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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Guerre d'Iran : la religion n'est pas forc&#233;ment l&#224; o&#249; on le pense</title>
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		<dc:creator>Jean-Fran&#231;ois Bayart</dc:creator>


		<dc:subject>Guerre au Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Iran</dc:subject>
		<dc:subject>&#201;tats-Unis</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2026-03-31</dc:subject>

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&lt;p&gt;Dans la guerre isra&#233;lo-am&#233;ricaine, l'ingr&#233;dient religieux n'est peut &#234;tre pas l&#224; o&#249; on le pense. Aux c&#244;t&#233;s de Trump, il est un homme qui agit avec Dieu en t&#234;te : le tr&#232;s vindicatif ministre &#233;tatsunien de la Guerre, Pete Hegseth, qui inscrit ce conflit dans son imaginaire islamophobe et belliqueux. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du blogue de l'auteur. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; force d'&#226;nonner depuis quarante ans la &#171; R&#233;publique des ayatollahs &#187; (ou, plus stupidement encore, &#171; des mollahs &#187;) et de ne voir le pays qu'&#224; travers la focale (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2026-03-31-+" rel="tag"&gt;Edition du 2026-03-31&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH89/capture_d_e_cran_le_2026-03-30_a_14.28_44-15bbd.png?1781414776' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='89' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans la guerre isra&#233;lo-am&#233;ricaine, l'ingr&#233;dient religieux n'est peut &#234;tre pas l&#224; o&#249; on le pense. Aux c&#244;t&#233;s de Trump, il est un homme qui agit avec Dieu en t&#234;te : le tr&#232;s vindicatif ministre &#233;tatsunien de la Guerre, Pete Hegseth, qui inscrit ce conflit dans son imaginaire islamophobe et belliqueux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/230326/guerre-d-iran-la-religion-n-est-pas-forcement-la-ou-le-pense&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogue de l'auteur&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; force d'&#226;nonner depuis quarante ans la &#171; R&#233;publique des ayatollahs &#187; (ou, plus stupidement encore, &#171; des mollahs &#187;) et de ne voir le pays qu'&#224; travers la focale de l'islam, beaucoup se sont interdit de comprendre le vrai rapport de force dans lequel se sont engag&#233;s, bien imprudemment, Isra&#235;l et les &#201;tats-Unis. Car, depuis longtemps, la R&#233;publique islamique n'est plus celle des &#171; ayatollahs &#187; ou des &#171; mollahs &#187;, si tant est qu'elle ne l'ait jamais &#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s 1988, Khomeini avait fait pr&#233;valoir la raison politique sur la raison religieuse en instituant le Conseil de discernement de la raison d'&#201;tat, organe coll&#233;gial d'arbitrage entre les diff&#233;rents centres de pouvoir d'un r&#233;gime polycentrique et factionnel, irr&#233;ductible &#224; l'id&#233;e de dictature personnelle, quel que soit son incontestable caract&#232;re r&#233;pressif. De ce point de vue, la liquidation du Guide de la R&#233;volution est vaine, sinon contre-productive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, le personnel politique s'est largement s&#233;cularis&#233;, &#224; l'instar de la soci&#233;t&#233; elle-m&#234;me. Il puise dans le r&#233;pertoire nationaliste plut&#244;t que dans celui de l'islam, m&#234;me si la sensibilit&#233; mahdiste du chiisme duod&#233;cimain peut alimenter le premier, en particulier gr&#226;ce &#224; son culte du martyre. Et des martyrs, la guerre qu'Isra&#235;l et les &#201;tats-Unis imposent &#224; l'Iran en produira vite beaucoup, surtout si les combats doivent se porter sur son sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, la guerre sans but pr&#233;cis risque fort de devenir une &#171; guerre sans fin &#187;, du type de celles que Donald Trump disait abhorrer mais dont Isra&#235;l tire d&#233;sormais sa domination r&#233;gionale gr&#226;ce aux armes, aux financements et &#224; l'impunit&#233; que lui prodiguent ses alli&#233;s. L'Iran, quant &#224; lui, conscient de ses faiblesses et rompu &#224; l'exercice, s'est pr&#233;par&#233; &#224; un affrontement asym&#233;trique de longue dur&#233;e en enterrant et en d&#233;centralisant sa d&#233;fense, et en esp&#233;rant pouvoir compter sur ses alli&#233;s au Liban et au Y&#233;men.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;l&#233;ment frappant, apr&#232;s l'ex&#233;cution extrajudiciaire d'Ali Khamenei, est bien l'absence de la dimension religieuse dans sa succession. Ce n'est certes pas pour son rang cl&#233;rical ou ses comp&#233;tences th&#233;ologiques que son fils Mojtaba a &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;, nonobstant ses blessures, apparemment suffisamment s&#233;rieuses pour qu'il ne puisse se montrer en public. Il a &#233;t&#233; choisi parce qu'il est le fils de son p&#232;re, selon la logique de l'&#171; &#201;tat familial &#187; (Julia Adams) qui pr&#233;vaut en Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son simple patronyme est un bras d'honneur adress&#233; &#224; l'agresseur. Et la logique dynastique qui l'a emport&#233; est peut-&#234;tre une grimace &#224; l'intention des monarchistes qui essaient de ressusciter politiquement les Pahlavi avec l'appui d'Isra&#235;l, sur fond de retrouvailles symboliques entre Esther et le roi Xerx&#232;s, quitte &#224; c&#233;l&#233;brer un Pourim sanglant dans le ciel de T&#233;h&#233;ran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan int&#233;rieur, cette solution a l'avantage de diff&#233;rer la vraie succession d'Ali Khamenei qui empoisonne la vie politique iranienne depuis plusieurs ann&#233;es et qui met en jeu l'&#233;quilibre pr&#233;caire entre les diff&#233;rentes forces constitutives de la R&#233;publique islamique. La pr&#233;dominance des Gardiens de la R&#233;volution &#8211; dans l'ombre desquels se tiendrait Mojtaba &#8211; est souvent &#233;voqu&#233;e, compte tenu de l'ampleur de leur assise &#233;conomique et de leur puissance militaire. Encore ne faudrait-il pas surestimer leur unit&#233;. Tout comme les autres institutions, ils semblent divis&#233;s au fil des rivalit&#233;s personnelles au sein de leur commandement, et selon les sensibilit&#233;s politiques qui parcourent les autres composantes de la classe dirigeante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En bref, la d&#233;signation de Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide de la R&#233;volution est toute politique et n'a pas grand-chose de religieux. Le silence, &#224; ce propos, des &#171; sources d'imitation &#187;, les principaux dignitaires du chiisme, est assourdissant. Tout comme est remarquable l'absence d'une fatwa de leur part invitant au djihad contre l'envahisseur. Les ayatollahs sont ailleurs&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on veut absolument trouver du religieux dans ce conflit, il faut se tourner vers Washington. Non, bien s&#251;r, parce que Donald Trump se serait ralli&#233; &#224; l'offensive isra&#233;lienne pour complaire &#224; sa base &#233;vang&#233;lique, dont rien ne dit qu'elle approuve ce saut dans l'inconnu. Pour myst&#233;rieuses et changeantes qu'elles soient, ses motivations sont probablement autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, &#224; ses c&#244;t&#233;s, il est un homme qui agit avec Dieu en t&#234;te : le tr&#232;s vindicatif ministre &#233;tatsunien de la Guerre, Pete Hegseth, qui inscrit ce conflit dans son imaginaire islamophobe et belliqueux. Il porte sur son torse un tatouage repr&#233;sentant la croix de J&#233;rusalem, symbole des croisades m&#233;di&#233;vales, et sur son biceps la devise latine Deus Vult qui en &#233;tait le cri de guerre. Un h&#233;ritage que Pete Hegseth assume sans ambages dans son ouvrage American Crusade (2020). En 2015, il s'&#233;tait d'ailleurs compromis dans un bar de l'Ohio en criant, ivre : &#171; Tuez tous les musulmans ! &#187; D&#233;sormais au Pentagone, il y organise des services religieux qu'il confie &#224; des pr&#233;dicateurs d'orientation &#171; chr&#233;tienne nationaliste &#187;. En f&#233;vrier, il y a invit&#233; le pasteur extr&#233;miste Douglas Wilson, qui pr&#244;ne une vision th&#233;ocratique de la soci&#233;t&#233; selon laquelle les femmes doivent se soumettre &#224; leur mari et ne pas disposer du droit de vote.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour l'historienne Diana Butler Bass, Pete Hegseth est un repr&#233;sentant du mouvement chr&#233;tien reconstructionniste dominioniste, qui entend instaurer dans les deux cents ans une soci&#233;t&#233; biblique et patriarcale aux &#201;tats-Unis. De ce fait, estime un autre chercheur, Matthew Taylor, son appui forcen&#233; &#224; la guerre contre l'Iran est moins inspir&#233; par le sionisme chr&#233;tien que par le mythe des Croisades. En tout cas, ce ne semble pas &#234;tre la charit&#233; qui l'habite. Apr&#232;s quelques jours de guerre, le 4 mars, il a fulmin&#233; contre l'Iran : &#171; Ce n'&#233;tait jamais cens&#233; &#234;tre un combat &#233;quitable, et ce n'est pas un combat &#233;quitable. Nous les frappons alors qu'ils sont &#224; terre, et c'est exactement comme cela devrait &#234;tre. &#187; Le 13 mars, il a annonc&#233; que l'arm&#233;e am&#233;ricaine ne ferait &#171; aucun quartier &#187;, annonce de crimes de guerre programm&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la guerre d'Iran s'est affranchie de la religion civile cens&#233;e pr&#233;sider aux destin&#233;es du monde, &#224; d&#233;faut de lui assurer une &#171; paix perp&#233;tuelle &#187; : le credo du droit international que pi&#233;tinent Isra&#235;l et les &#201;tats-Unis, sans susciter de vraie r&#233;action de la part des membres permanents du Conseil de s&#233;curit&#233; des Nations Unies. C'est la force brute qui s'impose, celle d'un m&#233;lange de consid&#233;rations dites g&#233;opolitiques dont la rationalit&#233; n'est pas toujours &#233;vidente, et d'int&#233;r&#234;ts particuliers, parfois triviaux, sinon sordides.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Louis Dupeux, l'historien de la r&#233;volution conservatrice allemande des ann&#233;es 1920, parlait &#224; son sujet d'une &#171; pens&#233;e sans frein &#187;, et notamment sans frein religieux. C'est bien ce &#224; quoi nous assistons &#224; nouveau de la part de diff&#233;rents r&#233;gimes relevant de cette cat&#233;gorie, quand bien m&#234;me ils appellent Dieu &#224; la rescousse pour l&#233;gitimer leur expansionnisme militaire, &#224; l'instar de Donald Trump ou de Vladimir Poutine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Fran&#231;ois Bayart&lt;br class='autobr' /&gt;
Professeur &#224; l'IHEID (Gen&#232;ve)&lt;/p&gt;
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		<title>Casse &#224; Caracas</title>
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		<dc:subject>&#201;tats-Unis</dc:subject>
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		<dc:subject>Edition du 2026-01-20</dc:subject>
		<dc:subject>Am&#233;rique centrale et du sud et Cara&#239;bes</dc:subject>

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&lt;p&gt;L'enl&#232;vement de Maduro confirme que la politique &#233;trang&#232;re de Trump est celle d'un pr&#233;sident-mafieux qui d&#233;clare son expansionnisme territorial et du m&#234;me geste, fait renouer le monde avec des principes coloniaux qu'on croyait r&#233;volus. L'Europe, qui devrait d&#233;fendre le droit international, se couche dans une veulerie moralement r&#233;pugnante et politiquement suicidaire. &lt;br class='autobr' /&gt; 7 janvier 2026 | tir&#233; d'AOC media https://aoc.media/opinion/2026/01/06/casse-a-caracas/?loggedin=true &lt;br class='autobr' /&gt;
L'enl&#232;vement de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


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		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;L'enl&#232;vement de Maduro confirme que la politique &#233;trang&#232;re de Trump est celle d'un pr&#233;sident-mafieux qui d&#233;clare son expansionnisme territorial et du m&#234;me geste, fait renouer le monde avec des principes coloniaux qu'on croyait r&#233;volus. L'Europe, qui devrait d&#233;fendre le droit international, se couche dans une veulerie moralement r&#233;pugnante et politiquement suicidaire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;7 janvier 2026 | tir&#233; d'AOC media&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://aoc.media/opinion/2026/01/06/casse-a-caracas/?loggedin=true&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://aoc.media/opinion/2026/01/06/casse-a-caracas/?loggedin=true&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'enl&#232;vement de Maduro par Trump confirme l'av&#232;nement d'un gouvernement mondial des pirates et des gangsters dont le trait&#233; philosophique sera non plus le &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; de Hobbes, encore moins&lt;i&gt; Vers la paix perp&#233;tuelle&lt;/i&gt; de Kant, pas m&#234;me la &lt;i&gt;Th&#233;ologie politique&lt;/i&gt; de Carl Schmitt, mais la pi&#232;ce de Brecht, &lt;i&gt;Arturo Ui&lt;/i&gt; (c'est &#224; dessein que j'ampute le titre complet de son &lt;i&gt;La R&#233;sistible ascension&lt;/i&gt; car, jusqu'&#224; preuve du contraire&#8230;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#233;rialisme am&#233;ricain est une vieille affaire, bien connue des Sud-Am&#233;ricains, &#171; si loin de Dieu, si proches des &#201;tats-Unis &#187;, selon la formule mexicaine consacr&#233;e. Mais, au XXe si&#232;cle, ces derniers intervenaient au nom de la libert&#233;, tout au moins celle du &#171; monde libre &#187;, l'endiguement du communisme d&#251;t-il passer par l'instauration de r&#233;gimes autoritaires et tortionnaires &#224; la p&#233;riph&#233;rie du capitalisme. M&#234;me un George W. Bush a pr&#233;tendu envahir l'Afghanistan et l'Irak pour y instaurer la d&#233;mocratie, en se r&#233;f&#233;rant &#224; l'id&#233;ologie des n&#233;oconservateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien de tel dans la bouche de Trump qui en revient &#224; la politique du &#171; gros b&#226;ton &#187; de Theodore Roosevelt (pr&#233;sident de 1901 &#224; 1909) et se r&#233;clame maintenant d'une doctrine Donroe, par r&#233;f&#233;rence &#224; celle de son lointain pr&#233;d&#233;cesseur, James Monroe, en 1823, qui entendait garder &#224; distance les deux anciennes puissances coloniales europ&#233;ennes &#8211; essentiellement l'Espagne et le Portugal &#8211; et contenir l'h&#233;g&#233;monie lib&#233;rale montante du Royaume-Uni, fort de sa livre sterling, de sa City et de sa politique de libre-&#233;change forcen&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trump n'a pas attendu vingt-quatre heures pour avouer ce que chacun avait devin&#233;. L'op&#233;ration a pour but de s'emparer des r&#233;serves p&#233;troli&#232;res du Venezuela &#8211; les premi&#232;res du monde ! &#8211; et de son industrie extractive, compl&#232;tement d&#233;labr&#233;e. Il n'a pas plus de g&#234;ne &#224; annoncer la colonisation du pays, ou tout au moins l'instauration d'un protectorat si les indig&#232;nes se montrent suffisamment dociles. Avec son sens in&#233;gal&#233; du tact, il a d'embl&#233;e pr&#233;cis&#233; que Mar&#237;a Marina Machado, figure de la droite radicale v&#233;n&#233;zu&#233;lienne et prix Nobel de la Paix 2025, n'avait pas l'envergure d'une r&#233;gente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Compte tenu des complicit&#233;s dont ont joui, de toute &#233;vidence, les forces am&#233;ricaines au sein de l'appareil de pouvoir v&#233;n&#233;zu&#233;lien pour s'emparer de Maduro, on peut se demander si la capture de celui-ci ne rel&#232;ve pas d'une sorte de r&#233;volution de palais qui garantirait le maintien de l'&#233;lite n&#233;o-chaviste, moyennant un retour des entreprises &#233;tatsuniennes. Entre voyous, on peut toujours s'entendre une fois que la fum&#233;e des flingues s'est dissip&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout cas, le pr&#233;texte narcotique invoqu&#233; pour la perp&#233;tration de cet acte de banditisme international ne peut tromper. D'une part, parce que l'administration am&#233;ricaine n'a pas fourni la moindre preuve de l'implication du r&#233;gime de Maduro dans l'exportation de stup&#233;fiants vers les &#201;tats-Unis, implication dont doutent la majorit&#233; des sp&#233;cialistes de la r&#233;gion. La fili&#232;re qui pose probl&#232;me est plut&#244;t sino-mexicaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, parce que la militarisation de la lutte contre le commerce de narcotiques en Am&#233;rique latine, d&#233;clench&#233;e dans les ann&#233;es 1980, s'est r&#233;v&#233;l&#233;e &#234;tre un &#233;chec complet. Selon le rapport de 2011 de la Commission mondiale sur la politique des drogues, pr&#233;sid&#233;e par Fernando Henrique Cardoso, la consommation d'opiac&#233;s, entre 1998 et 2008, avait augment&#233; de 35,5 %, celle de coca&#239;ne de 27 %, celle de cannabis de 8,5 %. La guerre men&#233;e contre la drogue pendant cette p&#233;riode a co&#251;t&#233; la bagatelle de 1 000 milliards de dollars &#224; Washington et a plong&#233; la Colombie et le Mexique dans une violence incontr&#244;lable. L'addiction croissante de la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine est la vraie question. Ce n'est pas l'offre qui la d&#233;termine, mais la demande sur les motivations de laquelle les &#201;tats-Unis ne s'interrogent pas. Pas plus qu'en Europe la r&#233;pression ne peut &#234;tre la solution, surtout si celle-ci se militarise et fait fi du droit international.