe de l'Est. Les id&#233;es du lib&#233;ralisme et du communisme se sont institutionnalis&#233;es sous la forme de l'imp&#233;rialisme et du stalinisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la gauche, la fin de la Seconde Guerre mondiale a &#233;t&#233; une victoire des mouvements de r&#233;sistance, qui a donn&#233; une l&#233;gitimit&#233; d&#233;mocratique aux nouveaux r&#233;gimes n&#233;s de l'effondrement du Troisi&#232;me Reich. Dans la plupart des pays d'Europe occidentale, la d&#233;mocratie n'a pas &#233;t&#233; impos&#233;e par les vainqueurs, elle a &#233;t&#233; conquise par la r&#233;sistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'a soulign&#233; Claudio Pavone [1920-2016], le concept de r&#233;sistance avait toutefois plusieurs dimensions. Il englobait &#224; la fois l'ensemble des mouvements de lib&#233;ration nationale contre l'occupation allemande, une guerre civile entre les forces antifascistes et de nombreux r&#233;gimes qui avaient collabor&#233; avec les occupants nazis, et une guerre de classes visant &#224; changer la soci&#233;t&#233;, car les &#233;lites dirigeantes et la plupart des composantes du capitalisme europ&#233;en avaient &#233;t&#233; impliqu&#233;es dans le fascisme et la collaboration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette guerre des classes a &#233;t&#233; remport&#233;e en Yougoslavie, qui est devenue un pays socialiste, et a cr&#233;&#233; les conditions d'une gauche puissante dans de nombreux autres pays, de l'Italie &#224; la France. Elle a &#233;galement renforc&#233; la r&#233;sistance contre le franquisme en Espagne et le salazarisme au Portugal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les ambigu&#239;t&#233;s de la lib&#233;ration&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, si l'on regarde au-del&#224; des fronti&#232;res europ&#233;ennes, le paysage appara&#238;t beaucoup plus diversifi&#233;. En tant qu'anniversaire mondial, le 8 mai 1945 rev&#234;t diff&#233;rentes significations. Alors que le jour de la Victoire en Europe a &#233;t&#233; c&#233;l&#233;br&#233; et mythifi&#233; comme un symbole de lib&#233;ration en Occident, il n'en a pas &#233;t&#233; de m&#234;me ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Europe centrale et orientale, ce moment de lib&#233;ration s'est av&#233;r&#233; &#233;ph&#233;m&#232;re, car le r&#233;gime nazi a rapidement c&#233;d&#233; la place &#224; un bloc de r&#233;gimes autoritaires mis en place par l'URSS. Dans de nombreux pays, cela a signifi&#233; la russification et l'oppression nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le jour de la Victoire en Europe n'est pas non plus un &#233;v&#233;nement comm&#233;moratif marquant la lib&#233;ration en Afrique et en Asie. En Alg&#233;rie, cette m&#234;me date est l'anniversaire des massacres coloniaux de S&#233;tif et Guelma, lorsque l'arm&#233;e fran&#231;aise a violemment r&#233;prim&#233; les premi&#232;res manifestations pour l'ind&#233;pendance nationale. Ce fut le d&#233;but d'une vague de violence imp&#233;riale qui balaya toute l'Afrique fran&#231;aise et atteignit son paroxysme deux ans plus tard &#224; Madagascar [la r&#233;pression par l'arm&#233;e fran&#231;aise contre l'insurrection malgache initi&#233;e en mars 1947 fera entre 1947 et 1949 des dizaines de milliers de morts].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un gouvernement de coalition &#224; Paris, compos&#233; de partis de la r&#233;sistance, qui a &#233;t&#233; responsable de cette explosion de violence coloniale &#8211; une coalition qui comprenait les principaux partis de gauche, les socialistes et les communistes. Les m&#233;moires antifascistes et anticoloniales ne sont pas toujours harmonieuses et fraternelles. L'anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale m&#233;rite un souvenir critique plut&#244;t que des c&#233;l&#233;brations apolog&#233;tiques. (Article publi&#233; sur le site Jacobin le 8 mai 2025 ; traduction r&#233;daction A l'Encontre)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; enseigne &#224; l'universit&#233; Cornell. Ses deux derniers ouvrages en fran&#231;ais : &lt;i&gt;Gaza devant l'histoire&lt;/i&gt; (Ed. Lux, 2024) et&lt;i&gt; R&#233;volution : une histoire culturelle&lt;/i&gt; (La D&#233;couverte, 2022).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Enzo Traverso : &#171; Le concept de g&#233;nocide &#224; Gaza appara&#238;t clairement justifi&#233; &#187;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Enzo-Traverso-Le-concept-de-genocide-a-Gaza-apparait-clairement-justifie</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Enzo-Traverso-Le-concept-de-genocide-a-Gaza-apparait-clairement-justifie</guid>
		<dc:date>2024-10-21T08:20:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2024-10-15</dc:subject>
		<dc:subject>Gaza</dc:subject>
		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Auteur d'un grand nombre d'ouvrages sur le nazisme, l'antis&#233;mitisme ou &#171; la guerre civile europ&#233;enne de 1914 &#224; 1945 &#187;, l'historien s'interroge dans son nouvel essai sur la signification &#8211; et les suppos&#233;es justifications &#8211; de la violence isra&#233;lienne contre Gaza et les Palestiniens aujourd'hui. &lt;br class='autobr' /&gt; 2 octobre 2024 | tir&#233; de lettre de Lux &#233;diteur https://luxediteur.com/catalogue/gaza-devant-lhistoire/ &lt;br class='autobr' /&gt;
Enzo Traverso, Italien, n&#233; en 1957, est venu enseigner l'histoire dans les universit&#233;s (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Livres-et-periodiques-" rel="directory"&gt;Livres et p&#233;riodiques&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Gaza-+" rel="tag"&gt;Gaza&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L102xH150/enzo_traverso-6067b.png?1781026853' class='spip_logo spip_logo_right' width='102' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Auteur d'un grand nombre d'ouvrages sur le nazisme, l'antis&#233;mitisme ou &#171; la guerre civile europ&#233;enne de 1914 &#224; 1945 &#187;, l'historien s'interroge dans son nouvel essai sur la signification &#8211; et les suppos&#233;es justifications &#8211; de la violence isra&#233;lienne contre Gaza et les Palestiniens aujourd'hui.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;2 octobre 2024 | tir&#233; de lettre de Lux &#233;diteur&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://luxediteur.com/catalogue/gaza-devant-lhistoire/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://luxediteur.com/catalogue/gaza-devant-lhistoire/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso, Italien, n&#233; en 1957, est venu enseigner l'histoire dans les universit&#233;s parisiennes dans les ann&#233;es 1980, se sp&#233;cialisant sur l'antis&#233;mitisme, le nazisme et la violence de la premi&#232;re moiti&#233; du XXe si&#232;cle. Professeur &#224; Cornell University (New York), sp&#233;cialiste de l'histoire du juda&#239;sme, du sionisme et de l'antis&#233;mitisme, il est l'auteur de nombreux ouvrages traduits &#224; travers le monde. Son regard sur la guerre qui fait rage aujourd'hui en Palestine &#8211; et d&#233;sormais au Liban &#8211; en fait donc un observateur particuli&#232;rement pertinent sur l'&#233;volution de la trag&#233;die en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;but de votre nouveau livre, Gaza devant l'histoire, vous citez les propos d'un grad&#233; isra&#233;lien : &#171; Rien n'arrive par hasard ; tout est intentionnel. Et s'il est n&#233;cessaire de tuer une petite fille de 3 ans dans une maison de Gaza, c'est parce que quelqu'un dans l'arm&#233;e a d&#233;cid&#233; qu'il n'&#233;tait pas grave qu'elle meure, que c'&#233;tait le prix &#224; payer pour atteindre [une autre] cible. Nous savons exactement combien de dommages collat&#233;raux il y a dans chaque maison. &#187; Il y a donc bien une &#171; intention g&#233;nocidaire &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso : Vous avez raison de souligner qu'il y a eu des d&#233;clarations &#8211; multiples &#8211; de hauts grad&#233;s mais aussi des principaux ministres du gouvernement isra&#233;lien, qui ont clairement affich&#233; l'objectif de cette guerre. M&#234;me si ce terme de &#171; guerre &#187; ne me semble pas tr&#232;s appropri&#233;, puisqu'il ne s'agit pas d'une guerre au sens classique du terme, dans le sens o&#249; nous n'assistons pas &#224; un affrontement entre deux arm&#233;es, mais bien plut&#244;t &#224; la &lt;a href=&#034;https://www.politis.fr/articles/2024/09/palestine-israel-a-gaza-leffacement-dun-peuple/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;destruction planifi&#233;e et syst&#233;matique&lt;/a&gt; d'un territoire encercl&#233; par une arm&#233;e faisant face &#224; une r&#233;sistance militaire de groupes dont l'armement n'est en rien comparable &#224; celui de l'arm&#233;e isra&#233;lienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[&#8230;]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voir la suite dans &lt;a href=&#034;https://www.politis.fr/articles/2024/10/entretien-enzo-traverso-le-concept-de-genocide-a-gaza-apparait-clairement-justifie/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Politis&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Fascisme : vieux d&#233;mons et nouveaux monstres</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Fascisme-cieux-demons-et-nouveaux-monstres</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Fascisme-cieux-demons-et-nouveaux-monstres</guid>
		<dc:date>2022-09-06T20:13:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator> Ugo Palheta, Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2022-02-15</dc:subject>
		<dc:subject>Balados : Aux temps des catastrophes, l'urgence des ruptures</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La mont&#233;e du terrorisme d'extr&#234;me droite, l'assaut trumpiste contre le Capitole aux Etats-Unis, les appels &#224; peine masqu&#233;s de Bolsonaro &#224; un coup d'&#201;tat au Br&#233;sil, la radicalisation islamophobe de Modi en Inde, ou encore la progression &#233;lectorale des extr&#234;mes droites en France et plus largement en Europe, signifient-ils que le fascisme est de retour ? Fait-on face &#224; un ph&#233;nom&#232;ne diff&#233;rent qui justifierait un cadre d'analyse radicalement autre ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour esp&#233;rer r&#233;pondre &#224; ces questions, la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Balados-de-PTAG-Au-temps-des-catastrophes-l-urgence-des-ruptures-" rel="directory"&gt;Balados : Au temps des catastrophes, l'urgence des ruptures !&lt;/a&gt;

