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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Comment le d&#233;troit d'Ormuz bouleverse l'agriculture mondiale</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Comment-le-detroit-d-Ormuz-bouleverse-l-agriculture-mondiale</link>
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		<dc:date>2026-04-28T06:33:42Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh, Nermeen Shaikh</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2026-04-28</dc:subject>
		<dc:subject>Le Monde</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Nous nous int&#233;ressons maintenant aux risques d'une crise alimentaire et de famine mondiale si le d&#233;troit d'Ormuz demeure ferm&#233; et que les exp&#233;ditions d'engrais, de p&#233;trole et de gaz naturel sont impossibles. &lt;br class='autobr' /&gt;
Democracy Now, 2 avril 2026 &lt;br class='autobr' /&gt;
https://www.democracynow.org/2026/4/23/adam_hanieh Traduction, Alexandra Cyr &lt;br class='autobr' /&gt;
Introduction &lt;br class='autobr' /&gt;
Nermeen Shaikh : La FAO, l'Organisation pour l'agriculture et l'alimentation des Nations Unies a pr&#233;venu la semaine derni&#232;re que si la situation se prolongeait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Le-Monde-" rel="directory"&gt;Le Monde&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2026-04-28-+" rel="tag"&gt;Edition du 2026-04-28&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Economie-135-+" rel="tag"&gt;&#201;conomie&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH112/agriculture_24-4-38070.jpg?1781025222' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='112' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous nous int&#233;ressons maintenant aux risques d'une crise alimentaire et de famine mondiale si le d&#233;troit d'Ormuz demeure ferm&#233; et que les exp&#233;ditions d'engrais, de p&#233;trole et de gaz naturel sont impossibles.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Democracy Now, 2 avril 2026&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.democracynow.org/2026/4/23/adam_hanieh&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.democracynow.org/2026/4/23/adam_hanieh&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Traduction, Alexandra Cyr&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Introduction&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nermeen Shaikh : La FAO, l'Organisation pour l'agriculture et l'alimentation des Nations Unies a pr&#233;venu la semaine derni&#232;re que si la situation se prolongeait elle pourrait mener &#224; une crise mondiale catastrophique en poussant les prix du p&#233;trole &#224; la hausse et en compromettant la chaine d'approvisionnements des engrais. Mercredi, un repr&#233;sentant des Nations Unies a alert&#233; en disant que cette fermeture cr&#233;ait une crise dans l'agriculture en Asie et en Afrique. Selon l'organisation, l'Inde, le Bangladesh, le Sri Lanka, la Somalie, le Soudan, la Tanzanie, le Kenya et l'&#201;gypte sont les pays qui sont les plus susceptibles d'en &#234;tre affect&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M. Jorge Moreira da Silva, le directeur ex&#233;cutif de l'Office des Nations Unies pour les projets de services a d&#233;clar&#233; que son organisme a cr&#233;&#233; un groupe de travail d&#233;di&#233; aux approvisionnements en engrais et mat&#233;riel brut dans le but de pr&#233;venir une crise humanitaire (mondiale) : &#171; &lt;i&gt;La perturbation dans le d&#233;troit d'Ormuz peut faire entrer 45 millions de personnes de plus dans le cycle de la faim et de la famine. Donc, clairement il faut faire quelque chose. C'est pourquoi il est si important que les Nations Unies soient pr&#234;tes gr&#226;ce &#224; ce m&#233;canisme &lt;/i&gt; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant la guerre un tiers du commerce mondial des engrais, comme environ un quart du p&#233;trole brut et un cinqui&#232;me de gaz naturel liqu&#233;fi&#233; passaient par ce d&#233;troit. Depuis deux mois le trafic des p&#233;troliers et des navires de transport par containeurs est pour ainsi dire &#224; l'arr&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour aller plus loin &#224; ce sujet, nous sommes avec Adam Hanieh qui suit la situation de pr&#232;s. Son plus r&#233;cent article dans le Financial Times s'intitule : The Coming Global Food Crisis. Il est le directeur du SOAS Midle East Institute &#224; l'Universit&#233; de Londres. Son plus r&#233;cent bouquin s'intitule : Crude Capitalism : Oil, Corporate Power and the Making of the World Market. Il nous joint depuis Shanga&#239; en Chine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Professeur Hanieh soyez le bienvenu &#224; l'&#233;mission. Pourriez-vous commencer par nous informer des diff&#233;rents facteurs qui peuvent mener &#224; une crise alimentaire mondiale ? Quels en sont les signes d&#233;j&#224; pr&#233;sents dans plusieurs pays ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adam Hanieh&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci Nermeen. Dans cet article (dans le Financial Times) je soutiens que nous devons cesser de consid&#233;rer le d&#233;troit d'Ormuz comme le lieu de passage pour les seuls producteurs de p&#233;trole et de gaz et r&#233;fl&#233;chir s&#233;rieusement &#224; la fa&#231;on par laquelle nous avons diversifi&#233;e la chaine des valeurs comme celle des fertilisants. Comme vous l'avez soulign&#233; un tiers des engrais de base dans le monde passent actuellement par ce d&#233;troit. Et pour certains de ces produits chimiques comme l'ur&#233;e et l'ammoniaque, ce sont les monarchies du Golfe (persique) qui en sont les principaux producteurs mondiaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, l'interdiction de la circulation dans ce d&#233;troit a pour ainsi dire &#233;trangl&#233; la production globale de ces fertilisants essentiels. Et il ne s'agit pas que d'une restriction d'approvisionnement. La hausse des prix accompagne aussi ce processus. Il y a un manque de fertilisants et leurs prix augmentent tout comme celui des &#233;nergies de base dont le gaz et le p&#233;trole ; cela a un impact profond sur les cultivateurs et sur les syst&#232;mes agricoles partout dans le monde. Donc, je pense qu'apr&#232;s avoir entendu le repr&#233;sentant de la FAO alerter &#224; propos de ces impacts, la r&#233;alit&#233; devient tr&#232;s claire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : Professeur, votre article commence par la liste des pays qui sont devenus plus d&#233;pendants des industries fossiles pour la protection de l'alimentation, pourquoi ? Pourriez-vous nous expliquer comment la r&#233;volution verte &#224; particip&#233; &#224; ce processus en faisant des produits fossiles le centre de toutes les productions agricoles depuis des d&#233;cennies ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A.H. : Oui la r&#233;volution verte a &#233;t&#233; une &#233;norme transformation de l'agriculture. Elle a &#233;t&#233; introduite apr&#232;s la deuxi&#232;me guerre mondiale au cours des ann&#233;es 1950 et 1960 particuli&#232;rement. Des pays comme l'Inde, le Mexique et d'autres, ont &#233;t&#233; l'&#233;picentre de cette r&#233;volution. Essentiellement, elle a introduit l'usage de nouvelles vari&#233;t&#233;s de semences li&#233;es aux produits fossiles, singuli&#232;rement, les fertilisants synth&#233;tiques et les pesticides. Sans compter sur la m&#233;canisation du travail sur les fermes, l'irrigation etc. etc. Tout cela &#233;tant d&#233;pendant des importations d'&#233;nergies fossiles, ce qui a eu un impact &#233;galement. &lt;br class='autobr' /&gt;
Donc, ce genre de transformation a aussi provoqu&#233; d'&#233;normes co&#251;ts sociaux et &#233;cologiques. Ceux et celles qui ont &#233;tudi&#233; ces impacts les ont bien document&#233;s. Mais il y a des retomb&#233;es encore plus fondamentales qui sont illustr&#233;es par la guerre actuelle : elle a li&#233; nos syst&#232;mes de production agricole aux apports de combustibles fossiles. C'est un lien quasi absolu entre la fa&#231;on de cultiver et ces engrais chimiques issus des carburants fossiles qui servent de sources d'&#233;nergies. C'est au cours de crises comme celle que nous vivons que ces liens deviennent apparents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : Dans votre article vous traitez des fertilisants azot&#233;s le plus largement utilis&#233; &#233;tant l'ur&#233;e. O&#249; est-elle produite et o&#249; est-elle export&#233;e ? Que se passe-t-il avec &#231;a en ce moment ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A.H. : Dans cette affaire, les engrais azot&#233;s doivent &#234;tre particuli&#232;rement consid&#233;r&#233;s. La moiti&#233; de la production agricole mondiale d&#233;pends de ce type d'engrais. Nous parlons de l'ur&#233;e et de l'ammoniaque. Ce sont les engrais azot&#233;s essentiels. Les monarchies du Golfe (persique) sont devenues les principales exportatrices de ces engrais. L'Arabie saoudite est le premier exportateur d'ur&#233;e dans le monde. Oman, une autre monarchie du Golfe en est le quatri&#232;me. Ces exportations sont &#224; l'arr&#234;t en ce moment puisque le d&#233;troit d'Ormuz est ferm&#233;. Cela a un impact majeur pour des pays comme l'Inde qui d&#233;pend largement de ces engrais. Environ les trois quarts des importations indiennes d'ammoniaque viennent de la r&#233;gion du Golfe persique. Trente pour cent des apports d'ammoniaque du Maroc viennent aussi de l&#224;. Donc, ces pays peuvent subir des impacts majeurs, des coupures de ces approvisionnements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : Alors, int&#233;ressons-nous &#224; l'avertissement de la FAO. M. Maximo Torero, l'&#233;conomiste en chef de l'agence, est intervenu plus t&#244;t ce mois-ci a propos des effets de la fermeture prolong&#233;e du d&#233;troit d'Ormuz sur les d&#233;cisions que prendront les cultivateurs (dans le monde). &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maximo Torero : Nous avan&#231;ons en avril et mai suivra. C'est le moment o&#249; les fermiers.&#232;res prennent des d&#233;cisions. Il leur faudra donc planifier avec moins d'engrais. Si le d&#233;troit reste ferm&#233;, cela veut dire d'autres choix de cultures par exemple passer du bl&#233; vers le ma&#239;s ou les f&#232;ves soya. Ces cultures peuvent se faire avec des carburants de source biologiques. Mais cela va restreindre la quantit&#233; d'approvisionnement alimentaire et bien s&#251;r va faire augmenter les prix. Et il faut ajouter les incertitudes dans nos pr&#233;occupations. Plus il y en aura au cours des prochaines semaines, plus les effets changeront. Et si ce mouvement persiste nous aurons une p&#233;riode de prix &#224; la hausse et une inflation &#233;galement &#224; la hausse sur les aliments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : (&#8230;) Professeur, pouvez-vous commenter cette d&#233;claration ?&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A.H. : Il est tr&#232;s important que nous comprenions cette crise alimentaire qui se pointe et son croisement avec de multiples autres crises. Comme nous venons de l'entendre, nous allons voir les prix augmenter dans l'alimentation, les carburants et nous sommes d&#233;j&#224; dans une crise climatique en plus, le Sud global est dans une crise de la dette. C'est la temp&#234;te parfaite. L'alimentation, les carburants, le climat et la dette sont des crises profond&#233;ment li&#233;es les unes aux autres. Cela les rends diff&#233;rentes de celles de 2008 ou de 2022 apr&#232;s l'invasion de l'Ukraine par la Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Prenons un pays comme le Soudan. Il d&#233;pend des monarchies du Golfe persique pour 50% de ses engrais. C'est le pays du monde le plus d&#233;pendant des produits de cette r&#233;gion. Et c'est un pays qui souffre de trois ans de guerre civile. &#201;videmment les pays du Golfe persique y sont impliqu&#233;s, particuli&#232;rement l'Arabie saoudite et les &#201;mirats arabes unis. La famine est d&#233;j&#224; pr&#233;sente sur la majorit&#233; du territoire soudanais. Selon le Programme alimentaire mondial des Nations Unies, environ 19 millions de personnes en souffrent. Il y a donc une ins&#233;curit&#233; alimentaire aig&#252;e au Soudan o&#249; les d&#233;placements de populations sont massifs. Une personne sur trois est d&#233;plac&#233;e. Donc, ajouter la crise li&#233;e &#224; la guerre au Moyen-Orient par-dessus cela avec l'incapacit&#233; d'avoir acc&#232;s &#224; l'aide humanitaire en ce moment qui est aussi interrompue par effet de la guerre, c'est cr&#233;er la temp&#234;te parfaite que subissent aussi plusieurs pays autour de cette r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : Professeur Hanieh, nous traiterons aussi dans un deuxi&#232;me temps de l'enjeu de la dette dans beaucoup de pays en d&#233;veloppement. Vous le consid&#233;r&#233; dans votre article. Mais il y a un autre argument que vous avancez qui implique la centralit&#233; des pays du Golfe (persique). Les &#201;mirats arabes unis sont au 5i&#232;me rang des centres de r&#233;exp&#233;dition dans le monde. Pouvez-vous nous expliquer ce que cela repr&#233;sente pour la distribution mondiale des denr&#233;es alimentaires ? Et parlez-nous aussi du port Jebel Ali &#224; Duba&#239;, le port le plus important b&#226;ti de mains d'homme comme vous le signalez. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A.H. : C'est un autre aspect de la transformation qui s'est produite au cours des derni&#232;res d&#233;cennies dans cette zone. L'&#233;mergence des &#201;tats du Golfe, en particulier les &#201;mirats arabes unis, l'&#233;mirat de Duba&#239; o&#249; se trouve le port Jebel Ali, a &#233;t&#233; celle de centres logistiques d&#233;terminants mondialement. Cela veut dire bien s&#251;r, des ports, des infrastructures d'exp&#233;dition, des corridors a&#233;riens connect&#233;s &#224; des zones &#233;conomiques, des zones sans droits de douane, toutes ces facilit&#233;s logistiques en r&#233;seau sont maintenant largement concentr&#233;es dans cette r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, si nous parlons de Duba&#239; comme un des cinq plus importants centres de r&#233;exp&#233;dition, cela veut dire que les denr&#233;es alimentaires sont exp&#233;di&#233;es l&#224; et de l&#224;, export&#233;es ailleurs. &#192; Duba&#239; et dans d'autres &#201;tats du Golfe (persique) particuli&#232;rement, le port de Jebel Ali traite &#233;norm&#233;ment de marchandises qui ne sont pas consomm&#233;es que dans le Moyen-Orient mais aussi dans les environs comme en Afrique et en Asie du sud. Les biens entrent &#224; Duba&#239; et sont export&#233;s de l&#224; vers ailleurs et cela comprend les denr&#233;es alimentaires bien s&#251;r.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui ajoute &#224; la dimension de la crise qui s'annonce puisse que ces corridors logistiques sont ferm&#233;s. Les pays importateurs ont donc &#233;norm&#233;ment de mal &#224; se procurer les denr&#233;es alimentaires dont ils ont besoin. Par exemple, et on peut s'en surprendre, environ 60% des exportations chinoises vers l'Europe et l'Afrique transitent par Duba&#239; et les &#201;mirats arabes unis. Cela vous donne une id&#233;e de la position centrale que la Chine occupe dans le commerce mondial. Une des raisons pour laquelle Duba&#239; est ainsi devenu l'&#233;picentre du commerce mondial vient de son r&#244;le dans la distribution des productions agricoles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : Professeur Hanaekh nous devons discuter d'un autre enjeu que vous avez soulev&#233; soit, celui de l'exacerbation de la crise. Le monde en d&#233;veloppement s'en ressent d&#233;j&#224; douloureusement. La Conf&#233;rence sur le commerce et le d&#233;veloppement (des Nations Unies), a annonc&#233; que ces pays ont pay&#233; la somme record de 921 milliards de dollars en int&#233;r&#234;ts sur leur dette en 2014. Pouvez-vous nous parler des implications de cette situation ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A.H. : Ce facteur est hautement &#224; consid&#233;rer. Ce serait la pire crise de la dette de tous les temps, pire que celle de la soit disant d&#233;cennie perdue des ann&#233;es 1990. Ce qui est pr&#233;occupant, ce que comme vous l'avez mentionn&#233;, ces pays payent les int&#233;r&#234;ts sur leurs dettes mais en empruntant &#224; nouveau pour le faire. Cela veut dire que ces pays ne peuvent plus assumer le service de base de leur dette ad&#233;quatement et ne peuvent plus payer les d&#233;penses de sant&#233;, d'&#233;ducation ou d'autres infrastructures sociales. Dans le Sud global, le nombre de pays qui payent plus &#224; leurs cr&#233;diteurs externes, &#224; leurs pr&#234;teurs, au titre de service de la dette que ce qu'ils re&#231;oivent en nouveaux pr&#234;ts, a doubl&#233; au cours des 20 derni&#232;res ann&#233;es. Cela vous donne une id&#233;e saisissante de la situation &#224; laquelle ils doivent faire face en ce moment. Environ 3,4 milliards de personnes dans le monde payent plus en int&#233;r&#234;t sur leurs dettes qu'elles ne le font en sant&#233; et &#233;ducation. Encore une fois, ces chiffres frappants illustrent la situation dans laquelle se retrouvent les pays face &#224; une nouvelle crise appr&#233;hend&#233;e. Je pense que lorsque nous r&#233;fl&#233;chissons aux impacts potentiels de cette guerre contre l'Iran nous devons nous arr&#234;ter sur la situation de ces pays qui sont d&#233;j&#224; occup&#233;s par de multiples crises pour arriver &#224; comprendre ces impacts provoqu&#233;s par les graves restrictions commerciales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;N.S. : Finalement, professeur, est-ce que si cette guerre s'arr&#234;tait aujourd'hui, que le d&#233;troit rouvrait, est-ce qu'il serait trop tard pour &#233;viter une crise alimentaire globale ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A.H. : Je pense que nous sommes tr&#232;s pr&#232;s de cette possibilit&#233;. Nous examinons certaines pr&#233;dictions &#224; propos de la variation du prix du p&#233;trole : monte, baisse, et aussi de celui des aliments. Il y a quelques semaines, la FAO estimait que durant la premi&#232;re moiti&#233; de 2026, le prix des fertilisants augmenterait de 20%. Et depuis la guerre s'est prolong&#233;e. Donc je pense que nous observerons encore ce genre d'effets &#171; knock-out &#187;. D&#233;j&#224;, nous pouvons voir que des cargaisons d'engrais sont d&#233;tourn&#233;es vers les pays qui peuvent les payer. Donc, je pense que la hausse des prix et l'inflation dans le secteur alimentaire seront certainement la r&#233;alit&#233; pour le reste de l'ann&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N.S. : Merci professeur Hanieh de nous avoir rejoint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;******&lt;/p&gt;
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		<title>Etats-Unis-Venezuela. &#171; Des objectifs qui vont bien au-del&#224; de Caracas et de son secteur p&#233;trolier &#187;</title>
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		<dc:date>2026-01-27T06:11:45Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2026-01-27</dc:subject>
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&lt;p&gt;Le kidnapping de Nicol&#225;s Maduro par l'administration Trump a recentr&#233; l'attention mondiale sur le Venezuela et ses &#233;normes r&#233;serves de p&#233;trole. Pourtant, se contenter d'accepter au pied de la lettre le discours belliqueux de Trump &#8211; notamment ses d&#233;clarations selon lesquelles les &#201;tats-Unis veulent &#171; reprendre le p&#233;trole&#8230; que nous aurions d&#251; reprendre il y a longtemps &#187; &#8211; peut nous faire passer &#224; c&#244;t&#233; de certaines dynamiques plus profondes &#224; l'&#339;uvre dans l'invasion des Etats-Unis. Le p&#233;trole (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le kidnapping de Nicol&#225;s Maduro par l'administration Trump a recentr&#233; l'attention mondiale sur le Venezuela et ses &#233;normes r&#233;serves de p&#233;trole. Pourtant, se contenter d'accepter au pied de la lettre le discours belliqueux de Trump &#8211; notamment ses d&#233;clarations selon lesquelles les &#201;tats-Unis veulent &#171; reprendre le p&#233;trole&#8230; que nous aurions d&#251; reprendre il y a longtemps &#187; &#8211; peut nous faire passer &#224; c&#244;t&#233; de certaines dynamiques plus profondes &#224; l'&#339;uvre dans l'invasion des Etats-Unis. Le p&#233;trole est sans aucun doute essentiel pour comprendre ce qui se passe, mais d'une mani&#232;re qui va bien au-del&#224; du contr&#244;le direct des r&#233;serves de brut du Venezuela.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de A l'Encontre&lt;br class='autobr' /&gt;
19 janvier 2026&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le p&#233;trole brut a peu d'utilit&#233; imm&#233;diate, il doit &#234;tre transform&#233; par raffinage en une myriade de produits commercialisables qui peuvent ensuite entrer dans le processus d'accumulation. D&#232;s le d&#233;but du XXe si&#232;cle, les grandes entreprises occidentales ont compris que le contr&#244;le de l'ensemble de la cha&#238;ne de valeur (extraction, raffinage, production p&#233;trochimique, transport et commercialisation) &#233;tait la cl&#233; pour fa&#231;onner les march&#233;s, fixer les prix et discipliner les concurrents. [1] Leur domination ne reposait pas simplement sur la d&#233;tention de puits, mais aussi sur le contr&#244;le des infrastructures et des r&#233;seaux de distribution qui d&#233;terminaient comment le p&#233;trole &#233;tait achemin&#233; et qui en tirait profit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Historiquement, cette strat&#233;gie d'int&#233;gration verticale a donn&#233; aux plus grandes entreprises occidentales un pouvoir ultime sur l'industrie p&#233;troli&#232;re mondiale. Mais ce pouvoir a commenc&#233; &#224; &#234;tre remis en question au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, avec l'&#233;mergence de grandes entreprises publiques au Moyen-Orient, en Am&#233;rique latine et en Chine qui rivalisaient avec leurs homologues occidentales. Il est important de noter que ces entreprises, notamment Saudi Aramco et les g&#233;ants p&#233;troliers publics chinois, ont suivi la voie emprunt&#233;e par les entreprises occidentales au cours du XXe si&#232;cle, en s'int&#233;grant verticalement et en contr&#244;lant de mani&#232;re unifi&#233;e les r&#233;serves en amont et les activit&#233;s en aval telles que les pipelines, le transport maritime, le raffinage et la production p&#233;trochimique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Venezuela, cependant, contraste fortement avec cette tendance mondiale. Plut&#244;t que de consolider son contr&#244;le sur l'ensemble de la cha&#238;ne de valeur, son entreprise publique, Petr&#243;leos de Venezuela S.A. (PDVSA), a &#233;t&#233; syst&#233;matiquement d&#233;pouill&#233;e de ses capacit&#233;s en aval. Cela est particuli&#232;rement &#233;vident dans le domaine du raffinage, &#233;tape cruciale au cours de laquelle le p&#233;trole brut est transform&#233; en produits &#224; plus forte valeur ajout&#233;e. Des ann&#233;es de sanctions impos&#233;es par les Etats-Unis, aggrav&#233;es par la d&#233;t&#233;rioration interne de PDVSA, ont coup&#233; l'acc&#232;s aux pi&#232;ces de rechange, aux catalyseurs, au financement et aux apports techniques essentiels au maintien des op&#233;rations de raffinage. Les cons&#233;quences ont &#233;t&#233; catastrophiques : en 2014, le Venezuela repr&#233;sentait environ un cinqui&#232;me du d&#233;bit de raffinage de l'Am&#233;rique du Sud et de l'Am&#233;rique centrale ; en 2024, sa part s'&#233;tait effondr&#233;e &#224; seulement 6%. Aujourd'hui, les cinq principales raffineries du pays fonctionnent bien en dessous de 20% de leur capacit&#233;, contre environ 70% il y a dix ans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette d&#233;gradation du syst&#232;me de raffinage v&#233;n&#233;zu&#233;lien est essentielle pour comprendre la situation actuelle. Sans raffineries fonctionnelles, le p&#233;trole brut v&#233;n&#233;zu&#233;lien ne peut &#234;tre valoris&#233; &#224; l'int&#233;rieur du pays. Il s'accumule donc dans des entrep&#244;ts ou est vendu &#224; des prix tr&#232;s r&#233;duits &#224; des acheteurs ind&#233;pendants (tels que ceux de Chine) pr&#234;ts &#224; contourner le r&#233;gime de sanctions. Dans le m&#234;me temps, les exportations v&#233;n&#233;zu&#233;liennes de produits raffin&#233;s se sont effondr&#233;es, chutant de pr&#232;s de 80% en deux d&#233;cennies. En 2005, les &#201;tats-Unis &#233;taient encore importateurs nets d'essence, de diesel et de k&#233;ros&#232;ne v&#233;n&#233;zu&#233;liens ; en 2012, le Venezuela &#233;tait devenu d&#233;pendant des produits raffin&#233;s import&#233;s provenant des raffineries situ&#233;es sur les c&#244;tes du golfe du Mexique, qui d&#233;pendaient autrefois de son p&#233;trole brut. Le Venezuela s'est ainsi retrouv&#233; dans une position de profonde subordination vis-&#224;-vis des &#201;tats-Unis, contraint d'exporter du p&#233;trole brut &#224; prix r&#233;duit tout en important des carburants &#224; plus forte valeur ajout&#233;e qu'il ne peut plus produire chez lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce type de d&#233;pendance structurelle sera encore accentu&#233; par l'intervention des Etats-Unis. La restauration du secteur aval v&#233;n&#233;zu&#233;lien ne consiste pas simplement &#224; &#171; remettre en service &#187; des installations mises en sommeil une fois que les conditions politiques auront chang&#233;. Le raffinage du p&#233;trole est l'un des segments les plus capitalistiques et les plus exigeants sur le plan technique de la cha&#238;ne p&#233;troli&#232;re : il n&#233;cessite un r&#233;seau &#233;lectrique stable, des services publics fonctionnels, un approvisionnement continu en intrants chimiques et une main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e capable d'entretenir et de faire fonctionner des machines tr&#232;s complexes. Lorsque les raffineries sont &#224; l'arr&#234;t ou fonctionnent de mani&#232;re intermittente, la corrosion se propage, les catalyseurs se d&#233;gradent, les pompes et les compresseurs se grippent et les syst&#232;mes de contr&#244;le tombent en panne. Les exp&#233;riences de l'Irak, de l'Iran et de la Libye montrent qu'une fois que le secteur du raffinage s'effondre sous le poids des sanctions ou de la guerre, les co&#251;ts de red&#233;marrage peuvent rivaliser avec ou d&#233;passer le co&#251;t de construction de nouvelles installations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, l'avenir du Venezuela sous la suzerainet&#233; des &#201;tats-Unis devient clair. Priv&#233; d'un secteur de raffinage fonctionnel, priv&#233; de l'acc&#232;s aux intrants n&#233;cessaires pour traiter son propre p&#233;trole brut et manquant des capitaux n&#233;cessaires pour reconstruire ses infrastructures d&#233;truites, le pays est structurellement confin&#233; au r&#244;le de fournisseur de p&#233;trole brut de faible valeur aux raffineries bas&#233;es aux &#201;tats-Unis. C'est l'aboutissement d'une strat&#233;gie men&#233;e par Washington depuis deux d&#233;cennies : repousser le Venezuela dans la p&#233;riph&#233;rie extractive d'un syst&#232;me &#233;nerg&#233;tique h&#233;misph&#233;rique domin&#233; par les &#201;tats-Unis [qui placent actuellement le Venezuela sous blocus]. En effet, le pays revient &#224; la position subordonn&#233;e qu'il occupait au d&#233;but du XXe si&#232;cle : riche en p&#233;trole brut, mais d&#233;pendant du capital et des raffineries des Etats-Unis pour transformer ce p&#233;trole en valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En amont&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en est-il alors des affirmations r&#233;p&#233;t&#233;es de Trump selon lesquelles les compagnies p&#233;troli&#232;res &#233;tats-uniennes se pr&#233;cipiteront dans le secteur amont du Venezuela, en particulier dans la vaste ceinture de l'Or&#233;noque [territoire situ&#233; dans la bande sud du bassin oriental du fleuve Or&#233;noque] ? Au lendemain de l'enl&#232;vement de Maduro, Trump a insist&#233; sur le fait que &#171; nos tr&#232;s grandes compagnies p&#233;troli&#232;res am&#233;ricaines vont s'y installer, d&#233;penser des milliards de dollars, r&#233;parer les infrastructures p&#233;troli&#232;res gravement endommag&#233;es et commencer &#224; faire gagner de l'argent au pays &#187;, sugg&#233;rant que les entreprises des Etats-Unis pourraient relancer la production v&#233;n&#233;zu&#233;lienne dans un d&#233;lai tr&#232;s court. Quelques jours plus tard, il est all&#233; encore plus loin, affirmant que les firmes am&#233;ricaines pourraient remettre en &#233;tat les champs p&#233;troliers v&#233;n&#233;zu&#233;liens en moins de dix-huit mois, le gouvernement f&#233;d&#233;ral remboursant m&#234;me ces investissements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces d&#233;clarations font certes &#233;cho aux fanfaronnades imp&#233;rialistes de Trump sur la &#171; r&#233;cup&#233;ration de notre p&#233;trole &#187;, mais elles ont &#233;t&#233; accueillies par un silence ostensible de la part des dirigeants des grandes compagnies p&#233;troli&#232;res &#233;tats-uniennes. Cette r&#233;ticence s'explique en partie par l'incertitude qui r&#232;gne quant &#224; la situation politique au Venezuela dans un d&#233;lai de six mois, sans parler des d&#233;cennies n&#233;cessaires pour rentabiliser les investissements dans les champs p&#233;troliers. Mais le probl&#232;me plus profond r&#233;side dans l'ampleur des capitaux n&#233;cessaires pour relancer la production de p&#233;trole brut v&#233;n&#233;zu&#233;lien. Les ol&#233;oducs et les r&#233;servoirs de stockage sont corrod&#233;s ; la moiti&#233; de la flotte de p&#233;troliers du pays est en mauvais &#233;tat et la main-d'&#339;uvre qualifi&#233;e qui soutenait autrefois la PDVSA s'est dispers&#233;e &#224; travers le monde [entre autres suite &#224; la tentative de coup d'Etat de 2002-2003]. La reconstruction de cette infrastructure d'extraction n&#233;cessiterait des dizaines de milliards de dollars. Selon une estimation r&#233;cente (&lt;i&gt;Financial Times&lt;/i&gt;, 5 janvier 2026), il faudrait au moins 115 milliards de dollars pour simplement doubler la production et atteindre 2 millions de barils par jour d'ici le d&#233;but des ann&#233;es 2030. Ces chiffres sont colossaux, &#233;quivalant &#224; trois fois les d&#233;penses d'investissement combin&#233;es d'ExxonMobil et de Chevron l'ann&#233;e derni&#232;re, et ils ne permettraient tout de m&#234;me d'atteindre qu'un niveau de production inf&#233;rieur &#224; la moiti&#233; de celui des champs p&#233;troliers texans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ces raisons, les grandes compagnies p&#233;troli&#232;res des Etats-Unis sont rest&#233;es largement discr&#232;tes sur la perspective d'un retour dans le secteur p&#233;trolier v&#233;n&#233;zu&#233;lien. (2) Pour les grandes entreprises telles qu'ExxonMobil et ConocoPhillips, parmi les rares &#224; disposer d'un bilan suffisant pour supporter de tels investissements, le Venezuela n'est pas consid&#233;r&#233; comme une manne imm&#233;diate, mais comme une entreprise &#224; haut risque et &#224; co&#251;t &#233;lev&#233; qui offre peu d'avantages. Tout cela doit &#234;tre replac&#233; dans le contexte d'un march&#233; mondial du p&#233;trole caract&#233;ris&#233; par des prix bas et une capacit&#233; exc&#233;dentaire importante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, au-del&#224; de la question de la relance de la production en amont du Venezuela, l'intervention des Etats-Unis est extr&#234;mement importante pour les compagnies p&#233;troli&#232;res de ce pays pour des raisons qui ne concernent pas le Venezuela lui-m&#234;me. La plus imm&#233;diate de ces raisons concerne les d&#233;couvertes extraordinaires de p&#233;trole et de gaz dans le Guyana voisin [capitale Georgetown], o&#249; plus de 10 milliards de barils de brut l&#233;ger &#224; faible teneur en soufre ont transform&#233; une &#233;conomie autrefois p&#233;riph&#233;rique en une nouvelle fronti&#232;re convoit&#233;e par les entreprises &#233;nerg&#233;tiques mondiales. La quasi-totalit&#233; de cette richesse en hydrocarbures est concentr&#233;e dans la r&#233;gion d'Essequibo, un territoire revendiqu&#233; depuis longtemps par le Venezuela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie, le Guyana est devenu un point central de la strat&#233;gie en amont d'ExxonMobil. La soci&#233;t&#233; pr&#233;voit de produire environ 1,7 million de barils de p&#233;trole par jour dans ce pays au cours des trois prochaines ann&#233;es, avec une production qui devrait repr&#233;senter pr&#232;s d'un tiers du portefeuille mondial de p&#233;trole brut de la soci&#233;t&#233; d'ici 2027. Dans ce contexte, le conflit territorial autour de l'Essequibo a pris une importance consid&#233;rable. En 2023, Maduro a tent&#233; d'affirmer la souverainet&#233; du Venezuela sur la r&#233;gion par le biais d'un r&#233;f&#233;rendum national. Caracas a ensuite intensifi&#233; ses activit&#233;s militaires le long de la fronti&#232;re et, en avril 2024, a officiellement d&#233;clar&#233; l'Essequibo comme un &#201;tat v&#233;n&#233;zu&#233;lien, avec l'annonce d&#233;but 2025 d'une perspective &#233;lectorale. Un gouvernement v&#233;n&#233;zu&#233;lien align&#233; sur les &#201;tats-Unis &#233;limine pratiquement cette possibilit&#233; et garantit les conditions n&#233;cessaires &#224; une accumulation ininterrompue par les entreprises am&#233;ricaines dans les champs offshore et onshore en plein essor du Guyana.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une deuxi&#232;me consid&#233;ration importante pour les entreprises p&#233;troli&#232;res am&#233;ricaines concerne les &#233;normes cr&#233;ances financi&#232;res qu'elles d&#233;tiennent sur le Venezuela &#224; la suite des nationalisations par Ch&#225;vez en 2007. Selon des rapports r&#233;cents, les cr&#233;ances de ConocoPhillips s'&#233;l&#232;vent &#224; 12 milliards de dollars, tandis qu'ExxonMobil affirme qu'on lui doit environ 20 milliards de dollars. Le renversement de Maduro et la &#171; gestion &#187; du gouvernement v&#233;n&#233;zu&#233;lien par les &#201;tats-Unis [pour l'heure en n&#233;gociation avec l'appareil maduriste g&#233;r&#233; officiellement par Delcy Rodriguez] ouvriront probablement la voie au paiement de ces sommes colossales, soit directement, soit par le transfert d'actifs hydrocarbures. En ce sens, le changement de r&#233;gime [en trois phases, selon les plans de Marco Rubio] orchestr&#233; par les &#201;tats-Unis garantit des revenus financiers au capital p&#233;trolier des Etats-Unis sous une forme beaucoup plus rapide et plus fiable que tout investissement &#224; court terme dans les infrastructures p&#233;troli&#232;res v&#233;n&#233;zu&#233;liennes en ruine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#171; Notre h&#233;misph&#232;re &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le dernier facteur, et peut-&#234;tre le plus important, derri&#232;re l'intervention [et blocus] am&#233;ricaine est l'objectif explicite de rompre les liens &#233;conomiques et politiques profonds entre le Venezuela et la Chine. Il ne s'agit pas principalement de l'acc&#232;s de la Chine au p&#233;trole v&#233;n&#233;zu&#233;lien ; bien qu'environ 80% des exportations p&#233;troli&#232;res du Venezuela soient actuellement destin&#233;es &#224; la Chine, cela ne repr&#233;sente qu'environ 4% des importations totales de brut de la Chine. Ce qui importe, ce n'est pas le volume des &#233;changes p&#233;troliers, mais la position symbolique du Venezuela dans le cadre de l'expansion continentale plus large de la Chine, et le r&#244;le que joue le p&#233;trole dans le renforcement de l'influence politique et &#233;conomique de la Chine dans le pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, le Venezuela est devenu l'un des plus grands partenaires de P&#233;kin parmie les pays du Sud. Selon une &#233;tude r&#233;cente, les engagements de pr&#234;ts chinois au Venezuela ont d&#233;pass&#233; 106 milliards entre 2000 et 2023, se classant au quatri&#232;me rang parmi tous les emprunteurs. Il est important de noter qu'il ne s'agissait pas de pr&#234;ts au d&#233;veloppement conventionnels, mais de financements garantis par le p&#233;trole. La grande majorit&#233; des cr&#233;dits chinois &#233;taient garantis par le p&#233;trole brut v&#233;n&#233;zu&#233;lien, PDVSA &#233;tant tenue de rembourser P&#233;kin par des livraisons &#224; long terme plut&#244;t que par des transferts en esp&#232;ces. En effet, les exportations de p&#233;trole sont devenues le m&#233;canisme par lequel les capitaux chinois sont entr&#233;s au Venezuela, liant le pays &#224; un cycle de remboursement de la dette libell&#233;e en mati&#232;res premi&#232;res. En raison des sanctions &#233;tats-uniennes, ce p&#233;trole brut a &#233;t&#233; vendu &#224; des prix pr&#233;f&#233;rentiels, et la majeure partie n'a pas &#233;t&#233; achemin&#233;e vers les entreprises publiques chinoises, mais a plut&#244;t aliment&#233; les raffineries dites &#171; teapot &#187; regroup&#233;es dans la province chinoise du Shandong. Ces raffineries ind&#233;pendantes et priv&#233;es op&#232;rent en marge des march&#233;s mondiaux et ont pu absorber le p&#233;trole v&#233;n&#233;zu&#233;lien pr&#233;cis&#233;ment parce que les sanctions am&#233;ricaines avaient bloqu&#233; les canaux commerciaux plus officiels. De cette mani&#232;re, le syst&#232;me &#171; p&#233;trole contre pr&#234;ts &#187; a servi &#224; lier l'influence financi&#232;re de P&#233;kin &#224; la survie de l'&#201;tat v&#233;n&#233;zu&#233;lien.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_54556 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L300xH454/fcaf9ea73c836132-2256a3c5-e832b.png?1781039639' width='300' height='454' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats-Unis cherchent d&#233;sormais &#224; d&#233;manteler ces liens en d&#233;tournant le p&#233;trole brut v&#233;n&#233;zu&#233;lien des acheteurs chinois vers les raffineries de la c&#244;te du Golfe optimis&#233;es pour les qualit&#233;s de p&#233;trole lourds et sulfureux, r&#233;affirmant ainsi leur contr&#244;le sur les flux &#233;nerg&#233;tiques de l'h&#233;misph&#232;re. Il ne s'agit pas principalement d'un r&#233;alignement &#233;conomique, mais d'une tentative de d&#233;tacher le Venezuela de l'orbite strat&#233;gique de la Chine et de r&#233;affirmer la primaut&#233; des &#201;tats-Unis en Am&#233;rique latine. Comme l'a d&#233;clar&#233; le secr&#233;taire d'&#201;tat Marco Rubio dans une r&#233;cente interview, &#171; nous sommes dans l'h&#233;misph&#232;re occidental&#8230; et nous ne permettrons pas que l'h&#233;misph&#232;re occidental serve de base op&#233;rationnelle aux adversaires et rivaux des &#201;tats-Unis &#187;. Ou, comme l'a d&#233;clar&#233; plus cr&#251;ment la Maison Blanche le 4 janvier, &#171; c'est notre h&#233;misph&#232;re &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enl&#232;vement de Maduro est une d&#233;claration de puissance imp&#233;riale am&#233;ricaine, visant &#224; envoyer un message &#224; travers un continent qui sera au c&#339;ur des luttes futures pour l'&#233;nergie, les infrastructures et l'extraction de mati&#232;res premi&#232;res strat&#233;giquement importantes, telles que les min&#233;raux rares. Il signale que Washington est &#224; nouveau pr&#234;t &#224; recourir &#224; la force directe pour garantir les conditions d'accumulation dans un h&#233;misph&#232;re o&#249; la Chine est devenue un partenaire &#233;conomique dominant et o&#249; de nouvelles fronti&#232;res extractives &#8211; du p&#233;trole offshore du Guyana au lithium de Bolivie &#8211; redessinent rapidement le paysage g&#233;opolitique. &#192; ce titre, les objectifs ultimes de l'invasion am&#233;ricaine vont bien au-del&#224; de Caracas et de son secteur p&#233;trolier en plein effondrement. (Article publi&#233; sur le site de Verso le 13 janvier 2026 ; traduction r&#233;daction &lt;i&gt;A l'Encontre&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;[1] Cette structure verticalement int&#233;gr&#233;e a permis l'&#233;mergence des &#171; Sept S&#339;urs &#187;, cinq soci&#233;t&#233;s am&#233;ricaines et deux soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes qui ont &#233;t&#233; les pr&#233;curseurs des actuelles ExxonMobil, Chevron, Shell et BP. Ces entreprises ont essentiellement contr&#244;l&#233; l'ensemble de l'industrie p&#233;troli&#232;re mondiale pendant la majeure partie du XXe si&#232;cle. L'int&#233;gration verticale leur a donn&#233; le pouvoir d'exclure leurs concurrents des infrastructures essentielles, de fixer les prix mondiaux et de man&#339;uvrer avec souplesse dans les diff&#233;rents segments de l'industrie en fonction de l'&#233;volution des conditions du march&#233;. Voir Hanieh, &lt;i&gt;Crude Capitalism&lt;/i&gt;, pour une histoire plus approfondie de ces entreprises.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Une exception partielle est possible dans le cas de Chevron, qui a b&#233;n&#233;fici&#233; d'une d&#233;rogation sp&#233;ciale de l'administration Trump pour continuer &#224; op&#233;rer dans le pays malgr&#233; les sanctions.&lt;/p&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le Moyen-Orient et le capitalisme fossile : P&#233;trole, militarisme et ordre mondial</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Le-Moyen-Orient-et-le-capitalisme-fossile-Petrole-militarisme-et-ordre-mondial</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Le-Moyen-Orient-et-le-capitalisme-fossile-Petrole-militarisme-et-ordre-mondial</guid>
		<dc:date>2025-11-11T06:17:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Moyen-Orient</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Depuis plus d'un si&#232;cle, le Moyen-Orient est au c&#339;ur de la construction de l'ordre mondial contemporain. Aujourd'hui, la r&#233;gion est le plus important exportateur de p&#233;trole au monde, et ses vastes r&#233;serves ont fa&#231;onn&#233; l'essor du capitalisme fossile et l'urgence climatique qui se d&#233;ploie. Cependant, l'importance du p&#233;trole moyen-oriental s'&#233;tend bien au-del&#224; de son r&#244;le en tant que source d'&#233;nergie. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de Europe Solidaire Sans Fronti&#232;res 28 octobre 2025 &lt;br class='autobr' /&gt;
Par Adam Hanieh &lt;br class='autobr' /&gt;
La richesse (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Asie-Proche-Orient-" rel="directory"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Asie-Proche-Orient-423-+" rel="tag"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Moyen-Orient-+" rel="tag"&gt;Moyen-Orient&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/capture_d_e_cran_le_2025-11-10_a_19_13.07-8b100.png?1781039639' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Depuis plus d'un si&#232;cle, le Moyen-Orient est au c&#339;ur de la construction de l'ordre mondial contemporain. Aujourd'hui, la r&#233;gion est le plus important exportateur de p&#233;trole au monde, et ses vastes r&#233;serves ont fa&#231;onn&#233; l'essor du capitalisme fossile et l'urgence climatique qui se d&#233;ploie. Cependant, l'importance du p&#233;trole moyen-oriental s'&#233;tend bien au-del&#224; de son r&#244;le en tant que source d'&#233;nergie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de Europe Solidaire Sans Fronti&#232;res&lt;br class='autobr' /&gt;