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le pr&#233;sident-mafieux&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Samedi, Trump a confirm&#233; que sa politique &#233;trang&#232;re est celle d'un mafieux. Sa diplomatie rel&#232;ve de la protection criminelle. Tu me donnes ton p&#233;trole, tes mati&#232;res premi&#232;res, tes terres rares, le littoral m&#233;diterran&#233;en que tu as d&#233;truit, et je te couvre pourvu que tu garantisses mes investissements. Sinon, gare&#8230; Il en est ainsi au Congo, en Ukraine, &#224; Gaza, et maintenant au Venezuela. Et pourquoi pas ailleurs ? La plan&#232;te est si belle, si vaste&#8230; Il y a du Aguirre chez Trump. Avec lui, l'extractivisme et l'extorsion d&#233;brid&#233;s prennent une dimension th&#233;&#226;trale remarquable dont metteurs en sc&#232;ne et r&#233;alisateurs ne devraient pas tarder &#224; se saisir. Je suis m&#234;me pr&#234;t &#224; leur sugg&#233;rer quelques tirades sur le chocolat Chuao, curieusement absent du narratif de Mar-a-Lago. &#201;tait-il raisonnable de laisser entre les mains de ce r&#233;gime corrompu l'un des meilleurs crus de la plan&#232;te ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La capture de Maduro ouvre la porte &#224; d'autres kidnappings ou assassinats de dirigeants. Pour s&#251;r, ce genre de pratiques n'est pas in&#233;dit sur la sc&#232;ne internationale. La Cor&#233;e du Nord, la Russie, l'Iran, l'Irak, la Turquie, le Maroc et bien d'autres pays s'y sont livr&#233;s. La France a enlev&#233; en Allemagne le colonel Argoud, l'un des dirigeants de l'OAS, en 1963. Mais ces op&#233;rations &#233;taient confi&#233;es aux services secrets et faisaient l'objet de d&#233;n&#233;gations. M&#234;me Isra&#235;l, depuis longtemps adepte des ex&#233;cutions extrajudiciaires, s'est refus&#233; jusqu'&#224; une date r&#233;cente &#224; reconna&#238;tre son implication dans la liquidation &#224; l'&#233;tranger de ses adversaires &#8211; &#224; l'exception de l'enl&#232;vement d'Eichmann, en 1960, mais il s'agissait de tout autre chose. De m&#234;me l'invasion de Panama par les &#201;tats-Unis, en 1989, et l'arrestation de son pr&#233;sident Manuel Noriega, en janvier 1990, constituaient plut&#244;t un acte de guerre, men&#233; &#224; partir de bases am&#233;ricaines install&#233;es sur le territoire de cette r&#233;publique centre-am&#233;ricaine, voire un r&#232;glement de compte interne &#224; la CIA dont le chef d'&#201;tat d&#233;chu &#233;tait un agent notoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le kidnapping de Maduro annonce donc d'autres &#171; op&#233;rations sp&#233;ciales &#187; &#8211; et c'est &#224; dessein que j'utilise le terme pris&#233; par Vladimir Poutine pour d&#233;nommer son invasion de l'Ukraine en 2022. Samedi, dans Air Force One, Trump en a rappel&#233; la liste qu'il avait d&#233;j&#224; dress&#233;e dans la foul&#233;e de son retour &#224; la Maison Blanche : Panama, bis repetita, mais aussi le Canada et le Groenland, et puis, potentiellement, tous les r&#233;gimes qui ne se plieraient pas &#224; ses vues pr&#233;datrices. Financi&#232;rement fragilis&#233; par la chute de Maduro, Cuba, dont le potentiel immobilier et touristique est immense, est en t&#234;te de gondole. Issu de la diaspora cubaine &#233;tablie en Floride, le secr&#233;taire d'&#201;tat Marco Rubio conseille au gouvernement de l'&#238;le d' &#171; &#234;tre au moins un peu inquiet &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident colombien doit lui aussi &#171; faire attention &#224; ses fesses &#187; (Watch his ass en v.o. trumpienne). Pour la pr&#233;sidente mexicaine, &#171; il va falloir faire quelque chose &#187;. L'Iran, dont les r&#233;serves p&#233;troli&#232;res et gazi&#232;res sont elles aussi all&#233;chantes, doit cesser de tirer sur ses manifestants sous peine de d&#233;clencher &#224; nouveau l'ire de l'Oncle Sam, m&#234;me si l'enl&#232;vement du Guide de la R&#233;volution ou du pr&#233;sident de la R&#233;publique serait logistiquement probl&#233;matique et ne r&#233;soudrait rien dans un r&#233;gime aussi coll&#233;gial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, l'op&#233;ration de samedi donne un blanc-seing implicite &#224; Poutine si celui-ci veut &#171; buter dans les chiottes &#187; ou ravir le &#171; nazi &#187; Zelenski. Il est assez troublant que le Kremlin ait accus&#233; Kiev d'une tentative de bombardement de la r&#233;sidence de Poutine une semaine avant le raid de Caracas, sans pouvoir fournir le moindre &#233;l&#233;ment tangible, comme pour l&#233;gitimer par avance d'&#233;ventuelles &#171; repr&#233;sailles &#187;. Poutine avait-il &#233;t&#233; inform&#233; de la d&#233;cision de Trump, l'a-t-il implicitement ent&#233;rin&#233;e moyennant un retour d'ascenseur ? Apr&#232;s tout, ce serait une fa&#231;on commode d'acc&#233;l&#233;rer les &#171; n&#233;gociations de paix &#187;&#8230; Depuis la campagne d'assassinats par bipeurs pi&#233;g&#233;s des dirigeants du Hezbollah libanais par Isra&#235;l, &#224; l'automne 2024, les sc&#233;narios les plus abracadabrantesques sont devenus plausibles, en tout cas envisageables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, c'est d&#233;sormais open bar pour qui veut se d&#233;barrasser des g&#234;neurs. Ces derniers seraient avis&#233;s de passer &#224; la caisse en temps utile. Depuis l'invasion ouverte de l'Ukraine, en 2022, le syst&#232;me r&#233;gional d'&#201;tats est retourn&#233; au r&#233;gime de la loi du plus fort qui avait caract&#233;ris&#233; l'entre-deux guerres en Europe et en Asie, mais que les &#201;tats-Unis avaient inaugur&#233; en Am&#233;rique d&#232;s la fin du XIXe si&#232;cle, en intervenant &#224; Cuba, puis en pla&#231;ant l'&#238;le sous son protectorat. Le monde renoue m&#234;me avec le principe colonial que l'on pensait &#224; tort r&#233;volu, sinon sous forme de r&#233;sidus m&#233;moriels et traumatiques, et qui avait accompagn&#233;, dans la violence, l'expansion globale du capitalisme lorsque celui-ci se heurtait &#224; la r&#233;sistance des soci&#233;t&#233;s ultramarines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La le&#231;on trumpienne sera entendue urbi et orbi. Louis Dupeux, sp&#233;cialiste de la r&#233;volution conservatrice dans l'Allemagne des ann&#233;es 1920-1930, parlait &#224; son sujet d'une &#171; pens&#233;e sans frein &#187;, notamment d'ordre religieux ou juridique. L'on peut en dire autant de la r&#233;volution conservatrice &#233;tatsunienne dont Trump est le fond&#233; de pouvoir (faut-il ajouter &#171; talentueux &#187; ?), mais dont la seconde ligne s'est plus encore affranchie de toute forme d'inhibition morale ou politique, au point de confesser un racisme et un n&#233;onazisme sans retenue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La &#171; paix par la force &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bravache, le secr&#233;taire am&#233;ricain &#224; la D&#233;fense, Pete Heghseth, promet &#171; la paix par la force &#187;. Foi d'Afghanistan, d'Irak, de Palestine, d'Ukraine, de Sahel &#8211; mais aussi d'Indochine et d'Alg&#233;rie, parmi d'autres exemples de colonisation &#8211; la force n'apporte jamais la paix en tant que telle. Tout au plus peut-on envisager qu'elle y contraigne parfois, mais &#224; condition qu'elle soit porteuse d'une solution politique. Or, ce qui frappe dans les &#171; op&#233;rations militaires ext&#233;rieures &#187; (OPEX, dans le jargon professionnel), c'est pr&#233;cis&#233;ment leur &#233;chec politique dramatique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sauf &#224; reconduire le r&#233;gime n&#233;o-chaviste plus ou moins ravaud&#233;, les &#201;tats-Unis n'ont pas de solution &#224; proposer. Contrairement &#224; l'administration de George W. Bush en Afghanistan et en Irak, dans les ann&#233;es 2000, l'administration Trump semble au moins avoir l'intelligence de le comprendre et de ne pas mettre un liard sur l'opposition v&#233;n&#233;zu&#233;lienne. Esp&#233;rons que la m&#234;me lucidit&#233; pr&#233;vaut au sujet de l'Iran dont l'opposition monarchiste est dans les bonnes gr&#226;ces d'une partie de l'establishment MAGA mais n'a sans doute aucune repr&#233;sentativit&#233; en Iran m&#234;me. En tout cas, les bombardements isra&#233;liens et am&#233;ricains de ses installations militaires et nucl&#233;aires en juillet ont plut&#244;t ragaillardi la R&#233;publique islamique, en butte &#224; des mouvements de protestation r&#233;currents depuis plusieurs ann&#233;es, et que la d&#233;pr&#233;ciation du rial par rapport au dollar vient de raviver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le nationalisme iranien est &#224; fleur de peau, et &#224; dire vrai il a &#233;t&#233; le v&#233;ritable moteur de la r&#233;volution de 1979, bien plus que l'islam qui l'a captur&#233;e id&#233;ologiquement sous la houlette de la faction khomeyniste, un peu comme les bolcheviks l'avaient fait de la r&#233;volution russe en octobre 1917. Le risque d'enlisement politique ou militaire du nouvel interventionnisme &#233;tatsunien est donc &#233;lev&#233;, ce que l'&#233;lectorat MAGA semble comprendre intuitivement en s'inqui&#233;tant de l'aventurisme de son h&#233;ros pr&#233;sidentiel et de ce qui para&#238;t &#234;tre, de plus en plus, une tromperie sur la marchandise &#233;lectorale &#171; America First ! &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour autant les chiens sont l&#226;ch&#233;s. &#171; Le nationalisme, c'est la guerre &#187;, avait averti Fran&#231;ois Mitterrand. L'op&#233;ration de Caracas jette une nouvelle pellet&#233;e de terre sur le droit international, et malheureusement peu de gens verseront des larmes de par le monde, tant le souverainisme d&#233;brid&#233; de la r&#233;volution conservatrice s'en est empar&#233;. En Chine, au Japon, en Inde, dans l'espace improprement qualifi&#233; d'&#171; arabo-musulman &#187;, en Afrique et en Am&#233;rique du Sud ou centrale, l'exaltation nationaliste r&#232;gne en ma&#238;tresse, qui pi&#233;tine la s&#233;curit&#233; collective et le multilat&#233;ralisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La veulerie de l'Europe&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce qu'elle est directement menac&#233;e par les instincts carnassiers de deux grands pr&#233;dateurs, la Russie et d&#233;sormais les &#201;tats-Unis, et parce qu'elle a tant souffert de la guerre au XXe si&#232;cle, l'Europe devrait &#234;tre &#224; la pointe de la d&#233;fense du droit international dont elle a &#233;t&#233; l'une des grandes sources d'inspiration. Las ! Elle se couche. &#192; dire vrai, elle a d&#233;j&#224; trahi son &#339;uvre en s'affranchissant des textes internationaux dont elle est signataire, au fil de sa politique anti-migratoire, aussi inhumaine et criminelle que celle de Trump, et en laissant Isra&#235;l poursuivre sa strat&#233;gie de purification ethnique en Cisjordanie et &#224; Gaza, dans le plus profond m&#233;pris du droit international relatif aux crimes contre l'humanit&#233; et &#224; l'occupation militaire de territoires &#233;trangers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Europe est m&#234;me incapable de d&#233;fendre ses ressortissants juges &#224; La Haye, ou diplomates dans les instances multilat&#233;rales, des attaques de l'administration Trump. Laquelle non seulement interdit &#224; ceux-ci l'entr&#233;e aux &#201;tats-Unis, mais se livre &#224; des actions secr&#232;tes de d&#233;stabilisation &#224; leur encontre sur le territoire europ&#233;en et les &#233;vince du syst&#232;me bancaire dans leur propre pays, en mena&#231;ant de mesures de r&#233;torsion les &#233;tablissements dont ils sont les clients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'Europe est explicitement attaqu&#233;e par l'administration Trump. Celle-ci veut d&#233;manteler toutes les lois de r&#233;gulation de son espace num&#233;rique et toutes ses protections commerciales ou environnementales. En d&#233;but d'ann&#233;e 2025, le vice-pr&#233;sident J. D. Vance est venu dire &#224; Munich tout le mal qu'il pensait de son mod&#232;le d&#233;mocratique et social, et la nouvelle doctrine strat&#233;gique de la Maison Blanche a confirm&#233; cette malveillance. L'administration Trump a m&#234;me des revendications sur un territoire de l'Union europ&#233;enne, le Gro&#235;nland, qui de jure est sous souverainet&#233; danoise, quoi que l'on pense de ce statut postcolonial. Elle a commenc&#233; &#224; y d&#233;ployer des modes d'intervention qui ne sont pas sans &#233;voquer la guerre hybride de Poutine en Crim&#233;e, en pr&#233;lude de son invasion, en 2014. Elle s'ing&#232;re sans complexe dans les consultations &#233;lectorales du Royaume-Uni et de l'Union europ&#233;enne en soutenant publiquement l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; cette politique explicite et agressive, que fait l'Europe ? Elle rampe. Ursula von der Leyen se rend dans la propri&#233;t&#233; priv&#233;e de Trump en Brexitland pour essayer d'amadouer la B&#234;te, comme jadis Dubcek &#224; Moscou, en 1968 &#8211; mais celui-ci avait une bonne excuse, celle d'&#234;tre sous la pression des chars de l'Arm&#233;e rouge et d'essayer de sauver les meubles de son peuple. Le secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral de l'OTAN s'adresse &#224; Trump en lui donnant du daddy. La Commission ne r&#233;agit pas quand l'un de ses anciens commissaires, Thierry Breton, est interdit de s&#233;jour par Washington parce qu'il a eu le front de vouloir garantir les droits des citoyens europ&#233;ens face aux app&#233;tits des Gafam quand il &#233;tait en fonction &#8211; prise de position qui lui avait valu d'&#234;tre contraint &#224; la d&#233;mission par Ursula von der Leyen, avec l'accord d'Emmanuel Macron, d&#233;sireux de recaser l'un de ses proches &#224; Bruxelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dirigeants europ&#233;ens continuent de tapoter leur communication publique sur leur iPhone gr&#226;ce &#224; l'interm&#233;diation du r&#233;seau X, friand de pornographie et de p&#233;dophilie num&#233;riques, dont le propri&#233;taire est Elon Musk, bien d&#233;cid&#233; &#224; leur faire la peau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment par ce truchement qu'Emmanuel Macron samedi soir, a exprim&#233; sa satisfaction de voir le peuple v&#233;n&#233;zu&#233;lien lib&#233;r&#233; de la dictature de Maduro, sans un seul mot sur la violation flagrante du droit international ni la moindre r&#233;flexion sur les dangers que comporte cette derni&#232;re pour ce qui reste de paix dans le monde, pour le futur de l'Ukraine et donc de notre propre s&#233;curit&#233;, pour le maintien de la d&#233;mocratie sur notre continent que taraudent les vilains d&#233;mons de la r&#233;volution conservatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette veulerie g&#233;n&#233;rale est moralement r&#233;pugnante et politiquement suicidaire. Comme si nous n'avions rien appris de la d&#233;mission de nos a&#239;eux aux prises avec la &#171; paix par la force &#187; que leur promettait Hitler. &#201;pargnons-nous le &#171; On ne peut pas comparer &#187; de rigueur, qui nous &#233;vite de voir les choses en face. Bien s&#251;r, Trump n'est pas Hitler, mais il n'est plus non plus un pr&#233;sident de fibre d&#233;mocratique, et son expansionnisme territorial est d&#233;clar&#233;. De toute fa&#231;on, quand un chien veut vous mordre, il n'est pas avis&#233; de partir en courant ni de vous agenouiller.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Fran&#231;ois Bayart&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politiste, Professeur &#224; l'IHEID de Gen&#232;ve titulaire de la chaire Yves Oltramare &#034;Religion et politique dans le monde contemporain&#034;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
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		<title>Le vrai vainqueur des &#233;lections turques est le nationalisme</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Le-vrai-vainqueur-des-elections-turques-est-le-nationalisme</link>