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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH88/arton51471-ac571.png?1781026854' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='88' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;iframe width=&#034;560&#034; height=&#034;315&#034; src=&#034;https://www.youtube.com/embed/oIu3NQd6oSU&#034; title=&#034;YouTube video player&#034; frameborder=&#034;0&#034; allow=&#034;accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture&#034; allowfullscreen&gt;&lt;/iframe&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La mont&#233;e du terrorisme d'extr&#234;me droite, l'assaut trumpiste contre le Capitole aux Etats-Unis, les appels &#224; peine masqu&#233;s de Bolsonaro &#224; un coup d'&#201;tat au Br&#233;sil, la radicalisation islamophobe de Modi en Inde, ou encore la progression &#233;lectorale des extr&#234;mes droites en France et plus largement en Europe, signifient-ils que le fascisme est de retour ? Fait-on face &#224; un ph&#233;nom&#232;ne diff&#233;rent qui justifierait un cadre d'analyse radicalement autre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour esp&#233;rer r&#233;pondre &#224; ces questions, la connaissance du fascisme historique est indispensable. L'historien Enzo Traverso nous aide &#8211; dans ce 2e &#233;pisode du podcast &#171; Minuit dans le si&#232;cle &#187; (disponible sur la plateforme Spectre mais aussi, en format vid&#233;o, sur Hors-s&#233;rie) &#8211; &#224; nous orienter dans la profusion de travaux et de d&#233;bats autour du fascisme, mais aussi de l'antifascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; travers un retour sur diff&#233;rents points de controverse concernant la d&#233;finition m&#234;me du fascisme, ses origines, sa dimension &#171; r&#233;volutionnaire &#187; ou encore ses rapports avec le communisme, Enzo Traverso nous permet de mieux appr&#233;hender ce qui fait la singularit&#233; du fascisme. Question cruciale car si celui-ci ne constituait qu'une politique parmi d'autres, il n'y aurait pas lieu de s'attarder. Or, le fascisme constitue le grand Autre de la politique d'&#233;mancipation, en tant que projet d'&#233;crasement de toute capacit&#233; d'organisation et de r&#233;sistance du c&#244;t&#233; des exploit&#233;&#183;es et des opprim&#233;&#183;es. Enzo Traverso nous permet donc ici d'y voir plus clair, pr&#233;alable n&#233;cessaire pour poser sur de meilleures bases le probl&#232;me du renouveau n&#233;cessaire de l'antifascisme, dans ses rapports &#233;troits avec l'&#233;mergence d'une alternative au capitalisme n&#233;olib&#233;ral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Grand connaisseur de l'historiographie du fascisme, Enzo Traverso est aussi un fin observateur des transformations contemporaines de l'extr&#234;me droite. Il fallait au moins cela pour tenter de cerner un ph&#233;nom&#232;ne politique aussi discut&#233;, insaisissable et prot&#233;iforme. D'autant que celui-ci n'est pas seulement un objet d'histoire mais le support de pol&#233;miques permanentes, depuis son &#233;mergence. Si la discussion politique se trouve en grande partie esquiv&#233;e en France, notamment en raison de la fable persistante selon laquelle les valeurs r&#233;publicaines auraient immunis&#233; la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise contre la tentation fasciste, il suffit de constater l'intensit&#233; du d&#233;bat aux &#201;tats-Unis, au Br&#233;sil ou en Inde pour mesurer &#224; quel point le fascisme fait pleinement partie de notre pr&#233;sent, ne serait-ce que sous la forme d'une question : celle de sa r&#233;surgence, &#233;videmment sous des formes nouvelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Auteurs et livres &#233;voqu&#233;s pendant l'&#233;pisode&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Hannah Arendt, Le Syst&#232;me totalitaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Aim&#233; C&#233;saire, Discours sur le colonialisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; St&#233;phane Courtois, Le Livre noir du communisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Fran&#231;ois Furet, Le Pass&#233; d'une illusion&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Emilio Gentile, Qu'est-ce que le fascisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; George L. Mosse, La R&#233;volution fasciste&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; G&#233;rard Noiriel, Les Origines r&#233;publicaines de Vichy&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Ernst Nolte, La Guerre civile europ&#233;enne&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Robert Paxton, Le fascisme en action&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Zeev Sternhell, La Droite r&#233;volutionnaire&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Zeev Sternhell, L'Histoire refoul&#233;e&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Enzo Traverso, La Violence nazie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Enzo Traverso, L'Histoire comme champ de bataille&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Enzo Traverso, Les Nouveaux visages du fascisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration : Unit&#233; de chemises noires lors d'une &#171; manifestation &#187; / United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Unknown Provenance.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title> Penser le pass&#233; pour aller au-del&#224; du pr&#233;sent. Entretien avec Enzo Traverso</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Penser-le-passe-pour-aller-au-dela-du-present-Entretien-avec-Enzo-Traverso</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Penser-le-passe-pour-aller-au-dela-du-present-Entretien-avec-Enzo-Traverso</guid>
		<dc:date>2021-06-01T07:26:28Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Histoire</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-06-01</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Face aux r&#233;actions d&#233;sordonn&#233;es qui ont accompagn&#233; l'indigne rafle parisienne du 28 avril 2021, nous avons demand&#233; &#224; l'historien Enzo Traverso de repenser avec nous la &#171; saison des conflits &#187; entre histoire, m&#233;moire, politique et justice. Parmi ces termes, le grand h&#244;te de pierre est en fait l'histoire, c'est-&#224;-dire le travail de compr&#233;hension des &#233;v&#233;nements du pass&#233;. En quoi l'arrestation d'une poign&#233;e d'hommes et de femmes aux cheveux blancs aiderait-elle l'Italie &#224; &#171; faire les (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Debats-138-" rel="directory"&gt;D&#233;bats&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Histoire-+" rel="tag"&gt;Histoire&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-06-01-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-06-01&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH92/arton48520-76084.jpg?1781026854' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='92' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Face aux r&#233;actions d&#233;sordonn&#233;es qui ont accompagn&#233; l'indigne rafle parisienne du 28 avril 2021, nous avons demand&#233; &#224; l'historien Enzo Traverso de repenser avec nous la &#171; saison des conflits &#187; entre histoire, m&#233;moire, politique et justice. Parmi ces termes, le grand h&#244;te de pierre est en fait l'histoire, c'est-&#224;-dire le travail de compr&#233;hension des &#233;v&#233;nements du pass&#233;. En quoi l'arrestation d'une poign&#233;e d'hommes et de femmes aux cheveux blancs aiderait-elle l'Italie &#224; &#171; faire les comptes avec son histoire &#187; &#8211; sinon le XXe si&#232;cle lui-m&#234;me &#8211; comme certains l'ont &#233;crit ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Contretemps&lt;br class='autobr' /&gt;
22 mai 2021&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Enzo Traverso&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;D'une part, ces anciens militants politiques sont trait&#233;s comme des criminels de droit commun selon les diktats d'une id&#233;ologie pr&#233;sentiste des plus frustes et ignorantes. D'autre part, toute la panoplie des &#233;tudes sur la m&#233;moire (memory studies) est (improprement) convoqu&#233;e pour imposer un r&#233;cit du traumatisme, bas&#233; sur le paradigme de la victime. Sur quelle base peut-on avancer l'id&#233;e qu'il y a, dans la soci&#233;t&#233; italienne, une blessure ouverte par rapport aux ann&#233;es 1970 ? Comme en France pour l'occupation de l'Alg&#233;rie, il semble plut&#244;t s'agir d'un usage politique explicite de l'histoire, qui n'a rien &#224; voir avec les v&#233;ritables processus sociaux d'&#233;laboration de la m&#233;moire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet entretien a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par Andrea Brazzoduro pour la revue Zapruder autour de l'arrestation du 28 avril dernier de sept anciens militants de la gauche r&#233;volutionnaire italienne r&#233;fugi&#233;es en France depuis plus de quarante ans. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des hommes et des femmes aux cheveux gris, &#226;g&#233;s de 60 &#224; 78 ans, emmen&#233;s menott&#233;s, &#224; l'aube, dans des cellules de s&#233;curit&#233;s antiterroristes. &#171; Ombres rouges &#187; est le nom choisi pour le raid avec lequel, le 28 avril 2021, 7 anciens militants de la gauche r&#233;volutionnaire, r&#233;fugi&#233;s en France depuis des ann&#233;es, ont &#233;t&#233; arr&#234;t&#233;s, accus&#233;s par la justice italienne d'une s&#233;rie de crimes allant de l'association subversive au meurtre, commis, selon l'accusation, entre 1972 et 1982. S'agit-il de &#171; clore le XXe si&#232;cle &#187;, comme l'&#233;crit le quotidien la Repubblica ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vingti&#232;me si&#232;cle est clos depuis 1989, date de la chute du mur de Berlin et de la fin de la guerre froide. Depuis lors, le monde a chang&#233; et avec lui l'Italie, qui n'est plus ce qu'elle &#233;tait il y a trente-deux ans. &#192; plusieurs &#233;gards, c'est bien pire : ce que les m&#233;dias appellent habituellement la &#171; deuxi&#232;me &#187; et la &#171; troisi&#232;me &#187; r&#233;publique nous font regretter la premi&#232;re, fond&#233;e par des hommes et des femmes qui avaient combattu le fascisme et cr&#233;&#233; un nouveau pays. Cependant, l'h&#233;ritage du vingti&#232;me si&#232;cle reste &#233;crasant et de nombreux maux structurels continuent &#224; affliger notre pays. Il suffit de penser &#224; la mafia, &#224; la question du Sud, au racisme et &#224; la corruption. Certains se sont aggrav&#233;s, si l'on pense au ch&#244;mage des jeunes et au racisme postcolonial, beaucoup plus fort depuis que le pays est devenu une terre d'immigration. Dans la seconde moiti&#233; du XXe si&#232;cle, l'Italie avait acc&#233;d&#233; au monde occidental le plus riche ; au cours des trente derni&#232;res ann&#233;es, elle s'en est &#233;loign&#233;e : elle conna&#238;t un d&#233;clin d&#233;mographique constant mais ne veut pas int&#233;grer les immigr&#233;s, n'accordant m&#234;me pas la citoyennet&#233; &#224; leurs descendants de deuxi&#232;me g&#233;n&#233;ration, qui sont n&#233;s et vivent en Italie ; ses &#233;lites vieillissent, mais les jeunes restent exclus, et la p&#233;ninsule conna&#238;t une impressionnante diaspora intellectuelle, semblable &#224; celle des pays du Sud ; les &#233;lites &#233;conomiques se sont &#233;norm&#233;ment enrichies sans produire de &#171; d&#233;veloppement &#187;. Le quotidien la Repubblica en est l'un des miroirs les plus fid&#232;les, puisque c'est d&#233;sormais le PDG de Fiat qui annonce publiquement la nomination des directeurs de ce journal. &#171; Clore le vingti&#232;me si&#232;cle &#187; signifie affronter ce n&#339;ud de probl&#232;mes, alors que pour Repubblica, cela passe plut&#244;t par l'extradition de Marina Petrella, de Giorgio Pietrostefani et de quelques autres r&#233;fugi&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans le panorama de la politique institutionnelle comme dans la presse italienne, les r&#233;actions ont &#233;t&#233;, sans surprise, unanimes : &#171; Le devoir d'assumer le pass&#233; &#187; (Ezio Mauro [journaliste ancien directeur du quotidien La Stampa et de la Repubblica]) &#171; apr&#232;s des blessures particuli&#232;rement douloureuses &#187; (Marta Cartabia [Ministre italienne de la Justice]), etc. Tu travailles depuis de nombreuses ann&#233;es sur les rapports entre histoire, m&#233;moire, justice et politique (voir notamment ton tr&#232;s utile Le pass&#233; mode d'emploi. Histoire, m&#233;moire, politique, La Fabrique, 2005). Que penses-tu de ce langage et de cet usage de la m&#233;moire ? Y a-t-il vraiment une blessure &#224; suturer ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ceux de ma g&#233;n&#233;ration qui ont v&#233;cu ces ann&#233;es, il ne fait aucun doute qu'il s'agit de blessures douloureuses qui ne sont pas encore gu&#233;ries. Les exil&#233;s arr&#234;t&#233;s en France sont les premiers &#224; le reconna&#238;tre. Le probl&#232;me est de savoir comment venir &#224; bout de l'histoire. Mario Calabresi, fils du commissaire de police assassin&#233; en 1972, a d&#233;clar&#233; que la nouvelle de l'arrestation