28 octobre 2025&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Adam Hanieh&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La richesse qu'il g&#233;n&#232;re est int&#233;gr&#233;e au commerce mondial des armes et au syst&#232;me financier moderne. Ces dynamiques ont fait du Moyen-Orient un foyer permanent du pouvoir occidental, avant tout celui des &#201;tats-Unis. Pour comprendre pourquoi la lutte contre le capitalisme fossile est indissociable des luttes pour la justice au Moyen-Orient, il est n&#233;cessaire de retracer comment le p&#233;trole, le militarisme et l'empire ont &#233;t&#233; entrelac&#233;s au cours du si&#232;cle dernier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'empire fossile europ&#233;en&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les racines de cet ordre r&#233;sident au d&#233;but du vingti&#232;me si&#232;cle. Avec l'effondrement de l'Empire ottoman &#224; la suite de la Premi&#232;re Guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France ont divis&#233; le Moyen-Orient en zones d'influence et de contr&#244;le. Le p&#233;trole &#233;tait un facteur important dans ce processus : les r&#233;serves p&#233;troli&#232;res de la r&#233;gion &#233;taient abondantes, peu co&#251;teuses &#224; extraire et g&#233;ographiquement proches de l'Europe. L'extraction de ce p&#233;trole &#233;tait contr&#244;l&#233;e par une poign&#233;e de soci&#233;t&#233;s europ&#233;ennes qui payaient des redevances minimales aux monarques locaux soutenus par le r&#233;gime colonial. &#192; ce stade, les compagnies p&#233;troli&#232;res am&#233;ricaines avaient peu de pr&#233;sence dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien que le charbon demeur&#226;t le combustible fossile dominant au monde durant cette phase pr&#233;coce de domination coloniale, le p&#233;trole devenait de plus en plus important, en particulier pour la conduite de la guerre [1]. En 1914, par exemple, Winston Churchill avait d&#233;clar&#233; que les r&#233;serves p&#233;troli&#232;res de l'Iran &#233;taient essentielles pour faire passer la marine britannique du charbon aux navires fonctionnant au p&#233;trole. Les navires fonctionnant au p&#233;trole &#233;taient beaucoup plus l&#233;gers, plus rapides et n'avaient pas besoin d'espace pour des zones de stockage de charbon encombrantes ; ils pouvaient donc transporter des armes et du personnel suppl&#233;mentaires. Le passage strat&#233;gique au p&#233;trole pour la marine britannique d&#233;pendait de la domination coloniale britannique au Moyen-Orient. &#192; l'&#233;poque, l'extraction et le raffinage du p&#233;trole en Iran &#233;taient g&#233;r&#233;s par l'Anglo-Persian Oil Company, une entreprise d&#233;tenue par le gouvernement britannique [2]. Aujourd'hui, nous connaissons cette entreprise sous le nom de BP.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Deux transitions : du charbon au p&#233;trole, et de la domination europ&#233;enne &#224; la domination am&#233;ricaine&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le syst&#232;me &#233;nerg&#233;tique mondial est pass&#233; d&#233;finitivement du charbon au p&#233;trole en tant que combustible fossile primaire (bien que ce passage n'ait pas signifi&#233; un d&#233;clin concomitant de la consommation de charbon, qui a continu&#233; de cro&#238;tre, atteignant des niveaux records en 2024). Cette transition &#233;nerg&#233;tique &#233;tait &#233;troitement li&#233;e &#224; l'&#233;mergence des &#201;tats-Unis en tant que puissance mondiale dominante, supplantant les &#201;tats d'Europe occidentale qui avaient &#233;t&#233; affaiblis par la guerre. Contrairement &#224; la plupart des pays europ&#233;ens, les &#201;tats-Unis poss&#233;daient de vastes r&#233;serves p&#233;troli&#232;res nationales, et les compagnies p&#233;troli&#232;res am&#233;ricaines dominaient la production internationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Moyen-Orient &#233;tait essentiel au passage mondial de l'utilisation des combustibles fossiles. La demande de p&#233;trole augmentant rapidement, Washington cherchait &#224; prot&#233;ger ses r&#233;serves nationales des pressions &#224; l'exportation qui pourraient faire monter les prix int&#233;rieurs. Le Plan Marshall stipulait donc que les besoins &#233;nerg&#233;tiques de l'Europe devaient &#234;tre satisfaits principalement de l'&#233;tranger, et le p&#233;trole moyen-oriental &#233;tait relativement bon march&#233;, abondant et facilement transportable. Plus d'aide du Plan Marshall a &#233;t&#233; d&#233;pens&#233;e pour le p&#233;trole que pour toute autre marchandise &#8212; et la plupart provenait du Moyen-Orient [3]. Ainsi, la transition du charbon au p&#233;trole de l'apr&#232;s-guerre en Europe occidentale &#233;tait autant un d&#233;veloppement moyen-oriental qu'europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux transitions interd&#233;pendantes qui se sont produites durant cette p&#233;riode ont eu lieu parall&#232;lement &#224; l'effondrement de l'ancien ordre contr&#244;l&#233; par les Europ&#233;ens au Moyen-Orient [4]. Des mouvements anticoloniaux et nationalistes arabes &#233;clataient dans toute la r&#233;gion, en particulier en &#201;gypte, o&#249; un monarque soutenu par les Britanniques, le roi Farouk Ier [5], a &#233;t&#233; renvers&#233; par un coup d'&#201;tat dirig&#233; par le populaire officier militaire Gamal Abdel Nasser [6], en 1952. La victoire de Nasser a inspir&#233; une s&#233;rie de luttes sociales dans toute la r&#233;gion, avec des appels g&#233;n&#233;ralis&#233;s de mouvements politiques &#224; nationaliser les ressources p&#233;troli&#232;res et &#224; utiliser cette richesse pour inverser les effets de la domination coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que l'emprise politique de la Grande-Bretagne et de la France s'affaiblissait au Moyen-Orient, les &#201;tats-Unis se sont employ&#233;s &#224; s'&#233;tablir comme la force ext&#233;rieure dominante de la r&#233;gion. L'avanc&#233;e de Washington reposait sur deux alliances majeures. La premi&#232;re &#233;tait avec l'Arabie saoudite. Durant les ann&#233;es 1940 et 1950, les entreprises p&#233;troli&#232;res am&#233;ricaines en &#233;taient venues &#224; contr&#244;ler enti&#232;rement la production p&#233;troli&#232;re saoudienne. L'Arabie saoudite, cependant, n'&#233;tait pas &#224; l'abri des mouvements radicaux de gauche et de l'agitation ouvri&#232;re, et il y avait m&#234;me un courant nass&#233;riste au sein de la famille royale saoudienne. Face &#224; ces d&#233;fis, les &#201;tats-Unis ont donn&#233; un soutien inconditionnel &#224; une faction conservatrice de la monarchie saoudienne, fournissant des armes, formant la Garde nationale saoudienne et les soutenant contre les rivaux internes et les courants nationalistes r&#233;gionaux. De cette mani&#232;re, l'Arabie saoudite a &#233;t&#233; incorpor&#233;e dans un ordre r&#233;gional et mondial centr&#233; sur les &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me pilier de la puissance am&#233;ricaine &#233;tait Isra&#235;l &#8212; en particulier apr&#232;s la guerre de 1967, dans laquelle Isra&#235;l a vaincu l'&#201;gypte et une coalition d'autres &#201;tats arabes, portant un coup majeur au nass&#233;risme et aux courants politiques radicaux dans la r&#233;gion [7]. &#192; partir de ce moment, les &#201;tats-Unis ont commenc&#233; &#224; fournir &#224; Isra&#235;l pour des milliards de dollars de mat&#233;riel militaire et de soutien financier chaque ann&#233;e, comme ils continuent de le faire aujourd'hui. Tout comme l'Afrique du Sud de l'apartheid, l'alliance des &#201;tats-Unis avec Isra&#235;l repose sur le fait qu'Isra&#235;l est une colonie de peuplement : un pays fond&#233; sur la d&#233;possession de la population palestinienne d'origine et l'exclusion raciste continue des Palestiniens qui sont rest&#233;s sur la terre (soit sous occupation militaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, soit en tant que citoyens palestiniens d'Isra&#235;l). Une partie substantielle de la soci&#233;t&#233; isra&#233;lienne b&#233;n&#233;ficie de cette d&#233;possession et de la violence contre la population palestinienne, et ils en sont venus &#224; voir ces privil&#232;ges en termes racialis&#233;s et messianiques. Avec cette structure sociale distincte et cette d&#233;pendance au soutien ext&#233;rieur pour sa survie, Isra&#235;l est un alli&#233; des &#201;tats-Unis beaucoup plus fiable qu'un &#201;tat &#171; client &#187; normal (comme l'&#201;gypte ou la Jordanie, qui doivent toujours r&#233;pondre aux pressions sociales et politiques venant d'en bas).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi Isra&#235;l, malgr&#233; un PIB par habitant sup&#233;rieur &#224; celui du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, a re&#231;u plus d'aide &#233;trang&#232;re am&#233;ricaine cumul&#233;e que tout autre pays au monde. L'ancien secr&#233;taire d'&#201;tat am&#233;ricain Alexander Haig a un jour d&#233;crit Isra&#235;l comme &#171; le plus grand porte-avions am&#233;ricain au monde &#187;. Joe Biden, s'exprimant en 1986, a qualifi&#233; Isra&#235;l de &#171; meilleur investissement de 3 milliards de dollars que nous faisons &#187;, affirmant que &#171; s'il n'y avait pas d'Isra&#235;l, les &#201;tats-Unis d'Am&#233;rique devraient inventer un Isra&#235;l pour prot&#233;ger ses int&#233;r&#234;ts dans la r&#233;gion &#187;. Parall&#232;lement &#224; ce soutien militaire et &#233;conomique, l'&#201;tat am&#233;ricain a &#233;galement continuellement &#339;uvr&#233; pour bloquer toute censure internationale d'Isra&#235;l. Depuis 1945, plus de la moiti&#233; de toutes les r&#233;solutions du Conseil de s&#233;curit&#233; de l'ONU que les &#201;tats-Unis ont oppos&#233; leur veto ont &#233;t&#233; celles critiquant Isra&#235;l. Ce soutien am&#233;ricain &#224; Isra&#235;l n'est pas li&#233; &#224; un pr&#233;sident ou &#224; un parti en particulier &#8212; il est bipartisan et n'a pas faibli depuis plus de six d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;P&#233;trole, OPEP et richesse p&#233;trodollar&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un changement majeur dans l'industrie p&#233;troli&#232;re mondiale a eu lieu en 1960 avec la cr&#233;ation de l'Organisation des pays exportateurs de p&#233;trole (OPEP) par cinq grands pays producteurs de p&#233;trole : l'Iran, l'Irak, le Kowe&#239;t, l'Arabie saoudite et le Venezuela [8]. Au moment de la cr&#233;ation de l'OPEP, ses &#201;tats fondateurs ne contr&#244;laient pas enti&#232;rement les &#233;normes r&#233;serves p&#233;troli&#232;res qui se trouvaient &#224; l'int&#233;rieur de leurs propres fronti&#232;res. Au contraire, l'extraction, le raffinage et la commercialisation de presque tout le p&#233;trole mondial &#233;taient domin&#233;s par sept compagnies p&#233;troli&#232;res am&#233;ricaines et europ&#233;ennes, populairement connues sous le nom de &#171; Sept S&#339;urs &#187; [9]. Ces entreprises &#233;taient les pr&#233;curseurs des g&#233;ants p&#233;troliers occidentaux d'aujourd'hui, tels qu'ExxonMobil, Chevron, Shell et BP. Du champ p&#233;trolif&#232;re &#224; la pompe &#224; essence, les Sept S&#339;urs contr&#244;laient l'extraction mondiale du p&#233;trole &#8212; y compris dans les &#201;tats membres de l'OPEP &#8212; qu'elles exp&#233;diaient et transformaient en produits raffin&#233;s vendus au consommateur final (situ&#233; massivement sur les march&#233;s occidentaux). Crucialement, les Sept S&#339;urs fixaient &#233;galement le prix du p&#233;trole brut, payant des redevances minimales aux gouvernements de l'OPEP pour le droit d'acc&#233;der et d'extraire leur p&#233;trole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la cr&#233;ation de l'OPEP, cependant, les principaux pays producteurs de p&#233;trole ont commenc&#233; &#224; affirmer leur contr&#244;le sur l'extraction et la production de r&#233;serves brutes &#224; l'int&#233;rieur de leurs propres pays. &#192; l'&#233;chelle mondiale, la nationalisation progressive du p&#233;trole par ces pays a affaibli le pouvoir des entreprises occidentales sur l'industrie p&#233;troli&#232;re et a contribu&#233; &#224; soutenir l'essor des compagnies p&#233;troli&#232;res nationales (CPN) dans des endroits comme l'Arabie saoudite. En 1970, les compagnies p&#233;troli&#232;res occidentales d&#233;tenaient plus de 90 % des r&#233;serves p&#233;troli&#232;res en dehors des &#201;tats-Unis et de l'Union sovi&#233;tique ; une d&#233;cennie plus tard, leur part tomberait &#224; moins d'un tiers [10].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nationalisation du p&#233;trole signifiait &#233;galement que les entreprises p&#233;troli&#232;res occidentales perdaient leur capacit&#233; &#224; fixer le prix du p&#233;trole, ce qui a entra&#238;n&#233; une s&#233;rie de hausses de prix majeures dans les ann&#233;es 1970. Le p&#233;trole &#233;tant d&#233;sormais le principal combustible fossile au monde, ces hausses de prix signifiaient que les &#201;tats producteurs de p&#233;trole commen&#231;aient &#224; accumuler d'&#233;normes niveaux de richesse financi&#232;re provenant des exportations. Entre 1965 et 1986, les seuls membres moyen-orientaux de l'OPEP gagneraient environ 1,7 billion de dollars (1 700 milliards de dollars) gr&#226;ce &#224; la vente de p&#233;trole, l'Arabie saoudite gagnant plus de 40 % de ce total [11]. Ces exc&#233;dents financiers &#233;normes &#8212; surnomm&#233;s &#171; p&#233;trodollars &#187; par les observateurs de l'&#233;poque &#8212; formaient une partie cruciale de l'architecture financi&#232;re mondiale telle qu'elle s'est d&#233;velopp&#233;e &#224; partir des ann&#233;es 1970. Plus important encore, ils ont contribu&#233; &#224; renforcer la position des &#201;tats-Unis &#8212; au sommet d'un syst&#232;me financier international centr&#233; sur le dollar &#8212; des march&#233;s financiers am&#233;ricains et des institutions financi&#232;res euro-am&#233;ricaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation des &#201;tats-Unis avec l'Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe &#233;tait essentielle au d&#233;veloppement de ce syst&#232;me financier. Le soutien am&#233;ricain &#224; la monarchie saoudienne garantissait que le contr&#244;le du p&#233;trole ne serait pas utilis&#233; pour bouleverser radicalement le syst&#232;me politique mondial. Crucialement, les Saoudiens ont &#233;galement accept&#233; que le p&#233;trole soit tarif&#233; en dollars am&#233;ricains (jusqu'au milieu des ann&#233;es 1970, environ 20 % des transactions p&#233;troli&#232;res internationales &#233;taient effectu&#233;es en livres sterling britanniques). Cela a aid&#233; &#224; consolider le dollar am&#233;ricain en tant que monnaie de r&#233;serve internationale, parce que tous les pays &#233;taient forc&#233;s de d&#233;tenir de grandes quantit&#233;s de dollars pour financer leurs importations de la marchandise la plus importante au monde [12]. Pour les &#201;tats-Unis, cela signifiait &#233;galement que la demande internationale de dollars d&#233;passait les besoins nationaux, de sorte que les &#201;tats-Unis pouvaient d&#233;penser plus &#224; l'&#233;tranger qu'ils ne gagnaient avec moins de pr&#233;occupations concernant l'inflation ou les inqui&#233;tudes de taux de change qui contraignaient d'autres pays. Le dollar fonctionnant comme la monnaie de r&#233;serve mondiale, les &#201;tats-Unis ont acquis un &#233;norme levier sur d'autres &#201;tats par la menace de sanctions ou d'exclusion du syst&#232;me bancaire am&#233;ricain. Nous pouvons voir ces r&#233;alit&#233;s aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une partie importante de cette structure financi&#232;re impliquait la recirculation de la richesse p&#233;trodollar du Golfe dans les march&#233;s financiers am&#233;ricains [13]. Un aspect de cela &#233;tait l'achat de bons du Tr&#233;sor am&#233;ricain et d'autres titres am&#233;ricains. Une s&#233;rie d'accords secrets ont &#233;t&#233; n&#233;goci&#233;s entre le gouvernement am&#233;ricain et la monarchie saoudienne pour canaliser les revenus p&#233;troliers vers les march&#233;s am&#233;ricains, et &#224; la fin des ann&#233;es 1970, l'Arabie saoudite d&#233;tiendrait un cinqui&#232;me de tous les bons et obligations du Tr&#233;sor d&#233;tenus par des gouvernements en dehors des &#201;tats-Unis. Le Golfe est &#233;galement devenu l'un des plus grands acheteurs d'armes et de mat&#233;riel militaire de fabrication am&#233;ricaine, une relation qui se poursuit jusqu'&#224; aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Liens Est-Est&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Durant la majeure partie du vingti&#232;me si&#232;cle, les exportations de p&#233;trole du Golfe se dirigeaient largement vers l'Europe occidentale et l'Am&#233;rique du Nord, la richesse p&#233;trodollar se recirculant dans les march&#233;s financiers occidentaux par les diverses voies d&#233;crites ci-dessus. &#192; partir du d&#233;but des ann&#233;es 2000, cependant, la g&#233;ographie de l'industrie p&#233;troli&#232;re a commenc&#233; &#224; changer radicalement parall&#232;lement &#224; l'&#233;mergence de la Chine en tant que nouvel &#171; atelier du monde &#187;. L'essor de la Chine en tant que centre de fabrication et d'industrie mondiales a entra&#238;n&#233; une croissance rapide des besoins &#233;nerg&#233;tiques du pays, et la plupart &#233;taient satisfaits par des importations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 2000, la Chine repr&#233;sentait seulement 6 % de la demande mondiale de p&#233;trole ; en 2024, le pays consommait environ 16 % du p&#233;trole mondial, plus que toute l'Europe combin&#233;e. Aujourd'hui, pr&#232;s de la moiti&#233; des exportations mondiales de p&#233;trole vont en Asie de l'Est, principalement vers la Chine. La majorit&#233; des importations de p&#233;trole chinoises proviennent du Moyen-Orient, en particulier des monarchies du Golfe et de l'Irak. La Chine a &#233;galement entra&#238;n&#233; une augmentation &#233;norme de la demande de gaz naturel &#8212; en 2024, un peu moins d'un cinqui&#232;me des exportations mondiales de gaz naturel liqu&#233;fi&#233; (GNL) allaient en Chine, le Golfe se classant comme le deuxi&#232;me plus grand fournisseur de ces exportations (apr&#232;s l'Australie).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les exportations de p&#233;trole et de gaz du Golfe sont largement contr&#244;l&#233;es par les compagnies p&#233;troli&#232;res nationales (CPN) de la r&#233;gion &#8212; telles que Saudi Aramco, d&#233;sormais la plus grande compagnie p&#233;troli&#232;re au monde. Contrairement aux ann&#233;es 1970, les CPN du Golfe ne sont plus simplement impliqu&#233;es dans l'extraction de p&#233;trole brut, car elles se sont &#233;tendues en aval dans le raffinage, la p&#233;trochimie (comme les plastiques et les engrais), ainsi que la commercialisation, l'exp&#233;dition et la logistique. Des entreprises comme Aramco ont &#233;galement lanc&#233; une s&#233;rie de coentreprises en Chine, en Cor&#233;e du Sud et au Japon, approfondissant les interd&#233;pendances entre les march&#233;s du Golfe et de l'Asie de l'Est. Ce circuit d'hydrocarbures &#171; Est-Est &#187; est d&#233;sormais un axe majeur de la production et de la consommation mondiales de combustibles fossiles, et est largement domin&#233; par les CPN du Golfe et de Chine plut&#244;t que par les entreprises p&#233;troli&#232;res occidentales traditionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La croissance de la demande mondiale de p&#233;trole et de gaz li&#233;e &#224; l'essor de la Chine a &#233;t&#233; associ&#233;e &#224; deux d&#233;cennies de prix du p&#233;trole relativement &#233;lev&#233;s. Pour les monarchies du Golfe, cela a produit un nouveau boom p&#233;trodollar, avec des billions de dollars de richesse p&#233;troli&#232;re affluant dans leurs banques centrales et fonds souverains. L'ampleur de cette richesse est en partie indiqu&#233;e dans les r&#233;serves de change du Golfe, qui ont atteint 800 milliards de dollars en 2024, les quatri&#232;mes plus importantes au monde derri&#232;re la Chine, le Japon et la Suisse. Parall&#232;lement &#224; ces r&#233;serves de banques centrales, pr&#232;s de 5 billions de dollars d'actifs sont contr&#244;l&#233;s par des fonds souverains bas&#233;s dans le Golfe &#8212; environ 40 % de la richesse mondiale des fonds souverains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; le d&#233;placement vers l'est des exportations &#233;nerg&#233;tiques du Golfe, la richesse p&#233;trodollar de la r&#233;gion reste largement ax&#233;e sur les march&#233;s financiers am&#233;ricains et ouest-europ&#233;ens. Les investissements du Golfe dans les march&#233;s boursiers am&#233;ricains, par exemple, ont presque tripl&#233; depuis 2017 et repr&#233;sentent maintenant environ 5 % de tous les investissements &#233;trangers dans les entreprises am&#233;ricaines. Poursuivant les tendances historiques, l'exportation de mat&#233;riel militaire occidental vers le Golfe a &#233;galement mont&#233; en fl&#232;che au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie. Plus d'un cinqui&#232;me des exportations mondiales d'armes sont all&#233;es au Golfe entre 2019 et 2023, d&#233;passant toute autre r&#233;gion dans le monde. Celles-ci comprennent des avions, des navires et des missiles, avec une majorit&#233; &#233;crasante fournie par les &#201;tats-Unis &#8212; aux c&#244;t&#233;s de l'Italie, de la France et du Royaume-Uni. En effet, environ un quart des exportations d'armes am&#233;ricaines sont all&#233;es &#224; l'Arabie saoudite seule durant 2016-2020, et l'Arabie saoudite est rest&#233;e le plus grand destinataire unique d'armes am&#233;ricaines en 2020-2024. Gr&#226;ce &#224; ces achats, les d&#233;penses militaires du Golfe fournissent un flux de revenus cl&#233; pour les entreprises militaires am&#233;ricaines tout en renfor&#231;ant simultan&#233;ment les liens strat&#233;giques plus larges entre les monarchies du Golfe et l'&#201;tat am&#233;ricain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les accords d'armements avec l'Arabie saoudite et les &#201;mirats arabes unis ont &#233;galement soutenu la survie d'industries alli&#233;es dans des pays comme la Grande-Bretagne, o&#249; les ventes d'avions de chasse &#224; Riyad se sont r&#233;v&#233;l&#233;es vitales pour soutenir le secteur a&#233;rospatial national du Royaume-Uni. Ces armes, &#224; leur tour, ont &#233;t&#233; d&#233;ploy&#233;es par les &#201;tats du Golfe pour poursuivre des politiques &#233;trang&#232;res de plus en plus affirm&#233;es, de mani&#232;re plus destructrice au Y&#233;men et en Libye, mais aussi dans des efforts pour fa&#231;onner les trajectoires politiques &#224; travers le Moyen-Orient et la Corne de l'Afrique plus larges.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi la Palestine est une question climatique&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces flux &#233;nerg&#233;tiques et p&#233;trodollars doivent &#234;tre compris dans le contexte de la g&#233;opolitique plus large du Moyen-Orient. Le centre ici est l'affaiblissement relatif du pouvoir am&#233;ricain dans la r&#233;gion au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, une tendance qui s'est acc&#233;l&#233;r&#233;e apr&#232;s l'invasion de l'Irak en 2003. Bien que Washington demeure l'acteur externe dominant, sa position est de plus en plus contest&#233;e par d'autres &#201;tats, notamment la Chine et la Russie. Les puissances r&#233;gionales &#8212; telles que la Turquie, l'Arabie saoudite, le Qatar et les &#201;mirats arabes unis &#8212; continuent d'&#233;tendre leur influence, m&#234;me si elles restent profond&#233;ment li&#233;es aux structures militaires et financi&#232;res am&#233;ricaines. L'Iran, se tenant en dehors de ce syst&#232;me d'alliance ancr&#233; aux &#201;tats-Unis depuis la r&#233;volution de 1979, poursuit &#233;galement ses propres r&#233;seaux et strat&#233;gies r&#233;gionales qui l'am&#232;nent souvent &#224; la confrontation avec Washington. Ces dynamiques forment une partie critique de l'affaiblissement plus large de l'h&#233;g&#233;monie mondiale am&#233;ricaine et se d&#233;roulent au milieu des crises sociales, politiques et &#233;cologiques qui se chevauchent de notre monde contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Confront&#233;s &#224; ces d&#233;fis, les &#201;tats-Unis ont cherch&#233; &#224; r&#233;affirmer leur primaut&#233; au Moyen-Orient. La cl&#233; de cela est une tentative de longue date de lier ensemble les deux piliers majeurs du pouvoir am&#233;ricain dans la r&#233;gion &#8212; les monarchies du Golfe et Isra&#235;l &#8212; au sein d'un seul bloc align&#233; avec les int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains [14]. Une indication claire de cette orientation strat&#233;gique est venue avec les accords d'Abraham de 2020 soutenus par Trump [15], dans lesquels les &#201;mirats arabes unis et Bahre&#239;n ont formellement normalis&#233; leurs relations avec Isra&#235;l. Cet accord, motiv&#233; par d'importantes incitations am&#233;ricaines, a ouvert la voie &#224; un accord de libre-&#233;change entre les &#201;mirats arabes unis et Isra&#235;l en 2022 &#8212; le premier du genre entre Isra&#235;l et un &#201;tat arabe. Le Soudan et le Maroc ont rapidement suivi, donnant &#224; Isra&#235;l des relations diplomatiques formelles avec quatre &#201;tats arabes. Aujourd'hui, Isra&#235;l a des relations formelles avec des pays repr&#233;sentant environ 40 % de la population de la r&#233;gion arabe, y compris certaines de ses plus grandes puissances politiques et &#233;conomiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soutien &#224; Isra&#235;l et &#224; sa guerre g&#233;nocidaire &#224; Gaza forme une partie int&#233;grante de cette strat&#233;gie am&#233;ricaine. L'expansion militaire d'Isra&#235;l depuis 2023 &#8212; de Gaza au Liban &#224; l'Iran &#8212; a &#233;t&#233; une tentative de r&#233;&#233;crire la politique de la r&#233;gion et d'ouvrir la voie &#224; une sorte de normalisation avec le Golfe (en particulier l'Arabie saoudite) dans le cadre de tout accord d'apr&#232;s-guerre. En liant le pouvoir militaire d'Isra&#235;l aux r&#233;serves d'hydrocarbures du Golfe, aux vastes exc&#233;dents financiers et au commerce p&#233;trolier bas&#233; sur le dollar, Washington vise &#224; repousser sa position r&#233;gionale et mondiale affaiblie. Le succ&#232;s s&#233;curiserait non seulement l'influence am&#233;ricaine au Moyen-Orient, mais fournirait &#233;galement un levier d&#233;cisif dans toute confrontation plus large avec la Chine (surtout compte tenu de la d&#233;pendance de la Chine aux importations de p&#233;trole du Golfe).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fin de compte, ces dynamiques ne peuvent &#234;tre s&#233;par&#233;es de la position cruciale du Moyen-Orient dans notre monde centr&#233; sur les combustibles fossiles. Les &#201;tats du Golfe et leurs CPN redoublent d'efforts sur la production d'hydrocarbures, enfermant la plan&#232;te dans une trajectoire de catastrophe climatique certaine. Pour les &#201;tats-Unis, cette expansion de combustibles fossiles qui s'approfondit &#8212; li&#233;e &#224; son alliance strat&#233;gique avec les monarchies du Golfe et leur normalisation avec Isra&#235;l &#8212; est une source cruciale de pouvoir &#224; un moment o&#249; la domination mondiale am&#233;ricaine fait face &#224; des d&#233;fis croissants. Il ne peut y avoir de d&#233;mant&#232;lement de l'ordre fossile, ni de v&#233;ritable lib&#233;ration palestinienne, sans briser ces alliances. C'est pourquoi la Palestine est au c&#339;ur d'une lutte contre le capitalisme fossile &#8212; et pourquoi la bataille extraordinaire pour la survie men&#233;e par les Palestiniens aujourd'hui, &#224; Gaza et au-del&#224;, est indissociable de la lutte pour l'avenir de la plan&#232;te [16].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Adam Hanieh&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Professeur d'&#233;conomie politique et de d&#233;veloppement mondial &#224; l'Universit&#233; d'Exeter et chercheur distingu&#233; &#224; l'Institut d'&#233;tudes internationales et r&#233;gionales de l'Universit&#233; Tsinghua &#224; P&#233;kin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;P.-S.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://transitionsecurity.org/oil-militarism-global-order/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://transitionsecurity.org/oil-militarism-global-order/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduit pour ESSF par Adam Novak&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Timothy C. Winegard, The First World Oil War, University of Toronto Press : 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Mattin Biglari, Nationalising Oil and Knowledge in Iran : Labour, Decolonisation and Colonial Modernity, 1933-51, Edinburgh University Press : 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] David S. Painter, &#171; The Marshall Plan and Oil &#187;, Cold War History, 2009, vol. 9, pp.159-175.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Adam Hanieh, Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market, Verso : 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Le roi Farouk Ier (1920-1965) r&#233;gna sur l'&#201;gypte de 1936 &#224; 1952. Il fut renvers&#233; par un coup d'&#201;tat men&#233; par des officiers nationalistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Gamal Abdel Nasser (1918-1970) fut le deuxi&#232;me pr&#233;sident de l'&#201;gypte de 1954 &#224; 1970. Il devint une figure embl&#233;matique du nationalisme arabe et du mouvement des non-align&#233;s, notamment apr&#232;s sa nationalisation du canal de Suez en 1956.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, Resisting Erasure : Capital, Imperialism and Race in Palestine, Verso : 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Giuliano Garavini, The Rise and Fall of OPEC in the Twentieth Century, Oxford University Press : 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Les &#171; Sept S&#339;urs &#187; &#233;taient : Standard Oil of New Jersey (devenue Exxon), Standard Oil of New York (devenue Mobil), Standard Oil of California (devenue Chevron), Texaco, Gulf Oil, Royal Dutch Shell et Anglo-Persian Oil Company (devenue BP).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Brian Levy, &#171; World Oil Marketing in Transition &#187;, International Organization, 1982, vol. 36, pp.113-133.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Adam Hanieh, Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market, Verso : 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Adam Hanieh, Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market, Verso : 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] David E. Spiro, The Hidden Hand of American Hegemony : Petrodollar Recycling and International Markets, Cornell University Press : 1999.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, Resisting Erasure : Capital, Imperialism and Race in Palestine, Verso : 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Les accords d'Abraham sont une s&#233;rie d'accords de normalisation diplomatique entre Isra&#235;l et plusieurs &#201;tats arabes, n&#233;goci&#233;s avec le soutien de l'administration Trump en 2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, Resisting Erasure : Capital, Imperialism and Race in Palestine, Verso : 2025.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
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		<title>Capitalisme et p&#233;trole, nouveaux centres d'accumulation du capital et place du Moyen-Orient dans l'imp&#233;rialisme international</title>
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		<dc:date>2025-04-08T06:46:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh, Federico Fuentes</dc:creator>


		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2025-04-08</dc:subject>

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&lt;p&gt;Adam Hanieh est professeur d'&#233;conomie politique et de d&#233;veloppement international &#224; l'universit&#233; d'Exeter (Angleterre), o&#249; ses recherches portent sur le capitalisme et l'imp&#233;rialisme au Moyen-Orient. Son dernier ouvrage a pour titre Crude Capitalism. Oil,Corporate Power, and the Making of the World Market (Verso Books, septembre 2024). Dans ce grand entretien avec Federico Fuentes pour LINKS Adam Hanieh &#233;voque la n&#233;cessit&#233; de mettre en avant les transferts de valeur pour comprendre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH97/capture_d_e_cran_le_2025-04-07_a_15.54_12-e7c34.png?1781039640' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='97' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Adam Hanieh est professeur d'&#233;conomie politique et de d&#233;veloppement international &#224; l'universit&#233; d'Exeter (Angleterre), o&#249; ses recherches portent sur le capitalisme et l'imp&#233;rialisme au Moyen-Orient. Son dernier ouvrage a pour titre Crude Capitalism. Oil,Corporate Power, and the Making of the World Market (Verso Books, septembre 2024). Dans ce grand entretien avec Federico Fuentes pour LINKS Adam Hanieh &#233;voque la n&#233;cessit&#233; de mettre en avant les transferts de valeur pour comprendre l'imp&#233;rialisme, le r&#244;le d'Isra&#235;l dans le capitalisme fossile mondial et l'influence croissante des Etats du Golfe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; d'&lt;a href=&#034;https://alencontre.org/laune/capitalisme-et-petrole-nouveaux-centres-daccumulation-du-capital-et-place-du-moyen-orient-dans-limperialisme-international.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#192; l'encontre&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Au cours du si&#232;cle dernier, le terme imp&#233;rialisme a &#233;t&#233; utilis&#233; pour d&#233;finir diff&#233;rentes situations. Parfois, il est remplac&#233; par des concepts tels que la mondialisation et l'h&#233;g&#233;monie. Le concept d'imp&#233;rialisme reste-t-il valable ? Si oui, comment le d&#233;finissez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Adam Hanieh&lt;/strong&gt; : Il reste certainement valable et il y a beaucoup &#224; apprendre &#224; la fois des auteurs classiques sur l'imp&#233;rialisme, tels que Vladimir L&#233;nine, Nikola&#239; Boukharine et Rosa Luxemburg, ainsi que des contributions et d&#233;bats ult&#233;rieurs, y compris ceux des marxistes anticolonialistes des ann&#233;es 1960 et 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mani&#232;re tr&#232;s g&#233;n&#233;rale, je d&#233;finis l'imp&#233;rialisme comme une forme de capitalisme mondial reposant sur l'extraction et les transferts continus de valeur des pays pauvres (ou p&#233;riph&#233;riques) vers les pays riches (ou centraux), et des classes des pays pauvres vers les classes des pays riches. Je pense qu'il existe une tendance &#224; r&#233;duire l'imp&#233;rialisme &#224; un simple conflit g&#233;opolitique, &#224; la guerre ou &#224; l'intervention militaire. Mais sans cette id&#233;e centrale de transferts de valeur, nous ne pouvons pas comprendre l'imp&#233;rialisme comme une caract&#233;ristique permanente du march&#233; mondial qui op&#232;re m&#234;me en p&#233;riode cens&#233;e &#234;tre &#171; pacifique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les moyens par lesquels ces transferts de valeur ont lieu sont complexes et n&#233;cessitent une r&#233;flexion approfondie. L'exportation de capitaux sous forme d'investissements directs &#233;trangers dans les pays domin&#233;s est l'un des m&#233;canismes. Le contr&#244;le direct et l'extraction des ressources en sont un autre. Mais nous devons &#233;galement examiner les divers m&#233;canismes et relations financiers qui se sont g&#233;n&#233;ralis&#233;s depuis les ann&#233;es 1980, par exemple les paiements du service de la dette effectu&#233;s par les pays du Sud. Il existe &#233;galement des diff&#233;rences de valeur de la force de travail entre les pays du centre et ceux de la p&#233;riph&#233;rie, ce que les th&#233;oriciens de l'imp&#233;rialisme des ann&#233;es 1960 et 1970, tels que Samir Amin et Ernest Mandel, ont analys&#233;. L'&#233;change in&#233;gal dans le commerce est une autre voie. Et la main-d'&#339;uvre migrante est un autre m&#233;canisme tr&#232;s important par lequel s'effectuent les transferts de valeur. R&#233;fl&#233;chir &#224; ces multiples formes nous permet de mieux comprendre le monde d'aujourd'hui, au-del&#224; de la simple question de la guerre ou des conflits inter&#233;tatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aborder l'imp&#233;rialisme &#224; travers ces transferts de valeur permet de r&#233;v&#233;ler qui en profite. L&#233;nine a mis en avant le capital financier, qui &#233;tait le r&#233;sultat du contr&#244;le de plus en plus int&#233;gr&#233; du capital bancaire et du capital industriel ou productif. Cela reste valable. Mais c'est plus compliqu&#233; aujourd'hui, dans la mesure o&#249; certaines couches de bourgeoisies domin&#233;es dans la p&#233;riph&#233;rie se sont partiellement int&#233;gr&#233;es au capitalisme dans le centre. Non seulement ils ont souvent la nationalit&#233; de ces pays, mais ils b&#233;n&#233;ficient de ces relations imp&#233;riales. Il y a aussi beaucoup plus de propri&#233;t&#233; transfrontali&#232;re du capital et l'essor des zones financi&#232;res offshore, ce qui rend beaucoup plus difficile le suivi du contr&#244;le et des flux de capitaux. Pour comprendre l'imp&#233;rialisme aujourd'hui, il faut mieux cerner qui b&#233;n&#233;ficie de cette int&#233;gration dans les principaux centres d'accumulation du capital, et comment les diff&#233;rents march&#233;s financiers sont connect&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une troisi&#232;me caract&#233;ristique qui d&#233;coule de ces transferts de valeur est le concept d'aristocratie ouvri&#232;re. Ce concept &#233;tait si important pour discuter du colonialisme et de l'imp&#233;rialisme, remontant &#224; Karl Marx et Friedrich Engels, mais il est souvent mal interpr&#233;t&#233; ou laiss&#233; de c&#244;t&#233; dans la pens&#233;e marxiste contemporaine. Si l'on va au-del&#224; de la brochure de L&#233;nine, L&#8216;imp&#233;rialisme, stade supr&#234;me du capitalisme, pour examiner ses autres &#233;crits sur l'imp&#233;rialisme, on constate qu'il a consacr&#233; une attention particuli&#232;re &#224; l'analyse des implications politiques des relations imp&#233;riales dans la cr&#233;ation de couches sociales dans les pays centraux dont la politique s'est align&#233;e et a &#233;t&#233; connect&#233;e &#224; leur propre bourgeoisie. Cette id&#233;e reste valable et doit &#234;tre remise en avant. En Grande-Bretagne, par exemple, elle permet d'expliquer le caract&#232;re clairement pro-imp&#233;rialiste du Parti travailliste britannique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des caract&#233;ristiques de l'imp&#233;rialisme contemporain qui n'&#233;tait pas bien th&#233;oris&#233;e au d&#233;but du XXe si&#232;cle est la fa&#231;on dont la domination imp&#233;riale est n&#233;cessairement li&#233;e &#224; des id&#233;ologies racistes et sexistes particuli&#232;res, qui contribuent &#224; les justifier et &#224; les l&#233;gitimer. Nous pouvons le voir aujourd'hui dans le contexte de la Palestine. Il est vraiment important d'int&#233;grer l'antiracisme et le f&#233;minisme dans notre fa&#231;on de penser le capitalisme, l'anti-imp&#233;rialisme et les luttes anti-imp&#233;rialistes. Neville Alexander [1936-2012, il fut emprisonn&#233; de 1964 &#224; 1974 &#224; Robben Island] l'a fait dans le contexte sud-africain, tout comme Walter Rodney [1942-1980 date de son assassinat], un marxiste anticolonialiste de Guyane, et Angela Davis aux Etats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Beaucoup s'accordent &#224; dire qu'apr&#232;s la guerre froide, la politique internationale a &#233;t&#233; domin&#233;e par l'imp&#233;rialisme &#233;tatsunien/occidental. Pourtant, un changement relatif semble se produire avec l'essor &#233;conomique de la Chine, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et la d&#233;monstration de puissance militaire au-del&#224; de leurs fronti&#232;res par des nations encore plus petites, telles que la Turquie et l'Arabie saoudite. De mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, comment comprendre la dynamique &#224; l'&#339;uvre au sein du syst&#232;me imp&#233;rialiste international ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but des ann&#233;es 2000, nous avons assist&#233; &#224; l'&#233;mergence de nouveaux centres d'accumulation du capital en dehors des Etats-Unis. La Chine se trouve au premier plan. Au d&#233;part, cela &#233;tait li&#233; aux flux d'investissements directs &#233;trangers en Chine et dans la r&#233;gion plus large de l'Asie de l'Est visant &#224; exploiter une main-d'&#339;uvre bon march&#233; dans le cadre d'une r&#233;organisation des cha&#238;nes de valeur mondialis&#233;es. Mais depuis lors, l'essor de la Chine a &#233;t&#233; associ&#233; &#224; un affaiblissement relatif du capitalisme &#233;tatsunien dans le contexte de crises mondiales profondes et de plus en plus graves.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;rosion relative de la puissance des Etats-Unis peut &#234;tre observ&#233;e &#224; travers diff&#233;rents indicateurs. Au cours des trois derni&#232;res d&#233;cennies, la domination &#233;tasunienne sur les technologies, les industries et les infrastructures cl&#233;s s'est affaiblie. La baisse de la part des Etats-Unis dans le PIB mondial, qui est pass&#233;e de 40% &#224; environ 26% entre 1985 et 2024, en est une indication. Il y a &#233;galement eu un changement relatif dans la propri&#233;t&#233; et le contr&#244;le des plus grandes entreprises capitalistes du monde. Le nombre d'entreprises chinoises figurant dans le Global Fortune 500, par exemple, a d&#233;pass&#233; celui des entreprises am&#233;ricaines en 2018 et est rest&#233; ainsi jusqu'&#224; l'ann&#233;e derni&#232;re, lorsque les Etats-Unis ont repris la t&#234;te (139 entreprises am&#233;ricaines contre 128 chinoises). La pr&#233;sence de la Chine sur cette liste, en 2000, se limitait &#224; 10 firmes. Si l'ascension de la Chine s'est faite en grande partie aux d&#233;pens des entreprises japonaises et europ&#233;ennes, on a &#233;galement observ&#233; une baisse du contr&#244;le am&#233;ricain sur les grandes firmes : au cours des 25 derni&#232;res ann&#233;es, la part des Etats-Unis dans le classement de Global Fortune 500 est pass&#233;e de 39% &#224; 28%.