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		<dc:date>2023-06-06T06:36:49Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Fran&#231;ois Bayart</dc:creator>


		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Turquie</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2023-06-06</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Avec les &#233;lections turques, le nationalisme a triomph&#233; au sein de l'&#233;lectorat de Recep Tayyip Erdo&#287;an de par l'orientation de la campagne de celui-ci, mais aussi gr&#226;ce au soutien que lui ont apport&#233; le parti d'extr&#234;me droite, le MHP, puis un autre candidat de cette mouvance, Sinan O&#287;an. &#192; l'image de ses cong&#233;n&#232;res de l'entre-deux guerres ou de notre &#233;poque, la r&#233;volution conservatrice turque se nourrit du ressentiment &#224; l'encontre de l'Autre. L'actualit&#233; de la Turquie est indissociable de la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/6-10-98c78.jpg?1781414776' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Avec les &#233;lections turques, le nationalisme a triomph&#233; au sein de l'&#233;lectorat de Recep Tayyip Erdo&#287;an de par l'orientation de la campagne de celui-ci, mais aussi gr&#226;ce au soutien que lui ont apport&#233; le parti d'extr&#234;me droite, le MHP, puis un autre candidat de cette mouvance, Sinan O&#287;an. &#192; l'image de ses cong&#233;n&#232;res de l'entre-deux guerres ou de notre &#233;poque, la r&#233;volution conservatrice turque se nourrit du ressentiment &#224; l'encontre de l'Autre. L'actualit&#233; de la Turquie est indissociable de la n&#244;tre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/290523/le-vrai-vainqueur-des-elections-turques-est-le-nationalisme&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogue de l'auteur&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vrai vainqueur des &#233;lections turques est le nationalisme. Il a triomph&#233; au sein de l'&#233;lectorat de Recep Tayyip Erdo&#287;an de par l'orientation de la campagne de celui-ci, mais aussi gr&#226;ce au soutien que lui ont apport&#233; le parti d'extr&#234;me-droite, le MHP, puis un autre candidat de cette mouvance, Sinan O&#287;an, lors du second tour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sensibilit&#233; nationaliste s'est aussi impos&#233;e au c&#339;ur de la tentative de remontada du candidat unique de l'opposition, Kemal K&#305;l&#305;&#231;daro&#287;lu, qui a cru n&#233;cessaire de se d&#233;partir de son calme pour s'en prendre &#233;galement avec violence aux r&#233;fugi&#233;s syriens qu'il s'engageait d&#233;j&#224; &#224; renvoyer &#171; chez eux &#187;, comme si la Syrie de la bande &#224; Assad pouvait incarner quelque douceur de foyer que ce soit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, chose moins not&#233;e, un autre vainqueur du scrutin est le nationalisme kurde arm&#233;. Depuis une dizaine d'ann&#233;es le PKK entretient avec Recep Tayyip Erdo&#287;an une fructueuse &#171; inimiti&#233; compl&#233;mentaire &#187; par combats interpos&#233;s, mais aussi au gr&#233; de n&#233;gociations intermittentes entre son leader historique Abdullah &#214;calan, condamn&#233; &#224; la prison &#224; vie, et les services secrets turcs. L'avantage partag&#233; par les deux protagonistes de cette collaboration qui ne dit pas son nom est la l&#233;gitimit&#233; qu'ils en tirent aupr&#232;s de leurs partisans respectifs, et la &#171; cornerisation &#187;, mutuellement b&#233;n&#233;fique, du parti parlementaire kurde, r&#233;guli&#232;rement interdit, contraint de changer de nom ann&#233;es apr&#232;s ann&#233;es, et dont une bonne partie des &#233;lus sont sous les verrous, &#224; l'instar de son leader Selahhatin Demirta&#351;. Promis au r&#244;le de faiseur de rois, le HDP a &#233;t&#233; contraint de renoncer &#224; pr&#233;senter un candidat &#224; la pr&#233;sidentielle pour &#233;viter d'&#234;tre dissout par une justice aux ordres, et d'endosser la d&#233;rive nationaliste de l'opposition &#224; laquelle il s'&#233;tait ralli&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certes l'&#233;quit&#233; des scrutins pr&#233;sidentiel et l&#233;gislatif de 2023 est sujette &#224; caution. Recep Tayyip Erdo&#287;an contr&#244;le les m&#233;dias depuis deux d&#233;cennies. Sur la cha&#238;ne publique TRT il a b&#233;n&#233;fici&#233; de soixante fois plus de couverture que son rival Kemal K&#305;l&#305;&#231;daro&#287;lu ! &#171; Le syst&#232;me m&#233;diatique constitue un trucage massif des &#233;lections en privant les citoyens d'une d&#233;lib&#233;ration d&#233;mocratique &#187;, estime le repr&#233;sentant de Reporters sans fronti&#232;res. Depuis 2013 la r&#233;pression s'est lourdement abattue sur l'opposition, la soci&#233;t&#233; civile, l'Universit&#233;, l'&#233;cole, la presse, la magistrature, les avocats, au prix d'emprisonnements, de licenciements, de mutations arbitraires, de spoliations, d'interdictions bancaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs l'AKP a su acheter, au sens propre du verbe, son &#233;lectorat devenu de plus en plus d&#233;pendant de son syst&#232;me client&#233;liste dans un contexte de pr&#233;carit&#233; croissante de l'emploi et d'appauvrissement, et vivant &#224; cr&#233;dit pour subvenir &#224; ses besoins de consommation ou de logement. Cela fait des lustres que l'endettement faramineux des m&#233;nages fait de la &#171; stabilit&#233; &#187; un imp&#233;ratif majeur de leur survie, et un argument de poids pour Recep Tayyip Erdo&#287;an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin les &#233;lections n'ont pas &#233;t&#233; aussi incontestables que les m&#233;dias internationaux se sont empress&#233;s de l'ent&#233;riner, au lendemain du premier tour, en prenant pour argent comptant les communiqu&#233;s de l'agence officielle Anadolu. Les modalit&#233;s d'&#233;tablissement des listes &#233;lectorales, de d&#233;pouillement des urnes, du transfert des r&#233;sultats locaux dans le syst&#232;me informatique d'un Conseil sup&#233;rieur des &#233;lections &#224; la botte du pouvoir donnent lieu &#224; de nombreux recours et contestations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'emp&#234;che que les &#233;lections, aussi probl&#233;matiques qu'elles le furent, r&#233;v&#232;lent le basculement du pays dans une forme de &#171; r&#233;volution conservatrice &#187; dont se r&#233;clame d'ailleurs l'AKP, &#171; conservateur &#187; au niveau culturel et moral, mais &#171; r&#233;volutionnaire &#187; sur le plan politique. Depuis plus de vingt ans il incarne la revanche de la Turquie &#171; noire &#187; anatolienne, que l'exode rural a fait entrer dans les villes, sur la Turquie &#171; blanche &#187; des &#233;lites la&#239;cistes, les &#171; Mon ch&#233;ri &#187; que raille &#224; l'envi Recep Tayyip Erdo&#287;an. Ce en quoi son positionnement &#233;lectoral est tr&#232;s proche de celui du PIS, garant des int&#233;r&#234;ts de la Pologne B, cette partie orientale du pays annex&#233;e par la Russie &#224; la fin du 18e si&#232;cle, quand la Pologne A, alors mise sous domination prussienne, se montre plus lib&#233;rale et pro-europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'image de ses cong&#233;n&#232;res de l'entre-deux guerres ou de notre &#233;poque, la r&#233;volution conservatrice turque se nourrit du ressentiment &#224; l'encontre de l'Autre. D'abord des &#171; &#233;trangers du cru &#187; (yerli yabanc&#305;) pour reprendre un oxymore en vogue chez les nationalistes : &#224; savoir les minorit&#233;s non musulmanes de nationalit&#233; turque et, par extension, les &#233;lites la&#239;cistes. Ces derni&#232;res ne sont que les repr&#233;sentantes d&#233;g&#233;n&#233;r&#233;es et les agents de l'Occident. Recep Tayyip Erdo&#287;an a surf&#233; sans scrupule sur ce que l'on nomme en Turquie le &#171; syndrome de S&#232;vres &#187;, par r&#233;f&#233;rence au trait&#233; de 1920 pr&#233;voyant le d&#233;mant&#232;lement territorial de ce qui restait de l'Empire ottoman, apr&#232;s la d&#233;faite de 1918, et dont le trait&#233; de Lausanne (1922) n'a nullement effac&#233; le traumatisme. De ce point de vue Recep Tayyip Erdo&#287;an est un remake de Mustafa Kemal. Il rejoue sans fin, sur un mode virtuel, la guerre de lib&#233;ration nationale de 1919-1922.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premi&#232;res victimes de ce basculement de la Turquie dans un nationalisme obsidional et outrancier sont naturellement ses propres d&#233;mocrates. Osman Kavala, combattant pacifique au service des exclus et du dialogue turco-kurdo-arm&#233;nien, Hakan Altinay, responsable de l'Open Society, Selahhatin Demirta&#351;, le leader du HDP qui joue la carte du Parlement plut&#244;t que celle des armes, en sont les figures les plus connues,&lt;br class='autobr' /&gt;
condamn&#233;es au terme de simulacres de proc&#232;s, et en quelque sorte prisonniers personnels de Recep Tayyip Erdo&#287;an. Au-del&#224; de l'exemplarit&#233; de leurs cas, ce sont des dizaines de milliers de vies que ce dernier a bris&#233;es au m&#233;pris de l'&#233;tat de droit. La mani&#232;re dont, sit&#244;t r&#233;&#233;lu, il a fait huer par ses partisans son rival malheureux ne laisse rien pr&#233;sager de bon. D&#233;j&#224; son supporteur, le blogueur franco-turc Davut Pa&#351;a, avertit : &#171; Les kuffar et leurs alli&#233;s voulaient un printemps en Turquie. Au final, c'est Tayyip [qui] va faire un grand nettoyage de printemps dans le pays. Certains [ne] vont rien comprendre. D'autres ont compris et sont d&#233;j&#224; en train de traverser la mer Eg&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde victime du scrutin est l'Europe. Force est de reconna&#238;tre qu'elle l'a bien cherch&#233;. Pendant des d&#233;cennies elle a jou&#233; au poker menteur avec Ankara. Au fond elle aime la Turquie quand celle-ci est m&#233;chante : quand elle fait pour l'Europe le sale travail &#8211; la lutte contre le &#171; communisme &#187;, c'est-&#224;-dire la gauche, pendant la Guerre froide ; aujourd'hui l'endiguement des &#233;migr&#233;s et des r&#233;fugi&#233;s &#8211; et ne peut donc pr&#233;tendre entrer dans le club bien propre sur lui des d&#233;mocraties lib&#233;rales, un peu comme les patrons n'invitent pas &#224; leur table les casseurs de gr&#232;ve et ne donnent pas leur fille &#224; leurs subordonn&#233;s. La Turquie mena&#231;ante, c'est celle que les luttes d&#233;mocratiques rendent progressivement respectable, au point que son adh&#233;sion &#224; l'Union europ&#233;enne devient envisageable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recep Tayyip Erdo&#287;an a successivement incarn&#233; ces deux possibilit&#233;s. Apr&#232;s avoir lib&#233;ralis&#233; le champ politique, y compris sur la question kurde, il a subitement tourn&#233; sa veste d&#233;mocratique apr&#232;s l'&#233;lection de Nicolas Sarkozy &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique fran&#231;aise, qui rendait impossible toute progression des n&#233;gociations avec Bruxelles. A quoi bon, d&#232;s lors, donner le change et poursuivre dans une voie d&#233;licate sans espoir d'aucun b&#233;n&#233;fice ? A sa fa&#231;on l'Union europ&#233;enne a elle aussi vot&#233; en Turquie, en la snobant et en soufflant sur les braises de l'orgueil national et du traumatisme de S&#232;vres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son calcul a &#233;t&#233; politiquement crapuleux et strat&#233;giquement inepte. Elle-m&#234;me happ&#233;e par une conception de plus en plus ethnoreligieuse de sa citoyennet&#233;, sous la pression &#233;lectorale de ses propres partis identitaristes, elle n'a eu de cesse de se poser la question du co&#251;t de l'adh&#233;sion de la Turquie, sans vouloir mesurer ses avantages. Surtout elle s'est interdite de s'interroger sur le co&#251;t de sa non adh&#233;sion d&#232;s lors que celle-ci serait de facto rejet&#233;e, aux antipodes de ce qui s'est produit avec la Suisse ou la Norv&#232;ge, &#224; l'initiative d&#233;mocratique de ces deux pays. Pourtant le risque encouru &#233;tait pr&#233;visible, et nous &#233;tions quelques-uns &#224; l'avoir identifi&#233; : &#224; savoir le d&#233;veloppement d'une strat&#233;gie de &#171; cavalier solitaire &#187; (free rider), s'affranchissant progressivement de ses engagements multilat&#233;raux et de ses alliances, faisant cause commune avec les pays du m&#234;me acabit nationaliste &#8211; la Russie, l'Iran, Isra&#235;l, la Chine &#8211; et frayant pour son propre compte en M&#233;diterran&#233;e, dans le Caucase, en Afrique subsaharienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul besoin d'invoquer les m&#226;nes de l'Empire ottoman pour le comprendre. Recep Tayyip Erdo&#287;an reprend le sillon de Mustafa Kemal et de ses successeurs, dans les contextes diff&#233;rents de l'entre-deux guerres, de la Seconde Guerre mondiale, puis de la Guerre froide. Simplement son style est plus tonitruant, et le syst&#232;me international d'alliances plus ou moins bipolaires a c&#233;d&#233; la place &#224; un jeu plus ouvert et dangereux de &#171; cavaliers solitaires &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on en croit les journalistes ayant couvert la campagne, l'affirmation de la fiert&#233; nationale, la pr&#233;tention de Recep Tayyip Erdo&#287;an de faire entrer la Turquie dans le peloton des dix premi&#232;res puissances mondiales, sa capacit&#233; &#224; tenir la drag&#233;e haute &#224; l'OTAN et &#224; l'Union europ&#233;enne, la mont&#233;e en puissance de son industrie militaire d&#233;sormais &#224; l'&#339;uvre sur les champs de bataille en Ukraine, en Ethiopie et en Azerba&#239;djan ont &#233;tay&#233; le vote en faveur de la coalition sortante, et ce en d&#233;pit de la crise &#233;conomique et mon&#233;taire qui frappe le pays et dont les errements du gouvernement portent une bonne part de la responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fran&#231;ois Mitterrand nous avait pr&#233;venu : &#171; Le nationalisme, c'est la guerre &#187;. Celle-ci est maintenant d'autant plus mena&#231;ante en M&#233;diterran&#233;e orientale qu'au m&#234;me moment, sur fond de contentieux territorial avec la Turquie, la Gr&#232;ce a reconduit le bail de son Premier ministre conservateur sans lui donner les moyens de s'&#233;manciper de l'extr&#234;me-droite, sous r&#233;serve des r&#233;sultats du nouveau scrutin annonc&#233; pour juillet. Les Balkans, quant &#224; eux, sont loin d'avoir tourn&#233; la page des d&#233;chirements post-yougoslaves dont Moscou et Ankara sont parties prenantes. Sans m&#234;me parler de la guerre d'Ukraine, des conflits du monde arabe et de l'affrontement arm&#233;no-azerba&#239;djanais dans lesquels est impliqu&#233;e la Turquie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux le&#231;ons de sociologie politique s'imposent. D'une part, la r&#233;volution conservatrice contemporaine, &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire, est bien &#171; national-lib&#233;rale &#187;. Elle concilie le nationalisme souverainiste, le lib&#233;ralisme &#233;conomique et l'identitarisme culturel, dans cette logique de triangulation que j'ai expos&#233;e dans mon dernier ouvrage, L'Energie de l'Etat (La D&#233;couverte, 2022). D'autre part, nulle soci&#233;t&#233; n'en est pr&#233;serv&#233;e, ce que se refusent &#224; admettre les critiques de ma derni&#232;re tribune, dans Le Temps du 8 mai, en r&#233;cusant toute comparaison d'Emmanuel Macron et des d&#233;mocraties &#171; illib&#233;rales &#187;. Or, il ne s'agit pas de gloser sur les intentions des uns et des autres, mais d'appr&#233;hender des logiques de situation politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entretemps Les R&#233;publicains, en France, sont d'ailleurs sortis du bois avec leur proposition de loi anti-migratoire, abolissant l'une de leurs derni&#232;res diff&#233;rences par rapport au Rassemblement national, et le ministre de l'Int&#233;rieur G&#233;rard Darmanin cherche &#224; les rattraper. Emmanuel Macron sera aspir&#233; dans ce trou noir qu'il a continu&#233; &#224; creuser, sans doute faute de le comprendre &#8211; et nous avec lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette course &#224; l'&#233;chalote identitaire la Turquie nous rappelle quel en est toujours le vainqueur. Son actualit&#233; est indissociable de la n&#244;tre, car la r&#233;volution conservatrice sur le globe doit &#234;tre comprise dans sa coh&#233;rence, sa syst&#233;maticit&#233; triangulaire : int&#233;gration mondiale + universalisation de l'Etat-nation + identitarisme = globalisation national-lib&#233;rale (19e-21e si&#232;cle). Vous avez aim&#233; Poutine, Orb&#225;n, Trump et Netanyahou ? Vous adorerez le nouvel Erdo&#287;an, et sans doute Macron ou la pr&#233;sidente qui lui succ&#233;dera et se pourl&#232;che d&#233;j&#224; les babines, elle qui aime les chats : Marine Le Pen.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La diversion de Recep Tayyip Erdo&#287;an</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-diversion-de-Recep-Tayyip-Erdogan</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/La-diversion-de-Recep-Tayyip-Erdogan</guid>