de Giorgio Pietrostefani ne lui a donn&#233; aucun sentiment de soulagement, de satisfaction, de r&#233;paration ou de justice, mais seulement de la peine et de la g&#234;ne. En Italie, les m&#233;dias et la culture officielle &#8211; ce qu'Althusser appelait &#171; les appareils id&#233;ologiques d'&#201;tat &#187; &#8211; n'ont pas su et, surtout, n'ont pas voulu &#233;laborer la m&#233;moire des ann&#233;es de plomb. Ils n'ont fait qu'accompagner les vagues successives de lois sp&#233;ciales et d'arrestations, d&#233;peignant les &#171; ennemis de l'&#201;tat &#187; comme des monstres. Les repentis ont &#233;videmment jou&#233; leur r&#244;le dans ce dispositif. Les ex-terroristes, ainsi que quelques historiens, parmi lesquels Giovanni De Luna, sont probablement parmi les rares qui ont apport&#233; une r&#233;elle contribution &#224; la connaissance, &#224; la compr&#233;hension et, par cons&#233;quent, &#224; la construction d'une m&#233;moire critique de ces ann&#233;es. Les ex-brigadistes ont reconnu leurs d&#233;lits, parfois leurs crimes, ont r&#233;fl&#233;chi &#224; leurs erreurs, se sont interrog&#233;s et ont essay&#233; de comprendre et d'expliquer les raisons de leurs choix. L'interview de Rossana Rossanda et Carla Mosca &#224; Mario Moretti (1994) est beaucoup plus utile, &#224; cet &#233;gard, que tous les articles publi&#233;s par la Repubblica et Il Corriere della Sera pendant un demi-si&#232;cle. Ils ne sont pas des &#171; repentis &#187; &#8212; une cat&#233;gorie juridique monstrueuse qui a eu des effets catastrophiques dans la vie politique et judiciaire italienne &#8212; mais ils ont tourn&#233; la page depuis des d&#233;cennies. Je n'ai pas lu le papier d'Ezio Mauro, mais quiconque poss&#232;de un minimum d'honn&#234;tet&#233; intellectuelle devrait reconna&#238;tre que &#171; le devoir d'assumer le pass&#233; &#187; signifie tout autre chose qu'une r&#233;pression diff&#233;r&#233;e, plus de deux g&#233;n&#233;rations apr&#232;s les &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces jours-ci, nous comm&#233;morons l'anniversaire de la Commune de Paris. J'ai l'impression que les m&#233;dias et le monde politique, en Italie, continuent, cinquante ans apr&#232;s, &#224; exorciser le terrorisme, comme la culture fran&#231;aise l'a fait avec la Commune dans les ann&#233;es soixante-dix du XIXe si&#232;cle. La Commune n'&#233;tait pas une r&#233;volution ni le produit d'une crise sociale et politique, c'&#233;tait une &#233;pid&#233;mie, la propagation d'un virus contagieux qu'il fallait vaincre par les m&#233;thodes les plus drastiques. Les communards n'avaient pas de projet politique, ils &#233;taient des b&#234;tes f&#233;roces, des fous sanguinaires, des ennemis de la civilisation, des pyromanes excit&#233;s par l'alcool. La r&#233;pression a &#233;t&#233; brutale, mais dix ans plus tard, la Troisi&#232;me R&#233;publique d&#233;cr&#233;tait une amnistie et les communards revenaient d'exil et de d&#233;portation. La Commune a m&#234;me &#233;t&#233; revendiqu&#233;e comme une exp&#233;rience fondatrice de la R&#233;publique. Il me semble qu'en Italie, le terrorisme et la violence politique des ann&#233;es 70 continuent &#224; &#234;tre per&#231;us avec le m&#234;me regard myope et vindicatif qu'il y a cinquante ans. Les terroristes sont des monstres qui doivent payer leur dette &#224; la justice. Si c'est le message que l'on veut transmettre &#224; ceux qui n'ont pas v&#233;cu ces ann&#233;es, c'est, &#224; mon avis, la pire fa&#231;on &#171; d'assumer le pass&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un autre chapitre de ton essai sur l'histoire, la m&#233;moire et la politique est consacr&#233; &#224; la relation entre &#171; v&#233;rit&#233; et justice &#187;. La &#171; judiciarisation du pass&#233; &#187; (Henry Rousso) est un ph&#233;nom&#232;ne inversement proportionnel &#224; l'effondrement de l'horizon d'attente, au refrain sur la &#171; fin des id&#233;ologies &#187; qui est le linteau th&#233;orique sur lequel se fonde le &#171; r&#233;alisme capitaliste &#187; dont parle Mark Fisher. Est-ce cela la cl&#233; pour lire le raid parisien&lt;/strong&gt; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser que l'on peut r&#233;pondre aujourd'hui, sur le plan juridique, &#224; l'assassinat d'Aldo Moro et de son escorte et &#224; celui du commissaire Calabresi, en mettant en prison les derniers exil&#233;s, c'est surtout l'expression de l'aveuglement et de l'incompr&#233;hension dont je viens de parler. Mais cet aveuglement et cette incompr&#233;hension ne sont &#233;videmment pas un signe de na&#239;vet&#233;, ils ont &#233;t&#233; poursuivis durant des d&#233;cennies. Il est anachronique de penser qu'en 2021, nous pouvons r&#233;pondre sur le plan judiciaire &#224; des &#233;v&#233;nements politiques qui ont eu lieu dans les ann&#233;es 1970. Si l'on accepte le principe de leur imprescriptibilit&#233;, assimilant par cons&#233;quent ces faits &#224; des crimes contre l'humanit&#233;, on entre dans un enchev&#234;trement de contradictions bien difficile &#224; d&#233;m&#234;ler. Pietrostefani et Petrella = Eichmann ? En 1946, Palmiro Togliatti, Ministre de gr&#226;ce et justice du premier gouvernement r&#233;publicain et secr&#233;taire du Parti communiste italien, promulgue une amnistie &#224; l'encontre de ceux qui se sont rendus coupables des pires crimes fascistes pendant la guerre civile des ann&#233;es 1943-1945. Comment justifier l'acharnement pers&#233;cutoire, des d&#233;cennies plus tard, envers les protagonistes des ann&#233;es de plomb qui se sont r&#233;fugi&#233;s en France ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis l'Antiquit&#233; &#8211; pensons aux guerres du P&#233;loponn&#232;se &#8211; l'amnistie a toujours mis fin aux guerres civiles et aux crises politiques marqu&#233;es par la violence. La loi d'amnistie promulgu&#233;e par Togliatti en 1946 s'inscrivait dans une tendance g&#233;n&#233;rale et avait des &#233;quivalents dans toute l'Europe. Les collaborationnistes et les ex-fascistes occupaient les pr&#233;fectures, les si&#232;ges de la police et les bureaux du gouvernement &#224; travers le continent jusqu'aux ann&#233;es 1970. En Italie, comme l'a soulign&#233; l'historien Paul Ginsborg, au d&#233;but des ann&#233;es 1960, tous les pr&#233;fets avaient &#233;t&#233; des hauts fonctionnaires du r&#233;gime fasciste. En Espagne, pendant la transition d&#233;mocratique qui eut lieu quarante ans apr&#232;s la fin de la guerre civile, l'amnistie a concern&#233; aussi bien les exil&#233;s antifascistes que les responsables du r&#233;gime franquiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fin du vingti&#232;me si&#232;cle a vu na&#238;tre en Afrique du Sud un regard nouveau, diff&#233;rent, pour tenter de &#171; faire face au pass&#233; &#187; et en panser les plaies. Apr&#232;s la fin de l'apartheid, ce pays a cr&#233;&#233; des commissions v&#233;rit&#233; et justice qui excluent les enqu&#234;tes judiciaires et les condamnations p&#233;nales en &#233;change de l'&#233;tablissement de la v&#233;rit&#233;. L'exemple sud-africain a &#233;t&#233; suivi par de nombreux pays, notamment en Am&#233;rique latine, du P&#233;rou &#224; la Colombie. Ces exp&#233;riences historiques ne se recoupent &#233;videmment pas, mais le principe reste f&#233;cond pour sortir d'une crise et &#171; assumer le pass&#233; &#187;. En Italie, ce principe n'a jamais &#233;t&#233; discut&#233;. Le paradoxe italien est que les seuls &#224; avoir racont&#233; leur exp&#233;rience sont les ex-brigadistes et autres anciens membres des organisations arm&#233;es, pas leurs ennemis. L'&#201;tat n'a rien fait, ou presque, pour &#233;lucider les tentatives de coup d'&#201;tat, les infiltrations n&#233;ofascistes, les &#171; d&#233;viations &#187; des services secrets, la mise en &#339;uvre de la &#171; strat&#233;gie de la tension &#187;, la violence n&#233;ofasciste qui a b&#233;n&#233;fici&#233; d'une protection au sein des appareils d'&#201;tat et qui a fait beaucoup plus de victimes que le terrorisme de gauche. Personne n'a jamais demand&#233; &#224; l'&#201;tat d'expliquer les centaines de morts (militants, jeunes, &#233;tudiants, travailleurs) tu&#233;s au cours de ces ann&#233;es par les forces de police. Ceux qui revendiquent &#171; le devoir d'assumer le pass&#233; &#187; devraient se poser ces questions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; pathologie &#187; italienne a toutefois une explication. L'&#201;tat est inflexible contre ses ennemis, tr&#232;s accommodant ou complaisant envers la violence exerc&#233;e par ses propres agents et repr&#233;sentants. Les tentatives de coup d'&#201;tat et la collusion de l'appareil d'&#201;tat avec les groupes n&#233;o-fascistes qui posent des bombes dans les trains doivent &#234;tre cach&#233;s ; la pers&#233;cution des terroristes de gauche, au contraire, renforce la solidit&#233; des institutions. Ce n'est pas seulement vrai pour l'Italie. De nombreuses &#233;tudes ont montr&#233; comment, en R&#233;publique f&#233;d&#233;rale d'Allemagne, les peines inflig&#233;es aux membres de la Rote Armee Fraktion d&#233;passent de loin celles prononc&#233;es entre 1949 et 1979 contre d'anciens nazis. Lorsque nous parlons de &#171; m&#233;moire &#187;, nous simplifions toujours : la m&#233;moire est complexe, h&#233;t&#233;rog&#232;ne, divis&#233;e. Il y a la m&#233;moire des ex-terroristes et de leurs victimes (et la &#171; post-m&#233;moire &#187; de leurs enfants) ; il y a la m&#233;moire collective des mouvements sociaux, aujourd'hui en sommeil ou &#233;teinte ; il y a la m&#233;moire culturelle qui fa&#231;onne la sph&#232;re publique ; et il y a aussi la m&#233;moire des institutions, la m&#233;moire de l'&#201;tat, qui dans toute cette affaire est probablement la plus r&#233;ticente. Cela explique aussi pourquoi ceux qui se sont r&#233;fugi&#233;s en France, il y a quelques d&#233;cennies, n'ont pas voulu se livrer &#224; une justice qui ne cachait pas sa volont&#233; pers&#233;cutrice mais offrait tr&#232;s peu de garanties d'impartialit&#233;. Une justice qui ne semblait pas cr&#233;dible, comme l'a d&#233;montr&#233; Carlo Ginzburg dans un c&#233;l&#232;bre essai sur le proc&#232;s Sofri. Il suffit de penser au r&#244;le jou&#233; par les repentis dans de nombreux proc&#232;s. Je ne pense pas que l'on puisse simplement dire que les r&#233;fugi&#233;s ont &#171; &#233;chapp&#233; &#224; la justice &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans les derni&#232;res lignes de l'introduction d'un autre de tes essais fondamentaux (2007), tu &#233;voques bri&#232;vement ton exp&#233;rience de &#171; militant r&#233;volutionnaire &#187; dans la seconde moiti&#233; du vingti&#232;me si&#232;cle, lorsque le monde semblait traverser une nouvelle &#171; guerre civile &#187;. Dans le r&#233;cit entonn&#233; en ch&#339;ur &#224; l'annonce des arrestations, le contexte n'est-il pas absent ? Contre qui et pourquoi ces hommes et ces femmes se battaient-ils ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, le contexte fait d&#233;faut : nous discutons d'&#233;v&#233;nements qui remontent &#224; plus de quarante ans, soit deux g&#233;n&#233;rations, mais qui ne sont pas encore &#171; historicis&#233;s &#187;. Ils ne sont pas encore d&#233;pos&#233;s dans un pass&#233; connu, &#233;clairci, expliqu&#233;, et auquel il est surtout possible d'attribuer un sens. Les r&#233;fugi&#233;s ont reconstruit, au milieu de nombreuses difficult&#233;s, leur existence ; ils ont r&#233;fl&#233;chi &#224; leur exp&#233;rience ; ils continuent &#224; faire face &#224; leur conscience. Les victimes et leurs familles sont rest&#233;es avec leur douleur. Mais l'historicisation &#8211; l'&#233;laboration du pass&#233; pour le faire entrer dans l'histoire &#8211; signifie pr&#233;cis&#233;ment aller au-del&#224; des sentiments. C'est la condition pour que ces m&#234;mes sentiments puissent &#234;tre accueillis dans un espace collectif, dans