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est important de noter que ces signes de d&#233;clin relatif des Etats-Unis se refl&#232;tent au niveau national. Le capitalisme &#233;tatsunien est en proie &#224; de graves probl&#232;mes sociaux : baisse de l'esp&#233;rance de vie, incarc&#233;ration de masse, sans-abrisme, sant&#233; mentale et effondrement des infrastructures essentielles. Le n&#233;olib&#233;ralisme et la polarisation extr&#234;me de la richesse ont &#233;visc&#233;r&#233; la capacit&#233; de l'Etat &#224; r&#233;pondre aux crises majeures, comme on l'a vu avec la pand&#233;mie de Covid et, plus r&#233;cemment, lors de la saison des ouragans de 2024 et des incendies de Los Angeles en janvier 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais nous devons souligner l'affaiblissement relatif de la puissance am&#233;ricaine. Je ne pense pas qu'un effondrement imminent de la domination des Etats-Unis soit &#224; l'ordre du jour. Ils conservent un avantage militaire consid&#233;rable sur leurs rivaux, et la centralit&#233; du dollar am&#233;ricain n'est pas remise en question. Ce dernier est une source majeure de puissance &#233;tatsunienne car il permet aux Etats-Unis d'exclure leurs concurrents des march&#233;s financiers et du syst&#232;me bancaire am&#233;ricains (particuli&#232;rement &#233;vident depuis le 11 septembre). Une grande partie de la puissance g&#233;opolitique des Etats-Unis s'articule autour de sa domination financi&#232;re &#8211; une autre raison pour laquelle nous devons consid&#233;rer l'imp&#233;rialisme au-del&#224; de ses formes militaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a aussi une vision plus ample de ces rivalit&#233;s mondiales que nous devrions mettre en avant : les crises multiples et interconnect&#233;es qui marquent aujourd'hui le capitalisme &#224; l'&#233;chelle mondiale. Nous pouvons le constater dans la stagnation des taux de profit et les importants volumes de capitaux exc&#233;dentaires en qu&#234;te de valorisation ; l'&#233;norme augmentation de la dette publique et priv&#233;e ; la surproduction dans de nombreux secteurs &#233;conomiques ; et la dure r&#233;alit&#233; de l'urgence climatique. Ainsi, lorsque nous parlons de la dynamique du syst&#232;me imp&#233;rialiste mondial, il ne s'agit pas simplement de rivalit&#233;s entre Etats et de mesurer la force des Etats-Unis par rapport &#224; d'autres puissances capitalistes. Nous devons replacer ces conflits dans la crise syst&#233;mique &#224; plus long terme que tous les Etats tentent de surmonter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment comprenez-vous l'ascension du pr&#233;sident am&#233;ricain Donald Trump dans ce contexte ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains commentateurs lib&#233;raux d&#233;peignent souvent Trump comme une sorte d'&#233;go&#239;ste fou supervisant une administration d&#233;tourn&#233;e par des milliardaires d'extr&#234;me droite (ou secr&#232;tement dirig&#233;e par la Russie). Je pense que cette perspective est erron&#233;e. Ind&#233;pendamment du narcissisme personnel de Trump, il repr&#233;sente un projet politique clair qui s'attaque aux probl&#232;mes g&#233;n&#233;raux que je viens d'&#233;voquer : comment g&#233;rer le d&#233;clin relatif des Etats-Unis dans le contexte des crises syst&#233;miques plus importantes auxquelles est confront&#233; le capitalisme mondial ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si vous suivez les discussions entre ses conseillers &#233;conomiques, vous en aurez la preuve. Un exemple particuli&#232;rement r&#233;v&#233;lateur est une longue analyse [Hudson Bay Capital : &#171; A User's Guide to restructuring the Global Trading system, november 2024 &#187;] &#233;crite en novembre 2024 par Stephen Miran, un &#233;conomiste qui vient d'&#234;tre confirm&#233; &#224; la pr&#233;sidence du Conseil des conseillers &#233;conomiques de Trump. Miran affirme que l'&#233;conomie des Etats-Unis s'est amenuis&#233;e par rapport au PIB mondial au cours des derni&#232;res d&#233;cennies, alors que les Etats-Unis supportent le co&#251;t du maintien du &#171; parapluie de d&#233;fense &#187; mondial face &#224; des rivalit&#233;s inter&#233;tatiques croissantes. Il affirme surtout que le dollar est sur&#233;valu&#233; en raison de son r&#244;le de monnaie de r&#233;serve internationale, ce qui a &#233;rod&#233; la capacit&#233; de production am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il propose de r&#233;soudre ce probl&#232;me en brandissant la menace de droits de douane pour contraindre les alli&#233;s des Etats-Unis &#224; assumer une plus grande part des co&#251;ts de l'empire. Selon Miran, cela contribuera &#224; ramener l'industrie manufacturi&#232;re aux Etats-Unis (un &#233;l&#233;ment important en cas de guerre). Il propose une s&#233;rie de mesures pour limiter les effets inflationnistes de ce plan et maintenir le dollar comme monnaie dominante malgr&#233; la d&#233;valuation esp&#233;r&#233;e (il souligne explicitement l'importance du dollar am&#233;ricain pour projeter et garantir la puissance des Etats-Unis). Ce type de perspective est d&#233;fendu par l'administration Trump, y compris par le secr&#233;taire au Tr&#233;sor, Steven Mnuchin [ancien de Goldman Sachs de 1985 &#224; 2002 &#8211; dont son p&#232;re &#233;tait un haut dirigeant &#8211; puis &#224; la t&#234;te d'un fonds sp&#233;culatif].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essentiel n'est pas de savoir si ce plan fonctionne ou s'il est &#233;conomiquement judicieux, mais de comprendre les motivations qui le sous-tendent. Il est explicitement con&#231;u comme un moyen de faire face aux probl&#232;mes auxquels s'affronte le capitalisme am&#233;ricain et international, et de r&#233;affirmer la primaut&#233; des Etats-Unis en r&#233;percutant ses co&#251;ts sur d'autres zones du monde. L'administration Joe Biden a propos&#233; diff&#233;rentes solutions, mais elle s'est heurt&#233;e aux m&#234;mes probl&#232;mes, parlant ouvertement d'intensifier la &#171; concurrence strat&#233;gique &#187; et de la n&#233;cessit&#233; de trouver des moyens pour les Etats-Unis de &#171; maintenir leurs avantages fondamentaux dans la concurrence g&#233;opolitique &#187; (&#171; The Sources of American Power. A Foreign Policy for a Change World &#187;, Jake Sullivan, Foreign Affairs, November-December 2023).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons donc aborder l'administration Trump en tant qu'acteurs dot&#233;s d'un projet coh&#233;rent. Il est &#233;vident que ce projet g&#233;n&#232;re de nombreuses contradictions et tensions internes, ainsi que des d&#233;saccords &#233;vidents de la part de certaines sections du capital &#233;tatsunien et d'alli&#233;s historiques. Mais ces tensions refl&#232;tent &#233;galement la nature tr&#232;s instable du capitalisme international mondial &#224; l'heure actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'articulation nationale du projet, comme c'est souvent le cas en temps de crise, repose sur la d&#233;signation de boucs &#233;missaires, donc : un racisme virulent et des attitudes anti-migrants, un irrationalisme anti-scientifique, le d&#233;ni du changement climatique et des politiques ultra-conservatrices en mati&#232;re de genre et de sexualit&#233;. Tous ces types de tropes id&#233;ologiques servent &#224; promouvoir le nationalisme, le militarisme et le sentiment d'un pays assi&#233;g&#233;. Ils permettent encore plus de r&#233;pression &#233;tatique et de coupes dans les d&#233;penses sociales. Bien s&#251;r, cela ne se limite pas aux Etats-Unis. La r&#233;surgence mondiale de ces id&#233;ologies d'extr&#234;me droite est une indication suppl&#233;mentaire que nous sommes confront&#233;s &#224; une crise syst&#233;mique plus importante &#224; laquelle tous les Etats capitalistes font face.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je tiens &#224; souligner &#224; nouveau l'urgence climatique. Nous pouvons voir comment l'administration Trump d&#233;chire les r&#233;glementations environnementales et cherche &#224; acc&#233;l&#233;rer la production nationale de p&#233;trole et de gaz afin de r&#233;affirmer le pouvoir du capitalisme &#233;tatsunien (en r&#233;duisant les co&#251;ts &#233;nerg&#233;tiques). Mais il est &#233;galement tr&#232;s clair que nous entrons dans une phase d'effondrement climatique en cascade et impr&#233;visible, qui aura un impact mat&#233;riel sur des milliards de personnes dans les d&#233;cennies &#224; venir. La droite peut nier la r&#233;alit&#233; du changement climatique, mais c'est finalement parce que le capitalisme ne peut laisser quoi que ce soit affecter l'accumulation du capital. Nous devons placer la question climatique au centre de notre politique actuelle, car elle sera de plus en plus pr&#233;sente dans tous les domaines.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_50626 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L300xH461/66516941216b065a-701a59e0-4b72a.png?1781039640' width='300' height='461' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Diverses explications contradictoires ont &#233;t&#233; avanc&#233;es pour justifier le soutien imp&#233;rialiste des Etats-Unis et de l'Occident &#224; la guerre d'Isra&#235;l contre Gaza. Quel est votre point de vue ? Comment le processus de normalisation entre Isra&#235;l et les nations arabes s'inscrit-il dans ce contexte ? Et quel impact le 7 octobre et le g&#233;nocide de Gaza ont-ils eu sur ce processus ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devrions replacer la relation entre les Etats-Unis et Isra&#235;l dans le contexte de la r&#233;gion au sens large, et non pas simplement &#224; travers le prisme de ce qui se passe &#224; l'int&#233;rieur des fronti&#232;res de la Palestine ou des motivations des dirigeants isra&#233;liens. Cela n&#233;cessite de mettre en &#233;vidence l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain (voir l'&lt;a href=&#034;https://alencontre.org/ecologie/lhistoire-du-petrole-dissequer-lhydre-a-plusieurs-tetes.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;article de juin 2024&lt;/a&gt; d'Adam Hanieh sur le site alencontre.org) et le r&#244;le central de la r&#233;gion dans le capitalisme fossile international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ascension des Etats-Unis en tant que puissance capitaliste dominante a &#233;t&#233; &#233;troitement li&#233;e &#224; l'adoption du p&#233;trole comme principale source d'&#233;nergie fossile au milieu du XXe si&#232;cle. Cela a donn&#233; un r&#244;le tr&#232;s important au Moyen-Orient, en tant que centre des exportations mondiales de p&#233;trole et zone cruciale de production d'&#233;nergie, dans le projet mondial des Etats-Unis. Au Moyen-Orient, Isra&#235;l a &#233;t&#233; un pilier essentiel de l'influence des Etats-Unis, en particulier apr&#232;s la guerre [isra&#233;lo-arabe] de 1967, o&#249; il a d&#233;montr&#233; sa capacit&#233; &#224; vaincre les mouvements nationalistes arabes et les luttes anticoloniales. En ce sens, les Etats-Unis ont toujours &#233;t&#233; aux commandes de cette relation r&#233;gionale &#8211; et non pas Isra&#235;l, et certainement pas un lobby pro-isra&#233;lien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre pilier de la puissance des Etats-Unis au Moyen-Orient a &#233;t&#233; les Etats du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite. Depuis le milieu du XXe si&#232;cle, les Etats-Unis ont &#233;tabli une relation privil&#233;gi&#233;e avec les monarchies du Golfe, agissant comme un soutien &#224; leur survie tant qu'elles restaient dans le syst&#232;me plus large d'alliances r&#233;gionales des Etats-Unis. Cela signifiait garantir l'approvisionnement en p&#233;trole du march&#233; mondial et veiller &#224; ce que le p&#233;trole ne soit jamais utilis&#233; comme &#171; arme &#187;. Cela signifiait &#233;galement que les milliers de milliards de dollars gagn&#233;s par les Etats du Golfe gr&#226;ce &#224; la vente de p&#233;trole &#233;taient en grande partie r&#233;inject&#233;s sur les march&#233;s financiers occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, comme pour son statut mondial, la domination des Etats-Unis dans la r&#233;gion s'est &#233;rod&#233;e au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies. Cela se refl&#232;te dans le r&#244;le croissant d'autres Etats ext&#233;rieurs &#224; la r&#233;gion (comme la Chine et la Russie) et dans la lutte des puissances r&#233;gionales pour &#233;tendre leur influence (par exemple l'Iran, la Turquie, l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis). Il est important de noter qu'il y a &#233;galement eu un d&#233;placement vers l'est des exportations de p&#233;trole et de gaz du Golfe, qui s'orientent d&#233;sormais principalement vers la Chine et l'Asie de l'Est, plut&#244;t que vers les pays occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse, les Etats-Unis ont cherch&#233; &#224; rapprocher leurs deux principaux alli&#233;s r&#233;gionaux en normalisant les relations politiques, &#233;conomiques et diplomatiques entre les Etats du Golfe et Isra&#235;l. Ce projet remonte &#224; plusieurs d&#233;cennies, mais s'est intensifi&#233; dans le cadre des accords d'Oslo dans les ann&#233;es 1990. Plus r&#233;cemment, Isra&#235;l a normalis&#233; ses relations avec les Emirats Arabes Unis et Bahre&#239;n par le biais des accords d'Abraham de 2020. Cette ann&#233;e-l&#224;, Isra&#235;l a &#233;galement normalis&#233; ses relations avec le Soudan et le Maroc. Ces &#233;tapes importantes ont &#233;t&#233; suivies en 2022 par la signature d'un accord de libre-&#233;change entre les Emirats Arabes Unis et Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons lire les actions d'Isra&#235;l et le g&#233;nocide &#224; Gaza &#224; travers ce prisme. M&#234;me maintenant, au lendemain du 7 octobre et du g&#233;nocide, et alors que l'on parle d'expulser davantage de Palestiniens de leur terre, l'objectif des Etats-Unis reste la normalisation des liens entre Isra&#235;l et les Etats du Golfe afin de r&#233;affirmer leur primaut&#233; dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cependant, la proposition de Trump de nettoyer Gaza de sa population palestinienne ne rend-elle pas plus difficile la normalisation des relations entre les gouvernements de la r&#233;gion et Isra&#235;l ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les propositions de Trump en faveur d'un nettoyage ethnique de Gaza trouvent clairement un &#233;cho dans une grande partie du spectre politique isra&#233;lien. Il existe cependant de nombreux obstacles &#224; cela, &#224; commencer par le fait que des Etats tels que la Jordanie et l'Egypte ne veulent pas voir un si grand nombre de r&#233;fugi&#233;s palestiniens d&#233;plac&#233;s sur leur territoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais des pays comme l'Arabie saoudite, la Jordanie et l'Egypte ne sont pas fondamentalement en d&#233;saccord avec le projet des Etats-Unis. En principe, la monarchie saoudienne n'a aucun probl&#232;me &#224; normaliser ses relations avec Isra&#235;l, et elle a certainement donn&#233; le feu vert aux Emirats Arabes Unis pour le faire dans le cadre des Accords d'Abraham. Il existe un alignement extr&#234;mement &#233;troit entre les Etats-Unis et les Etats du Golfe, qui s'acc&#233;l&#232;re sous Trump. Nous pouvons le constater par le fait que l'Arabie saoudite accueille les n&#233;gociations actuelles entre les Etats-Unis et la Russie, et par la r&#233;cente annonce faite par les Emirats Arabes Unis de leur intention d'investir 1400 milliards de dollars am&#233;ricains aux Etats-Unis au cours de la prochaine d&#233;cennie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, il est &#233;videmment tr&#232;s difficile pour ce projet d'avancer sans la d&#233;faite des Palestiniens &#224; Gaza et ailleurs, et sans une certaine forme d'acquiescement palestinien. La solution potentielle &#224; ce dilemme se trouve en Cisjordanie, sous la forme de l'Autorit&#233; palestinienne (AP). L'AP est essentielle car elle a cr&#233;&#233; une couche de politiciens palestiniens et une classe capitaliste palestinienne dont les int&#233;r&#234;ts sont li&#233;s &#224; un compromis avec Isra&#235;l et qui sont pr&#234;ts &#224; faciliter la normalisation r&#233;gionale (c'&#233;tait tout l'int&#233;r&#234;t des accords d'Oslo). Ainsi, nous ne devrions pas consid&#233;rer les Etats arabes comme &#233;tant g&#233;n&#233;tiquement oppos&#233;s au nettoyage ethnique et &#224; la normalisation de la mani&#232;re dont Trump le propose.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les monopoles p&#233;troliers nationaux g&#233;r&#233;s par les Etats du Moyen-Orient (et d'autres pays non occidentaux) ont d&#233;pass&#233; les entreprises occidentales sur le march&#233; mondial du p&#233;trole. Comment cela influence-t-il la position du Moyen-Orient au sein du capitalisme international ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, nous avons assist&#233; &#224; l'&#233;mergence de grandes compagnies p&#233;troli&#232;res nationales, qui modifient la dynamique de l'industrie p&#233;troli&#232;re mondiale. Les Etats du Golfe se distinguent &#224; cet &#233;gard, en particulier avec Saudi Aramco, le plus grand producteur et exportateur de p&#233;trole au monde aujourd'hui, qui a d&#233;pass&#233; les grandes entreprises occidentales qui ont domin&#233; l'industrie pendant la majeure partie du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces compagnies p&#233;troli&#232;res nationales ont suivi l'exemple des supermajors p&#233;troli&#232;res occidentales en s'int&#233;grant verticalement. Dans les ann&#233;es 1970, les Etats producteurs de p&#233;trole tels que l'Arabie saoudite se concentraient principalement sur l'extraction du p&#233;trole brut en amont. Mais aujourd'hui, leurs compagnies p&#233;troli&#232;res nationales sont actives tout au long de la cha&#238;ne de valeur. Elles sont impliqu&#233;es dans le raffinage et la production de produits p&#233;trochimiques et de plastique. Elles poss&#232;dent des compagnies maritimes, des pipelines, des p&#233;troliers et des stations-service o&#249; les carburants sont vendus. Elles disposent de r&#233;seaux de commercialisation mondiaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, nous avons assist&#233; &#224; l'&#233;mergence de ce que j'appelle dans Crude Capitalism &#171; l'axe Est-Est des hydrocarbures &#187;. Avec l'essor de la Chine, les exportations de p&#233;trole du Golfe se sont d&#233;tourn&#233;es de l'Europe occidentale et des Etats-Unis, pour se diriger vers l'Est, plus pr&#233;cis&#233;ment vers la Chine et l'Asie de l'Est. Nous ne parlons pas seulement de l'exportation de p&#233;trole brut, mais aussi de produits raffin&#233;s et de produits p&#233;trochimiques. Cela a conduit &#224; des interd&#233;pendances croissantes entre ces deux r&#233;gions qui constituent d&#233;sormais l'axe central de l'industrie p&#233;troli&#232;re mondiale en dehors des Etats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que les march&#233;s occidentaux et les compagnies p&#233;troli&#232;res ne sont pas importants. Les grandes supermajors occidentales dominent toujours aux Etats-Unis et dans le bloc nord-am&#233;ricain au sens large. Mais il faut bien admettre que le march&#233; mondial du p&#233;trole est un march&#233; p&#233;trolier fragment&#233;, dans lequel ces connexions Est-Est refl&#232;tent davantage l'affaiblissement de l'influence &#233;tatsunienne &#8211; &#224; l'&#233;chelle mondiale et au Moyen-Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce que cela nous apprend sur l'id&#233;e que certaines entreprises transnationales ou publiques non occidentales peuvent fonctionner avec succ&#232;s sans ancrage institutionnel dans une puissance imp&#233;rialiste ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit pas d'entreprises &#233;tatsuniennes ou occidentales, mais elles ont tout de m&#234;me des liens importants avec des compagnies p&#233;troli&#232;res occidentales (notamment par le biais de partenariats) et sont actives sur les march&#233;s occidentaux. La plus grande raffinerie de p&#233;trole aux Etats-Unis appartient &#224; l'Arabie saoudite. Nous ne devrions donc pas n&#233;cessairement les opposer, comme s'il y avait une diff&#233;rence fondamentale dans la fa&#231;on dont elles, en tant que &#171; bloc fossile &#187;, voient l'avenir de l'industrie. Elles sont absolument du m&#234;me c&#244;t&#233; en ce qui concerne l'&#233;tat d'urgence climatique. Nous pouvons le constater dans le r&#244;le pr&#233;pond&#233;rant des Etats du Golfe qui font obstruction et d&#233;tournent toute r&#233;ponse internationale efficace &#224; cette urgence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Tout en renfor&#231;ant leurs liens avec la Chine, les Etats du Golfe ont de plus en plus d&#233;montr&#233; leur volont&#233; d'agir de mani&#232;re autonome et m&#234;me de rivaliser pour exercer une influence dans la r&#233;gion. Comment expliquez-vous le r&#244;le de ces Etats du Golfe ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Associ&#233;s &#224; cet affaiblissement relatif de la puissance des Etats-Unis, d'autres acteurs, dont les Etats du Golfe, ont cherch&#233; &#224; projeter leurs propres int&#233;r&#234;ts r&#233;gionaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont utilis&#233; divers m&#233;canismes : le parrainage de diff&#233;rents groupes arm&#233;s ou mouvements politiques ou l'accueil de diff&#233;rentes forces politiques (le cas du Qatar se distingue ici) ; l'octroi d'une aide financi&#232;re &#224; des Etats tels que l'Egypte et la Libye ; l'intervention militaire dans des pays tels que le Y&#233;men et le Soudan ; et le contr&#244;le des ports et des voies logistiques. De cette mani&#232;re, les Etats du Golfe ont cherch&#233; &#224; accro&#238;tre leur pr&#233;sence r&#233;gionale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est en partie li&#233; aux cons&#233;quences des soul&#232;vements arabes de 2011, qui se sont rapidement propag&#233;s dans la r&#233;gion, d&#233;stabilisant des dirigeants autoritaires de longue date, comme en Egypte et en Tunisie. Les &#201;tats du Golfe ont jou&#233; un r&#244;le majeur dans la tentative de reconstitution de ces &#201;tats autoritaires &#224; la suite des soul&#232;vements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe &#233;galement des rivalit&#233;s entre les Etats du Golfe, en particulier entre l'Arabie saoudite et le Qatar, mais aussi entre l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis. Ils ne sont pas n&#233;cessairement d'accord sur tout et soutiennent parfois des camps oppos&#233;s, par exemple au Soudan [o&#249; l'Arabie saoudite soutient les forces arm&#233;es soudanaises dans la guerre civile en cours, tandis que les Emirats Arabes Unis aident les Forces de soutien rapide d'Hemeti-Mohamed Hamdan Dogolo].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, malgr&#233; son d&#233;clin relatif, les Etats-Unis restent la principale puissance imp&#233;rialiste de la r&#233;gion. Cela est &#233;vident au vu de leur pr&#233;sence militaire directe dans le Golfe, o&#249; les Etats-Unis disposent d'installations et de bases militaires dans des pays tels que le Bahre&#239;n, l'Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis. Les Etats-Unis restent la derni&#232;re force de recours, militaire et politique, des r&#233;gimes du Golfe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le terme &#171; subimp&#233;rialiste &#187; est parfois utilis&#233; pour d&#233;crire des pays comme ceux-ci, qui sont &#224; la fois subordonn&#233;s &#224; une puissance imp&#233;rialiste mais qui op&#232;rent avec une certaine autonomie dans leur sph&#232;re d'influence. Consid&#233;rez-vous que ce terme est utile pour comprendre les Etats du Golfe ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le terme de &#171; sous-imp&#233;rialisme &#187; peut rendre compte en partie de ce que repr&#233;sentent ces Etats, les Etats du Golfe n'ont pas n&#233;cessairement la capacit&#233; de projeter leur puissance militaire de la m&#234;me mani&#232;re que les puissances occidentales. Cela ne veut pas dire qu'ils ne renforcent pas leur capacit&#233; militaire, mais ils agissent encore largement par procuration et d&#233;pendent fortement de la protection militaire des Etats-Unis. Comme je l'ai mentionn&#233;, il y a des bases militaires am&#233;ricaines partout dans le Golfe. Les exportations de mat&#233;riel militaire des pays occidentaux vers la r&#233;gion renforcent la supervision occidentale des arm&#233;es du Golfe, car ces exportations n&#233;cessitent une formation, une maintenance et un soutien continus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, l'exportation de capitaux du Golfe vers la r&#233;gion au sens large &#8211; et de plus en plus aussi vers le continent africain &#8211; est tr&#232;s &#233;vidente. Ces exportations de capitaux refl&#232;tent des transferts transfrontaliers de valeur. Il est &#233;galement tr&#232;s clair que les conglom&#233;rats bas&#233;s dans le Golfe ont &#233;t&#233; les principaux b&#233;n&#233;ficiaires de la vague n&#233;olib&#233;rale qui a balay&#233; le Moyen-Orient au cours des derni&#232;res d&#233;cennies, au cours de laquelle les &#233;conomies ont &#233;t&#233; ouvertes et les terres et d'autres actifs privatis&#233;s. Je ne parle pas seulement des conglom&#233;rats publics du Golfe, mais aussi des grands conglom&#233;rats priv&#233;s. Si vous regardez dans la r&#233;gion des secteurs tels que la banque, la vente au d&#233;tail, l'agroalimentaire, vous trouverez &#224; la fois des conglom&#233;rats publics et priv&#233;s bas&#233;s dans le Golfe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il est si important de penser &#224; la r&#233;gion dans le contexte des int&#233;r&#234;ts capitalistes et des mod&#232;les d'accumulation du capital, et pas seulement dans le contexte des conflits inter&#233;tatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Iran est parfois consid&#233;r&#233; comme une puissance de faible importance ou sous-imp&#233;rialiste, &#233;tant donn&#233; son conflit simultan&#233; avec l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain et son r&#244;le accru dans la r&#233;gion. D'autres le voient comme le fer de lance d'un &#171; axe de r&#233;sistance anti-imp&#233;rialiste &#187; dans la r&#233;gion. Comment voyez-vous le r&#244;le de l'Iran ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'expression &#171; axe de la r&#233;sistance &#187; est trompeuse car elle implique une trop grande unanimit&#233; entre un ensemble d'acteurs assez h&#233;t&#233;rog&#232;ne ayant des int&#233;r&#234;ts, des bases sociales et des relations avec la politique diff&#233;rents, tant au niveau national que r&#233;gional. Elle cherche essentiellement &#224; placer un signe plus l&#224; o&#249; [l'ancien pr&#233;sident am&#233;ricain George W. Bush] a plac&#233; un signe n&#233;gatif avec son &#171; axe du mal &#187;. C'est une fa&#231;on r&#233;ductrice de concevoir la politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons nous opposer clairement et sans &#233;quivoque &#224; toute forme d'intervention imp&#233;rialiste occidentale en Iran ou dans la r&#233;gion au sens large (que ce soit directement ou par l'interm&#233;diaire d'Isra&#235;l). Cela signifie non seulement une intervention militaire, mais aussi une intervention &#233;conomique et d'autres formes d'intervention. Les sanctions sont un &#233;l&#233;ment important dans le cas de l'Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, nous devons reconna&#238;tre que l'Iran est un Etat capitaliste, avec sa propre classe capitaliste, qui a ses propres objectifs dans la r&#233;gion et plus largement. Tout comme les Etats du Golfe, l'Iran tente de projeter sa puissance r&#233;gionale, dans ce contexte de d&#233;stabilisation post-2011, d'affaiblissement relatif de la puissance des Etats-Unis et de tout ce dont nous avons discut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que l'Iran le fait en dehors du projet &#233;tatsunien pour la r&#233;gion, comme il le fait depuis des d&#233;cennies. Mais reconna&#238;tre le caract&#232;re capitaliste de l'Etat iranien signifie que nous devons &#233;galement &#234;tre solidaires des mouvements sociaux et politiques progressistes r&#233;prim&#233;s en Iran, qu'il s'agisse des luttes ouvri&#232;res et syndicales (qui restent nombreuses), des luttes des femmes, des luttes du peuple kurde, etc. Ce sont des mouvements que nous, socialistes, devons soutenir, dans le cadre d'une politique anti-imp&#233;rialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le point de d&#233;part est d'&#234;tre syst&#233;matiquement anticapitaliste dans notre fa&#231;on de penser les Etats et les mouvements, ce qui signifie ne donner aucun soutien politique aux gouvernements capitalistes, quels qu'ils soient et o&#249; qu'ils puissent &#234;tre. Nous pouvons &#234;tre solidaires des personnes en lutte tout en nous opposant &#224; l'intervention imp&#233;rialiste sous toutes ses formes, et ne pas r&#233;duire les complexit&#233;s du capitalisme au Moyen-Orient &#224; une sorte de g&#233;opolitique manich&#233;enne. (Article-entretien publi&#233; sur le site LINKS en date du 31 mars 2025 ; traduction par la r&#233;daction de A l'Encontre)&lt;/p&gt;
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		<title>Blanchissement de carbone &#8212; La &#171; nouvelle ru&#233;e vers l'Afrique &#187; du Golfe</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Blanchissement-de-carbone-La-nouvelle-ruee-vers-l-Afrique-du-Golfe</link>
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		<dc:date>2024-08-27T06:58:39Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2024-08-27</dc:subject>
		<dc:subject>Plan&#232;te</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Au d&#233;but du mois de novembre 2023, peu avant l'ouverture du sommet COP28 &#224; Duba&#239;, une entreprise des &#201;mirats arabes unis, jusqu'alors m&#233;connue, a retenu l'attention des m&#233;dias en annon&#231;ant qu'elle avait l'intention de conclure des accords fonciers en Afrique. &lt;br class='autobr' /&gt; 14 ao&#251;t 2024 | tir&#233; du site du CADTM https://www.cadtm.org/Blanchissement-de-carbone-La-nouvelle-ruee-vers-l-Afrique-du-Golfe &lt;br class='autobr' /&gt;
Des rapports laissent entendre que Blue Carbon , une soci&#233;t&#233; priv&#233;e appartenant au cheikh Ahmed (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Environnement-41-" rel="directory"&gt;Environnement&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Planete-+" rel="tag"&gt;Plan&#232;te&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH96/exploitation_petroliere-2-30788.png?1781039641' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='96' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Au d&#233;but du mois de novembre 2023, peu avant l'ouverture du sommet COP28 &#224; Duba&#239;, une entreprise des &#201;mirats arabes unis, jusqu'alors m&#233;connue, a retenu l'attention des m&#233;dias en annon&#231;ant qu'elle avait l'intention de conclure des accords fonciers en Afrique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;14 ao&#251;t 2024 | tir&#233; du site du CADTM&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Blanchissement-de-carbone-La-nouvelle-ruee-vers-l-Afrique-du-Golfe&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.cadtm.org/Blanchissement-de-carbone-La-nouvelle-ruee-vers-l-Afrique-du-Golfe&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des rapports laissent entendre que Blue Carbon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, une soci&#233;t&#233; priv&#233;e appartenant au cheikh Ahmed al-Maktoum, membre de la famille r&#233;gnante de Duba&#239;, a &lt;a href=&#034;https://www.source-material.org/dubai-uae-cop28-blue-carbon-offsetting-forest-liberia/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sign&#233; des accords&lt;/a&gt; lui promettant le contr&#244;le de vastes &#233;tendues de terres sur tout le continent africain. Ces accords porteraient sur une superficie &#233;tonnante de 10 % de la masse continentale du Liberia, de la Zambie et de la Tanzanie, et de 20 % de celle du Zimbabwe. Au total, la superficie de ces terres &#233;quivaut &#224; celle de la Grande-Bretagne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; Blue Carbon avait l'intention d'utiliser ces terres pour lancer des projets de compensation des &#233;missions de carbone, une pratique de plus en plus r&#233;pandue dont les partisans affirment qu'elle aide &#224; lutter contre le r&#233;chauffement climatique. Les compensations carbone impliquent la protection des for&#234;ts et d'autres projets environnementaux qui sont assimil&#233;s &#224; une certaine quantit&#233; de &#171; cr&#233;dits &#187; carbone. Ces cr&#233;dits peuvent ensuite &#234;tre vendus aux pollueurs du monde entier pour compenser leurs propres &#233;missions. Avant d'entamer les n&#233;gociations de cet &#233;norme accord, Blue Carbon n'avait aucune exp&#233;rience dans le domaine des compensations carbone ou de la gestion des for&#234;ts. N&#233;anmoins, l'entreprise s'attendait &#224; gagner des milliards de dollars gr&#226;ce &#224; ces projets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ONG de d&#233;fense de l'environnement, les journalistes et les militants ont rapidement condamn&#233; ces accords en les qualifiant de nouvelle &#171; &lt;a href=&#034;https://www.theguardian.com/environment/2023/nov/30/the-new-scramble-for-africa-how-a-uae-sheikh-quietly-made-carbon-deals-for-forests-bigger-than-uk&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ru&#233;e vers l'Afrique&lt;/a&gt; &#187; - un accaparement des terres au nom de la lutte contre le changement climatique. En r&#233;ponse, Blue Carbon a insist&#233; sur le fait que les discussions n'&#233;taient qu'exploratoires et qu'il faudrait consulter les communaut&#233;s et poursuivre les n&#233;gociations avant d'obtenir une approbation formelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ind&#233;pendamment de leur statut actuel, les transactions fonci&#232;res soul&#232;vent des inqui&#233;tudes concernant l'expulsion des communaut&#233;s autochtones et d'autres communaut&#233;s locales pour faire place aux plans de protection des for&#234;ts de Blue Carbon. Dans l'est du Kenya, par exemple, le peuple autochtone Ogiek a &#233;t&#233; chass&#233; de la for&#234;t Mau en novembre 2023, une expulsion que les &lt;a href=&#034;https://www.bbc.co.uk/news/world-africa-67352067&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;avocats&lt;/a&gt; ont associ&#233; aux n&#233;gociations en cours entre Blue Carbon et le pr&#233;sident du Kenya, William Ruto. Des protestations ont &#233;galement suivi les n&#233;gociations &#224; huis clos du gouvernement lib&#233;rien avec Blue Carbon, &lt;a href=&#034;https://apnews.com/article/carbon-credits-africa-communities-protests-92f99dfd488c80e1b5a4cae69c07e6fd&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les activistes affirmant que le projet viole les droits fonciers des populations autochtones&lt;/a&gt; inscrits dans la loi lib&#233;rienne. Des cas similaires d'expulsions de terres dans d'autres pays ont conduit le rapporteur sp&#233;cial des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, Francisco Cal&#237; Tzay, &#224; demander un &lt;a href=&#034;https://www.amnesty.org/en/latest/news/2024/04/global-un-special-rapporteur-is-right-to-raise-human-rights-concerns-about-carbon-markets/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;moratoire mondial&lt;/a&gt; sur les projets de compensation carbone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de leur impact potentiellement destructeur sur les communaut&#233;s locales, les activit&#233;s de Blue Carbon en Afrique indiquent un changement majeur dans les strat&#233;gies climatiques des &#201;tats du Golfe. Comme l'ont montr&#233; les &lt;a href=&#034;https://manchesteruniversitypress.co.uk/9781526162632/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;critiques&lt;/a&gt;, l'industrie de la compensation carbone existe essentiellement en tant que m&#233;canisme d'&#233;coblanchiment, ce qui permet aux pollueurs de dissimuler leurs &#233;missions constantes derri&#232;re l'&#233;cran de fum&#233;e de m&#233;thodes trompeuses de comptabilisation du carbone, tout en offrant une nouvelle cat&#233;gorie d'actifs rentables pour les acteurs financiers. En tant que premiers exportateurs mondiaux de p&#233;trole brut et de gaz naturel liqu&#233;fi&#233;, les &#201;tats du Golfe se positionnent d&#233;sormais &#224; tous les stades de cette nouvelle industrie, y compris sur les march&#233;s financiers o&#249; les cr&#233;dits de carbone sont achet&#233;s et vendus. Cette &#233;volution reconfigure les relations du Golfe avec le continent africain et aura des cons&#233;quences importantes sur les trajectoires de notre plan&#232;te qui se r&#233;chauffe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Falsification des comptes et blanchiment de carbone&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe de nombreuses vari&#233;t&#233;s de projets de compensation carbone. Le plus courant concerne les projets de d&#233;forestation &#233;vit&#233;e qui constituent la majeure partie des int&#233;r&#234;ts de Blue Carbon dans les terres africaines. Dans le cadre de ces projets, les terres sont cl&#244;tur&#233;es et prot&#233;g&#233;es contre la d&#233;forestation. Les soci&#233;t&#233;s de certification de compensation de carbone - dont la plus importante au monde est la soci&#233;t&#233; Verra, bas&#233;e &#224; Washington - &#233;valuent ensuite la quantit&#233; de carbone que ces projets emp&#234;chent d'&#234;tre lib&#233;r&#233;e dans l'atmosph&#232;re (mesur&#233;e en tonnes de CO2). Une fois &#233;valu&#233;s, les cr&#233;dits carbone peuvent &#234;tre vendus aux pollueurs, qui les utilisent pour annuler leurs propres &#233;missions et atteindre ainsi les objectifs climatiques qu'ils se sont fix&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De prime abord attrayants - apr&#232;s tout, qui ne souhaite pas que de l'argent soit investi dans la protection des for&#234;ts ? ces syst&#232;mes pr&#233;sentent deux d&#233;fauts majeurs. Le premier est connu sous le nom de &#171; p&#233;rennit&#233; &#187;. Les acheteurs de cr&#233;dits carbone obtiennent le droit de polluer ici et maintenant. Pendant ce temps, il faut des centaines d'ann&#233;es pour que ces &#233;missions de carbone soient r&#233;absorb&#233;es de l'atmosph&#232;re, et il n'y a aucune garantie que la for&#234;t restera debout pendant cette p&#233;riode. Si un incendie de for&#234;t se produit ou si la situation politique change et que la for&#234;t est d&#233;truite, il est trop tard pour r&#233;cup&#233;rer les cr&#233;dits de carbone initialement accord&#233;s. Cette pr&#233;occupation n'est pas seulement th&#233;orique. Ces derni&#232;res ann&#233;es, &lt;a href=&#034;https://www.independent.co.uk/climate-change/news/carbon-offsets-microsoft-bp-forests-wildfires-b1897012.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les incendies de for&#234;t en Californie&lt;/a&gt; ont consum&#233; des millions d'hectares de for&#234;t, y compris des cr&#233;dits achet&#233;s par de grandes entreprises internationales telles que Microsoft et BP. Compte tenu de l'incidence croissante des incendies de for&#234;t due au r&#233;chauffement climatique, de tels r&#233;sultats deviendront sans aucun doute plus fr&#233;quents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, cette estimation d&#233;pend d'un avenir incertain, ce qui ouvre d'importantes possibilit&#233;s de profit pour les entreprises qui certifient et vendent des cr&#233;dits de carbone.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le deuxi&#232;me d&#233;faut majeur de ces syst&#232;mes est que toute estimation des cr&#233;dits carbone pour les projets de d&#233;forestation &#233;vit&#233;e repose sur un sc&#233;nario hypoth&#233;tique : quelle quantit&#233; de carbone aurait &#233;t&#233; lib&#233;r&#233;e si le projet de compensation n'avait pas &#233;t&#233; mis en place ? Une fois de plus, cette estimation d&#233;pend d'un avenir impr&#233;visible, ouvrant des perspectives de profit consid&#233;rables. En augmentant les r&#233;ductions d'&#233;missions escompt&#233;es dans le cadre d'un projet particulier, il est possible de vendre beaucoup plus de cr&#233;dits carbone qu'il n'en faut. Cette possibilit&#233; de sp&#233;culation est l'une des raisons pour lesquelles le march&#233; des cr&#233;dits carbone est si &#233;troitement associ&#233; &#224; des scandales &#224; r&#233;p&#233;tition et &#224; la corruption. En effet, selon le New Yorker, apr&#232;s la r&#233;v&#233;lation d'une fraude massive au carbone en Europe, &#171; le gouvernement danois a admis que quatre-vingts pour cent des soci&#233;t&#233;s d'&#233;change de carbone du pays &#233;taient des fa&#231;ades pour le trafic &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Heidi Blake, &#8220;The Great Cash-for-Carbon Hustle,&#8221; The New Yorker, October 16, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces probl&#232;mes m&#233;thodologiques sont structurellement intrins&#232;ques &#224; la compensation et ne peuvent &#234;tre &#233;vit&#233;s. Par cons&#233;quent, la plupart des cr&#233;dits carbone &#233;chang&#233;s aujourd'hui sont purement fictifs et n'entra&#238;nent aucune r&#233;duction r&#233;elle des &#233;missions de carbone. L'analyste tunisien Fadhel Kaboub les d&#233;crit comme un simple &#171; permis de polluer &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Katherine Hearst, &#8220;Kenya concedes &#8216;millions of hectares' to UAE firm in (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;a href=&#034;https://www.theguardian.com/environment/2023/jan/18/revealed-forest-carbon-offsets-biggest-provider-worthless-verra-aoe&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Un rapport d'enqu&#234;te&lt;/a&gt; datant du d&#233;but de l'ann&#233;e 2023 a r&#233;v&#233;l&#233; que plus de 90 % des cr&#233;dits carbone de la for&#234;t tropicale certifi&#233;s par Verra &#233;taient probablement fictifs et ne repr&#233;sentaient pas de r&#233;elles r&#233;ductions de carbone. Une autre &lt;a href=&#034;https://carbonmarketwatch.org/2017/04/18/press-statement/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#233;tude&lt;/a&gt; r&#233;alis&#233;e pour la Commission europ&#233;enne a r&#233;v&#233;l&#233; que 85 % des projets de compensation mis en place dans le cadre du M&#233;canisme de d&#233;veloppement propre des Nations unies n'ont pas permis de r&#233;duire les &#233;missions. Une &#233;tude universitaire r&#233;cente portant sur des projets de compensation dans six pays a quant &#224; elle r&#233;v&#233;l&#233; que la plupart d'entre eux ne r&#233;duisaient pas la d&#233;forestation et que, pour ceux qui le faisaient, les r&#233;ductions &#233;taient nettement inf&#233;rieures &#224; ce qui avait &#233;t&#233; annonc&#233; au d&#233;part. Par cons&#233;quent, &lt;a href=&#034;https://www.science.org/doi/10.1126/science.ade3535&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les auteurs concluent&lt;/a&gt; que les cr&#233;dits carbone vendus pour ces projets ont &#233;t&#233; utilis&#233;s pour &#171; compenser pr&#232;s de trois fois plus d'&#233;missions de carbone que leur contribution r&#233;elle &#224; l'att&#233;nuation du changement climatique &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Thales A. P. West et al., &#8220;Action needed to make carbon offsets from forest (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; ces probl&#232;mes fondamentaux - ou peut-&#234;tre &#224; cause d'eux - l'utilisation des compensations carbone se d&#233;veloppe rapidement. La banque d'investissement Morgan Stanley pr&#233;voit que le march&#233; vaudra 250 milliards de dollars d'ici 2050, contre environ 2 milliards de dollars en 2020, car les grands pollueurs utilisent la compensation pour sanctionner la poursuite de leurs &#233;missions de carbone tout en pr&#233;tendant atteindre des objectifs nets de z&#233;ro. Dans le cas de Blue Carbon, une estimation a r&#233;v&#233;l&#233; que la quantit&#233; de cr&#233;dits carbone susceptibles d'&#234;tre accr&#233;dit&#233;s dans le cadre des projets de l'entreprise en Afrique &lt;a href=&#034;https://www.source-material.org/dubai-uae-cop28-blue-carbon-offsetting-forest-liberia/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;correspondrait&lt;/a&gt; &#224; la totalit&#233; des &#233;missions de carbone annuelles des &#201;mirats arabes unis. Cette pratique, qui s'apparente au blanchiment de carbone, permet de faire dispara&#238;tre les &#233;missions en cours du grand livre de la comptabilit&#233; carbone, en les &#233;changeant contre des cr&#233;dits qui n'ont pas grand-chose &#224; voir avec la r&#233;alit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; La mon&#233;tisation de la nature comme strat&#233;gie de d&#233;veloppement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le continent africain, la croissance de ces nouveaux march&#233;s du carbone ne peut &#234;tre isol&#233;e de l'escalade de la crise de la dette mondiale qui a suivi la pand&#233;mie de Covid-19 et la guerre en Ukraine. Selon une nouvelle base de donn&#233;es, &lt;a href=&#034;https://www.development-finance.org/files/Debt_Service_Watch_Briefing_Final_Word_EN_0910.