		<dc:date>2021-10-26T06:59:15Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Fran&#231;ois Bayart</dc:creator>


		<dc:subject>Turquie</dc:subject>
		<dc:subject>Asie/Proche-Orient</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-10-26</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En d&#233;clarant persona non grata les dix ambassadeurs occidentaux qui ont r&#233;clam&#233; la lib&#233;ration du philanthrope Osman Kavala &#8211; d&#233;tenu arbitrairement depuis quatre ans &#8211; Recep Tayyip Erdo&#287;an se lance dans une p&#233;rilleuse nouvelle fuite en avant. Encore faut-il bien voir que le risque pris est mesur&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du blogue de l'auteur. &lt;br class='autobr' /&gt;
En d&#233;clarant persona non grata les dix ambassadeurs occidentaux qui ont r&#233;clam&#233; la lib&#233;ration du philanthrope Osman Kavala &#8211; d&#233;tenu arbitrairement depuis quatre ans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH85/arton50081-51b96.png?1781414777' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En d&#233;clarant persona non grata les dix ambassadeurs occidentaux qui ont r&#233;clam&#233; la lib&#233;ration du philanthrope Osman Kavala &#8211; d&#233;tenu arbitrairement depuis quatre ans &#8211; Recep Tayyip Erdo&#287;an se lance dans une p&#233;rilleuse nouvelle fuite en avant. Encore faut-il bien voir que le risque pris est mesur&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/jean-francois-bayart/blog/251021/la-diversion-de-recep-tayyip-erdogan&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogue de l'auteur&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;clarant persona non grata les dix ambassadeurs occidentaux qui ont r&#233;clam&#233; la lib&#233;ration du philanthrope Osman Kavala &#8211; d&#233;tenu arbitrairement depuis quatre ans &#8211; Recep Tayyip Erdo&#287;an se lance dans une p&#233;rilleuse nouvelle fuite en avant. Encore faut-il bien voir que le risque pris est mesur&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une part, Erdo&#287;an sait surfer sur les sentiments nationalistes d'une opinion publique qui a largement condamn&#233; la d&#233;marche des diplomates &#8211; l'opposition parlementaire ne faisant pas exception &#8211; et dont il s'entend &#224; flatter les peurs obsidionales remontant au funeste trait&#233; de S&#232;vres de 1920. Ce dernier pr&#233;voyait le d&#233;pe&#231;age territorial de l'Anatolie. La guerre d'ind&#233;pendance men&#233;e par Mustapha Kemal le jeta dans les poubelles de l'Histoire et permit la constitution de la R&#233;publique de Turquie, grosso modo dans ses fronti&#232;res actuelles (en fait ces derni&#232;res englobent le sandjak d'Alexandrette, l'actuel Hatay, &#224; la fronti&#232;re de la Syrie, que la France lui r&#233;troc&#233;da en 1938). L'exemple de la Hongrie contemporaine, hant&#233;e par le trait&#233; du Trianon de 1920 qui l'amputa d'une bonne part de sa population et de son territoire, confirme que des r&#232;glements internationaux iniques donnent naissance &#224; des m&#233;moires traumatiques durables, lourdes de ressentiments et de consciences politiques parano&#239;aques. Le national-lib&#233;ralisme de Recep Tayyip Erdo&#287;an et de Viktor Orban, la r&#233;volution conservatrice qu'ils mettent en &#339;uvre sont de la m&#234;me encre historique : celle de la d&#233;faite militaire en 1918, et du passage d'un monde d'empires d&#233;clinants ou d&#233;chus &#224; un monde d'Etats-nations musculeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, Erdo&#287;an, en bon footballeur qu'il fut, fait une passe qui d&#233;tourne l'attention du vrai probl&#232;me qui le f&#226;che et l'inqui&#232;te : &#224; savoir le classement de la Turquie dans la &#171; liste grise &#187; du Groupe d'action financi&#232;re (GAFI), parmi les Etats ne luttant pas suffisamment contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. Sa mise sous surveillance internationale menace de d&#233;courager les capitaux &#233;trangers dont elle a structurellement besoin, du fait du d&#233;s&#233;quilibre r&#233;current de sa balance des paiements courants. Si le hot money boude la place financi&#232;re d'Istanbul, la livre turque que la politique mon&#233;taire erratique d'Erdo&#287;an ne cesse de d&#233;pr&#233;cier peut d&#233;visser, faire &#233;clater la bulle du march&#233; immobilier et de la dette int&#233;rieure des m&#233;nages qui vivent sur des cr&#233;dits &#224; la consommation depuis des lustres, entra&#238;ner dans sa chute le syst&#232;me bancaire et plonger l'&#233;conomie turque dans une crise aussi grave que celle de 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, l'&#233;lectorat d'Erdo&#287;an est moins motiv&#233; par son islam politique que par la prosp&#233;rit&#233; et la croissance que son programme n&#233;olib&#233;ral a rendues possibles, dans un premier temps avec l'appui r&#233;solu du grand patronat. En quelque sorte son accession au pouvoir a &#233;t&#233; le pendant d&#233;mocratique &#8211; incontestablement d&#233;mocratique, &#224; l'issue d'&#233;lections libres &#8211; du coup d'Etat militaire de 1980 qui avait ouvert la voie &#224; l'ajustement structurel de la Turquie et &#224; la lib&#233;ralisation de son &#233;conomie, sous la houlette du Premier ministre Turgut &#214;zal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, depuis plus de dix ans, Erdo&#287;an s'est &#233;cart&#233; tout &#224; la fois du processus de d&#233;mocratisation du pays dont il &#233;tait devenu le h&#233;raut sans l'avoir forc&#233;ment voulu ni m&#234;me peut-&#234;tre compris, et de la gestion heureuse de son &#233;conomie, pourvu que l'on se satisfasse de son orientation id&#233;ologique en d&#233;pit de son co&#251;t social et environnemental. Il sait aujourd'hui que le vent &#233;lectoral peut se retourner contre lui, si l'on en croit les sondages. Dans ce contexte, Osman Kavala et les ambassadeurs occidentaux sont les idiots utiles dans sa man&#339;uvre de diversion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Osman Kavala, ou Le Proc&#232;s traduit en turc&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels sont les faits, que monte en neige Erdo&#287;an ? Le 2 septembre la &#171; Justice &#187; turque a d&#233;cid&#233; de prolonger la d&#233;tention provisoire du philanthrope Osman Kavala, arr&#234;t&#233; en octobre 2017 et inculp&#233; sur la base de chefs d'inculpation dont chacune des audiences de ses proc&#232;s successifs et le simple bon sens ont &#233;tabli l'extravagance : sa responsabilit&#233; dans l'occupation du parc de Gezi &#224; Istanbul, en 2013 ; sa participation &#224; la tentative de coup d'&#233;tat de 2016 ; ses activit&#233;s d'espionnage (sic).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour avoir moi-m&#234;me assist&#233; &#224; l'une de ces audiences j'ai pu mesurer combien elles &#233;taient fallacieuses : d'&#233;pisode en &#233;pisode, les t&#233;moins sollicit&#233;s par l'accusation, &#224; commencer par le chef de la police d'Istanbul, reconnaissent n'avoir aucun &#233;l&#233;ment en leur possession justifiant l'incarc&#233;ration d'Osman Kavala, et le tribunal, beno&#238;tement et courtoisement, requiert n&#233;anmoins et obtient le maintien en d&#233;tention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Osman Kavala est pris dans un maquis de chefs d'accusation et de proc&#233;dures gigognes dont la simple r&#233;capitulation par le gouvernement turc &#224; l'intention du Conseil de l'Europe prend une dizaine de pages A-4. Acquitt&#233; le 18 janvier 2020, l'accus&#233; a ainsi &#233;t&#233; &#171; lib&#233;r&#233; &#187;, et imm&#233;diatement r&#233;-arr&#234;t&#233; sous le coup d'un autre chef d'accusation. La Cour europ&#233;enne des droits de l'Homme exige-t-elle sa lib&#233;ration sur la base de l'inanit&#233; juridique du proc&#232;s en cours ? Celui-ci est aussit&#244;t fondu avec une autre proc&#233;dure, le 2 ao&#251;t, pour arguer de l'inapplicabilit&#233; du jugement de la Cour europ&#233;enne. Etc. Tout cela n'est qu'une mauvaise farce judiciaire dont chacun sait que Recep Tayyip Erdo&#287;an en est le vindicatif metteur en sc&#232;ne. Osman Kavala en a tir&#233; les cons&#233;quences en annon&#231;ant qu'il ne se pr&#233;sentera pas &#224; la prochaine audience de son &#171; proc&#232;s &#187;, le 26 novembre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Politiquement et sans doute psychologiquement d&#233;stabilis&#233; par le mouvement de contestation qui s'est empar&#233; du pays en 2013, par le coup d'Etat du mar&#233;chal Sissi en Egypte la m&#234;me ann&#233;e, par son conflit avec ses anciens alli&#233;s de la confr&#233;rie de Fethullah G&#252;len, par le soul&#232;vement d'une partie de son arm&#233;e, par l'&#233;rosion de sa popularit&#233; et la perte de la majorit&#233; absolue au Parlement qui l'a contraint &#224; former un gouvernement de coalition avec l'extr&#234;me-droite, par sa d&#233;faite &#233;lectorale aux municipales de 2019, Erdo&#287;an a fait d'Osman Kavala sa t&#234;te de&#8230; Turc. Peut-&#234;tre tout simplement parce qu'il ne sait pas comment le lib&#233;rer sans perdre la face, tant il s'est personnellement engag&#233; dans cette manipulation judiciaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Cour europ&#233;enne des droits de l'Homme a ordonn&#233; la lib&#233;ration d'Osman Kavala en d&#233;cembre 2019. A six reprises, le comit&#233; des ministres du Conseil de l'Europe a d&#233;fini sa d&#233;tention comme arbitraire et exig&#233; son &#233;largissement imm&#233;diat. Chaque fois le gouvernement turc s'est d&#233;rob&#233; en recourant &#224; un nouveau subterfuge proc&#233;dural. Autrement dit le pr&#233;sident de la R&#233;publique turque a choisi de violer de mani&#232;re provocante l'article 18 de la Convention europ&#233;enne et les fondements juridiques de l'appartenance de son pays au Conseil de l'Europe. Ses derni&#232;res philippiques contre les dix ambassadeurs montrent qu'il persiste et signe. Il esp&#232;re sans doute, et peut-&#234;tre &#224; juste titre, qu'il remportera cette partie de bras de fer. Il reste maintenant au comit&#233; des ministres du Conseil de l'Europe, qui se r&#233;unit du 30 novembre au 2 d&#233;cembre, &#224; relever le d&#233;fi qui lui est lanc&#233; et &#224; reconsid&#233;rer la participation de la Turquie aux institutions europ&#233;ennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment l'Europe peut-elle retrouver son &#226;me sur les rives du Bosphore ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'honn&#234;tet&#233; intellectuelle oblige &#224; reconna&#238;tre la responsabilit&#233; &#233;crasante des dirigeants europ&#233;ens dans la fuite en avant d'Erdo&#287;an et dans les risques que comporte sa strat&#233;gie de &#171; cavalier solitaire &#187; (free rider) du syst&#232;me international. Tout cela &#233;tait malheureusement pr&#233;visible, et d&#251;ment pr&#233;vu, ne serait-ce que par l'auteur de ces lignes, au fil d'articles r&#233;p&#233;t&#233;s depuis 2004[1]. Les &#233;ditions de La D&#233;couverte ne m'en voudront pas de partager en annexe, avec les lecteurs de Mediapart, le passage &#171; Snober la Turquie, ou comment se brouiller avec une vieille amie &#187;, pages 85-99 de mon essai L'Impasse national-lib&#233;rale. Globalisation et repli identitaire (2007), qui restitue l'incroyable fiasco politique de la diplomatie europ&#233;enne depuis vingt ans. La question est maintenant de savoir comment en sortir par le haut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Europe estime avoir plus besoin que jamais de la Turquie dans le contexte international actuel, notamment pour endiguer la vague des r&#233;fugi&#233;s syriens et afghans qu'elle redoute. Mais le cynisme et la Realpolitik ont leurs limites. Il s'agit maintenant de savoir si l'Europe est pr&#234;te &#224; vendre son &#226;me dans le pacte faustien qui la lie &#224; Recep Tayyip Erdo&#287;an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ses dirigeants devaient s'y r&#233;signer leurs &#233;lecteurs devront leur rappeler dans les urnes que l'Europe ne se (re)construira pas sur la n&#233;gation de ses principes fondateurs. Osman Kavala est devenu un symbole que Recep Tayyip Erdo&#287;an a lui-m&#234;me forg&#233;, car l'infortun&#233; philanthrope n'en demandait pas tant et n'a jamais eu la moindre ambition politique. A son corps d&#233;fendant il incarne le sort inique de dizaines de milliers de Turcs priv&#233;s de libert&#233;, d'emploi, de passeport &#224; la suite de la r&#233;pression tous azimuts que d&#233;ploie leur gouvernement &#224; l'encontre de la presse, de l'opposition, des syndicats, des forces de la soci&#233;t&#233; civile et des milieux d'affaires ind&#233;pendants. M&#234;me les incendies qui ont ravag&#233; le pays cet &#233;t&#233; sont pr&#233;textes &#224; museler toute critique du gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de la Turquie le cas d'Osman Kavala est devenu la ligne de partage des eaux d&#233;mocratiques en Europe. Se r&#233;signer &#224; sa d&#233;tention arbitraire, prendre pour argent comptant les arguties juridiques des tribunaux d'Istanbul reviendrait &#224; mettre en danger potentiel tout citoyen ressortissant des pays membres du Conseil de l'Europe alors que des partis extr&#233;mistes y sont aux portes du pouvoir. La libert&#233; d'Osman Kavala est bien la n&#244;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs la puissance de la Turquie a ses limites que l'arrogance de Recep Tayyip Erdo&#287;an ne doit pas faire oublier. Elle est d&#233;pendante de l'Europe, diplomatiquement, &#233;conomiquement, financi&#232;rement et strat&#233;giquement. Elle ne peut sans danger s'enfermer dans une alliance exclusive avec la Russie dont historiquement elle conna&#238;t les risques. Ce n'est pas non plus la Chine qui va lui &#234;tre d'un grand secours dans ses confrontations avec la plupart de ses voisins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; sa projection militaire en Afrique du Nord et au sud du Sahara, voire en Afghanistan, il ne faut pas en exag&#233;rer la port&#233;e ni la durabilit&#233;. Elle est d'ailleurs tributaire de la technologie occidentale, notamment pour la production des drones qu'elle d&#233;ploie sur ses diff&#233;rents th&#233;&#226;tres d'op&#233;rations. A charge pour l'Europe de rappeler &#224; la Turquie le vrai rapport de force dans lequel elle est prise, et de lui signifier que l'acquittement d'Osman Kavala est le prix &#224; payer pour la poursuite de relations constructives. Elle doit accepter le bras de fer que lui impose Erdo&#287;an, et le gagner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Annexe : &#171; Snober la Turquie, ou comment se brouiller avec une vieille amie &#187;, pages 85-99 de L'Impasse national-lib&#233;rale. Globalisation et repli identitaire (La D&#233;couverte, 2007)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Avec la tentative sanglante de coup d'Etat, le 15 juillet 2016, et la r&#233;pression qui s'en est suivie, la Turquie semble &#234;tre retourn&#233;e &#224; ses vieux d&#233;mons. Une joie mauvaise, une Schadenfreude s'&#233;panouit sur les visages satisfaits de ses contempteurs europ&#233;ens : &#171; On vous l'avait bien dit&#8230; &#187; Sauf que leur contentement risque d'&#234;tre de courte dur&#233;e, et ne peut occulter la responsabilit&#233; &#233;crasante des capitales du Vieux Continent dans le d&#233;sastre absolu qui est en train de se produire de part et d'autre du Bosphore. En snobant la Turquie pendant des d&#233;cennies, l'Europe l'a pouss&#233;e dans ses retranchements, et en payera le prix fort. Bilan d'un d&#233;sastre annonc&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Confront&#233;e au terrorisme, &#224; l'afflux des r&#233;fugi&#233;s, &#224; la lutte militaire contre Daech, et maintenant &#224; l'instauration d'un r&#233;gime autoritaire &#224; Ankara, l'Europe ne serait-elle pas dans une situation moins inconfortable si elle avait arrim&#233; sa vieille alli&#233;e &#224; son projet et &#224; son espace, au lieu de lui opposer rebuffade sur humiliation depuis au moins vingt ans ? Pendant des d&#233;cennies, la Turquie a vainement demand&#233; en quoi elle serait plus s&#251;re pour le Vieux Continent en &#233;tant tenue &#224; distance de celui-ci qu'en &#233;tant associ&#233;e &#224; sa construction institutionnelle. Mais l'Europe a pr&#233;f&#233;r&#233; se d&#233;filer en transformant les pourparlers d'adh&#233;sion en un interminable num&#233;ro de clowns tristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle s'est contorsionn&#233;e dans des discussions oiseuses sur l'appartenance de ce pays &#224; son aire historique et culturelle, et m&#234;me &#224; son continent, au nom d'une conception &#233;cul&#233;e de ses &#171; fronti&#232;res naturelles &#187; ou de son &#171; identit&#233; jud&#233;o-chr&#233;tienne &#187;. Elle s'est perdue en conjectures sur le co&#251;t de ce nouvel &#233;largissement. Elle n'a eu de cesse de sortir de son chapeau des conditionnalit&#233;s in&#233;dites, pr&#233;f&#233;rant toujours le bl&#226;me aux encouragements. Une histoire dr&#244;le fit fureur &#224; Istanbul. La Commission europ&#233;enne, lass&#233;e de jongler avec les &#171; crit&#232;res de Copenhague &#187;, dit aux nouveaux candidats qu'il leur suffira d&#233;sormais de bien r&#233;pondre &#224; une seule question. A la Bulgarie, il est demand&#233; la date de la premi&#232;re attaque atomique. A la Roumanie, le lieu de celle-ci. Et, &#224; la Turquie, la liste des victimes, par ordre alphab&#233;tique. Les Stambouliotes ne rient plus de cette blague.