une conscience historique, dans la conscience qu'un cycle est termin&#233;. J'ai l'impression qu'en Italie la justice a &#233;t&#233; un obstacle &#224; cette &#233;laboration du deuil, &#224; un processus de reconstruction du pass&#233; qui permette enfin d'en avoir une conscience historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La violence politique des ann&#233;es 70 faisait partie d'une saison politique qui s'est termin&#233;e par une d&#233;faite de la gauche, du mouvement ouvrier, des mouvements alternatifs. Cette d&#233;faite n'a jamais &#233;t&#233; &#233;labor&#233;e. Ce pass&#233; a &#233;t&#233; refoul&#233;. Quelques d&#233;cennies plus tard, le congr&#232;s par lequel le PCI a d&#233;cid&#233; de changer de nom n'appara&#238;t pas comme son &#171; Bad Godesberg &#187; mais plut&#244;t comme une c&#233;r&#233;monie d'exorcisme. On pourrait bien parler, en termes psychanalytiques, de &#171; refoulement &#187;. Les ann&#233;es de plomb ont &#233;t&#233; englouties dans ce refoulement et sont entr&#233;es dans un pass&#233; diabolis&#233; mais toujours flou (avec des archives incompl&#232;tes ou inexplor&#233;es), et non dans notre conscience historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas cependant esquiver la question personnelle, bien que tout &#224; fait secondaire. Je me souviens bien des ann&#233;es 1970, qui sont les ann&#233;es de ma jeunesse. J'ai particip&#233; &#224; ma premi&#232;re manifestation en 1973, j'avais alors seize ans. Je n'ai jamais eu la tentation du terrorisme et j'ai toujours critiqu&#233; le choix de la lutte arm&#233;e, non par principe, mais parce qu'elle me semblait strat&#233;giquement et tactiquement erron&#233;e. &#192; partir de 1979, une grande partie de mon activit&#233; politique a consist&#233; &#224; participer &#224; des assembl&#233;es et &#224; des manifestations contre la r&#233;pression. Je n'aimais pas le slogan &#171; ni avec les Br, ni avec l'&#201;tat &#187; car il &#233;tablissait une &#233;quation entre deux entit&#233;s incommensurables qui ne pouvaient &#234;tre combattues par les m&#234;mes m&#233;thodes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;trospectivement, je crois qu'il est &#233;vident non seulement que le choix de la lutte arm&#233;e &#233;tait n&#233;faste et suicidaire, mais aussi qu'il a contribu&#233;, dans une large mesure, &#224; &#233;touffer les mouvements de protestation et &#224; figer une conflictualit&#233; politique diffuse. Les Br &#233;taient n&#233;es dans une saison de lutte comme une composante du mouvement ouvrier, un groupe qui se consid&#233;rait comme une &#171; avant-garde &#187; et pratiquait l'&#171; action exemplaire &#187; ou la &#171; propagande par le fait &#187; pour radicaliser le conflit social. Des tendances similaires &#233;taient d&#233;j&#224; apparues depuis au moins un si&#232;cle dans plusieurs pays, notamment au sein de l'anarchisme. Un historien comme Mike Davis en a fourni un r&#233;pertoire impressionnant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Italie, ces pratiques sont pass&#233;es au crible de la m&#233;moire de la R&#233;sistance et de la culture communiste, c'est pourquoi &#8212; et ce n'est pas un d&#233;tail &#8212; les Brigades rouges (comme la RAF) ne faisaient pas exploser les bombes mais s&#233;lectionnaient leurs cibles. Peu &#224; peu, pour &#233;chapper &#224; la r&#233;pression polici&#232;re, et donc pour des raisons pratiques qui n'ont &#233;t&#233; th&#233;oris&#233;es qu'apr&#232;s coup, les Brigades rouges se sont transform&#233;es en une organisation clandestine, s&#233;par&#233;e des mouvements, qui menait seule sa guerre contre l'&#201;tat. Elle a donc &#233;t&#233; aspir&#233;e dans une spirale dont l'issue ne pouvait &#234;tre que son an&#233;antissement par l'&#201;tat. Une partie de la gauche radicale avait l'illusion de pouvoir &#171; chevaucher &#187; ou &#171; utiliser &#187; le terrorisme : les Br d&#233;sarticulaient l'&#201;tat, il fallait &#234;tre pr&#234;t pour les soul&#232;vements qui suivraient. Ces calculs &#233;taient erron&#233;s et le prix de ces erreurs a &#233;t&#233; tr&#232;s &#233;lev&#233;. Mais c'est une sagesse r&#233;trospective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;tais trotskiste, c'est-&#224;-dire que je faisais partie d'un mouvement qui critiquait la lutte arm&#233;e. Il la pratiquait ailleurs, par exemple en Am&#233;rique latine, avec des r&#233;sultats souvent d&#233;sastreux, mais c'est un autre d&#233;bat. Le trotskisme &#233;tait tr&#232;s minoritaire en Italie, o&#249; il restait intellectuellement insignifiant par rapport &#224; la cr&#233;ativit&#233; th&#233;orique de l'ouvri&#233;risme et politiquement marginal par rapport aux mouvements qui exp&#233;rimentaient de nouvelles pratiques, comme Lotta continua. Le trotskisme poss&#233;dait cependant une conscience historique plus profonde qui mettait en garde contre certains risques, comme une sorte de vaccin. Mais faire ce constat ne signifie pas revendiquer des m&#233;rites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces ann&#233;e-l&#224;, l'adh&#233;sion &#224; un groupe politique, surtout pour de tr&#232;s jeunes gens, n'&#233;tait pas seulement le r&#233;sultat d'un choix id&#233;ologique, elle d&#233;pendait de mille circonstances, souvent disparates (les &#233;motions et les formes de socialisation jouent un r&#244;le tr&#232;s important en politique) et parfois purement accidentelles. Je n'ai aucune difficult&#233; &#224; admettre que, dans des circonstances diff&#233;rentes mais parfaitement possibles, je me serais retrouv&#233; non seulement avec un casque lors d'une manifestation mais aussi avec une arme dans mon sac. Je ne peux donc pas me sentir &#233;tranger &#224; cette histoire et je pense que, avec un minimum d'honn&#234;tet&#233; intellectuelle, des dizaines de milliers de personnes de ma g&#233;n&#233;ration devraient en faire autant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tu as v&#233;cu en France pendant de nombreuses ann&#233;es avant d'&#233;migrer &#224; nouveau, cette fois aux &#201;tats-Unis. Le raid du 28 avril a-t-il plus &#224; voir avec les prochaines &#233;lections pr&#233;sidentielles fran&#231;aises ou fait-il partie de la logique interne de la politique italienne ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que les r&#233;fugi&#233;s italiens en France font l'objet d'un marchandage politique assez mesquin. Draghi veut se l&#233;gitimer en tant qu'homme d'&#201;tat et prouver qu'en quelques semaines, il a r&#233;ussi &#224; obtenir ce que les gouvernements italiens demandaient depuis des ann&#233;es. Dans la perspective de sa future &#233;lection &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique, la man&#339;uvre est astucieuse. Macron veut apporter une nouvelle confirmation du tournant autoritaire qui le conduit aujourd'hui, en vue d'une &#233;ventuelle r&#233;&#233;lection, &#224; se montrer plus r&#233;pressif que la droite et m&#234;me l'extr&#234;me droite. Aucune indulgence envers les &#171; terroristes &#187;, m&#234;me ceux qui ont cess&#233; de l'&#234;tre depuis plus de quarante ans, qui ne se sont jamais cach&#233;s, qui respectent les lois du pays o&#249; ils vivent l&#233;galement depuis des d&#233;cennies, o&#249; ils se sont enracin&#233;s, et o&#249; ils ont re&#231;u l'hospitalit&#233;. Personne, pas m&#234;me Marine Le Pen, ne lui a demand&#233; d'extrader les r&#233;fugi&#233;s italiens. Il a probablement pens&#233;, par cette mesure, rendre plus cr&#233;dible son combat contre l'&#171; islamo-gauchisme &#187;. Comme la grande majorit&#233; des politiciens qui nous gouvernent, Macron se soucie des sondages d'opinion, et certainement pas de &#171; faire face au pass&#233; &#187;. Pour gagner des &#233;lections, il serait pr&#234;t &#224; toutes les &#171; politiques de la m&#233;moire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduit de l'italien par St&#233;fanie Prezioso.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Revu par Enzo Traverso.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration : &lt;a href=&#034;https://criwes.tumblr.com/post/130201006326/olivia-bee-tumblr&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://criwes.tumblr.com/post/130201006326/olivia-bee-tumblr&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bibliographie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Davis M. (2007), Les h&#233;ros de l'enfer (avec une pr&#233;face de Daniel Bensa&#239;d), Textuel, Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fisher M. (2018), Le r&#233;alisme capitaliste. N'y a-t-il aucune alternative ?, Entremonde, Gen&#232;ve&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ginsborg P. (2006 [1989]), Storia d'Italia dal dopoguerra a oggi, Einaudi, Turin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ginzburg C. (1997), Le juge et l'historien. Consid&#233;rations en marge du proc&#232;s Sofri, Verdier, Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moretti, M., Mosca, C., Rossanda, R. (1994) Brigate rosse una storia italiana, Anabasi, Milan&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rousso H. (1998) La hantise du pass&#233;. Entretien avec Philippe Petit, Textuel, Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traverso E. (2007) A feu et &#224; sang. La guerre civile europ&#233;enne, Stock, Paris&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traverso E. (2005) Le pass&#233; mode d'emploi. Histoire, m&#233;moire, politique, La Fabrique, Paris&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Islamophobie, &#171; islamo-gauchisme &#187;, (post)fascisme. Entretien avec Enzo Traverso</title>
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		<dc:date>2020-12-08T07:17:46Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso</dc:creator>


		<dc:subject>Le Monde</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2020-12-08</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Enzo Traverso, historien sp&#233;cialiste des totalitarismes et du fascisme, revient dans cet entretien sur l'intensification de l'offensive islamophobe et interroge la notion d' &#171; islamo-gauchisme &#187;, utilis&#233;e pour d&#233;l&#233;gitimer par avance toute solidarit&#233; de la gauche vis-&#224;-vis des musulman&#183;e&#183;s, telle qu'elle avait pu se manifester lors de la manifestation du 10 novembre 2019. Il revient enfin sur les caract&#233;risations des extr&#234;mes droites europ&#233;ennes et du terrorisme djihadiste, en posant la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Litterature-et-fiction-" rel="directory"&gt;&#201;crits et fiction&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Le-Monde-614-+" rel="tag"&gt;Le Monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2020-12-08-+" rel="tag"&gt;Edition du 2020-12-08&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH150/arton46021-c123e.jpg?1781026854' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Enzo Traverso, historien sp&#233;cialiste des totalitarismes et du fascisme, revient dans cet entretien sur l'intensification de l'offensive islamophobe et interroge la notion d' &#171; islamo-gauchisme &#187;, utilis&#233;e pour d&#233;l&#233;gitimer par avance toute solidarit&#233; de la gauche vis-&#224;-vis des musulman&#183;e&#183;s, telle qu'elle avait pu se manifester lors de la manifestation du 10 novembre 2019. Il revient enfin sur les caract&#233;risations des extr&#234;mes droites europ&#233;ennes et du terrorisme djihadiste, en posant la question de l'ad&#233;quation du concept de fascisme.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Paru dans la revue Contretemps&lt;br class='autobr' /&gt;