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Debt Service Watch&lt;/a&gt;, les pays du Sud connaissent la pire crise de la dette jamais enregistr&#233;e, un tiers des pays d'Afrique subsaharienne consacrent plus de la moiti&#233; de leurs recettes budg&#233;taires au service de la dette. Face &#224; ces pressions fiscales sans pr&#233;c&#233;dent, les pr&#234;teurs internationaux et de nombreuses organisations de d&#233;veloppement encouragent fortement la marchandisation des terres par le biais de la compensation comme moyen de sortir de cette crise profond&#233;ment ancr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'African Carbon Markets Initiative (ACMI), une alliance lanc&#233;e en 2022 lors du sommet de la COP27 du Caire, est devenue une voix importante dans ce nouveau discours sur le d&#233;veloppement. L'ACMI rassemble des dirigeants africains, des entreprises de cr&#233;dit carbone (dont Verra), des donateurs occidentaux (USAID, la Fondation Rockefeller et le Fonds pour la Terre de Jeff Bezos) et des organisations multilat&#233;rales comme la Commission &#233;conomique des Nations unies pour l'Afrique. Outre ses efforts pratiques pour mobiliser des fonds et encourager les changements de politique, l'ACMI a jou&#233; un r&#244;le de premier plan dans le plaidoyer en faveur des march&#233;s du carbone en tant que solution gagnant-gagnant &#224; la fois pour les pays africains lourdement endett&#233;s et pour le climat. Selon les termes du &lt;a href=&#034;https://www.seforall.org/publications/africa-carbon-markets-initiative-roadmap-report&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;document fondateur de l'organisation&lt;/a&gt;, &#171; l'&#233;mergence des cr&#233;dits carbone en tant que nouveau produit permet de mon&#233;tiser l'importante dotation en capital naturel de l'Afrique, tout en l'am&#233;liorant &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#8220;Africa Carbon Markets Initiative (ACMI) : Roadmap Report,&#8221; ACMI, November (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les activit&#233;s de l'ACMI sont profond&#233;ment li&#233;es au Golfe. L'un des aspects de cette relation est que les entreprises du Golfe, en particulier les producteurs de combustibles fossiles, sont aujourd'hui la principale source de demande pour les futurs cr&#233;dits carbone africains. Lors du Sommet africain sur le climat qui s'est tenu en septembre 2023 &#224; Nairobi, au Kenya, par exemple, un groupe d'importantes entreprises &#233;miraties du secteur de l'&#233;nergie et de la finance (connu sous le nom d'UAE Carbon Alliance) s'est engag&#233; &#224; acheter &#224; l'ACMI des cr&#233;dits carbone d'une valeur de 450 millions de dollars au cours des six prochaines ann&#233;es. Cet engagement a imm&#233;diatement confirm&#233; que les &#201;mirats arabes unis &#233;taient le principal bailleur de fonds de l'ACMI. De plus, en garantissant la demande de cr&#233;dits carbone pour le reste de la d&#233;cennie, l'engagement des &#201;mirats arabes unis contribue &#224; cr&#233;er le march&#233; actuel, &#224; faire avancer de nouveaux projets de compensation et &#224; consolider leur place dans les strat&#233;gies de d&#233;veloppement des &#201;tats africains. Il contribue &#233;galement &#224; l&#233;gitimer la compensation en tant que r&#233;ponse &#224; l'urgence climatique, malgr&#233; les nombreux scandales qui ont entach&#233; le secteur ces derni&#232;res ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Arabie saoudite joue &#233;galement un r&#244;le majeur dans la promotion des march&#233;s du carbone en Afrique. L'un des membres du comit&#233; directeur de l'ACMI est la femme d'affaires saoudienne Riham ElGizy, qui dirige la Regional Voluntary Carbon Market Company (RVCMC). Cr&#233;&#233;e en 2022 en tant que coentreprise entre le Fonds d'investissement public (le fonds souverain d'Arabie saoudite) et la bourse saoudienne Tadawul, la RVCMC a organis&#233; &lt;a href=&#034;https://xpansiv.com/rvcmc-selects-xpansiv-to-launch-carbon-credit-exchange-in-saudi-arabia/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les deux plus grandes ventes aux ench&#232;res&lt;/a&gt; de carbone au monde, en vendant plus de 3,5 millions de tonnes de cr&#233;dits de carbone en 2022 et 2023. 70 % des cr&#233;dits vendus lors de ces ventes aux ench&#232;res provenaient de projets de compensation en Afrique, la vente aux ench&#232;res de 2023 ayant eu lieu au Kenya. Les principaux acheteurs de ces cr&#233;dits &#233;taient des entreprises saoudiennes, au premier rang desquelles la plus grande compagnie p&#233;troli&#232;re du monde, Saudi Aramco.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#034;Au-del&#224; de la simple appropriation de projets de compensation en Afrique, les &#201;tats du Golfe se positionnent &#233;galement &#224; l'autre bout de la cha&#238;ne de valeur du carbone : la commercialisation et la vente de cr&#233;dits de carbone &#224; des acheteurs r&#233;gionaux et internationaux&#034;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les relations &#233;miraties et saoudiennes avec l'ACMI et le commerce des cr&#233;dits carbone africains illustrent une &#233;volution notable en ce qui concerne le r&#244;le du Golfe sur ces nouveaux march&#233;s. Au-del&#224; de la simple possession de projets de compensation en Afrique, les &#201;tats du Golfe se positionnent &#233;galement &#224; l'autre bout de la cha&#238;ne de valeur du carbone : la commercialisation et la vente de cr&#233;dits carbone &#224; des acheteurs r&#233;gionaux et internationaux. &#192; cet &#233;gard, le Golfe appara&#238;t comme un espace &#233;conomique cl&#233; o&#249; le carbone africain est transform&#233; en un actif financier qui peut &#234;tre achet&#233;, vendu et faire l'objet de sp&#233;culations de la part d'acteurs financiers du monde entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, les &#201;mirats arabes unis et l'Arabie saoudite ont tous deux cherch&#233; &#224; &#233;tablir des bourses du carbone permanentes, o&#249; les cr&#233;dits carbone peuvent &#234;tre achet&#233;s et vendus comme n'importe quelle autre marchandise. Les &#201;mirats arabes unis ont cr&#233;&#233; la premi&#232;re bourse de ce type &#224; la suite d'un investissement du fonds souverain contr&#244;l&#233; par Abou Dhabi, Mubadala, dans l'AirCarbon Exchange (ACX), bas&#233;e &#224; Singapour, en septembre 2022. Dans le cadre de cette acquisition, Mubadala d&#233;tient d&#233;sormais 20 % d'ACX et a cr&#233;&#233; une bourse num&#233;rique r&#233;glement&#233;e d'&#233;change de carbone dans la zone franche financi&#232;re d'Abou Dhabi, l'Abu Dhabi Global Market. ACX affirme qu'il s'agit de la premi&#232;re bourse r&#233;glement&#233;e de ce type au monde, et que les &#233;changes de cr&#233;dits carbone y d&#233;buteront fin 2023. De m&#234;me, en Arabie saoudite, la RVCMC s'est associ&#233;e &#224; l'entreprise am&#233;ricaine de technologie de march&#233; Xpansiv pour cr&#233;er une bourse permanente de cr&#233;dits carbone dont le lancement est pr&#233;vu fin 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste &#224; savoir si ces deux bourses bas&#233;es dans le Golfe seront en concurrence ou si elles donneront la priorit&#233; &#224; des instruments d'&#233;change diff&#233;rents, tels que les d&#233;riv&#233;s du carbone ou les cr&#233;dits carbone conformes &#224; la charia. Ce qui est clair, en revanche, c'est que les principaux centres financiers du Golfe s'appuient sur leurs infrastructures existantes pour &#233;tablir une domination r&#233;gionale dans la vente de carbone. Actif &#224; tous les stades de l'industrie de la compensation - de la production de cr&#233;dits carbone &#224; leur achat - le Golfe est d&#233;sormais un acteur principal des nouvelles formes d'extraction de richesse qui relient le continent africain &#224; l'&#233;conomie mondiale au sens large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Garantir un avenir bas&#233; sur l'&#233;nergie fossile&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des deux derni&#232;res d&#233;cennies, la production de p&#233;trole et surtout de gaz du Golfe s'est consid&#233;rablement accrue, parall&#232;lement &#224; un &lt;a href=&#034;https://www.tni.org/en/article/a-transition-to-where-the-gulf-arab-states-and-the-new-east-east-axis-of-world-oil&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;d&#233;placement&lt;/a&gt; important vers l'est des exportations d'&#233;nergie pour r&#233;pondre &#224; la nouvelle demande d'hydrocarbures de la Chine et de l'Asie de l'Est. Dans le m&#234;me temps, les &#201;tats du Golfe ont accru leur participation dans les secteurs en aval &#224; forte intensit&#233; &#233;nerg&#233;tique, notamment la production de produits p&#233;trochimiques, de plastiques et d'engrais. Emmen&#233;es par Saudi Aramco et Abu Dhabi National Oil Company, les compagnies p&#233;troli&#232;res nationales bas&#233;es dans le Golfe rivalisent d&#233;sormais avec les supergrands groupes p&#233;troliers occidentaux traditionnels en termes de r&#233;serves, de capacit&#233; de raffinage et de niveaux d'exportation.&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&#034;Au contraire, &#224; l'instar des grandes compagnies p&#233;troli&#232;res occidentales, la vision du Golfe d'une production accrue de combustibles fossiles s'accompagne d'une tentative de s'emparer du lead des initiatives mondiales de lutte contre la crise climatique&#034;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, et malgr&#233; la r&#233;alit&#233; de l'urgence climatique, les pays du Golfe redoublent d'efforts dans la production d'&#233;nergies fossiles, voyant tout l'int&#233;r&#234;t de s'accrocher le plus longtemps possible &#224; un monde centr&#233; sur le p&#233;trole. Comme l'a promis le ministre saoudien du p&#233;trole en 2021, &#171; chaque mol&#233;cule d'hydrocarbure sortira &#187;[5]. Mais cette approche ne signifie pas que les &#201;tats du Golfe ont adopt&#233; une posture de n&#233;gation du changement climatique, la t&#234;te dans le sable. Au contraire, &#224; l'instar des grandes compagnies p&#233;troli&#232;res occidentales, la vision du Golfe d'une production accrue de combustibles fossiles s'accompagne d'une tentative de s'emparer du leadership dans les efforts mondiaux de lutte contre la crise climatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un des aspects de cette approche est leur forte implication dans les technologies &#224; faible teneur en carbone, imparfaites et non av&#233;r&#233;es, telles que l'hydrog&#232;ne et le captage du carbone. D'autre part, ils tentent d'orienter les n&#233;gociations mondiales sur le climat, comme en t&#233;moignent les r&#233;centes conf&#233;rences des Nations unies sur le changement climatique, COP27 et COP28, au cours desquelles les &#201;tats du Golfe ont d&#233;tourn&#233; les discussions politiques des efforts efficaces pour &#233;liminer progressivement les combustibles fossiles, transformant ces &#233;v&#233;nements en un peu plus que des spectacles d'entreprise et des forums de r&#233;seautage pour l'industrie p&#233;troli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le march&#233; des compensations carbone doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme faisant partie int&#233;grante de ces efforts visant &#224; retarder, &#224; obscurcir et &#224; entraver la lutte contre le changement climatique de mani&#232;re significative. Gr&#226;ce &#224; la comptabilit&#233; carbone trompeuse des projets de compensation, les grandes industries p&#233;troli&#232;res et gazi&#232;res du Golfe peuvent poursuivre leurs activit&#233;s habituelles tout en pr&#233;tendant atteindre leurs soi-disant objectifs climatiques. La d&#233;possession des terres africaines par les pays du Golfe est un &#233;l&#233;ment cl&#233; de cette strat&#233;gie, qui permet en fin de compte d'entretenir le spectre d&#233;sastreux d'une production de combustibles fossiles en constante acc&#233;l&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Traduction de l'anglais par Emmanuelle Carton (CADTM)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source :&lt;a href=&#034;https://merip.org/2024/07/laundering-carbon-the-gulfs-new-scramble-for-africa/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://merip.org/2024/07/laundering-carbon-the-gulfs-new-scramble-for-africa/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Adam Hanieh&lt;/strong&gt; est professeur aupr&#232;s du SOAS, University of London. Il est l'auteur, entre autres, de Money, Markets, and Monarchies : The Gulf Cooperation Council and the Political Economy of the Contemporary Middle East, Cambridge University Press, 2018 et Lineages of Revolt. Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East, Haymarket Books, 2013.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Thales A. P. West et al., &#8220;Action needed to make carbon offsets from forest conservation work for climate change,&#8221; Science 381/6660 (August 2023), p. 876.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#8220;Africa Carbon Markets Initiative (ACMI) : Roadmap Report,&#8221; ACMI, November 8, 2022, p. 12.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>(Re)contextualiser la Palestine : Isra&#235;l, les pays du Golfe et la puissance US au Moyen-Orient</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Re-contextualiser-la-Palestine-Israel-les-pays-du-Golfe-et-la-puissance-US-au</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Re-contextualiser-la-Palestine-Israel-les-pays-du-Golfe-et-la-puissance-US-au</guid>
		<dc:date>2024-08-20T06:40:37Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2024-08-20</dc:subject>
		<dc:subject>Moyen-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Conflit Isra&#233;lo-palestinien</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Adam Hanieh analyse la fa&#231;on dont le capitalisme fossile a configur&#233; les rapports de force et les relations entre &#201;tats au Moyen orient, sous la f&#233;rule des &#201;tats-Unis. Il peut alors situer le colonialisme isra&#233;lien en Palestine dans une perspective r&#233;gionale plus large, explicitant les strat&#233;gies &#233;tats-uniennes vis-&#224;-vis d'Isra&#235;l et des pays du Golfe. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de la revue Contretemps 8 juillet 2024 &lt;br class='autobr' /&gt;
Par Adam Hanieh &lt;br class='autobr' /&gt;
Adam Hanieh est professeur d'&#233;conomie politique et de d&#233;veloppement (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Asie-Proche-Orient-" rel="directory"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2024-08-20-+" rel="tag"&gt;Edition du 2024-08-20&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Moyen-Orient-+" rel="tag"&gt;Moyen-Orient&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Asie-Proche-Orient-423-+" rel="tag"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Conflit-Israelo-palestinien-+" rel="tag"&gt;Conflit Isra&#233;lo-palestinien&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/sans-titre-bc56c.jpg?1781039641' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Adam Hanieh analyse la fa&#231;on dont le capitalisme fossile a configur&#233; les rapports de force et les relations entre &#201;tats au Moyen orient, sous la f&#233;rule des &#201;tats-Unis. Il peut alors situer le colonialisme isra&#233;lien en Palestine dans une perspective r&#233;gionale plus large, explicitant les strat&#233;gies &#233;tats-uniennes vis-&#224;-vis d'Isra&#235;l et des pays du Golfe.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de la revue Contretemps&lt;br class='autobr' /&gt;
8 juillet 2024&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Adam Hanieh&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adam Hanieh est professeur d'&#233;conomie politique et de d&#233;veloppement international &#224; l'Institut d'&#233;tudes arabes et islamiques de l'universit&#233; d'Exeter. Ses travaux portent sur le r&#244;le des &#201;tats du Golfe dans le capitalisme mondial, ainsi que sur la mani&#232;re dont l'accumulation de capital dans le Golfe influe sur les questions plus g&#233;n&#233;rales de d&#233;veloppement au Moyen-Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article a &#233;t&#233; d'abord publi&#233; en anglais sur le site du &lt;a href=&#034;https://www.tni.org/en/article/framing-palestine&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Transnational Institute.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours des sept derniers mois, la guerre g&#233;nocidaire men&#233;e par Isra&#235;l &#224; Gaza a suscit&#233; une vague sans pr&#233;c&#233;dent de protestations et de sensibilisation &#224; la cause palestinienne. Des millions de personnes sont descendues dans la rue, des campements ont surgi sur les campus des universit&#233;s du monde entier, des militant&#183;e&#8729;s ont bloqu&#233; des ports et des usines d'armement, et la n&#233;cessit&#233; d'une campagne mondiale de boycott, de d&#233;sinvestissement et de sanctions &#224; l'encontre d'Isra&#235;l semble faire plus que jamais consensus. La plainte d&#233;pos&#233;e par l'Afrique du Sud contre Isra&#235;l &#224; la Cour internationale de justice (CIJ) a renforc&#233; l'ardeur de ces mouvements populaires. Cette affaire a non seulement mis en lumi&#232;re non seulement la r&#233;alit&#233; du g&#233;nocide perp&#233;tr&#233; par Isra&#235;l, mais aussi le soutien ind&#233;fectible des principaux &#201;tats occidentaux &#224; l'&#201;tat h&#233;breu, malgr&#233; ses agissements dans la bande de Gaza et au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, malgr&#233; cette vague mondiale de solidarit&#233; avec la Palestine, certaines id&#233;es fausses ont la peau dure dans les d&#233;bats et les analyses au sujet de la Palestine. Trop souvent, la dimension politique de la question palestinienne n'est consid&#233;r&#233;e qu'&#224; travers le prisme d'Isra&#235;l, de la Cisjordanie et de Gaza, en omettant la dynamique r&#233;gionale plus large du Moyen-Orient et le contexte international dans lequel se d&#233;ploie le colonialisme isra&#233;lien. D'autre part, la solidarit&#233; avec la Palestine est souvent r&#233;duite &#224; la contestation des graves violations de droits humains commises par Isra&#235;l, ainsi que ses violations incessantes du droit international, &#224; savoir les meurtres, les arrestations et la d&#233;possession que les Palestinien&#183;nes subissent depuis pr&#232;s de huit d&#233;cennies. Cette conception des droits humains est probl&#233;matique en ce qu'elle d&#233;politise la lutte des Palestinien&#183;nes, et n'explique pas pourquoi les &#201;tats occidentaux continuent d'offrir leur soutien inconditionnel &#224; Isra&#235;l. Et, lorsque la question centrale du soutien occidental est soulev&#233;e, beaucoup en attribuent la cause &#224; un &#171; lobby pro-isra&#233;lien &#187; op&#233;rant en Am&#233;rique du Nord et en Europe occidentale. Cette perception est erron&#233;e et politiquement dangereuse, car elle occulte profond&#233;ment la relation entre les &#201;tats occidentaux et Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectif de cet article est de proposer une approche alternative pour comprendre les enjeux autour de la question palestinienne, une approche replac&#233;e dans son contexte r&#233;gional, prenant en compte le r&#244;le central du Moyen-Orient dans un monde domin&#233; par les combustibles fossiles. L'argument principal ici est que l'on ne peut comprendre le soutien ind&#233;fectible des &#201;tats-Unis et des principaux &#201;tats europ&#233;ens &#224; Isra&#235;l sans consid&#233;rer ce contexte. En tant que colonie de peuplement, Isra&#235;l a jou&#233; un r&#244;le de premier plan dans le maintien des int&#233;r&#234;ts imp&#233;rialistes occidentaux, notamment des &#201;tats-Unis, au Moyen-Orient. L'&#201;tat h&#233;breu a endoss&#233; ce r&#244;le aux c&#244;t&#233;s des monarchies arabes du Golfe riches en p&#233;trole, lesquelles constituent l'autre pilier majeur des int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains dans la r&#233;gion, avec l'Arabie saoudite &#224; leur t&#234;te. L'&#233;volution rapide des relations entre les pays du Golfe, Isra&#235;l et les &#201;tats-Unis est essentielle pour comprendre la situation actuelle, en particulier du fait de l'affaiblissement relatif des &#201;tats-Unis en tant que puissance mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mutations de l'apr&#232;s-guerre et le Moyen-Orient [1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux transformations majeures ont fa&#231;onn&#233; l'&#233;volution de l'ordre mondial dans les ann&#233;es qui ont imm&#233;diatement suivi la Seconde Guerre mondiale. La premi&#232;re a &#233;t&#233; une r&#233;volution du syst&#232;me &#233;nerg&#233;tique mondial, avec l'&#233;mergence du p&#233;trole en tant que principal combustible fossile, rempla&#231;ant le charbon et d'autres sources d'&#233;nergie pour les grandes puissances industrialis&#233;es. Cette transition vers les combustibles fossiles s'est d'abord produite aux &#201;tats-Unis, o&#249; la consommation de p&#233;trole a d&#233;pass&#233; celle du charbon en 1950, puis en Europe occidentale et au Japon dans les ann&#233;es 1960. Dans les pays riches repr&#233;sent&#233;s au sein de l'Organisation de coop&#233;ration et de d&#233;veloppement &#233;conomiques (OCDE), le p&#233;trole repr&#233;sentait moins de 28 % de la consommation totale de combustibles fossiles en 1950 ; &#224; la fin des ann&#233;es 1960, sa part d&#233;passait les 50%. Gr&#226;ce &#224; sa plus grande densit&#233; &#233;nerg&#233;tique, sa plasticit&#233; et sa facilit&#233; de transport, le p&#233;trole a aliment&#233; le capitalisme florissant de l'apr&#232;s-guerre, soutenant le d&#233;veloppement de toute une s&#233;rie de nouvelles technologies, industries et infrastructures. Ce fut le d&#233;but de ce que les scientifiques d&#233;criront plus tard comme la &#171; grande acc&#233;l&#233;ration &#187;, &#224; savoir l'expansion consid&#233;rable et continue de la consommation de combustibles fossiles d&#233;but&#233;e au milieu du 20&#7497; si&#232;cle, et qui a irr&#233;m&#233;diablement men&#233; &#224; la situation d'urgence climatique que l'on conna&#238;t aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette transition globale vers le p&#233;trole est &#233;troitement li&#233;e &#224; une deuxi&#232;me transformation majeure de l'apr&#232;s-guerre, &#224; savoir l'av&#232;nement des &#201;tats-Unis comme premi&#232;re puissance &#233;conomique et politique mondiale. L'ascension &#233;conomique des &#201;tats-Unis a commenc&#233; dans les premi&#232;res d&#233;cennies du 20&#7497; si&#232;cle, mais c'est la Seconde Guerre mondiale qui a permis leur &#233;mergence en tant que premi&#232;re puissance incontestable du capitalisme mondial, &#224; laquelle ne s'opposaient alors que l'Union sovi&#233;tique et son bloc alli&#233;. La puissance am&#233;ricaine est n&#233;e de la destruction de l'Europe occidentale pendant la guerre et de l'affaiblissement de la domination coloniale europ&#233;enne sur une grande partie de ce que l'on a appel&#233; le tiers-monde. Tandis que la Grande-Bretagne et la France se fragilisaient, les &#201;tats-Unis ont jou&#233; un r&#244;le de premier plan dans l'architecture politique et &#233;conomique de l'apr&#232;s-guerre, notamment au moyen d'un nouveau syst&#232;me financier mondial centr&#233; sur le dollar am&#233;ricain. Au milieu des ann&#233;es 1950, les &#201;tats-Unis d&#233;tenaient 60 % de la production manufacturi&#232;re mondiale et un peu plus d'un quart du PIB mondial, et 42 des 50 premi&#232;res entreprises industrielles du monde &#233;taient am&#233;ricaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux tournants mondiaux majeurs, la transition vers le p&#233;trole et l'affirmation de la toute puissance am&#233;ricaine, ont eu de profondes r&#233;percussions au Moyen-Orient. D'une part, la r&#233;gion a jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans la transition mondiale vers le p&#233;trole. Elle disposait en effet de ressources p&#233;troli&#232;res abondantes, repr&#233;sentant pr&#232;s de 40 % des r&#233;serves mondiales av&#233;r&#233;es au milieu des ann&#233;es 1950. En outre, le p&#233;trole du Moyen-Orient &#233;tait situ&#233; &#224; proximit&#233; de nombreux pays europ&#233;ens, et les co&#251;ts de production y &#233;taient bien plus bas que partout ailleurs dans le monde. Des quantit&#233;s apparemment illimit&#233;es de p&#233;trole pouvaient ainsi &#234;tre vendues &#224; l'Europe &#224; des prix inf&#233;rieurs &#224; ceux du charbon, tout en garantissant que les march&#233;s p&#233;troliers am&#233;ricains restent &#224; l'abri des effets de l'augmentation de la demande europ&#233;enne. Le recentrage de l'approvisionnement p&#233;trolier de l'Europe sur le Moyen-Orient a &#233;t&#233; extr&#234;mement rapide : entre 1947 et 1960, la part du p&#233;trole europ&#233;en provenant de cette r&#233;gion a doubl&#233;, passant de 43 % &#224; 85 %. Cela a permis non seulement l'&#233;mergence de nouvelles industries, comme la p&#233;trochimie, mais aussi le d&#233;veloppement de nouvelles techniques de transport, et de guerre. Ainsi, sans le Moyen-Orient, la transition p&#233;troli&#232;re en Europe occidentale n'aurait peut-&#234;tre jamais eu lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La majorit&#233; des r&#233;serves p&#233;troli&#232;res du Moyen-Orient se trouve dans la r&#233;gion du Golfe, principalement en Arabie saoudite et dans les petits &#201;tats arabes du Golfe, ainsi qu'en Iran et en Irak. Pendant la premi&#232;re moiti&#233; du 20&#7497; si&#232;cle, ces pays ont &#233;t&#233; gouvern&#233;s par des monarchies autocratiques soutenues par l'Empire britannique (&#224; l'exception de l'Arabie saoudite, qui restait th&#233;oriquement non soumise au colonialisme anglais). La production de p&#233;trole dans la r&#233;gion &#233;tait contr&#244;l&#233;e par une poign&#233;e de grandes compagnies p&#233;troli&#232;res occidentales, qui payaient des loyers et des redevances aux dirigeants de ces &#201;tats pour pouvoir y extraire le p&#233;trole. Ces soci&#233;t&#233;s p&#233;troli&#232;res &#233;taient int&#233;gr&#233;es verticalement, ce qui signifie qu'elles contr&#244;laient non seulement l'extraction du p&#233;trole brut, mais aussi le raffinage, le transport et la vente du p&#233;trole dans le monde entier. Le pouvoir de ces entreprises &#233;tait immense, le contr&#244;le des infrastructures de circulation du p&#233;trole leur permettant d'en exclure tout concurrent potentiel. La concentration de la propri&#233;t&#233; dans l'industrie p&#233;troli&#232;re d&#233;passait de loin celle observ&#233;e dans toute autre industrie ; en effet, &#224; la fin de la Seconde Guerre mondiale, plus de 80 % de toutes les r&#233;serves p&#233;troli&#232;res mondiales en dehors des &#201;tats-Unis et de l'URSS &#233;taient contr&#244;l&#233;es par seulement sept grandes entreprises am&#233;ricaines et europ&#233;ennes, baptis&#233;es les &#171; Sept S&#339;urs &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Isra&#235;l et les r&#233;voltes anticoloniales&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; leur immense pouvoir, ces compagnies p&#233;troli&#232;res ont &#233;t&#233; confront&#233;es &#224; un d&#233;fi de taille lorsqu'au cours des ann&#233;es 1950 et 1960, le Moyen-Orient est devenu le centre des march&#233;s p&#233;troliers mondiaux. Comme ailleurs dans le monde, une s&#233;rie de puissants mouvements nationalistes, communistes et autres mouvements de gauche ont commenc&#233; &#224; contester les dirigeants soutenus par les colonialismes britannique et fran&#231;ais, mena&#231;ant de bouleverser l'ordre r&#233;gional soigneusement &#233;tabli. C'est en &#201;gypte que ce ph&#233;nom&#232;ne s'est manifest&#233; avec le plus d'ardeur, lorsque le roi Farouk, monarque soutenu par les Britanniques, a &#233;t&#233; renvers&#233; en 1952 par un coup d'&#201;tat militaire men&#233; par un officier appr&#233;ci&#233; de la population, Gamal Abdel Nasser. L'arriv&#233;e au pouvoir de Nasser a entra&#238;n&#233; le retrait des troupes britanniques d'&#201;gypte et permis au Soudan d'obtenir son ind&#233;pendance en 1956. La souverainet&#233; nouvellement acquise de l'&#201;gypte s'est vue couronn&#233;e cette m&#234;me ann&#233;e par la nationalisation du canal de Suez, jusqu'alors contr&#244;l&#233; par les Britanniques et les Fran&#231;ais. C&#233;l&#233;br&#233;e par des millions de personnes dans tout le Moyen-Orient, cette mesure a provoqu&#233; l'invasion rat&#233;e de l'&#201;gypte par les Britanniques, les Fran&#231;ais et les Isra&#233;liens. Tandis que Nasser s'engageait dans la voie de la nationalisation, les luttes anticoloniales ont pris de l'ampleur ailleurs dans la r&#233;gion, notamment en Alg&#233;rie, o&#249; une gu&#233;rilla pour l'ind&#233;pendance a d&#233;but&#233; en 1954 contre l'occupation fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'on l'ignore encore souvent de nos jours, ces menaces contre une domination coloniale de longue date ont eu des r&#233;percussions dans les p&#233;tromonarchies du Golfe. En Arabie saoudite et dans les petits &#201;tats du Golfe, le soutien &#224; Nasser &#233;tait significatif et divers mouvements de gauche ont protest&#233; contre la v&#233;nalit&#233;, la corruption et la position pro-occidentale des monarchies au pouvoir. Les cons&#233;quences potentielles de ces contestations se sont mat&#233;rialis&#233;es non loin de l&#224;, en Iran, o&#249; un leader national populaire, Mohammed Mossadegh, est arriv&#233; au pouvoir en 1951. L'une des premi&#232;res mesures mises en place par Mossadegh a &#233;t&#233; de prendre le contr&#244;le de l'Anglo-Iranian Oil Company (pr&#233;d&#233;cesseur de l'actuelle BP), compagnie p&#233;troli&#232;re contr&#244;l&#233;e jusqu'alors par les Britanniques. Ce qui constituait le premier cas de nationalisation du p&#233;trole au Moyen-Orient a eu une forte r&#233;sonance dans les &#201;tats arabes voisins, o&#249; le slogan &#171; Le p&#233;trole arabe pour les Arabes &#187; a gagn&#233; en popularit&#233; dans un climat g&#233;n&#233;ral anticolonialiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse &#224; la nationalisation du p&#233;trole iranien, les services secrets am&#233;ricains et britanniques ont orchestr&#233; un coup d'&#201;tat contre Mossadegh en 1953, portant au pouvoir un gouvernement pro-occidental fid&#232;le au monarque iranien, Mohammad Reza Shah Pahlavi. Ce coup d'&#201;tat a &#233;t&#233; le point de d&#233;part d'une vague contre-r&#233;volutionnaire dirig&#233;e contre tous les mouvements radicaux et nationalistes de la r&#233;gion. Le renversement de Mossadegh a &#233;galement mis en &#233;vidence un changement majeur dans l'ordre r&#233;gional : si la Grande-Bretagne a jou&#233; un r&#244;le important dans le coup d'&#201;tat, ce sont les &#201;tats-Unis qui ont pris la t&#234;te de la planification et de l'ex&#233;cution de l'op&#233;ration. C'&#233;tait la premi&#232;re fois que le gouvernement am&#233;ricain d&#233;posait un dirigeant &#233;tranger en temps de paix, et l'implication de la CIA dans le coup d'&#201;tat a &#233;t&#233; d&#233;terminante pour les interventions am&#233;ricaines ult&#233;rieures, telles que le coup d'&#201;tat de 1954 au Guatemala et le renversement du pr&#233;sident chilien Salvador Allende en 1973.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce contexte qu'Isra&#235;l est devenu un rempart majeur pour la sauvegarde des int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains au Moyen-Orient. Au tout d&#233;but du 20&#7497; si&#232;cle, la Grande-Bretagne avait &#233;t&#233; le principal soutien de la colonisation sioniste de la Palestine et, apr&#232;s la cr&#233;ation d'Isra&#235;l en 1948, les Britanniques ont continu&#233; &#224; soutenir le projet sioniste de construction d'un &#201;tat juif. Mais lorsque les &#201;tats-Unis ont supplant&#233; la domination coloniale britannique et fran&#231;aise au Moyen-Orient pendant l'apr&#232;s-guerre, le soutien am&#233;ricain &#224; Isra&#235;l est apparu comme la cl&#233; de vo&#251;te d'un nouvel ordre s&#233;curitaire r&#233;gional. La guerre de 1967 entre Isra&#235;l et les principaux &#201;tats arabes a constitu&#233; un tournant majeur, apr&#232;s que l'arm&#233;e isra&#233;lienne a d&#233;truit les forces a&#233;riennes &#233;gyptiennes et syriennes et lanc&#233; l'occupation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza, de la p&#233;ninsule du Sina&#239; en &#201;gypte et du plateau du Golan en Syrie. La victoire d'Isra&#235;l a bris&#233; les mouvements panarabes, d'ind&#233;pendance et de r&#233;sistance anticoloniale qui s'&#233;taient cristallis&#233;s le plus fortement dans l'&#201;gypte de Nasser. Cette victoire a &#233;galement encourag&#233; les &#201;tats-Unis &#224; supplanter la Grande-Bretagne en tant que principal m&#233;c&#232;ne du pays. &#192; partir de ce moment, les &#201;tats-Unis ont commenc&#233; &#224; fournir chaque ann&#233;e &#224; Isra&#235;l du mat&#233;riel militaire et un soutien financier d'une valeur de plusieurs milliards de dollars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le colonialisme de peuplement, un facteur d&#233;cisif&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La guerre de 1967 a d&#233;montr&#233; qu'Isra&#235;l &#233;tait une entit&#233; suffisamment puissante pour &#234;tre utilis&#233;e contre toute menace pesant sur les int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains dans la r&#233;gion. Mais il faut souligner ici un &#233;l&#233;ment crucial qui passe souvent inaper&#231;u, &#224; savoir que la place particuli&#232;re qu'occupe Isra&#235;l dans le soutien &#224; la puissance am&#233;ricaine est directement li&#233;e &#224; son caract&#232;re intrins&#232;que de colonie de peuplement, fond&#233;e sur la d&#233;possession croissante de la population palestinienne. Les colonies de peuplement doivent continuellement s'efforcer de renforcer leurs structures d'oppression raciale, d'exploitation de classe et de d&#233;possession. En cons&#233;quence, il s'agit g&#233;n&#233;ralement de soci&#233;t&#233;s hautement militaris&#233;es et violentes, qui ont tendance &#224; d&#233;pendre d'un soutien ext&#233;rieur leur permettant de maintenir leurs privil&#232;ges mat&#233;riels dans un environnement r&#233;gional hostile. Dans ce type de soci&#233;t&#233;, une proportion importante de la population profite de l'oppression de la population autochtone et consid&#232;re ses privil&#232;ges dans une perspective raciale et militariste. C'est pourquoi les colonies de peuplement sont des partenaires beaucoup plus s&#251;rs pour les int&#233;r&#234;ts imp&#233;rialistes occidentaux que les &#201;tats clients &#171; normaux &#187;. [2] C'est aussi la raison pour laquelle le colonialisme britannique a soutenu le sionisme en tant que mouvement politique au d&#233;but du 20&#7497; si&#232;cle, et que les &#201;tats-Unis ont embrass&#233; Isra&#235;l apr&#232;s 1967.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, cela ne signifie pas que les &#201;tats-Unis &#171; contr&#244;lent &#187; Isra&#235;l, ou qu'il n'y ait jamais de divergences d'opinion entre les gouvernements am&#233;ricain et isra&#233;lien sur la mani&#232;re dont cette relation doit se maintenir. Mais la capacit&#233; d'Isra&#235;l &#224; imposer un &#233;tat permanent de guerre, d'occupation et d'oppression serait profond&#233;ment mise en p&#233;ril sans le soutien continu des &#201;tats-Unis, tant sur le plan mat&#233;riel que politique. En retour, Isra&#235;l est un partenaire fid&#232;le et un bouclier contre les menaces qui p&#232;sent sur les int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains dans la r&#233;gion. Le pays est &#233;galement intervenu &lt;a href=&#034;https://www.ebony.com/wp-content/uploads/2014/08/israels-worldwide-role-in-repression-footnotes-finalized.pdf&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&#224; l'&#233;chelle mondiale&lt;/a&gt; en apportant son soutien &#224; des r&#233;gimes r&#233;pressifs appuy&#233;s par les &#201;tats-Unis, de l'Afrique du Sud au temps de l'apartheid aux dictatures militaires d'Am&#233;rique latine. Alexander Haig, secr&#233;taire d'&#201;tat am&#233;ricain sous Richard Nixon, &lt;a href=&#034;https://embassies.gov.il/washington/Obama_in_Israel/Pages/The-Ultimate-Ally.aspx#:~:text=Secretary%20of%20State%20Alexander%20M,region%20for%20American%20national%20security.%22.&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;a affirm&#233; sans d&#233;tour&lt;/a&gt; qu' &#171; Isra&#235;l est le plus grand porte-avions am&#233;ricain au monde qui ne peut &#234;tre coul&#233;, qui ne transporte pas un seul soldat am&#233;ricain et qui est situ&#233; dans une r&#233;gion hautement strat&#233;gique pour la s&#233;curit&#233; nationale am&#233;ricaine. &#187; [3]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lien entre les caract&#233;ristiques intrins&#232;ques de l'&#201;tat isra&#233;lien et la place particuli&#232;re qu'il occupe dans la strat&#233;gie am&#233;ricaine s'apparente au r&#244;le que l'apartheid sud-africain a jou&#233; pour soutenir les int&#233;r&#234;ts occidentaux sur l'ensemble du continent africain. Il existe des diff&#233;rences importantes entre l'apartheid sud-africain et l'apartheid isra&#233;lien &#8211; notamment la part pr&#233;pond&#233;rante des populations noires d'Afrique du Sud dans la classe ouvri&#232;re du pays, contrairement aux Palestinien&#183;nes en Isra&#235;l &#8211; mais en tant que colonies de peuplement, les deux &#201;tats sont devenus largement structurants pour le pouvoir occidental dans leurs voisinages respectifs. Si nous examinons l'histoire du soutien occidental &#224; l'apartheid sud-africain, nous constatons que ses justifications relevaient du m&#234;me ordre que celles que nous entendons aujourd'hui &#224; propos d'Isra&#235;l, et nous observons les m&#234;mes tentatives pour bloquer les sanctions internationales et criminaliser les mouvements de protestation. Ces parall&#232;les se retrouvent dans le r&#244;le jou&#233; par certains individus. Un exemple peu connu est &lt;a href=&#034;https://www.independent.co.uk/news/uk/politics/cameron-s-freebie-to-apartheid-south-africa-1674367.