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce faisant, Bruxelles s'est d&#233;jug&#233;. Si la Turquie n'appartient pas &#224; l'Europe, pourquoi avoir attendu 2006-2007 pour s'en apercevoir, apr&#232;s l'avoir int&#233;gr&#233;e &#224; la plupart des institutions paneurop&#233;ennes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avoir sign&#233; un accord d'association en 1963, avoir instaur&#233; une Union douani&#232;re en 1996, avoir reconnu comme &#233;ligible sa candidature au Conseil europ&#233;en d'Helsinki en 1999, et avoir d&#233;cid&#233;, en d&#233;cembre 2004, d'ouvrir les n&#233;gociations d'adh&#233;sion en octobre 2005 ? Plus grave encore, l'Europe, prompte &#224; gloser sur le co&#251;t de cet &#233;largissement, certes consistant, &#224; un pays de 75 millions d'habitants, a &#233;t&#233; plus r&#233;ticente &#224; en envisager les b&#233;n&#233;fices &#233;conomiques et strat&#233;giques, et surtout &#224; s'interroger sur le co&#251;t de la non adh&#233;sion. Nous y sommes, pr&#233;cis&#233;ment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait pr&#233;visible que la Turquie, h&#233;riti&#232;re d'une grande puissance, l'Empire ottoman, anim&#233;e d'un esprit nationaliste farouche forg&#233; dans la menace d'un d&#233;p&#232;cement final au lendemain de la Premi&#232;re Guerre mondiale et l'exaltation d'une guerre de lib&#233;ration contre les Alli&#233;s pr&#233;dateurs, ne resterait pas sans r&#233;agir devant les fins de non recevoir de Bruxelles. Un premier risque &#233;tait de la voir retomber dans l'orni&#232;re de la situation autoritaire dans laquelle l'avaient engag&#233;e le r&#233;gime k&#233;maliste et la Guerre froide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, de fait, Tayyip Recep Erdo&#287;an a commenc&#233; sa d&#233;rive autocratique &#224; partir du moment o&#249; il a compris que les portes de l'Union lui seraient ferm&#233;es, c'est-&#224;-dire quand Nicolas Sarkozy a &#233;t&#233; &#233;lu pr&#233;sident de la R&#233;publique, en 2007, et a confort&#233; l'opposition, d&#233;j&#224; signifi&#233;e, d'Angela Merkel. D&#232;s lors, l'Union europ&#233;enne n'avait plus aucun levier &#8211; ni carottes ni b&#226;ton &#8211; pour inciter, ou contraindre, les autorit&#233;s turques &#224; poursuivre le processus courageux de d&#233;mocratisation qu'elles avaient entam&#233; &#224; partir de 2000, et qu'avait amplifi&#233; l'AKP apr&#232;s sa victoire &#233;lectorale de 2002, en parvenant &#224; renvoyer l'arm&#233;e dans ses casernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un deuxi&#232;me risque, encore plus pr&#233;occupant, &#233;tait de pousser la Turquie &#224; faire cavalier seul dans l'ar&#232;ne internationale, quitte &#224; former un axe strat&#233;gique avec des puissances r&#233;gionales d&#233;veloppant une strat&#233;gie similaire, telles que la Russie, l'Iran, Isra&#235;l. La constitution de ce nouveau syst&#232;me d'alliance a pour le moment &#233;t&#233; contrari&#233;e par des contradictions bilat&#233;rales d'int&#233;r&#234;ts entre ses partenaires virtuels : la Turquie est en porte-&#224;-faux avec l'Iran et la Russie &#224; propos de la guerre civile en Syrie, et est entr&#233;e en conflit avec Isra&#235;l au sujet de Gaza ; Isra&#235;l n'entretient pas de relations diplomatiques, c'est un euph&#233;misme, avec la R&#233;publique islamique d'Iran.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, ces brouilles ne sont ni &#233;ternelles ni irr&#233;versibles, comme l'ont d&#233;montr&#233;, en 2016, la r&#233;conciliation entre Ankara et J&#233;rusalem, la reprise du dialogue entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdo&#287;an, ou le maintien de relations somme toute constructives entre le gouvernement turc et les autorit&#233;s iraniennes. Or, la derni&#232;re d&#233;cennie a mis en lumi&#232;re le potentiel d'&#233;changes de tous ordres que rec&#233;lait ce quadrilat&#232;re. A lui seul, le d&#233;veloppement exponentiel des relations entre la Turquie et la Russie, dans les ann&#233;es 2000-2015, avant que n'intervienne la brouille au sujet de la guerre civile de Syrie, est &#233;loquent. Par ailleurs, la Turquie a intensifi&#233; ses rapports avec les p&#233;tromonarchies du Golfe et avec l'Azerba&#239;djan sur les plans tant diplomatique que financier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Recep Tayyip Erdo&#287;an, en dehors m&#234;me de tout syst&#232;me d'alliance r&#233;gional de cette nature, a commenc&#233; &#224; donner de la voix. La Turquie a envisag&#233; son adh&#233;sion &#224; l'Organisation de coop&#233;ration &#233;conomique, dite de Shanghai, en guise de pied de nez &#224; Bruxelles. Elle s'est tourn&#233;e vers la Chine pour se procurer un syst&#232;me de d&#233;fense anti-missiles, au grand dam de l'OTAN qui naturellement ne pouvait accepter l'interconnexion de son syst&#232;me de d&#233;fense avec un mat&#233;riel de cette origine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faute d'obtenir de Washington la zone d'exclusion a&#233;rienne sur le nord de la Syrie, qu'elle r&#233;clamait &#224; grands cris pour freiner la vague des r&#233;fugi&#233;s qui la submergeait, et un soutien militaire d&#233;cisif au Conseil national syrien, elle a jou&#233; la carte des mouvements arm&#233;s islamistes, en liaison avec les p&#233;tromonarchies du Golfe, ne serait-ce que pour contrer les organisations kurdes appuy&#233;es par ses alli&#233;s occidentaux, mais dont elle estime qu'elles mettent en cause sa s&#233;curit&#233; nationale, voire son int&#233;grit&#233; territoriale. Elle a menac&#233; d'ouvrir les vannes migratoires en faisant &#171; monter les r&#233;fugi&#233;s dans des autocars &#187; pour extorquer &#224; l'Union europ&#233;enne des concessions : l'abolition des visas pour l'acc&#232;s de ses ressortissants &#224; l'espace Schengen et la reprise des n&#233;gociations d'adh&#233;sion. En filigrane, et &#224; terme, nul ne peut exclure que la Turquie acqui&#232;re l'arme nucl&#233;aire, ou la capacit&#233; nucl&#233;aire, ce dont elle aurait les moyens financiers et technologiques, si la d&#233;gradation de ses relations avec les pays europ&#233;ens et les Etats-Unis devait se perp&#233;tuer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le seul chantage aux r&#233;fugi&#233;s s'est av&#233;r&#233; si efficace que l'on a vu, en septembre 2015, Angela Merkel venir ramper au pied de Recep Tayyip Erdo&#287;an, et l'Union europ&#233;enne conc&#233;der &#224; une Turquie en pleine d&#233;rive autoritaire ce qu'elle lui avait refus&#233;, quelques ann&#233;es auparavant, quand elle &#233;tait engag&#233;e dans un vrai processus de d&#233;mocratisation. De la sorte, la v&#233;rit&#233; de la relation entre l'Europe et la Turquie est apparue pour ce qu'elle est depuis la Seconde Guerre mondiale, et m&#234;me depuis le 19e si&#232;cle, quand il s'agissait &#8211; d&#233;j&#224; &#8211; de contenir l'expansionnisme russe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Europe voit en la Turquie une force suppl&#233;tive dont l'utilit&#233; strat&#233;gique justifie, et parfois n&#233;cessite, la renonciation au respect des libert&#233;s politiques et des droits de l'Homme. Il en fut ainsi pendant la Guerre froide. La lutte contre le communisme et, dans les ann&#233;es 1980, l'ajustement structurel indispensable &#224; la r&#233;solution de la crise de la dette ext&#233;rieure et &#224; la stabilit&#233; du syst&#232;me financier mondial, supposaient l'&#233;crasement de la gauche et du syndicalisme, au besoin par l'arm&#233;e. La question des droits de l'Homme ne se pose que quand il s'agit de tenir &#224; distance la Turquie. Et il est plus confortable qu'elle ne se r&#233;solve pas, pace les esp&#233;rances des citoyens turcs qui mettent en p&#233;ril leur libert&#233; ou leur vie pour les d&#233;fendre et instaurer dans leur pays la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le propos est-il trop incisif ? Il faut avoir entendu des responsables de la Commission europ&#233;enne expliquer, dans les ann&#233;es 1990, qu'ils ne voulaient pas ouvrir les n&#233;gociations d'adh&#233;sion avec la Turquie parce que, de tous les pays candidats, elle &#233;tait la plus pr&#234;te &#224; les conclure, ou un ministre fran&#231;ais des Affaires europ&#233;ennes, en l'occurrence Pierre Lellouche, se d&#233;clarer favorable aux n&#233;gociations dans l'espoir qu'elles n'aboutissent pas, ou encore Nicolas Sarkozy affirmer, patelin, qu' &#171; il ne faut en aucun cas donner &#224; la Turquie le sentiment qu'on la rejette &#187;, pour prendre la mesure du cynisme, de la duplicit&#233;, et aussi de la courte-vue, dont la classe politique ouest-europ&#233;enne a fait montre sur ce dossier pendant des d&#233;cennies. La triste r&#233;alit&#233;, c'est que celle-ci s'est ab&#238;m&#233;e &#171; dans un jeu &#224; pertes assur&#233;es &#187;, selon la cruelle expression d'Ulrich Beck, &#224; partir du moment o&#249; l'&#233;largissement &#224; l'Est a compliqu&#233;, report&#233; sine die et d&#233;valu&#233; la candidature de la Turquie[2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les arguments les plus farfelus ont &#233;t&#233; avanc&#233;s pour repousser l'adh&#233;sion de celle-ci. Le Bosphore comme &#171; fronti&#232;re naturelle &#187; &#8211; mais une fronti&#232;re naturelle que n'a pas respect&#233;e le tremblement de terre de 1999, lequel a &#233;branl&#233; les deux rives du d&#233;troit, et qui ne permet pas de comprendre pourquoi Chypre, beaucoup plus &#224; l'est, longtemps consid&#233;r&#233;e par la g&#233;ographie comme &#171; asiatique &#187;, est devenue membre de l'Union. La division de cette &#238;le faute d'accord entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs &#8211; mais une division qui s'effacerait d'elle-m&#234;me en cas d'adh&#233;sion de la Turquie &#224; l'Union europ&#233;enne, et &#224; laquelle les &#233;lecteurs chypriotes grecs ont refus&#233; de rem&#233;dier en repoussant le plan Kofi Annan en 2004, au contraire des Chypriotes turcs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La non reconnaissance par la Turquie du g&#233;nocide des Arm&#233;niens &#8211; une reconnaissance qui n'a jamais figur&#233; parmi les crit&#232;res de Copenhague, et dont on aurait pu penser, au vu de l'acc&#233;l&#233;ration des &#233;v&#233;nements depuis 2005, qu'elle viendrait de la mobilisation de la soci&#233;t&#233; turque elle-m&#234;me, que faciliterait son int&#233;gration &#224; l'Union europ&#233;enne. Le Moyen-Orient aux fronti&#232;res de l'Europe &#8211; il y est d&#233;j&#224;, il est arriv&#233; en train de banlieue &#224; Madrid, et en camion frigorifique par l'autoroute Budapest-Vienne. La la&#239;cit&#233; turque h&#233;riti&#232;re du &#171; c&#233;saro-papisme &#187; ottoman et byzantin, un mode de subordination de la religion &#224; l'Etat qui a tenu le monde orthodoxe, et sa reproduction ottomane, &#224; l'&#233;cart de la R&#233;forme et des Lumi&#232;res ouest-europ&#233;ennes &#8211; pourquoi, alors, avoir accept&#233; les candidatures de la Roumanie et de la Bulgarie, et ne pas expulser de l'Europe la Gr&#232;ce, trois pays orthodoxes, et non moins &#171; c&#233;saro-papistes &#187; ? L'invasion des migrants turcs en cas d'adh&#233;sion &#8211; la fable nous a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; cont&#233;e apr&#232;s l'entr&#233;e de la Gr&#232;ce, de l'Espagne, du Portugal, de la Pologne dans l'Union europ&#233;enne, ou ce qui en tenait lieu &#224; l'&#233;poque, et, &#224; la grande d&#233;solation de Recep Tayyip Erdo&#287;an, la Turquie a effectu&#233; sa transition d&#233;mographique, avec un taux de f&#233;condit&#233; par femme de 2,4 (contre 5,2 en 1970-75, et 2,9 en Espagne, pour la m&#234;me p&#233;riode).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fait r&#233;v&#233;lateur, l'un des opposants les plus d&#233;termin&#233;s &#224; la candidature turque, en France, Val&#233;ry Giscard d'Estaing, ne s'y jamais rendu selon les autorit&#233;s d'Ankara, ce que l'int&#233;ress&#233; a un jour confirm&#233; &#224; une journaliste. Mais la m&#233;daille d'or de la Sottise revient sans nul doute au c&#233;l&#232;bre commissaire europ&#233;en Frits Bolkenstein &#8211; l'homme du &#171; plombier polonais &#187; &#8211; qui affirma sentencieusement, en 2003, que l'adh&#233;sion de la Turquie effacerait la victoire des Habsbourg sur l'Empire ottoman, en 1683. Si l'on tient absolument &#224; raisonner en termes historicistes et obsidionaux, pourquoi ne pas voir dans l'int&#233;gration de la Turquie &#224; l'Union europ&#233;enne une merveilleuse revanche sur&#8230; la prise de Constantinople, en 1453 ? Rien n'est pire que la b&#234;tise qui se pare de culture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Derechef p&#233;trie de pr&#233;jug&#233;s culturalistes, sinon x&#233;nophobes et racialistes, persistant &#224; s'imaginer l'Empire ottoman comme un corps &#233;tranger &#224; l'Europe bien qu'il e&#251;t pris pied dans les Balkans d&#232;s le 14e si&#232;cle, pardonnez du peu, et que sa dynastie f&#251;t originellement turco-hell&#232;ne par le biais des alliances matrimoniales, identifiant les Turcs contemporains &#224; un peuple ethnique &#224; peine descendu de ses chevaux alors qu'ils sont le fruit de brassages humains s&#233;culaires, au m&#234;me titre que les Fran&#231;ais, et que le sang balkanique coule d'abondance dans leurs veines, postulant l'alt&#233;rit&#233; radicale de l'islam par rapport &#224; l'Europe &#171; jud&#233;o-chr&#233;tienne &#187; &#8211; juive, elle le fut tant, sous le nazisme, et europ&#233;ens, les Bosniaques musulmans le sont si peu&#8230; &#8211; les responsables du Vieux Continent ont &#224; nouveau r&#233;duit le d&#233;bat &#224; une alternative &#224; somme nulle qu'ils ont pos&#233;e sur la table de mani&#232;re univoque. C'&#233;tait &#224; l'Union europ&#233;enne, et &#224; elle seule, de d&#233;cider du tempo et du bien-fond&#233; des n&#233;gociations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme pour l'Iran, la subtilit&#233; ne fut pas au rendez-vous. En effet, la Turquie demandait un vrai processus d'adh&#233;sion, sans se dissimuler les obstacles sur le chemin de sa r&#233;alisation, et notamment la difficult&#233; d'absorber l' &#171; acquis communautaire &#187; des normes techniques. Elle savait pertinemment que l'adh&#233;sion imm&#233;diate n'&#233;tait ni possible ni souhaitable, et qu'elle serait suivie d'une longue p&#233;riode de transition, &#224; l'instar de ce qui s'est produit pour les pays d'Europe centrale et orientale. En revanche, elle avait besoin d'une vraie n&#233;gociation, franche, positive dans son esprit, car cette perspective &#233;tait sous-jacente &#224; la trajectoire de son Etat, au projet de son &#233;lite politique et culturelle, aux int&#233;r&#234;ts de son &#233;conomie depuis au moins le 19e si&#232;cle. Fermer cette porte, ou en barguigner la demi ouverture avec de m&#233;chantes arguties, c'&#233;tait prendre le risque de saper les fondements m&#234;mes de son syst&#232;me politique et de son alliance avec l'Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui se passe depuis 2007, et les cons&#233;quences en ont &#233;t&#233; imm&#233;diatement dommageables pour la stabilit&#233; de l'Europe. Ce nouveau g&#226;chis est d'autant plus consternant qu'il n'&#233;tait pas exclu que la Turquie jette de son propre chef l'&#233;ponge en cours de n&#233;gociation si les difficult&#233;s s'&#233;taient av&#233;r&#233;es insurmontables, ou si son opinion publique avait refus&#233; dans les urnes l'adh&#233;sion, par attachement &#224; une certaine conception de la souverainet&#233; nationale ou pour des raisons culturelles, comme l'a fait l'&#233;lectorat en Norv&#232;ge ou en Suisse. Elle aurait alors n&#233;goci&#233; sans drame une formule interm&#233;diaire d'arrimage &#224; l'Europe, du type de celles qu'on a essay&#233; de lui imposer unilat&#233;ralement pour &#233;viter la perspective de son adh&#233;sion, mais dans un climat politique qui e&#251;t &#233;t&#233; diff&#233;rent puisque l'initiative en serait venue d'elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Distordu par des prises de position d&#233;magogiques ou x&#233;nophobes, r&#233;duit &#224; une alternative binaire par les m&#233;dias et les campagnes &#233;lectorales, le d&#233;bat, une fois de plus, a perdu toute rationalit&#233;, allant jusqu'&#224; d&#233;laisser les vrais facteurs qui rendaient probl&#233;matique l'adh&#233;sion de la Turquie. Ainsi du d&#233;ficit structurel de sa balance des paiements courants, qui la rend financi&#232;rement tr&#232;s vuln&#233;rable et d&#233;pendante d'un afflux de capitaux volatils (hot money) pour le moins douteux, d'autant plus que son &#233;pargne int&#233;rieure est insuffisante, que la population consomme &#224; cr&#233;dit, et que la bulle immobili&#232;re peut &#224; tout moment &#233;clater. Ou encore du d&#233;sastre environnemental dont est lourd le d&#233;veloppementalisme effr&#233;n&#233; de l'AKP, qui se flatte d'engranger une croissance moyenne de 5% depuis une d&#233;cennie, mais n'est gu&#232;re regardant sur la soutenabilit&#233; de ce mod&#232;le industriel.