5 d&#233;cembre 2020&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Enzo Traverso&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso est historien, professeur &#224; l'universit&#233; Cornell aux &#201;tats-Unis et l'auteur de nombreux ouvrages &#8211; dont La violence nazie (La Fabrique, 2002), M&#233;lancolie de gauche (La D&#233;couverte, 2016), Les Nouveaux visages du fascisme (Textuel, 2016) &#8211; et articles, dont plusieurs sont parus sur Contretemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment analysez- vous les r&#233;actions diverses que l'on observe depuis l'assassinat ignoble de Samuel Paty au sein de la classe politique fran&#231;aise ? Alors que Macron avait sembl&#233; relativement mod&#233;r&#233; sur la question de la la&#239;cit&#233; lors de la campagne pr&#233;sidentielle en 2017, son gouvernement semble aujourd'hui pris dans une d&#233;lirante fuite en avant islamophobe, qui se traduit tr&#232;s concr&#232;tement avec la dissolution de Baraka City, du CCIF et d'autres associations&#8230; Comment expliquez-vous cela ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso : Macron est un pur produit de notre &#233;poque, l'&#226;ge du n&#233;olib&#233;ralisme &#171; post-id&#233;ologique &#187;. Son tournant islamophobe n'est pas le r&#233;sultat d'une &#233;volution id&#233;ologique, simplement un choix li&#233; &#224; des convenances politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2017, il est apparu comme l'homme providentiel capable de renouveler un pays paralys&#233; par des vieux clivages obsol&#232;tes &#8212; c'&#233;tait son discours modernisateur &#8212; et donc de rassembler des forces venant aussi bien de gauche que de droite. Pendant la campagne &#233;lectorale, lorsque la rh&#233;torique x&#233;nophobe &#233;tait incarn&#233;e par Marine Le Pen, il semblait m&#234;me incarner une nouvelle politique susceptible de rallier au lib&#233;ralisme &#8212; un lib&#233;ralisme &#171; anglo-saxon &#187;, plus multiculturaliste que national-r&#233;publicain &#8212; une large partie des classes moyennes &#171; progressistes &#187; et m&#234;me un secteur de la jeunesse d'origine postcoloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le contexte a chang&#233; radicalement. Le mise en &#339;uvre d'une politique sociale tr&#232;s antipopulaire et la r&#233;pression brutale des mouvements sociaux &#8212; notamment les Gilets jaunes et le mouvement contre la r&#233;forme des retraites &#8212; lui ont ali&#233;n&#233; le soutien de l'&#233;lectorat de gauche. Du coup, il n'est plus l'homme qui veut d&#233;passer le clivage droite-gauche, mais plut&#244;t l'homme qui veut renouveler la droite. D'o&#249; sa nouvelle posture de Bonaparte incarnant la loi et l'ordre et sa nouvelle rh&#233;torique x&#233;nophobe : deux messages qui s'adressent, au-del&#224; de la droite traditionnelle, aux &#233;lecteurs du Rassemblement National.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois &#233;puis&#233;e la mythologie de 2017 autour de l'homme de culture &#224; l'&#201;lys&#233;e, le philosophe, l'ami de Paul Ric&#339;ur, etc., Macron se d&#233;voile maintenant pour ce qu'il est : un politicien qui navigue en pratiquant un machiav&#233;lisme de bas &#233;tage, en modelant un discours qui change selon ses convenances. Le seul ancrage id&#233;ologique solide chez Macron c'est sa foi en l'&#233;conomie et en la soci&#233;t&#233; de march&#233;. Pour le reste, il peut tr&#232;s bien passer de l'antiracisme &#224; l'islamophobie, de la &#171; soci&#233;t&#233; ouverte &#187; &#224; l'&#171; ordre r&#233;publicain &#187;, de la France cosmopolite &#224; la France fi&#232;re de son histoire et de son &#171; identit&#233; &#187;, de la repentance coloniale &#224; la fiert&#233; du pass&#233; colonial, comme il vient de faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ministre de l'&#201;ducation nationale, Jean-Michel Blanquer, a r&#233;cemment d&#233;nonc&#233; vigoureusement &#171; l'islamo-gauchisme &#187; qui s&#233;vit suppos&#233;ment au sein des d&#233;partements universitaires de sciences humaines en France. Comment interpr&#233;ter l'essor de cette cat&#233;gorie, mais aussi un certain nombre de r&#233;ponses d'intellectuels de &#171; notre camp &#187; qui se d&#233;fendent de tout islamo-gauchisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso : Ne vivant pas en France, je ne connais pas toutes les facettes de ce d&#233;bat. Le concept d'&#171; islamo-gauchisme &#187;a &#233;t&#233; forg&#233;, il y a quelques ann&#233;es, par le politologue conservateur Pierre-Andr&#233; Taguieff ; il vise &#224; d&#233;noncer une suppos&#233;e collusion entre l'islam et la gauche radicale antiraciste et pro-palestinienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les m&#233;dias ont &#233;videmment propag&#233; ce label afin de criminaliser toute politique antiraciste. Il convient parfaitement &#224; un discours x&#233;nophobe et autoritaire qui vise &#224; pr&#233;senter l'islam et la gauche radicale comme les complices objectifs sinon les alli&#233;s du terrorisme islamiste. Aujourd'hui, on a franchi un seuil suppl&#233;mentaire avec le ministre de l'&#201;ducation Nationale qui se fixe comme objectif l'&#233;puration de l'universit&#233; en donnant la chasse aux &#171; islamo-gauchistes &#187;. L'Europe ne connaissait plus de tels propos depuis les ann&#233;es 1930.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour un historien, la notion d'&#171; islamo-gauchisme &#187; rappelle de pr&#232;s celle de &#171; jud&#233;o-bolchevisme &#187;, qui &#233;tait un des piliers de la propagande fasciste et nazie pendant les ann&#233;es 1930. Alors comme aujourd'hui, il s'agissait de frapper les ennemis de l'ordre, d'une culture et d'une &#171; identit&#233; &#187; nationales d&#233;finies en termes ethnico-religieux. Les bolcheviks voulaient renverser les institutions, les juifs incarnaient un corps &#233;tranger au sein de la nation. Aujourd'hui, les gauchistes s'attaquent aux institutions et l'islam remet en cause l'h&#233;ritage culturel de la nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analogie va plus loin. Dans les ann&#233;es 1930, il y avait un grand nombre d'intellectuels juifs dans la gauche radicale, marxiste et communiste, qui avaient perdu tout lien avec le juda&#239;sme en tant que religion. Aujourd'hui, il y beaucoup d'intellectuels et d'activistes d'origine musulmane, dans les mouvements antiracistes et dans la gauche radicale, qui n'ont aucune pratique religieuse, ou qui se reconnaissent comme musulmans &#8212; comme le faisaient beaucoup de &#171; juifs ath&#233;es &#187; dans les ann&#233;es 1930 &#8212; par r&#233;action au racisme ambiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La p&#233;tition parue dans Le Monde contre l'&#171; islamo-gauchisme &#187; d&#233;nonce les pernicieuses influences du multicultiralisme anglo-saxon au sein de l'universit&#233; fran&#231;aise. Cette pouss&#233;e d'antiam&#233;ricanisme reproduit un autre clich&#233; du discours raciste des ann&#233;es 1930. A l'&#233;poque, on d&#233;non&#231;ait l'Am&#233;rique cosmopolite, &#171; juda&#239;s&#233;e &#187; et corrompue par les cultures noires. Aujourd'hui, on agite le spectre du communautarisme, de l'intersectionnalit&#233; et de Black Lives Matter. L'antiam&#233;ricanisme est un des traits majeurs des cultures conservatrices europ&#233;ennes. Je ne suis pas un partisan du linguistic turn, mais la fa&#231;on avec laquelle il est caricatur&#233; par le discours n&#233;oconservateur fran&#231;ais est assez r&#233;v&#233;latrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;tudes postcoloniales apparues avec le tournant linguistique ont d&#233;construit les Lumi&#232;res, non pas d'un point de vue r&#233;actionnaire, pour les rejeter, selon la tradition du l&#233;gitimisme europ&#233;en, mais du point de vue des sujets colonis&#233;s. Il s'agissait de remettre en cause l'eurocentrisme et le colonialisme implicites dans la culture occidentale, que le postcolonialisme a &#233;tudi&#233; essentiellement dans ses dimensions esth&#233;tiques et litt&#233;raires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette exigence me semble fructueuse, m&#234;me si je suis loin de partager toutes les conclusions que certains auteurs en ont tir&#233;s. Or, le postcolonialisme sugg&#232;re que pour combattre le terrorisme djihadiste il ne suffit pas d'en d&#233;noncer l'horreur et la violence, il faut comprendre d'o&#249; il vient. Certes, il n'y a rien &#224; d&#233;fendre dans le terrorisme djihadiste, mais il trouve une de ses racines, sous des formes paroxystiques et effrayantes, en ce que Aim&#233; C&#233;saire appelait &#171; un choc en retour &#187; en parlant du colonialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, nous sommes confront&#233;s au &#171; choc en retour &#187; d'une trentaine d'ann&#233;es d'occupations et de guerres n&#233;ocoloniales dans le monde arabe, et aussi au &#171; choc en retour &#187; des politiques de s&#233;gr&#233;gation sociale et ethnique que la France a pratiqu&#233; &#224; l'&#233;gard de ses minorit&#233;s postcoloniales, les Fran&#231;ais &#233;ternellement &#171; issus de l'immigration &#187;. Or, pour les pourfendeurs de l'&#171; islamo-gauchisme &#187;, il est beaucoup plus simple d'affirmer que l'islam incarne l'obscurantisme, que la France est la cible du terrorisme djihadiste car elle est la &#171; patrie des Lumi&#232;res &#187;, et que &#171; expliquer s'est d&#233;j&#224; excuser &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On a vu resurgir, y compris au sein de notre camp, l'emploi du terme islamo-fascisme ou celui de &#171; fascisme islamique &#187;. Est-ce que cela vous semble une cat&#233;gorie pertinente non seulement pour analyser la r&#233;alit&#233; du terrorisme islamique contemporain mais aussi pour red&#233;finir un antifascisme &#224; la hauteur des enjeux actuels ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso : Je ne r&#233;cuse pas la notion d'&#171; islamo-fascisme &#187;, mais je pense qu'il faudrait l'utiliser en prenant certaines pr&#233;cautions. D'abord, elle ne s'applique pas au terrorisme islamiste dans le monde occidental. Qualifier de fascistes les massacreurs de Charlie Hebdo et du Bataclan ou l'assassin de Samuel Paty est parfois une r&#233;action spontan&#233;e et compr&#233;hensible, mais dans ce cas l'adjectif &#171; fasciste &#187; a une signification banale et approximative : le fasciste est un fanatique qui tue et met en spectacle sa violence. Or, le fascisme classique, aussi bien le fascisme italien que le national-socialisme allemand, n'a jamais pratiqu&#233; le terrorisme individuel. Leur violence &#233;tait celle d'un mouvement de masse qui ne se cachait pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comparaison serait plus pertinente entre les fascismes des ann&#233;es 1930 et Daesh avant son an&#233;antissement militaire. Les fascismes sont n&#233;s d'une Europe ravag&#233;e et brutalis&#233;e par la Grande Guerre, dans des pays disloqu&#233;s, en proie &#224; des guerres civiles, o&#249; la politique se faisait dans les rues, avec un langage et des moyens d'actions h&#233;rit&#233;s de la guerre, o&#249; chaque parti politique disposait de sa milice et les id&#233;ologies se radicalisaient. L'islamisme radical arm&#233; est n&#233;, depuis les ann&#233;es 1990, dans un monde arabe d&#233;vast&#233; par les guerres occidentales et il s'est d&#233;velopp&#233; dans certains pays comme une forme de nationalisme sunnite radical. De ce point de vue, la terreur pratiqu&#233;e par Daesh en Syrie et en Iraq pourrait se comparer &#224; celle des r&#233;gimes fascistes europ&#233;ens pendant la Deuxi&#232;me Guerre mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains analystes (Raymond Aron d&#232;s les ann&#233;es 1940) soulignent que les fascismes classiques &#233;taient des &#171; religions s&#233;culi&#232;res &#187;, c'est-&#224;-dire des mouvements qui, inspir&#233;s par des id&#233;ologies la&#239;ques, fonctionnaient sur un mode religieux : le soutien qu'ils demandaient &#224; leurs adeptes &#233;tait davantage comparable &#224; un acte de foi qu'&#224; une adh&#233;sion rationnelle. Cela est vrai, mais l'Europe a connu aussi des formes de &#171; cl&#233;rico-fascisme &#187;, comme le r&#233;gime de Dolfuss en Autriche en 1933, le franquisme en Espagne, dont l'id&#233;ologie officielle &#233;tait le &#171; national-catholicisme &#187;, ou encore le salazarisme au Portugal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous ces cas, il ne s'agissait pas de &#171; religions s&#233;culi&#232;res &#187; mais de religions traditionnelles qui prenaient une forme politique nationaliste et radicale. Au d&#233;but des ann&#233;es 1980, dans le Guatemala de R&#237;os Montt, l'&#233;vang&#233;lisme a &#233;t&#233; instrumentalis&#233; au point de devenir l'id&#233;ologie d'un r&#233;gime g&#233;nocidaire. Donc, pourquoi ne pas reconna&#238;tre l'existence d'un &#171; islamo-fascisme &#187; ? Il est une d&#233;rivation de l'islam parmi d'autres qui n'ont rien de fasciste, au m&#234;me titre que la &#171; th&#233;ologie de la lib&#233;ration &#187; latino-am&#233;ricaine et le &#171; national-catholicisme &#187; franquiste sont deux d&#233;rivations antinomiques du christianisme. Si on accepte cette interpr&#233;tation, on peut par exemple parler d'antifascisme &#224; propos des combattants kurdes du Rojava qui luttent contre Daesh. En Europe, en revanche, la cat&#233;gorie d'&#171; islamo-fascisme &#187; risque de donner une caution &#171; antifasciste &#187; aux lois sp&#233;ciales de Manuel Valls et de G&#233;rard Darmanin. Pour r&#233;sumer ma pens&#233;e en une phrase : j'aime les photomontages antifascistes de John Heartfield ; je n'aime pas les caricatures racistes de Charlie Hebdo.