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;le voyage qu'un jeune membre du parti conservateur britannique a effectu&#233; en Afrique du Sud&lt;/a&gt; en 1989, au cours duquel il a plaid&#233; contre les sanctions internationales &#224; l'encontre de l'Afrique du Sud et expliqu&#233; pourquoi la Grande-Bretagne devait continuer &#224; soutenir le r&#233;gime d'apartheid. Des d&#233;cennies plus tard, ce jeune conservateur, David Cameron, occupe aujourd'hui le poste de ministre britannique des affaires &#233;trang&#232;res et est l'un des premiers dirigeants du monde &#224; encourager le g&#233;nocide isra&#233;lien &#224; Gaza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le central que d&#233;tient le Moyen-Orient dans l'&#233;conomie mondiale du p&#233;trole conf&#232;re &#224; Isra&#235;l une place plus importante dans le pouvoir imp&#233;rialiste occidental que celle qu'occupait l'Afrique du Sud de l'apartheid. Mais les deux cas d&#233;montrent pourquoi il est si important de r&#233;fl&#233;chir &#224; la mani&#232;re dont les facteurs r&#233;gionaux et mondiaux se conjuguent aux dynamiques internes de classe et de race qui caract&#233;risent les colonies de peuplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'int&#233;gration &#233;conomique d'Isra&#235;l au Moyen-Orient&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Moyen-Orient est devenu d'autant plus important pour le pouvoir am&#233;ricain apr&#232;s la nationalisation des r&#233;serves de p&#233;trole brut un peu partout dans la r&#233;gion &#8211; et ailleurs &#8211; au cours des ann&#233;es 1970 et 1980. La nationalisation a mis fin au contr&#244;le occidental historique direct sur les approvisionnements en p&#233;trole brut au Moyen-Orient, bien que les entreprises am&#233;ricaines et europ&#233;ennes aient continu&#233; &#224; contr&#244;ler la majeure partie du raffinage, du transport et de la vente de ce p&#233;trole &#224; l'&#233;chelle mondiale. Dans ce contexte, les int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains dans la r&#233;gion consistaient &#224; garantir un approvisionnement stable du march&#233; mondial en p&#233;trole &#8211; libell&#233; en dollars am&#233;ricains &#8211; et &#224; s'assurer que le p&#233;trole ne serait pas utilis&#233; comme une &#171; arme &#187; pour d&#233;stabiliser un syst&#232;me mondial centr&#233; sur les &#201;tats-Unis. En outre, les producteurs de p&#233;trole du Golfe ayant commenc&#233; &#224; gagner des billions de dollars gr&#226;ce &#224; l'exportation de p&#233;trole brut, les &#201;tats-Unis &#233;taient tr&#232;s pr&#233;occup&#233;s par la mani&#232;re dont ces &#171; p&#233;trodollars &#187; circulaient dans le syst&#232;me financier mondial, avec une incidence directe sur la pr&#233;dominance du dollar am&#233;ricain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la poursuite de ses int&#233;r&#234;ts, la strat&#233;gie am&#233;ricaine s'est enti&#232;rement consacr&#233;e &#224; maintenir en place les monarchies du Golfe, dirig&#233;es par l'Arabie saoudite, car elles s'av&#233;raient &#234;tre des alli&#233;es r&#233;gionales indispensables, particuli&#232;rement apr&#232;s le renversement de la monarchie iranienne des Pahlavi en 1979, qui constituait un autre pilier des int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains dans le Golfe depuis le coup d'&#201;tat de 1953. Le soutien des &#201;tats-Unis aux monarques du Golfe s'est manifest&#233; de diverses mani&#232;res, notamment par la vente d'&#233;normes quantit&#233;s de mat&#233;riel militaire, qui a fait de la r&#233;gion du Golfe le plus grand march&#233; d'armes au monde, ainsi que par des mesures &#233;conomiques qui ont canalis&#233; l'afflux des p&#233;trodollars du Golfe vers les march&#233;s financiers am&#233;ricains, et par une pr&#233;sence militaire am&#233;ricaine permanente, laquelle continue d'&#234;tre le meilleur garant du pouvoir monarchique. La guerre Iran-Irak, qui a dur&#233; de 1980 &#224; 1988 et qui est consid&#233;r&#233;e comme l'un des conflits les plus destructeurs du 20&#7497; si&#232;cle (pr&#232;s d'un demi-million de morts), a marqu&#233; un tournant dans les relations entre les &#201;tats-Unis et les pays du Golfe. Pendant cette guerre, les &#201;tats-Unis &lt;a href=&#034;https://academic.oup.com/jah/article/99/1/208/854761?login=false&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;ont fourni&lt;/a&gt;des armes, des fonds et des renseignements aux deux parties, consid&#233;rant qu'il s'agissait d'un moyen d'affaiblir la puissance de ces deux grands pays voisins et d'assurer la s&#233;curit&#233; des monarques du Golfe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que la puissance am&#233;ricaine au Moyen-Orient a fini par reposer sur deux piliers essentiels : Isra&#235;l d'une part, les monarchies du Golfe de l'autre. Ces deux piliers restent aujourd'hui la cl&#233; de vo&#251;te de la puissance am&#233;ricaine dans la r&#233;gion ; toutefois, la mani&#232;re dont ils sont li&#233;s l'un &#224; l'autre a sensiblement &#233;volu&#233;. Depuis les ann&#233;es 1990 et jusqu'&#224; aujourd'hui, le gouvernement am&#233;ricain a cherch&#233; &#224; r&#233;unir ces deux p&#244;les strat&#233;giques &#8211; ainsi que d'autres &#201;tats arabes importants, tels que la Jordanie et l'&#201;gypte &#8211; au sein d'une sph&#232;re unique li&#233;e &#224; la puissance &#233;conomique et politique des &#201;tats-Unis. Pour y parvenir, il fallait int&#233;grer Isra&#235;l au Moyen-Orient &#233;largi en normalisant ses relations &#233;conomiques, politiques et diplomatiques avec les &#201;tats arabes. Plus important encore, il s'agissait d'en finir avec les boycotts arabes officiels d'Isra&#235;l qui ont perdur&#233; pendant des d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue d'Isra&#235;l, la normalisation ne consistait pas simplement &#224; permettre le d&#233;veloppement du commerce avec les &#201;tats arabes et les investissements dans les &#233;conomies de ces derniers. Apr&#232;s une r&#233;cession majeure au milieu des ann&#233;es 1980, &lt;a href=&#034;https://merip.org/1998/06/the-contradictions-of-economic-reform-in-israel/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;l'&#233;conomie isra&#233;lienne&lt;/a&gt;s'est d&#233;tourn&#233;e de secteurs tels que la construction et l'agriculture pour mettre davantage l'accent sur la haute technologie, la finance et les exportations militaires. Toutefois, de nombreuses grandes entreprises internationales h&#233;sitaient &#224; faire des affaires avec des entreprises isra&#233;liennes (ou en Isra&#235;l m&#234;me) en raison des &#171; boycotts secondaires &#187; impos&#233;s par les gouvernements arabes. [4] Mettre fin &#224; ces boycotts &#233;tait essentiel pour attirer les grandes entreprises occidentales en Isra&#235;l, et pour permettre aux soci&#233;t&#233;s isra&#233;liennes d'acc&#233;der aux march&#233;s &#233;trangers aux &#201;tats-Unis et ailleurs. En d'autres termes, la normalisation &#233;conomique visait tout autant &#224; garantir la place du capitalisme isra&#233;lien dans l'&#233;conomie mondiale qu'&#224; permettre &#224; Isra&#235;l d'acc&#233;der aux march&#233;s du Moyen-Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cette fin, les &#201;tats-Unis et leurs alli&#233;s europ&#233;ens ont eu recours, &#224; partir des ann&#233;es 1990, &#224; divers m&#233;canismes visant &#224; favoriser l'int&#233;gration &#233;conomique d'Isra&#235;l dans le Moyen-Orient &#233;largi. L'un de ces m&#233;canismes a &#233;t&#233; l'intensification des r&#233;formes &#233;conomiques, &#224; savoir une ouverture aux investissements &#233;trangers et aux flux commerciaux qui se sont rapidement d&#233;ploy&#233;s dans la r&#233;gion. Dans ce contexte, les &#201;tats-Unis ont propos&#233; une s&#233;rie de mesures &#233;conomiques visant &#224; connecter les march&#233;s isra&#233;liens et arabes les uns aux autres, puis &#224; l'&#233;conomie am&#233;ricaine. L'un des principaux projets concernait les &#171; Qualifying Industrial Zones &#187; (QIZ), des zones franches de production &#224; bas salaires cr&#233;&#233;es en Jordanie et en &#201;gypte &#224; la fin des ann&#233;es 1990. Les marchandises produites dans les QIZ (principalement des textiles et des v&#234;tements) b&#233;n&#233;ficiaient d'un acc&#232;s en franchise de droits aux &#201;tats-Unis, &#224; condition qu'une certaine proportion des intrants pour leur fabrication provienne d'Isra&#235;l. Les QIZ ont jou&#233; un r&#244;le pr&#233;coce et d&#233;cisif en rassemblant des capitaux isra&#233;liens, jordaniens et &#233;gyptiens dans des structures de propri&#233;t&#233; conjointe, normalisant ainsi les relations &#233;conomiques entre deux des &#201;tats arabes voisins d'Isra&#235;l. En 2007, le gouvernement am&#233;ricain signalait que plus de 70 % des exportations jordaniennes vers les &#201;tats-Unis provenaient des QIZ ; pour l'&#201;gypte, 30 % des exportations vers les &#201;tats-Unis &#233;taient produites dans les QIZ en 2008. [5]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Conjointement au programme des QIZ, les &#201;tats-Unis ont &#233;galement propos&#233; le projet de zone de libre-&#233;change du Moyen-Orient (Middle East Free Trade Area &#8211; MEFTA) en 2003. La MEFTA visait &#224; &#233;tablir une zone de libre-&#233;change couvrant l'ensemble de la r&#233;gion d'ici 2013. La strat&#233;gie am&#233;ricaine consistait &#224; n&#233;gocier individuellement avec des pays &#171; amis &#187; en suivant un processus graduel en six &#233;tapes, qui devait aboutir &#224; un v&#233;ritable accord de libre-&#233;change (ALE) entre les &#201;tats-Unis et le pays en question. Ces accords ont &#233;t&#233; con&#231;us de mani&#232;re &#224; ce que les pays puissent associer leurs propres accords bilat&#233;raux de libre-&#233;change avec les &#201;tats-Unis aux accords bilat&#233;raux sign&#233;s avec d'autres pays, &#233;tablissant ainsi des accords au niveau sous-r&#233;gional dans l'ensemble du Moyen-Orient. Ces accords sous-r&#233;gionaux pourraient &#234;tre rattach&#233;s au fil du temps, jusqu'&#224; ce qu'ils couvrent l'ensemble de la r&#233;gion. Il est important de noter que ces accords de libre-&#233;change seraient &#233;galement utilis&#233;s pour encourager l'int&#233;gration d'Isra&#235;l dans les march&#233;s arabes, chaque accord contenant une clause engageant le signataire &#224; normaliser ses relations avec Isra&#235;l et interdisant tout boycott des relations commerciales. Bien que les &#201;tats-Unis n'aient pas atteint l'objectif qu'ils s'&#233;taient fix&#233; en 2013 pour la mise en place du MEFTA, cette politique a permis d'&#233;tendre l'influence &#233;conomique am&#233;ricaine dans la r&#233;gion, gr&#226;ce &#224; la normalisation entre Isra&#235;l et les principaux &#201;tats arabes. Il est frappant de constater qu'aujourd'hui, les &#201;tats-Unis ont conclu 14 accords de libre-&#233;change avec des pays du monde entier, dont cinq avec des &#201;tats du Moyen-Orient (Isra&#235;l, Bahre&#239;n, Maroc, Jordanie et Oman).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les accords d'Oslo&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, le succ&#232;s de la normalisation &#233;conomique allait d&#233;pendre avant tout d'un changement de conjoncture politique qui donnerait le &#171; feu vert &#187; de la Palestine &#224; l'int&#233;gration &#233;conomique d'Isra&#235;l dans l'ensemble de la r&#233;gion. &#192; cet &#233;gard, les accords d'Oslo, sign&#233;s entre Isra&#235;l et l'Organisation de lib&#233;ration de la Palestine (OLP) sous les auspices du gouvernement am&#233;ricain sur la pelouse de la Maison Blanche en 1993 ont constitu&#233; un tournant d&#233;cisif. Ces accords se sont fortement appuy&#233;s sur les pratiques coloniales &#233;tablies au cours des d&#233;cennies pr&#233;c&#233;dentes. Depuis les ann&#233;es 1970, Isra&#235;l avait tent&#233; de trouver une force palestinienne capable d'administrer la Cisjordanie et la bande de Gaza en son nom, c'est-&#224;-dire un mandataire palestinien de l'occupation isra&#233;lienne qui pourrait minimiser les contacts quotidiens entre la population palestinienne et l'arm&#233;e isra&#233;lienne. Les premi&#232;res tentatives avaient &#233;chou&#233; lors de la premi&#232;re Intifada, un soul&#232;vement populaire de grande ampleur d&#233;clench&#233; dans la bande de Gaza en 1987. Les accords d'Oslo ont mis fin &#224; cette premi&#232;re Intifada.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cadre de ces accords, l'OLP a accept&#233; de constituer une nouvelle entit&#233; politique, appel&#233;e Autorit&#233; palestinienne (AP), qui se verrait accorder des pouvoirs limit&#233;s sur des zones fragment&#233;es de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. L'AP d&#233;pendrait enti&#232;rement des financements ext&#233;rieurs pour sa survie, en particulier des pr&#234;ts, de l'aide et des taxes &#224; l'importation per&#231;ues par Isra&#235;l et qui seraient ensuite revers&#233;es &#224; l'AP. Puisque la plupart de ses sources de financement provenaient en fin de compte des &#201;tats occidentaux et d'Isra&#235;l, l'Autorit&#233; palestinienne s'est rapidement trouv&#233;e subordonn&#233;e sur le plan politique. En outre, Isra&#235;l a conserv&#233; un contr&#244;le total sur l'&#233;conomie et les ressources palestiniennes, ainsi que sur la circulation des personnes et des biens. Apr&#232;s la division territoriale de Gaza et de la Cisjordanie en 2007, l'AP a &#233;tabli son si&#232;ge &#224; Ramallah, en Cisjordanie. Elle est dirig&#233;e aujourd'hui par Mahmoud Abbas. [6]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; la fa&#231;on dont les accords d'Oslo et les n&#233;gociations qui ont suivi sont g&#233;n&#233;ralement d&#233;peints, il n'a jamais &#233;t&#233; question de paix ni d'un quelconque processus de lib&#233;ration de la Palestine. C'est au lendemain de ces accords que l'expansion des colonies isra&#233;liennes a explos&#233; en Cisjordanie, que le mur de l'apartheid a &#233;t&#233; construit, et qu'ont &#233;t&#233; instaur&#233;es les inextricables restrictions de mouvement qui r&#233;gissent depuis lors la vie des Palestinien&#183;nes. Les accords d'Oslo ont permis d'exclure des composantes essentielles de la population palestinienne &#8211; les r&#233;fugi&#233;&#183;es et les citoyen&#183;nes palestinien&#183;nes d'Isra&#235;l &#8211; de la lutte politique, r&#233;duisant la question de la Palestine &#224; des n&#233;gociations autour de portions de territoire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Plus important encore, les accords ont apport&#233; la b&#233;n&#233;diction palestinienne &#224; l'int&#233;gration d'Isra&#235;l dans le Moyen-Orient &#233;largi, ouvrant la voie aux gouvernements arabes, men&#233;s par la Jordanie et l'&#201;gypte, vers une normalisation avec Isra&#235;l sous l'&#233;gide des &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est apr&#232;s ces accords que sont apparues les restrictions de circulation, les barri&#232;res, les checkpoints et les zones militaires qui cernent aujourd'hui Gaza. En ce sens, la prison &#224; ciel ouvert qu'est devenue la bande de Gaza est elle-m&#234;me une cr&#233;ation du processus d'Oslo ; un lien direct relie les n&#233;gociations d'Oslo au g&#233;nocide actuel. Ce point est fondamental aux discussions en cours sur les sc&#233;narios possibles de l'apr&#232;s-guerre. La strat&#233;gie isra&#233;lienne a toujours consist&#233; &#224; recourir p&#233;riodiquement &#224; une violence extr&#234;me, assortie de fausses promesses de n&#233;gociations soutenues par la communaut&#233; internationale. Ces deux outils servent la m&#234;me strat&#233;gie qui consiste &#224; intensifier la fragmentation territoriale et la d&#233;possession continues du peuple palestinien. Toute n&#233;gociation d'apr&#232;s-guerre dirig&#233;e par les &#201;tats-Unis verra certainement des tentatives similaires d'assurer la domination p&#233;renne d'Isra&#235;l sur les vies et les terres palestiniennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Penser l'avenir&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#244;le strat&#233;gique que joue le Moyen-Orient, riche en p&#233;trole, pour la puissance mondiale am&#233;ricaine explique pourquoi Isra&#235;l est aujourd'hui le plus grand b&#233;n&#233;ficiaire cumul&#233; de l'aide &#233;trang&#232;re am&#233;ricaine dans le monde, bien que le pays se classe au 13&#7497; rang des &#233;conomies les plus riches du monde en termes de PIB par habitant&#183;e (plus que le Royaume-Uni, l'Allemagne ou le Japon). Cela explique &#233;galement le soutien sans faille apport&#233; &#224; Isra&#235;l par les &#233;lites politiques am&#233;ricaines (et britanniques). En 2021, sous la pr&#233;sidence Trump et avant la guerre actuelle, Isra&#235;l &lt;a href=&#034;https://www.independent.co.uk/news/world/americas/us-politics/biden-israel-us-military-aid-b2439537.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;a re&#231;u plus&lt;/a&gt; de financement militaire de la part des &#201;tats-Unis que tous les autres pays du monde r&#233;unis. Ce facteur est primordial car, comme les huit derniers mois l'ont d&#233;montr&#233;, le soutien am&#233;ricain va bien au-del&#224; du soutien financier et mat&#233;riel, puisque les &#201;tats-Unis endossent le r&#244;le d'ultime d&#233;fenseur politique d'Isra&#235;l sur la sc&#232;ne internationale. [7]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme nous l'avons vu, cette alliance am&#233;ricaine avec Isra&#235;l n'est pas sans rapport avec la d&#233;possession du peuple palestinien ; elle s'ancre m&#234;me dans cette d&#233;possession. C'est la nature coloniale de l'&#201;tat d'Isra&#235;l qui explique son r&#244;le pr&#233;pond&#233;rant dans le renforcement de la puissance am&#233;ricaine dans la r&#233;gion. On comprend ainsi pourquoi la lutte des Palestiniens est un &#233;l&#233;ment essentiel des mutations politiques au Moyen-Orient, la r&#233;gion aujourd'hui la plus polaris&#233;e socialement, la plus in&#233;gale &#233;conomiquement et la plus touch&#233;e par les conflits dans le monde. Inversement, cela explique aussi pourquoi la lutte pour la lib&#233;ration de la Palestine est intimement li&#233;e aux succ&#232;s (et aux &#233;checs) d'autres luttes sociales progressistes dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'axe central de cette dynamique interr&#233;gionale reste le lien entre Isra&#235;l et les &#201;tats du Golfe. Au cours des deux d&#233;cennies qui ont suivi les accords d'Oslo, la strat&#233;gie am&#233;ricaine au Moyen-Orient a continu&#233; &#224; favoriser l'int&#233;gration &#233;conomique et politique d'Isra&#235;l avec les &#201;tats du Golfe. Dans le cadre des accords d'Abraham en 2020, les &#201;mirats arabes unis (EAU) et Bahre&#239;n ont accept&#233; de normaliser leurs relations avec Isra&#235;l, ce qui a constitu&#233; une avanc&#233;e majeure dans ce processus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces accords ont ouvert la voie &#224; un accord de libre-&#233;change entre les &#201;mirats arabes unis et Isra&#235;l. Sign&#233; en 2022, il a &#233;t&#233; le premier accord de libre-&#233;change liant Isra&#235;l &#224; un &#201;tat arabe. La valeur des &#233;changes commerciaux entre Isra&#235;l et les &#201;mirats arabes unis a d&#233;pass&#233; les 2,5 milliards de dollars en 2022, alors qu'elle n'&#233;tait que de 150 millions de dollars en 2020. Le Soudan et le Maroc ont &#233;galement conclu des accords similaires avec Isra&#235;l, r&#233;pondant ainsi &#224; de fortes incitations de la part des &#201;tats-Unis. [8]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s les accords d'Abraham, cinq &#201;tats arabes entretiennent d&#233;sormais des relations diplomatiques officielles avec Isra&#235;l. Ces pays repr&#233;sentent environ 40 % de la population du monde arabe et comptent parmi les principales puissances politiques et &#233;conomiques de la r&#233;gion. Mais une question reste d&#233;terminante : quand l'Arabie saoudite rejoindra-t-elle ce club ? S'il est impossible que les &#201;mirats arabes unis et Bahre&#239;n aient pu accepter les accords d'Abraham sans le consentement de l'Arabie saoudite, le Royaume saoudien n'a jusqu'&#224; pr&#233;sent pas officiellement normalis&#233; ses liens avec Isra&#235;l, malgr&#233; la multitude de r&#233;unions et de relations informelles qui se sont tenues entre les deux &#201;tats ces derni&#232;res ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte actuel du g&#233;nocide en cours, un accord de normalisation entre l'Arabie saoudite et Isra&#235;l constitue sans aucun doute l'objectif principal de la strat&#233;gie am&#233;ricaine pour l'apr&#232;s-guerre. Il est tr&#232;s probable que le gouvernement saoudien accepterait un tel accord, ce qui a potentiellement d&#233;j&#224; &#233;t&#233; confirm&#233; &#224; l'administration Biden, &#224; condition qu'il obtienne une sorte de feu vert de la part de l'Autorit&#233; palestinienne &#224; Ramallah. Cette approbation pourrait possiblement &#234;tre obtenue dans le cas d'une reconnaissance internationale d'un pseudo-&#201;tat palestinien dans certaines parties de la Cisjordanie. Ce sc&#233;nario se heurte &#233;videmment &#224; des obstacles de taille, notamment le refus persistant des Palestinien&#183;nes de Gaza de se soumettre, et la question des modalit&#233;s d'administration du territoire de Gaza apr&#232;s la guerre. Mais le projet am&#233;ricain de cr&#233;er une puissance arabe conjointe multi-&#201;tats pour assurer le contr&#244;le de la bande de Gaza, dirig&#233;e par certains des principaux &#201;tats normalisateurs comme les &#201;mirats arabes unis, l'&#201;gypte et le Maroc, d&#233;pendrait probablement d'une normalisation isra&#233;lo-saoudienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapprochement entre les &#201;tats du Golfe et Isra&#235;l s'av&#232;re de plus en plus crucial pour les int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains dans la r&#233;gion, en raison des fortes rivalit&#233;s et des tensions g&#233;opolitiques qui &#233;mergent &#224; l'&#233;chelle mondiale, en particulier avec la Chine. Bien qu'aucune autre &#171; grande puissance &#187; ne soit pr&#234;te &#224; remplacer la domination am&#233;ricaine au Moyen-Orient, l'influence politique, &#233;conomique et militaire des &#201;tats-Unis dans la r&#233;gion a connu un d&#233;clin relatif au cours des derni&#232;res ann&#233;es. Preuve en sont les interd&#233;pendances croissantes entre &lt;a href=&#034;https://www.tni.org/en/article/a-transition-to-where-the-gulf-arab-states-and-the-new-east-east-axis-of-world-oil&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;les &#201;tats du Golfe d'une part et la Chine et l'Asie de l'Est&lt;/a&gt;de l'autre, interd&#233;pendances qui vont d&#233;sormais bien au-del&#224; de l'exportation du p&#233;trole brut du Moyen-Orient. Dans ce contexte et compte tenu de la place qu'occupe depuis longtemps Isra&#235;l dans le maintien de la puissance am&#233;ricaine dans la r&#233;gion, tout processus de normalisation pilot&#233; par les &#201;tats-Unis contribuerait &#224; r&#233;affirmer le pouvoir am&#233;ricain au Moyen-Orient et pourrait contrer l'influence de la Chine dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, malgr&#233; les d&#233;bats actuels sur les sc&#233;narios d'apr&#232;s-guerre, les 76 derni&#232;res ann&#233;es ont d&#233;montr&#233; &#224; maintes reprises que les tentatives visant &#224; &#233;radiquer la d&#233;termination et la r&#233;sistance des Palestinien&#183;nes continueront d'&#233;chouer. La Palestine se trouve aujourd'hui sur le front d'un r&#233;veil politique mondial qui d&#233;passe tout ce qui a pu &#234;tre observ&#233; depuis les ann&#233;es 1960. Dans ce contexte de prise de conscience globale de la condition palestinienne, notre analyse doit aller au-del&#224; de l'opposition formelle aux violences perp&#233;tr&#233;es par Isra&#235;l dans la bande de Gaza. La lutte pour la lib&#233;ration de la Palestine est au c&#339;ur de toute tentative s&#233;rieuse de contestation des int&#233;r&#234;ts imp&#233;rialistes au Moyen-Orient, et ces mouvements de r&#233;sistance n&#233;cessitent un meilleur ancrage dans une dynamique r&#233;gionale plus large, en particulier vis-&#224;-vis du r&#244;le central jou&#233; par les monarchies du Golfe. Nous devons &#233;galement mieux comprendre comment le Moyen-Orient s'inscrit dans l'histoire du capitalisme fossile, et dans les luttes contemporaines pour la justice climatique. La question de la Palestine est indissociable de ces r&#233;alit&#233;s. En ce sens, l'extraordinaire combat pour la survie que m&#232;ne aujourd'hui la population palestinienne dans la bande de Gaza repr&#233;sente l'avant-garde de la lutte pour l'avenir de la plan&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduit de l'anglais par Johanne Fontaine. R&#233;vis&#233; par Nellie Epinat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Pour plus de pr&#233;cisions sur les enjeux soulev&#233;s dans cette partie, voir le prochain livre de l'auteur, &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://www.versobooks.com/en-ca/products/2760-crude-capitalism&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, &#224; para&#238;tre aux &#233;ditions Verso Books en septembre 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Les r&#233;gimes arabes clients des &#201;tats-Unis, tels que l'&#201;gypte, la Jordanie et d&#233;sormais le Maroc, doivent faire face &#224; la persistance des mouvements politiques de contestation &#224; l'int&#233;rieur de leurs propres fronti&#232;res, et sont toujours oblig&#233;s de s'adapter et de r&#233;pondre aux pressions exerc&#233;es par certains segments de leurs populations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Fait r&#233;v&#233;lateur, la source de cette citation figure dans un article &#233;crit en 2011 par l'ancien ambassadeur d'Isra&#235;l aux &#201;tats-Unis, Michael Oren, intitul&#233; &#171; The Ultimate Ally &#187; (&lt;i&gt;L'alli&#233; supr&#234;me&lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Les &#171; boycotts secondaires &#187; signifiaient qu'une entreprise install&#233;e en Isra&#235;l, comme Microsoft par exemple, prenait le risque d'&#234;tre exclue des march&#233;s arabes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Pour une analyse plus approfondie des QIZ, du MEFTA et de l'&#233;conomie politique autour de la normalisation d'Isra&#235;l, voir Adam Hanieh, &lt;i&gt;&lt;a href=&#034;https://www.haymarketbooks.org/books/555-lineages-of-revolt&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Lineages of Revolt : Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East&lt;/a&gt;&lt;/i&gt;, Haymarket Books, 2013. Voir surtout pp. 36-38 [En anglais].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] En 2006, le Hamas avait largement remport&#233; les &#233;lections du Conseil l&#233;gislatif palestinien avec 74 des 132 si&#232;ges contest&#233;s. Un gouvernement d'unit&#233; nationale avait &#233;t&#233; constitu&#233;, r&#233;unissant des membres du Hamas et du Fatah, le parti palestinien majoritaire contr&#244;lant l'Autorit&#233; palestinienne. Mais ce gouvernement a &#233;t&#233; dissous par le Fatah apr&#232;s que le Hamas a pris le contr&#244;le de la bande de Gaza en 2007. Depuis lors, Gaza et la Cisjordanie sont sous le contr&#244;le de deux autorit&#233;s distinctes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Au-del&#224; de l'aide militaire et financi&#232;re directe, le soutien des &#201;tats-Unis s'exprime par de nombreux autres moyens. Le gouvernement am&#233;ricain fournit par exemple des milliards de dollars en garanties de pr&#234;t &#224; Isra&#235;l, ce qui permet &#224; ce dernier d'emprunter &#224; moindre co&#251;t sur le march&#233; mondial. Isra&#235;l est l'un des six pays au monde &#224; avoir re&#231;u de telles garanties au cours des dix derni&#232;res ann&#233;es, avec l'Ukraine, l'Irak, la Jordanie, la Tunisie et l'&#201;gypte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Dans le cas du Soudan, les &#201;tats-Unis ont accept&#233; d'accorder un pr&#234;t de 1,2 milliard de dollars et de retirer le pays de la liste des &#201;tats soutenant le terrorisme, bien que l'accord de normalisation n'ait pas encore &#233;t&#233; ratifi&#233;. Pour le Maroc, les &#201;tats-Unis ont reconnu la souverainet&#233; marocaine sur le Sahara occidental en &#233;change de la normalisation des relations avec Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*****&lt;/p&gt;
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		<title>Il s'agit d'une pand&#233;mie mondiale. Traitons-la comme telle</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/IL-S-AGIT-D-UNE-PANDEMIE-MONDIALE-TRAITONS-LA-COMME-TELLE</link>
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		<dc:date>2020-04-07T07:27:07Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Le Monde</dc:subject>
		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2020-04-07</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Face au tsunami COVID-19, nos vies changent d'une mani&#232;re qui &#233;tait inconcevable il y a quelques semaines &#224; peine. Depuis l'effondrement &#233;conomique de 2008-2009, le monde n'a jamais connu une telle exp&#233;rience collective : une crise mondiale unique, en rapide mutation, structurant le rythme de notre vie quotidienne dans un calcul complexe de risques et de probabilit&#233;s concurrentes. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de site du CADTM. &lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;ponse, de nombreux mouvements sociaux ont pr&#233;sent&#233; des revendications qui (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Le-Monde-" rel="directory"&gt;Le Monde&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Le-Monde-614-+" rel="tag"&gt;Le Monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Coronavirus-1579-+" rel="tag"&gt;Coronavirus&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/arton42840-2d5bc.jpg?1781039642' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Face au tsunami COVID-19, nos vies changent d'une mani&#232;re qui &#233;tait inconcevable il y a quelques semaines &#224; peine. Depuis l'effondrement &#233;conomique de 2008-2009, le monde n'a jamais connu une telle exp&#233;rience collective : une crise mondiale unique, en rapide mutation, structurant le rythme de notre vie quotidienne dans un calcul complexe de risques et de probabilit&#233;s concurrentes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://www.cadtm.org/Il-s-agit-d-une-pandemie-mondiale-Traitons-la-comme-telle&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site du CADTM&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse, de nombreux mouvements sociaux ont pr&#233;sent&#233; des revendications qui prennent au s&#233;rieux les cons&#233;quences potentiellement d&#233;sastreuses du virus, tout en s'attaquant &#224; l'incapacit&#233; des gouvernements capitalistes &#224; faire face de mani&#232;re ad&#233;quate &#224; la crise elle-m&#234;me. Ces revendications portent notamment sur la s&#233;curit&#233; des travailleurs, la n&#233;cessit&#233; d'une organisation au niveau du quartier, les revenus et la s&#233;curit&#233; sociale, les droits des personnes ayant un contrat &#224; dur&#233;e z&#233;ro [courants en Allemagne, au Royaume-Uni] ou un emploi pr&#233;caire, et la n&#233;cessit&#233; de prot&#233;ger les locataires et les personnes vivant dans la pauvret&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la crise du COVID-19 a fortement soulign&#233; la nature irrationnelle des syst&#232;mes de soins de sant&#233; structur&#233;s autour du profit : la r&#233;duction quasi universelle des effectifs et des infrastructures des h&#244;pitaux publics (y compris les lits de soins intensifs et les ventilateurs/respirateurs), le manque de prestations de sant&#233; publique et le co&#251;t prohibitif de l'acc&#232;s aux services m&#233;dicaux dans de nombreux pays, ainsi que la mani&#232;re dont les droits de propri&#233;t&#233; des entreprises pharmaceutiques (brevets) servent &#224; restreindre l'acc&#232;s g&#233;n&#233;ralis&#233; aux possibles traitements th&#233;rapeutiques et au d&#233;veloppement de vaccins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les dimensions mondiales du COVID-19 ont &#233;t&#233; moins pr&#233;sentes dans la plupart des discussions de gauche. Mike Davis a observ&#233; &#224; juste titre que &#171; le danger pour les pauvres dans le monde a &#233;t&#233; presque totalement ignor&#233; par les journalistes et les gouvernements occidentaux &#187;. Les d&#233;bats de gauche ont &#233;t&#233; souvent tout aussi circonscrits, l'attention &#233;tant largement centr&#233;e sur les graves crises des soins de sant&#233; qui se d&#233;roulent en Europe et aux Etats-Unis. M&#234;me en Europe, la capacit&#233; des Etats &#224; faire face &#224; cette crise est extr&#234;mement in&#233;gale &#8211; comme l'illustre la juxtaposition de l'Allemagne et de la Gr&#232;ce &#8211;, mais une catastrophe bien plus grande est sur le point d'inclure le reste du monde. En r&#233;action, notre perspective sur cette pand&#233;mie doit devenir v&#233;ritablement mondiale, en se fondant sur une compr&#233;hension de la mani&#232;re dont les aspects de sant&#233; publique mis en relief par ce virus recoupent des questions plus larges d'&#233;conomie politique (y compris la probabilit&#233; d'un ralentissement &#233;conomique mondial prolong&#233; et grave). Ce n'est pas le moment de mettre l'accent sur les pi&#232;ges (nationaux) et de parler simplement de la lutte contre le virus &#224; l'int&#233;rieur de nos propres fronti&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La sant&#233; publique dans le Sud&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme pour toutes les crises dites &#171; humanitaires &#187;, il est essentiel de rappeler que les conditions sociales qui r&#232;gnent dans la plupart des pays du Sud sont le produit direct de la fa&#231;on dont ces Etats s'ins&#232;rent dans les hi&#233;rarchies du march&#233; mondial. Historiquement, cela inclut une longue &#171; rencontre &#187; avec le colonialisme occidental, qui s'est poursuivi, &#224; l'&#233;poque contemporaine, par la subordination des pays pauvres aux int&#233;r&#234;ts des Etats les plus riches du monde et des plus grandes soci&#233;t&#233;s transnationales. Depuis le milieu des ann&#233;es 1980, les ajustements structurels r&#233;p&#233;t&#233;s [selon les mod&#232;les du FMI] &#8211; souvent accompagn&#233;s d'actions militaires occidentales, de r&#233;gimes de sanctions d&#233;bilitants ou d'un soutien aux dirigeants autoritaires &#8211; ont syst&#233;matiquement d&#233;truit les capacit&#233;s sociales et &#233;conomiques des Etats les plus pauvres, les laissant fort mal &#233;quip&#233;s pour faire face &#224; des crises majeures telles que celle induite par l'&#233;pid&#233;mie du COVID-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise en avant de ces dimensions historiques et mondiales permet de montrer clairement que l'ampleur &#233;norme de la crise actuelle n'est pas simplement une question d'&#233;pid&#233;miologie virale et d'absence de r&#233;sistance biologique &#224; un nouvel agent pathog&#232;ne. La fa&#231;on dont la plupart des populations d'Afrique, d'Am&#233;rique latine, du Moyen-Orient et d'Asie vivront la prochaine pand&#233;mie est une cons&#233;quence directe d'une &#233;conomie mondiale syst&#233;matiquement structur&#233;e autour de l'exploitation des ressources et des peuples du Sud. En ce sens, la pand&#233;mie est en grande partie une catastrophe sociale et humaine &#8211; et non pas simplement une calamit&#233; d'origine naturelle ou biologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mauvais &#233;tat des syst&#232;mes de sant&#233; publique dans la plupart des pays du Sud, qui ont tendance &#224; une carence de financement et d'investissements ainsi qu'&#224; un manque de m&#233;dicaments, d'&#233;quipements et de personnel ad&#233;quats, est un exemple clair de la fa&#231;on dont ce d&#233;sastre est caus&#233; par une activit&#233; sociale donn&#233;e. Cela est particuli&#232;rement important pour comprendre la menace pr&#233;sent&#233;e par le COVID-19 en raison de la rapide et tr&#232;s importante augmentation des cas graves et critiques qui n&#233;cessitent g&#233;n&#233;ralement une hospitalisation &#224; cause du virus (actuellement estim&#233;e &#224; environ 15-20% des cas confirm&#233;s). Ce fait est maintenant largement discut&#233; dans le contexte de l'Europe et des Etats-Unis. Il est &#224; l'origine de la strat&#233;gie d'&#171; aplatissement de la courbe &#187; afin d'all&#233;ger la pression sur la capacit&#233; des h&#244;pitaux en mati&#232;re de soins intensifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, si nous soulignons &#224; juste titre le manque de lits de soins intensifs, de ventilateurs et de personnel m&#233;dical qualifi&#233; dans de nombreux Etats occidentaux, nous devons reconna&#238;tre que la situation dans la plupart du reste du monde est infiniment plus grave. Le Malawi, par exemple, dispose d'environ 25 lits de soins intensifs pour une population de 17 millions de personnes. Il y a moins de 2,8 lits de soins intensifs pour 100'000 personnes en moyenne en Asie du Sud, le Bangladesh poss&#233;dant environ 1100 de ces lits pour une population de plus de 157 millions d'habitants (0,7 lit de soins intensifs pour 100'000 personnes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En comparaison, les images choquantes qui nous parviennent d'Italie se produisent dans un syst&#232;me de soins de sant&#233; avanc&#233; avec une moyenne de 12,5 lits de soins intensifs/100'000 (et la possibilit&#233; d'en mettre davantage en action).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation est si grave que de nombreux pays pauvres n'ont m&#234;me pas d'informations sur la disponibilit&#233; des soins intensifs. Un article universitaire datant de 2015 [&#171; Intensive Care Unit Capacity in Low-Income Countries : A Systematic Review &#187;] estimait que &#171; plus de 50% des pays [&#224; faible revenu] n'ont pas de donn&#233;es publi&#233;es sur le volume &#224; disposition pour des soins intensifs &#187;. Sans ces informations, il est difficile d'imaginer comment ces pays pourraient &#233;ventuellement envisager une planification afin de r&#233;pondre &#224; l'in&#233;vitable demande de soins intensifs d&#233;coulant du COVID-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, la question de la capacit&#233; des unit&#233;s de soins intensifs et des h&#244;pitaux fait partie d'un ensemble de probl&#232;mes beaucoup plus vaste, notamment le manque g&#233;n&#233;ralis&#233; de ressources de base (par exemple, eau potable, nourriture et &#233;lectricit&#233;), l'acc&#232;s ad&#233;quat aux soins m&#233;dicaux primaires et la pr&#233;sence d'autres comorbidit&#233;s (telles que des taux &#233;lev&#233;s de VIH et de tuberculose). Pris dans leur ensemble, tous ces facteurs se traduiront sans aucun doute par une pr&#233;valence nettement plus &#233;lev&#233;e de patients gravement malades (et donc de d&#233;c&#232;s) dans les pays les plus pauvres &#224; la suite du COVID-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le travail et le logement sont des questions de sant&#233; publique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats sur la meilleure fa&#231;on de r&#233;pondre &#224; COVID-19 en Europe et aux Etats-Unis ont illustr&#233; la relation de renforcement mutuel entre les mesures de sant&#233; publique efficaces et les conditions de travail, la pr&#233;carit&#233; et la pauvret&#233;. Les appels &#224; l'auto-isolement en cas de maladie &#8211; ou l'application de p&#233;riodes plus longues de confinement obligatoire &#8211; sont &#233;conomiquement impossibles pour les nombreuses personnes qui ne peuvent pas facilement effectuer du t&#233;l&#233;travail ou pour celles qui, dans le secteur des services, travaillent dans le cadre de contrats &#171; z&#233;ro heure &#187; ou d'autres types d'emploi temporaire. Reconnaissant les cons&#233;quences fondamentales de ces mod&#232;les de travail pour la sant&#233; publique, de nombreux gouvernements europ&#233;ens ont annonc&#233; des promesses radicales concernant l'indemnisation des personnes mises au ch&#244;mage ou contraintes de rester chez elles pendant la crise.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4875 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH303/3ce50f306c1f5f33-dce14591-a4c40.jpg?1781039643' width='500' height='303' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Travailleurs migrants en Inde apr&#232;s le confinement. Ils cherchent &#224; retourner depuis New Delhi chez eux : des centaines de kilom&#232;tres &#224; pied&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste &#224; voir quelle sera l'efficacit&#233; de ces r&#233;gimes et dans quelle mesure ils r&#233;pondront r&#233;ellement aux besoins du tr&#232;s grand nombre de personnes qui perdront leur emploi en raison de la crise. N&#233;anmoins, nous devons reconna&#238;tre que de tels programmes n'existeront tout simplement pas pour la majeure partie de la population mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays o&#249; la majorit&#233; de la main-d'&#339;uvre est engag&#233;e dans le travail informel ou d&#233;pend de salaires journaliers incertains &#8211; une grande partie du Moyen-Orient, de l'Afrique, de l'Am&#233;rique latine et de l'Asie &#8211; il n'y a pas de moyen possible pour que les gens puissent choisir de rester chez eux ou de s'isoler. Cette situation doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e en parall&#232;le avec le fait qu'il y aura presque certainement une tr&#232;s forte augmentation du nombre de &#171; travailleurs pauvres &#187; en cons&#233;quence directe de la crise. En effet, l'OIT (Organisation du travail) a estim&#233; [le 18 mars 2020] que, dans le pire des cas (24,7 millions de pertes d'emplois dans le monde), le nombre de personnes dans les pays &#224; faible et moyen revenu gagnant moins de 3,20 dollars par jour en PPA (parit&#233; de pouvoir d'achat) augmentera de pr&#232;s de 20 millions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois de plus, ces chiffres sont importants non seulement pour la survie &#233;conomique au quotidien. Sans les effets d'att&#233;nuation offerts par la quarantaine et le confinement, la progression r&#233;elle de la maladie dans le reste du monde sera certainement beaucoup plus d&#233;vastatrice que les sc&#232;nes poignantes observ&#233;es &#224; ce jour en Chine, en Europe et aux Etats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, les travailleurs/travailleuses qui effectuent des travaux informels et pr&#233;caires vivent souvent dans des bidonvilles et des logements surpeupl&#233;s, c'est-&#224;-dire dans des conditions id&#233;ales pour la propagation explosive du virus. Comme l'a r&#233;cemment fait remarquer une personne interrog&#233;e par le Washington Post &#224; propos du Br&#233;sil : &#171; Plus de 1,4 million de personnes &#8211; pr&#232;s d'un quart de la population de Rio &#8211; vivent dans l'une des favelas de la ville. Beaucoup ne peuvent pas se permettre de manquer un seul jour de travail, et encore moins des semaines. Les gens vont continuer &#224; quitter leur maison... La temp&#234;te est sur le point de frapper. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4876 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH265/9a270d97c81b773d-b5cef820-2e37d.jpg?1781039643' width='500' height='265' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans un camp de r&#233;fugi&#233;s de la province d'Idlib&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les millions de personnes actuellement d&#233;plac&#233;es par les guerres et les conflits sont confront&#233;es &#224; des sc&#233;narios tout aussi d&#233;sastreux. Le Moyen-Orient, par exemple, est la r&#233;gion marqu&#233;e par le plus grand d&#233;placement forc&#233; de population depuis la Seconde Guerre mondiale, avec un nombre massif de r&#233;fugi&#233;&#183;e&#183;s et de personnes d&#233;plac&#233;es &#224; l'int&#233;rieur de leur pays en raison des guerres en cours dans des pays comme la Syrie, le Y&#233;men, la Libye et l'Irak. La plupart de ces personnes vivent dans des camps de r&#233;fugi&#233;s ou dans des espaces urbains surpeupl&#233;s, et ne disposent souvent pas des droits les plus &#233;l&#233;mentaires aux soins de sant&#233; g&#233;n&#233;ralement associ&#233;s &#224; la citoyennet&#233;. La pr&#233;valence g&#233;n&#233;ralis&#233;e de la malnutrition et d'autres maladies (comme la r&#233;apparition du chol&#233;ra au Y&#233;men) rend ces communaut&#233;s d&#233;plac&#233;es particuli&#232;rement vuln&#233;rables au virus lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4877 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href=&#034;https://www.pressegauche.org/IMG/jpg/gaza4.jpg?4877/a0b5cb70175f568219bde0544be9d260f867868f526fb88e873331ba6f5840cd&#034; class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH319/a0b5cb70175f5682-c7098d71-666d5.jpg?1781039644' width='500' height='319' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Dans le camp de r&#233;fugi&#233;s al-Shati &#224; Gaza : ils tentent de prendre des mesures...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un microcosme de cette situation est visible dans la bande de Gaza, o&#249; plus de 70% de la population est constitu&#233;e de r&#233;fugi&#233;&#183;e&#183;s vivant dans l'une des zones les plus denses du monde. Les deux premiers cas de COVID-19 ont &#233;t&#233; identifi&#233;s &#224; Gaza le 20 mars (cependant, en raison du manque d'&#233;quipement de test, seules 92 personnes sur une population de 2 millions ont &#233;t&#233; test&#233;es pour le virus). Apr&#232;s 13 ans de si&#232;ge isra&#233;lien et la destruction syst&#233;matique des infrastructures essentielles, les conditions de vie dans la bande de Gaza sont marqu&#233;es par une pauvret&#233; extr&#234;me, de mauvaises conditions sanitaires et un manque chronique de m&#233;dicaments et de mat&#233;riel m&#233;dical (il n'y a, par exemple, que 62 ventilateurs &#224; Gaza, dont 15 seulement sont actuellement disponibles). Sous blocus et fermeture pendant la majeure partie de la derni&#232;re d&#233;cennie, Gaza a &#233;t&#233; isol&#233;e du monde bien avant la pand&#233;mie actuelle. La r&#233;gion pourrait &#234;tre le canari proverbial de la mine de charbon COVID-19, pr&#233;figurant le cours futur de l'infection parmi les communaut&#233;s de r&#233;fugi&#233;s au Moyen-Orient et ailleurs. [Tr&#232;s sensible aux &#233;manations de gaz toxiques, impossibles &#224; d&#233;tecter pour les hommes ne b&#233;n&#233;ficiant pas des &#233;quipements modernes, le canari servait de signal : lorsqu'il mourait ou s'&#233;vanouissait, les mineurs se d&#233;p&#234;chaient de sortir de la mine afin d'&#233;viter une explosion ou une intoxication imminentes.]