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pol&#233;mique autour de l'&#233;largissement de l'Union europ&#233;enne &#224; la Turquie s'est en d&#233;finitive referm&#233;e comme un pi&#232;ge sur la politique &#233;trang&#232;re des pays occidentaux. Plus que jamais ceux-ci ont besoin de leur partenaire, mais ils l'ont laiss&#233;e filer entre leurs doigts et doivent d&#233;sormais composer avec un leader impr&#233;visible, souvent brutal, habit&#233; par son hybris, et surfant sur la ranc&#339;ur de son opinion publique &#224; l'encontre de l'hypocrisie de Bruxelles et du double jeu am&#233;ricain. Il est &#224; craindre que l'avenir ne donne raison &#224; G&#252;nther &#214;ttinger, alors commissaire europ&#233;en &#224; l'Energie, selon les propos que lui pr&#234;tait Bild en f&#233;vrier 2013 : &#171; Je parie que dans dix ans une femme ou homme Premier ministre allemand ira &#224; genoux avec son homologue fran&#231;ais jusqu'&#224; Ankara pour demander gentiment : &#8216;Chers amis, venez chez nous&#8230;' &#187;. C'est un peu ce qu'Angela Merkel a fait &#224; l'automne 2015, suivie de mauvais gr&#233; par ses pairs. Mais la tentative de putsch du 15 juillet 2016, et la mani&#232;re dont Recep Tayip Erdo&#287;an use de son &#233;chec pour briser toute opposition, en demandant aux Occidentaux de &#171; se m&#234;ler de leurs affaires &#187;, sont venues rappeler qu'en politique il n'est jamais bon de perdre son &#226;me. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Voir, par exemple, Jean-Fran&#231;ois Bayart, &#171; La Turquie, une candidate ordinaire &#187;, Politique internationale, 105, automne 2004, pp. 81-102 , et &#171; Le populiste et sa t&#234;te de Turc &#187;, Le Monde, 7 octobre 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Ulrich Beck, &#8220;Comprendre l'Europe telle qu'elle est&#8221;, Le D&#233;bat, 129, mars-avril 2004, pp. 67-75.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>La Tunisie vue de l'ouest, ou le trompe-l'&#339;il &#233;lectoral</title>
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		<dc:date>2011-10-25T08:35:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Fran&#231;ois Bayart</dc:creator>


		<dc:subject>Tunisie</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2011-10-25</dc:subject>

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&lt;p&gt;Le monde a les yeux riv&#233;s sur la Tunisie, o&#249; se sont tenues les premi&#232;res &#233;lections libres que ce pays ait connues dans son histoire &#8211;car la nostalgie de l'&#232;re Bourguiba, de bon aloi dans certains milieux, ne peut faire oublier que celui-ci fut un dictateur bien de son temps, sachant mettre au service de la cause nationaliste l'ing&#233;nierie communiste du centralisme d&#233;mocratique et l'exporter vers l'Afrique subsaharienne, dont il fut le grand inspirateur des partis uniques. &lt;br class='autobr' /&gt; La tr&#232;s forte (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Tunisie-+" rel="tag"&gt;Tunisie&lt;/a&gt;, 
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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH98/arton8503-2366f.png?1781414777' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='98' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le monde a les yeux riv&#233;s sur la Tunisie, o&#249; se sont tenues les premi&#232;res &#233;lections libres que ce pays ait connues dans son histoire &#8211;car la nostalgie de l'&#232;re Bourguiba, de bon aloi dans certains milieux, ne peut faire oublier que celui-ci fut un dictateur bien de son temps, sachant mettre au service de la cause nationaliste l'ing&#233;nierie communiste du centralisme d&#233;mocratique et l'exporter vers l'Afrique subsaharienne, dont il fut le grand inspirateur des partis uniques.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La tr&#232;s forte participation qui a marqu&#233; la journ&#233;e du 23 octobre n'allait pas de soi, au vu du retard des inscriptions sur les listes &#233;lectorales et de l'illisibilit&#233; de la carte politique, du fait de la multiplication des partis et des listes d'ind&#233;pendants. En soi, elle constitue un premier message politique, puissant : le peuple tunisien a voulu &#234;tre au rendez-vous de la d&#233;mocratie et conf&#233;rer &#224; l'Assembl&#233;e constituante une l&#233;gitimit&#233; incontestable, celle des urnes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;sultats du scrutin, en cours de d&#233;pouillement, auront quant &#224; eux une incidence importante sur l'&#233;volution du pays, et seront lus avec attention dans l'ensemble de la r&#233;gion, qu'a &#233;branl&#233; le d&#233;part de Ben Ali sous la pression populaire et, n'en doutons pas, celle de l'establishment de sa dictature, d&#233;cid&#233; &#224; ne pas jeter le b&#233;b&#233; avec l'eau du bain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le 14 janvier ne f&#251;t pas une r&#233;volution, sinon de palais, fut d'embl&#233;e une &#233;vidence (1). Mais les &#233;v&#233;nements qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233;, pendant au moins deux ans, ont bel et bien cr&#233;&#233; une situation qui pourrait s'av&#233;rer r&#233;volutionnaire si la reconduction de l'ancien r&#233;gime, sous le couvert d'une nouvelle Constitution, devait se confirmer et susciter la col&#232;re sociale de ceux qui ont consenti le prix du sang sans &#234;tre pay&#233;s de retour, notamment dans les provinces d&#233;sh&#233;rit&#233;es de l'ouest du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat, &#224; Tunis ou en France, s'est focalis&#233; sur les questions du score &#233;lectoral du principal parti islamique, Ennahda, et du respect de la la&#239;cit&#233;. A elle seule, cette r&#233;duction de la complexit&#233; de la soci&#233;t&#233; tunisienne &#224; une alternative binaire d&#233;montre que nous ne sommes nous-m&#234;mes pas sortis du n&#233;o-destourisme, f&#251;t-ce sous sa forme grotesque du ben alisme, et des ressorts de sa l&#233;gitimation int&#233;rieure ou internationale (2).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si l'on prend au s&#233;rieux ce probl&#232;me de la place de l'islam dans le devenir de la Tunisie, on ne peut le caricaturer de la sorte, selon un jeu &#224; somme nulle entre la religion et la s&#233;cularisation. D'une part, parce que Ennahda est un parti pluriel et n'a pas le monopole de la repr&#233;sentation politique de l'islam, contourn&#233; qu'il est par des mouvements plus radicaux ou plus mod&#233;r&#233;s que lui. D'autre part, parce qu'il n'existe qu'en situation et sera re&#231;u par la soci&#233;t&#233; tunisienne &#224; l'aune de cette derni&#232;re, avec laquelle il n'aura d'autre choix que de composer, &#224; l'instar des partis islamiques successifs en Turquie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, Ennahda est tributaire de rapports de force et de contraintes : ceux que lui imposent (ou ne lui imposent pas) les autres acteurs sociaux ou politiques ; celles de l'&#233;conomie et du syst&#232;me international. Il a par exemple &#233;t&#233; amen&#233; &#224; signer plusieurs pactes avec les forces politiques la&#239;cistes, par lesquels il s'est engag&#233; &#224; ne pas revenir sur les acquis du statut de la femme. Et, s'il parvient au pouvoir, il devra tenir compte du poids du tourisme dans les ressources du pays avant de songer &#224; prohiber la consommation d'alcool.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue de la sociologie historique du politique, la probl&#233;matique de l'&#171; agenda cach&#233; &#187; que caresserait Ennahda n'est pas plus pertinente en Tunisie qu'elle ne le fut en Turquie. La bonne question n'est pas de savoir ce que veut faire Rached Ghannouchi, mais ce qu'il peut faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, il est assez pu&#233;ril de s'inqui&#233;ter du travail militant intense que Ennahda a effectu&#233;, y compris, comble de l'impudence, dans les quartiers populaires ou les r&#233;gions d&#233;favoris&#233;es. O&#249; est le scandale, puisque nous sommes en pr&#233;sence d'un parti, qui plus est de masse, et non seulement de cadres, pour reprendre la vieille distinction de la science politique ? Ne r&#233;side-t-il pas plut&#244;t dans la division des forces la&#239;ques, et dans leur incapacit&#233; &#224; sortir des jeux byzantins de la &#171; transition &#187;, entre La Marsa et Carthage, les banlieues chic de la capitale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;In fine, le score d'Ennahda &#8211;apparemment &#233;lev&#233;, selon les premi&#232;res indications dont on dispose en ce d&#233;but d'apr&#232;s-midi du 24 octobre&#8211; sera le fruit de la mobilisation de ses militants depuis neuf mois et de la perception ambivalente qu'en ont eue les &#233;lecteurs : celle d'un parti qui a &#233;t&#233; la principale victime de la r&#233;pression de Ben Ali et qui inspire &#224; ce titre le respect ou une certaine sympathie, notamment de la part des familles de tradition politique youss&#233;fiste (3) ; celle aussi d'un parti qui n'a pas pu ou su s'impliquer dans la gr&#232;ve du Bassin minier en 2008, puis dans le soul&#232;vement de d&#233;cembre 2010-janvier 2011, peut-&#234;tre par prudence et par calcul politique, quitte &#224; essayer ensuite de tirer les marrons du feu de la &#171; transition &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, la polarisation du d&#233;bat id&#233;ologique ne doit pas occulter un double chass&#233;-crois&#233; dans l'entre-deux du syst&#232;me politique. D'un c&#244;t&#233;, le &#171; Printemps arabe &#187; voit &#233;merger une offre islamique d'Etat s&#233;culier, pour reprendre une analyse du politiste Mohammed Tozy, offre qui divise le mouvement islamique lui-m&#234;me, en Tunisie comme en Egypte ou au Maroc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre c&#244;t&#233;, une fraction de l'appareil du RCD a choisi de rallier Ennahda, tandis que d'autres de ses cadres tentaient leur chance comme candidats ind&#233;pendants ou rejoignaient deux partis cr&#233;&#233;s par des personnalit&#233;s issues de l'ancien r&#233;gime, le Parti d&#233;mocrate progressiste (PDP) de Ahmed Nejib Chebbi, un opposant historique de Sa Majest&#233; ben alienne, et l'Union patriotique libre (UPL) de l'homme d'affaires Slim Riahi, non moins introduit dans les sph&#232;res de l'affairisme dirigeant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels que soient les r&#233;sultats d&#233;finitifs des &#233;lections du 23 octobre, quelles que soient les formules politiques auxquelles ceux-ci conduiront (prorogation, ou non, du gouvernement de transition ; adoption d'un r&#233;gime parlementaire ou d'un r&#233;gime pr&#233;sidentiel ravaud&#233;), leur v&#233;ritable enjeu porte sur la trajectoire historique qu'a emprunt&#233; le processus de formation de l'Etat en Tunisie depuis au moins deux si&#232;cles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(...)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non seulement leur r&#244;le d&#233;cisif dans le renversement de la dictature de Ben Ali n'a pas &#233;t&#233; reconnu &#224; sa juste valeur par les autorit&#233;s de transition, mais encore le Premier ministre, au gr&#233; de quelques d&#233;clarations bien senties dont il a le secret, n'a pas cach&#233; le m&#233;pris tunisois qu'il nourrit &#224; l'endroit de leur barbarie suppos&#233;e. Puisque l'on parle de &#171; Printemps arabe &#187;, par r&#233;f&#233;rence &#224; celui des peuples europ&#233;ens en 1848, il faut maintenant se demander si ne va pas succ&#233;der, &#224; la r&#233;volution de palais de janvier 2011, une r&#233;volution sociale &#224; l'initiative des &#171; damn&#233;s de l'int&#233;rieur &#187; &#8211;par r&#233;f&#233;rence &#224; l'ouvrage c&#233;l&#232;bre de Fanon, qui fut &#233;crit, ne l'oublions pas, il y a cinquante ans &#224; Tunis&#8211;, r&#233;volution sociale dont on peut craindre qu'elle ne soit noy&#233;e, sinon dans le sang comme celle de juin 1848 &#224; Paris, du moins dans la restauration autoritaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut aussi regarder du c&#244;t&#233; de la Turquie et soulever l'hypoth&#232;se d'une victoire de Ennahda qui assurerait &#224; terme l'ascension sociale et politique de nouvelles &#233;lites d'une partie de l'hinterland - notamment du nord-ouest - et r&#233;&#233;quilibrerait la pr&#233;&#233;minence de Tunis et du Sahel, un peu comme l'a fait l'AKP au profit de notables et d'entrepreneurs anatoliens qu'assujettissait l'establishment k&#233;maliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout &#233;tat de cause, les r&#233;gions de l'ouest dispensent deux le&#231;ons pour la compr&#233;hension de ce qui s'est pass&#233; (et va se produire) en Tunisie. D'une part, elles attestent que le bouleversement est n&#233; non pas du cerveau ail&#233; de quelques blogueurs et blogueuses, comme cherchent &#224; le faire accroire des journalistes et des chercheurs de science politique qui semblent s'&#234;tre transform&#233;s en agents publicitaires de Facebook.