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans vos textes r&#233;cents, vous employez la cat&#233;gorie de postfascisme, comment cela permet-il d'&#233;clairer et d'agir dans la situation actuelle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enzo Traverso : Je ne sais pas jusqu'&#224; quel point la cat&#233;gorie de &#171; postfascisme &#187; permet d'agir, mais elle me semble utile afin d'appr&#233;hender un ph&#233;nom&#232;ne nouveau de port&#233;e globale : la mont&#233;e d'une extr&#234;me droite autoritaire, raciste et x&#233;nophobe qui ne se r&#233;clame plus du fascisme. Je l'appelle &#171; postfascisme &#187; car, d'une part, il vient apr&#232;s le fascisme et, d'autre part, il est autre chose. Il s'agit d'un ph&#233;nom&#232;ne qui prend des formes tr&#232;s diverses, de l'Europe occidentale aux nouveaux pays de l'UE, des &#201;tats-Unis &#224; l'Inde et au Br&#233;sil, et qui ne s'est pas encore cristallis&#233; en un courant id&#233;ologique au profil coh&#233;rent et bien d&#233;fini.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La notion de postfascisme saisit le caract&#232;re transitoire de cette constellation hybride et in&#233;dite. Elle rassemble des mouvements h&#233;t&#233;rog&#232;nes pour lesquels la d&#233;finition de fascisme appara&#238;t d&#233;sormais inad&#233;quate mais qui, en m&#234;me temps, ne peuvent pas &#234;tre analys&#233;s sans les comparer en permanence &#224; une sorte de paradigme fasciste, celui de l'Europe du XXe si&#232;cle. Dans certains cas ils peuvent s'accommoder des institutions actuelles et absorber les forces politiques traditionnelles (en France, les passerelles sont nombreuses entre le Rassemblement National, la droite classique des R&#233;publicains, et m&#234;me plusieurs figures de LREM ; aux &#201;tats-Unis, Trump a r&#233;ussi &#224; phagocyter le Parti r&#233;publicain, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En cas de crise majeure &#8212; par exemple une d&#233;composition de l'UE &#8212; ces mouvements pourraient cependant se radicaliser, &#233;largir leur base et obtenir le soutien des &#233;lites dominantes. Dans ce cas, ils deviendraient des forces subversives susceptibles de rappeler les fascismes classiques. Nous ne connaissons pas encore leur issue, mais ils contiennent les pr&#233;misses d'un fascisme du XXIe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propos recueillis par Lucio Nanni.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Entretien avec Enzo Traverso : &#8220;L'&#233;tat d'urgence sanitaire risque d'exercer un contr&#244;le total sur nos vies&#8221;</title>
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		<dc:date>2020-04-07T09:31:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Enzo Traverso, Mathieu Dejean</dc:creator>


		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2020-04-07</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le philosophe Enzo Traverso analyse les effets de l'&#233;tat d'urgence sanitaire comme un &#8220;triomphe du biopouvoir&#8221;. N&#233; en Italie en 1957, professeur de sciences humaines &#224; Cornell University (New York), apr&#232;s avoir enseign&#233; les sciences politiques &#224; l'Universit&#233; de Picardie Jules Verne, Enzo Traverso est &#224; la crois&#233;e des chemins de la pand&#233;mie. Depuis les &#201;tats-Unis, il nous fait part de ses inqui&#233;tudes quant &#224; la tournure que vont prendre les &#233;v&#233;nements. Pour lui, &#171; la soci&#233;t&#233; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Coronavirus-1579-+" rel="tag"&gt;Coronavirus&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2020-04-07-+" rel="tag"&gt;Edition du 2020-04-07&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH75/arton42956-c4d69.jpg?1781026854' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='75' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Aujourd'hui, le philosophe Enzo Traverso analyse les effets de l'&#233;tat d'urgence sanitaire comme un &lt;i&gt;&#8220;triomphe du biopouvoir&#8221;&lt;/i&gt;. N&#233; en Italie en 1957, professeur de sciences humaines &#224; Cornell University (New York), apr&#232;s avoir enseign&#233; les sciences politiques &#224; l'Universit&#233; de Picardie Jules Verne, Enzo Traverso est &#224; la crois&#233;e des chemins de la pand&#233;mie. Depuis les &#201;tats-Unis, il nous fait part de ses inqui&#233;tudes quant &#224; la tournure que vont prendre les &#233;v&#233;nements. Pour lui, &lt;i&gt;&#171; la soci&#233;t&#233; model&#233;e et transform&#233;e par la pand&#233;mie fait de nous des monades isol&#233;es &#187;, &#171; les mesures adopt&#233;es comme exceptionnelles risquent de devenir permanentes &#187;&lt;/i&gt;, et emp&#234;chent pour l'instant tout sursaut social. Il estime cependant que le fameux slogan de Rosa Luxembourg en 1914 - &lt;i&gt;&#171; socialisme ou barbarie &#187;&lt;/i&gt; - est toujours actuel : &#171; D'un point de vue historique, c'est l'alternative en face de nous. [...] Toutes les pr&#233;misses existent, &#224; l'&#233;chelle globale, pour le meilleur comme pour le pire &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;03/04/20 | traduit de Viento sur |&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle est la situation dans l'Etat de New York, aux &#201;tats-Unis, o&#249; vous vous trouvez ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Le gouverneur de l'Etat de New York a r&#233;agi assez vigoureusement et nous sommes confin&#233;s chez nous. Plusieurs &#201;tats ont pris la m&#234;me d&#233;cision, mais il y a une grande h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; d'approches. Trump se contredit tous les jours et est ponctuellement d&#233;menti par les responsables de la sant&#233; publique. Il a commenc&#233; par appeler le coronavirus le &lt;i&gt;&#171; virus chinois &#187;&lt;/i&gt;, avec une connotation tr&#232;s x&#233;nophobe. Puis il a dit que les &#201;tats-Unis avaient le meilleur syst&#232;me hospitalier du monde et que tout allait pour le mieux. Maintenant il dit que les deux prochaines semaines seront tr&#232;s douloureuses. S'il y a un pays qui est fragilis&#233; devant la pand&#233;mie &#224; cause de l'absence d'une structure de sant&#233; publique, c'est bien les &#201;tats-Unis. C'est un pays tr&#232;s vuln&#233;rable, o&#249; il y a un risque r&#233;el de propagation extr&#234;mement rapide du virus. Des dizaines de millions de personnes n'ont pas de s&#233;curit&#233; sociale, ou une s&#233;curit&#233; sociale tr&#232;s faible et inefficace. New York, une des villes les plus riches du monde, avec les centres de recherche les plus avanc&#233;s dans les sciences m&#233;dicales, manque d&#233;sesp&#233;r&#233;ment de masques et de ventilateurs, avec des h&#244;pitaux militaires improvis&#233;s &#224; Central Park.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez des liens avec l'Italie. Comment percevez-vous ce qui se joue dans la P&#233;ninsule ?&lt;br class='autobr' /&gt;
Quelle est la situation &#224; New York o&#249; tu vis ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Je suis tr&#232;s inquiet, car une partie de ma famille vit dans le nord de l'Italie, dans une r&#233;gion o&#249; la propagation est tr&#232;s forte. J'ai aussi beaucoup d'amis &#224; Milan. J'esp&#232;re que le reste de l'Europe tirera les le&#231;ons pertinentes de ce qui s'est pass&#233; en Italie. De toute &#233;vidence, le pays paie un prix &#233;lev&#233;, comme la France, pour des d&#233;cennies de r&#233;duction des d&#233;penses de sant&#233; et avec un certain nombre de lits disponibles bien en dessous de ce qu'il &#233;tait il y a vingt ans. Mais globalement, le pays a bien r&#233;agi, avec une dynamique de solidarit&#233; impressionnante. Et en pleine catastrophe, bonne nouvelle : depuis trois semaines, Salvini a disparu des &#233;crans ! (rires)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Alors le discours x&#233;nophobe ne profite pas de cette crise ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Le discours x&#233;nophobe a commenc&#233; &#224; &#233;merger au d&#233;but de la crise - tant en Italie qu'aux &#201;tats-Unis - et pr&#233;tendait que le virus avait &#233;t&#233; introduit par des migrants. Il a &#233;t&#233; balay&#233;. L'opinion publique a rapidement compris que nous sommes confront&#233;s &#224; une pand&#233;mie mondiale et que la r&#233;ponse doit &#234;tre mondiale. Nous voyons &#233;galement &#224; travers les m&#233;dias que les m&#233;decins chinois et cubains sont per&#231;us comme des h&#233;ros. Le discours x&#233;nophobe est pour l'instant bloqu&#233;, m&#234;me si la tentation d'instrumentaliser politiquement cette &#233;pid&#233;mie est forte. Mais, n&#233;anmoins, je ne suis pas convaincu que cela se poursuivra &#224; long terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Politiquement, quels peuvent &#234;tre les effets de cette crise ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; J'ai l'impression que cette pand&#233;mie mondiale n'a rien r&#233;v&#233;l&#233; de nouveau. Elle n'a conduit &#224; son paroxysme qu'une s&#233;rie de tendances qui nous ont pr&#233;c&#233;d&#233; et qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;crites ces derni&#232;res ann&#233;es. Par exemple, le fait que les fronti&#232;res entre le biologique et le politique soient de plus en plus floues. C'est le triomphe du biopouvoir th&#233;oris&#233; par Foucault : c'est-&#224;-dire un &#201;tat qui assume la gestion de nos vies au sens biologique, physique du terme. Un &#233;tat pastoral en ce moment d'urgence sanitaire dans lequel nous ressentons tous le besoin, mais qui risque plus tard d'exercer un contr&#244;le total sur nos vies. De m&#234;me, tous les travaux sur l'&#233;cologie politique nous expliquent depuis des ann&#233;es que les &#233;cosyst&#232;mes au sein desquels nos civilisations ont r&#233;ussi ne sont plus en mesure de s'autor&#233;guler et qu'elles se dirigent vers une multiplication des crises et des pand&#233;mies. Enfin, le virus ne fait qu'amplifier les in&#233;galit&#233;s de l'&#233;conomie n&#233;olib&#233;rale. Nous ne sommes pas confront&#233;s au virus dans des conditions &#233;gales : un segment de la soci&#233;t&#233; est beaucoup plus vuln&#233;rable, &#224; la fois en raison de la faiblesse du syst&#232;me de sant&#233; publique et, surtout, en raison du ch&#244;mage de masse et de la pr&#233;carit&#233; que la crise engendre. Tout cela g&#233;n&#232;re de l'inqui&#233;tude, m&#234;me quand en parall&#232;le se manifeste le besoin de communs, de solidarit&#233;, de vivre en soci&#233;t&#233;, de communiquer avec les autres. Sans aucun doute, cette contre-tendance est une source d'espoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans la crise actuelle et au vu des t&#233;moignages des personnels de sant&#233; qui d&#233;noncent le d&#233;mant&#232;lement de l'h&#244;pital public depuis des ann&#233;es, il semble que l'opposition aux r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales &#233;merge. Peut-il &#234;tre utilis&#233; pour g&#233;n&#233;rer un changement politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; J'esp&#232;re qu'apr&#232;s cette crise mondiale, tout le monde aura compris qu'un h&#244;pital ne peut pas fonctionner comme une entreprise rentable et qu'il est vital pour l'humanit&#233; d'avoir un syst&#232;me de sant&#233; publique. Cette conscience diffuse sera un levier, un point d'appui pour organiser une activit&#233; politique imm&#233;diate d'une mani&#232;re qui reste &#224; inventer, car on ne peut pas sortir. Il y a maintenant vingt ans, apr&#232;s le 11 septembre 2011, la r&#233;action de New York &#233;tait similaire. De nombreux pompiers sont morts en essayant de sauver des vies ; une cat&#233;gorie de travailleurs pauvres, parmi les moins pay&#233;s du pays. Cette r&#233;action spontan&#233;e a dur&#233; moins de deux semaines ; plus tard, une vague chauvine a conduit &#224; la guerre [contre l'Irak] et un nouveau cycle de x&#233;nophobie et de racisme s'est ouvert.