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des crises crois&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise de sant&#233; publique imminente &#224; laquelle sont confront&#233;s les pays les plus pauvres &#224; la suite du COVID-19 sera encore aggrav&#233;e par un ralentissement &#233;conomique mondial qui y est associ&#233;. Il d&#233;passera presque certainement l'ampleur de 2008. Il est trop t&#244;t pour pr&#233;dire l'ampleur de cette r&#233;cession, mais de nombreuses institutions financi&#232;res de premier plan s'attendent &#224; ce que ce soit la pire r&#233;cession de m&#233;moire d'homme. L'une des raisons de cette situation est la fermeture quasi simultan&#233;e des secteurs de l'industrie, des transports et des services aux Etats-Unis, en Europe et en Chine &#8211; un &#233;v&#233;nement sans pr&#233;c&#233;dent historique depuis la Seconde Guerre mondiale. Un cinqui&#232;me de la population mondiale &#233;tant actuellement sous une forme ou une autre de confinement, les cha&#238;nes d'approvisionnement et le commerce mondial se sont effondr&#233;s et les cours des march&#233;s boursiers ont plong&#233; &#8211; la plupart des grandes places boursi&#232;res ayant perdu entre 30 et 40% de leur valeur entre le 17 f&#233;vrier et le 17 mars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effondrement &#233;conomique qui se profile maintenant n'a pas &#233;t&#233; caus&#233; par le COVID-19. Le virus a plut&#244;t pr&#233;sent&#233; &#171; l'&#233;tincelle ou le d&#233;clencheur &#187; [comme de coutume] d'une crise plus profonde qui se pr&#233;pare depuis quelques ann&#233;es. Les mesures mises en place par les gouvernements et les banques centrales depuis 2008, notamment les politiques d'assouplissement quantitatif et les baisses r&#233;p&#233;t&#233;es des taux d'int&#233;r&#234;t, sont &#233;troitement li&#233;es &#224; cette crise. Ces politiques visaient &#224; soutenir le cours des actions en augmentant massivement l'offre de monnaie ultra bon march&#233; sur les march&#233;s financiers. Elles se sont traduites par une croissance tr&#232;s importante de toutes les formes d'endettement &#8211; des entreprises, des gouvernements et des m&#233;nages. Aux Etats-Unis, par exemple, l'endettement non financier des grandes entreprises a atteint 10'000 milliards de dollars &#224; la mi-2019 (environ 48% du PIB), soit une hausse significative par rapport au pic pr&#233;c&#233;dent de 2008 (o&#249; il s'&#233;levait &#224; environ 44%). En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, cette dette n'&#233;tait pas utilis&#233;e pour des investissements productifs, mais plut&#244;t pour des activit&#233;s financi&#232;res (telles que le financement de dividendes, le rachat d'actions et les fusions et acquisitions). Nous avons donc les ph&#233;nom&#232;nes bien observ&#233;s de l'explosion des march&#233;s boursiers, d'une part, et de la stagnation des investissements et de la baisse des b&#233;n&#233;fices, d'autre part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est toutefois important de noter que la croissance de l'endettement des entreprises a &#233;t&#233; largement concentr&#233;e sur les obligations de qualit&#233; inf&#233;rieure &#224; celle des investissements (appel&#233;es &#171; junk bonds &#187;), ou sur les obligations not&#233;es BBB, &#224; un niveau sup&#233;rieur &#224; celui des junk bonds. En effet, selon Blackrock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde, la dette BBB repr&#233;sentait une part remarquable, &#224; hauteur de 50%, du march&#233; obligataire mondial en 2019, contre seulement 17% en 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie que l'effondrement synchronis&#233; de la production mondiale, de la demande et des prix des actifs financiers pose un probl&#232;me majeur aux entreprises qui ont besoin de refinancer leur dette. Alors que l'activit&#233; &#233;conomique s'arr&#234;te dans des secteurs cl&#233;s, les entreprises dont la dette doit &#234;tre refinanc&#233;e se trouvent maintenant confront&#233;es &#224; un march&#233; du cr&#233;dit essentiellement bloqu&#233;. Personne n'est dispos&#233; &#224; pr&#234;ter dans ces conditions et de nombreuses entreprises surendett&#233;es (en particulier celles impliqu&#233;es dans des secteurs tels que les compagnies a&#233;riennes, le commerce de d&#233;tail, l'&#233;nergie, le tourisme, l'automobile et les loisirs) pourraient ne g&#233;n&#233;rer pratiquement aucun revenu au cours de la p&#233;riode &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perspective d'une vague de faillites d'entreprises, de d&#233;faillances et de d&#233;cotes de cr&#233;dit tr&#232;s m&#233;diatis&#233;s est donc extr&#234;mement probable. Ce n'est pas seulement un probl&#232;me &#233;tats-unien. Les analystes financiers ont r&#233;cemment mis en garde contre une &#171; crise de liquidit&#233;s &#187; et une &#171; vague de faillites &#187; dans la r&#233;gion Asie-Pacifique, o&#249; les niveaux d'endettement des entreprises ont doubl&#233; pour atteindre 32'000 milliards de dollars au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela constitue un tr&#232;s grave danger pour le reste du monde, o&#249; diverses voies de transmission vont m&#233;tastaser le ralentissement dans les pays et les populations les plus pauvres. Comme en 2008, il s'agit notamment d'une chute probable des exportations, d'un net recul des flux d'investissements directs &#233;trangers et des recettes touristiques, ainsi que d'une baisse des envois de fonds des travailleurs expatri&#233;s. Ce dernier facteur est souvent oubli&#233; dans le d&#233;bat sur la crise actuelle, mais il est essentiel de se rappeler que l'une des principales caract&#233;ristiques de la mondialisation n&#233;olib&#233;rale a &#233;t&#233; l'int&#233;gration d'une grande partie de la population mondiale dans le capitalisme mondial gr&#226;ce aux envois de fonds des membres de la famille travaillant &#224; l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1999, seuls onze pays dans le monde avaient des transferts de fonds sup&#233;rieurs &#224; 10% du PIB ; en 2016, ce chiffre &#233;tait pass&#233; &#224; trente pays. En 2016, un peu plus de 30% des 179 pays pour lesquels des donn&#233;es &#233;taient disponibles ont enregistr&#233; des niveaux d'envois de fonds sup&#233;rieurs &#224; 5% du PIB &#8211; une proportion qui a doubl&#233; depuis 2000. Il est &#233;tonnant de constater qu'environ un milliard de personnes &#8211; soit une personne sur sept dans le monde &#8211; sont directement impliqu&#233;es dans les flux d'envois de fonds en tant qu'exp&#233;diteurs ou destinataires. La fermeture des fronti&#232;res &#224; cause de COVID-19 &#8211; associ&#233;e &#224; l'arr&#234;t des activit&#233;s &#233;conomiques dans des secteurs cl&#233;s o&#249; les migrants ont tendance &#224; pr&#233;dominer &#8211; signifie que nous pourrions &#234;tre confront&#233;s &#224; une chute pr&#233;cipit&#233;e des transferts de fonds des travailleurs dans le monde. Ce r&#233;sultat aurait de tr&#232;s graves r&#233;percussions sur les pays du Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre m&#233;canisme cl&#233; par lequel la crise &#233;conomique, qui &#233;volue rapidement, pourrait toucher les pays du Sud est l'accumulation importante de la dette des pays les plus pauvres ces derni&#232;res ann&#233;es. Il s'agit &#224; la fois des pays les moins avanc&#233;s du monde et des &#171; march&#233;s &#233;mergents &#187;. Fin 2019, l'Institut de finance internationale a estim&#233; que la dette des march&#233;s &#233;mergents s'&#233;levait &#224; 72'000 milliards de dollars, un chiffre qui a doubl&#233; depuis 2010. Une grande partie de cette dette est libell&#233;e en dollars &#233;tats-uniens, ce qui expose ses d&#233;tenteurs aux fluctuations de la valeur de la monnaie am&#233;ricaine. Ces derni&#232;res semaines, le dollar am&#233;ricain s'est consid&#233;rablement renforc&#233;, les investisseurs cherchant une valeur refuge en r&#233;ponse &#224; la crise. En cons&#233;quence, les autres monnaies nationales ont chut&#233;, et le fardeau des int&#233;r&#234;ts et du remboursement du principal de la dette libell&#233;e en dollars a augment&#233;. D&#233;j&#224; en 2018, 46 pays d&#233;pensaient plus pour le service de la dette publique que pour leur syst&#232;me de sant&#233; en pourcentage du PIB. Aujourd'hui, nous entrons dans une situation alarmante o&#249; de nombreux pays pauvres devront faire face &#224; des remboursements de dette de plus en plus lourds tout en essayant de g&#233;rer une crise de sant&#233; publique sans pr&#233;c&#233;dent &#8211; le tout dans le contexte d'une r&#233;cession mondiale tr&#232;s profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ne nous faisons pas d'illusions sur le fait que ces crises crois&#233;es pourraient mettre un terme &#224; l'ajustement structurel ou &#224; l'&#233;mergence d'une sorte de &#171; social-d&#233;mocratie mondiale &#187;. Comme nous l'avons vu &#224; maintes reprises au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie, le capital saisit fr&#233;quemment les moments de crise comme une opportunit&#233;, une chance de mettre en &#339;uvre un changement radical qui &#233;tait auparavant bloqu&#233; ou semblait impossible. C'est ce que le pr&#233;sident de la Banque mondiale, David Malpass [depuis avril 2019], a laiss&#233; entendre lorsqu'il a pris acte de cette situation lors de la r&#233;union (virtuelle) des ministres des Finances du G20 il y a quelques jours : &#171; Les pays devront mettre en &#339;uvre des r&#233;formes structurelles pour aider &#224; raccourcir le d&#233;lai pour une reprise... Pour les pays qui ont des r&#233;glementations, des subventions, des r&#233;gimes d'autorisation, une protection commerciale ou des litiges excessifs comme obstacles, nous travaillerons avec eux pour favoriser les march&#233;s, le choix et des perspectives de croissance plus rapide pendant la reprise. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est essentiel de placer toutes ces dimensions internationales au centre du d&#233;bat par la gauche en relation avec le COVID-19, en liant la lutte contre le virus &#224; des questions telles que l'abolition de la dette du &#171; tiers-monde &#187;, la fin des paquets d'ajustement structurel n&#233;olib&#233;raux du FMI et de la Banque mondiale, les r&#233;parations pour le colonialisme, l'arr&#234;t du commerce mondial des armes, la fin des r&#233;gimes de sanctions, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces campagnes sont, en fait, des questions de sant&#233; publique mondiale &#8211; elles ont une incidence directe sur la capacit&#233; des pays les plus pauvres &#224; att&#233;nuer les effets du virus et du ralentissement &#233;conomique qui lui est associ&#233;. Il ne suffit pas de parler de solidarit&#233; et d'entraide dans nos propres quartiers, collectivit&#233;s et &#224; l'int&#233;rieur de nos fronti&#232;res nationales &#8211; sans &#233;voquer la menace bien plus grande que ce virus repr&#233;sente pour le reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, les niveaux &#233;lev&#233;s de pauvret&#233;, les conditions pr&#233;caires de travail et de logement et le manque d'infrastructures sanitaires ad&#233;quates menacent &#233;galement la capacit&#233; des populations d'Europe et des Etats-Unis &#224; att&#233;nuer cette infection. Mais les campagnes unitaires &#224; la base dans le Sud construisent des coalitions qui s'attaquent &#224; ces probl&#232;mes de mani&#232;re int&#233;ressante et internationaliste. Sans une orientation mondiale, nous risquons de renforcer la mani&#232;re dont le virus a aliment&#233; sans heurts la rh&#233;torique politique discursive des mouvements supr&#233;macistes blancs et x&#233;nophobes &#8211; une politique profond&#233;ment ancr&#233;e dans l'autoritarisme, une obsession des contr&#244;les aux fronti&#232;res et un patriotisme national &#171; mon pays d'abord &#187;. (Article publi&#233; sur le blog du site de Verso, le 27 mars 2020 ; traduction r&#233;daction A l'Encontre)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Adam Hanieh est professeur aupr&#232;s du SOAS, University of London. Il est l'auteur, entre autres, de Money, Markets, and Monarchies : The Gulf Cooperation Council and the Political Economy of the Contemporary Middle East, Cambridge University Press, 2018 et Lineages of Revolt. Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East, Haymarket Books, 2013.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Covid-19, crise &#233;conomique et Sud global. Pour une approche internationaliste</title>
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		<dc:date>2020-03-31T08:47:08Z</dc:date>
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		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Coronavirus</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2020-03-31</dc:subject>

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&lt;p&gt;Face au tsunami COVID-19, nos vies changent d'une mani&#232;re qui &#233;tait inconcevable il y a quelques semaines &#224; peine. Depuis l'effondrement &#233;conomique de 2008-2009, le monde n'a jamais connu une telle exp&#233;rience collective : une crise mondiale unique, en rapide mutation, structurant le rythme de notre vie quotidienne dans un calcul complexe de risques et de probabilit&#233;s concurrentes. &lt;br class='autobr' /&gt; 31 mars 2020 | tir&#233; de Contretemps.eu &lt;br class='autobr' /&gt;
En r&#233;ponse, de nombreux mouvements sociaux ont pr&#233;sent&#233; des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH85/arton42820-68c16.png?1781039644' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Face au tsunami COVID-19, nos vies changent d'une mani&#232;re qui &#233;tait inconcevable il y a quelques semaines &#224; peine. Depuis l'effondrement &#233;conomique de 2008-2009, le monde n'a jamais connu une telle exp&#233;rience collective : une crise mondiale unique, en rapide mutation, structurant le rythme de notre vie quotidienne dans un calcul complexe de risques et de probabilit&#233;s concurrentes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;31 mars 2020 | tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/covid19-pandemie-mondiale/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Contretemps.eu&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;ponse, de nombreux mouvements sociaux ont pr&#233;sent&#233; des revendications qui prennent au s&#233;rieux les cons&#233;quences potentiellement d&#233;sastreuses du virus, tout en s'attaquant &#224; l'incapacit&#233; des gouvernements capitalistes &#224; faire face de mani&#232;re ad&#233;quate &#224; la crise elle-m&#234;me. Ces revendications portent notamment sur la s&#233;curit&#233; des travailleurs, la n&#233;cessit&#233; d'une organisation au niveau du quartier, les revenus et la s&#233;curit&#233; sociale, les droits des personnes ayant un contrat &#224; dur&#233;e z&#233;ro [courants en Allemagne, au Royaume-Uni] ou un emploi pr&#233;caire, et la n&#233;cessit&#233; de prot&#233;ger les locataires et les personnes vivant dans la pauvret&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, la crise du COVID-19 a fortement soulign&#233; la nature irrationnelle des syst&#232;mes de soins de sant&#233; structur&#233;s autour du profit : la r&#233;duction quasi universelle des effectifs et des infrastructures des h&#244;pitaux publics (y compris les lits de soins intensifs et les ventilateurs/respirateurs), le manque de prestations de sant&#233; publique et le co&#251;t prohibitif de l'acc&#232;s aux services m&#233;dicaux dans de nombreux pays, ainsi que la mani&#232;re dont les droits de propri&#233;t&#233; des entreprises pharmaceutiques (brevets) servent &#224; restreindre l'acc&#232;s g&#233;n&#233;ralis&#233; aux possibles traitements th&#233;rapeutiques et au d&#233;veloppement de vaccins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, les dimensions mondiales du COVID-19 ont &#233;t&#233; moins pr&#233;sentes dans la plupart des discussions de gauche. Mike Davis a observ&#233; &#224; juste titre que&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; le danger pour les pauvres dans le monde a &#233;t&#233; presque totalement ignor&#233; par les journalistes et les gouvernements occidentaux &#187;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats de gauche ont &#233;t&#233; souvent tout aussi circonscrits, l'attention &#233;tant largement centr&#233;e sur les graves crises des soins de sant&#233; qui se d&#233;roulent en Europe et aux &#201;tats-Unis. M&#234;me en Europe, la capacit&#233; des &#201;tats &#224; faire face &#224; cette crise est extr&#234;mement in&#233;gale &#8211; comme l'illustre la juxtaposition de l'Allemagne et de la Gr&#232;ce &#8211;, mais une catastrophe bien plus grande est sur le point d'inclure le reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;action, notre perspective sur cette pand&#233;mie doit devenir v&#233;ritablement mondiale, en se fondant sur une compr&#233;hension de la mani&#232;re dont les aspects de sant&#233; publique mis en relief par ce virus recoupent des questions plus larges d'&#233;conomie politique (y compris la probabilit&#233; d'un ralentissement &#233;conomique mondial prolong&#233; et grave). Ce n'est pas le moment de mettre l'accent sur les pi&#232;ges (nationaux) et de parler simplement de la lutte contre le virus &#224; l'int&#233;rieur de nos propres fronti&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La sant&#233; publique dans le Sud&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme pour toutes les crises dites &#171; humanitaires &#187;, il est essentiel de rappeler que les conditions sociales qui r&#232;gnent dans la plupart des pays du Sud sont le produit direct de la fa&#231;on dont ces &#201;tats s'ins&#232;rent dans les hi&#233;rarchies du march&#233; mondial. Historiquement, cela inclut une longue &#171; rencontre &#187; avec le colonialisme occidental, qui s'est poursuivi, &#224; l'&#233;poque contemporaine, par la subordination des pays pauvres aux int&#233;r&#234;ts des &#201;tats les plus riches du monde et des plus grandes soci&#233;t&#233;s transnationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le milieu des ann&#233;es 1980, les ajustements structurels r&#233;p&#233;t&#233;s [selon les mod&#232;les du FMI] &#8211; souvent accompagn&#233;s d'actions militaires occidentales, de r&#233;gimes de sanctions d&#233;bilitants ou d'un soutien aux dirigeants autoritaires &#8211; ont syst&#233;matiquement d&#233;truit les capacit&#233;s sociales et &#233;conomiques des &#201;tats les plus pauvres, les laissant fort mal &#233;quip&#233;s pour faire face &#224; des crises majeures telles que celle induite par l'&#233;pid&#233;mie du COVID-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise en avant de ces dimensions historiques et mondiales permet de montrer clairement que l'ampleur &#233;norme de la crise actuelle n'est pas simplement une question d'&#233;pid&#233;miologie virale et d'absence de r&#233;sistance biologique &#224; un nouvel agent pathog&#232;ne. La fa&#231;on dont la plupart des populations d'Afrique, d'Am&#233;rique latine, du Moyen-Orient et d'Asie vivront la prochaine pand&#233;mie est une cons&#233;quence directe d'une &#233;conomie mondiale syst&#233;matiquement structur&#233;e autour de l'exploitation des ressources et des peuples du Sud. En ce sens, la pand&#233;mie est en grande partie une catastrophe sociale et humaine &#8211; et non pas simplement une calamit&#233; d'origine naturelle ou biologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mauvais &#233;tat des syst&#232;mes de sant&#233; publique dans la plupart des pays du Sud, qui p&#226;tissent d'une carence de financement et d'investissements ainsi que d'un manque de m&#233;dicaments, d'&#233;quipements et de personnel ad&#233;quats, est un exemple clair de la fa&#231;on dont ce d&#233;sastre est caus&#233; par une activit&#233; sociale donn&#233;e. Cela est particuli&#232;rement important pour comprendre la menace pr&#233;sent&#233;e par le COVID-19 en raison de la rapide et tr&#232;s importante augmentation des cas graves et critiques qui n&#233;cessitent g&#233;n&#233;ralement une hospitalisation &#224; cause du virus (actuellement estim&#233;e &#224; environ 15-20% des cas confirm&#233;s). Ce fait est maintenant largement discut&#233; dans le contexte de l'Europe et des &#201;tats-Unis. Il est &#224; l'origine de la strat&#233;gie d'&#171; aplatissement de la courbe &#187; afin d'all&#233;ger la pression sur la capacit&#233; des h&#244;pitaux en mati&#232;re de soins intensifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, si nous soulignons &#224; juste titre le manque de lits de soins intensifs, de ventilateurs et de personnel m&#233;dical qualifi&#233; dans de nombreux &#201;tats occidentaux, nous devons reconna&#238;tre que la situation dans la plupart du reste du monde est infiniment plus grave. Le Malawi, par exemple, dispose d'environ 25 lits de soins intensifs pour une population de 17 millions de personnes. Il y a moins de 2,8 lits de soins intensifs pour 100 000 personnes en moyenne en Asie du Sud, le Bangladesh poss&#233;dant environ 1100 de ces lits pour une population de plus de 157 millions d'habitant&#183;e&#183;s (0,7 lit de soins intensifs pour 100 000 personnes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En comparaison, les images choquantes qui nous parviennent d'Italie se produisent dans un syst&#232;me de soins de sant&#233; avanc&#233; avec une moyenne de 12,5 lits de soins intensifs pour 100 000 habitant&#183;e&#183;s (et la possibilit&#233; d'en mettre davantage en action).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation est si grave que de nombreux pays pauvres n'ont m&#234;me pas d'informations sur la disponibilit&#233; des soins intensifs. Un article universitaire datant de 2015 [&lt;i&gt;&#171; Intensive Care Unit Capacity in Low-Income Countries : A Systematic Review &#187;&lt;/i&gt;] estimait que &#171; plus de 50% des pays [&#224; faible revenu] n'ont pas de donn&#233;es publi&#233;es sur le volume &#224; disposition pour des soins intensifs &#187;. Sans ces informations, il est difficile d'imaginer comment ces pays pourraient &#233;ventuellement envisager une planification afin de r&#233;pondre &#224; l'in&#233;vitable demande de soins intensifs d&#233;coulant du COVID-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, la question de la capacit&#233; des unit&#233;s de soins intensifs et des h&#244;pitaux fait partie d'un ensemble de probl&#232;mes beaucoup plus vaste, notamment le manque g&#233;n&#233;ralis&#233; de ressources de base (par exemple, eau potable, nourriture et &#233;lectricit&#233;), l'acc&#232;s ad&#233;quat aux soins m&#233;dicaux primaires et la pr&#233;sence d'autres comorbidit&#233;s (telles que des taux &#233;lev&#233;s de VIH et de tuberculose). Pris dans leur ensemble, tous ces facteurs se traduiront sans aucun doute par une pr&#233;valence nettement plus &#233;lev&#233;e de patients gravement malades (et donc de d&#233;c&#232;s) dans les pays les plus pauvres &#224; la suite du COVID-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Le travail et le logement sont des questions de sant&#233; publique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les d&#233;bats sur la meilleure fa&#231;on de r&#233;pondre &#224; COVID-19 en Europe et aux &#201;tats-Unis ont illustr&#233; la relation de renforcement mutuel entre les mesures de sant&#233; publique efficaces et les conditions de travail, la pr&#233;carit&#233; et la pauvret&#233;. Les appels &#224; l'auto-isolement en cas de maladie &#8211; ou l'application de p&#233;riodes plus longues de confinement obligatoire &#8211; sont &#233;conomiquement impossibles pour les nombreuses personnes qui ne peuvent pas facilement effectuer du t&#233;l&#233;travail ou pour celles qui, dans le secteur des services, travaillent dans le cadre de contrats &#171; z&#233;ro heure &#187; ou d'autres types d'emploi temporaire. Reconnaissant les cons&#233;quences fondamentales de ces mod&#232;les de travail pour la sant&#233; publique, de nombreux gouvernements europ&#233;ens ont annonc&#233; des promesses radicales concernant l'indemnisation des personnes mises au ch&#244;mage ou contraintes de rester chez elles pendant la crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste &#224; voir quelle sera l'efficacit&#233; de ces r&#233;gimes et dans quelle mesure ils r&#233;pondront r&#233;ellement aux besoins du tr&#232;s grand nombre de personnes qui perdront leur emploi en raison de la crise. N&#233;anmoins, nous devons reconna&#238;tre que de tels programmes n'existeront tout simplement pas pour la majeure partie de la population mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les pays o&#249; la majorit&#233; de la main-d'&#339;uvre est engag&#233;e dans le travail informel ou d&#233;pend de salaires journaliers incertains &#8211; une grande partie du Moyen-Orient, de l'Afrique, de l'Am&#233;rique latine et de l'Asie &#8211;, il n'y a pas de moyen possible pour que les gens puissent choisir de rester chez eux ou de s'isoler. Cette situation doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e en parall&#232;le avec le fait qu'il y aura presque certainement une tr&#232;s forte augmentation du nombre de &#171; travailleurs pauvres &#187; en cons&#233;quence directe de la crise. En effet, l'OIT (Organisation du travail) a estim&#233; [le 18 mars 2020] que, dans le pire des cas (24,7 millions de pertes d'emplois dans le monde), le nombre de personnes dans les pays &#224; faible et moyen revenu gagnant moins de 3,20 dollars par jour en PPA (parit&#233; de pouvoir d'achat) augmentera de pr&#232;s de 20 millions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fois de plus, ces chiffres sont importants non seulement pour la survie &#233;conomique au quotidien. Sans les effets d'att&#233;nuation offerts par la quarantaine et le confinement, la progression r&#233;elle de la maladie dans le reste du monde sera certainement beaucoup plus d&#233;vastatrice que les sc&#232;nes poignantes observ&#233;es &#224; ce jour en Chine, en Europe et aux &#201;tats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, les travailleurs&#183;ses qui effectuent des travaux informels et pr&#233;caires vivent souvent dans des bidonvilles et des logements surpeupl&#233;s, c'est-&#224;-dire dans des conditions id&#233;ales pour la propagation explosive du virus. Comme l'a r&#233;cemment fait remarquer une personne interrog&#233;e par le Washington Post &#224; propos du Br&#233;sil :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Plus de 1,4 million de personnes &#8211; pr&#232;s d'un quart de la population de Rio &#8211; vivent dans l'une des favelas de la ville. Beaucoup ne peuvent pas se permettre de manquer un seul jour de travail, et encore moins des semaines. Les gens vont continuer &#224; quitter leur maison&#8230; La temp&#234;te est sur le point de frapper. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Les millions de personnes actuellement d&#233;plac&#233;es par les guerres et les conflits sont confront&#233;es &#224; des sc&#233;narios tout aussi d&#233;sastreux. Le Moyen-Orient, par exemple, est la r&#233;gion marqu&#233;e par le plus grand d&#233;placement forc&#233; de population depuis la Seconde Guerre mondiale, avec un nombre massif de r&#233;fugi&#233;&#183;e&#183;s et de personnes d&#233;plac&#233;es &#224; l'int&#233;rieur de leur pays en raison des guerres en cours dans des pays comme la Syrie, le Y&#233;men, la Libye et l'Irak.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart de ces personnes vivent dans des camps de r&#233;fugi&#233;s ou dans des espaces urbains surpeupl&#233;s, et ne disposent souvent pas des droits les plus &#233;l&#233;mentaires aux soins de sant&#233; g&#233;n&#233;ralement associ&#233;s &#224; la citoyennet&#233;. La pr&#233;valence g&#233;n&#233;ralis&#233;e de la malnutrition et d'autres maladies (comme la r&#233;apparition du chol&#233;ra au Y&#233;men) rend ces communaut&#233;s d&#233;plac&#233;es particuli&#232;rement vuln&#233;rables au virus lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un microcosme de cette situation est visible dans la bande de Gaza, o&#249; plus de 70% de la population est constitu&#233;e de r&#233;fugi&#233;&#183;e&#183;s vivant dans l'une des zones les plus denses du monde. Les deux premiers cas de COVID-19 ont &#233;t&#233; identifi&#233;s &#224; Gaza le 20 mars (cependant, en raison du manque d'&#233;quipement de test, seules 92 personnes sur une population de 2 millions ont &#233;t&#233; test&#233;es pour le virus). Apr&#232;s 13 ans de si&#232;ge isra&#233;lien et la destruction syst&#233;matique des infrastructures essentielles, les conditions de vie dans la bande de Gaza sont marqu&#233;es par une pauvret&#233; extr&#234;me, de mauvaises conditions sanitaires et un manque chronique de m&#233;dicaments et de mat&#233;riel m&#233;dical (il n'y a, par exemple, que 62 ventilateurs &#224; Gaza, dont 15 seulement sont actuellement disponibles).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous blocus et fermeture pendant la majeure partie de la derni&#232;re d&#233;cennie, Gaza a &#233;t&#233; isol&#233;e du monde bien avant la pand&#233;mie actuelle. La r&#233;gion pourrait &#234;tre le canari proverbial de la mine de charbon COVID-19, pr&#233;figurant le cours futur de l'infection parmi les communaut&#233;s de r&#233;fugi&#233;s au Moyen-Orient et ailleurs1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des crises crois&#233;es&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La crise de sant&#233; publique imminente &#224; laquelle sont confront&#233;s les pays les plus pauvres &#224; la suite du COVID-19 sera encore aggrav&#233;e par un ralentissement &#233;conomique mondial qui y est associ&#233;. Il d&#233;passera presque certainement l'ampleur de 2008. Il est trop t&#244;t pour pr&#233;dire l'ampleur de cette r&#233;cession, mais de nombreuses institutions financi&#232;res de premier plan s'attendent &#224; ce que ce soit la pire r&#233;cession de m&#233;moire d'homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des raisons de cette situation est la fermeture quasi simultan&#233;e des secteurs de l'industrie, des transports et des services aux &#201;tats-Unis, en Europe et en Chine &#8211; un &#233;v&#233;nement sans pr&#233;c&#233;dent historique depuis la Seconde Guerre mondiale. Un cinqui&#232;me de la population mondiale &#233;tant actuellement sous une forme ou une autre de confinement, les cha&#238;nes d'approvisionnement et le commerce mondial se sont effondr&#233;s et les cours des march&#233;s boursiers ont plong&#233; &#8211; la plupart des grandes places boursi&#232;res ayant perdu entre 30 et 40% de leur valeur entre le 17 f&#233;vrier et le 17 mars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'effondrement &#233;conomique qui se profile maintenant n'a pas &#233;t&#233; caus&#233; par le COVID-19. Le virus a plut&#244;t pr&#233;sent&#233; &#171; l'&#233;tincelle ou le d&#233;clencheur &#187; [comme de coutume] d'une crise plus profonde qui se pr&#233;pare depuis quelques ann&#233;es. Les mesures mises en place par les gouvernements et les banques centrales depuis 2008, notamment les politiques d'assouplissement quantitatif (quantitative easing) et les baisses r&#233;p&#233;t&#233;es des taux d'int&#233;r&#234;t, sont &#233;troitement li&#233;es &#224; cette crise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces politiques visaient &#224; soutenir le cours des actions en augmentant massivement l'offre de monnaie ultra bon march&#233; sur les march&#233;s financiers. Elles se sont traduites par une croissance tr&#232;s importante de toutes les formes d'endettement &#8211; des entreprises, des gouvernements et des m&#233;nages. Aux &#201;tats-Unis, par exemple, l'endettement non financier des grandes entreprises a atteint 10 000 milliards de dollars &#224; la mi-2019 (environ 48% du PIB), soit une hausse significative par rapport au pic pr&#233;c&#233;dent de 2008 (o&#249; il s'&#233;levait &#224; environ 44%).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, cette dette n'&#233;tait pas utilis&#233;e pour des investissements productifs, mais plut&#244;t pour des activit&#233;s financi&#232;res (telles que le financement de dividendes, le rachat d'actions et les fusions et acquisitions). Nous avons donc les ph&#233;nom&#232;nes bien observ&#233;s de l'explosion des march&#233;s boursiers, d'une part, et de la stagnation des investissements et de la baisse des b&#233;n&#233;fices, d'autre part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est toutefois important de noter que la croissance de l'endettement des entreprises a &#233;t&#233; largement concentr&#233;e sur les obligations de qualit&#233; inf&#233;rieure &#224; celle des investissements (appel&#233;es &#171; junk bonds &#187;), ou sur les obligations not&#233;es BBB, &#224; un niveau sup&#233;rieur &#224; celui des junk bonds. En effet, selon Blackrock, le plus grand gestionnaire d'actifs au monde, la dette BBB repr&#233;sentait une part remarquable, &#224; hauteur de 50%, du march&#233; obligataire mondial en 2019, contre seulement 17% en 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela signifie que l'effondrement synchronis&#233; de la production mondiale, de la demande et des prix des actifs financiers pose un probl&#232;me majeur aux entreprises qui ont besoin de refinancer leur dette. Alors que l'activit&#233; &#233;conomique s'arr&#234;te dans des secteurs cl&#233;s, les entreprises dont la dette doit &#234;tre refinanc&#233;e se trouvent maintenant confront&#233;es &#224; un march&#233; du cr&#233;dit essentiellement bloqu&#233;. Personne n'est dispos&#233; &#224; pr&#234;ter dans ces conditions et de nombreuses entreprises surendett&#233;es (en particulier celles impliqu&#233;es dans des secteurs tels que les compagnies a&#233;riennes, le commerce de d&#233;tail, l'&#233;nergie, le tourisme, l'automobile et les loisirs) pourraient ne g&#233;n&#233;rer pratiquement aucun revenu au cours de la p&#233;riode &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perspective d'une vague de faillites d'entreprises, de d&#233;faillances et de d&#233;cotes de cr&#233;dit tr&#232;s m&#233;diatis&#233;s est donc extr&#234;mement probable. Ce n'est pas seulement un probl&#232;me &#233;tats-unien. Les analystes financiers ont r&#233;cemment mis en garde contre une &#171; crise de liquidit&#233;s &#187; et une &#171; vague de faillites &#187; dans la r&#233;gion Asie-Pacifique, o&#249; les niveaux d'endettement des entreprises ont doubl&#233; pour atteindre 32 000 milliards de dollars au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout cela constitue un tr&#232;s grave danger pour le reste du monde, o&#249; diverses voies de transmission vont m&#233;tastaser le ralentissement dans les pays et les populations les plus pauvres. Comme en 2008, il s'agit notamment d'une chute probable des exportations, d'un net recul des flux d'investissements directs &#233;trangers et des recettes touristiques, ainsi que d'une baisse des envois de fonds des travailleurs expatri&#233;s. Ce dernier facteur est souvent oubli&#233; dans le d&#233;bat sur la crise actuelle, mais il est essentiel de se rappeler que l'une des principales caract&#233;ristiques de la mondialisation n&#233;olib&#233;rale a &#233;t&#233; l'int&#233;gration d'une grande partie de la population mondiale dans le capitalisme mondial gr&#226;ce aux envois de fonds des membres de la famille travaillant &#224; l'&#233;tranger.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1999, seuls onze pays dans le monde avaient des transferts de fonds sup&#233;rieurs &#224; 10% du PIB ; en 2016, ce chiffre &#233;tait pass&#233; &#224; trente pays. En 2016, un peu plus de 30% des 179 pays pour lesquels des donn&#233;es &#233;taient disponibles ont enregistr&#233; des niveaux d'envois de fonds sup&#233;rieurs &#224; 5% du PIB &#8211; une proportion qui a doubl&#233; depuis 2000. Il est &#233;tonnant de constater qu'environ un milliard de personnes &#8211; soit une personne sur sept dans le monde &#8211; sont directement impliqu&#233;es dans les flux d'envois de fonds en tant qu'exp&#233;diteurs ou destinataires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La fermeture des fronti&#232;res &#224; cause de COVID-19 &#8211; associ&#233;e &#224; l'arr&#234;t des activit&#233;s &#233;conomiques dans des secteurs cl&#233;s o&#249; les migrants ont tendance &#224; pr&#233;dominer &#8211; signifie que nous pourrions &#234;tre confront&#233;s &#224; une chute pr&#233;cipit&#233;e des transferts de fonds des travailleurs dans le monde. Ce r&#233;sultat aurait de tr&#232;s graves r&#233;percussions sur les pays du Sud.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un autre m&#233;canisme cl&#233; par lequel la crise &#233;conomique, qui &#233;volue rapidement, pourrait toucher les pays du Sud est l'accumulation importante de la dette des pays les plus pauvres ces derni&#232;res ann&#233;es. Il s'agit &#224; la fois des pays les moins avanc&#233;s du monde et des &#171; march&#233;s &#233;mergents &#187;. Fin 2019, l'Institut de finance internationale a estim&#233; que la dette des march&#233;s &#233;mergents s'&#233;levait &#224; 72 000 milliards de dollars, un chiffre qui a doubl&#233; depuis 2010. Une grande partie de cette dette est libell&#233;e en dollars &#233;tats-uniens, ce qui expose ses d&#233;tenteurs aux fluctuations de la valeur de la monnaie am&#233;ricaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces derni&#232;res semaines, le dollar am&#233;ricain s'est consid&#233;rablement renforc&#233;, les investisseurs cherchant une valeur refuge en r&#233;ponse &#224; la crise. En cons&#233;quence, les autres monnaies nationales ont chut&#233;, et le fardeau des int&#233;r&#234;ts et du remboursement du principal de la dette libell&#233;e en dollars a augment&#233;. D&#233;j&#224; en 2018, 46 pays d&#233;pensaient plus pour le service de la dette publique que pour leur syst&#232;me de sant&#233; en pourcentage du PIB. Aujourd'hui, nous entrons dans une situation alarmante o&#249; de nombreux pays pauvres devront faire face &#224; des remboursements de dette de plus en plus lourds tout en essayant de g&#233;rer une crise de sant&#233; publique sans pr&#233;c&#233;dent &#8211; le tout dans le contexte d'une r&#233;cession mondiale tr&#232;s profonde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et ne nous faisons pas d'illusions sur le fait que ces crises crois&#233;es pourraient mettre un terme &#224; l'ajustement structurel ou &#224; l'&#233;mergence d'une sorte de &#171; social-d&#233;mocratie mondiale &#187;. Comme nous l'avons vu &#224; maintes reprises au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie, le capital saisit fr&#233;quemment les moments de crise comme une opportunit&#233;, une chance de mettre en &#339;uvre un changement radical qui &#233;tait auparavant bloqu&#233; ou semblait impossible. C'est ce que le pr&#233;sident de la Banque mondiale, David Malpass [depuis avril 2019], a laiss&#233; entendre lorsqu'il a pris acte de cette situation lors de la r&#233;union (virtuelle) des ministres des Finances du G20 il y a quelques jours :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Les pays devront mettre en &#339;uvre des r&#233;formes structurelles pour aider &#224; raccourcir le d&#233;lai pour une reprise&#8230; Pour les pays qui ont des r&#233;glementations, des subventions, des r&#233;gimes d'autorisation, une protection commerciale ou des litiges excessifs comme obstacles, nous travaillerons avec eux pour favoriser les march&#233;s, le choix et des perspectives de croissance plus rapide pendant la reprise. &#187;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Il est essentiel de placer toutes ces dimensions internationales au centre du d&#233;bat par la gauche en relation avec le COVID-19, en liant la lutte contre le virus &#224; des questions telles que l'abolition de la dette du &#171; tiers-monde &#187;, la fin des paquets d'ajustement structurel n&#233;olib&#233;raux du FMI et de la Banque mondiale, les r&#233;parations pour le colonialisme, l'arr&#234;t du commerce mondial des armes, la fin des r&#233;gimes de sanctions, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes ces campagnes sont, en fait, des questions de sant&#233; publique mondiale &#8211; elles ont une incidence directe sur la capacit&#233; des pays les plus pauvres &#224; att&#233;nuer les effets du virus et du ralentissement &#233;conomique qui lui est associ&#233;. Il ne suffit pas de parler de solidarit&#233; et d'entraide dans nos propres quartiers, collectivit&#233;s et &#224; l'int&#233;rieur de nos fronti&#232;res nationales &#8211; sans &#233;voquer la menace bien plus grande que ce virus repr&#233;sente pour le reste du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, les niveaux &#233;lev&#233;s de pauvret&#233;, les conditions pr&#233;caires de travail et de logement et le manque d'infrastructures sanitaires ad&#233;quates menacent &#233;galement la capacit&#233; des populations d'Europe et des &#201;tats-Unis &#224; att&#233;nuer cette infection. Mais les campagnes unitaires &#224; la base dans le Sud construisent des coalitions qui s'attaquent &#224; ces probl&#232;mes de mani&#232;re int&#233;ressante et internationaliste. Sans une orientation mondiale, nous risquons de renforcer la mani&#232;re dont le virus a aliment&#233; sans heurts la rh&#233;torique politique discursive des mouvements supr&#233;macistes blancs et x&#233;nophobes &#8211; une politique profond&#233;ment ancr&#233;e dans l'autoritarisme, une obsession des contr&#244;les aux fronti&#232;res et un patriotisme national &#171; mon pays d'abord &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Cet article a &#233;t&#233; publi&#233; sur le blog du site de Verso, le 27 mars 2020 ; traduction par la r&#233;daction de A l'Encontre.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Adam Hanieh est professeur aupr&#232;s du SOAS, University of London. Il est l'auteur, entre autres, de Money, Markets, and Monarchies : The Gulf Cooperation Council and the Political Economy of the Contemporary Middle East, Cambridge University Press, 2018 et Lineages of Revolt. Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East, Haymarket Books, 2013.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Moyen-Orient : Br&#232;ve histoire de l'Etat islamique</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Moyen-Orient-Breve-histoire-de-l-Etat-islamique</link>
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		<dc:date>2016-02-09T07:35:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Irak</dc:subject>