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;v&#233;nements de d&#233;cembre-janvier ont &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;s pendant de longues ann&#233;es par des militants que l'on peut rencontrer en chair et en os &#224; Jendouba, &#224; Kasserine, &#224; Gafsa, &#224; Redeyef, ailleurs encore : des syndicalistes, des avocats, des ouvriers, des enseignants, des membres de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, et aussi des acteurs politiques membres d'organisations interdites ou plac&#233;es sous haute surveillance. L'engouement des commentateurs pour Facebook ou le rap a quelque chose d'ind&#233;cent au vu de ce pass&#233; de mobilisation sociale et politique, dans les conditions que l'on sait, m&#234;me s'il ne faut pas sous-estimer la place d'Internet dans la soci&#233;t&#233; tunisienne d'aujourd'hui, y compris dans les r&#233;gions de l'ouest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, l'analyse de ces derni&#232;res rappelle que le r&#233;gime de Ben Ali consistait non seulement dans l'usage de la coercition, mais aussi et surtout dans une &#233;conomie politique de l'&#171; ob&#233;issance &#187; (4), &#233;clairage dont certains se sont gauss&#233;s un peu trop rapidement, convaincus qu'ils &#233;taient que la &#171; r&#233;volution de jasmin &#187; avait au contraire d&#233;montr&#233; la fragilit&#233; du syst&#232;me. Il n'en est rien. Pour reprendre des expressions que l'on entend dans l'hinterland, chaque r&#233;gion avait &#171; son Trabelsi &#187; &#8211;du nom de la seconde belle-famille du pr&#233;sident Ben Ali&#8211; et aujourd'hui &#171; nous sommes dix millions de Trabelsi &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;gime s'est construit sur un &#233;cheveau inextricable de passe-droits, de chevauchements entre positions de pouvoir et positions d'accumulation, d'accaparements, de d&#233;l&#233;gations qui rendent singuli&#232;rement difficiles toute d&#233;mocratisation sociale, toute reconsid&#233;ration critique du mod&#232;le de croissance, d&#233;sormais condamn&#233;, toute red&#233;finition du mode autoritaire de gouvernement, tout renoncement &#224; un habitus de pr&#233;dation qui permet par exemple &#224; un grand h&#244;tel de Gafsa de se brancher en toute impunit&#233; sur le syst&#232;me &#233;lectrique du stade voisin, ou &#224; un op&#233;rateur &#233;conomique bien en cour d'utiliser le cr&#233;dit bancaire qui lui a &#233;t&#233; consenti pour une fin autre que celle qui justifiait son octroi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, derechef, les probl&#232;mes ne se posent pas de la m&#234;me mani&#232;re d'une r&#233;gion de l'ouest &#224; l'autre. Dans le Bassin minier de Gafsa, &#224; Sidi Bouzid et &#224; Kasserine, la dimension tribale et la rivalit&#233; entre autochtones et allog&#232;nes, qui a &#233;t&#233; une grande ressource de la domination du N&#233;o-Destour et du RCD, sont aujourd'hui instrumentalis&#233;es par les notables soucieux de pr&#233;server leurs int&#233;r&#234;ts, voire le retour aux affaires d'un nouvel avatar du parti unique. Dans la r&#233;gion de Jendouba, ces facteurs sociaux sont inexistants et les caciques du r&#233;gime d&#233;chu doivent recourir &#224; d'autres moyens pour persister dans leur &#234;tre. La question fonci&#232;re est omnipr&#233;sente, mais elle ne se pr&#233;sente pas non plus de mani&#232;re identique d'une r&#233;gion &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A Sidi Bouzid et, dans une moindre mesure, &#224; Kasserine, l'accaparement des terres irrigu&#233;es (ou vou&#233;es &#224; le devenir) par les r&#233;seaux influents du littoral alimente le m&#233;contentement sans que sa contribution au d&#233;veloppement soit &#233;vident ; &#224; Jendouba, la petite paysannerie est propri&#233;taire de la terre, en d&#233;pit de la constitution de grands domaines, mais elle conteste le prix de l'irrigation dont elle refuse massivement de s'acquitter et n'a souvent pas les moyens financiers de cultiver son lopin ; dans le Bassin minier de Gafsa, la CPG est propri&#233;taire de la quasi-totalit&#233; des terres en fonction de la l&#233;gislation h&#233;rit&#233;e du Protectorat fran&#231;ais et du code minier, terres domaniales dont la population n'a qu'un droit d'usage, y compris dans les agglom&#233;rations, et ne peut pas, de ce fait, hypoth&#233;quer ses biens pour obtenir un cr&#233;dit bancaire ni se porter partie civile contre l'administration ou la compagnie mini&#232;re en cas de contentieux faute de capacit&#233; juridique pour ce faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Partout, la sous-traitance s'av&#232;re avoir &#233;t&#233; l'un des arc-boutants du pouvoir du RCD, qui accordait (ou faisait accorder) aux hommes politiquement m&#233;ritants les march&#233;s, et elle reste au c&#339;ur des tentatives de traitement social du ch&#244;mage depuis janvier. Mais elle rev&#234;t des modalit&#233;s particuli&#232;rement conflictuelles dans le cadre du &#171; d&#233;graissage &#187; de la CPG et de la reconversion du Bassin minier, o&#249; des notables tribaux et syndicaux ont trust&#233; les contrats accord&#233;s par la compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, si les r&#233;gions de l'ouest sont toutes frontali&#232;res de l'Alg&#233;rie, elles ne tirent pas de cette particularit&#233; les m&#234;mes profits. Les trafics sont autrement plus florissants dans le sud-ouest, en raison de la proximit&#233; de la Libye, et y structurent l'&#233;conomie locale, ce qui ne laisse pas d'inqui&#233;ter dans le contexte international actuel, et par comparaison avec l'Italie : apr&#232;s tout, la criminalit&#233; organis&#233;e a &#233;t&#233; l'un des modes d'int&#233;gration du Mezzogiorno &#224; l'Etat-nation et au march&#233;, apr&#232;s le Risorgimento.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond, comprendre ce qui se joue en Tunisie suppose que l'on raisonne certes en termes d'historicit&#233; du politique, mais plus pr&#233;cis&#233;ment en termes de terroirs historiques (5). Aux antipodes de la vision t&#233;l&#233;ologique, &#233;th&#233;r&#233;e et num&#233;rique de la &#171; transition &#187;, il faut redonner chair &#224; celle-ci, une chair sociale et historique qui est &#233;galement d'ordre g&#233;ographique. Il faut, en quelque sorte, &#233;crire &#171; une transition au village &#187;, en ayant &#224; l'esprit les livres &#233;ponymes de Maurice Agulhon et de Giovanni Levi au sujet, respectivement, de l'implantation de la R&#233;publique dans la France du XIXe si&#232;cle et de la formation de l'Etat dans le Pi&#233;mont du XVIIe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ----&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Lire mon billet du 17 janvier, &#171; Ind&#233;cences franco-tunisiennes &#187; et, sous la direction de B&#233;atrice Hibou, &#171; La Tunisie en r&#233;volution ? &#187;, Politique africaine, 121, mars 2011 (pdf).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Voir B&#233;atrice Hibou, &#171; Le moment r&#233;volutionnaire tunisien en question : vers l'oubli de la question sociale ? &#187; (pdf).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Salah Ben Youssef (1907-1961), secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du N&#233;o-Destour et lieutenant de Bourguiba, prendra la t&#234;te de la mobilisation nationaliste radicale et s'opposera &#224; la ligne mod&#233;r&#233;e de celui-ci &#224; partir de 1955. Il sera exclu du parti. Contraint &#224; l'exil, il sera liquid&#233; &#224; Francfort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) B&#233;atrice Hibou, La Force de l'ob&#233;issance. L'&#233;conomie politique de la r&#233;pression, Paris, La D&#233;couverte, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5) Je me permets de renvoyer &#224; mon ouvrage, L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 [2006], pp. 317 et suiv. sur ce concept de terroir historique.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;(tir&#233; de M&#233;diapart)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La Tunisie vue de l'ouest, ou le trompe-l'&#339;il &#233;lectoral</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-Tunisie-vue-de-l-ouest-ou-le-trompe-l-oeil-electoral-8497</link>
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		<dc:date>2011-10-25T08:10:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean-Fran&#231;ois Bayart</dc:creator>


		<dc:subject>Tunisie</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2011-10-25</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le monde a les yeux riv&#233;s sur la Tunisie, o&#249; se sont tenues les premi&#232;res &#233;lections libres que ce pays ait connues dans son histoire &#8211;car la nostalgie de l'&#232;re Bourguiba, de bon aloi dans certains milieux, ne peut faire oublier que celui-ci fut un dictateur bien de son temps, sachant mettre au service de la cause nationaliste l'ing&#233;nierie communiste du centralisme d&#233;mocratique et l'exporter vers l'Afrique subsaharienne, dont il fut le grand inspirateur des partis uniques. 24 Octobre 2011 (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

/ 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Tunisie-+" rel="tag"&gt;Tunisie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2011-10-25-+" rel="tag"&gt;Edition du 2011-10-25&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH94/arton8497-007bd.jpg?1781414777' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='94' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le monde a les yeux riv&#233;s sur la Tunisie, o&#249; se sont tenues les premi&#232;res &#233;lections libres que ce pays ait connues dans son histoire &#8211;car la nostalgie de l'&#232;re Bourguiba, de bon aloi dans certains milieux, ne peut faire oublier que celui-ci fut un dictateur bien de son temps, sachant mettre au service de la cause nationaliste l'ing&#233;nierie communiste du centralisme d&#233;mocratique et l'exporter vers l'Afrique subsaharienne, dont il fut le grand inspirateur des partis uniques.&lt;br class='autobr' /&gt;
24 Octobre 2011&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La tr&#232;s forte participation qui a marqu&#233; la journ&#233;e du 23 octobre n'allait pas de soi, au vu du retard des inscriptions sur les listes &#233;lectorales et de l'illisibilit&#233; de la carte politique, du fait de la multiplication des partis et des listes d'ind&#233;pendants. En soi, elle constitue un premier message politique, puissant : le peuple tunisien a voulu &#234;tre au rendez-vous de la d&#233;mocratie et conf&#233;rer &#224; l'Assembl&#233;e constituante une l&#233;gitimit&#233; incontestable, celle des urnes. Les r&#233;sultats du scrutin, en cours de d&#233;pouillement, auront quant &#224; eux une incidence importante sur l'&#233;volution du pays, et seront lus avec attention dans l'ensemble de la r&#233;gion, qu'a &#233;branl&#233;e le d&#233;part de Ben Ali sous la pression populaire et, n'en doutons pas, celle de l'establishment de sa dictature, d&#233;cid&#233; &#224; ne pas jeter le b&#233;b&#233; avec l'eau du bain. Que le 14 janvier ne f&#251;t pas une r&#233;volution, sinon de palais, fut d'embl&#233;e une &#233;vidence (1). Mais les &#233;v&#233;nements qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233;, pendant au moins deux ans, ont bel et bien cr&#233;&#233; une situation qui pourrait s'av&#233;rer r&#233;volutionnaire si la reconduction de l'ancien r&#233;gime, sous le couvert d'une nouvelle Constitution, devait se confirmer et susciter la col&#232;re sociale de ceux qui ont consenti le prix du sang sans &#234;tre pay&#233;s de retour, notamment dans les provinces d&#233;sh&#233;rit&#233;es de l'ouest du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;bat, &#224; Tunis ou en France, s'est focalis&#233; sur les questions du score &#233;lectoral du principal parti islamique, Ennahda, et du respect de la la&#239;cit&#233;. A elle seule, cette r&#233;duction de la complexit&#233; de la soci&#233;t&#233; tunisienne &#224; une alternative binaire d&#233;montre que nous ne sommes nous-m&#234;mes pas sortis du n&#233;o-destourisme, f&#251;t-ce sous sa forme grotesque du ben alisme, et des ressorts de sa l&#233;gitimation int&#233;rieure ou internationale (2). M&#234;me si l'on prend au s&#233;rieux ce probl&#232;me de la place de l'islam dans le devenir de la Tunisie, on ne peut le caricaturer de la sorte, selon un jeu &#224; somme nulle entre la religion et la s&#233;cularisation. D'une part, parce que Ennahda est un parti pluriel et n'a pas le monopole de la repr&#233;sentation politique de l'islam, contourn&#233; qu'il est par des mouvements plus radicaux ou plus mod&#233;r&#233;s que lui. D'autre part, parce qu'il n'existe qu'en situation et sera re&#231;u par la soci&#233;t&#233; tunisienne &#224; l'aune de cette derni&#232;re, avec laquelle il n'aura d'autre choix que de composer, &#224; l'instar des partis islamiques successifs en Turquie. Ainsi, Ennahda est tributaire de rapports de force et de contraintes : ceux que lui imposent (ou ne lui imposent pas) les autres acteurs sociaux ou politiques ; celles de l'&#233;conomie et du syst&#232;me international. Il a par exemple &#233;t&#233; amen&#233; &#224; signer plusieurs pactes avec les forces politiques la&#239;cistes, par lesquels il s'est engag&#233; &#224; ne pas revenir sur les acquis du statut de la femme. Et, s'il parvient au pouvoir, il devra tenir compte du poids du tourisme dans les ressources du pays avant de songer &#224; prohiber la consommation d'alcool. Du point de vue de la sociologie historique du politique, la probl&#233;matique de l'&#171; agenda cach&#233; &#187; que caresserait Ennahda n'est pas plus pertinente en Tunisie qu'elle ne le fut en Turquie. La bonne question n'est pas de savoir ce que veut faire Rached Ghannouchi, mais ce qu'il peut faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors, il est assez pu&#233;ril de s'inqui&#233;ter du travail militant intense que Ennahda a effectu&#233;, y compris, comble de l'impudence, dans les quartiers populaires ou les r&#233;gions d&#233;favoris&#233;es. O&#249; est le scandale, puisque nous sommes en pr&#233;sence d'un parti, qui plus est de masse, et non seulement de cadres, pour reprendre la vieille distinction de la science politique ? Ne r&#233;side-t-il pas plut&#244;t dans la division des forces la&#239;ques, et dans leur incapacit&#233; &#224; sortir des jeux byzantins de la &#171; transition &#187;, entre La Marsa et Carthage, les banlieues chic de la capitale ? In fine, le score d'Ennahda &#8211;apparemment &#233;lev&#233;, selon les premi&#232;res indications dont on dispose en ce d&#233;but d'apr&#232;s-midi du 24 octobre&#8211; sera le fruit de la mobilisation de ses militants depuis neuf mois et de la perception ambivalente qu'en ont eue les &#233;lecteurs : celle d'un parti qui a &#233;t&#233; la principale victime de la r&#233;pression de Ben Ali et qui inspire &#224; ce titre le respect ou une certaine sympathie, notamment de la part des familles de tradition politique youss&#233;fiste (3) ; celle aussi d'un parti qui n'a pas pu ou su s'impliquer dans la gr&#232;ve du Bassin minier en 2008, puis dans le soul&#232;vement de d&#233;cembre 2010-janvier 2011, peut-&#234;tre par prudence et par calcul politique, quitte &#224; essayer ensuite de tirer les marrons du feu de la &#171; transition &#187;. Enfin, la polarisation du d&#233;bat id&#233;ologique ne doit pas occulter un double chass&#233;-crois&#233; dans l'entre-deux du syst&#232;me politique. D'un c&#244;t&#233;, le &#171; Printemps arabe &#187; voit &#233;merger une offre islamique d'Etat s&#233;culier, pour reprendre une analyse du politiste Mohammed Tozy, offre qui divise le mouvement islamique lui-m&#234;me, en Tunisie comme en Egypte ou au Maroc. D'un autre c&#244;t&#233;, une fraction de l'appareil du RCD a choisi de rallier Ennahda, tandis que d'autres de ses cadres tentaient leur chance comme candidats ind&#233;pendants ou rejoignaient deux partis cr&#233;&#233;s par des personnalit&#233;s issues de l'ancien r&#233;gime, le Parti d&#233;mocrate progressiste (PDP) de Ahmed Nejib Chebbi, un opposant historique de Sa Majest&#233; ben alienne, et l'Union patriotique libre (UPL) de l'homme d'affaires Slim Riahi, non moins introduit dans les sph&#232;res de l'affairisme dirigeant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels que soient les r&#233;sultats d&#233;finitifs des &#233;lections du 23 octobre, quelles que soient les formules politiques auxquelles ceux-ci conduiront (prorogation, ou non, du gouvernement de transition ; adoption d'un r&#233;gime parlementaire ou d'un r&#233;gime pr&#233;sidentiel ravaud&#233;), leur v&#233;ritable enjeu porte sur la trajectoire historique qu'a emprunt&#233;e le processus de formation de l'Etat en Tunisie depuis au moins deux si&#232;cles. Il ne s'agit pas d'oblit&#233;rer l'importance des c&#233;sures qu'a connues cette trajectoire &#8211;passage d'un statut de quasi-dominion de l'Empire ottoman &#224; celui, quasi colonial, du Protectorat fran&#231;ais ; passage d'un monde imp&#233;rial &#224; celui de l'Etat-nation ; passage d'une domination politique de parti unique &#224; une domination polici&#232;re de parti unique ; passage du dirigisme d&#233;veloppementaliste &#224; la privatisation n&#233;olib&#233;rale de l'Etat&#8211; ni l'effectivit&#233; des transformations du pays depuis le 14 janvier, &#224; commencer par l'instauration d'un climat de libert&#233; et la prise de parole par les acteurs sociaux, ne serait-ce que pour dire que... rien n'a chang&#233; ! Il ne s'agit pas non plus d'opposer de fa&#231;on m&#233;canique les r&#233;gions de l'ouest, marginalis&#233;es et subordonn&#233;es, &#224; celles du littoral, dominantes car, nous le verrons, les premi&#232;res sont h&#233;t&#233;rog&#232;nes et rencontrent chacune des difficult&#233;s sp&#233;cifiques. Simplement, il convient de prendre en consid&#233;ration l'historicit&#233; du processus asym&#233;trique de formation de l'Etat en Tunisie si l'on veut comprendre la teneur du changement dans lequel elle s'est lanc&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les diff&#233;rentes r&#233;gions de l'ouest tunisien ont en commun d'avoir &#233;t&#233; des marches de l'Etat central depuis des lustres. A l'&#233;poque ottomane, le bey les administrait par l'interm&#233;diaire des familles ou des lignages dominants et se contentait de les visiter p&#233;riodiquement pour y lever l'imp&#244;t. A l'&#233;poque du protectorat, la France les a plac&#233;es sous administration militaire, &#224; l'exception du nord-ouest, riche en eau, o&#249; les colons ont cr&#233;&#233; de grandes exploitations agricoles. Ces marches ont &#233;t&#233; des terres de dissidence par rapport au pouvoir central : dissidence fiscale, bien s&#251;r, mais aussi dissidence paysanne, ouvri&#232;re ou nationaliste, comme l'ont attest&#233; la r&#233;volte de 1906 &#224; Kasserine, l'enracinement du N&#233;o-Destour, les gr&#232;ves dans les domaines des colons, l'implantation des maquis des fellaghas qui luttaient pour l'ind&#233;pendance dans les montagnes entre Le Kef et Gafsa, ou encore le soutien apport&#233; &#224; Ben