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, et d'apr&#232;s ce que j'ai lu dans la presse fran&#231;aise, les mesures d'urgence adopt&#233;es par Macron vont dans le sens d'une aggravation des in&#233;galit&#233;s. Pour lui, l'&#233;tat d'urgence n'est pas pour ceux qui ont de l'argent pour payer des imp&#244;ts exceptionnels pour faire face &#224; la crise, mais pour supprimer les cong&#233;s pay&#233;s au nom de l' union sacr&#233;e et de l'effort national ... Jusqu'&#224; pr&#233;sent, la dimension sociale du plan d'urgence d&#233;cr&#233;t&#233; par Trump est beaucoup plus coh&#233;rent que celui adopt&#233; par Macron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que pensez-vous de la gestion de crise par le pouvoir politique en France ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Je pense que la r&#233;action fran&#231;aise est bloqu&#233;e par le syst&#232;me politique centraliste et autoritaire de la Ve R&#233;publique. Nous avons besoin d'un New Deal, mais les institutions politiques fran&#231;aises sont les moins perm&#233;ables au changement social et Emmanuel Macron est g&#233;n&#233;tiquement n&#233;olib&#233;ral. On ne peut s'attendre &#224; une inflexion vers une &#233;conomie solidaire, ni &#224; un plan de nationalisation des services publics pr&#233;c&#233;demment privatis&#233;s, ni &#224; une impulsion du syst&#232;me de sant&#233; publique, etc. Par cons&#233;quent, pour les deux prochaines ann&#233;es, la situation restera telle qu'elle est, m&#234;me si elle est tr&#232;s impopulaire. Il faudrait une r&#233;bellion sociale, mais elle est sur le point de r&#233;inventer la mani&#232;re dont elle se produit. Il existe des codes sociaux et une anthropologie politique qui font qu'une action collective implique un contact physique entre les gens, un espace public pas totalement r&#233;ifi&#233;. Les m&#233;dias sociaux et les r&#233;seaux, m&#234;me ce qui fait un bon travail d'information et de r&#233;flexion &#224; cette &#233;poque, ont &#233;t&#233; con&#231;us comme un instrument de la d&#233;mocratie et non comme un substitut de la soci&#233;t&#233; civile. Comment organiser une telle r&#233;bellion sans pouvoir se rencontrer ? Tout doit se faire &#224; distance et cela implique des transformations qui ne sont pas simples &#224; mettre en place. Il se peut que nous soyons en train de franchir le seuil et qu'une nouvelle fa&#231;on de pratiquer la politique et la vie publique &#233;merge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans cette &lt;i&gt;&#171; soci&#233;t&#233; sans contact &#187;&lt;/i&gt; en d&#233;veloppement, sera-t-il plus difficile de d&#233;velopper une action collective ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Si nous nous &#233;loignons un peu de la contingence actuelle pour penser cette crise dans une perspective plus large, en essayant de d&#233;tecter les tendances historiques, cette pand&#233;mie risque d'atteindre les limites extr&#234;mes du lib&#233;ralisme : la soci&#233;t&#233; model&#233;e et transform&#233;e par la pand&#233;mie fait de nous des monades isol&#233;s. Le mod&#232;le de soci&#233;t&#233; qui en &#233;merge n'est pas bas&#233; sur une vie commune, mais sur l'interaction entre des individus isol&#233;s avec l'id&#233;e que le bien commun ne sera que le r&#233;sultat final de ces interactions ; c'est-&#224;-dire le point culminant final de l'&#233;go&#239;sme individuel. C'est l'id&#233;e de libert&#233; que d&#233;fend quelqu'un comme Hayek. Dans l'apr&#232;s-crise, on peut pr&#233;voir que l'enseignement &#224; distance se d&#233;veloppera, tout comme le travail &#224; distance, et cela aura des implications consid&#233;rables, autant sur notre sociabilit&#233; que sur notre perception du temps. L'articulation du biopouvoir et du lib&#233;ralisme autoritaire ouvre un sc&#233;nario terrifiant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans ce nouveau cadre qui se dessine, craignez-vous le contr&#244;le des g&#233;ants du num&#233;rique sur nos comportements ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Ce n'est pas vraiment une d&#233;couverte. Cela me fait penser au livre de Razmig Keucheyan, &lt;i&gt;&#171; La nature est un champ de bataille &#187;&lt;/i&gt; . Il y montre comment les puissances militaires, industrielles et financi&#232;res r&#233;fl&#233;chissent sur le long terme et planifient des strat&#233;gies pour faire face &#224; une catastrophe &#233;cologique. Quelle que soit la crise, le capitalisme survivra et ne mourra pas d'une mort naturelle ! Je ne crois pas aux th&#232;ses sur son effondrement &#224; cause de ses contradictions internes. Elle peut &#234;tre adapt&#233;e, elle est visible, m&#234;me lorsqu'elle implique des ajustements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cela fait-il partie de ce que vous appelez le &lt;i&gt;&#171; triomphe de la biopolitique &#187; ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, j'entends par l&#224; que la fonction biopolitique de l'&#201;tat va se d&#233;velopper. Apr&#232;s avoir surmont&#233; cette crise, pour l'avenir, des efforts seront faits pour mettre en place des mesures visant &#224; pr&#233;venir de nouvelles crises. Il existe donc un risque que les mesures adopt&#233;es &#224; titre exceptionnel deviennent permanentes. L'&#201;tat, qui, par souci l&#233;gitime de sant&#233; publique, est devenu un &#201;tat qui r&#233;gule nos vies, est ce qu'on peut appeler la confirmation du paradigme biopolitique. Le pouvoir devient un biopouvoir, et si la politique se transforme en politique immunitaire , con&#231;ue pour que chaque personne se prot&#232;ge des autres, alors il serait beaucoup plus difficile de produire le commun , nos vies seront affect&#233;es de fond en comble.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Il y a ceux qui reprennent le slogan de Rosa Luxemburg : &lt;i&gt;&#034;Socialisme ou barbarie&#034;&lt;/i&gt;. Souhaitez-vous que des exp&#233;riences positives puissent &#234;tre tir&#233;es de la pand&#233;mie actuelle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; D'un point de vue historique, je crois que ce diagnostic est actuel dans le monde. Mais ce slogan date de 1914 et nous ne pouvons nous contenter de le r&#233;p&#233;ter ind&#233;finiment. Apr&#232;s Rosa Luxemburg, nous avons accumul&#233; l'exp&#233;rience d'un si&#232;cle o&#249; le socialisme lui-m&#234;me est devenu l'un des visages de la barbarie ! Cependant, d'un point de vue historique, c'est l'alternative devant nous. En quoi cela se traduira-t-il politiquement ? C'est difficile &#224; pr&#233;voir. Quant &#224; la sortie de la pand&#233;mie, je pense que globalement il y a tous les pr&#233;mices pour le meilleur comme pour le pire. Il peut y avoir un virage &#224; gauche capable de remettre en cause radicalement le mod&#232;le de soci&#233;t&#233; qui s'est impos&#233; au cours des quarante derni&#232;res ann&#233;es ; mais il pourrait aussi y avoir, comme je l'ai d&#233;j&#224; dit, une nouvelle vague x&#233;nophobe et autoritaire : un &#233;tat d'exception permanent qui s'articule avec les in&#233;galit&#233;s sociales croissantes dans lesquelles le d&#233;sespoir pousse &#224; chercher des boucs &#233;missaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En tant qu'observateur de la vie politique am&#233;ricaine, Bernie Sanders incarne-t-il l'espoir pour la gauche ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Sans doute, mais malheureusement le coronavirus co&#239;ncide exactement avec l'affaiblissement de l'espoir qui est n&#233; autour de lui. Il continue d'&#234;tre tr&#232;s populaire et a pu cr&#233;er un mouvement apr&#232;s sa candidature et ce mouvement va se poursuivre. Mais il a &#233;chou&#233; face &#224; une m&#233;diocrit&#233; absolue comme Joe Biden, devant lequel m&#234;me Hilary Clinton appara&#238;t comme un g&#233;ant politique. Il a &#233;chou&#233; pour diff&#233;rentes raisons sur lesquelles le d&#233;bat est ouvert ; en particulier, son incapacit&#233; &#224; attirer le vote afro-am&#233;ricain malgr&#233; le mouvement Black lives Matters ou le fait que d'importantes personnalit&#233;s afro-am&#233;ricaines l'ont soutenu. Il a mobilis&#233; une jeunesse qui ne vote pas ! Maintenant, le d&#233;bat est de savoir si les choses peuvent &#234;tre modifi&#233;es par la voie &#233;lectorale et les primaires du Parti d&#233;mocrate. Ce qui est vrai, c'est qu'une nouvelle gauche est n&#233;e aux &#201;tats-Unis qui peut conna&#238;tre des revers, mais cela va au-del&#224; de la campagne de Bernie Sanders. J'imagine l'impact que la candidature d'Alexandra Ocasio-Cort&#233;s peut avoir dans quatre ans ! Depuis dix ans, il y a eu une extraordinaire effervescence aux &#201;tats-Unis. Mais cette gauche ne peut r&#233;ussir si elle ne s'articule pas avec des mouvements sociaux, politiques et culturels au-del&#224; des institutions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment imaginez-vous le monde apr&#232;s ? Qu'est-ce que tu attends ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt; &#8211; Tout le monde a compris que les probl&#232;mes dont nous sommes saisis n'ont pas de solutions nationales. Il faut aller vers une action globale. Malheureusement, l'Union europ&#233;enne a montr&#233; une fois de plus qu'elle est inutile : elle n'a m&#234;me pas pu produire et distribuer des masques aux pays qui en manquaient. L'Italie et l'Espagne les ach&#232;tent en Chine ; Macron annonce que la France sera autosuffisante vers la fin de l'ann&#233;e. En revanche, les ministres des finances allemand, n&#233;erlandais et autrichien excluent tout don fiscal aux pays m&#233;diterran&#233;ens ; nous nous dirigeons vers une nouvelle crise grecque &#224; une &#233;chelle beaucoup plus grande. Le New Deal est le r&#233;sultat d'un choc comparable &#224; ce que nous vivons actuellement, mais pour l'instant, tout indique que nos dirigeants &#233;voluent dans une direction compl&#232;tement oppos&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3/4/2020&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien avec Les Inrocks transmis &#224; Viento sur par Enzo Traverso&lt;br class='autobr' /&gt;
traduit de l'espagnol&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le &#171; post-fascisme &#187; en Europe : un processus de transformation politique dont on ignore largement l'issue</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Le-post-fascisme-en-Europe-un-processus-de-transformation-politique-dont-on</link>