		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Syrie</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2016-02-02</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#192; la suite des attentats du 13 novembre &#224; Paris, une grande partie de la gauche a li&#233; la mont&#233;e de l'&#201;tat islamique en Irak et au Levant (&#201;I) &#224; l'approfondissement de la violence imp&#233;rialiste au Moyen-Orient. La guerre et l'imp&#233;rialisme, d'une part, et l'impact croissant du terrorisme djihadiste, d'autre part, sont pr&#233;sent&#233;s comme imbriqu&#233;s dans une &#233;treinte de violence et de destruction qui les renforce mutuellement. &#171; La barbarie imp&#233;rialiste et la barbarie islamiste se nourrissent (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Irak-+" rel="tag"&gt;Irak&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Asie-Proche-Orient-423-+" rel="tag"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Syrie-+" rel="tag"&gt;Syrie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2016-02-02-+" rel="tag"&gt;Edition du 2016-02-02&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH97/arton25014-63f25.jpg?1781039645' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='97' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#192; la suite des attentats du 13 novembre &#224; Paris, une grande partie de la gauche a li&#233; la mont&#233;e de l'&#201;tat islamique en Irak et au Levant (&#201;I) &#224; l'approfondissement de la violence imp&#233;rialiste au Moyen-Orient. La guerre et l'imp&#233;rialisme, d'une part, et l'impact croissant du terrorisme djihadiste, d'autre part, sont pr&#233;sent&#233;s comme imbriqu&#233;s dans une &#233;treinte de violence et de destruction qui les renforce mutuellement. &#171; La barbarie imp&#233;rialiste et la barbarie islamiste se nourrissent mutuellement &#187;, &#233;crivait ainsi le Nouveau parti anticapitaliste de France peu apr&#232;s les attentats de Paris. Afin de briser cette &#233;treinte nihiliste mortelle, il faut s'opposer &#224; une intervention &#233;trang&#232;re, mettre un terme &#224; la violence imp&#233;rialiste et arr&#234;ter le pillage des richesses des pays du Moyen-Orient, de l'Afrique et d'ailleurs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La logique de base de cet argument est sans aucun doute solide. Mais en termes de valeur explicative ce type d'analyse ne va pas assez loin. Il souffre d'une trop grande g&#233;n&#233;ralit&#233; et abstraction &#8212; il nous dit peu de chose sur la sp&#233;cificit&#233; de ce moment particulier ou sur la nature d'&#201;I en tant que mouvement. En d&#233;finissant une sorte d'automaticit&#233; ou de miroir naturel refl&#233;tant l'&#201;I et l'imp&#233;rialisme, nous pouvons manquer l'importance du contexte et l'histoire qui a fa&#231;onn&#233; la croissance remarquablement rapide de cette organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi la r&#233;ponse &#224; l'agression occidentale et aux situations catastrophiques en Irak, la Syrie et ailleurs dans l'ensemble de la r&#233;gion prend-elle cette forme id&#233;ologique et politique particuli&#232;re ? Qu'est-ce qui explique le soutien que &#201;I trouve sur le terrain, dans le monde arabe et en Europe ? En bref : pourquoi maintenant ? Et pourquoi de cette fa&#231;on ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La v&#233;ritable gen&#232;se de la mont&#233;e de l'&#201;tat islamique doit &#234;tre recherch&#233;e dans la trajectoire des soul&#232;vements arabes qui ont &#233;clat&#233; en 2011 et 2012. Ces soul&#232;vements repr&#233;sentaient un &#233;norme espoir. Un espoir qui doit continuer &#224; &#234;tre d&#233;fendu. Ils ont subi la r&#233;pression et le revirement, ils ont &#233;t&#233; incapables d'aller de l'avant dans aucune direction fondamentale. C'est dans cette br&#232;che que les groupes islamistes ont surgi, leur renforcement &#233;tant &#233;troitement calibr&#233; par le refoulement des r&#233;voltes et des aspirations populaires &#224; la d&#233;mocratie qu'elles incarnaient. Ce n'&#233;tait nullement in&#233;vitable. Mais les difficult&#233;s auxquelles les insurrections ont fait face ont cr&#233;&#233; un vide, qui devait &#234;tre rempli par quelque chose d'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision du monde de l'&#201;I est une expression id&#233;ologique de cette nouvelle r&#233;alit&#233;. Pour &#234;tre clair, la croissance de l'&#201;tat islamique ne peut pas &#234;tre expliqu&#233;e simplement comme &#233;tant un r&#233;sultat de l'id&#233;ologie ou de la religion, comme nombre de commentateurs occidentaux ont l'air de le croire. Des racines sociales et politiques tr&#232;s r&#233;elles expliquent la croissance de l'organisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais prendre au s&#233;rieux l'expression id&#233;ologique nous aide &#224; comprendre comment les diff&#233;rents facteurs qui se croisent, la propagation destructive du sectarisme, la r&#233;pression ravageuse d&#233;vastatrice en Syrie et en Iraq, ainsi que les int&#233;r&#234;ts au Moyen-Orient de diverses puissances r&#233;gionales et internationales, ont tous agi pour nourrir la croissance de l'&#201;tat islamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une dialectique du recul : la croissance de l'&#201;I a simultan&#233;ment renforc&#233; et nourri l'incapacit&#233; de r&#233;aliser les aspirations de 2011, alors que la r&#233;gion s'est embourb&#233;e dans de multiples crises qui s'approfondissaient. Alors que le cadre id&#233;ologique de ces crises avanc&#233; par l'&#201;I est &#233;videmment faux, c'est n&#233;anmoins celui qui appara&#238;t pour certains comme &#233;tant en r&#233;sonance avec leur exp&#233;rience v&#233;cue, fondant &#224; leurs yeux une compr&#233;hension du monde qui donne un sens au chaos et &#224; la destruction. Tels sont les aspects de ce processus qui en se renfor&#231;ant mutuellement rendent la situation actuelle si dangereuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les fant&#244;mes de 2011&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bouleversements qui ont commenc&#233; avec les manifestations en Tunisie et en &#201;gypte en 2010 et 2011, et qui ont par la suite rayonn&#233; &#224; travers toute la r&#233;gion, ont &#233;t&#233; les r&#233;voltes les plus importantes au Moyen-Orient depuis au moins cinq d&#233;cennies. Il est important de se rappeler la promesse initiale incarn&#233;e dans ces mouvements, alors qu'aujourd'hui beaucoup sont prompts &#224; les rejeter comme condamn&#233;s d&#232;s le d&#233;part &#8211; ou pire, comme une sorte de complot de conspirateurs ext&#233;rieurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces manifestations, pour la premi&#232;re fois depuis des g&#233;n&#233;rations, ont fait entrer dans l'activit&#233; politique des millions de gens, secouant s&#233;rieusement les structures &#233;tatiques &#233;tablies et l'emprise des r&#233;gimes r&#233;pressifs, alli&#233;es &#224; l'Occident. Plus important encore, le caract&#232;re r&#233;gional de ces mouvements a soulign&#233; les points communs et les exp&#233;riences partag&#233;es des peuple du Moyen-Orient. Leur impact sur la conscience politique et les formes d'organisation continue &#224; se faire sentir &#224; travers le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis le d&#233;but de ces soul&#232;vements, il &#233;tait clair que leur enjeu allait bien au-del&#224; de la caricature simpliste &#171; d&#233;mocratie contre dictature &#187;, comme nombre de commentateurs l'ont sugg&#233;r&#233;. Les raisons poussant les gens dans les rues &#233;taient profond&#233;ment li&#233;es aux formes du capitalisme dans la r&#233;gion : des d&#233;cennies de restructuration n&#233;olib&#233;rale de l'&#233;conomie, l'impact des crises mondiales et la mani&#232;re dont les &#201;tats arabes &#233;taient r&#233;gis depuis longtemps par des r&#233;gimes autocratiques, policiers et militaires, soutenus par les puissances occidentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces facteurs doivent &#234;tre consid&#233;r&#233;s dans leur ensemble, et non pas comme des causes s&#233;par&#233;es ou divisibles. Les manifestants n'ont pas forc&#233;ment articul&#233; explicitement cette totalit&#233; comme la raison de leur col&#232;re, mais cette r&#233;alit&#233; sous-jacente signifiait que les probl&#232;mes profonds auxquels est confront&#233; le monde arabe ne seraient jamais r&#233;solus par la simple suppression des autocrates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour emp&#234;cher un tel d&#233;fi aux structures politiques et &#233;conomiques que les &#233;lites, soutenues par les puissances occidentales et leurs alli&#233;s r&#233;gionaux, sont intervenues rapidement et ont tent&#233; d'annuler la possibilit&#233; d'un changement. Cela a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; avec une vari&#233;t&#233; de moyens et un &#233;ventail d'acteurs politiques fa&#231;onnant les processus contre-r&#233;volutionnaires diff&#233;remment dans chaque pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au niveau de la politique &#233;conomique, il y a eu peu de changements, car les cr&#233;diteurs occidentaux et les institutions financi&#232;res internationales ont insist&#233; sur la continuit&#233; des r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales tant en &#201;gypte qu'en Tunisie, au Maroc et en Jordanie. Le d&#233;ploiement de nouvelles lois et d&#233;crets d'urgence &#8211; interdisant les manifestations, les gr&#232;ves et les mouvements politiques &#8211; &#233;tait coupl&#233; avec cette continuit&#233; &#233;conomique, dont ils &#233;taient une condition pr&#233;alable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simultan&#233;ment, les interventions politiques et militaires dans la r&#233;gion ont rapidement augment&#233;. La fracturation de la Libye &#224; la suite de l'intervention militaire occidentale directe et l'&#233;crasement de l'insurrection au Bahre&#239;n sous la houlette de l'Arabie saoudite ont &#233;t&#233; les deux moments cl&#233;s de ce processus. Le coup d'&#201;tat militaire de juillet 2013 en &#201;gypte a marqu&#233; &#233;galement un point critique dans la reconstruction des anciennes structures &#233;tatiques, tout en confirmant le r&#244;le pernicieux des &#201;tats du Golfe pour repousser le processus r&#233;volutionnaire &#233;gyptien. Peut-&#234;tre plus important encore, les ravages sociaux et physiques caus&#233;s par le r&#233;gime Assad en Syrie &#8211; dont des centaines de milliers de morts et des millions de personnes d&#233;plac&#233;es au-del&#224; des fronti&#232;res et &#224; l'int&#233;rieur &#8211; ont encore renforc&#233; dans toute la r&#233;gion un sentiment de d&#233;sespoir, prenant la place de l'optimisme initial de 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat islamique et ses pr&#233;c&#233;dentes incarnations ont &#233;t&#233; fondamentalement absents des premi&#232;res phases de ces soul&#232;vements &#8211; les manifestations massives, les gr&#232;ves et les mouvements de protestation cr&#233;ative qui ont secou&#233; tous les pays arabes au cours de l'ann&#233;e 2011. En effet, le seul commentaire que l'&#201;I (alors nomm&#233; &#201;tat Islamique d'Iraq) a &#233;t&#233; capable de produire apr&#232;s le renversement du dictateur &#233;gyptien Hosni Mubarak fut une d&#233;claration mettant en garde contre le s&#233;cularisme, la d&#233;mocratie et le nationalisme, et conseillant aux &#201;gyptiens de ne pas &#171; remplacer ce qui est le mieux par ce qui est pire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais lorsque les aspirations initiales pour le changement r&#233;el ont &#233;t&#233; de plus en plus en difficult&#233;, l'&#201;tat islamique et les autres groupes djihadistes ont &#233;merg&#233; comme un sympt&#244;me de ce renversement, une expression du recul du processus r&#233;volutionnaire et du sentiment de chaos grandissant. Pour mieux comprendre pourquoi c'est arriv&#233;, il est n&#233;cessaire de faire un bref d&#233;tour par l'id&#233;ologie et la vision du monde propag&#233;es par l'&#201;tat islamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Authenticit&#233;, brutalit&#233;, utopie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fondamentalisme islamiste est souvent d&#233;fini comme un d&#233;sir de retrouver un magnifique pass&#233;, mod&#233;lis&#233; pr&#233;tendument (dans le cas sunnite) sur les premi&#232;res g&#233;n&#233;rations de dirigeants islamiques qui ont suivi la mort du proph&#232;te Mahomet. L'&#201;tat islamique d&#233;fend cet objectif et en termes de pratique sociale et des lois religieuses c'est ainsi qu'il pr&#233;tend gouverner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais r&#233;duire l'&#201;I &#224; un simple irr&#233;dentisme du VIIe si&#232;cle serait une grave erreur. L'organisation prend au s&#233;rieux le projet de b&#226;tir un &#201;tat, consacre beaucoup d'efforts pour &#233;tablir diverses structures financi&#232;res, juridiques et administratives &#224; travers les territoires qu'elle contr&#244;le maintenant. Bien que les fronti&#232;res de ces zones soient en constante &#233;volution et qu'il y ait des &#233;valuations diff&#233;rentes de ce qu'on entend par &#171; contr&#244;le &#187;, l'&#201;I a une port&#233;e territoriale &#233;tendue, dominant selon certaines estimations plus de 10 millions de personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cadre de ce projet tr&#232;s moderniste, l'organisation a accord&#233; une grande priorit&#233; au d&#233;veloppement d'un r&#233;seau sophistiqu&#233; de m&#233;dias et de propagande, qui d&#233;passe qualitativement les autres exemples de la domination islamiste, tel l'Afghanistan contr&#244;l&#233; par les Talibans, o&#249; les arbres orn&#233;s de t&#233;l&#233;viseurs et &#171; l'ex&#233;cution &#187; d'ordinateurs restent les images durables des ann&#233;es 1990 et du d&#233;but des ann&#233;es 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un chercheur a estim&#233; que le groupe m&#233;dias de l'&#201;I g&#233;n&#232;re pr&#232;s de quarante &#233;missions chaque jour, dont des vid&#233;os, des reportages, des articles et des programmes audio dans diff&#233;rentes langues. Ce niveau de programmation peut rivaliser avec tous les r&#233;seaux de t&#233;l&#233;vision et est en contraste avec l'ancien mod&#232;le d'al-Qa&#239;da, qui reposait sur des cassettes VHS achemin&#233;es en contrebande des montagnes d'Afghanistan jusqu'&#224; Al Jazeera, o&#249; leur diffusion d&#233;pendait des caprices de journalistes hostiles et des agences de renseignement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;seau d&#233;centralis&#233; &#224; travers laquelle la propagande de l'&#201;I est diffus&#233;e est &#233;galement unique : il utilise une nu&#233;e de comptes Twitter et des sites anonymes tels que justpaste.it et archive.org pour h&#233;berger ses m&#233;dias. Abdel Bari Atwan, un journaliste arabe dont le d&#233;compte s'appuie sur des informateurs bien plac&#233;s, affirme que l'organisation contr&#244;le plus de cent mille comptes Twitter et envoie quotidiennement cinquante mille tweets. Ce syst&#232;me ainsi que d'autres m&#233;dias sociaux sont les moyens par lesquels l'&#201;I diffuse ses messages et recrute.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La comp&#233;tence technologique d'&#201;I dans ce domaine est largement reconnue : r&#233;cemment le pr&#233;sident Obama les qualifiait d'un &#171; tas d'assassins avec de bons m&#233;dias sociaux &#187;. Mais l'utilisation efficace par l'&#201;tat islamique de la technologie et des m&#233;dias sociaux doit &#234;tre consid&#233;r&#233;e comme beaucoup plus qu'une question de comp&#233;tences techniques ou juste une r&#233;ponse &#224; des conditions de secret et de surveillance constante. La haute priorit&#233; donn&#233;e par l'&#201;I aux m&#233;dias sociaux et &#224; leur technologie indique plut&#244;t sa pr&#233;occupation obsessionnelle de la performance et de l'autorepr&#233;sentation. En effet, il est difficile de trouver une autre entit&#233; politique ou religieuse dans la r&#233;gion qui prendrait &#224; ce point au s&#233;rieux la question de la &#171; marque &#187; et de la projection de son image dans le monde entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce syst&#232;me de messagerie id&#233;ologique, on peut distinguer trois principales figures de style :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; La premi&#232;re est une caract&#233;ristique &#233;vidente de tout mouvement fondamentaliste : la mise en avant de l'authenticit&#233; religieuse ou la n&#233;cessit&#233; de revendiquer et de d&#233;montrer sans cesse sa fid&#233;lit&#233; au texte sacr&#233;. Dans ce contexte, ce qui constitue &#171; l'authenticit&#233; &#187; doit &#234;tre continuellement affirm&#233;, pratiqu&#233; et d&#233;fendu contre les perspectives rivales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a beaucoup d'exemples indiquant que l'&#201;I se pr&#233;occupe de cette question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs commentateurs ont par exemple remarqu&#233; que le groupe accorde une importance apparemment &#233;trange &#224; la petite ville de Dabiq, plut&#244;t insignifiante, situ&#233;e au nord de la Syrie. Dabiq n'a pas d'utilit&#233; militaire ni de ressources naturelles. N&#233;anmoins le magazine &#233;lectronique de l'&#201;I porte le nom de ce lieu et le groupe a fait &#233;tat d'un grand afflux de recrues lorsqu'il a annonc&#233; la bataille pour s'emparer de cette ville. Pourquoi ? Dabiq occupe une place particuli&#232;re dans l'eschatologie islamique en tant que site d'une future bataille avec les arm&#233;es infid&#232;les devant annoncer le d&#233;but de l'apocalypse. En prenant possession de cette petite ville syrienne, l'&#201;tat islamique peut se projeter comme suivant une voie pr&#233;dite il y a des si&#232;cles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De la m&#234;me mani&#232;re, l'annonce que la ville de Raqqa est son si&#232;ge occidental a fortement r&#233;sonn&#233; chez les Arabes musulmans. Cette ville avait &#233;t&#233; le lieu de r&#233;sidence de Haroun al-Rachid, le cinqui&#232;me calife de la dynastie abbaside, que beaucoup caract&#233;risent comme l'&#226;ge d'or de l'Islam.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; La deuxi&#232;me fonction principale de la propagande de l'&#201;I est son usage bien connu de l'atrocit&#233; : les d&#233;capitations en direct, les ex&#233;cutions et d'autres contenus choquants qui ont fait remarquer le groupe dans le monde entier, sur les &#233;crans de t&#233;l&#233;vision et des ordinateurs. Ce mat&#233;riel d&#233;lib&#233;r&#233;ment horrifiant lui garantit une couverture m&#233;diatique compl&#232;te ainsi que la renomm&#233;e instantan&#233;e. Comparez cela avec al-Qa&#239;da, qui a eu besoin de d&#233;cennies et des attaques du 11 septembre pour faire conna&#238;tre son nom. Cependant l'atrocit&#233; est bien plus qu'un moyen de d&#233;frayer la chronique. Elle est employ&#233;e de mani&#232;re intentionnelle pour g&#233;n&#233;rer la peur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette strat&#233;gie s'est av&#233;r&#233;e incroyablement efficace : lorsque l'&#201;I a approch&#233; la ville de Mossoul, en juin 2014, l'arm&#233;e irakienne s'est simplement enfuie, se d&#233;pouillant et abandonnant ses armes. Ce qui a permis aux djihadistes de s'emparer d'un nombre incalculable d'armes et de v&#233;hicules militaires de transport, ainsi que, selon certains rapports, de 400 millions de dollars de la Banque centrale irakienne (cette derni&#232;re affirmation a &#233;t&#233; contest&#233;e). Finalement, et c'est peut-&#234;tre le plus important, l'utilisation consciente de la violence la plus excessive est un &#233;l&#233;ment de ce que l'&#201;I d&#233;crit comme sa strat&#233;gie de &#171; polarisation &#187; dans le but de faire &#233;clater des guerres sectaires sanglantes qui servent de base &#224; son expansion dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226; N&#233;anmoins, contrairement au st&#233;r&#233;otype propag&#233; par les m&#233;dias occidentaux, le contenu principal de la propagande de l'&#201;tat islamique est beaucoup plus banal que la violence qui lui a permis de se faire conna&#238;tre. Il s'agit de la troisi&#232;me figure de style de sa propagande : la th&#233;matique utopique visant &#224; mettre en avant les suppos&#233;s avantages de la vie dans le &#171; califat &#187;, en particulier une activit&#233; &#233;conomique florissante, de beaux paysages et une vie stable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une &#233;tude exhaustive analysant les productions m&#233;diatiques de cette organisation entre la mi-juillet et la mi-ao&#251;t 2015 indique que plus de la moiti&#233; d'entre elles sont ax&#233;es sur ces th&#232;mes utopiques. De m&#234;me la revue Dabiq, d&#233;j&#224; mentionn&#233;e, est fortement impr&#233;gn&#233;e par ces sujets. Il s'agit l&#224; de l'&#233;l&#233;ment le moins bien interpr&#233;t&#233; de la fa&#231;on dont ce groupe se projette dans le monde arabe. Et sans doute de l'&#233;l&#233;ment le plus important. Cette orientation semble particuli&#232;rement dirig&#233;e vers le public arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un coup d'&#339;il sur les comptes Twitter reli&#233;s &#224; l'&#201;I fait appara&#238;tre l'importance de bavardages apparemment niais, ennuyeux, concernant la vie quotidienne dans l'&#201;tat islamique : l'approvisionnement en eau courante, des march&#233;s bien achaland&#233;s avec des fruits et des l&#233;gumes pleins de couleurs, du pain frais ainsi que de nouvelles cliniques dentaires. Cette observation souligne le fait ind&#233;niable que l'&#201;tat islamique se chor&#233;graphie consciemment en tant qu'un &#238;lot de paix et de stabilit&#233; au milieu d'une r&#233;gion en proie au chaos, &#224; la guerre et aux bouleversements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci est important pour comprendre l'attrait que pr&#233;sente l'&#201;tat islamique pour certaines couches de la population. Dans une p&#233;riode de crise profonde, la promesse d'un certain niveau de s&#233;curit&#233; fait partie de ce qui rend &#201;I attrayant (ou, au moins, le fait appara&#238;tre comme l'option la moins mauvaise). Si l'on veut comprendre comment cette organisation a r&#233;ussi &#224; s'&#233;tendre au cours de l'ann&#233;e derni&#232;re, il faut tenir compte du r&#244;le de cette promesse utopique, qui est un indice important.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que la domination de l'&#201;I n'est pas brutale ni r&#233;pressive, en particulier pour les victimes de sa violence sectaire, mais plut&#244;t que c'est pr&#233;cis&#233;ment dans la vacuit&#233; de ses promesses utopiques qu'un certain espoir peut &#234;tre trouv&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Gestion du &#171; chaos sauvage &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce triptyque de la propagande de l'&#201;I &#8211; authenticit&#233; religieuse, atrocit&#233; et utopie &#8211; est en lui-m&#234;me le reflet d'une eschatologie plus large : une p&#233;riodisation de l'histoire et de l'avenir bas&#233;e sur l'imminence de la fin des temps. Il s'agit l&#224; d'une diff&#233;rence majeure entre l'&#201;I et les autres groupes djihadistes, comme al-Qa&#239;da.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contrairement &#224; al-Qa&#239;da, l'&#201;tat islamique tend &#224; mettre en avant le d&#233;roulement s&#233;quentiel de phases historiques associ&#233;es &#224; des moments proph&#233;tiques (l'exemple de Dabiq en est une illustration). C'est pour cette raison que la question de l'authenticit&#233; est si importante dans sa propagande. D'une mani&#232;re toutefois moins &#233;vidente, cette eschatologie fournit &#233;galement une explication &#224; l'emploi de l'atrocit&#233; et de l'utopie pr&#233;sent&#233;es pr&#233;c&#233;demment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le meilleur indice de cela peut &#234;tre trouv&#233; dans une r&#233;f&#233;rence tr&#232;s populaire de la strat&#233;gie djihadiste : le livre &#171; Gestion de la barbarie. L'&#233;tape par laquelle l'islam devra passer pour restaurer le califat &#187; [1] publi&#233; d'abord sur internet en arabe en 2004 par Abu Bakr Naji, un pseudonyme. Ce livre ne devrait pas &#234;tre consid&#233;r&#233; (comme c'est le cas dans certains r&#233;cits journalistiques) comme un sc&#233;nario ou un manuel de strat&#233;gie pour les groupes djihadistes ; il s'agit plut&#244;t d'un texte dont la popularit&#233; dans ces cercles r&#233;v&#232;le quelque chose de la vision du monde que diffuse la pens&#233;e djihadiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le r&#233;sumer rapidement, le principal objectif de la &#171; gestion de la barbarie &#187; est d'expliquer les mesures qu'elle doit prendre pour mettre fin &#224; la domination des &#171; grandes puissances &#187; (des &#201;tats-Unis en premier lieu) sur la r&#233;gion et pour &#233;tablir un &#201;tat en accord avec les principes islamiques. La &#171; gestion de la barbarie &#187; L'AoS (Administration of savagery) d&#233;limite deux phases historiques distinctes qui doivent &#234;tre franchies avant que puisse &#234;tre &#233;tabli un &#201;tat islamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re &#8211; la phase de &#171; d&#233;moralisation et &#233;puisement &#187; &#8211; est celle que l'auteur croit &#234;tre en cours dans le monde arabe lors de l'&#233;criture de son livre (d&#233;but des ann&#233;es 2000). Au cours de cette &#233;tape, la t&#226;che &#233;tait d'harceler et de d&#233;stabiliser l'ennemi par des &#171; op&#233;rations de d&#233;moralisation &#187;, y compris des attentats contre des centres touristiques et des zones ayant une importance &#233;conomique (en particulier p&#233;troli&#232;res). De telles actions obligeraient les gouvernements arabes &#224; disperser leurs forces de s&#233;curit&#233; dans des zones tr&#232;s vastes &#8211; une entreprise co&#251;teuse qui laisserait in&#233;vitablement expos&#233;es de nouvelles cibles. De plus, l'apparente capacit&#233; des groupes djihadistes d'entreprendre de telles actions en toute impunit&#233; est suppos&#233;e agir comme une propagande par les actes et les aider &#224; attirer ainsi de nouvelles recrues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le but ultime de ces op&#233;rations est de cr&#233;er une situation de troubles et d'effondrement des structures de l'&#201;tat, que l'auteur d&#233;crit comme une phase de &#171; chaos sauvage &#187;. Il s'agit d'une p&#233;riode de forte croissance d'ins&#233;curit&#233; tant sociale qu'individuelle, d'absence de services sociaux essentiels et de d&#233;veloppement de toutes les formes de violence sociale. Elle est con&#231;ue comme le r&#233;sultat naturel de la destruction et de l'effondrement des structures &#233;tatiques, que le groupe djihadiste souhaite et valorise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lors de l'entr&#233;e dans le chaos ult&#233;rieur, le r&#244;le des djihadistes serait de prendre la situation en charge et de &#171; g&#233;rer et administrer la sauvagerie &#187;. Concr&#232;tement, cela signifie la fourniture des services tels que &#171; la nourriture et les soins m&#233;dicaux, la pr&#233;servation de la s&#233;curit&#233; et de la justice entre les gens qui vivent dans les r&#233;gions de la sauvagerie, la garantie des fronti&#232;res par des groupes qui dissuadent quiconque essayerait d'assaillir les r&#233;gions de sauvagerie ainsi que la mise en place de fortifications d&#233;fensives &#187;. Cette &#171; gestion de la sauvagerie &#187; refl&#232;te clairement comment &#201;I voit son r&#244;le actuel dans le monde arabe, en particulier en Irak et en Syrie, et nous aide &#224; comprendre pourquoi le th&#232;me utopique a une telle importance dans sa propagande.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, dans le sch&#233;ma de la &#171; gestion de la barbarie &#187;, le r&#244;le de la violence est &#233;galement essentiel. Faisant &#233;cho &#224; l'emploi de la terreur par &#201;I, AoS recommande l'emploi d&#233;lib&#233;r&#233;ment excessif et tr&#232;s performant de la violence : &#171; Massacrer l'ennemi et lui faire peur &#187; doit servir &#224; ce que les adversaires &#171; r&#233;fl&#233;chissent mille fois avant d'attaquer &#187;. Cela comprend le soi-disant &#171; prix &#224; payer &#187; pour les actions, visant &#224; dissuader les attaques par la crainte des repr&#233;sailles ult&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, toutes les actions visent &#224; imposer &#171; la polarisation &#187; de la soci&#233;t&#233; par l'emploi d'une violence disproportionn&#233;e. Comme l'indique l'auteur de &#171; la Gestion de la barbarie &#187; : &#171; Pour faire entrer les masses dans la lutte il faut plus d'actions visant &#224; enflammer l'opposition, qui forcent les gens &#224; s'engager, qu'ils le veuillent ou non, de sorte que chaque individu doive choisir son camp. Nous devons rendre ce combat tr&#232;s violent, de sorte que la mort soit comme le battement de c&#339;ur et que les deux groupes se rendent compte que la lutte conduit fr&#233;quemment &#224; la mort. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette formulation impose une conclusion : la situation doit empirer avant de s'am&#233;liorer. L'auteur reconna&#238;t (et applaudit) cette logique autor&#233;alisatrice, notant que m&#234;me si le groupe djihadiste &#233;choue dans l'administration imm&#233;diate de la sauvagerie, les r&#233;sultats n'en seront que meilleurs : l'&#233;chec, &#233;crit-il, &#171; ne signifie pas que les choses s'arr&#234;tent l&#224;, car cet &#233;chec va conduire &#224; encore plus de sauvagerie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela &#233;tablit une in&#233;vitable t&#233;l&#233;ologie, qui prosp&#232;re dans des situations extr&#234;mement n&#233;gatives, lorsque l'existence m&#234;me des cycles de violence, qui se renforcent et m&#234;me s'aggravent mutuellement, devient la preuve de la justesse du sch&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'Irak apr&#232;s l'invasion et le sectarisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un lien &#233;vident entre la vision du monde de l'&#201;I et la mont&#233;e d&#233;sastreuse du sectarisme dans toute la r&#233;gion. Bien que l'auteur de &#171; la Gestion de la barbarie &#187; ainsi que les dirigeants des groupes djihadistes ant&#233;rieurs aient pris soin d'&#233;viter une sanction religieuse pour violence inter-musulmane et ont condamn&#233; tout ciblage d&#233;lib&#233;r&#233; des autres musulmans, cela devait changer avec l'apparition d'al-Qa&#239;da en Irak au milieu des ann&#233;es 2000. Dirig&#233;e par le jordanien Abou Moussab Zarqaoui, cette organisation est arriv&#233;e &#224; la conclusion que les attentats &#224; la bombe contre des c&#233;r&#233;monies et des institutions religieuses &#233;taient l'un des outils les plus efficaces de la polarisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Irak, Zarqaoui a consciemment cherch&#233; &#224; d&#233;clencher une guerre civile entre chiites et sunnites en proc&#233;dant de mani&#232;re m&#233;thodique &#224; une s&#233;rie d'attaques d&#233;vastatrices contre la communaut&#233; chiite. Ces actions, coupl&#233;es avec les vid&#233;os d'horribles d&#233;capitations qui lui ont valu d'&#234;tre qualifi&#233; de &#171; cheikh des abatteurs &#187;, ont provoqu&#233; une col&#232;re croissante des chefs historique d'al-Qa&#239;da, Oussama ben Laden et Ayman al-Zawahiri. Ce dernier a m&#234;me &#233;crit une lettre de reproches, devenue c&#233;l&#232;bre, adress&#233;e &#224; Zarqaoui en 2005, dans laquelle il qualifie les &#171; sc&#232;nes d'abattage des otages &#187; et les attaques contre les chiites en Irak de tactique visant &#224; ali&#233;ner l'indispensable base d'appui d'al-Qa&#239;da.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, malgr&#233; les protestations de Zawahiri, un &#233;ventail de facteurs n'ayant rien &#224; voir avec Zarqaoui a fourni un environnement fertile pour le sectarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, la politique de &#171; d&#233;baasification &#187;, mise en place par les forces d'occupation &#233;tatsuniennes apr&#232;s l'invasion de l'Irak en 2003, a conduit &#224; une profonde marginalisation de la population sunnite du pays. En vertu de cette politique, toute personne qui avait &#233;t&#233; membre du parti Baas de Saddam Hussein a &#233;t&#233; sommairement licenci&#233;e de son travail, s'est vu refuser tout emploi dans le secteur public et interdire l'acc&#232;s &#224; la retraite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme de nombreux analystes l'ont soulign&#233; &#224; cette &#233;poque, c'&#233;tait la recette pour un d&#233;sastre. Quasiment tout emploi public impliquait d'&#234;tre membre du parti Baas, donc cette politique a impliqu&#233; le licenciement des milliers d'enseignants, m&#233;decins, policiers et fonctionnaires de rang subalterne. En &#233;visc&#233;rant l'&#201;tat de cette fa&#231;on, les &#201;tats-Unis ont assur&#233; l'effondrement des services sociaux de base &#8211; une perspective catastrophique pour une soci&#233;t&#233; qui sortait de plus de deux d&#233;cennies de sanctions et de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La marginalisation des sunnites ne se limitait pas simplement &#224; la sph&#232;re &#233;conomique. Les forces &#233;tatsuniennes ont multipli&#233; les attaques contre les villes et les villages peupl&#233;s de sunnites, et des dizaines de milliers de sunnites ont &#233;t&#233; enferm&#233;s dans des prisons dirig&#233;es par l'occupant, dans lesquelles l'isolement, la torture et la &#171; bureaucratie tayloris&#233;e de la d&#233;tention &#187; &#233;taient utilis&#233;s r&#233;guli&#232;rement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Centre de d&#233;tention d'Abou Ghraib, la plus c&#233;l&#232;bre de ces prisons, a fait irruption dans la conscience occidentale apr&#232;s la publication de photographies montrant des militaires &#233;tatsuniens torturant les prisonniers. Dans la foul&#233;e de ce scandale, de nombreux prisonniers ont &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;s d'Abou Ghraib &#224; la prison de Camp Bucca. C'est l&#224; qu'un d&#233;tenu, connu plus tard sous le nom d'Abou Bakr al-Baghdadi, a &#233;tabli une forte relation avec une coterie d'anciens officiers baasistes qui arrivaient d'Abou Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui al-Baghdadi est le dirigeant d'&#201;I et ces m&#234;mes officiers baasistes lui servent d&#233;sormais d'adjoints et de conseillers les plus proches. De cette mani&#232;re, l'exp&#233;rience des sunnites d&#233;tenus par l'arm&#233;e &#233;tatsunienne a non seulement ancr&#233; le pays dans les divisions sectaires, mais a &#233;galement forg&#233; l'&#201;tat islamique concr&#232;tement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les divisions sectaires ont continu&#233; &#224; s'approfondir &#224; partir de 2006, lorsque les &#201;tats-Unis, en accord tacite avec l'Iran, ont d&#233;cid&#233; d'institutionnaliser un &#201;tat domin&#233; par les chiites et s'appuyant sur toute une gamme de milices chiites. Cette situation a encore empir&#233; apr&#232;s le d&#233;part formel de l'Irak des troupes &#233;tatsuniennes en 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Coupl&#233;e avec un niveau d'ins&#233;curit&#233; sociale et &#233;conomique in&#233;gal&#233;, la marginalisation des sunnites a produit une r&#233;elle base sociale qui a &#233;t&#233; attir&#233;e par l'&#201;I bien au-del&#224; des facteurs religieux ou id&#233;ologiques. Une importante proportion des cadres moyens de l'&#201;I sont d'anciens fonctionnaires baasistes, qui ont &#233;t&#233; attir&#233;s vers cette organisation en partie par des incitations mat&#233;rielles. L'int&#233;r&#234;t financier est &#233;galement un attrait pour ceux qui sont en bas de l'&#233;chelle de l'organisation : le salaire d'un combattant d'&#201;I est estim&#233; &#224; environ 300 &#224; 400 dollars par mois, c'est-&#224;-dire plus du double de ce que paye l'arm&#233;e irakienne. Les chauffeurs de camions et les contrebandiers, qui exp&#233;dient actuellement le p&#233;trole produit par l'&#201;tat islamique de la Syrie vers l'Irak, sont essentiellement motiv&#233;s par cette chance de gagner leur vie. Au-del&#224; de ses pr&#233;tentions religieuses, le projet de l'&#201;I de construction d'un &#201;tat a une base tr&#232;s mat&#233;rielle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux commentateurs &#233;crivant sur l'Irak attribuent souvent ce r&#233;sultat &#224; la stupidit&#233; et &#224; l'orgueil de l'administration Bush et &#224; l'&#233;vidente succession de ses erreurs politiques qui ont suivi l'occupation du pays. Une telle approche suppose que les &#201;tats-Unis aspirent &#224; un Irak stable et unifi&#233;. Pourtant un Irak non sectaire, unifi&#233;, dirig&#233; par un gouvernement jouissant d'un important soutien populaire aurait &#233;t&#233; un d&#233;sastre pour les int&#233;r&#234;ts &#233;tatsuniens au Moyen-Orient. Une telle possibilit&#233; n'a jamais &#233;t&#233; s&#233;rieusement envisag&#233;e et il n'est pas difficile de saisir que, d&#232;s le d&#233;part, la fragmentation de l'Irak autour de lignes sectaires &#233;tait l'issue la plus probable de l'occupation &#233;tatsunienne (en particulier depuis que cela co&#239;ncidait &#233;galement avec les int&#233;r&#234;ts iraniens). Diviser pour r&#233;gner a &#233;t&#233; toujours la m&#233;thode pr&#233;f&#233;r&#233;e de la domination coloniale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telles sont les racines mat&#233;rielles et politiques de l'actuel tournant sectaire dans la r&#233;gion. Malgr&#233; ce que l'&#201;tat islamique, l'Arabie saoudite ou l'Iran peuvent pr&#233;tendre, le sectarisme n'est pas le r&#233;sultat des schismes doctrinaux ou ethniques omnipr&#233;sents, qui existent depuis des temps imm&#233;moriaux et persistent inchang&#233;s &#224; l'&#233;poque contemporaine. Comme le communiste libanais Mahdi Amel l'a fait valoir il y a des d&#233;cennies, ce fut toujours une technique moderne de l'exercice du pouvoir politique, un moyen par lequel les classes dirigeantes tentent d'&#233;tablir leur l&#233;gitimit&#233; et leur base sociale, tout en fragmentant les possibilit&#233;s d'uneopposition populaire. L'Irak issu de l'invasion et la mont&#233;e post&#233;rieure de l'&#201;I fournissent la tragique confirmation de cette th&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arabie saoudite, Syrie et &#201;tat islamique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'utilit&#233; de la religion pour &#233;tayer les pouvoirs terrestres a, bien s&#251;r, une longue filiation dans la r&#233;gion. Il est maintenant largement admis que les racines organisationnelles des mouvements fondamentalistes islamistes (y compris les anc&#234;tres de l'&#201;I) ont leurs origines dans une alliance entre les &#201;tats-Unis et les &#201;tats du Golfe, en particulier l'Arabie saoudite, dans les ann&#233;es 1960 et 1970.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour faire face &#224; la mont&#233;e dans la r&#233;gion des mouvements politiques de gauche et nationalistes, le parrainage de l'islamisme a &#233;t&#233; per&#231;u comme un contrepoids d&#233;sarmant efficace. Au cours des ann&#233;es 1980, cette politique a &#233;t&#233; appliqu&#233;e plus syst&#233;matiquement &#224; travers le soutien &#233;tatsunien et saoudien aux combattants islamistes arabes en Afghanistan. C'est l&#224; que les pr&#233;paratifs pour le djihad arm&#233; ont re&#231;u leur premi&#232;re impulsion pratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette longue instrumentalisation du fondamentalisme islamiste a conduit certains observateurs &#224; faire valoir que l'&#201;I est un outil des &#201;tats du Golfe. &#192; premi&#232;re vue, cette argumentation semblerait judicieuse. Sur le plan id&#233;ologique, il y a des similitudes &#233;troites entre le r&#233;gime saoudien et l'&#201;tat islamique. Les deux partagent une interpr&#233;tation particuli&#232;rement r&#233;pressive des ch&#226;timents islamiques. En effet, la revendication des d&#233;capitations et des amputations r&#233;alis&#233;es dans les zones contr&#244;l&#233;es par l'&#201;I ne peut &#234;tre trouv&#233;e nulle part ailleurs dans la r&#233;gion, &#224; l'exception de l'Arabie saoudite. Lorsque l'&#201;tat islamique a cherch&#233; des manuels pour les &#233;coles qu'il dirige, les seules versions jug&#233;es appropri&#233;es ont &#233;t&#233; celles trouv&#233;es en Arabie saoudite. De m&#234;me, parmi une importante partie de la population saoudienne on peut observer une sympathie &#224; l'&#233;gard de l'&#201;I, qui se manifeste par des contributions financi&#232;res ou l'engagement volontaire de combattants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant &#8211; alors que des armes fournies par l'Arabie saoudite (et le Qatar) &#224; des groupes syriens ont probablement fini dans les mains de l'&#201;I &#224; travers des d&#233;fections ou des captures &#8211; il y a peu de preuves convaincantes que l'&#201;I est directement financ&#233; ou arm&#233; par l'Arabie saoudite ou tout autre &#201;tat du Golfe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au niveau de la rh&#233;torique, la relation entre les deux est celle d'une profonde antipathie et de haine. L'&#201;I consid&#232;re la monarchie saoudienne comme l'un de ses ennemis les plus m&#233;prisables, et le renversement de la famille r&#233;gnante al-Saoud est l'un des buts principaux du groupe. Quant &#224; la monarchie saoudienne, elle ne tol&#232;re aucun autre candidat &#224; la direction islamique mondiale et elle craint la menace que l'&#201;tat islamique repr&#233;sente pour sa propre domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, la mont&#233;e en puissance de l'&#201;I a un lien clair avec la r&#233;pression dirig&#233;e par le gouvernement d'Assad contre le soul&#232;vement syrien. Quelques mois apr&#232;s le d&#233;but du mouvement populaire, Assad a lib&#233;r&#233; des centaines de prisonniers, parmi eux des djihadistes bien entra&#238;n&#233;s, dont beaucoup deviendront dirigeants et combattants des groupes fondamentalistes islamistes. Des anciens agents de renseignement syrien de haut niveau ont affirm&#233; qu'il s'agissait l&#224; d'une tentative d&#233;lib&#233;r&#233;e du r&#233;gime pour attiser les divisions sectaires et pour pr&#233;senter le soul&#232;vement comme islamiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement Assad a une longue tradition de tentatives de manipuler ces groupes, dont la lib&#233;ration des prisonniers au cours des ann&#233;es 2000 et l'aide apport&#233;e &#224; des milliers de volontaires djihadistes passant la fronti&#232;re pour rejoindre le r&#233;seau Zarqaoui en Irak. En effet, pour approfondir leur coop&#233;ration avec les &#201;tats-Unis dans le domaine de la s&#233;curit&#233; dans la r&#233;gion, en f&#233;vrier 2010, des responsables des services de renseignement syriens ont tent&#233; de mettre en valeur leur infiltration et leur capacit&#233; de manipuler les groupes djihadistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est guerre surprenant que lorsque les manifestants syriens ont &#233;t&#233; confront&#233;s aux bombes, aux chars et aux attaques a&#233;riennes aveugles de l'arm&#233;e d'Assad, c'est vers les groupes les mieux entra&#238;n&#233;s, les mieux arm&#233;s &#8211; les djihadistes &#8211; que certains d'entre eux se sont tourn&#233;s. Ces groupes comprenaient Jabhat al Nusra, une organisation cr&#233;&#233;e apr&#232;s que l'&#201;tat islamique en Irak a envoy&#233; des combattants en Syrie fin 2011, et qui a fait sa premi&#232;re apparition en janvier 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au cours de l'ann&#233;e 2013, alors que la violence et la d&#233;composition s'aggravaient, Jabhat al Nusra a subi une scission avec son groupe d'origine sur la question de l'orientation strat&#233;gique : fallait-il se concentrer sur l'affrontement avec l'arm&#233;e syrienne, en mettant sous le boisseau les divergences sectaires, ou bien fallait-il prioriser le contr&#244;le territorial, bas&#233; sur la loi islamique et la poursuite d'une strat&#233;gie de polarisation contre tous les autres groupes. L'&#201;tat islamique en Irak a fait ce dernier choix, annon&#231;ant l'expulsion des cadres r&#233;calcitrants de Jabhat al Nusra le 9 avril 2013 ainsi que la formation de &#171; l'&#201;tat islamique en Irak et au Levant &#187;, nouvellement configur&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Refl&#233;tant ces priorit&#233;s strat&#233;giques &#8211; et contrairement &#224; la croyance populaire &#8211; l'&#201;I a ainsi largement &#233;vit&#233; la confrontation directe avec le r&#233;gime Assad.