Youssef dans son opposition &#224; Bourguiba, dans les ann&#233;es 1950. Le triomphe de ce dernier et l'&#233;radication de ses concurrents se sont sold&#233;s &#224; l'avantage politique et &#233;conomique de Tunis et de ses environs, d'une part, de la r&#233;gion du Sahel, de l'autre, dont &#233;tait originaire le &#171; p&#232;re de l'ind&#233;pendance &#187;, et dont il s'employa &#224; combler le retard &#224; grand renfort d'investissements. En revanche, l'ouest, tenu comme jamais en suspicion politique, non seulement v&#233;g&#233;ta, mais encore r&#233;gressa &#233;conomiquement : par exemple dans les environs de Jendouba et du Kef, o&#249; le d&#233;part des colons et la r&#233;forme agraire provoqu&#232;rent un certain appauvrissement faute d'investissements publics et priv&#233;s ; et dans le Bassin minier de Gafsa, o&#249; la modernisation, et notamment la m&#233;canisation, de la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG), dans les ann&#233;es 1990, se solda par une explosion du ch&#244;mage et la fin de l'entreprise-providence sans qu'aucune reconversion s&#233;rieuse de la zone ne soit mise en &#339;uvre, et alors que l'exploitation de gisements &#224; ciel ouvert d&#233;vastait l'environnement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#232;re Ben Ali ne fit qu'exacerber cette distorsion entre le littoral et l'hinterland h&#233;rit&#233;e du pass&#233;, sur le mode ubuesque qui lui &#233;tait cher, et dont les villes des r&#233;gions occidentales gardent des s&#233;quelles h&#233;las plus dramatiques que les ridicules statues de fennec &#224; la gloire de l'Environnement que l'on voit encore ici ou l&#224;. Grosse erreur que d'avoir lu, depuis le 14 janvier, l'ancien r&#233;gime &#224; travers le seul prisme grotesque de la &#171; Famille &#187; et de sa &#171; mafia &#187;. La domination du RCD reposait, et continue de reposer, sur une &#233;conomie politique complexe qui, notamment, dans l'ouest, assurait, et reproduit aujourd'hui, la subordination de l'hinterland au littoral. En soi, cette formation asym&#233;trique de l'Etat en Tunisie n'a rien que de tr&#232;s classique. C'est ainsi que s'est constitu&#233; l'Etat en Europe m&#234;me. Tout comme l'Italie, unifi&#233;e par le Pi&#233;mont, la Tunisie a son Mezzogiorno. Mutatis mutandis, la comparaison suffit &#224; nous indiquer deux &#233;l&#233;ments d'analyse. L'in&#233;galit&#233; n&#233;e du moment politique de l'unit&#233; &#8211;dans le cas italien&#8211; ou de l'ind&#233;pendance &#8211;dans le cas tunisien&#8211; se perp&#233;tue par mues successives, sous le couvert de r&#233;gimes diff&#233;rents. Par ailleurs, la subordination du Mezzogiorno, dont la condescendance, voire le racisme social ordinaire du centre &#233;noncent l'alt&#233;rit&#233; radicale, sur le mode de la dichotomie entre la civilisation et l'arri&#233;ration, se conjugue dans les faits au pluriel : de m&#234;me que la Sicile, la Campanie, les Pouilles, le Basilicate et la Calabre constituent des ensembles disparates, les r&#233;gions occidentales de la Tunisie n'ont d'autre d&#233;nominateur commun que celui de leur subalternit&#233;. Au regard de cette probl&#233;matique, et des &#233;v&#233;nements sociaux qui ont abouti au d&#233;part de Ben Ali et &#224; l'&#233;lection d'une Assembl&#233;e constituante, la question essentielle &#224; laquelle r&#233;pondra cette derni&#232;re, d'une mani&#232;re ou d'une autre, et le plus probablement sous une forme conservatoire, a trait au mode d'articulation de l'hinterland &#224; l'Etat central.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour le moment, celui-ci y est pr&#233;sent sur le mode de son absence. Ses administrations ne sont pas repr&#233;sent&#233;es, ou sont sous-repr&#233;sent&#233;es, dans l'int&#233;rieur, soit parce qu'elles ont fui certaines villes apr&#232;s le 14 janvier, soit parce qu'elles laissent la place aux r&#233;seaux locaux de notabilit&#233;, par exemple tribale, et &#224; des organisations sp&#233;cifiques, comme la CPG, v&#233;ritable Etat dans l'absence d'Etat au c&#339;ur du Bassin minier de Gafsa, ou les offices auxquels le Commissariat g&#233;n&#233;ral du d&#233;veloppement r&#233;gional confie ledit &#171; d&#233;veloppement r&#233;gional &#187; dans les provinces de l'int&#233;rieur pour se consacrer exclusivement aux... gouvernorats les mieux lotis, ceux du littoral ! De m&#234;me, les infrastructures reliant l'hinterland &#224; la c&#244;te laissent pour le moins &#224; d&#233;sirer, hormis l'autoroute, encore inachev&#233;e, qui rapproche Jendouba et Le Kef de la capitale. Le co&#251;teux a&#233;roport de Gafsa n'a apparemment pas d'autre fonction que militaire &#8211;il aurait &#233;t&#233; construit notamment pour les besoins de l'arm&#233;e am&#233;ricaine&#8211; puisque la compagnie nationale ne le dessert pas. Le voyageur est pour l'essentiel tributaire des &#171; louages &#187; &#8211;les taxis collectifs&#8211; qui &#233;vitent de voyager la nuit pour des raisons de s&#233;curit&#233; et mettent environ de cinq &#224; six heures &#224; relier les villes du sud-ouest &#224; Tunis, non compris le temps d'attente du remplissage du v&#233;hicule. Enfin, les provinces de l'ouest sont terriblement d&#233;favoris&#233;es dans les secteurs de la sant&#233; et de l'&#233;ducation dont le d&#233;labrement &#233;corne le mythe du &#171; miracle tunisien &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des manifestations de cette absence de l'Etat est la multiplication des dos d'&#226;ne sauvages construits par la population locale, dans le sud-ouest, pour contraindre les v&#233;hicules des contrebandiers &#224; ralentir et &#233;viter les accidents mortels dont ils se rendaient coupables en traversant &#224; plus de cent &#224; l'heure les agglom&#233;rations, avec l'assentiment implicite des forces de l'ordre parties prenantes des trafics et soucieuses de garantir la paix sociale en conc&#233;dant quelques niches de survie aux op&#233;rateurs du cru.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, dans le m&#234;me temps, cet Etat absent emp&#234;che toute forme de d&#233;centralisation ou de d&#233;concentration administrative r&#233;elle : les municipalit&#233;s n'ont aucun pouvoir par rapport aux gouverneurs qui eux-m&#234;mes sont soumis &#224; l'autorit&#233; de Tunis, et m&#234;me la CPG n'a aucune autonomie de gestion r&#233;elle d&#232;s lors que son r&#244;le et son statut sont politiques et sociaux autant qu'&#233;conomiques. Ainsi, les provinces occidentales sont en pleine d&#233;sh&#233;rence, plus ou moins isol&#233;es d'un littoral qui seul serait &#224; m&#234;me de contribuer &#224; l'am&#233;lioration de leur sort, dans l'impossibilit&#233; politique et administrative de faire fructifier leurs atouts propres dans les domaines de l'agriculture et du tourisme arch&#233;ologique, priv&#233;es de tout investissement priv&#233; ou public, et m&#234;me d&#233;poss&#233;d&#233;es de leurs ressources naturelles telles que le phosphate ou l'eau. Non seulement leur r&#244;le d&#233;cisif dans le renversement de la dictature de Ben Ali n'a pas &#233;t&#233; reconnu &#224; sa juste valeur par les autorit&#233;s de transition, mais encore le Premier ministre, au gr&#233; de quelques d&#233;clarations bien senties dont il a le secret, n'a pas cach&#233; le m&#233;pris tunisois qu'il nourrit &#224; l'endroit de leur barbarie suppos&#233;e. Puisque l'on parle de &#171; Printemps arabe &#187;, par r&#233;f&#233;rence &#224; celui des peuples europ&#233;ens en 1848, il faut maintenant se demander si ne va pas succ&#233;der, &#224; la r&#233;volution de palais de janvier 2011, une r&#233;volution sociale &#224; l'initiative des &#171; damn&#233;s de l'int&#233;rieur &#187; &#8211;par r&#233;f&#233;rence &#224; l'ouvrage c&#233;l&#232;bre de Fanon, qui fut &#233;crit, ne l'oublions pas, il y a cinquante ans &#224; Tunis&#8211;, r&#233;volution sociale dont on peut craindre qu'elle ne soit noy&#233;e, sinon dans le sang comme celle de juin 1848 &#224; Paris, du moins dans la restauration autoritaire. Mais on peut aussi regarder du c&#244;t&#233; de la Turquie et soulever l'hypoth&#232;se d'une victoire de Ennahda qui assurerait &#224; terme l'ascension sociale et politique de nouvelles &#233;lites d'une partie de l'hinterland - notamment du nord-ouest - et r&#233;&#233;quilibrerait la pr&#233;&#233;minence de Tunis et du Sahel, un peu comme l'a fait l'AKP au profit de notables et d'entrepreneurs anatoliens qu'assujettissait l'establishment k&#233;maliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En tout &#233;tat de cause, les r&#233;gions de l'ouest dispensent deux le&#231;ons pour la compr&#233;hension de ce qui s'est pass&#233; (et va se produire) en Tunisie. D'une part, elles attestent que le bouleversement est n&#233; non pas du cerveau ail&#233; de quelques blogueurs et blogueuses, comme cherchent &#224; le faire accroire des journalistes et des chercheurs de science politique qui semblent s'&#234;tre transform&#233;s en agents publicitaires de Facebook. Les &#233;v&#233;nements de d&#233;cembre-janvier ont &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;s pendant de longues ann&#233;es par des militants que l'on peut rencontrer en chair et en os &#224; Jendouba, &#224; Kasserine, &#224; Gafsa, &#224; Redeyef, ailleurs encore : des syndicalistes, des avocats, des ouvriers, des enseignants, des membres de la Ligue tunisienne des droits de l'Homme, et aussi des acteurs politiques membres d'organisations interdites ou plac&#233;es sous haute surveillance. L'engouement des commentateurs pour Facebook ou le rap a quelque chose d'ind&#233;cent au vu de ce pass&#233; de mobilisation sociale et politique, dans les conditions que l'on sait, m&#234;me s'il ne faut pas sous-estimer la place d'Internet dans la soci&#233;t&#233; tunisienne d'aujourd'hui, y compris dans les r&#233;gions de l'ouest.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, l'analyse de ces derni&#232;res rappelle que le r&#233;gime de Ben Ali consistait non seulement dans l'usage de la coercition, mais aussi et surtout dans une &#233;conomie politique de l'&#171; ob&#233;issance &#187; (4), &#233;clairage dont certains se sont gauss&#233;s un peu trop rapidement, convaincus qu'ils &#233;taient que la &#171; r&#233;volution de jasmin &#187; avait au contraire d&#233;montr&#233; la fragilit&#233; du syst&#232;me. Il n'en est rien. Pour reprendre des expressions que l'on entend dans l'hinterland, chaque r&#233;gion avait &#171; son Trabelsi &#187; &#8211;du nom de la seconde belle-famille du pr&#233;sident Ben Ali&#8211; et aujourd'hui &#171; nous sommes dix millions de Trabelsi &#187;. Le r&#233;gime s'est construit sur un &#233;cheveau inextricable de passe-droits, de chevauchements entre positions de pouvoir et positions d'accumulation, d'accaparements, de d&#233;l&#233;gations qui rendent singuli&#232;rement difficiles toute d&#233;mocratisation sociale, toute reconsid&#233;ration critique du mod&#232;le de croissance, d&#233;sormais condamn&#233;, toute red&#233;finition du mode autoritaire de gouvernement, tout renoncement &#224; un habitus de pr&#233;dation qui permet par exemple &#224; un grand h&#244;tel de Gafsa de se brancher en toute impunit&#233; sur le syst&#232;me &#233;lectrique du stade voisin, ou &#224; un op&#233;rateur &#233;conomique bien en cour d'utiliser le cr&#233;dit bancaire qui lui a &#233;t&#233; consenti pour une fin autre que celle qui justifiait son octroi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, derechef, les probl&#232;mes ne se posent pas de la m&#234;me mani&#232;re d'une r&#233;gion de l'ouest &#224; l'autre. Dans le Bassin minier de Gafsa, &#224; Sidi Bouzid et &#224; Kasserine, la dimension tribale et la rivalit&#233; entre autochtones et allog&#232;nes, qui a &#233;t&#233; une grande ressource de la domination du N&#233;o-Destour et du RCD, sont aujourd'hui instrumentalis&#233;es par les notables soucieux de pr&#233;server leurs int&#233;r&#234;ts, voire le retour aux affaires d'un nouvel avatar du parti unique. Dans la r&#233;gion de Jendouba, ces facteurs sociaux sont inexistants et les caciques du r&#233;gime d&#233;chu doivent recourir &#224; d'autres moyens pour persister dans leur &#234;tre. La question fonci&#232;re est omnipr&#233;sente, mais elle ne se pr&#233;sente pas non plus de mani&#232;re identique d'une r&#233;gion &#224; l'autre. A Sidi Bouzid et, dans une moindre mesure, &#224; Kasserine, l'accaparement des terres irrigu&#233;es (ou vou&#233;es &#224; le devenir) par les r&#233;seaux influents du littoral alimente le m&#233;contentement sans que sa contribution au d&#233;veloppement soit &#233;vident ; &#224; Jendouba, la petite paysannerie est propri&#233;taire de la terre, en d&#233;pit de la constitution de grands domaines, mais elle conteste le prix de l'irrigation dont elle refuse massivement de s'acquitter et n'a souvent pas les moyens financiers de cultiver son lopin ; dans le Bassin minier de Gafsa, la CPG est propri&#233;taire de la quasi-totalit&#233; des terres en fonction de la l&#233;gislation h&#233;rit&#233;e du Protectorat fran&#231;ais et du code minier, terres domaniales dont la population n'a qu'un droit d'usage, y compris dans les agglom&#233;rations, et ne peut pas, de ce fait, hypoth&#233;quer ses biens pour obtenir un cr&#233;dit bancaire ni se porter partie civile contre l'administration ou la compagnie mini&#232;re en cas de contentieux faute de capacit&#233; juridique pour ce faire. Partout, la sous-traitance s'av&#232;re avoir &#233;t&#233; l'un des arc-boutants du pouvoir du RCD, qui accordait (ou faisait accorder) aux hommes politiquement m&#233;ritants les march&#233;s, et elle reste au c&#339;ur des tentatives de traitement social du ch&#244;mage depuis janvier. Mais elle rev&#234;t des modalit&#233;s particuli&#232;rement conflictuelles dans le cadre du &#171; d&#233;graissage &#187; de la CPG et de la reconversion du Bassin minier, o&#249; des notables tribaux et syndicaux ont trust&#233; les contrats accord&#233;s par la compagnie. Enfin, si les r&#233;gions de l'ouest sont toutes frontali&#232;res de l'Alg&#233;rie, elles ne tirent pas de cette particularit&#233; les m&#234;mes profits. Les trafics sont autrement plus florissants dans le sud-ouest, en raison de la proximit&#233; de la Libye, et y structurent l'&#233;conomie locale, ce qui ne laisse pas d'inqui&#233;ter dans le contexte international actuel, et par comparaison avec l'Italie : apr&#232;s tout, la criminalit&#233; organis&#233;e a &#233;t&#233; l'un des modes d'int&#233;gration du Mezzogiorno &#224; l'Etat-nation et au march&#233;, apr&#232;s le Risorgimento.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au fond, comprendre ce qui se joue en Tunisie suppose que l'on raisonne certes en termes d'historicit&#233; du politique, mais plus pr&#233;cis&#233;ment en termes de terroirs historiques (5). Aux antipodes de la vision t&#233;l&#233;ologique, &#233;th&#233;r&#233;e et num&#233;rique de la &#171; transition &#187;, il faut redonner chair &#224; celle-ci, une chair sociale et historique qui est &#233;galement d'ordre g&#233;ographique. Il faut, en quelque sorte, &#233;crire &#171; une transition au village &#187;, en ayant &#224; l'esprit les livres &#233;ponymes de Maurice Agulhon et de Giovanni Levi au sujet, respectivement, de l'implantation de la R&#233;publique dans la France du XIXe si&#232;cle et de la formation de l'Etat dans le Pi&#233;mont du XVIIe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; ----&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Lire mon billet du 17 janvier, &#171; Ind&#233;cences franco-tunisiennes &#187; et, sous la direction de B&#233;atrice Hibou, &#171; La Tunisie en r&#233;volution ? &#187;, Politique africaine, 121, mars 2011 (pdf).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(2) Voir B&#233;atrice Hibou, &#171; Le moment r&#233;volutionnaire tunisien en question : vers l'oubli de la question sociale ? &#187; (pdf).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(3) Salah Ben Youssef (1907-1961), secr&#233;taire g&#233;n&#233;ral du N&#233;o-Destour et lieutenant de Bourguiba, prendra la t&#234;te de la mobilisation nationaliste radicale et s'opposera &#224; la ligne mod&#233;r&#233;e de celui-ci &#224; partir de 1955. Il sera exclu du parti. Contraint &#224; l'exil, il sera liquid&#233; &#224; Francfort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(4) B&#233;atrice Hibou, La Force de l'ob&#233;issance. L'&#233;conomie politique de la r&#233;pression, Paris, La D&#233;couverte, 1996.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(5) Je me permets de renvoyer &#224; mon ouvrage, L'Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 [2006], pp. 317 et suiv. sur ce concept de terroir historique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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