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		<dc:date>2015-12-15T07:52:10Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Catherine Tricot, Enzo Traverso, Roger Martelli</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>L'extr&#234;me-droite dans le monde</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2015-12-15</dc:subject>
		<dc:subject>Mont&#233;e de l'extr&#234;me-droite en France</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;L'historien Enzo Traverso d&#233;finit le post-fascisme comme un ph&#233;nom&#232;ne profond&#233;ment diff&#233;rent du fascisme classique et, surtout, comme un processus de transformation politique dont on ignore largement l'issue. &lt;br class='autobr' /&gt; En avant-premi&#232;re du dossier du prochain num&#233;ro de Regards, consacr&#233; aux droites extr&#234;mes, nous mettons en ligne une partie de cette interview d'Enzo Traverso &#8211; qui abordera aussi la notion d'&#171; islamo-fascisme &#187;&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Regards. La mont&#233;e des droites radicales en Europe suscite (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH131/arton24563-5150f.jpg?1781026854' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='131' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'historien Enzo Traverso d&#233;finit le post-fascisme comme un ph&#233;nom&#232;ne profond&#233;ment diff&#233;rent du fascisme classique et, surtout, comme un processus de transformation politique dont on ignore largement l'issue.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En avant-premi&#232;re du dossier du prochain num&#233;ro de Regards, consacr&#233; aux droites extr&#234;mes, nous mettons en ligne une partie de cette interview d'Enzo Traverso &#8211; qui abordera aussi la notion d'&#171; islamo-fascisme &#187;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Regards. La mont&#233;e des droites radicales en Europe suscite massivement des r&#233;f&#233;rences au fascisme historique. Vous avez manifest&#233; vos r&#233;ticences au jeu des analogies. Pourquoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Enzo Traverso&lt;/strong&gt;. Les droites radicales qui montent aujourd'hui en Europe &#8211; une ascension spectaculaire dans certains pays comme la France &#8211; se nourrissent de la crise &#233;conomique, de m&#234;me que leurs anc&#234;tres des ann&#233;es entre les deux guerres. Mais cette crise est tr&#232;s diff&#233;rente de l'ancienne, le contexte a profond&#233;ment chang&#233; et m&#234;me les droites extr&#234;mes ne sont plus les m&#234;mes. Pendant les ann&#233;es 1930, le capitalisme semblait menac&#233; de s'effondrer. D'une part, &#224; cause de la r&#233;cession internationale et, d'autre part, &#224; cause de l'existence de l'URSS qui se pr&#233;sentait comme une alternative globale &#224; un syst&#232;me socio-&#233;conomique que tout le monde consid&#233;rait historiquement &#233;puis&#233;. La crise de ces derni&#232;res ann&#233;es a &#233;t&#233; d'abord une crise financi&#232;re, puis elle s'est install&#233;e dans la zone euro comme une crise de la dette publique. Aujourd'hui, le capitalisme se porte tr&#232;s bien et il n'a pas d'alternative visible ; il creuse les in&#233;galit&#233;s sociales mais ne cesse d'&#233;tendre son emprise &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les droites radicales demeurent marqu&#233;es par leurs origines fascistes, mais essaient de s'&#233;manciper de ce lourd h&#233;ritage &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment le capitalisme se situe-t-il, aujourd'hui, face aux mouvements d'extr&#234;me droite ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant les ann&#233;es 1930, les &#233;lites dominantes n'&#233;chappaient pas &#224; la spirale du nationalisme enclench&#233;e par la Grande Guerre et voyaient dans le fascisme une option politique possible (en Italie d'abord, puis en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en Europe centrale, etc.). Sans ce soutien, les fascismes n'auraient pas pu se m&#233;tamorphoser de mouvements pl&#233;b&#233;iens en r&#233;gimes politiques. Aujourd'hui, en revanche, le capitalisme globalis&#233; ne soutient pas les mouvements d'extr&#234;me droite ; il s'accommode tr&#232;s bien de la Tro&#239;ka [la Commission de Bruxelles, la BCE et le FMI]. Pendant les ann&#233;es 1930, les fascismes exprimaient une tendance diffuse vers un renforcement des &#201;tats, ce que plusieurs analystes interpr&#233;taient comme l'av&#232;nement d'un &#201;tat &#8220;total&#8221; avant m&#234;me l'arriv&#233;e au pouvoir d'Hitler en Allemagne (renforcement de l'ex&#233;cutif, intervention &#233;tatique dans l'&#233;conomie, militarisation, nationalisme, etc.). L'&#8220;&#233;tat d'exception&#8221; qui s'installe aujourd'hui n'est pas fasciste ou fascisant, mais n&#233;olib&#233;ral : il transforme les autorit&#233;s politiques en simples ex&#233;cutants des choix des pouvoirs financiers qui dominent l'&#233;conomie globale. Il n'incarne pas l'&#201;tat fort, plut&#244;t un &#201;tat soumis, qui a transf&#233;r&#233; aux march&#233;s une grande partie de sa souverainet&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous avez propos&#233; d'utiliser le concept de &#8220;post-fasciste&#8221; pour d&#233;signer la droite radicale de notre temps. En m&#234;me temps, vous reconnaissez les limites de cette notion. Pouvez-vous en dire plus ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le concept de &#8220;post-fascisme&#8221; d&#233;signe une transition en cours dont on ne conna&#238;t pas encore l'aboutissement. Les droites radicales demeurent marqu&#233;es par leurs origines fascistes (en Europe centrale, elles revendiquent m&#234;me cette continuit&#233; historique), mais essaient de s'&#233;manciper de ce lourd h&#233;ritage et de faire peau neuve, en modifiant en profondeur leur culture et leur id&#233;ologie. Leur filiation avec le fascisme classique devient de plus en plus probl&#233;matique. Le cas fran&#231;ais est particuli&#232;rement embl&#233;matique de cette mutation, illustr&#233;e par le conflit entre Jean-Marie et Marine Le Pen : un leadership dynastique, dans lequel le p&#232;re incarne l'&#226;me fasciste originelle et la fille une nouvelle &#226;me qui voudrait transmigrer les valeurs anciennes (nationalisme, x&#233;nophobie, racisme, autoritarisme, protectionnisme &#233;conomique) dans un cadre r&#233;publicain et lib&#233;ral- d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Lorsque l'ensemble de la classe politique fran&#231;aise s'aligne sur les positions du FN, lutter contre ce dernier au nom de la R&#233;publique devient presque incompr&#233;hensible. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Peut-on appr&#233;hender les effets de cette transformation &#8220;post-fasciste&#8221; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mutation risque de dynamiter le cadre politique. Lorsque, apr&#232;s les attentats de janvier et surtout de novembre, c'est l'ensemble de la classe politique fran&#231;aise qui s'aligne sur les positions du FN (du PS &#224; la droite), lutter contre ce dernier au nom de la R&#233;publique devient presque incompr&#233;hensible. Le FN n'est pas une force &#8220;antir&#233;publicaine&#8221; comme pouvait l'&#234;tre l'Action fran&#231;aise sous la IIIe R&#233;publique. Sa mutation r&#233;v&#232;le plut&#244;t les contradictions intrins&#232;ques du national-r&#233;publicanisme. Il ne s'agit pas, sauf exception, d'une transition du fascisme vers la d&#233;mocratie, mais vers quelque chose de nouveau, encore inconnu, qui remet en question en profondeur les d&#233;mocraties r&#233;ellement existantes. Non plus le fascisme classique, mais pas encore autre chose : c'est dans ce sens que je l'ai appel&#233; post-fascisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans l'univers mental du &#8220;post-fascisme&#8221;, la haine du musulman a pris la place de celle du juif, sans que s'efface le vieux fonds de l'antis&#233;mitisme. Comment cela fonctionne-t-il ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Historiquement, l'antis&#233;mitisme &#233;tait un des piliers des nationalismes europ&#233;ens, notamment en France et en Allemagne. Il agissait comme un code culturel autour duquel on pouvait construire une id&#233;e d'&#8220;identit&#233; nationale&#8221; : le juif &#233;tait l'&#8220;anti-France&#8221;, un corps &#233;tranger qui rongeait et affaiblissait la nation de l'int&#233;rieur. L'&#233;pilogue g&#233;nocidaire du nazisme tend &#224; singulariser la haine des juifs et &#224; brouiller les analogies profondes qui existent entre l'antis&#233;mitisme europ&#233;en d'avant la seconde guerre mondiale et l'islamophobie contemporaine. Comme le juif autrefois, aujourd'hui le musulman est devenu l'ennemi int&#233;rieur : inassimilable, porteur d'une religion et d'une culture &#233;trang&#232;res aux valeurs occidentales, virus corrupteur des m&#339;urs et menace permanente de l'ordre social&#8230; Le juif anarchiste ou bolchevik a &#233;t&#233; remplac&#233; par le musulman djihadiste, le nez crochu par la barbe, le cosmopolitisme juif par le djihad international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La phobie du voile islamique a remplac&#233; la misogynie et l'homophobie des fascismes classiques. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le parall&#232;le se prolonge-t-il sous d'autres aspects ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a en effet d'autres analogies : le spectacle d&#233;plorable de nos chefs d'&#201;tat se renvoyant la balle pour ne pas accueillir les r&#233;fugi&#233;s qui fuient les r&#233;gions ravag&#233;es par nos &#8220;guerres humanitaires&#8221; rappelle de pr&#232;s la conf&#233;rence d'&#201;vian de 1938, pendant laquelle les grandes puissances occidentales n'arriv&#232;rent pas &#224; trouver un accord pour accueillir les juifs qui quittaient l'Allemagne et l'Autriche nazifi&#233;es. Parall&#232;lement &#224; cette mutation, il y en a d'autres : la phobie du voile islamique a remplac&#233; la misogynie et l'homophobie des fascismes classiques. Aujourd'hui, dans plusieurs pays d'Europe occidentale, les mouvements post-fascistes pr&#234;chent l'exclusion et la haine au nom du droit et des libert&#233;s individuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes, il s'agit d'un processus contradictoire, car les vieux pr&#233;jug&#233;s n'ont certes pas disparu au sein de l'&#233;lectorat de ces mouvements, mais la tendance est assez claire. Reste que nous ne pouvons pas combattre la x&#233;nophobie contemporaine avec les arguments de l'antifascisme traditionnel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretien par Catherine Tricot, Roger Martelli&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &#171; L'historien Enzo Traverso d&#233;finit le post-fascisme comme un ph&#233;nom&#232;ne profond&#233;ment diff&#233;rent du fascisme classique et, surtout, comme un processus de transformation politique dont on ignore largement l'issue. &#187;. Regards. 9 d&#233;cembre 2015 :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.regards.fr/web/article/enzo-traverso-la-mutation-post&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.regards.fr/web/article/enzo-traverso-la-mutation-post&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* La version int&#233;grale de cette interview est &#224; retrouver dans le num&#233;ro de Regards qui sort en fin d'ann&#233;e, au sein du dossier sur les conqu&#234;tes politiques et culturelles de l'extr&#234;me droite. Abonnement et commande au num&#233;ro :&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.regards.fr/boutique/abonnement,4689&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.regards.fr/boutique/abonnement,4689&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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