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de cela, profitant de son contr&#244;le des voies de contrebande et des passages frontaliers qui chevauchent l'Irak et la Syrie, l'&#201;I a cherch&#233; avant tout &#224; assurer son expansion territoriale (sa profondeur strat&#233;gique et la s&#233;curit&#233; que lui offre la pratique de la retraite militaire &#8211; droit que l'&#201;I refuse &#224; toute autre organisation arm&#233;e &#8211; lui permettent cela). Dans cette entreprise, le conseil militaire d'anciens g&#233;n&#233;raux baasistes de l'&#233;poque du Camp Bucca a &#233;t&#233; la cl&#233; de son succ&#232;s &#8211; l'accent a &#233;t&#233; mis sur la domination des voies d'acc&#232;s et d'approvisionnement qui relient les n&#339;uds strat&#233;giques, s&#233;curisant les champs de p&#233;trole et contr&#244;lant les infrastructures de base (en particulier la production de l'eau et de l'&#233;lectricit&#233;), plut&#244;t que sur l'obsession des points fixes en soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette strat&#233;gie a non seulement rendu l'organisation immens&#233;ment riche (elle s'est empar&#233;e d'au moins neuf champs de p&#233;trole en Syrie et en Irak, dont le potentiel de vente est estim&#233; &#224; plus de 1,5 million de dollars par jour). Elle a aussi rendu le reste du territoire syrien (contr&#244;l&#233; tant par l'opposition que par le gouvernement) tr&#232;s d&#233;pendant de l'&#201;I pour son approvisionnement en &#233;nergie et en &#233;lectricit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on additionne de plus les importantes sommes d'argent amass&#233;es par les enl&#232;vements, l'extorsion, la vente d'antiquit&#233;s, la contrebande et les taxes, l'&#201;tat islamique, contrairement &#224; presque tous les autres &#201;tats r&#233;els au Moyen-Orient, est devenu ind&#233;pendant par sa richesse, autosuffisant financi&#232;rement et il op&#232;re dans des fronti&#232;res qui transgressent d&#233;lib&#233;r&#233;ment celles &#233;tablies par les puissances coloniales au d&#233;but du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Plus d'interventions ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces circonstances, les appels &#224; accentuer l'intervention militaire occidentale dans la r&#233;gion ne pourront que renforcer cette organisation. Pr&#233;cis&#233;ment parce que la guerre et l'occupation ont fertilis&#233; le terrain permettant la croissance de l'&#201;tat islamique, il est tr&#232;s clair que ce genre de r&#233;ponse ne fera qu'aggraver la situation. En effet, conform&#233;ment &#224; la strat&#233;gie de la polarisation, les r&#233;centes attaques d'&#201;I ont vis&#233; explicitement un tel r&#233;sultat : accro&#238;tre les interventions occidentales dans la r&#233;gion afin d'approfondir le sentiment de crise et de chaos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition aux interventions &#233;trang&#232;res ne doit pas se limiter &#224; celles des &#201;tats-Unis ou des &#201;tats europ&#233;ens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit des affirmations officielles, les bombardements russes de la Syrie commenc&#233;s le 30 septembre ont largement &#233;vit&#233; les zones contr&#244;l&#233;es par l'&#201;tat islamique et ont &#233;t&#233; concentr&#233;s plut&#244;t sur celles o&#249; existent des groupes d'opposition non-&#201;I. Ces attaques russes &#8211; soutenues sur le terrain par le Hezbollah, les troupes iraniennes, les milices chiites irakiennes et l'arm&#233;e syrienne &#8211; ont d'abord vis&#233; &#224; renforcer la position d'Assad et &#224; prendre l'initiative de ce qui appara&#238;t comme un accord &#233;mergeant entre les principaux acteurs r&#233;gionaux et internationaux en Syrie. Dans ce contexte, la pr&#233;sence d'&#201;I sert actuellement &#224; renforcer la pr&#233;tention que Assad &#171; r&#233;siste au terrorisme &#187;, une fonction illustr&#233;e clairement par le fait que de nombreux &#201;tats occidentaux ont maintenant gliss&#233; vers la tol&#233;rance envers son gouvernement qualifi&#233; de &#171; mal n&#233;cessaire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r, l'orientation militaire russe peut &#233;voluer &#224; la suite des attentats du Sina&#239;, de Beyrouth et de Paris, mais c'est un fait qu'entre l'&#201;tat islamique et le gouvernement Assad il y a une sorte de longue d&#233;tente implicite. Jusqu'&#224; maintenant elle a servi les deux parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une telle situation, il y a peu de r&#233;ponses faciles pour la gauche. Oui, nous avons besoin de visions alternatives, radicales, fond&#233;es sur l'exigence de la d&#233;mocratie, de la justice sociale et &#233;conomique, ainsi que sur le rejet du sectarisme. Mais cela n&#233;cessite &#233;galement une &#233;valuation objective du rapport des forces ainsi qu'un bilan de ce qui a &#233;t&#233; erron&#233; au cours des derni&#232;res ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons nous m&#233;fier des analyses qui d&#233;finissent une causalit&#233; automatique entre la mont&#233;e de l'&#201;tat islamique et les manigances de la guerre et de l'imp&#233;rialisme. Ce r&#233;sultat n'&#233;tait nullement in&#233;vitable. C'est dans l'inversion des soul&#232;vements de 2011 &#8211; et dans leur &#233;chec &#224; d&#233;fier les racines de la domination autocratique &#8211; que l'&#201;I a trouv&#233; un &#233;cosyst&#232;me lui permettant de prosp&#233;rer et de cro&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique a horreur du vide et, avec les revers des mobilisations populaires et d&#233;mocratiques au cours des trois derni&#232;res ann&#233;es, l'&#201;tat islamique a &#233;t&#233; une de ces forces venues cueillir les fruits du recul. En mode parasitaire, l'organisation a verrouill&#233; l'explosion des violences sectaires &#8211; qui &#233;taient d&#233;lib&#233;r&#233;ment cultiv&#233;es par les dirigeants de tous les pays de la r&#233;gion &#8211; trouvant un accueil d'abord en Irak, puis en Syrie. Dans ces deux pays, le groupe a rencontr&#233; (et a contribu&#233; &#224; concr&#233;tiser) une r&#233;alit&#233; qui correspond de mani&#232;re macabre &#224; son sch&#233;ma de &#171; gestion de la barbarie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, malgr&#233; l'apparente d&#233;solation de la situation, il y a des raisons d'esp&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ces circonstances extraordinairement difficiles, des forces locales affrontent l'&#201;tat islamique &#8211; et, ce qui est encore plus important, il s'agit des mouvements kurdes (faisant en m&#234;me temps face &#224; la r&#233;pression du gouvernement turc) et des forces de l'opposition syrienne oppos&#233;es &#224; l'&#201;I. En m&#234;me temps, des mouvements sociaux et politiques courageux en Irak, en Syrie, au Liban, en &#201;gypte et partout continuent de d&#233;fier la logique du sectarisme et d&#233;montrent que la lutte pour une alternative progressiste est vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;tat islamique peut promettre un projet utopique de stabilit&#233; et de prosp&#233;rit&#233;, mais c'est loin d'&#234;tre une r&#233;alit&#233; sur le terrain. Nous devons &#234;tre absolument certains qu'il va conna&#238;tre ses propres r&#233;voltes internes, comme l'ont connu dans le pass&#233; les autres exemples d'&#171; &#201;tats &#187; islamiques proclam&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En outre, si nous comprenons la mont&#233;e de l'&#201;I &#224; travers le prisme du recul, nous pouvons &#234;tre un peu confiants en sachant que l'organisation n'offre aucune r&#233;ponse efficace &#224; la situation actuelle de la r&#233;gion. Elle ne repr&#233;sente nullement une quelconque r&#233;ponse anti-imp&#233;rialiste, ni aucune voie plausible vers un Moyen-Orient lib&#233;r&#233; de la domination et de la r&#233;pression, que ces derni&#232;res soient locales ou internationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; tous les revers de ces derni&#232;res ann&#233;es, la croissance potentielle d'une v&#233;ritable alternative de gauche n'a pas &#233;t&#233; an&#233;antie et, ce qui est plus important, n'a jamais &#233;t&#233; aussi n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* &#171; Une naissance sur les espoirs bris&#233;s du Printemps arabe &#187;. Inprecor n&#176; 623 janvier 2016&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet article a initialement paru en anglais le 3 d&#233;cembre 2015 dans la revue Jacobin sous le titre &#171; A Brief History of ISIS &#8211; ISIS emerged out of the dashed hopes of the Arab Spring &#187;. Disponible en version originale sur ESSF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Traduit de l'anglais par JM avec l'aimable autorisation de l'auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* * Adam Hanieh enseigne &#224; la School of Oriental and African Studies (SOAS), Universit&#233; de Londres. Il a publi&#233; r&#233;cemment Revolt : Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East (R&#233;volte : Enjeux du capitalisme contemporain au Moyen-Orient), Haymarket Books, Chicago 2013. Cet article a initialement paru en anglais le 3 d&#233;cembre 2015 dans la revue Jacobin sous le titre &#171; A Brief History of ISIS &#8211; ISIS emerged out of the dashed hopes of the Arab Spring &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] En anglais, &#171; Administration of Savagery : The Most Critical Stage through which the Islamic Nation Will Pass &#187;, on le trouve donc parfois r&#233;sum&#233; en &#171; AoS &#187; et traduit par &#171; sauvagerie &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Recul des mouvements populaires dans la r&#233;gion arabe et essor de l'Etat islamique &#8211; Une dialectique de la r&#233;gression</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Recul-des-mouvements-populaires-dans-la-region-arabe-et-essor-de-l-Etat</link>
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		<dc:date>2016-01-12T08:33:04Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Adam Hanieh</dc:creator>


		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Syrie</dc:subject>
		<dc:subject>Arabie Saoudite</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2016-01-12</dc:subject>

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&lt;p&gt;La gen&#232;se de l'EI doit &#234;tre resitu&#233;e dans la trajectoire des soul&#232;vements arabes qui ont &#233;clat&#233; en 2011 et 2012. Ceux-ci ont suscit&#233; un &#233;norme espoir. Ils se sont heurt&#233;s &#224; la r&#233;pression et &#224; des revers les emp&#234;chant de poursuivre leur avanc&#233;e de fa&#231;on significative. Et les groupes islamistes se sont gliss&#233;s dans cette br&#232;che, leur progression &#233;tant li&#233;e au recul des r&#233;voltes et des aspirations d&#233;mocratiques populaires qu'elles incarnent. Il n'y avait rien d'in&#233;vitable &#224; cela. Mais les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/arton24790-02b1d.jpg?1781039645' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La gen&#232;se de l'EI doit &#234;tre resitu&#233;e dans la trajectoire des soul&#232;vements arabes qui ont &#233;clat&#233; en 2011 et 2012. Ceux-ci ont suscit&#233; un &#233;norme espoir. Ils se sont heurt&#233;s &#224; la r&#233;pression et &#224; des revers les emp&#234;chant de poursuivre leur avanc&#233;e de fa&#231;on significative. Et les groupes islamistes se sont gliss&#233;s dans cette br&#232;che, leur progression &#233;tant li&#233;e au recul des r&#233;voltes et des aspirations d&#233;mocratiques populaires qu'elles incarnent. Il n'y avait rien d'in&#233;vitable &#224; cela. Mais les difficult&#233;s rencontr&#233;es par ces soul&#232;vements ont cr&#233;&#233; un vide qui devait &#234;tre n&#233;cessairement rempli par quelque chose d'autre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il s'agit d'une dialectique de r&#233;gression : la croissance de Daech a renforc&#233; l'incapacit&#233; &#224; r&#233;aliser les aspirations de 2011, et elle s'en est en m&#234;me temps nourrie, tandis que la r&#233;gion sombrait sous les coups de multiples crises. Et c'est parce que les aspects de ce processus se renforcent mutuellement que la situation actuelle est si dangereuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les fant&#244;mes de 2011&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soul&#232;vements qui ont commenc&#233; en Tunisie et en Egypte en 2010-2011, avant de secouer tout le Moyen-Orient, ont &#233;t&#233; les plus grandes r&#233;voltes qu'il ait connues depuis cinq d&#233;cennies. Il faut se souvenir des promesses initiales de ces mouvements ; les commentateurs les consid&#232;rent aujourd'hui comme vou&#233;s &#224; l'&#233;chec d&#232;s le d&#233;part &#8211; ou pire, les attribuent &#224; des complots de l'ext&#233;rieur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces mouvements ont conduit des millions de personnes &#224; l'action politique pour la premi&#232;re fois depuis des g&#233;n&#233;rations, &#233;branlant les structures &#233;tatiques et les capacit&#233;s r&#233;pressives de r&#233;gimes alli&#233;s &#224; l'Occident. Leur caract&#232;re r&#233;gional montrait aussi que les peuples du Moyen-Orient partageaient des exp&#233;riences communes. Leur impact sur la conscience et les formes d'organisation de larges secteurs sociaux continue &#224; &#234;tre ressenti dans le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s le d&#233;but, ils allaient au-del&#224; de l'opposition simpliste entre &#171; d&#233;mocratie et dictature &#187;, point&#233;e par de nombreux commentateurs. Les raisons profondes qui ont fait descendre les peuples dans la rue sont li&#233;es aux formes prises par le capitalisme dans la r&#233;gion : des d&#233;cennies de restructuration n&#233;olib&#233;rale, l'impact de la crise mondiale, et les modalit&#233;s de gestion des Etats arabes par des r&#233;gimes autocratiques policiers, soutenus de longue date par l'Occident. Cette r&#233;alit&#233; sous-jacente signifiait que les enjeux auxquels le monde arabe faisait face ne pourraient pas &#234;tre r&#233;solus par l'&#233;viction de tel ou tel autocrate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour pr&#233;venir une mise en cause des structures politiques et &#233;conomiques et bloquer toute possibilit&#233; de changement, les dominants, soutenus par les puissances occidentales et leurs alli&#233;s r&#233;gionaux, sont intervenus rapidement. Une palette de moyens ont &#233;t&#233; mis en &#339;uvre, mobilisant diff&#233;rents acteurs politiques et marquant les sp&#233;cificit&#233;s des processus contre-r&#233;volutionnaires dans chaque pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politique &#233;conomique n'a pratiquement pas chang&#233;, tandis que les cr&#233;anciers occidentaux et les institutions financi&#232;res internationales insistaient sur la continuit&#233; des r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales engag&#233;es en Egypte, en Tunisie, au Maroc et en Jordanie. Pour assurer une telle continuit&#233;, il a fallu forger de nouvelles lois et mettre en place des dispositions d'&#233;tat d'urgence afin d'interdire les manifestations, les gr&#232;ves et les mouvements politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Simultan&#233;ment, l'intervention politique et militaire &#233;trang&#232;re a cru rapidement. Le morcellement de la Libye, suite &#224; l'intervention militaire occidentale, de m&#234;me que l'&#233;crasement du soul&#232;vement de Bahre&#239;n par l'Arabie Saoudite, ont &#233;t&#233; deux moments cl&#233;s de ce processus. Le coup militaire &#233;gyptien de juillet 2013 a aussi marqu&#233; un tournant dans la reconstitution des anciennes structures &#233;tatiques, confirmant le r&#244;le pernicieux des Etats du Golfe pour refouler le processus r&#233;volutionnaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus encore, la d&#233;vastation sociale et physique de la Syrie par le r&#233;gime Assad, provoquant la mort de centaines de milliers de personnes et le d&#233;placement de millions d'autres (dans et hors du pays), a renforc&#233; un sentiment de d&#233;sespoir &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale, qui s'est substitu&#233; &#224; l'optimisme initial de 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daech et ses incarnations ant&#233;rieures n'avaient eu aucune prise sur les premi&#232;res phases de ces mouvements de protestations cr&#233;atifs qui ont &#233;branl&#233; les pays arabes au cours de l'ann&#233;e 2011. Dans la foul&#233;e du renversement du dictateur &#233;gyptien Hosni Mubarak, l'Etat islamique d'Irak (anc&#234;tre de l'EI) s'&#233;tait content&#233; de d&#233;noncer la la&#239;cit&#233;, la d&#233;mocratie et le nationalisme, appelant les Egyptiens &#224; &#171; ne pas remplacer le meilleur par le pire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est lorsque les aspirations initiales au changement se sont vues de plus en plus frustr&#233;es, que Daech et les autres groupes djihadistes ont &#233;merg&#233; comme expression du recul du processus r&#233;volutionnaire et de la perception d'un chaos croissant. Afin de mieux comprendre ce retournement, il faut saisir l'id&#233;ologie et la vision du monde pr&#244;n&#233;es par l'EI.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Authenticit&#233;, brutalit&#233;, utopie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daech entend construire un Etat et voue de gros efforts &#224; l'&#233;tablissement de structures financi&#232;res, l&#233;gales et administratives sur un territoire qui pourrait abriter plus de 10 millions de personnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement d'un r&#233;seau de communications et de propagande sophistiqu&#233; t&#233;moigne de l'extr&#234;me modernit&#233; du projet de l'EI. Sa division m&#233;dias produit pr&#232;s de 40 documents par jour &#8211; vid&#233;os, reportages photos, articles, &#233;missions de radio, etc. &#8211; dans de nombreuses langues. Ce niveau de programmation contraste avec celui plus v&#233;tuste d'al-Qa&#239;da : des cassettes VHS rudimentaires, envoy&#233;es sous le manteau depuis les montagnes d'Afghanistan &#224; Al Jazeera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;seau d&#233;centralis&#233; qui diffuse la propagande de Daech mise sur des sites web anonymes, comme justpaste.it et archive.org. Le journaliste Abdel Bari Atwan, qui dispose d'informateurs bien plac&#233;s, pr&#233;tend que cette organisation contr&#244;le plus de cent mille comptes Twitter et envoie cinquante mille tweets par jour. Voil&#224;, les canaux par lesquels Daech recrute et diffuse ses messages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Obama a d&#233;crit Daech comme &#171; une bande de tueurs dot&#233;s de bons m&#233;dias sociaux &#187;. Mais cette ma&#238;trise de la technologie ne doit pas &#234;tre envisag&#233;e comme seul support d'un travail clandestin qui vise &#224; d&#233;jouer une surveillance permanente. Elle montre surtout la priorit&#233; donn&#233;e par l'EI &#224; la performativit&#233; et &#224; l'autorepr&#233;sentation. Il n'y a pas d'autre entit&#233; politique ou religieuse dans la r&#233;gion qui vise aussi s&#233;rieusement &#224; &#171; patenter &#187; et &#224; projeter &#224; l'ext&#233;rieur une image bien d&#233;finie de soi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce message id&#233;ologique a trois caract&#233;ristiques cl&#233;s. La premi&#232;re est l'authenticit&#233; religieuse. Plusieurs commentateurs ont not&#233; l'importance donn&#233;e &#224; la ville de Dabiq (nord de la Syrie), pourtant d&#233;pourvue de signification militaire et de ressources naturelles. Parce qu'elle occupe une position particuli&#232;re dans l'eschatologie islamique, comme site d'une future bataille contre les arm&#233;es infid&#232;les, qui annoncera le d&#233;but de l'apocalypse. Dans la m&#234;me veine, la proclamation de Raqqa comme quartier g&#233;n&#233;ral occidental renvoie &#224; l'&#226;ge d'or de l'islam, lorsqu'elle avait &#233;t&#233; la r&#233;sidence de Haroun al-Rashid, le 5e calife de la dynastie abbasside.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second noyau de la propagande de l'EI r&#233;side dans ses clips vid&#233;os &#171; brutaux &#187; : d&#233;capitations &#224; vif, ex&#233;cutions et autres contenus choquants, qui ont projet&#233; le groupe sur les t&#233;l&#233;visions du monde entier. Ce mat&#233;riel d&#233;lib&#233;r&#233;ment horrifiant lui a garanti une notori&#233;t&#233; m&#233;diatique instantan&#233;e. Il a aussi montr&#233; son efficacit&#233; : en juin 2014, alors que Daech approchait de Mossoul, l'arm&#233;e iraquienne a abandonn&#233; uniformes, armes et v&#233;hicules, ainsi que 400 millions de dollars de la Banque centrale iraquienne (ce point est contest&#233;). Cette violence outr&#233;e fait aussi partie de la strat&#233;gie de &#171; polarisation &#187; de l'EI, qui favorise les guerres confessionnelles support de son expansion r&#233;gionale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me trait id&#233;ologique de Daech r&#233;side dans son discours utopique. Il veut montrer les plaisirs suppos&#233;s de la vie civile du &#171; califat &#187;, avec ses activit&#233;s r&#233;mun&#233;ratrices, ses beaux paysages et son existence stable. Une &#233;tude des m&#233;dias produits par l'EI, de mi-juillet &#224; mi-ao&#251;t 2015, a estim&#233; que plus de la moiti&#233; de ce mat&#233;riel &#233;voque de telles visions : pose de conduites d'eau, march&#233;s de fruits et l&#233;gumes bien fournis et color&#233;s, pains frais et nouvelles cliniques dentaires&#8230; L'EI se met en sc&#232;ne comme un havre de stabilit&#233; et de paix, dans une r&#233;gion marqu&#233;e par le chaos, la guerre et un climat de crise. Il faut prendre acte aussi de cette promesse utopique pour comprendre comment Daech a r&#233;ussi &#224; s'&#233;tendre durant cette derni&#232;re ann&#233;e. . C'est l'aspect le plus mal compris, et peut-&#234;tre le plus important, de la propagande de Daech dans le monde arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;G&#233;rer un &#171; chaos sauvage &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le triptyque de la propagande de l'EI &#8211; authenticit&#233; religieuse, brutalit&#233; et utopie &#8211; renvoie &#224; l'imminence de la fin des temps. Contrairement &#224; al-Qa&#239;da, Daech tend en effet &#224; insister beaucoup plus sur la succession de phases historiques associ&#233;es &#224; des moments proph&#233;tiques. C'est pourquoi la question de l'authenticit&#233; est au centre de la propagande de ce groupe. De fa&#231;on moins &#233;vidente, cette eschatologie justifie aussi la brutalit&#233; et l'utopie discut&#233;es pr&#233;c&#233;demment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La formulation la plus &#233;vidente de ce message appara&#238;t clairement dans un ouvrage de r&#233;f&#233;rence populaire sur la strat&#233;gie djihadiste, intitul&#233; Administration de la sauvagerie (ADS), paru sur la toile en 2004 sous la signature de Abu Bakr Naji. Avant d'&#234;tre un manuel &#224; l'intention des groupes djihadistes, c'est un texte instructif sur la vision du monde qui nourrit leur pens&#233;e. Il appelle &#224; se d&#233;barrasser de la domination des &#171; grandes puissances &#187; (principalement des USA) sur la r&#233;gion et d&#233;crit les deux phases par lesquelles il faudra pour &#233;tablir un Etat islamique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re &#233;tape &#8211; &#171; de mise &#224; l'&#233;preuve et d'&#233;puisement &#187; &#8211; est celle que le monde arabe traverse (au d&#233;but des ann&#233;es 2000). Elle consiste &#224; harasser et &#224; d&#233;stabiliser l'ennemi par des &#171; op&#233;rations de mise &#224; l'&#233;preuve &#187;, incluant la pose de bombes dans des lieux touristiques et des sites &#233;conomiques importants (li&#233;s notamment au p&#233;trole). De telles actions devraient forcer les gouvernements arabes &#224; disperser leurs forces de s&#233;curit&#233;, laissant de nouvelles cibles sans protection. La capacit&#233; apparente de mener ces op&#233;rations impun&#233;ment doit agir comme une sorte de propagande par le fait pour gagner de nouvelles recrues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le but est de pousser &#224; l'effondrement des structures de l'Etat pour produire un &#171; chaos sauvage &#187;, qui suscite la croissance de l'ins&#233;curit&#233; individuelle, la disparition des droits sociaux de base, et l'explosion de multiples formes de violence. Son av&#232;nement est per&#231;u comme une aubaine pour le groupe djihadiste, qui vise d&#232;s lors &#171; &#224; g&#233;rer ou &#224; administrer la sauvagerie &#187;. Concr&#232;tement, cela implique la fourniture de service comme &#171; la nourriture, les soins m&#233;dicaux, la s&#233;curit&#233; et la justice aux peuples vivant dans ces r&#233;gions sauvages, tout en prot&#233;geant leurs fronti&#232;res et en les fortifiant afin de dissuader ceux qui voudraient en forcer le passage &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ADS recommande une violence d&#233;lib&#233;r&#233;ment excessive et performative : &#171; Massacrer l'ennemi et susciter l'effroi dans ses rangs &#187; devrait permettre de &#171; le faire r&#233;fl&#233;chir mille fois avant de nous attaquer &#187;. Celle-ci doit aussi pr&#233;cipiter une &#171; polarisation &#187; soci&#233;tale : pour pousser les masses &#224; la confrontation, il faut multiplier les initiatives qui enflamment l'opposition et am&#232;nent les peuples &#224; se battre, qu'ils le veuillent ou non, chacun derri&#232;re son camp. Cette confrontation doit &#234;tre tr&#232;s brutale, de fa&#231;on &#224; ce que la mort soit omnipr&#233;sente. En bref, une t&#233;l&#233;ologie incontournable est ainsi pos&#233;e, qui repose sur des situations traumatisantes, dans lesquelles la mat&#233;rialisation de cycles de violence se renfor&#231;ant mutuellement et devenant &#224; chaque fois plus sanglants, s'&#233;rige elle-m&#234;me en preuve de la validit&#233; du sch&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sectarisme [1] et Irak post-invasion. Note d'ESSF.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lien entre cette vision du monde et la d&#233;sastreuse augmentation du confessionnalisme dans la r&#233;gion est clair. M&#234;me si l'auteur de l'ADS et les leaders des groupes djihadistes ant&#233;rieurs avaient condamn&#233; tout ciblage d'autres musulmans, cela a chang&#233; avec l'&#233;mergence d'Al-Qa&#239;da en Irak (AQI), au milieu de l'ann&#233;e 2000. Men&#233; par le jordanien Abu Musab Zarqawi, il en est arriv&#233; &#224; percevoir la pose de bombes dans des c&#233;r&#233;monies et institutions religieuses, comme l'un des outils de polarisation les plus efficaces. En Irak, il s'est ainsi efforc&#233; de provoquer une guerre civile entre chiites et sunnites par une s&#233;rie d'attaques d&#233;vastatrices contre les communaut&#233;s chiites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ses actions, ainsi que les vid&#233;os mettant en sc&#232;ne d'&#233;pouvantables d&#233;capitations, lui ont valu le nom de &#171; Sheikh des massacreurs &#187;, provoquant la col&#232;re de l'ancienne direction d'Osama bin Laden et d'Ayman al-Zawahiri. En 2005, ce dernier a ainsi &#233;crit une lettre de r&#233;primande au Jordanien, dans laquelle il d&#233;crivait les &#171; sc&#232;nes de massacre des otages &#187; et les attaques contre les chiites d'Irak comme une tactique de nature &#224; faire perdre les soutien dont Al-Qa&#239;da avait besoin. Pourtant, malgr&#233; ces protestations, une s&#233;rie de facteurs ont fourni un environnement fertile au confessionnalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, la politique mise en &#339;uvre par les forces d'occupation US apr&#232;s l'invasion de l'Irak, en 2003 a provoqu&#233; une marginalisation de la population sunnite. Toute personne ayant fait partie du parti Baath de Saddam Hussein devait &#234;tre licenci&#233;e, ne pouvait plus obtenir d'emploi dans le public, et se voyait priv&#233;e de sa retraite. C'&#233;tait la recette du d&#233;sastre. Appartenir au parti Baath avait &#233;t&#233; en effet pr&#233;c&#233;demment requis pour obtenir un travail dans le secteur public. Ainsi, des milliers d'enseignants, de docteurs, de policier et de fonctionnaires subalternes ont &#233;t&#233; licenci&#233;s, provoquant l'effondrement des services sociaux de base dans une soci&#233;t&#233; qui sortait de plus de 20 ans de sanctions et de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les forces am&#233;ricaines ont multipli&#233; les attaques contre les villes et villages sunnites, et des dizaines de milliers de prisonniers ont &#233;t&#233; incarc&#233;r&#233;s dans des &#233;tablissements g&#233;r&#233;s par les forces d'occupation, o&#249; l'isolement, la torture et &#171; la taylorisation bureaucratique de la d&#233;tention &#187; &#233;taient monnaie courante. En 2003, la prison d'Abu Ghraib a heurt&#233; la conscience occidentale, suite &#224; la publication de photos montrant le personnel militaire US torturant des prisonniers. De nombreux d&#233;tenus ont alors &#233;t&#233; transf&#233;r&#233;s dans la prison de Camp Bucca. Et c'est l&#224; qu'Abu Bakr al-Baghdadi a r&#233;ussi &#224; tisser des liens avec une coterie d'anciens officiers baathistes venant d'Abu Ghraib.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, al-Baghdadi est &#224; la t&#234;te de Daech, et ces m&#234;mes officiers sont ses proches lieutenants et conseillers. Ainsi, l'exp&#233;rience des d&#233;tenus sunnites aux mains des militaires US a non seulement accentu&#233; les divisions communautaires dans le pays, mais elle a aussi forg&#233; l'Etat islamique. La fracture confessionnelle a continu&#233; de s'approfondir &#224; partir de 2006, au moment o&#249; les USA, en accord tacite avec l'Iran, ont institutionnalis&#233; un Etat domin&#233; par les chiites, soutenu par des milices confessionnelles. Cette situation n'a fait qu'empirer apr&#232;s le d&#233;part formel des troupes am&#233;ricaines, en 2011. Dans un contexte d'ins&#233;curit&#233; socio&#233;conomique sans pr&#233;c&#233;dent, la marginalisation des sunnites a cr&#233;&#233; une base sociale sur laquelle Daech a pu prosp&#233;rer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une large proportion des cadres moyens de l'EI sont d'anciens fonctionnaires baathistes, voire des militants de base qui ont &#233;t&#233; sensibles &#224; ses incitations &#233;conomiques. Le salaire d'un combattant de Daech est estim&#233; &#224; 300-400 dollars par mois, soit plus du double du celui d'un soldat irakien. Les camionneurs et les contrebandiers, qui transportent le p&#233;trole de l'EI de Syrie en Irak, peuvent aussi gagner ainsi leur vie. Au-del&#224; de ses pr&#233;tentions religieuses, l'Etat islamique a donc une base mat&#233;rielle &#233;vidente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beaucoup de commentateurs imputent ces d&#233;veloppements &#224; la stupidit&#233; de l'administration Bush et aux erreurs politiques faites pendant l'occupation. Cette approche laisse penser que les USA auraient voulu b&#226;tir un Irak non confessionnel unifi&#233;, avec un gouvernement disposant d'un fort appui populaire. Mais cela aurait &#233;t&#233; un d&#233;sastre pour leurs int&#233;r&#234;ts r&#233;gionaux et il n'ont donc jamais jou&#233; cette carte. D&#232;s le d&#233;but, la fracture du pays selon des lignes confessionnelles &#233;tait le r&#233;sultat le plus probable de l'occupation US (qui co&#239;ncidait avec les vis&#233;es de l'Iran). Pourtant, en d&#233;pit de ce que peuvent pr&#233;tendre l'EI, l'Arabie Saoudite ou l'Iran, le confessionnalisme ne r&#233;sulte pas de schismes doctrinaux ou ethniques qui rongent ces soci&#233;t&#233;s depuis des temps imm&#233;moriaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'affirmait le communiste libanais Mahdi Amel, il y a presque 50 ans, il s'agit d'un moyen gr&#226;ce auquel les classes dominantes tentent d'asseoir leur l&#233;gitimit&#233; et leur base sociale en fragmentant toute opposition populaire. L'Irak d'apr&#232;s l'invasion et l'essor subs&#233;quent de Daech apportent la tragique confirmation de cette th&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Arabie Saoudite, Syrie et Etat islamique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est aujourd'hui reconnu que les mouvements fondamentalistes (y compris les anc&#234;tres de Daech) ont &#233;t&#233; soutenus par les USA et les Etats du Golfe, en particulier l'Arabie Saoudite, dans les ann&#233;es 1960 et 1970. Confront&#233;s &#224; l'essor de mouvements nationalistes de gauche, leur soutien &#224; l'islamisme &#233;tait envisag&#233; comme un contrepoids efficace. Dans les ann&#233;es 1980, cette politique a &#233;t&#233; syst&#233;matis&#233;e par le soutien aux combattants islamistes arabes en Afghanistan. C'est ici que la pr&#233;paration au djihad arm&#233; a commenc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces circonstances ont conduit certains observateurs &#224; d&#233;fendre que Daech &#233;tait un instrument des Etats du Golfe. Id&#233;ologiquement, ils partagent des points communs, notamment une lecture litt&#233;rale des punitions islamiques (hudud) : les d&#233;capitations et amputations, qui sont la signature de l'EI, sont aussi pratiqu&#233;es en Arabie Saoudite, o&#249; Daech a aussi trouv&#233; des manuels pour ses &#233;coles &#8230; Des secteurs de la population saoudienne expriment leur sympathie envers l'EI en le soutenant financi&#232;rement ou en combattant &#224; ses c&#244;t&#233;s. Cependant, si des armes fournies par l'Arabie Saoudite (et le Qatar) sont tomb&#233;es entre les mains de Daech, c'est sans doute en raison de d&#233;fections ou de captures. Il para&#238;t en effet difficile de montrer que l'Arabie Saoudite ou tout autre Etat du Golfe ait directement financ&#233; ou arm&#233; l'EI. Leurs rapports sont marqu&#233;s par une haine profonde. Daech consid&#232;re la monarchie saoudienne comme un ennemi m&#233;prisable, dont le renversement constitue un objectif important. De son c&#244;t&#233;, le royaume saoudien craint la menace que l'EI fait peser sur sa propre domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mont&#233;e en puissance de Daech d&#233;coule aussi de la r&#233;pression exerc&#233;e par le r&#233;gime de Damas contre le soul&#232;vement syrien. Quelques mois apr&#232;s son d&#233;but, Assad a lib&#233;r&#233; des centaines de prisonniers (parmi lesquels des djihadistes entra&#238;n&#233;s), dont beaucoup sont devenus des leaders et combattants des groupes fondamentalistes. D'anciens responsables des services de renseignements syriens ont affirm&#233; que le r&#233;gime visait par l&#224; d&#233;lib&#233;r&#233;ment &#224; alimenter les affrontements confessionnels et &#224; donner au soul&#232;vement populaire une tonalit&#233; islamiste. Le r&#233;gime de Damas a une longue tradition dans la manipulation de tels groupes : au d&#233;but des ann&#233;es 2000, il avait d&#233;j&#224; facilit&#233; le passage de la fronti&#232;re &#224; des centaines de djihadistes voulant rejoindre le r&#233;seau Zarqawi en Irak. D&#232;s f&#233;vrier 2010, les services de renseignement syriens tentaient de monnayer l'infiltration de groupes djihadistes contre une coop&#233;ration plus approfondie avec les USA.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les insurg&#233;s syriens ont &#233;t&#233; confront&#233;s aux tanks, au largages de silos explosifs et aux attaques a&#233;riennes de l'arm&#233;e d'Assad, faut-il s'&#233;tonner que certains d'entre eux se soient tourn&#233;s vers des formations djihadistes bien entra&#238;n&#233;es, notamment vers Jabhat al Nusra (JAN), issue de l'envoi en Syrie de combattants de l'Etat islamique en Irak, apparue en janvier 2012. Au cours de l'ann&#233;e 2013, alors que les violences et les d&#233;portations de populations augmentaient, JAN a rompu avec son organisation m&#232;re : fallait-il se focaliser sur la lutte contre les troupes syriennes en insistant moins sur les divisions confessionnelles, ou fallait-il privil&#233;gier un contr&#244;le territorial fond&#233; sur la loi islamique et la poursuite des affrontements avec les autres groupes ? Le 9 avril 2013, l'Etat islamique en Irak a choisi la seconde voie, expulsant les cadres r&#233;calcitrants de JAN pour fonder Daech.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, l'EI a &#233;vit&#233; la confrontation directe avec le r&#233;gime Assad. Tirant avantage de son contr&#244;le des r&#233;seaux de contrebande et des passages fronti&#232;res avec l'Irak (qui lui garantissaient une profondeur strat&#233;gique), Daech a vis&#233; principalement son expansion territoriale. Les conseils militaires des anciens g&#233;n&#233;raux du Baath rencontr&#233;s &#224; Camp Bucca ont &#233;t&#233; essentiels au succ&#232;s de cette strat&#233;gie : ma&#238;trise des voies d'approvisionnement et des routes connectant les n&#339;uds strat&#233;giques ; s&#233;curisation des puits p&#233;troliers ; et contr&#244;le des infrastructures essentielles (eau, production &#233;lectrique, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette strat&#233;gie n'a pas seulement fait la fortune de l'EI (il d&#233;tient au moins neufs champs p&#233;trolif&#232;res lucratifs, en Syrie et en Irak, dont la production est estim&#233;e &#224; 1,5 million de dollars par jour). Il lui a aussi permis de rendre le reste de la Syrie (contr&#244;l&#233; par le gouvernement ou par l'opposition) d&#233;pendant pour ses besoins &#233;nerg&#233;tiques. En ajoutant les sommes accumul&#233;es gr&#226;ce aux enl&#232;vements, aux extorsions, aux ventes d'antiquit&#233;s, &#224; la contrebande et aux imp&#244;ts pr&#233;lev&#233;s sur les populations, Daech est financi&#232;rement autosuffisant et peut op&#233;rer sur un territoire qui d&#233;fie les limites &#233;tablies par les puissances coloniales, au d&#233;but du 20e si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Faut-il intervenir plus massivement ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le renforcement de la pr&#233;sence militaire occidentale dans la r&#233;gion ne peut que p&#233;jorer la situation et susciter un soutien croissant &#224; l'EI, auquel guerre et occupation ont offert un terrain fertile. Conform&#233;ment &#224; sa strat&#233;gie de polarisation, ses attentats r&#233;cents visaient explicitement &#224; accro&#238;tre l'ing&#233;rence &#233;trang&#232;re pour approfondir le sentiment de crise et de chaos. L'intervention russe, initi&#233;e le 30 septembre, joue pleinement ce r&#244;le, ceci d'autant plus qu'elle se concentre sur les r&#233;gions domin&#233;es par d'autres secteurs d'opposition et &#233;vite celles contr&#244;l&#233;es par Daech.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces frappes &#8211; appuy&#233;es au sol par le Hezbollah, les troupes iraniennes, les milices chiites irakiennes et l'arm&#233;e syrienne &#8211; visent &#224; renforcer les positions d'Assad dans la perspective d'un deal r&#233;gional et international sur la Syrie. La menace de Daech sert ainsi &#224; poser le r&#233;gime de Damas comme &#171; un bastion contre le terrorisme &#187;, incitant de nombreux Etats occidentaux &#224; le d&#233;fendre comme &#171; un mal n&#233;cessaire &#187;. Evidemment, les priorit&#233;s militaires de la Russie pourraient changer, suite aux r&#233;centes attaques du Sina&#239;, de Beyrouth et de Paris, mais la d&#233;tente tacite entre l'EI et le gouvernement d'Assad continue &#224; servir les int&#233;r&#234;ts des deux parties.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche internationale ne dispose gu&#232;re de r&#233;ponses faciles : elle a besoin d'alternatives d&#233;mocratiques, fond&#233;es sur le rejet du confessionnalisme et un projet &#233;conomique et social en rupture avec le n&#233;olib&#233;ralisme. Cela suppose une &#233;valuation honn&#234;te du rapport de forces actuel et une compr&#233;hension de ce qui a mal tourn&#233; au cours de ces derni&#232;res ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans le reflux des soul&#232;vements de 2011 &#8211; et leur incapacit&#233; &#224; d&#233;fier les dirigeants autocratiques &#8211; que Daech a pu prosp&#233;rer et cro&#238;tre. Il a surf&#233; sur l'explosion des violences confessionnelles, cultiv&#233;es par les dirigeants des pays de la r&#233;gion, trouvant une assise en Irak, puis en Syrie, o&#249; il a rencontr&#233; (et contribu&#233; &#224; faire na&#238;tre) une r&#233;alit&#233; qui correspondait de fa&#231;on macabre &#224; son sch&#232;me d'&#171; administration de la sauvagerie &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, malgr&#233; la gravit&#233; de la situation, il y a des raisons d'esp&#233;rer. Des forces locales se confrontent &#224; Daech dans des circonstances difficiles &#8211;tout d'abord, les mouvements kurdes (qui endurent simultan&#233;ment la r&#233;pression du r&#233;gime turc), mais aussi des secteurs de l'opposition syrienne luttant contre l'EI. En Irak, en Syrie, au Liban, en Egypte et ailleurs, des mouvements sociaux et politiques courageux continuent &#224; d&#233;fier la logique du confessionnalisme, d&#233;montrant que la lutte pour une alternative progressiste reste vivante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Daech peut multiplier les promesses utopiques de stabilit&#233; et de prosp&#233;rit&#233;, mais la r&#233;alit&#233; du terrain est tout autre, qui favorisera des r&#233;voltes en son sein, comme dans d'autres Etats islamiques du pass&#233;. Si nous envisageons l'essor de l'EI &#224; l'aune du recul de la protestation sociale, nous savons aussi qu'il est incapable de fournir une r&#233;ponse aux probl&#232;mes actuels de la r&#233;gion. Il n'incarne aucune forme de r&#233;sistance anti-imp&#233;rialiste, ni aucune voie plausible vers un Moyen-Orient lib&#233;r&#233; de la domination et de la r&#233;pression, qu'elles soient &#233;trang&#232;res ou locales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit des revers de ces derni&#232;res ann&#233;es, le potentiel de d&#233;veloppement d'une alternative v&#233;ritablement ancr&#233;e &#224; gauche n'a pas &#233;t&#233; an&#233;anti, et surtout, il n'a jamais &#233;t&#233; aussi n&#233;cessaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Version r&#233;duite d'un article publi&#233; en anglais le 3 d&#233;cembre 2015 sur le site de la revue en ligne Jacobine sous le titre &#171; A Brief History of ISIS &#187; et disponible sur ESSF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Titre, coupures et adaptation de la r&#233;daction de &#171; solidarit&#233;S &#187; (&#224; para&#238;tre dans son num&#233;ro 280). &lt;a href=&#034;http://www.solidarites.ch/journal/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.solidarites.ch/journal/&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Notes&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Il faut comprendre le mot &#171; sectarisme &#187; dans le sens &#171; savant &#187; qu'il prend dans le monde anglo-saxon : la division de la soci&#233;t&#233; selon des alignements confessionnels, qui d&#233;bouche souvent sur des guerres confessionnelles.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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